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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE  10 


DES 


DEUX  MONDES 


FRANÇOIS   BULOZ.    FONDATEUR 


LXXIV  ANNÉE.   —   CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  VINGT  ET  \Mt% 

r*    LIVRAISON 


1"    MAI     1904 


PARIS 

15,  rue   de   rUniversité,   15 


LONDRES 

BAfLLU^lU:    TINDALL    k    COX 
K   HOLA  M  m  I  HACUE-n'E  &  C* 

01'LAtr   &    C*,  %1.  a«ho  ik|.  —    BAVIO    NUTTj  5T^  I^ng  Acre,  —   A.    SIECLE,  30,  Linje  ï^ircot 
M1LSS0?Ï  &   C^    Ifl-lS,  Wardûtir  straet,  W. 

SAINT-PÉTERSBOURG,  zLNSKfai.Na^  ïsociétê  m.  ô,  wolfp.  c.  kîcker,  viotxet. 

MOSCOU,  GAiTlEU,   woLi'F.  ODESSA,  nois^KAU. 

VARSOVIE,  GiiBETioi^R  Er  woLrF,  viollet.  ATHÈNES,  KiLSSO?f. 

BRUXELLES,  iîamxot,  n,  LEiiiitiUE  irr  i:".   LIÈGEf  J.  bellkns, 

LA  HAYE,  iJELlNFANTîi:  Fiu:iti-^.  ROME,  nOiXA,  loesciier, 

TURIN«  BoccA,  CASANOVA.  HILAN,  «oc€,\,   FLORENCE,  vieussëux; 

BERLIN  p    BROilKIIALiS,    ASÏIEIU 

LEJPZt6,    SROCKIJAUSp   A.   TWlirmEYER,    LE  SOt'OTER,    MAX   RCBE, 

VIENNE.  BHOCKIIAUS,  G.  FHHUC,  GEROLD  ET  e^    BUCAREST,  &011J&CQKK  ET  G*"* 

STOCKHOLW,  «:.  fhïtze,  GENÈVE,  m.  mm. 

MAORIO,  CAitïE VILLE.   BARCELONE,  veuda^leil  LISBONNE,  ïlODRiGLiES. 

BUENÛS-AYRÊS,  C.  M,  iOLY  Y  c^  LA  HAVANE,  migiel  alouoa. 

MEW^VÛRK,  CUlïlSTKHN,  BRENTANO,  SAMPEftS,  STECilEllT,  TUË  II^TERNAÎIONAL  fSEWS  C*. 
BOSTON,  CARLSCUOE«QÔF,  TliE  NEW  ENGLAN»  NKWS  C°. 


iiUÉiHi 


ITTTÉRATURE    FRANÇAISE    JÎT    ÉTRANGE 
HISTOIRE,    POLITIQUE,    PHILOSOPHIE,    VOYAGES,    SCI»'^' 


LIVRAISON   DU   1^'  MAI   190 


1.       —  UN   DIVORCE,  PREMIÈRB  PARTIE,  par  M.  Paul   «^ 

l'Académie  française. 

IL       -  LES  TRANSFORMATIONS  DU  MAROC.  —  LE  MAK.i£.u.. 

IIL     -  MADAME    DE    MAINTENON    ET    MADAME    DE    CAÏl 
11.  le  comte  d'HaussonvIlle,  de  l'Ac'^'^'^'*^*''^  1 

IV.  -ERNEST    CUKTIUS,    D'APRÈS    SA     CORRESPO^"*" 

M.  A*  Bossert* 

V.  —  LE  RETOUR  DE  VARENNES  (JUIN  1791).  -  IL   LE  RElui 

par  M*  G«  lienôtre* 

VI.  —  LA  GUERRE  RUSSO-JAPONAISE  ET  L'OPINION  EUROPiî.iî.i 

par  M.  René  l»lnon* 

VIL    -  REVUE  MUSICALE.   —  IMPRESSIONS    GRÉGORIENNES    u. 
ROME,  par  M.  Camille  Bellaigue. 

VIII.  —  CHRONIQUE    DE    LA   QUINZAINE,   HISTOIRE   POLITIQUE, 

il*  Vranci»  Cbariues* 

IX.  —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

PUBLIERA     DANS     SES     PROCHAINES     LIVRAISONS 

La  Princesse  d'Erminges,  par  M.  MARCEL  PRÉVOST.  —  Au-dessu» 
rAbîme,  par  TH.  BENTZON.  —  Monsieur  Chambalot,  par  M.  PAUL  '  '^ 
—  Le  Prisme,  par  MM.  PAUL  ET  VICTOR  MARGUERITTE.  —  L'Isol.^, 
M.  RENÉ  BAZIN,  de  TAcadémie  française.  —  Glaire,  par  M.  le  vice 
E.-M.  DE  VOGUÉ,  de  rAcadémie  française. 


Toute  b*aduction  ou  reproduction  des  travaux  de  la 

REVUE  DES   DEUX   MONDES 

est  interdite  dans  les  publications  périodiques  de  la  trance  et  de  l'étranger 
y  compris  la  Suède,  la  Norvège  et  la  Hollande, 


REVUE 


DKS 


DEUX    MONDES 


LXXIV-  ANNÉE.   —   CINQUIÈME  PÉRIODE 


T03ÎE  XXI>   —  l"  MAI    1904*  4' 

I 


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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


LXXIV  ANNÉE    —   CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  VINGT  ET  UNIÈME 


^  .y 


PARIS 

BUREAU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUE    DE    l'université,    15 

1904 


UN  DIVORCE 


PREMliaS    PARTIE 


t.   —  L*1HPASSE 

Quand  M"'  Albert  Darras  eut  tourné  la  me  de  Vaugirard 
pour  entrer  dans  la  rue  Servandoni,  l'aspect  sévère  de  cet  étroit 
couloir  do  vieilles  maisons,  si  voisin  pourtant  do  la  rue  du 
Luxembourg  où  elle  habitait,  augmenta  encore  son  appréhension. 
Ses  courses  Tavaient  fait  passer  là  des  centaines  de  fois^  sans 
qu^elle  observât  jamais  le  triste  aspect  de  ce  coin  de  Paris,  qui, 
tout  d'un  coup^  et  dans  la  disposition  d'esprit  où  elle  était,  la 
saisit  de  surprise.  Elle  s'arrêta  une  minute  pour  regarder  le 
délabrement  des  façades  tassées^  affaissées  sur  elles-mêmes,  la 
solitude  du  mince  trottoir  sans  promeneurs,  presque  sans  bou- 
tiques, le  haul  mur  gris  de  Saint-Sulpice,  au  londj  et»  sur  ce 
décor  de  silence,  la  pesée  d'un  ciel  froid  de  mars,  tendu  et  noir. 
Si  près  d'oser  une  démarche  grave,  qui  risquait  do  bouleverser 
son  existence  intime,  cette  femme  tourmentée  sentit  de  nou- 
veau faiblir  une  résolution,  bien  réfléchie  pourtant  et  nourrie 
pendant  tant  de  jours,  à  traveri>  tant  de  luttes  secri^tes  !  Un  der- 
nier combat  passa  sur  son  visage,  qui  demeurait,  à  quarante  ans 
passés,  joli  encore  par  la  finesse  préservée  des  traits,  la  délica- 
tesse  intacte  du  teint,  un  Je  ne  sais  quoi  de  frémissant  qui  trahis- 
sait une  sensibilité  restée  vive  et  neuve*  Même  en  proie  au 
&OUCÎ  qui  la  contractait,  cette  phjsioDoniic  n'avait  pas  son  âge. 


6  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

La  taille  mince,  la  démarche  alerte,  le  port  souple  de  la  tète 
s'accordaient  avec  cet  air  de  jeunesse  que  démentaient  à  peine 
les  fils  d'argent  mêlés  à  l'or  des  cheveux  et  le  cercle  bleuâtre 
des  paupières,  comme  meurtries  de  lassitude.  Mais  si  les  insom- 
nies et  les  inquiétudes  avaient  cerné  ces  grands  yeux  d'un  brun 
doux,  elles  n'en  avaient  pas  terni  l'éclat  velouté  qui  donnait  une 
grâce  plus  prenante  encore  à  la  beauté  blonde  de  cette  femme. 
Qu'elle  eût  d'ailleurs  la  conscience  et  l'entente  de  cette  beauté, 
l'élégance,  efTacée  à  la  fois  et  soulignée,  de  sa  mise  le  révélait. 
Visiblement,  elle  avait  voulu  obtenir  un  savant  effet  d'harmonies 
sobres  et  chaudes.  Une  touffe  de  violettes  de  Parme  relevait  son 
chapeau  de  loutre,  sa  jaquette  de  la  même  fourrure  retombait 
sur  une  jupe  de  drap  couleur  pensée.  Certaines  toilettes,  à  Paris, 
par  le  fini  de  leur  détail  et  la  ligne  de  leur  ensemble,  classent 
une  femme  aussi  certainement  qu'un  officier  son  uniforme  et  ses 
gîdons.  Depuis  les  bracelets  qui  luisaient  sur  ses  poignets  au 
bord  du  manchon,  jusqu'aux  fines  chaussures  apparues  sous  la 
jupe  à  longs  plissés,  tout  chez  Gabrielle  Darras  dénonçait  une 
personne  de  la  haute  bourgeoisie  française,  de  cette  classe  à  la 
fois  comblée  et  discrète,  où  se  perpétue,  malgré  l'envahissement 
de  l'exotisme,  le  goût  traditionnel  de  notre  pays.  Hélas  I  si  le 
caractère  un  peu  paré  de  cette  toilette  décelait  chez  celle  qui 
l'avait  combinée  un  désir  de  plaire  et  de  garder  son  rang,  trop 
naturel,  —  la  suite  de  cette  histoire  le  démontrera,  —  dans  une 
situation  anormale,  cette  coquetterie  et  cet  orgueil  appartenaient 
déjà  au  passé,  comme  aussi  les  années  de  bonheur  qui  avaient 
pu  seules  lui  conserver  si  longtemps  cette  fleur  de  jeunesse  dans 
son  automne  commençante.  Le  présent,  c'était  l'anxiété  qui  l'im- 
mobilisait sur  le  pavé  de  la  vieille  rue.  C'était  l'hésitation  der- 
nière avant  une  visite,  peut-être  irréparable  pour  son  repos. 
C'était  la  détresse  d'une  agonie  morale,  arrivée  à  une  période 
aiguë,  et  qui,  soudain,  se  résolut  dans  une  détermination  violente. 
M™'  Darras  esquissa  un  geste  d'impatience  révoltée,  elle  se  ré^ 
péta  à  mi-voix,  comme  pour  suggestionner  sa  défaillante  énergie, 
ces  mots  de  volonté  : 

—  Demain  rien  n'aura  changé,  rien,  rien,  rien...  A  quoi  bon 
attendre? 

Et,  d'un  pas  devenu  maintenant  ferme,  elle  commença  d'aller, 
la  tête  levée,  regardant  les  numéros  les  uns  après  les  autres 
jusqu'à  celui  de  la  maison  qu'elle  cherchait  et  dont  la  vétusté  la 


i 


tJN   DIVORCE.  7 

fit  de  nouveau  frissonner.  Cette  bâtisse,  orientée  vers  le  Nord  et 
sinistre  ment  humide,  datait  d'une  époque  où  la  rue,  habitée  long- 
temps par  le  fossoyeur  de  Saint-Sulpice,  s'appelait  encore  rue 
des  Fossoyeurs.  Rien  n'avait  changé  depuis  cent  ans  dans  cette 
construction  édifiée,  en  deux  fois,  lors  du  Directoire,  puis  sous 
l'Empire,  sur  les  débris  de  quelque  jardin  de  couvent,  par  un  de 
ces  entrepreneurs  au  rabais  qui  foisonnèrent  alors.  Ils  n'avaient 
à  leur  service,  grâce  à  l'universel  désarroi  des  guerres,  (fae  de 
mauvais  apprentis  sans  éducation  technique.  Aussi  ceux  de  leurs 
ouvrages  que  la  réfection  du  Paris  moderne  a  épargnés,  offrent- 
ils  des  exemplaires  minables  de  maçonnerie  gâchée  et  d*igno- 
rante  architecture.  L'ensemble  de  cette  maison-ci  se  composait 
d'un  premier  corps  de  logis,  haut  de  deux  étages,  que  des  ailes  en 
retour  rattachaient  à  une  sorte  d'hôtel  à  fronton,  édifié  évidem- 
ment en  premier  lieu  et  que  décorait  une  prétentieuse  rangée  de 
bustes  copiés  sur  l'antique  :  un  Antinous,  un  Apollon,  une 
Diane.  Des  X  en  fer  affleuraient  partout  sur  le  crépi  lézardé, 
les  murs  ne  tenant  plus  que  par  la  force  des  clefs.  La  disposition 
actuelle  des  bâtimens  en  faisait  une  petite  cité,  desservie  par  des 
escaliers  distincts.  Ils  prenaient  leur  point  de  départ  sur  une  cour 
pavée,  au  centre  de  laquelle  l'industrie  du  concierge  avait  amé- 
nagé un  fanta^ique  jardinet.  Des  arbustes  plantés  à  même  des 
bacs  pouasaient,  dans  cette  atmosphère  sans  soleil,  un  maigre 
feuillage.  Des  récipîens  de  métal,  jadis  bidons  de  pétrole  ou 
boites  à  conserves,  étaient  là,  garnis  de  terre.  Des  plantes  grim- 
pantes devaient  en  surgir,  puis  s'enlacer  à  un  treillis  de  bois  et 
de  fil  de  fer  érigé  en  une  petite  tonnelle.  L'ingénieux  personnage 
était  justement  occupé  à  compliquer  encore  ce  rustique  appareil 
lorsque  M"^  Albert  Darras,  après  avoir  vainement  frappé  au  car- 
reau de  la  loge  vide,  poussa  la  porte  à  claire-voie  qui  séparait  la 
voûte  et  la  cour.  A  l'appel  du  timbre,  le  jardinier  amateur  tourna 
la  tète,  sans  d'ailleurs  se  déranger  de  sa  besogne,  et  sa  voix  se  fit 
presque  brutale  pour  répondre  à  la  question  de  la  visiteuse, 
formulée  d'un  accent  étouffé  :  ^ 

—  Monsieur  l'abbé  Euvrard  est-il  chez  lui?... 

—  Je  n'en  sais  rien...  Le  pîus  sûr  est  que  vous  montiez  y  voir. 
L'esealier  &  gauche,  au  second  étage,  la  porte  à  droite.  Vous  ne 
pouv^  pas  vous  tromper...  Sonnez  fort.  C'est  un  grand  savant, 
i  ce  qu'on  dit,  et  les  grands  savans  sont  toujours  dans  la  lune... 

La  rudesse  de  cet  homme  prouvait  simplement  qu'il  gérait 


8  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

un  immeuble  peuplé  de  petits  locataires  trop  nombreux  et  rece- 
vait peu  de  pourboires.  M"'  Albert  Darras  en  rougit  comme 
d'un  affront  personnel.  Quoique  sa  démarche  auprès  du  vieux 
prêtre,  peu  considéré  de  son  concierge,  ne  fût  en  aucune  façon 
compromettante,  elle  la  faisait  pourtant  à  Tinsu  de  tout  son 
entourage,  notamment  de  son  mari.  Il  lui  sembla,  dans  son  re- 
mords de  son  action  clandestine,  que  le  regard  insolent  du  rustre 
interprétait  sa  présence  ici  d'une  manière  insultante.  Ce  fut  donc 
en  se  hâtant  et  baissant  la  tête  qu'elle  s'engagea  par  la  porte 
indiquée,  dans  la  cage  d'un  pauvre  escalier  de  bois  sans  tapis, 
aux  marches  bien  souillées,  bien  déjetées.  Si  elle  avait  été  ca- 
pable de  réflexions  pareilles,  à  cette  minute,  elle  eût  été  frappée 
du  contraste  entre  ce  misérable  gîte  où  s'était  réfugié  celui  qu'elle 
cherchait  et  Tendroit  où  elle  était  allée  le  demander  quelques 
jours  auparavant.  Rendons  dès  maintenant  au  Père  Euvrard 
Tappellation  à  laquelle  lui  donne  droit  sa  qualité  d'Oratorien.  Il 
figurait  sous  ce  titre,  sur  l'ilnnt/atre  de  l'Institut,  comme  membre 
libre  de  l'Académie  des  Sciences,  avant  les  abominables  mesures 
de  1903  contre  les  congrégations.  Son  adresse  était  alors  au  n^  4 
du  quai  des  Gélestins,  dans  ce  débris  du  magnifique  hôtel  Fieu- 
bet,  construit  par  Mansart,  et  dont  son  ordre  avait  fait  le  collège 
Massillon.  Qu'un  mathématicien  illustre,  au  bord  de  la  vieillesse, 
doive  quitter  sa  communauté,  son  paisible  cabinet  d'études  et  se 
réfugier  dans  un  pauvre  logement,  pour  y  vivre  chétivement,  de 
ses  jetons  et  de  quelques  travaux  mal  payés,  cela  juge  un  ré- 
gime et  un  pays.  Mais  quand  bien  même  M""*  Darras  eût  réalisé 
dans  sa  vérité  le  petit  drame  que  représentaient  pour  ce  prêtre, 
ce  bouleversement  de  ses  innocentes  habitudes,  cette  nécessité 
de  parer  aux  besoins  de  l'existence  matérielle,  cette  séparation 
surtout  d'avec  ses  frères,  peut-être  cette  épreuve  lui  eût-elle  paru 
moralement  légère,  comparée  à  la  tragédie  de  foyer  où  elle  se 
sentait  à  la  veille  de  s'engager.  Cette  visite  rue  Servandoni  n'en 
constituait  qu'un  épisode.  Cette  tragédie  n'était  que  latente,  et 
déjà  la  terreur  des  conflits  futurs  agitait  si  fortement  les  nerfs 
de  cette  femme,  qu'arrivée  sur  le  palier  de  ce  second  étage,  et 
quand  elle  eut  sonné  à  la  porte  à  droite,  suivant  les  instructions 
du  concierge,  elle  dut  s'appuyer  à  la  rampe.  Des  pas  se  rappro- 
chaient, venant  de  l'intérieur.  Us  lui  retentissaient  physiquement 
dùis  le  cœur.  C'étaient  ceux  du  prêtre,  qui  demeura,  une  seconde, 
interloqué,  la  porte  une  fois  ouverte,  devant  cette  visite  înat- 


i 


UN    DIVORCE.  9 

tendue.  Le  coup  de  sonnette  Tavait  surpris  au  tableau  noir,  et 
qui  travaillait.  Il  tenait  encore  à  la  main  un  morceau  de  craie 
blanche.  Sa  soutane  défraîchie,  sa  barbe  de  trois  jours,  les  ailes 
trop  longues  de  sa  chevelure  roussàtre,  à  peine  grisonnante 
k  soixante  ans,  dénonçaient  Tincurie  du  savant  pour  qui  le 
monde  extérieur  et  sa  propre  personne  existent  très  peu.  Avec 
cela,  une  très  petite  taille,  un  torse  exigu,  et  un  visage  rose, 
presque  poupin,  lui  auraient  donné  un  air  vaguement  comique, 
n'eût  été  la  noble  coupe  de  son  front  perpendiculaire  et  rayé  de 
rides  droites,  —  un  de  ces  fronts  que  Lavater  appelait  «  scru- 
tateurs, »  —  n'eût  été  surtout  Textraordinaire  beauté  de  ses  yeux 
bleus.  Leurs  prunelles  gaies  gardaient  la  fraîcheur  et  la  transpa- 
rence de  celles  d'un  enfant.  Le  regard,  volontiers  étonné,  expri- 
mait à  cet  instant  Tahurissement  à  demi  somnambulique  d'un 
géomètre  que  la  chimère  du  calcul  vient  d'emporter  à  mille  lieues 
sur  ses  puissantes  ailes.  Comme  M""*  Darras  se  taisait,  déconte- 
nancée de  son  côté  devant  une  apparition  par  trop  différente  de 
l'image  qu'elle  s'était  faite  du  célèbre  Oratorien,  il  rompit  le  pre- 
mier le  silence  : 

—  Vous  devez  vous  être  trompée  de  porte,  madame,  dit-il 
simplement. 

—  Non,  fit-elle,  vous  êtes  bien  M.  Euvrard,  le  révérend  Père. 
Euvrard?...  Et,  sans  lui  laisser  le  temps  de  répondre  autrement 
que  par  un  signe  :  —  Mon  Père,  insista-t-elle,  je  vous  demande 
de  me  recevoir.  Je  viens  à  vous  sans  recommandation,  parce  que 
j'ai^ entendu  vanter  si  souvent  votre  grand  esprit  et  votre  grand 
cœur,  et  j'ai  tant  besoin  d'un  appui!... 

En  parlant  de  la  sorte,  elle  s'était  avancée  dans  l'étroit  cou- 
loir. Le  prêtre  obéit  presque  machinalement  à  la  suggestion  qui 
émanait  de  ce  geste.  Il  introduisit  l'inconnue  dans  le  réduit  qui 
lui  servait  de  bibliothèque.  Sa  physionomie  ne  put  toutefois 
dissimuler  une  contrariété  qui  ne  venait  pas  simplement  de  sa 
méditation  interrompue.  La  toilette  de  cette  femme  et  sa  beauté, 
son  énervement  et  son  insistance,  lui  donnaient  l'idée  qu'il  avait 
devant  lui  une  personne  du  monde,  prise  dans  quelque  aventure 
de  passion.  Homme  d'étude  et  de  cabinet,  ayant  à  peine  exercé 
le  ministère  depuis  qu'à  sa  sortie  de  TEcole  polytechnique  il 
était  entré  en  religion,  la  perspective  de  jouer  un  rôle  de  con- 
seiller dans  une  histoire  si  étrangère  au  train  accoutumé  de  sa 
pensée  le  désorientait  déjà.  Cependant  comme  il  était  prêtre,  et 


i- 


10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bon  prêtre,  ce  manque  de  charité  lui  fit  honte.  Il  avait  eu,  pour 
débarrasser  de  ses  papiers  son  unicpie  fauteuil,  un  mouvement  de 
véritable  impatience,  qu'il  justifia  de  son  mieux.  Il  rejeta  cette 
gêne  sur  Tétat  de  désordre  où  se  trouvait  la  pièce.  Son  déména- 
gement remontait  à  deux  semaines,  et  il  n'avait  pas  encore  rangé 
ses  livres,  posés  par  tas  sur  les  planches  de  bois  blanc  qui  gar- 
nissaient les  murs,  entre  des  liasses  de  notes  et  des  cartons.  Un 
tapis  d'occasion  couvrait  une  partie  du  carreau.  Quatre  chaises 
de  paille,  un  bureau  d'angle,  un  prie-Dieu  achevaient  le  mobi- 
lier de  cette  cellule.  Deux  fenêtres  Téclairaient,  auxquelles  le 
savant  avait  cloué  de  ses  mains  et  de  guingois  des  rideaux  de 
vitrage  achetés  tout  faits  et  trop  courts.  Le  marbre  de  la  cheminée 
sans  feu  supportait,  près  d*une  lampe  à  esprit-de-vin,  une  casse- 
role, un  filtre  en  terre  et  les  débris  du  déjeuner  :  deux  œufs  à  la 
coque  et  une  tasse  de  café.  L'hôte  de  ce  pauvre  campement  pré- 
parait lui-même  ses  repas,  avec  un  stoïcisme  dont  témoignait  le 
tableau  noir  posé  sur  son  chevalet  entre  les  croisées  et  couvert 
de  griffonnages  cabalistiques,  son  opium  intellectuel.  Il  les  mon- 
trait du  geste  tout  en  avançant  le  siège,  et  il  disait  : 

—  Je  rougis,  madame,  de  vous  recevoir  dans  un  taudis 
pareil.  Mais,  puisque  vous  connaissez  mon  nom,  vous  savez  que 
je  suis  un  proscrit.  Il  paraît  que  je  faisais  courir  un  danger  à 
l'État  en  traçant  ces  formules  dans  une  maison  où  d'autres  Pères 
travaillaient  l'histoire,  l'archéologie  et  l'hébreu  !  Espérons  que 
ce  pauvre  État  est  sauvé  maintenant...  —  Il  rit  de  cette  innocente 
épigramme,  son  unique  vengeance  contre  ses  persécuteurs.  Puis, 
ses  propres  paroles  l'ayant,  par  une  naturelle  association,  ra- 
mené à  sa  première  idée.  —  Quelques-uns,  parmi  ces  Pères, 
s'occupaient  aussi  de  direction.  Ils  s'en  occupent  encore.  Peut- 
être  vaudrait-il  mieux  que  je  vous  indique  l'adresse  de  l'un 
d'entre  eux.  Si  vous  avez  un  conseil  pratique  à  demander,  un 
géomètre  n'est  guère  qualifié  pour  vous  le  donner.  Notre  science ...» 

—  C'est  précisément  votre  réputation  de  savant,  interrompit 
M"'  Darras,  qui  m'a  déterminée  à  cette  démarche...  Je  vous  ai 
dit  que  j'avais  souvent  entendu  parler  de  vous,  par  mon  mari 
d'abord.  11  est  un  ancien  élève  de  TÉcole  polytechnique,  conmie 
vous,  paraît-il...  Certes,  il  n'est  pas  suspect  de  partialité  envers 
l'habit  que  vous  portez.  A  cause  de  cela,  je  vous  demanderai  de 
ne  pas  vous  dire  mon  nom.  Ses  collègues  et  lui  tiennent  vos  ou- 
vrages dans  une  telle  estime  I...  Et  puis,  vous  avez  eu  le  fils  d'une 


UN   DIVORCE.  11 

de  mes  amies  comme  élève  à  Juilly.  Je  savais  votre  grande  intel- 
ligence par  mon  mari.  J'ai  su  par  elle  votre  grande  bonté... 
Quand  j'ai  cherché  un  prêtre  auquel  m'adresser  dans  une  heure 
solennelle  de  ma  vie,  votre  nom  m'est  venu  à  la  pensée,  pour  ce 
double  motif.  Ma  situation  est  si  exceptionnelle  que  j'ai  redouté 
un  ecclésiastique  ordinaire  et  son  étroitesse  d'esprit.  Il  y  en  a 
tant  qui  semblent  n'avoir  comme  idéal  que  d'éloigner  les  âmes 
de  Dieu!... 

—  Je  suis  à  votre  disposition,  madame,  répondit  TOratorien. 
Vous  n'avez  pas  à  me  dire  votre  nom.  Je  préfère  même  l'igno- 
rer... L'énigmatique  dernière  phrase  de  sa  singulière  interlo- 
cutrice avait  confirmé  ses  soupçons.  Persuadé  qu'il  allait  rece- 
voir la  confidence  d'un  remords  en  voie  de  repentir,  le  prêtre 
acheva  de  se  réveiller  dans  le  mathématicien.  La  profonde  phrase 
de  l'apôtre  :  Omnibus  omnia  facius  sum  (1),  sera  toujours  la  de- 
vise d'un  cœur  véritablement  sacerdotal.  M"*'  Darras  vit  une 
expression  d'une  gravité  attentive  remplacer,  sur  ce  masque  sou- 
dain transformé,  le  désarroi  un  peu  falot  qui  Tavait  déconcertée. 
Ces  yeux  bleus,  que  voilait  tout  à  l'heure  un  nuage  de  distrac- 
tion, se  fixèrent  sur  elle  avec  une  précision  singulière,  et  l'ac- 
ocût  du  prêtre  prit  l'autorité,  indulgente  à  la  fois  et  impérative, 
du  médecin  au  chevet  du  malade,  pour  ajouter  :  -r-  Je  vous  le 
répète  cependant,  je  suis  moins  qualifié  qu'un  de  ces  ecclésias- 
tiques que  vous  avez  tort  d'appeler  ordinaires  et  qui  sont  de  vieux 
praticiens  de  la  vie.  Mais,  puisque  vous  réclamez  mes  faibles 
lumières,  qu'y  a-t-il?... 

—  Il  y  a,  mon  Père,  et  dans  cette  voix  de  femme  frémissait 
la  sincérité  doulofireuse  d'un  être  qui  se  prépare  à  mettre  à  nu 
uue  plaie  de  sa  conscience,  gardée  longtemps  secrète,  il  y  a 
que  je  suis  tourmentée  depuis  des  semaines,  des  mois,  par  un 
besoin  de  me  rapprocher  de  Dieu  qui  est  devenu,  ces  temps-ci, 
une  véritable  souffrance.  J'ai  été  très  pieuse  quand  j'étais  jeune. 
Puis,  j'ai  cesâé  dfe  l'être.  Jai  eu  des  doutes.  Il  m'a  semblé  que 
je  ne  croyais  plus.  Voici  douze  ans  que  je  ne  pratique  pas...  Je 
dis  qu'il  m'a  semblé,  car  je  n'ai  jamais  méconnu  la  bienfaisance 
de  la  religion.  La  preuve  en  est  qu'ayant  eu  une  fille,  j'ai  voulu 
qu'elle  fût  baptisée.  Ce  n'a  pas  été  sans  lutte...  L'enfant  a  grandi. 
Elle  a  onze  ans.  Elle  va  faire  sa  première  communion... 

(1)  Cor,  I,  IX- 22.  «  Je  me  suis  fait  toutes  «ortes  de  choses  pour  toutes  sortes  de 
gens.  • 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  s^arrêta,  comme  si,  arrivée  à  un  ordre  d'idées  plus  intime, 
elle  ne  trouvait  pas  bien  ses  mots.  Cet  embarras,  le  caractère  de 
ce  début,  si  détourné,  si  hésitant,  le  rapport  entre  la  naissance 
de  Fenfant  et  la  date  où  la  mère  s'était  éloignée  des  sacremens, 
autant  d'indices  qui  se  raccordaient  trop  bien  à  l'hypothèse  déjà 
construite  dans  l'esprit  de  M.  Euvrard.  Cette  femme  était  mariée. 
Elle  l'avait  dit  elle-même.  Elle  avait  commis  une  faute.  Son 
enfant  n'était  pas  du  mari.  Son  allusion  aux  prêtres  qui  éloi- 
gnaient les  âmes  de  Dieu  venait  sans  doute  d'avoir  rencontré 
un  confesseur  trop  sévère.  M.  Euvrard  se  crut  habile  en  essayant 
de  lui  faciliter  le  pénible  aveu  : 

—  Votre  fille  vous  devra  le  salut  de  son  âme,  dit-il,  et 
d'avoir  sauvé  une  âme  efface  bien  des  fautes,  surtout  quand  ces 
fautes  peuvent  avoir  eu,  sinon  pour  excuse,  au  moins  pour  expli- 
cation, un  entraînement.  Reprenez  courage,  madame... 

  mesure  qu'il  parlait,  une  rougeur  montait  aux  joues  de  l'in- 
connue. Le  pauvre  Oratorien  se  sentit  rougir  lui-même.  A 
Téclair  de  fierté  allumé  dans  le  regard  de  sa  visiteuse,  il  venait 
de  comprendre  qu'il  se  trompait  sur  le  caractère  de  sa  démarche. 
Non.  Elle  n'était  pas  l'héroïne  repentante  d'une  banale  histoire 
d'adultère,  et  il  l'écoutait,  qui  continuait  sa  confidence,  d'une 
voix  rendue  ferme,  maintenant,  par  la  révolte  contre  le  soupçon  : 

—  Non,  mon  Père,  non.  Je  n'ai  pas  à  me  reprocher  ce  que 
vous  croyez.  Je  suis  une  honnête  femme.  Si  j'ai  cessé  de  prati- 
quer, je  n'ai  pas  à  rougir  du  motif.  Je  n'ai  pas  commis  une  faute. 
J'ai  été  loyale,  toujours.  Je  n'avais  pas  de  remords  d'être  hors 
de  l'Église.  J'étais  tranquille  avec  ma  conscience,  je  vous  l'ai 
dit  :  j'avais  perdu  la  foi...  Cette  foi  dormait.  Elle  s'est  réveillée 
au  contact  de  la  foi  de  ma  fille.  C'est  là  ce  qui  m'amène... 
Comment  s'est  accompli  ce  travail?  Je  ne  le  sais  pas  moi-même. 
C'a  été  ime  suite  d'événemens  très  ordinaires.  Quand  Jeanne  a 
dû  aller  au  catéchisme,  je  Ty  ai  accompagnée,  dans  cette  petite 
chapelle  souterraine  de  Saint-Sulpice,  au  bout  de  votre  rue,  où 
j'étais  venue,  à  son  âge.  Toutes  mes  émotions  d'alors,  je  me 
suis  mise  à  les  revivre  dans  les  siennes.  Je  l'ai  vue  aussi  fervente 
que  je  l'avais  été,  son  esprit  s'ouvrir  aux  idées  religieuses,  comme 
le  mien  alors,  l'amour  de  Dieu  s'emparer  d'elle,  comme  de  moi 
autrefois.  Est-ce  mon  enfance  qui  m'est  remontée  au  cœur?  Est- 
ce  autre  chose?  Je  vous  répète  que  je  ne  sais  pas...  J'avais  re- 
commencé d'aller  à  la  messCi  à  cause  de  Jeanne,  pour  la  forme. 


UN  DIVORCE.  13 

J'ai  recommencé  d'y  prier.  Cela  ma  prise  d'abord  comme  un  re- 
gret. Je  me  suis  abandonnée  à  ce  sentiment  du  passé  qui  nous 
tait  aimer  à  revoir  les  endroits  où  nous  habitions  jeunes,  à  ren- 
contrer des  parens  perdus  de  vue,  d'anciens  amis.  Une  heure  est 
venue,  où  j'ai  compris  que  ce  passé,  c'était  le  présent.  J'ai  senti 
Dieu.  J'ai  senti  mon  âme.  Oui,  il  y  a  un  Dieu,  et  qui  nous  écoute. 
Nous  avons  une  âme,  et  qui  émane  de  lui,  qui  vit  de  lui.. .  Ces  deux 
évidences  se  sont  imposées  à  moi,  toujours  plus  claires,  toujours 
plus  puissantes,  rien  qu'en  faisant  répéter  sa  prière  à  ma  fille, 
chaque  matin  et  chaque  soir.  Je  l'écoutais  prononcer  ces  mots  : 
Notre  PèrCj  et  je  lisais  dans  le  fond  de  son  être.  J'y  voyais  la  foi 
absolue  dans,  la  bonté  de  ce  Père  céleste.  Je  me  disais  alors» 
j'étais  bien  obligée  de  me  dire  :  si  ce  cœur,  tout  pureté,  tout 
tendresse,  tout  sincérité,  était  trompé  dans  cette  confiance,  rien 
n'aurait  de  sens  ici-bas.  Est-ce  possible?  La  vie  serait  un  hor- 
rible cauchemar,  si  des  élans  comme  celui  de  cette  enfant  vers 
son  Créateur  n'étaient  qu'un  mensonge.  La  mère  en  moi  s'est 
rendue  à  cette  lumière...  Oh!  ce  travail  ne  s'est  pas  accompli 
sans  combats.  Les  raisonnemens  qui  m'avaient  été  donnés  contre 
la  religion  se  sont  levés.  Aucun  n'a  tenu  contre  cette  voix  de 
ma  fille  parlant  au  bon  Dieu.  Pourquoi  essayer  de  discuter  quand 
on  sent,  quand  une  réalité  est  là  devant  vous,  vraie  comme  vous- 
même,  comme  l'air  que  vous  respirez,  comme  les  objets  que 
vous  touchez?  J'ai  Cfm  de  nouveau.  Je  n'ai  plus  lutté  contre  un 
sentiment  d'autant  plus  fort  qu'il  m'associait  davantage  à  l'inti- 
mité de  mon  enfant,  à  toutes  les  émotions  de  sa  piété  grandis- 
sante. Plus  j'ai  partagé  ces  émotions,  plus  j'ai  aimé  mon  enfant 
et  aussi  plus  j'ai  cru.  Vous  n'imaginez  pas  quelle  ardeur  d'amour 
cette  approche  de  sa  première  communion  suscite  en  elle, 
comme  sa  sensibilité  et  son  intelligence  en  sont  exaltées,  illu- 
minées, à  quels  miracles  de  perfection  quotidienne  j'assiste  dans 
ce  jeune  cœur.  C'est  Dieu  que  je  regarde  agir  en  elle,  et  agir 
aussi  en  moi...  Mais  ce  n'est  pas  pour  vous  raconter  par  le 
détail  cette  transformation  de  mes  pensées  que  je  suis  ici,  mon 
Père.  Je  vous  en  ai  assez  dit  pour  que  vous  compreniez  à  travers 
quoi  j'ai  passé,  et  comment  je  suis  arrivée  à  ce  désir  où  se  ré- 
sume tout  le  reste  :  Jeanne  va  faire  sa  première  communion 
dans  trois  semaines,  je  voudrais  communier  avec  elle. 

—  Vous  n'avez  pas  seulement  sauvé  l'âme   de  votre  fille, 
répondit   le  prêtre,  vous   avez  sauvé  la   vôtre,  madame.  Ne 


a  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

soyez  pas  troUblëe  d'être  restéfe  si  longtemps  loin  de  Dieu.  Vous 
Tavez  appelé  le  bon  Dieu,  et  vous  avez  eu  raison.  Il  ne  demande 
qu'à  pardonner.  Le  cœur  de  Notre-Seigneur  est  toujours  là.  Vous 
avez  encore  raison  de  croire  qu'il  agit  en  vous.  C'est  lui  qui  vous 
a  conduite,  d'heure  en  heure,  jusqu'à  celle-ci,  soyez-én  sûre. 
Vous  voulez  communier.  C'est  si  simple  1  Je  suis  prêt  à  recevoir 
votre  confession,  quand  vous  le  désirerez...  dès  maintenant... 

^Le  digne  homme  avait  parlé  d'un  ton  attendri  où  perçait  un 
regret  de  sa  première  mépHse.  Ce  récit  avait  éveillé  en  lui  un 
séntitliérit  très  particulier.  S'il  avait  les  défauts  que  comporte 
l'esprit  abstrait  des  géomètres,  il  en  avait  les  vertus,  entre  autres 
cette  puissance  de  mysticisme  dont  s'accompagne  ;souvent  le 
génie  mathématique,  témoin  un  Pascal,  un  Leibnitz,  un  Newton, 
et,  de  nos  jours,  un  Cauchy,  un  Puiseux,  un  Hermîtte.  Un  effort 
lui  avait  été  nécessaire  quand  il  appréhendait  l'aveu  d'une  his- 
toire d'amour.  Son  intérêt,  au  contraire,  était  surexcité  au  plus 
haut  point  par  cette  confidence,  très  peu  intellectuelle,  très  dé- 
pourvue de  rigueur  logique  ;  mais  il  y  avait  vu,  tout  comme  la 
mère  de  Jeanne,  le  mystérieux  dialogue  de  Dieu  et  d'une  âme. 
Il  lui  semblait  bien  qu'un  des  élémens  du  problème  n'était  pas 
clair.  Du  jour  où  cette  âme  avait  cru  de  nouveau,  pourquoi 
n'êtait-elle  pas  allée  aussitôt  aux  sacreiïiens?  Pourquoi  ce  délai? 
Pourquoi  ce  trouble  dans  ce  retour?  L'énergie  de  l'inconnue  à 
proclamer  son  honnêteté  ne  permettait  pas  de  supposer  un  secret 
coupable.  M.  Euvrard  ne  se  doutait  pas  qu'il  allait  lui-même, 
dans  une  minute,  et  par  son  seul  caractère  de  prêtre,  représenter 
l'iuvincible  obstacle  dressé  devant  cette  femme  sur  cette  route  du 
retour,  et  il  l'écoiitaît,  avec  un  étonnement  bien  vite  mêlé  d'épou- 
vante, lui  répondre,  en  reprenant  une  de  ses  dernières  phrases  : 

—  Non,  mon  Père,  ce  n'est  pas  si  simple.  Il  faut  que  vous  en 
sachiez  davantage,  et  que  je  vous  aie  appris  qui  je  suis  et  pour- 
quoi vous  me  voyez  si  émue.  Je  suis  mariée,  je  vous  l'ai  dit  déjà. 
Je  dois  ajouter  que  c'est  mon  second  mariage,  et  que  mon  pre- 
mier mari  vit  toujours. 

—  Alors,  interrogea  le  prêtre,  après  un  silence,  vous  êtes 
divorcée  et  remariée?... 

—  Oui,  dit-elle. 

—  Et  votre  fille? 

—  Ma  fifle  est  née  de  mon  second  mariage. 

—  Vous  êtes  divorcée  et  remariée,  répéta  M.  Euvrard,  et, 


J 


UN  DIVORCE.  IIJ, 

comme  se  parlant  à  lui-même  :  Pauvre  femme  !  Je  comprends 
tout...  Puis,  revenant  à  elle  :.  —  Non.  Ce  n'est  p^s  simple.  Vous 
ne  pouvez  pas  comnmnieF,  vivant  comme  vous  vivez.  Je  ne  dois  . 
pas  même  recevoir  votre  confession.  Je  ne  pourrais  pas  vous 
donner  Tabsolu^tion... 

Il  avait  pronopcé  ces  (Jerniers  mots  avec  un  visage  et  d'une 
voi^x  où  n'hésitait  plus  la  timiijUté  du  sav^t  dérangé  (ians  sa 
méditation,  oU  ne  frémissait  plus  la  pitié  d'un  vieillard  ému  par 
une  confidence  douUuireuse.  l^e.  religieui^  édictait,  au  nom  de  sa 
foi,  une  sentence  sans  appel,  {ondée  sur  une  règle  indiscutable. 
La  physionomie  anxieuse  de  M"*'  Parras  s'était  contractée  davan- 
ta^  en  écoutant  cet  arrét^  sans  exprimer  cependant  de  si^rprise. 
Eue  esquissa  seulement  un  geste  plus  découragé  pour  répliquer  : 
—  Je  connaissais  d'avance  votre  réponse,  mpn  Pèi;e.  Elle  m'a 
déjà  été  faite.  Vous  l'avez  deviné,  j'imagine,  à  l'une  de  mes 
phrases  :  je  me  suis  adressée  une  première  fois  à  un  autre  prêtre. 
11  n^'a  arrêtée  aussitôt,  comme  vous.  Je  connais  d'av^ce  aussi  la 
condition  que  vous  allez  m'imposer  :  quitter  mon  mari.  Laissez- 
moi  vous  répéter  ce  que  j'ai  4it  à  ce  prêtre...  Il  y  a  treize  aos, 
j'en  avais  vingt-neuf.  J'étais  la  plus  malheureuse  des  femmes. 
L'homme  à  qui  ma  famille  m'avait  mariée,  et  dont  j'avais  dû  nie 
séparer,  venait  de  demander  et  d'obtenir  que  cette  séparation  fût 
convertie   en   divorce.  Il   s'était  remarié.  Je  restais  seule  au 
monde  avec  un  fils  de  neuf  fms.  Les  tribunaux  me  l'avaient  donné. 
Comment  l'élever  ?  Comment  tenir  tête  aux  difficultés  que  le  di- 
vorce crée  autour  d'une  femme  même  lorsqu'elle  a  le  ^pn  droit 
pour  elle?  C'est  alors  qu'un  autre  homme,  que  j'avais  con^u  chez 
mes  parens,  sans  trop  le  remarquer,  et  perdu  de  vue  depuis  mon 
mariage,  trouva  le  moyen  de  rentrer  dans  ma  vie.  J's^ppris  qu'il 
m  avait  aimée  jeune  fille,  sans  se  déclarer.  U  était  pauvre  alors. 
J'étais  riche.  Il  ne  s'était  pas  m^rié,  à  cause  de  moi.  Il  avait  tra- 
vaillé pour  me  conquérir  q^and  j'étais  libre,  pour  m'oublier 
quand  je  ne  Tétais  plus.  Je  l'étc^is  de  nouveau,  il  reparaissait.  Il 
avait  de  la  fortune,  maintenant,  une  brillante  position,  la  possi- 
bilité d'épouser  qui  lui  plairait.  Il  restait  fidèle  à  son  premier  sen- 
timent, et  il  me  demandait  ma  main.  J'ai  accepté  ce  dévoue- 
ment, et,  depuis  ce  jour,  je  n'ai  pas  rencontré  en  lui  une  défail- 
lance. Il  a  été  pour  moi  le  meilleur  des  maris,  pour  mon  fils  le 
meilleur  des  pères...  Fût-ce  au  prix  de  mon  salut  éternel,  je  ne 
le  quitterai  jamais,  jamais... 


16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Je  ne  comprends  pas  bien  alors  ce  que  vous  attendez  de 
moi,  répondit  M.  Euvrard,  ni  de  quel  appui  vous  avez  besoin, 
pour  me  servir  de  vos  propres  termes.  Vous  êtes  assez  au  courant 
des  lois  de  l'Église  pour  le  savoir  :  votre  second  mariage  ne 
compte  pas  à  ses  yeux,  il  ne  pourra  jamais  compter.  En  le  con- 
tractant, vous  avez  rompu  avec  elle.  Vous  prétendez  persévérer 
dans  cette  rupture,  et,  en  même  temps,  vous  parlez  de  reprendre 
ime  vie  religieuse,  de  participer  aux  sacremens?...  Il  y  a  là 
une  contradiction  si  évidemment  irréductible  qu'elle  ne  vous  a 
pas  échappé.  Vous  voudriez  être  tout  ensemble  dans  l'Église  et 
hors  de  l'Eglise.  C'est  un  problème  sans  solution. 

—  Il  en  a  une,  mon  père,  interrompit  M"'  Darras.  L'énergie 
de  son  affirmation  prouvait  quelle  importance  elle  attachait 
à  cette  partie  de  leur  entretien.  Le  sang  revenait  à  ses  joues.  Ses 
yeux  brillaient,  et  elle  insistait  :  —  Oui,  il  y  a  une  solution. 
Elle  ne  peut  être  acceptée  que  par  un  prêtre  à  l'esprit  large, 
très  large.  C'est  pour  cela  que  je  suis  venue  vous  la  soumettre, 
à  vous...  Mon  second  mariage  ne  compte  pas  aux  yeux  de 
rÉglise.  Vous  me  le  dites,  et  je  le  sais.  Vous  ajoutez  qu'il  ne 
pourra  jamais  compter.  Sans  doute,  tant  que  le  premier  sub- 
sistera. Mais  si  ce  premier  était  cassé?  L'Église  n'admet  pas  le 
divorce.  Soit.  Mais  elle  admet  l'annulation.  Il  y  a  treize  ans, 
lorsque  j'ai  entrevu  la  possibilité  de  ce  second  mariage,  j'ai  pensé 
à  m'adresser  à  Rome.  Je  ne  Tai  pas  fait.  Mon  futur  époux  y  ré- 
pugnait, et  moi-même  j'avais  si  peu  de  foi!...  Est-il  trop  tard 
aujourd'hui?  Puisque  l'Église  m'impose  de  me  soumettre  à  ses 
lois,  elle  me  doit  de  m'en  donner  les  moyens.  Les  motifs  que 
j'aurais  allégués  à  cette  époque,  je  les  alléguerai.  Us  n'ont  rien 
perdu  de  leur  force.  Je  vous  ai  dit  que  mes  parent  m'avaient 
mariée.  S'ils  ne  m'ont  pas  contrainte,  au  sens  matériel  du  mot, 
il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  leur  pression  a  influencé  ma  vo- 
lonté. Je  n'ai  donc  pas  agi  en  pleine  liberté.  Dans  tous  les  cas, 
je  n'ai  certainement  pas  su  qui  j'épousais.  Si  je  l'avais  su,  je 
serais  morte  plutôt  que  de  subir  cette  abominable  union.  Entre 
mon  premier  mari  et  moi,  il  ne  s'est  agi  ni  d'un  désaccord  d'hu- 
meur, —  j'ai  tout  supporté  de  ses  défauts  de  caractère,  c'était  le 
père  de  mon  fils,  —  ni  d'une  infidélité.  Il  m'a  trompée,  et  j'ai  par- 
donné... Je  n'ai  pu  ni  supporter,  ni  pardonner  le  vice  le  plus 
abject,  le  plus  dégradant  pour  des  personnes  de  notre  classe.  Cet 
homme  buvait,  et  l'ivresse  le  rendait  furieux.  Cinq  années  du- 


UN   DIVORCE.  17 

rant,  à  cause  de  mon  iils^  j'ai  subi  d'horribles  scènes  où  les 
menaces  et  les  brutalités  n'étaient  pas  le  pire  dégoût.  Je  n'ai 
trouvé  la  force  de  me  sauver  que  le  jour  où  ma  vie  et  celle  de 
l'enfant  ont  été  en  danger.  Il  m'avait  frappée,  moi,  avec  ime  telle 
violence  que  j'ai  mis  des  semaines  à  m'en  remettre,  et  il  avait 
voulu  le  frapper,  lui!...  Je  vous  le  demande,  mon  Père,  avais-je 
consenti  à  épouser  un  fou,  et  un  fou  méchant?  N'y  a-t-ii  pas  là 
de  quoi  faire  casser  un  mariage  où  mes  parens  et  moi  avons  été 
trompés?...  Mon  Père,  si  je  m'engage  à  la  demander,  cette  an- 
nulation ,  que  je  ne  peux  pas  ne  pas  obtenir,  si  je  vous  affirme 
que  je  ferai  tout  pour  décider  mon  second  mari  à  m'y  autoriser, 
si  je  vous  promets  que,  d*ici  là,  tout  en  demeurant  sous  son 
toit,  je  vivrai  auprès  de  lui  comme  une  sœur  auprès  d'un  frère, 
ne  voudrez-vous  pas  me  considérer  comme  réconciliée  avec 
rÉglise?  Ne  pourrai- je  pas  me  confesser  et  communier  avec  ma 
fille,  une  fois  dû  moins,  cette  seule  fois?... 

—  Non,  dit  rOratorien,  en  secouant  sa  tète  avec  une  mélancolie 
où  la  pitié  l'emportait  de  nouveau  sur  la  sévérité  :  —  Vous  ne 
pourrez  pas.  Aucun  prêtre  ne  saurait  se  prêter  à  un  compromis 
qui  ne  reposerait  d'ailleurs  sur  rien  de  réel.  Les  prétextes  que 
vous  venez  d'articuler  ne  permettraient  même  pas  d'introduire 
une  demande  d'annulation.  Vous  paraissez  croire,  madame, 
comme  beaucoup  de  gens  du  monde,  que  Rome  a  le  pouvoir  de 
dénouer  le  lien  conjugal.  Elle  ne  l'a  pas.  Rome  reconnaît  qu'il 
y  a  des  mariages  nuls,  quand  ces  mariages  sont  vraiment  nuls, 
c'est-à--dire  quand  certaines  conditions  nécessaires  à  la  validité 
du  contrat  conjugal  n'ont  pas  été  remplies.  Ces  conditions,  elle 
les  a  déterminées  et  définies,  avec  une  précision  qui  ne  laisse 
aucune  place  à  l'équivoque.  Consultez  un  ouvrage  quelconque 
de  théologie  morale.  Vous  y  verrez  que  votre  cas  ne  rentre  dans 
aucun  des  types  prévus.  Vous  même  convenez  que  votre  ma- 
riage a  été  suffisamment  libre,  quand  vous  dites  que,  si  vous 
aviez  connu  l'affreux  vice  de  votre  mari,  vous  ne  l'auriez  pas 
épousé.  Donc,  il  y  a  eu  consentement.  Vous  vous  indignez 
contre  ce  vice;  je  vous  accorde  qu'il  est  détestable,  qu'il  est 
hideux.  Il  ne  constitue  pas  une  erreur  sur  la  personne.  Il  con- 
stitue une  épreuve.  Quand  l'Église  a  béni  votre  mariage,  elle  ne 
vous  a  pas  promis  qu'elle  vous  exempterait  des  épreuves.  Si 
celle-là  était  trop  dure,  vous  aviez  la  séparation,  que  l'Église  a 
toujours  autorisée.  Mais  elle  n'autorise  que  la  séparation.  Faire 
TOME  XXI.  —  i904.  2 


18'  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

davantage,,  ce  serait  désobéir  au  précepte,  si  nettemeut  formulé 
dans  rÉvangile  et  qui  défend  les  seconds  mariages,  du  vivant  du 
premier  conjoint.  Comprise  comme  vous  la  comprenez,  l'annu- 
lation ne  serait  ^u'un  divorce  hypocrite.  L'Église  n'a  pas  de  ces 
complaisancesw  Quand  elle  marie  deux  êtres,  elle  enregistre  bien 
un  contrat,  mais  irrévocable,  puisqu'il  se  double  d'un  sacrement. 
INTespérez  pas  échapper  par  cette  porte.  Elle  est  fermée... 

—  Que  faire  alors?....s'écriaM"''Darras,  en  joignant  les  mains, 
dans  un  geste  de  détresse  :  —  Est-ce  possible  que  Dieu,  —  elle 
appuya  sur  ce  mot  avec  une  infinie  douleur,  —  m'ordonne 
d'abandonner  mon  foyer,  de  briser  le  cœur  d'un  homme  que 
j'aime  et  qui  m'aime,  de  laisser  ma  fille,  car  mon  mari  ne  n^e  la 
donnerait  pus,  et  il  aurait  la  loi  pour  lui?  Sinon,  pctô  de  vie  re- 
ligieuse, l'interdiction  absolue  de  m 'agenouiller  à  côté  de  ma 
chère  enfant,  dans  une  heure  solennelle  de  sa  jeunesse,  pour 
participer  ensemble  au  même  saint  mystère;  pas  de  pardon!... 
Est-ce  possible,  je  vous  le  redemande,  mon  Père,  que  la  loi 
humaine  ait  plus  de  justice,  plus  de  charité  que  la  loi  divine? 
Car  enfin,  quand  j'étais  si  malheureuse,  l'ayant  si  peu  mérité, 
l'une  m'a  permis  de  refaire  ma  destinée,  loyalement,  honnête- 
ment. L'autre  exige  que  je  la  défasse  à  nouveau.  A  peine  si  elle 
consent  à  ne  pas  m'emprisonner  dans  un  haïssable  passé,  et  elle 
m'interdit  de  le  réparer...  Ahl  monsieur  Euvrard,  comment 
voulez-vous,  qu'à  constater  cette  différence  de  procédés,  tant  d'ob- 
jections que  j'ai  entendues  si  souvent  ne  me  reviennent  pas? 
Cette  renaissance  de  ma  foi  ancienne,  suscitée  par  le  contact  avec 
la  piété  de  ma  fille,  s'abolit,  s'efface.  Le  doute  me  reprend.  J'en 
ai  tant  souffert  après  ma  visite  à  l'autre  prêtre  !  Je  me  dis  que  les 
adversaires  de  l'Eglise  ont  raison, qu'elle  est  un  instrument  de  com- 
pression et  de  mort,  que  le  progrès  s'accomplit  sans  elle  et  contre 
elle,  qu'en  la  regrettant  comme  je  le  fais,  avec  une  telle  nostalgie, 
je  suis  la  dupe  d'un  mirage,  et  que  la  vérité  n'est  pas  là!... 

—  Ne  parlez  pas  ainsi!...  dit  vivement  TOratorien.  D'un  geste 
instinctif,  sa  vieille  main  s'était  posée  sur  le  bras  de  son  interlo- 
cutrice, pour  l'arrêter  dans  son  blasphème.  —  Ne  pensez  pas 
ainsi,  surtout.  Ne  jugez  pas  Dieu.  Ce  serait  commettre  le  péché 
contre  l'Esprit,  le  seul  qui  ne  sera  pas  pardonné...  Vous  repro- 
chez à  la  loi  de  l'Église  sur  le  mariage  de  manquer  de  justice 
et  de  charité?  çontinua-t-il.  Permettez-moi  une  comparaison 
très  vulgaire,  mais  très  nette.  Un  bateau  se  trouve  devant  un 


UN   DIVORCE.  19 

port  où  Fun  des  passagers  voudrait  aborder.  Il  y  va  pour  lui  des 
plus  hauts  intérêts  moraux  et  matériels,  de  revoir  un  père  mou- 
rant, par  exemple,  d'assister  à  un  procès  d'où  dépend  tout  l'avenir 
des  siens.  Que  sais-je?...  Des  cas  de  peste  se  sont  produits  sur 
le  bateau.  Les  autorités  de  la  ville  interdisent  le  débarquement, 
par  crainte  de  la  contagion.  Serait-il  juste,  serait-il  charitable, 
de  céder  aux  supplications  du  voyageur,  au  risque  de  contaminer 
une  cité  de  cent  mille  hdbitans?  Évidemment  non.  Voilà  donc 
une  circonstance  où  la  justice,  où  la  charité  exigent  le  sacrifice 
de  l'intérêt  individuel  à  Tintérêt  général.  Ce  principe  domine 
toute  la  société.  Entre  deux  mesures,  dont  l'une  est  certaine- 
ment utile  à  l'ensemble  et  pénible  à  tel  individu,  l'autre  agréable 
à  cet  individu  et  nuisible  à  l'ensemble,  la  justice  et  la  charité 
veulent  que  la  première  prédomine.  C'est  la  question  qu'il  faut 
se  poser  à  propos  de  toute  institution,  pour  en  mesurer  la  valeur. 
Posez-la  pour  le  matiage  indissoluble.  Que  répond  la  raison? Que 
la  société  se  compose  de  familles  et  que,  tant  valent  ces  familles 
tant  vaut  la  société.  Considérez  maintenant  ce  que  le  mariage 
indissoluble  apporte  de  chances  de  santé  à  la  famille  :  —  chances 
de  réflexion  sérieuse  avant  l'engagement,  puisqu'il  est  irré- 
vocable, —  chances  de  cohésion  plus  étroite  entre  les  ancêtres, 
les  parens  et  les  enfans,  puisque  la  lignée  comporte  moins  d'élé- 
mens  hétérogènes,  —  chances  d'unité  dans  l'esprit  des  membres 
et  de  suite  dans  la  tradition.  Ce  mariage  est  le  plus  fort  agent  de 
cette  fixité  des  mœurs,  en  dehors  de  laquelle  tout  n'est  qu'anarchie 
et  fièvre  éternelle.  Que  répond  l'histoire,  après  la  raison?  Elle 
démontre  qu'en  effet  toutes  les  civilisations  supérieures  ont 
tendu  à  la  monogamie.  Or  le  divorce  n'est  pas  de  la  mono- 
gamie, c'est  de  la  polygamie  successive.  Je  ne  veux  pas  vous 
faire  un  cours  de  sociologie.  Savez-vous  pourtant  ce  qu'établit 
la  statistique?  Dans  les  pays  où  le  divorce  existe,  le  chiffre  des 
criminels,  des  fous,  des  suicides  est  proportionnellement  décuple 
chez  les  divorcés.  Donc,  pour  une  personne  qui,  comme  vous  et 
quelques  autres,  préserve  dans  le  divorce  toutes  les  délicatesses 
de  son  esprit  et  de  son  cœur,  la  majorité  les  y  a  perdues.  Ré- 
glementer la  société  en  vue  d'une  minorité  de  dégénérés  pro- 
bables, c'est  chercher  sa  norme  dans  ce  qui  doit  rester  son  déchet. 
Vous  appelez  cela  un  progrès  (1).  La  Science  l'appelle  une  ré- 

(1)  Deux  illustres  exemples,  celui  de  Molière  et  de  Stendhal,  autoriseraient 
l'auteur  à  mettre  ici  en  note  :  c'est  un  prêtre  qui  parle.  Il  préfère  indiquer  aux 


20  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gression...Nous  venons  de  nous  mettre,  remarquez-le,  au  point 
de  vue  de  l'observation  pure.  J'ai  voulu  ainsi  vous  faire  toucher 
au  doigt  ridentîté  absolue  entre  la  loi  de  TÉglise  et  la  loi  de  la 
réalité,  entre  l'enseignement  de  Texpérience  et  celui  de  la  Révé- 
lation. Dans  son  effort  pour  durer,  la  nature  sociale  aboutit  pré- 
cisément à  la  règle  dont  la  religion  a  fait  un  dogme.  A  la  lu- 
mière de  ces  idées,  comprenez  la  gravité  de  la  faute  que  vous 
avez  commise  en  profitant  du  criminel  article  qu'ont  introduit 
dans  notre  Code  les  pires  ennemis  de  Tordre  social,  les  destruc- 
teurs de  ia  famille.  Vous  vous  êtes  associée  à  cette  œuvre 
d'ébranlement,  dans  la  mesure  où  vous  l'avez  pu.  Vous  avez  sa- 
crifié la  société  à  votre  bonheur  individuel.  Vous  avez,  votre 
second  mari  et  vous^  constitué,  dans  votre  humble  sphère,  un 
type  de  foyer  anarchique,  d'autant  plus  funeste  que  vous  y  avez 
donné  l'exemple,  par  vos  vertus,  de  la  décence  dans  l'irrégula- 
rité, d'une  apparence  d'ordre  dans  le  désordre.  C'est  là  ce  qui 
rend  si  coupables  les  égaremens  des  âmes  qui  ont  reçu  et  gardé 
de  très  beaux  dons.  Leur  noblesse  native  les  suit,  même  dans 
leurs  erreurs.  Elles  y  tombent  sans  s'y  avilir.  En  dissimulant 
la  laideur  du  mal,  elles  le  propagent  plus  dangereusement.  Ne 
cherchez  pas  ailleurs  la  raison  des  difficultés  extrêmes  que  vous 
rencontrez  dans  votre  effort  de  retour.  Mesurez  la  grandeur  de 
votre  faute  à  ces  difficultés  et  remerciez  Dieu  de  ne  vous  avoir 
pas  éprouvés  davantage,  vous  et  les  vôtres...  Il  n'y  a  pas  vingt 
ans  que  cette  détestable  loi  du  divorce  a  été  votée,  et  si  vous 
saviez  combien  de  tragédies  je  l'ai  déjà  vue  produire,  moi  qui 
confesse  si  peu;  dans  quelles  catastrophes  j'ai  vu  sombrer  des 
ménages  comme  le  vôtre,  qui  n'ont  pas  compris  cette  évidence, 
partout  empreinte  cependant  :  toute  liberté  contraire  aux  lois 
de  la  nature  engendre  une  servitude,  tout  devoir  abandonné  un 
malheur.  J'ai  vu  des  haines  fratricides  entre  les  enfans  du  pre- 
mier et  du  second  lit,  des  pères  et  des  mères  jugés  et  condamnés 
par  leurs  fils  et  leurs  filles,  ici  des  heurts  meurtriers  entre  le 
beau-père  et  son  beau-fils,  là  entre  la  seconde  femme  et  la  fille 

lecteurs  curieux  de  ces  problèmes  une  brochure  publiée  l'an  dernier  par  M.  le  pro- 
fesseur Enrico  Morselli  :  Per  la  polemica  sul  divorzio  (Gènes,  Fratelli  Carlini).  Ils 
y  verront  la  thèse  du  Père  Euvrard  soutenue,  avec  chiffres  à  l'appui,  par  un  positi- 
viste déclaré.  Cette  brochure  précise  d'une  manière  remarquable  l'attitude  prise 
par  les  vrais  savans  italiens  en  regard  de  la  loi  du  divorce,  considérée  par  eux, 
au  nom  de  l'expérience  incontestable  de  la  criminalité,  comme, , dangereuse  et 
rétrograde. 


vn  divorce:*  SI 

du  mari,  ailleurs  la  jalousie  du  pa&sé,  d'un  passé  rendu  si  vîvaut 
par  rexislence  du  premier  mari,  suppliciant  le  second  mari,  ail- 
leurs des  luttes  horribles  entre  ce  premier  mari  et  son  ancienne 
femme  autour  des  maladies  de  leur  enfant,  ou,  une  fois  grandi, 
de  ses  passions,  de  ses  folies  de  jeune  homme,  de  son  mariage, 
si  c'est  une  fille.  Que  sais-je?.,.  Et  je  ne  vous  parle  pas  de  cette 
rancœur,  q'iotidiennement  renouvelée,  contre  la  malveillance, 
avouée  ou  cachée,  hypocrite  ou  sincère,  qu'importe,  d'un  monde 
où,  malgré  tout,  le  respect  de  1  union  chrétienne  demeure  intact. 
Ah!  quelles  misères!...  Votre  lot  naura  pas  été  le  pire,  car  il 
s  accompagne  d'une  grande  grâce,  puisque  vous  avez  retrouvé 
la  foi.  Si  vous  la  méconnaissiez  jamais,  cette  grâce,  c'est  alors 
qu'il  faudrait  trembler.  L'action  vengeresse  de  Dieu  ici-bas  ne 
s'accomplit  point  par  des  événemens  extraordinaires.  La  logique 
de  nos  fautes  y  suffit.  Elle  comporte  une  partie  nécessaire  et 
inévitable,  une  partie  accidentelle  et  comme  flexible,  que  la 
Providence  peut  nous  épargner.  Voilà  pourquoi  je  vous  ai  parlé 
comme  je  viens  de  le  faire,  afin  que  vous  ne  pensic^z  plus  jamais 
comme  je  vous  aï  vu  penser  tout  â  Lheure*  J*ai  eu  trop  peur 
pour  vous!.,. 

Toutes  sortes  de  senti  mens  avaient  agité  M""  Darras  tandis 
qu'elle  écoutait  ce  véritable  réquisitoire,  dont  chaque  phrase 
rhumiliaît  dans  ce  second  mariage  contracté  jadis  avec  tant 
d'hésitations,  mais  si  sérieusement  et  où  elle  avait  concentré  sa 
fierté  sentimentale.  Chacune  aussi  allait  frapper  en  elle  une 
touche  douloureuse.  Ce  qui  n'était  qu'idée  pour  le  théologien  qui 
lui  parlait,  était  pour  la  catholique,  divorcée  et  remariée,  une 
réalité  si  vivante,  si  saignante  !  Ce  langage  presque  scientifique 
où  le  professeur  et  lapologiste  transparaissaient,  involontaire- 
ment, lavait  impressionnée  à  une  étrange  profondeur,  en  lui 
remémorant  d'innombrables  conversations  tenues  devant  elle  par 
son  mari.  Elle  retrouvait,  mises  au  service  de  convictions  si  op- 
posées, des  façons  de  s'exprimer  si  pareilles,  dues  k  la  discipline 
identique  reçue  rue  Descartes,  C'avait  été  un  malaise  de  plus  que 
ce  rappel,  à  cette  minute,  de  Thomme  dont  elle  portait  le  noui, 
11  aurait  été  si  cruellement  surpris  de  la  voir  en  tête  à  tête  avec 
ce  prêtre,  écoutant,  sans  protester,  de  telles  maximes,  subissant 
une  influence  si  contraire  h  runité  morale  de  leur  ménage  !  Lui- 
même  lui  avait  vanté  la  supériorité  d'esprit  de  M.  Euvrard, 
iàns  soupçonner  que  ces  éloges  adressés  au  talent  mathématique 


22  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  membre  de  l'Institut,  contribueraient,  dans  un  moment  de 
crise,  à  augmenter  son  autorité  sur  une  femme  qui  n'avait  jamais 
appuyé  ses  besoins  religieux  que  de  raisons  sentimentales.  Pour 
la  première  fois,  un  savant  et  qu'elle  connaissait  comme  supé- 
rieur, lui  en  fournissait  d'intellectuelles.  En  même  temps,  quel- 
ques termes  échappés  à  la  véhémence  du  religieux  :  —  dégénérés^ 
déchet  y  —  Tavaient  froissée,  presque  indignée.  De  tant  d'émo- 
tions diverses,  une  seule  dominait  quand  TOratorien  eut  achevé 
son  long  discours.  Il  venait,  conduit  par  la  seule  rigueur  de  sa 
doctrine,  d'énoncer  le  pronostic  le  plus  capable  de  bouleverser 
ce  cœur  inquiet,  où  la  piété  renaissante  avait  commencé  d'éveiller 
de  secrets,  d'invincibles  remords.  Depuis  longtemps  déjà^  la 
crainte  d'une  expiation  suspendue  sur  ces  douze  années  d'un 
bonheur  qu'elle  n'osait  plus  croire  légitime,  hantait,  obsédait 
M"'  Darras.  Cette  appréhension  constante,  et  la  volonté  de  s'y 
soustraire,  étaient  pour  beaucoup  dans  son  passionné  désir  de  se 
réconcilier  avec  l'Eglise,  auprès  et  sous  la  protection  de  sa  fille. 
Quand  son  interlocuteur  avait  fait  une  allusion  aux  épreuves 
dont  client  son  mari  pouvaient  être  frappés,  elte  avait  frissonné. 
Ce  saisissement  s'était  accru  avec  l'insistance  du  prêtre.  Le  hasard 
avait  voulu  que  l'une  des  catastrophes  mentionnées  par  lui  fût 
précisément  celle  que  la  divorcée  redoutait  le  plus,  d'après  des 
indices  trop  justifiés.  — ^Le  récit  auquel  cette  scène  sert  de  prologue 
n'est  que  l'histoire  de  ce  malheur.  —  Cet  accord  entre  sa  plus  se- 
crète anxiété  et  certaines  paroles  de  M.  Euvrard,  lui  avait  infligé 
une  trop  vive  sensation  d'un  avertissement  prophétique,  pour 
qu  elle  gardât  la  force  de  discuter.  A  quoi  bon  d'ailleurs,  après  une 
réponse  à  sa  demande,  qui  ne  laissait  aucune  place  à  l'espoir? 

—  Je  ne  peux  pas  raisonner  contre  vous,  mon  Père,  finit-elle 
par  dire.  Je  ne  suis  qu'une  ignorante...  J'étais  venue  implorer 
de  vous,  comme  prêtre,  un  secours  que  vous  me  refusez.  Votre 
décision  me  semble  bien  dure,  mais  je  l'accepte.  Vous  l'avez 
appuyée  sur  des  motifs  qui  s'imposaient  à  mon  intelligence  pen- 
dait que  vous  me  parliez,  tout  en  me  déchirant  l'âme.  Une  autre 
fois,  si  vous  me  permettez  de  revenir,  je  saurai  peut-être  for- 
muler des  objections  que  je  ne  vois  pas  maintenant  avec  mon 
esprit.  Je  les  sens  avec  mon  cœur...  Je  voudrais,  avant  de  prendre 
congé,  vous  poser  ime  question  encore...  Vous  m'avez  dit  que 
j'étais  une  exception  dans  le  divorce.  Je  ne  le  crois  pas.  Si  votre 
jugement  sur  moi  est  trop  indulgent,  il  a  cependant  un  sens.  Il 


UN   DIVORCE.   '  23 

prouve  que  vous  admettez  des  différences  entre  les  façons  de 
vivre  des  femmes  qui  se  remarient.  A  vos  yeux,  elles  ne  sont 
pas  toutes  également  éloignées  de  ce  que  vous  considérez  comme 
la  droite  voie.  Il  doit  y  avoir  des  degrés  aussi  dans  la  rupture 
avec  l'Église.  Vous  me  dites  que  la  réconciliation  absolue  que 
j'avais  rêvée  n'est  pas  possible.  Si  je  ne  peux  pas  avoir  une  vie 
religieuse  complète,  suis-je  condamnée  à  ne  pas  en  avoir  du 
tout?  N'y  a-Wl  pas  un  moyen  terme  entre  cet  abandon  de  mon 
foyer  que  vous  m'ordonnez  pour  m'admettre  aux  sacremens,  et 
l'incrédulité  totale  où  j  ai  vécu  si  longtemps?  Puisque  ce  retour 
à  la  foi  qui  m'a  conduit  ici  est,  de  votre  propre  aveu,  une  grande 
grâce,  ne  pouvez-vous  pas  m'indiquer  un  moyen  d'y  répondre  à 
la  portée  de  ma  faiblesse?...  Enfin,  mon  Père,  c'est  une  conclu- 
sion pratique  que  je  vous  demande  de  vouloir  bien  donner  à 
notre  entretien. 

—  Je  ne  vous  ai  pas  ordonné  d'abandonner  votre  foyer,  rec- 
tifia M.  Euvrard,  du  moins  en  ce  moment.  Vous  voudriez  le 
faire,  que  je  vous  demanderais  de  réfléchir.  C'est  la  preuve  que 
l'on  ne  sort  pas  si  aisément  de  certains  chemins.  Vous  avez  une 
fille  et  dont  l'éducation  religieuse  serait  compromise,  si  vous 
quittiez  votre  mari.  Où  est  l'obligation  la  plus  profonde?  Je  ne 
prendrais  pas  sur  moi  de  trancher  cette  difficulté.  Je  ne  l'ai  pas 
tranchée.  Je  vous  ai  dit,  me  rangeant  sur  ce  point,  et  d'une  ma- 
nière absolue,  à  un  avis  qui  vous  paraissait  trop  sévère  :  l'approche 
des  sacremens  vous  est  défendue  dans  vos  conditions  actuelles 
d'existence...  Néanmoins  il  est  très  vrai  que  ces  conditions,  si 
fausses  soient-elles,  comportent  des  devoirs.  Les  remplir,  c'est 
toujours,  dans  un  certain  sens,  mériter.  Vous  avez  mérité,  en 
assurant  jusqu'ici  à  votre  fille  cette  éducation  religieuse.  Vous 
avez  mérité,  en  n'oubliant  pas,  dans  votre  second  mariage,  vos 
obligations  envers  votre  fils.  Vous  mériterez,  chaque  fois  qu'ayant 
à  subir  quelque  épreuve  vous  l'offrirez  à  Dieu,  surtout  quand 
cette  épreuve  se  rattachera  à  ce  second  mariage,  ainsi  le  chagrin 
qui  vous  serrera  le  cœur  quand,  le  jour  de  cette  première  com- 
munion, vous  verrez  d'autres  mères  aller  à  la  sainte  table,  et  vous 
non.  Vous  pouvez  mériter,  toujours  dans  le  même  sens,  par  des 
aumônes,  par  des  privations,  par  une  observance  plus  rigoureuse 
de  certains  préceptes  de  l'Église,  les  maigres  et  les  jeûnes,  par 
exemple.  J'ai  compris  que  votre  second  mari  était  très  éloigné, 
luiy  beaucoup  plus  éloigné   que  vous  ne   Tavez  jamais  été... 


^^^'Tî^r 


24  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Vous  mériteriez  surtout,   si  vous  parveniez  à  le    ramener... 

—  Ne  me  demandez  pas  cela,  mon  Père  !  s'écria  M"*  Darras, 
dont  les  traits  s'étaient  soudain  comme  décomposés.  Elle  répéta  : 
Ne  me  le  demandez  pas  !  Pour  essayer  de  mériter,  comme 
vous  dites,  rien  ne  me  coûtera,  dans  le  progranmie  que  vous  me 
tracez.  Parler  de  questions  religieuses  à  mon  mari,  en  lui  mon- 
trant ma  vraie  manière  de  penser,  je  ne  le  pourrais  pas.  Songez, 
mon  Père  :  tous  mes  troubles  autour  de  la  première  communion 
de  ma  fille,  il  ne  les  soupçonne  même  pas.  J'ai  mis  tant  de  soin 
à  les  lui  cacher  I  II  en  souffrirait  trop. 

—  Il  a  pourtant  consenti  que  sa  fille  fût  baptisée?  dit 
M.  Euvrard. 

—  J'avais  mis  cette  condition  à  notre  mariage,  répondit 
M""*  Darras,  que  nos  enfans  seraient  catholiques.  Il  a  tenu  sa  pa- 
role, —  c'est  un  si  honnête  homme,  —  mais  avec  quelle  révolte 
intérieure,  contre  ce  qu'il  considère  comme  une  misérable  super- 
stition! Lui,  qui  s'occupe  des  moindres  détails  quand  il  s'agit 
de  la  petite,  il  me  voit  la  conduire  à  la  messe,  au  catéchisme, 
sans  jamais  me  poser  la  moindre  question.  Cette  partie  de*  la  vie 
de  sa  fille  n'existe  pas  pour  lui.  Quant  à  moi,  il  est  persuadé 
qu'en  élevant  notre  enfant  ainsi,  je  cède  à  un  préjugé  senti- 
mental. Il  le  pardonne  à  la  faiblesse  féminine.  Il  m'aime,  et  il 
croit  que  dans  le  fond  de  ma  conscience  je  suis  en  communauté 
d'idées  avec  lui.  Il  a  tant  tenu  à  ce  que  nos  deux  pensées  n'en 
fissent  qu'une.  C'a  été  ainsi  bien  longtemps.  Non,  je  n'aurais  pas 
la  force  de  lui  apprendre  que  c'est  fini... 

—  Alors,  interrogea  le  prêtre  avec  un  peu  d'hésitation,  vous 
ne  lui  avez  pas  dit  que  vous  veniez  chez  moi?... 

—  Chez  vous?  Non...  fit-elle,  avec  un  accent  de  terreur  à  cette 
seule  idée. 

—  Et  quand  vous  rentrerez,  vous  ne  lui  raconterez  pas  cette 
visite? 

—  Non,  répéta-t-elle. 

—  Il  faudra  pourtant  que  vous  lui  en  parliez,  dit  l'Oratorien. 
Il  répéta  :  —  Oui,  il  le  faudra.  Pour  vous  d'abord,  pour  votre 
propre  dignité.  Vous  ne  pouvez  pas  avoir  fait  ime  démarche  si 
grave,  et  vous  en  taire  à  cet  homme  qui  est  le  père  de  votre  fille, 
dont  vous  portez  le  nom,  sous  le  toit  de  qui  vous  vivez.  Ce  serait 
un  mensonge  par  omission,  par  trop  contraire  à  ce  programme 
du  moindre  devoir  que  nous  tracions  ensemble  tout  à  l'heure... 


j: 


UN   DIVORCE.  25 

n  le  faudra,  pour  moi  aussi.  Vous  ne  voudrez  pas  que  je  me  sois 
prêté  à  une  visite  clandestine.  Vous  m'avez  dit  qu'auprès  devons, 
l'on  savait  mon  nom,  que  ce  nom  était  même  prononcé  avec  sym- 
pathie. Ce  sera  un  motif  pour  que  Ton  trouve  votre  démarche 
moins  extraordinaire.  Et  vous  prendrez  cette  occasion  pour  cesser 
un  silence,  qui  est  très  coupable,  avec  la  foi  que  vous  avez. 
L'apôtre  Ta  dit  :  //  faut  croire  de  cœur  pour  obtenir  la  justice^  et 
confesser  de  bouche  ce  que  Von  croit  pour  obtenir  le  salut. 

—  Non,  dit  M"'  Darras  pour  la  troisième  fois,  en  secouant  sa 
tête,  avec  accablement.  Je  ne  le  ferai  pas...  Mon  Père,  continuâ- 
t-elle, en  mettant  dans  sa  voix  une  supplication,  vous  avez  com- 
pris que  je  ne  pouvais  pas  quitter  mon  mari,  ne  fût-ce  qu'à  cause 
de  ma  fille.  Lui  faire  connaître  la  crise  que  je  traverse,  ainsi, 
sans  préparation,  ce  serait  risquer  de  tant  l'irriter  I  Peut-être 
s'opposerait-il  à  la  dévotion  de  l'enfant  dans  l'avenir,  une  fois  la 
première  communion  faite.  Il  ne  s'est  pas  engagé  à  la  laissçr  de- 
venir pieuse...  Et  puis,  moi-même,  je  redouterais  trop,  pour  ma 
propre  foi,  certaines  discussions.  Je  les  aurais  affrontées,  appuyée 
sur  les  sacremens.  J'y  étais  prête,  puisque  je  voulais  demander 
à  mon  mari  qu'il  autorisât  ma  démarche  à  Rome.  Sans  les  sacre- 
mens, avec  une  vie  religieuse  si  mutilée,  si  incomplète,  je  n'au- 
rai pas  la  force. 

—  Mettez-y  le  temps  qui  sera  nécessaire,  repartit  M.  Euvrard, 
mais  ayez  la  ferme  volonté  d'arriver  à  une  explication  qui  ne 
laisse,  au  père  de  votre  enfant,  aucun  doute  sur  votre  état  moral  ; 
c'est  votre  strict  devoir,  même  humainement. 

—  Je  vous  demande  de  me  laisser  réÛéchir  à  tout  cela,  mon 
Père...  dit-elle  en  se  levant,  et,  presque  tremblante.  Vous  m'auto- 
risez à  revenir,  n'est-ce  pas?  Quoique  notre  conversation  n'ait 
pas  correspondu  à  mon  espérance,  elle  m'a  soulagé  d'un  poids 
si  lourd,  de  ce  silence  dont  j'étouffais!... 

—  Je  serai  toujours  heureux  de  vous  revoir,  reprit  TOrato- 
rien,  que  cette  timide  et  pressante  question  avait  troublé  visible- 
ment ;  DOMtis  je  vous  ai  dit  que  je  ne  pouvais  pas  me  prêter  à  des 
visites  clandestines.  Revenez,  quand  on  le  saura  chez  vous. 

—  Et  d'ici  là?...  interrogea-t-elle. 

—  D'ici  là,  je  prierai  pour  que  vous  ayez  commencé  à 
remplir,  dans  la  mesure  permise  par  la  prudence,  votre  devoir 
de  franchise... 

•—  Alors,  adieu,  mon  Père,  dit-elle.  Je  vous   reste  quand 


26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  très  reconnaissante  de  m'avoir  donné  une  de  vos  heures 
dont  je  sais  tout  le  prix... 

Elle  avdt  eu,  pour  prononcer  cette  formule  de  remerciement, 
la  voix  assourdie  d'une  femme  qui  se  retient  pour  ne  pas  éclater 
en  sanglots.  Cette  émotion  gagna  le  prêtre.  Il  essaya  de  corriger 
ce  que  sa  dernière  réponse  avait  pu  avoir  de  dur,  en  lui  disant, 
après  qu'ils  eurent  marché  tous  deux  jusqu'au  seuil  de  la  porte 
d'entrée  : 

—  Adieu?  Non.  Au  revoir,  mon  enfant,  et  bientôt. 

—  Adieu...  répéta  M""*  Darras,  et  elle  commença  de  descendre 
sans  se  retourner  l'étroit  escalier  de  la  pauvre  maison.  Le  Père 
Euvrard  demeura  sur  le  palier  une  seconde,  comme  s'il  se  pré- 
parait à  la  rappeler.  Puis,  la  réflexion  l'emporta  sur  le  sentiment, 
et  il  referma  sa  porte,  pour  rentrer  seul  dans  TasiJe  de  science 
où  la  visiteuse  inconnue  venait  de  lui  révéler,  sans  lui  dire  son 
nom,  un  drame  intime  d  une  si  poignante  intensité.  Une  expo- 
sition radicale  entre  d^ux  consciences  d'époux  est  toujours  pé- 
nible. Ëlie  devient  infiniment  douloureuse,  quand  elle  porte  sur 
ces  problèmes  religieux  qui  ont  fait  de  tous  temps,  et  continue- 
ront de  faire,  à  travers  les  siècles,  le  fond  dernier  de  la  vie  de 
l'âme.  Cette  opposition  est  tragique,  quand  ces  époux  sont  dans 
le  divorce,  qu'ils  n'ont  pas  cessé  de  se  chérir  et  que  le  réveil  de 
la  foi  chez  l'un  d'eux  lui  donne  le  remords  quotidien  de  cet 
lamour,  sans  le  détruire.  Que  pensera  l'autre?  Avec  quelle  révolte 
il  constatera  ce  lent,  ce  meurtrier  empoisonnement  de  leur 
commun  bonheur  !  Si  c'est  la  femme  que  la  nostalgie  de  l'Église 
reprend  de  la  sorte,  ei  que  le  mari  professe  à  l'égard  de  la  re- 
ligion, non  pas  TindifiFérence  d'im  sceptique,  mais  l'hostilité  rai- 
sonnée  d'un  systématique,  quel  conflit!  Quoique  M°*'  Darras, 
—  pour  parler  le  langage  familier  au  Père  Euvrard,  —  ne  lui 
eût  dessiné  que  le  <(  schéma  »  de  sa  vie  sentimentale,  elle  en 
avait  assez  dit  pour  que  toutes  les  possibilités  de  malheur  qui 
menaçaient  son  foyer  eussent  apparu  à  TOratorien.  Elle  était 
piurtie  depuis  longtemps  qu'il  en  frémissait  encore.  En  vain  le  ta- 
bleau noir,  dressé  sur  le  chevalet,  l'invi tait-il  à  se  replonger  dans 
la  sereine  atmosphère  des  spéculations  mathématiques.  L'esprit 
du  savant  était  ailleurs,  à  suivre  l'inconnue  dans  sa  rwitrée  chez 
elle,  auprès  de  son  mari,  à  qui  elle  était  si  attachée  et  dont  elle 
avait  si  peuri  Pourquoi  ?  Sans  aucun  doute  cet  homme  était  pos- 
sédé de  cette  haine  contre  l'Église,  bien  singulière  dans  un  âge 


UN   DIVORCE.  27 

de  large  culture  intellectuelley  et  pourtant  bien  fréquente.  Vic- 
time lui-môme  de  cette  haine,  TOratorien  éprouva  tout  à  coup 
on  étrange  sentiment  de  Tunité  profonde  qui  solidarise  les  unes 
avec  les  autres  les  destinées  les  plus  différentes  dans  une  môme 
paWe.  Le  heurt  qui  devait  inévitablement  se  produire  entre  ce 
mari  et  cette  femme  n'était  qu'un  épisode,  comme  son  exil  hors 
de  aa  communauté,  du  duel  engagé  dans  la  France  actuelle  entre 
deux  formes  de  pensées,  deux  civilisations,  deux  mondes.  Cette 
vision  se  fit  intense  dans  cette  tête  de  mathématicien,  habitué  à 
représenter  des  files  innombrables  d'événemens  dans  le  raccourci 
de  ses  formules,  si  intense  qu'au,  moment  où  il  se  décida  à  con- 
tinuer son  travail  interrompu,  le  mot  qu'il  se  prononçait  inté- 
rieurement pour  résumer  son  impression  de  cet  entretien,  n'était 
plus  comme  tout  à  l'heure  :  «  Pauvre  femme  !  »  Il  se  disait  : 
«  Pauvre  pays  !  »  et  pendant  quelques  instans  la  craie  hésita 
eatre  ses  doigts  é 

IIw   —  LB  BBAU-PÈRB 

Elle  eût  tremblé  bien  dava,ntage,  jusqu'à  ne  pouvoir  tracer 
les  chifires  indifférens  des  formules,  cette  vieille  et  vénérable 
main,  si  la  seconde  vue  du  savant  et  du  croyant  eût  été  plus 
perspicace  encore.  Sa  pitié  se  serait  émue  de  nouveau,  et  plus 
profondément,  à  constater  que  la  divergence  religieuse  entre  le 
mari  et  la  femme,  sentie  par  celle-ci  avec  tant  d'appréhension, 
n'était  qu'un  des  élémens  du  désastre  qui  menaçait,  dans  ce.  mo^ 
meait  même,  ce  foyer  posé  à  faux.  Sa  théorie  de  la  vie,  qui  lui 
montrait  sous  1- apparent  hasarddesévénemens  une  mathématique 
secrète  d'équitable  répartition,  n  en  eût  été  que  trop  fortifiée.  Ce 
ménage  touchait  en  eÂet  à  une  crise,  pour  bien  des  raisons  qui 
se  découvriront  au  fur  et  à  mesure.  Il  est  permis  de  dire  dès 
maintenant  qu'elles  étaient  toutes,  ou  bien  issues  du  funeste  prin- 
cipe du  divorce,  ou  bien  multipliées  par  lui.  M"*  Darras  n'en 
percevait  distinctement  cp'une  :  celle  qui  l'atteignait  dans  son 
cœur,  vis-àrvis  de  sa  fille,  et  dans  sa  foi  retrouvée.  Cet  après- 
midi  ne  devait  pas  finir  sans  la  mettre  en  présence  d'un  autre 
danger  qu'elle  prévoyait  depuis  des  mois,  mais  sa  prescience  de- 
meurait volontairement  obscure,  vague,  inavouée.  Nous  savons 
tous  combien  est  vrai  le  proverbe  où  le  peuple  a  ramassé  tant 
d expériences  :  «  Un  chagrin  n'arrive  jamais  seul.  »  Puis,., 


28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  s'agit  de  nous,  et  par  la  plus  étrange  illusion,  nous  considérons 
au  contraire,  qu'une  grande  peine  est  une  garantie  contre  d'autres^ 
comme  si  le  sort  n'avait,  contre  chaque  individu,  qu'une  somme 
fixe  de  rigueur  à  dépenser.  Il  n'en  est  rien.  La  nature,  toujours 
une  sous  la  variété  de  ses  phénomènes,  emploie  dans  l'ordre 
moral  et  dans  Tordre  physique  des  procédés  tout  pareils.  Lors- 
qu'une maladie  résulte,  non  pas  d'un  accident,  mais  de  cette 
disposition  générale  qui  constitue  une  diathèse,  ses  accidens  se 
manifestent,  non  pas  sur  un  point  de  l'organisme,  mais  sur  plu- 
sieurs. Il  en  va  de  même  du  malheur,  quand  il  dérive,  non  pas 
de  telle  ou  telle  circonstance,  mais  d'un  état.  Il  s'ingénie  à  nous 
atteindre  dans  les  manifestations  les  plus  diverses  de  notre  per- 
sonne. Les  misères  se  pressent,  se  succèdent.  Une  contrariété  en 
suit  une  autre.  Aucune  entreprise  ne  nous  réussit.  Toutes  les 
hypothèses  hostiles  se  réalisent.  Nous  parlons  alors  de  malchance, 
de  fatalité.  Regardons-y  de  plus  près.  Nous  reconnaîtrons  un  effet 
constant  à  une  cause  constante  :  la  méconnaissance  prolongée  de 
quelque  grande  loi.  Mais  quelles  rébellions  avant  d^  recevoir  cet 
enseignement  !  Que  d'efforts  pour  nous  convaincre,  sous  Timmi- 
nence  de  certains  coups,  que  nous  ne  serons  pas  frappés,  que 
nous  ne  méritons  pas  de  l'être,  que  notre  dette  de  larmes  est 
payée  !  Cet  étrange  préjugé  soutenait  M""  Darras  depuis  des  mois; 
il  lui  permettait  de  fixer  sans  trop  de  crainte  certains  points 
noirs  apparus  sur  l'horizon  de  sa  destinée.  De  jour  en  jour,  elle 
se  sentait  plus  menacée,  et  elle  s'obstinait,  elle  s'acharnait  à  se 
démontrer  que,  de  ces  menaces  où  sa  conscience  de  chrétienne 
malgré  elle  reconnaissait  l'annonce  d'une  expiation,  celles-là  se 
réaliseraient  uniquement  qui  l'atteindraient  seule.  Bien  fragile 
assurance  I  La  preuve  en  avait  été  sa  terreur,  quand  M.  Euvrard 
énumérait  les  catastrophes  dont  il  avait  vu  tant  de  divorcés  être 
les  victimes.  Un  autre  témoignage  était  le  discours  intérieur 
qu'elle  se  tenait  à  elle-même,  au  sortir  de  cet  entretien.  La  décep- 
tion si  douloureuse  de  sa  démarche  manquée  y  occupait  moins 
de  place  que  les  craintes  soulevées,  ou  mieux  renouvelées  en 
elle  par  une  des  allusions  du  prêtre,  qui  l'avait  touchée  au  vif  de 
ses  craintes  secrètes.  Elle  allait,  du  pas  d'une  femme  qui  n'a  plus 
d'hésitation.  A  peine  si  la  gêne  de  Tarrivée  Tavait  reprise  en  re- 
traversant la  cour,  oîi  le  concierge-jardinier  dressait  toujours 
son  pittoresque  édicule.  L'avait-il  seulement  regardée  ?  Et  tout 
de  suite  elle  s'était  retrouvée  sur  le  trottoir  de  la  rue  Servandoni 


i 


UN    DIVORCE.  29 

dont  elle  avait  aim^,  cette  fois,  la  solitude  et  le  silence.  Elle  avait 
pu  se  convaincre,  d'un  seul  coup  d'œil,  que  sa  sortie  de  la  vieille 
maison  ne  serait  pas  épiée.  Cinq  minutes  plus  tard  elle  était  dahs 
la  me  de  Vaugirard,  et  par  le  jardin  du  Luxembourg,  elle  gagnait 
la  rue  du  même  nom  où  elle  habitait.  Rassurée  sur  toutes  les 
indiscrétions,  elle  s'attardait  dans  les  allées,  et  elle  laissait  courir 
ses  pensées.  L'entretien  qu'elle  venait  d'avoir  se  prolongeait  dans 
son  esprit.  Elle  discutait  mentalement  avec  M.  Euvrard,  comme 
si  l'ascétique  silhouette  du  religieux  eût  été  là,  cheminant  auprès 
d'elle  : 

«  Au  revoir?  Il  a  dit  :  au  revoir...  avait-elle  commencé 
par  se  répéter,  aussitôt  la  porte  franchie.  On  se  souvient  que  ces 
dernières  paroles  du  prêtre  avaient  été  accompagnées  de  cette 
appellation,  particulièrement  touchante  pour  celle  qu'il  quittait 
amsi:  «  Mon  enfant...  »  Il  ne  se  fût  pas  servi  d'un  autre  terme, 
s'il  l'eût  admise  à  cette  confession  dont  elle  nourrissait  la  chimé- 
rique espérance,  quand  elle  suivait  ce  chemin  en  sens  inverse, 
une  heure  auparavant.  Elle  se  l'était  dit  et  redit  cet  «  Au  re- 
voir?... »  comme  une  question  qui  ne  faisait  pourtant  pas  doute 
dans  sa  pensée,  et  elle  y  avait  répondu  de  nouveau  tout  bas, 
comme  elle  avait  fait  réellement  tout  haut  :  —  Non.  Non.  Non. 
Je  ne  le  reverrai  pas...  Jamais  je  ne  parlerai  de  cette  visite  à 
Albert.  Jamais...  Je  ne  supporterais  pas  l'expression  de  ses  yeux 
pendant  qu'il  m'écouterait.  Nous  avons  déjeuné  ensemble  ce 
matin.  Il  m'a  interrogée  sur  les  projets  de  ma  journée,  avec  tant 
de  confiance,  tant  de  tendresse,  comme  toujours;  etje  me  suis  tue 
de  cette  démarche  que  j'avais  décidée  pourtant  !...  Je  le  connais. 
11  la  saurait,  cette  démarche,  qu'il  ne  me  ferait  pas  un  reproche... 
Mais  quelle  ombre  sur  son  visage  !  Quelle  peine  dans  son  cœur!... 
Non...  Cela  ne  sera  pas...  Lui-même,  M.  Euvrard  m'aurait  dé- 
fendu de  parler,  si  j'avais  eu  le  droit  de  tout  lui  apprendre.  Car 
enfin,  que  m'a-t-il  dit  ?  Que  je  pouvais  mériter,  même  hors  de 
l'Église,  en  remplissant  mes  devoirs.  Quels  devoirs?  Celui  de 
mère,  d'abord  et  je  l'ai,  envers  mon  fils  aussi  bien  qu'envers  ma 
fille  Hé  bien!  Ce  devoir  envers  mon  fils  en  ce  moment  exige 
que  j'évite  tout  ce  qui  diminuerait  mon  empire  sur  mon  mari... 
M.  Euvrard  s'en  rend  compte  pourtant,  que  des  situations  comme 
la  mienne  donnent  si  aisément  lieu  à  de  grandes  difficultés  ! 
Quand  il  a  parlé  dé  ces  heurts  meurtriers  entre  beau-père  et 
beau-fils,  il  m'a  fait  mal.  Une  seconde,  j'ai  vu  Albert  et  Lucien 


30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  face  l'un  de  Tautre,  et  se  haïssant...  —  Cette  évocation  des 
deux  hommes  dans  cette  attitude  de  lutte,  correspondait  chez 
réponse  et  chez  la  mère  à  tant  de  pressentimens,  à  tant  d'obser- 
vations aussi,  qu'elle  repoussa  cette  image  avec  une  tension  de 
son  être  qui  la  fit  instinctivement  marcher  plus  vite,  comme 
pour  fuir.  Elle  ferma  les  yeux,  en  secouant  sa  tête  ;  et  de  nouveau 
elle  se  répéta  :  —  Non,  ce  ne  sera  pas.  Dieu  ne  permettra  pas 
que  cela  soit.  Il  me  punit  tant  déjà,  en  m'écartant  de  lui.  Ce 
jour  de  la  première  communion  de  Jeanne  me  sera  si  dur, 
quand  il  devrait  m'être  si  doux  I  Cette  souffrance-là,  je  l'accep- 
terai, je  Toffrirai,  comme  ce  prêtre  vient  de  me  l'ordonner.  l\  n'y 
aura  que  moi  de  frappée,  pas  eux,  pas  eux  !  Ce  serait  trop  cruel. 
Rien  que  de  m'imaginer  qu'ils  s'aimaient  moins,  comme  il  m'est 
arrivé,  à  tant  de  reprises,  cette  année,  quel  supplice  I  Et  ce 
n'étaient  que  des  imaginations...  C'est  étrange  pourtfimt,  comme 
on  est  tenté  de  croire  vrais  les  événemens  dont  on,  a  peur  !  Cette 
seule  petite  phrase  de  M.  Euvrard  a  suffi  pour  me  rendre,  en  uae 
seconde,  toute  l'angoisse  de  ces  appréhensions.  Si  je  l'avais 
arrêté,  à  ce  moment-là,  pour  les  lui  dire,  ne  m'aurait-il  pas  con- 
seillé de  tout  faire  pour  qu'Albert  et  Lucien  ne  cessent  jamais 
de  s'aimer  en  moi,  au  cas  où  ils  devraient,  un  jour,  être  profon- 
dément divisés?...  Divisés?  Quelle  chimère!...  D'où  le  seraient- 
ils  ?  Ils  pensent  d  une  même  façon  sur  toutes  choses  :  en  reli- 
gion, en  politique.  Je  n'ai  que  trop  laissé  Albert  élever  cet 
enfant  d'après  ses  idées...  Pouvais-je  agir  autrement?  Ai-je  été 
coupable?  Je  pensais  comme  eux,  moi  aussi,  ou  je  le  croyais. 
J'étais  sincère.  Dieu  le  sait.  Il  ne  m'en  punira  pas.  Je  suis  asse? 
malheureuse  déjà  de  ne  pouvoir  obtenir  ce  qu'obtiennent  d|^ 
femmes  qui  ont  plus  péché  que  moi...  Celles  qui  ont  eu  des 
amants  se  confessent,  elles  communient.  Et  moi,  non^  Est-ce 
juste?...  Mais  je  ne  veux  plus  discuter.  Je  veux  obéir  à  M.  Euvrard 
sur  ce  point,  accepter,  offrir  cette  peine  à  Dieu,  pour  n'en  pas 
avoir  d'autres  et  de  pires...  Quand  je  songe  qu'il  y  a  des  familles, 
cependant,  qui  n'ont  qu'une  foi,  où  la  mère,  le  père,  le  frère,  la 
soeur,  font  la  prière  ensemble,  le  soir,  vont  à  Téglise  ensemble... 
Moi,  je  dois  me  taire  à  mon  mari  de  cette  visite  innocente.  Si 
je  rencontrais  Lucien  maintenant,  qu'il  me  demandât  d'où  je 
viens  et  que  je  le  lui  disse,  il  ne  me  comprendrait  pas.  Quand 
Jeanne  verra  les  autres  mères  communier  et  pas  la  sienne,  les 
autres  pères  à  l'Église  et  pas  le  sien,  il  me  faudra  trouver  un 


^ 


tJN   DIVORCE.  31 

mensonge  pour  qtie  cette  pativre petite  âme  ne  soit  pas  troublée..  ; 
Ah!  M.  Euvrard  a  trop  raison.  Quelle  misère  !...  » 

Ceè  pensées  n'étaient  que  le  résidu  de  conscience  déposé  par 
de  si  nombreuses  impressions  et  de  si  petites,  que  M""'  Darras 
n'auwiit  pu  dire,  par  exemple,  à  quel  moment  précis  s'étaient 
forméô  ceè  doutéô,  qualifiés  par  elle  d'Imaginatifs,  sur  la  bonne 
entente  de  son  mari  et  de  son  fils,  pas  plus  qu'elle  ne  savait  la 
date  exacte  oti  les  croyances  de  sa  jeunesse  lui  étaient  revenues  à 
la  chaleur  de  la  pi^té  de  sa  fille.  Trop  de  détails  de  son  existence 
intime  étaient  ré^més  et  ramassés  dans  ces  quelques  idées.  Elle 
s^  était  absorbée  au  point  de  ne  plus  savoir  exactement  où  elle 
était.  EBe  s'était  promenée   dans  le  jardin  sans  presque   s'en 
rendre  compte.  Bile  en  sortit  de  même,  et,  de  se  retrouver  me 
An  Luxembourg,  devant  sa  porte,  lui  fut  comme  un  étonnement, 
le  réveil  libérateur  d'un  rêve  pénible.  Cette  maison,  n'était-ce 
pas  les  longues  années  de  son  bonbeur  rpndues  présentes  et 
dressées  devant  elle?  Albert  Darras  avait  fait  construire  ce  petit 
hôtd  à  l'époque  même  de  leur  mariage  et  sur  des  plans  arrêtés 
en  commun.  Dans    leur  passionné  désir,  lui,  de    tout  effacer 
dn  passé  de  la  jeune  femme,  elle,  d'assurer  à  son  second  foyer 
on  caractère  plhis  définitif  encore,  ils  avaient  voulu  une  demeure 
qtri  n'etft  appartenu  qu'à  eux,  et  d'où  ils  ne  s'en  iraient  qu'à  leur 
mort.  Ils  avaient  choisirai  quartier  éloigné  de  celui  des  Champs- 
Elysées  oïl  elle  avait  logé  précédemment.  Gabrielle  le  compre- 
nait trop  bien  :  sa  vie  nouvelle  comportait  une  rupture  absolue 
avec  son  ancien  milieu,  et  elle  caressait  l'idée  d'une  retraite,  dont 
son  mari  d'ailleurs  n'a^'ûît  pas  voulu.  Le  petit  boursier  de  l'École 
Polytechnique  qui  n'avait  pas  osé  cfemander  la  main  de  M"'  Ga- 
brielle Nouet,  —  c'était  le  nom  de  jeune  tille  de  M"*'  Darras,  — 
occupait  maintenant  une  place  d'ingénieur-conseil  dans  une  des 
banques  les  plus  importantes  de  Paris,  le  Grand-Comptoir,  aux 
appohitemens  %xes  de  vingt  mille  francs  par  an.  Sa  participation 
aux  bénéfices  lui  en  valaient  trente   autres  mille.  Celle  qu^il 
épousait,  possédait  de  son  chef  quarante  mille  francs  de  rente. 
Leur  ménage  étaît  assez  riche  pour  faire  figure  partout,  et  Darras 
avait  tenu  à  ce  qu'il  fît  vraiment  figure.  La  façade  élégante  de 
l'hôtel,  avec  sa  porte  cochère  pour  l'entrée  des  voitures,  et  les 
hautes  fenêtres  de  son  rez-de-chaussée,  disait   les   projets   de 
grandes  réceptions,  caressés  par  l'ingénieur.  Des  sentimens  très 
complexes  l'avaient  poussé  dans  cette  voie,  si  contraire,  sem- 


32 


REVUE  DES  DEUX   MONDES. 


blait-ily  et  à  son  éducation  toute  professionnelle  et  à  son  carac- 
tère. Albert  Darras  était  amoureux  et  fier  de  la  beauté  de  Gabrielle, 
voilà  un  de  ces  sentimeas.  Un  autre  était  sa  ferveur  politique. 
Profondément  attaché  aux  idées  de  la  faction  alors  au  pouvoir, 
il  avait  désiré  que  sa  femme  et  lui  jouassent  leur  r6le  dans  le 
haut  monde  républicain.  On  sait  que  toute  une  société  de  bour- 
geois riches  et  de  grands  fonctionnaires  s'est  ainsi  formée  à 
Paris,  depuis  trente  ans.  On  lui  a  souvent  reproché  d'avoir  les 
mêmes  mœurs  frivoles,  les  mêmes  goûts  de  plaisir,  les  mêmes 
habitudes  de  dépense  que  la  société  véritable.  On  ignore  que 
quelques-uns  parmi  ces  Jacobins  nantis  ont  étalé  du  luxe  et  tenu 
des  salons,  —  par  devoir  I  On  entend  bien  qu'il  ne  s'agit  là  que 
des  membres  naïfs  du  plus  corrompu  et  du  plus  déshonoré  des 
partis.  Ils  ont  cru  donner  au  régime  les  prestiges  d'un  système 
installé.  Darras  avait  été  du  nombre,  avec  d'autant  plus  de  com- 
plaisance qu'il  instituait  ainsi  une  lutte  secrète  entre  les  deux 
mondes  où  sa  Gabrielle  avait  vécu  auparavant  :  celui  de  la  magis- 
trature encore  conservatrice,  —  M.  Nouet  était  mort  conseiller  à 
la  Cour  de  cassation,  —  et  celui  de  la  noblesse  à  racines  terriennes  : 
ce  premier  mari  dont  la  pauvre  femme  avait  raconté  la  brutale 
goujaterie  à  M.  Euvrard,  avec  tant  de  révolte  après  des  années, 
appartenait  très  authentiquement,  quoique  indigne,  à  une  bonne 
famille  du  Languedoc,  celle  des  comtes  de  Ghambault.  Ces  di- 
verses influences  s'étaient  manifestées  chez  Darras,  âpre  tempé- 
rament de  plébéien,  fils  de  plébéien,  dont  la  pièce  maîtresse  était 
la  volonté,  par  un  effort  incessamment  renouvelé  pour  accroître 
sans  cesse  sa  fortune.  C'était  accroître  le  luxe  de  Gabrielle.  Ce 
dévouement  infatigable,  si  prodigue  en  gâteries  et  doublé  d'une 
sollicitude  si  constamment  tendre,  s'évoqua  dans  la  pensée  de 
celle  qui  en  avait  été  le  constant  objet,  sur  le  seuil  de  cette  demeure. 
Ses  émotions  d'épouse  passèrent  du  coup  au  premier  plan  de  sa 
sensibilité.  Il  se  fit  dans  son  cœur  un  mouvement  de  retour  vers 
cette  intimité  dont  sa  visite  chez  l'Oratorien  et  les  méditations 
consécutives  avaient  été  comme  un  reniement,  et,  redevenue 
celle  qui,  tout  à  l'heure  se  rebellait,  au  nom  du  bonheur  recon- 
quis, contre  l'inflexibilité  de  la  loi  catholique,  elle  se  dit  : 

—  Non,  ce  n'est  pas  possible.  Ce  n'est  pas  vrai.  Dieu  ne  serait 
pas  Dieu,  s'il  nous  condamnait,  Albert  et  moi,  pour  nous  être 
aimés  comme  nous  nous  sommes  aimés...  Je  viens  de  traverser 
un  cauchemar.  Je  ne  reverrai  plus  ce  prêtre.  Avec  ses  manières 


I 


UN   DIVOBCE.  33 

douces  et  son  air  de  bonté,  il  est  pire  que  l'autre.  Si  TÉglise 
était  ce  qu'ils  la  font,  elle  ne  serait  pas  celle  de  TÉvangile.  Non, 
je  n'ai  pas  fait  le  mal.  Non,  cet  amour  si  loyal,  si  fidèle,  n'est  pas 
maudit.  Je  veux  m'y  enfermer,  en  vivre  de  nouveau  tout  entière, 
et  qu'il  me  suffise,  comme  si  longtemps.  Je  le  veux... 

Elle  ne  s'était  pas  plutôt  prononcé  ces  paroles  de  fermeté 
qu'une  impression,  produite  par  un  détail  de  Tordre  le  plus 
humble,  lui  prouva  combien  elle  était  peu  capable  de  fixer  sa 
sensibilité  malade  dans  une  résolution  stable.  Il  lui  suffit,  la 
porte  à  peine  ouverte  et  sitôt  entrée  dans  le  vestibule,  d'aper- 
cevoir le  chapeau,  le  pardessus  et  les  gants  de  son  mari,  rangés 
sur  la  table  avec  le  soin  méticuleux  qu'il  apportait  à  ses  moindres 
actions.  Il  était  sorti  à  ime  heure,  après  avoir  déjeuné  avec  elle, 
il  se  rendait  à  son  bureau,  d'où  il  ne  partait  jamais  avant  cinq 
heures.  Or,  il  en  était  trois  et  demie  !  A  travers  le  tumulte  de  ses 
pensées  contradictoires,  Gabrielle  n'avait  pas  prévu  cela  :  elle 
allait  se  retrouver  en  face  d'Albert,  encore  vibrante  d'émotions 
qu'elle  devait  à  tout  prix  lui  cacher,  et  sans  avoir  eu  le  temps  de 
se  reprendre  vraiment!  Elle  ne  songea  pas  à  se  demander  la 
cause  de  cette  rentrée  inattendue.  L'idée  que,  dans  une  minute 
peut-être,  elle  rencontrerait  son  regard,  qu'elle  subirait  ses  ques- 
tions sur  l'emploi  de  cette  première  partie  de  l'après-midi,  la 
bouleversa  au  point  que  sa  voix  tremblait  un  peu,  pour  ques- 
tionner le  domestique  : 

—  Il  y  a  longtemps  que  monsieur  est  là?... 

—  Dix  minutes,  madame,  répondit  cet  homme. 

—  S'il  m'avait  vue  sortir  de  la  rue  Servandoni,  tout  de 
même?...  se  dit-elle.  S'il  m'avait  abordée  et  interrogée,  qu'aurais- 
je  pu  répondre?  Que  vais-je  répondre,  quand  il  verra  mon 
trouble? S'il  s'en  aperçoit,  comment  le  lui  expliquer,  sans  éveiller 
sa  défiance?  Il  lira  dans  mes  yeux  que  je  lui  mens... 

Dans  ce  ménage,  dont  l'intimité  avait  été  si  complète  durant 
tant  d'années,  celui  des  deux  époux  qui  rentrait  le  second,  avait 
l'habitude  de  passer  aussitôt  chez  l'autre.  Le  premier  étage  de 
lliôtel,  réservé  à  eux  deux,  était  distribué  de  telle  manière 
qu'ils  s'entendaient  presque  inévitablement  aller  et  venir.  Il  se 
composait  de  cinq  pièces  :  une  vaste  chambre  à  coucher,  un 
vaste  cabinet  de  toilette  pour  elle,  pour  lui  une  chambre  où  il 
s'habillait  et  où  il  pouvait,  au  besoin,  dormir  sur  un  canapé 
TOXB  m.  —  1904.  3 


3i  REVUE  ©ES  DEUX  MONDES. 

transformable,  un  petit  salon,  et,  à  côté  une  bibliothèque-fumoir, 
où  le  mari  se  tenait  toujours  quand  il  était  seul.  Le  grand  esca- 
lier de  bois,  tout  garni  de  tapisseries  et  de  plantes  vertes,  abou- 
tissait à  un  large  palier  ouvert,  décoré  en  antichambre  et  6ur 
lequel  ouvraient  les  différentes  pièces.  Gabrielle  s'y  arrêta,  le 
cœur  battant...  Albert  était  là,  derrière  une  de  ces  portes.  Peut- 
6tre  savait-il  déjà  sa  présence  par  son  coup  de  sonnette.  Iliallait 
paraître...  Puis,  comme  la  porte  ne  s'ouvrait  pas,*  elle  voulut 
profiter  de  ce  répit  pour  mettre  un  peu  de  temps  encore  entre 
son  émotion  et  cette  entrevue.  La  pensée  lui  vint  de  monter  au 
second  étage,  réservé  à  ses  enfans,  pour  embrasser  d'abord  sa 
fille,  qui  devait  être  occupée  à  ses  devoirs,  dans  la  salle  d'études. 
La  mère  avait  obtenu  du  père,  qui  aurait  voulu  envoyer  Jeanne 
dans  ua  lycée  de  jeimes  filles,  que  l'enfant  travaillât  à  la  mai* 
son,  sous  la  surveillance  d'une  institutrice.  Il  avait  seulement 
.précisé  la  direction  de  ce  travail  :  elle  suivrait  le  même  pro- 
gramme qu'au  lycée.  Un  professeur  d'un  des  grands  collèges  de 
la  rive  gauche  la  faisait  composer  tous  les  huit  jours  avec  la 
classe  qui  eût  dû  être  la  sienne.  Là  se  bornait  l'ingérence  du  libre 
penseur  passionné  dans  ime  éducation  qu'il  abandonnait  à  sa 
femme,  sur  un  point  essentiel;  il  l'avait  promis.  Il  était  très  rare 
qu'il  parût  dans  la  salle  d'études.  Aussi  M"*  Darras  fut-elle  très 
étonnée,  quand,  arrivée  au  second  étage,  et  devant  cette  nouvelle 
porte,  elle  entendit  la  voix  de  son  mari.  Il  avait  eu  ta  même 
fantaisie  qu'elle,  et,  à  peine  rentré,  il  était  monté  chez  leur  fille. 
Croyant  reculer  le  moment  de  le  revoir,  Gabrielle  l'avait  avancé. 
Mais,  le  revoir  auprès  de  l'enfant,  c'était  posséder,  dès  l'abord, 
un  terrain  de  causerie,  c'était  éviter  ce  trouble  des  premières 
paroles,  dont  elle  avait  redouté  les  révélations.  D'ailleurs,  une 
inquiétude  nouvelle  surgit  en  elle,  qui,  du  coup,  paralysa  l'autre. 
—  Elle  se  rappelait  que  ce  jour-ci,  le  vendredi,  était  pour  Jeanne 
son  jour  d'analyse,  celui  où  elle  devait  résumer,  la  plume  en  main, 
la  leçon  du  catéchisme  écoutée  la  veille.  Quel  motif  Albert  avait-il 
eu  de  venir  dans  la  salle  d'études,  précisément  aujourd'hui  ? 

Quand  elle  eut  ouvert  la  porte  sans  frapper,  elle  put  voir 
que  son  mari  tenait  en  effet  entre  les  mains  la  feuille  de  papier 
sur  laquelle  Jeanne  avait  commencé  d'écrire.  La  baie  vitrée  qui 
servait  de  fenAtrp  éclairait  d'une  même  lumière  les  visages  du 
père  et  de  l'enfant  l'un  penché  près  de  l'autre.  La  mère  de- 
meura saisie  à  cette  seconde  d'une  ressemblance  qui  n'était  pas 


i 


UN   DIVORCE.  35 

toujours  si  complète.  La  nervosité  de  la  petite  fille  se  reconnais- 
sait à  ce  signe  :  sa  physionomie  si  mobile  s'était  instinctivement 
modelée  sur  celle  de  son  père,  tant  cette  présence  insolite  lui 
donnait  d'émotion.  L'ingénieur  était  un  homme  de  quarante- 
sept  ans,  jadis  très  brun,  comme  en  témoignait  sa  moustache 
demeurée  toute  noire,  tandis  que  ses  cheveux,  coupés  militaire- 
ment en  brosse,  étaient  tout  blancs.  Les  méplats  bistrés  de  son 
profil  presque  aigu  laissaient  deviner  une  ossature  forte,  celle 
d'une  race  de  montagnards,  et  la  flamme  sombre  des  yeux,  la 
maigreur  sèche  de  toute  la  silhouette,  le  teint  mat,  disaient  que 
068  montagnards  étaient  du  Midi.  Il  y  avait  de  l'Arabe  dans  la 
coupe  de  cette  figure  busquée,  et  dans  ce  corps  souple  aux  extré- 
mités très  fines.  La  famille  des  Darras  vient,  originairement,  de 
Sisteron.  Cette  vieille  ville  forte  est  très  éloignée  de  la  mer.  Mais 
la  Provence,  —  le  nom  d'une  de  ses  chaînes,  celle  des  Maures 
le  rappelle  encore,  —  a  tellement  subi  d'incursions  sarrasines, 
que  l'on  y  rencontre  partout  de  ces  masques  auxquels  le  burnous 
et  le  turban  manquent  seuls  pour  que  le  Bédouin  apparaisse 
dans  le  civilisé.  Peut-être  l'ardeur  de  fanatisme  qui  faisait  des 
incrédulités  mêmes  d'Albert  Darras  une  religion  à  rebours,  déce- 
lait-elle, autant  que  ses  traits,  cet  atavisme  antique.  Peut-être 
aussi  avait-il  hérité  les  passions  d'un  ancêtre  mêlé  aux  guerres 
de  la  Ligue,  qui  furent  terribles  dans  ce  coin  de  France.  De 
semblables  hypothèses  sont  si  hasardées  que  l'on  ose  à  peine  les 
énoncer.  Elles  dominent  pourtant  toutes  les  portions  incon- 
scientes de  notre  être,  les  plus  profondes  et  les  plus  effectives. 
Jeanne  avait  ces  mêmes  yeux  brûlans  et  une  chevelure  noire  à 
reflets  presque  bleus.  Un  sang  du  Nord,  celui  de  sa  mère,  cou- 
rait sous  sa  peau  transparente  en  ondes  claires,  qui,  fouetté  par 
la  timidité,  mettait  à  ses  joues  une  pourpre  rose.  Les  Nouet  sont 
des  bourgeois  du  Perche.  Toute  sa  force  était  tendue  à  dissimuler 
un  trouble  que  trahissait  le  battement  de  ses  paupières  aux  longs 
cils.  Le  père,  d'un  doigt  délié  d'homme  de  cabinet,  suivait, 
ligne  par  ligne,  le  devoir  de  la  petite  fille,  et  il  énonçait  des  re- 
marques dont  le  caractère  aurait  dû  rassurer  M"'  Darras,  —  elles 
ne  portaient  que  sur  des  détails  d'un  ordre  matériel  : 

—  11  faut  prendre  garde  à  ne  pas  faire  tes  u  comme  des  n,  et 
tes  n  comme  des  ti,  disait-il.  Regarde,  dans  les  mots  :  absohi- 
/ion,  ici,  et,  là,  surnaturel ,  il  est  impossible  de  distinguer  ces 
deux  lettres  l'une  de  l'autre.  Jugez- vous  même,  Fraulein. 


^  tpl 


36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  il  tendait  la  copie  à  une  personne  qui  se  tenait  debout 
derrière  Jeanne,  et  dont  la  lourde  tête  carrée,  les  cheveux  d'un 
blond  clair,  les  prunelles  bleues,  le  regard  patient  accusaient 
Torigine  germanique.  M"*  Mina  Schultze,  visiblement  aussi  in- 
timidée que  son  élève,  répondait  à  l'observation  du  père  avec 
l'accent  que  l'on  devine  : 

—  C'est  que  Jeanne  écrit  beaucoup  d'allemand,  /monsieur 
Darras,  et  vous  savez  comme  nos  u  ressemblent  à  nos  n... 

L'entrée  de  M***  Darras  eut  pour  effet  d'éclairer*  à  la  fois  la 
physionomie  de  la  pauvre  gouvernante  et  celle  de  la  petite  fille. 
Le  mari,  lui,  ne  put  dissimuler  une  certaine  gêne.  Il  répugnait  à 
cet  homme,  aussi  loyal  qu'il  était  sectaire,  de  paraître  surveiller 
une  instruction  religieuse  qu'il  s'était  engagé  h  respecter.  La 
phrase  par  laquelle  il  accueillit  la  nouvelle  venue  fut  comme  un 
geste  de  protestation  contre  ce  soupçon  : 

—  J'étais  monté  pour  demander  h  Jeanne  si  elle  savait  à  quel 
moment  tu  rentrei*ais ... 

—  Et  j'ai  dit  à  papa,  fit  la  petite  fille,  que  tu  ne  pouvais  pas 
beaucoup  tarder,  puisque  tu  nous  avais  prêté  la  voiture,  à  Ma- 
demoiselle et  h  moi.  Son  précoce  instinct  Tavertissait-il  qu'il 
fallait  s'associer  à  l'explication  que  son  père  avait  donnée  de  sa 
visite?  Celui-ci  lui  caressa  la  joue,  comme  pour  la  remercier  de 
son  aide,  tandis  que  la  mère,  par  un  sentiment  non  moins  naturel 
et  pour  montrer  qu'elle  n'avait  rien  à  cacher  dans  l'enseignement 
donné  à  sa  fille,  répondait  h  son  mari  : 

—  Tu  as  pris  cette  occasion  pour  regarder  un  peu  ses  de- 
voirs. J'en  suis  bien  contente.  Tu  auras  pu  constater  ses  progrès 
dans  la  rédaction. 

—  Oui,  dit  sèchement  le  père.  Et,  se  levant  :  Puisque  tu  es 
là,  ma  chère  amie,  nous  allons  la  laisser  continuer  son  travail. 
Je  la  retiens  depuis  plus  d'un  quart  d'heure.  C'est  trop... 

—  Ohl  j'ai  bien  le  temps!  s'écria  Jeanne.  Je  suis  au  courant 
de  tous  mes  devoirs... 

—  Quand  il  s'agit  de  sa  diligence^  insista  la  gouvernante,  elle 
expédie  bien  vite  le  reste  pour  se  rendre  plus  libre.  C'est  le  tra- 
vail qu'elle  préfère.  ^ 

La  maladroite  Fraidein  embrassait  la  petite  fille  en  pronon- 
çant cet  éloge.  Elle  ne  s  aperçut  pas  que  sa  remarque  sur  les 
tendances    pieuses   de   son   élève  [avait  mis   une  ombre  dtms 
*^' Jles  yeux  du  père,  et  dans  ceux  de  la  mère  une  angoisse.  Ni  l'un 


) 


UN   DIVORCE.  37 

ni  l'autre  ne  répondit,  mais  h,  peine  furent-ils  hors  de  la 
chambre,  sur  l'escalier  qui  les  ramenait  k  leur  étage,  que  le  mari 
prit  prétexte  de  cette  imprudente  phrase.  L'emploi  du  terme  ec- 
clésiastique, synonyme  d'analyse  dans  certains  catéchismes,  l'avait 
encore  irrité.  Il  avait  eu  cette  sensation,  toujours  douloureuse 
pour  lui,  d'un  monde  h,  côté  de  son  monde.  L'honneur  l'obligeait 
d'y  laisser  grandir  sa  fille  : 

—  Tu  as  bien  vu,  commença-t-il,  en  revenant  sur  sa  justifi- 
cation de  tout  à  l'heure,  que  je  ne  faisais  à  Jeanne  aucune  re- 
marque sur  le  fonds  même  de  son  travail...  Et  pourtant!...  Je 
t'ai  promis.  Un  engagement  pris  ne  se  discute  plus.  Il  se  tient. 
Mab  je  continue  à  penser  que  j'avais  raison  dans  mes  objections, 
lorsque  tu  m'as  demandé  cette  promesse,  avant  notre  mariage. 
On  n'aperçoit  dans  la  pratique  religieuse  qu'une  mécanique 
commode  d'habitudes  morales.  On  l'adopte,  par  routine,  et  aussi 
parce  que  l'on  prévoit,  pour  plus  tard,  des  difficultés  dans 
rétablissement  d'une  jeune  fille  élevée  hors  de  toute  église.  On 
ne  saisit  pas  d'abord  les  inconvéniens  de  ce  compromis...  Et 
puis,  on  risque  de  développer  dans  une  nature  trop  nerveuse  le 
dangereux  penchant  au  mysticisme.  Tu  as  entendu  M"*  Schultze. 
Tu  vois  comme  le  goût  des  émotions  religieuses  grandit  déjà 
dans  la  sensibilité  de  la  petite...  Ce  que  je  t'en  dis  n'est  pas  un 
reproche,  c'est  une  invitation  à  veiller.  Ne  permets  pas  qu'elle 
aille  trop  loin  de  ce  côté.  Avertis  cette  bonne  M"'  Schultze. 
Puisque  nous  voulions  une  Allemande  pour  Jeanne,  nous  au- 
rions eu  intérêt  à  la  choisir  protestante.  Elle  eût  plus  facile- 
ment servi  de  contrepoids...  Mais,  encore  une  fois,  ce  n'est  pas 
ttû  reproche.  Songe  seulement  h  l'avenir  et  aux  luttes  que  nous 
pourrions  avoir  à  soutenir,  si,  pensant,  nous,  comme  nous  pen- 
sons, Jeanne,  un  jour,  s'exaltait  par  trop  dans  ce  sens. 

—  M"*  Schultze  a  exagéré...  répondit  M"*  Darras.  Son  cœur 
avait  battu,  quand  Albert  avait  prononcé  ce  «  nous  :  »  Téqui- 
voque  sur  laquelle  leur  ménage  posait  depuis  tant  de  jours  s'y 
résumait  toute.  Qu'il  lui  avait  souvent  parlé  de  la  sorte,  ces  der- 
niers temps  !  et  toujours  la  terreur  de  la  discussion  immédiate 
avait  paralysé  en  elle  la  force  d"affirmation.  Elle  s'était  tue, 
ou  bien  elle  avait  détourné  la  conversation,  comme  elle  fit  cette 
fois  encore  :  —  Jeanne  n'est  pas  plus  soigneuse  pour  ce  travail- 
là  que  pour  les  autres,  continua-t-elle,  mais  c'est  le  seul  où  elle 
compose  avec   des  petites  filles  Qu'elle   connaît.  Son  amour- 


3 s  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

propre  en  est  surei^cité...  D'ordinaire,  quand  elle  employait  ces 
subterfuges  pour  échapper  à  un  entretien  vrai,  elle  éprouvait  ce 
mélange  de  soulagement  et  de  honte,  si  particulier  à  la  timi- 
dité. En  ce  moment,  elle  était  trop  près  de  sa  ^^site  au  Père 
Euvrard.  Les  mots  de  Tapôtre  qu'il  avait  cités  :  confesser  de 
bouche  ce  que  ton  croit...  résonnèrent  soudain  dans  sa  pensée. 
Un  remords  la  poignit,  auquel  succéda  un  saisissement  de  sur- 
prise effrayée,  à  écouter  Albert  lui  répondre  : 

—  Tu  dois  avoir  raison,  tu  suis  Jeanne  de  plus  près  que  moi... 
D'ailleurs,  fondées  ou  non,  mes  craintes  sur  ce  point  regardent 
l'avenir,  au  lieu  que  j'ai  à  te  parler  de  choses  très  importantes, 
qui  intéressent  le  présent...  Prépare-toi  à  avoir  du  courage,  ma 
bien  chère  amie,  tout  ton  courage.  Si  je  suis  rentré  de  meilleure 
heure  qu'à  l'habitude,  et  si  j'ai  désiré  te  voir  aussitôt,  c'est  qu'un 
fait  extrêmement  grave  se  produit.  J'ai  considéré  qu'il  était  de 
mon  devoir  que  tu  en  fusses  informée  aussitôt  et  par  moi.  Je 
viens  d'avoir,  avec  Lucien,  à  mon  bureau,  une  explication  de  la 
dernière  violence. 

—  Avec  Lucien?...  répéta  la  mère.  Ils  étaient  entrés  dans  le 
cabinet  de  travail  d'Albert.  Elle  se  laissa  tomber  sur  un  fau- 
teuil, en  tremblant  soudain  de  tout  son  corps.  Que  cette  révéla- 
tion de  la  difficulté  le  plus  redoutée  se  produisît  h  cette  seconde, 
après  les  paroles  entendues  rue  Servandoni  et  ses  propres  ré- 
flexions, ce  n'était  qu'une  coïncidence  due  au  hasard.  Mais 
comment  n'y  eût-elle  pas  vu  le  prélude  de  cette  expiation  qu'elle 
avait  tant  voulu  conjurer?  Et  si  elle  avait  tort,  en  percevant 
comme  l'acte  spécial  d'une  volonté  particulière,  un  événement 
qui  n'était  que  la  logique  de  sa  vie,  pour  reprendre  la  formule 
du  prêtre  géomètre,  n'avait-elle  pas  raison  de  trembler  devant  la 
mise  en  train  de  cette  inévitable  et  mystérieuse  puissance,  qui 
tire  tous  les  effets  de  toutes  les  causes,  et  qui  nous  punit  de 
toutes  nos  erreurs  par  le  simple  jeu  de  leurs  conséquences? 

—  Oui,  avec  Lucien,  avait  repris  Albert.  Très  maître  de  ses 
nerfs  d'habitude,  par  nature  et  par  discipline,  il  était,  lui  aussi, 
dans  un  état  d  agitation  qu'il  ne  dominait  pas.  Au  lieu  de  s'as- 
seoir à  côté  de  sa  femme,  pour  la  calmer,  comme  il  eût  fait  en 
tout  autre  occurrence,  il  allait  et  venait  dans  la  chambre,  sans 
même  regarder  Gabrielle.  11  ne  voyait  plus  que  sa  pensée.  Le 
décor  de  cette  pièce  tapissée  de  li^Tes,  sans  aucun  autre  objet 
d'art  qu'un  grand  portrait  de  M"**  Darras,  en  pied,  par  le  peintre 


•UN   DIVORCE.  39 

attitré  du  high  life  opportuniste  «t  radical,  le  fade  mais  délicat 
Maxime  Fauriel,  révélait  les  deux  seules  passions  qu'eût  jamais 
connues  le  Polytechnicien  :  sa  femme  et  ses  idées.  Un  ordre  mi- 
nutieux régnait  sur  les  rayons  et  sur  le  large  bureau.  L'acte 
d'accusation  dressé  contre  le  beau-fils  par  le  beau-père  prenait 
une  autorité  extraordinaire  dans  ce  cadre  d'objets  familiers  où 
se  devinait,  partout  empreinte,  l'intransigeante  rigueur  d'un  ca- 
ractère absolument  strict,  incapable  d'un  à  peu  près  dansrles  cir^ 
constances  petites  ou  grandes.  Même  dans  cet  instant  de  criée 
aiguë,  ce  besoin  de  netteté  le  poursuivait  et  il  essayait  d'or- 
donner sa  confidence  :  —  Pour  que  tu  saisisses  bien  la  situation, 
continuait-il,  dans  toute  sa  vérité,  il  faut  que  je  te  mette  au  cou- 
rant d'une  histoire  dont  j'avais  espéré  ne  jamais  te  parler...  Et, 
5ur  un  geste  d'étonnement  de  Gabrielle  :  —  Tu  vas  comprendre 
pourquoi...  Lorsque  tu  as  consenti  à  m'épouser,  je  savais  com- 
bien tu  avais  souffert.  Je  me  suis  donné  ma  parole  que  je  répa- 
rerais ce  que  je  pouvais  réparer  de  ta  vie  passée,  et  tu  connais 
mon  grand  principe  :  se  tenir  à  tout  prix  toutes  les  paroles  que 
l'on  se  donne.  C'est  notre  religion,  à  nous  qui  passons  pour  n'en 
pas  avoir;  c'est  la  plus  belle  de  toutes,  la  seule  vraie,  celle  de  la 
conscience.  Tu  avais  un  fils.  J'ai  pris  vis-à-vis  de  moi-même  l'en- 
gagement de  toujours  agir  avec  lui  comme  s'il  était  aussi  le 
mien.  Cet  engagement,  je  l'ai  rempli.  Je  n'y  ai  pas  eu  de  mérite. 
J'aurais  aimé  cet  enfant  pour  cette  seule  raison  qu'il  était  à  toi. 
Je  l'ai  aimé  parce  qu'il  était  lui.  Si,  comme  je  le  pense  profondé- 
ment, les  convictions  sont  le  tout  de  l'homme,  je  peux  vraiment 
l'appeler  mon  fils.  C'est  moi  qui  lui  ai  donné  les  siennes,  qui  lui 
ai  façonné  ses  manières  de  sentir,  ses  doctrines,  sa  volonté...  Du 
moins,  je  le  croyais...  rectifia-t-il,  avec  une  amertume  singulière. 
Tout  cela  est  pour  t'expliquer  que,  mis  en  présence  d'un  grave 
parti  à  prendre  à  son  endroit,  je  m'en  sois  tu  vis-à-vis  de  toi.  Je 
me  suis  demandé  :  Comment  se  comporterait  un  vrai  père  ?  Je 
me  suis  reconnu  le  droit  d'en  assumer  toutes  les  responsabi- 
lités, avec  tous  les  devoirs.  J'ai  voulu  t'éviter,  te  sachant  si 
tendre,  les  contre-coups  d'une  lutte  dont  je  ne  prévoyais  pas 
l'issue,  je  l'avoue.  Pardonne-moi  de  t'avoir  caché  ce  secret,  ma 
chère  femme.  C'est  le  premier.  J'ai  tant  redouté  que  d'y  être 
mêlée  réveillât  en  toi  de  très  tristes  souvenirs  !...  Je  t'ai  dit  sou- 
vent, et  je  n'ai  pas  changé  d'avis  :  l'homme  est  ce  que  le  fait  son 
éducation.  La  théorie  de  l'hérédité  toute-puissante  n'est  qu'un 


40  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

reste  de  cette  vaste  injustice  organisée  qui  fut  l'Église...  Mais 
le  préjugé  est  si  enraciné  que  les  esprits  les  plus  résolument  ra- 
tionnels en  sont  infestés.  C'est  ainsi  que,  moi-même,  j'ai  toujours 
tremblé  de  retrouver  dans  Lucien  la  trace  de  certaines  ressem- 
blances morales.  Je  t'avais  trop  vue  obsédée  de  cette  crainte. 
J'ai  désiré  t'en  épargner  le  retour...  Je  te  devais  cette  explication 
d'un  silence  que  je  suis  obligé  de  rompre...  Me  comprends-tu  et 
me  pardonnes-tu?... 

—  Je  comprends  que  tu  m'aimes  et  que  tu  as  toutes  les  dé- 
licatesses, répondit  M""*  Darras.  Cette  allusion  h  son  premier 
mari  l'avait  fait  tressaillir.  Elle  implora  :  —  Mais  j'ai  peur... 
Que  s'est-il  donc  passé?  Qu'a  fait  Lucien?  Parle  vite... 

—  Te  voilà  tout  émue,  ma  pauvre  Gabrielle,  dit  Albert,  et 
comme  j'ai  tant  craint  de  te  voir!...  Reprends-toi.  Nous  avons  à 
envisager  une  difficulté  sérieuse,  très  sérieuse,  avec  réflexion. 
Par  conséquent,  soyons  calmes,  et  appuyons-nous  sur  des  faits... 
L'origine  de  la  scène  qui  vient  d'éclater  entre  Lucien  et  moi, 
continua-t-il  après  nn  silence,  remonte  à  Tété  dernier.  C'est 
alors,  tu  t'en  souviens,  qu'il  a  commencé  d'être  moins  assidu  aux 
repas  ici.  Tu  t'en  es  inquiétée.  J'ai  essayé  de  calmer  tes  inquié- 
tudes. Je  t'ai  rappelé  qu'il  avait  vingt-trois  ans,  qu'aux  Sciences 
politiques  et  à  l'Ecole  de  droit,  il  rencontrait  beaucoup  de  gar- 
çons de  son  âge  absolument  libres;  une  comparaison  entre  leur 
indépendance  et  un  assujettissement  même  très  affectueux  ris- 
quait de  nous  laliéner.  Je  pensais  tout  ce  que* je  t'ai  dit.  Je  ne  t'ai 
pas  dit  tout  ce  que  je  pensais.  Ces  absences  de  plus  en  plus  fré- 
quentes m'inquiétaient  autant  que  toi,  et  surtout  le  changement 
de  son  humeur.  Je  le  voyais  qui  se  désintéressait  de  notre  vie, 
de  toi,  de  moi,  de  sa  sœur.  Il  était  de  corps  avec  nous,  quand 
il  y  était,  mais  son  esprit  était  ailleurs.  Je  n'ai  pas  hésité  sur  le 
motif.  Il  n'y  a  qu  une  influence  de  femme  qui  puisse  transformer 
ainsi  un  jeune  homme  et  si  vite... 

—  Tu  crois  qu'il  est  amoureux?  demanda  la  mère.  Un  sou- 
lagement que  Darras  n'observa  pas  se  peignit  sur  son  visage 
tendu  d'anxiété.  Que  le  désaccord  survenu  entre  son  mari  et  son 
fils  eût  pour  cause  un  écart  de  conduite  de  ce  djBrnier,  ce  n'était 
qu'im  ennui.  Les  plus  pures  des  femmes  ont  une  secrète  indul- 
gence pour  ces  égaremens.  Celle-ci  ne  redoutait  véritablement 
que  les  conflits  qui  intéressaient  les  relations  de  famille  insti- 
tuées par  son  second  mariage.  Elle  ajouta  :  —  Moi  aussi,  en  le 


UN   DIVORCE.  41 

Toyant  se  détacher  de  la  maison,  car  je  Tai  bien  remarqué,  je 
m'étais  fait  mes  idées...  Et,  avec  un  peu  d'hésitation  :  —  J'ap- 
préhendais une  autre  influence...  Je  craignais  qu'il  ne  vit  beau- 
coup M.  de  Chambault.  , 

—  Il  ne  te  ferait  pas  cela...  répondit  vivement  le  second  mari. 
De  ce  côté  du  moins  je  suis  tranquille.  J'ai  le  bénéfice  de  la 
loyauté  avec  laquelle  je  l'ai  fait  juge  entre  nous  et  cet  homme, 
quand  il  a  eu  ses  dix-huit  ans.  Il  a  lu  l'arrêt  de  séparation  et  les 
plaidoiries.  Il  est  armé  contre  cette  influence-là,  en  admettant,  ce 
que  je  ne  crois  guère  vraisemblable,  qu'elle  voulût  s'exercer.  Pour- 
quoi maintenant?...  Non.  Il  est  amoureux,  et  d'une  femme  dont 
il  7  a  tout  à  craindre,  tout,  entends-tu...  Mais  je  reprends  la 
suite  des  faits.  Le  voyant  donc  changer  et  soupçonnant  la  cause, 
j'ai  essayé  de  l'interroger  sur  ses  sorties  continuelles,  —  sans 
les  lui  reprocher,  bien  entendu,  —  sur  les  camarades  qu'il  fré- 
queutait,  sur  ses  soirées  et  leur  emploi.  Je  l'ai  trouvé  noué,  crête, 
le  cœur  fermé.  Ce  retrait  devant  mon  affection  ne  me  permettait 
pas  le  doute.  Il  sait  mes  principes  et  que  je  n'admets  pas  le 
commode  proverbe  :  Il  faut  que  jeunesse  se  passe.  Ces  relâche- 
mens  de  conscience  sont  la  honte  des  pays  catholiques.  C'est  la 
commodité  du  confessionnal  qui  les  a  produits.  Quand  on  con- 
sidère la  personne  humaine  comme  sacrée,  au  contraire,  on  a 
l'horreur  de  cet  égoïste  et  dégradant  abus  d'autrui  que  représente 
la  débauche.  Il  y  a  deux  ans,  lorsque  Lucien  est  parti  pour  le 
service,  nous  avons  touché  ce  point.  J'ai  eu  la  joie  de  constater 
qu'il  pensait  exactement  comme  moi.  Lorsqu'il  est  revenu,  de 
même,  l'affreuse  atmosphère  de  la  caserne  ne  l'avait  pas  gâté... 
11  m'était  si  ouvert  alors,  si  transparent  jusqu'au  fond  du  cœur!... 
Du  jour  où  il  s'est  fermé,  j'ai  compris  qu'il  me  cachait  un  sen- 
timent dont  il  rougissait...  J'en  ai  conclu  qu'il  était  tombé,  lui 
aussi,  comme  tant  d'autres... 

—  C'est  à  ce  moment-là  que  tu  aurais  dû  m'avertir,  dit 
M"  Darras.  La  petite  phrase  de  son  mari  contre  le  confessionnal 
avait  de  nouveau  attiré  sur  ses  lèvres  une  protestation.  Celte 
plainte  qu'elle  n'avait  pas  osé  proférer  passait  dans  ce  reproche 
et  aussi  sa  tendresse  pour  les  deux  hommes,  dont  le  conflit  allait 
tant  la  faire  souffrir.  —  Une  mère,  continua-t-elle,  obtient  de 
son  fils  des  aveux  qu'il  refuse  même  à  un  père.  Il  m'aurait 
parlé.  Vos  caractères  ne  se  seraient  pas  heurtés...  Ah!  mon 
Albert!  Tu  as  cru  m'épargner  une  douleur.  Il  n'y  en  a  pas  de 


42  REVUE   DES   DEUX  MOINES. 

pire  :  savoir  que  vous  avez  échangé  des  mots  de  dispute,  toi  et 
lui,  lui  et  toi... 

—  Les  choses  en  seraient  au  même  point,  répondit  Albert 
Darras,  et  tu  en  aurais  souffert  plus  tôt...  D'ailleurs,  je  n'avais 
que  des  présomptions,  fondées  sur  des  raisonnemens  invéri- 
fiés, et  invérifiables.  Lucien  t'aurait  parlé,  dis-tu?  Non.  Tu  te 
serais  butée  h  un  parti  pris,  dont  j'ai  l'explication  aujourd'hui. 
Va,  cette  créature  l'a  bien  conquis,  et  il   aurait  défendu  son 
secret,  même  contre  toi.  C'est  un  hasard  qui  m'a  mis  sur  la  trace. 
Il  y  a  près  de  huit  mois  que  je  soupçonne  cette  intrigue,  et  je 
n'ai  de  faits  positifs  que  depuis  six  semaines.  C'était  dans  la  se- 
conde quinzaine  de  janvier,  le  jour  où  j'ai  déjeuné  chez  Huard. 
Tu  te  rappelles  que  je  suis  parti  plus  tôt.  Pour  marcher  un  peu, 
j'avais  pris  le  plus  long  et  passé  par  l'Odéon,  pour  y  donner  un 
coup  d'oeil  aux  livres  nouveaux.  J'étais  rue  Racine,  en  train  de 
me  diriger  sans  me  presser  vers  la  rue  Thénard,  où  demeure 
mon  ami.  Je  savais  que  sa  leçon  à  Polytechnique  ne  finit  qu'à 
midi.  J'avais  donc  le  temps...  Tout  à  coup,  sur  le  trottoir  opposé, 
je  vois  s'approcher  un  jeune  homme,  dans  lequel  je  reconnais 
Lucien  qui  accompagnait  une  jeune  femme.  Il  était  si  complè- 
tement absorbé  par  cet  entretien  qu'il  ne  me  remarqua  point. 
Ils  s'arrêtent  tous  deux  devant  la  porte  d'une  petite  crémerie 
qui  était  déjà  là  de  mon  temps.  Ils  font  mine  de  se  séparer.  La 
femme  ouvre  la  porte,  et  semble  l'inviter  à  entrer.  Lucien  re- 
garde sa  montre,  puis,  haussant  un  peu  les  épaules,  il  entre. 
J'hésitai  un  instant  à  rebrousser  chemin,  pour  ne  pas  paraître 
l'avoir  suivi.  Après  réflexion,  je  traversai  la  rue.  J'arrivai  devant 
le  restaurant  et  je  regardai  à  travers  le  carreau.  La  jeune  femme 
et  Lucien  étaient  assis  à  côté  l'un  de  l'autre,  dans  l'angle  d'une 
table,  en  train  de  déplier  leurs  serviettes  tout  en  continuant  de 
causer.  Si  j'avais  gardé  des  doutes  sur  la  cause  de  son  change- 
ment d'habitudes,  je  les  aurais  perdus  à  constater  l'expression 
passionnée  de  son  regard.  Il  ne  la  quittait  littéralement  pas  des 
yeux.  Il  était  de  profil,  et  elle  de  face.  Je  distinguais  donc  par  le 
(menu  les  traits  de  la  jeune  iemme.  Je  serais  injuste  si  je  ne 
reconnaissais  pas  qu'elle  n'a  aucunement  l'air  d'une  fille.  Elle 
était  vêtue  avec  une  grande  simplicité,  mais  aussi  une  grande 
propreté,  d'une  robe  d'un  drap  couleur  gris  de  fer.  Elle  avait 
accroché  son  chapeau  au-dessus  d'elle.  Elle  a  des  cheveux  châ- 
tains qu'elle  porte  relevés  sur  le  front  et  noués  par  derrière  en 


UN   DIVORCE.  43 

une  grosse  natte  courte,  à  la  façon  des  pensionnaires,  quoiqu'elle 
ait  bien  vingt-cinq  ans,  sinon  davantage.  Elle  est  mince,  assez 
petite,  avec  des  traits  d'une  extrême  délicatesse,  presque  trop 
menus,  et  des  prunelles  très  brunes  sur  un  teint  pâle.  Ces  yeux 
se  tournèrent  par  hasard  de  mon  côté,  à  un  moment  donné.  Elle 
vit  que  je  la  regardais,  mais  sans  paraître  s'en  soucier  le  moins 
du  monde.  Ses  yeux  se  fixèrent  sur  moi  avec  une  indifférence 
glacée,  qui  n'était  pourtant  pas  de  l'effronterie.  Ce  regard  fit  plier 
le  mien  et  je  m'en  allai.  J'appréhendai  qu'elle  n'avertît  Lucien, 
et,  quoique  cette  rencontre  fût  due  au  seul  hasard,  il  m'eût  été 
insupportable  qu'il  me  surprit  dans  une  attitude  qui  semblait  dé- 
noncer un  espionnage... 

—  De  toi  à  lui,  un  espionnage!  interjeta  M"**  Darras;  n'as-tu 
pas  sur  lui  tous  les  droits  d'un  père?  Tu  me  le  disais  toi-même, 
tout  à  l'heure.  Quand  un  père  cherche  à  savoir  qui  fréquente  son 
fils,  ce  n'est  plus  de  l'espionnage,  c'est  de  la  surveillance... 

—  Je  t'ai  dit  que  je  le  considérais,  moi,  comme  mon  fils,  rec- 
tifia Albert  Darras.  Mais  il  faut  regarder  la  vérité  bien  en  face, 
c'a  toujours  été  ma  grande  maxime...  Lui...  Et  avec  un  vi- 
sible effort  :  —  Hé  bien!  lui  ne  me  considère  pas  comme  son 
père.  11  était  un  grand  garçon  déjà  quand  nous  nous  sommes 
mariés.  Tu  as  oublié  tes  propres  inquiétudes  devant  son  hostilité 
d'enfant,  et  avec  quelle  prudence  j'ai  dû  l'apprivoiser.  J'y  ai 
réussi,  sans  jamais  me  dissimuler  que  c'était  là  un  travail  un 
peu  artificiel,  un  peu  fragile.  J'ai  trop  constaté  aujourd'hui 
combien  j'avais  raison. 

*  —  Pauvre  ami!...  fit  Gabrielle,  qui  ajouta,  en  joignant  les 
mains  :  Mon  Dieu  !  nous  avons  déjà  tant  payé  pour  notre 
bonheur!... 

Le  second  mari  ne  pouvait  pas  comprendre  la  signification 
vraie  de  ce  geste  et  de  cette  exclamation,  cri  instinctif  d'une 
prière  échappée  à  la  terreur  superstitieuse,  qui  grandissait  dans  la 
femme  divorcée,  depuis  le  début  de  cet  entretien.  Il  était  tout  à 
son  récit,  qu'il  continua  : 

—  C'est  pour  ce  motif  que  je  m'étais  arrêté  devant  son  si- 
lence, quand  je  n'avais  encore  que  des  soupçons.  Cette  fois  et 
après  cette  rencontre,  je  tenais  un  élément  plus  précis.  La  phy- 
sionomie de  cette  jeune  femme  m'avait  laissé  sous  une  impression 
de  réel  malaise.  Ce  n'était  pas  la  fille  vulgaire  du  Quartier  Latin 
qui  peut  ne  représenter  qu'une  aventure  dégradante,  mais  passa- 


44  RE\nUE   DES   DEUX   MONDES. 

gère...  Bref,  je  me  décidai  à  une  enquête  dont  j'avais  le  devoir 
comme  ton  mari.  Oui,  comme  ton  mari.  Je  suis  de  ceux,  tu  le 
sais,  qui  prennent  très  au  sérieux  ces  articles  du  Code  dont  la  lec- 
ture donne  au  mariage  civil,  dans  une  salle  de  mairie,  une  so- 
lennité pour  moi  plus  grande  que  les  vaines  pompes  de  l'Église. 
Le  mari  doit  protection  à  sa  femme,  —  protection  physique, 
protection  morale.  Je  te  devais  de  te  défendre  contre  le  danger 
moral  dont  tu  pouvais  être  menacée  dans  ton  fils.  Tout  devoir 
suppose  le  droit  de  Taccomplir.  J'avais  donc  le  droit  d'employer 
tous  les  moyens  honnêtes  pour  apprendre  toute  la  vérité  d'abord. 
Du  moment  que  Lucien  se  montrait  en  public  avec  cette  femme, 
d'autres  que  inoi  les  avaient  rencontrés.  Sa  liaison  était  certai- 
nement connue  de  ses  camarades.  Je  pris  le  parti  d'en  avoir  le 
cœur  net,  et,  tout  de  suite,  en  m'adressant  précisément  à  Huard, 
dont  le  fils  aussi  fait  son  droit.  Trente  ans  d'une  amitié  qui  a 
commencé  avant  l'École  m'assuraient  qu'il  ferait  pour  moi  -ce 
que  j'aurais  fait  pour  lui.  Je  lui  confiai  donc  mes  inquiétudes, 
quand  nous  fûmes  seuls,  après  notre  déjeûner,  et  je  lui  demandai 
d'interroger  franchement  son  garçon.  Il  me  promit  d'agir  et  le 
jour  même.  11  ne  put  pas  me  donner  de  renseignement  précis, 
mais  ce  qu'il  me  rapportait  était  gros  de  conséquences.  Tu  vas 
en  juger.  Le  jeune  homme  manifesta  une  répugnance  à  répondre 
sur  Lucien,  qui  prouvait  la  gravité  de  la  situation,  et,  —  tu  seras 
étonnée  autant  que  je  l'ai  été  moi-môme,  —  Ernest  Huard  abrita 
sa  prétendue  ignorance  sous  ce  prétexte  que  l'autre  passait  main- 
tenant ses  matinées  dans  les  hôpitaux,  ses  après-midi  aux  cours 
de  médecine  ou  au  Muséum,  et  ne  venait  presque  jamais  plus-  à. 
l'École  de  droit  !  Ernest  s'en  étant  montré  surpris  un  jour  qu'ils 
s'étaient  rencontrés,  Lucien  lui  avait  annoncé  son  intention  pro- 
bable de  changer  de  carrière  et  de  se  faire  médecin. 

—  Se  faire  médecin?...  répéta  la  mère.  Et  il  ne  nous  en  a  ja- 
mais parlé  !  Quelle  folie,  quand  avec  sa  fortune  et  l'appui  de  tes 
amis,  sa  carrière  aux  Affaires  étrangères  est  toute  tracée,  si  fa- 
cile, si  belle.  Bouteiller  n'attend  que  son  examen  pour  le  prendre 
dans  son  ambassade  !...  Médecin?  mais  c'est  toutes  ses  études  à 
recommencer  !...  D'ailleurs,  je  ne  saisis  pas  quel  rapport  il  peut 
y  avoir  entre  cette  aberration  et  la  femme  qui  te  préoccupe?... 

—  J'y  arrive...  reprit  Albert  Darras.  Tout  comme  toi,  au  pre- 
mier moment  je  n'ai  pas  démêlé  lattache  entre  cette  baroque 
idc^e  et  la  passion  dont  je  le  croyais  possédé.  Pourtant  le  fait  qu'il 


UN   DIVORCE.  45 

eût  entrepris  des  études  médicales  en  se  cachant  de  nous  à  ce 
degré,  me  faisait  soupçonner  que  la  personne  du  restaurant 
n'était  pas  étrangère  à  cette  résolution..  Je  me  décidai,  avant 
de  pousser  plus  loin  l'enquête  indirecte,  à  surveiller  moi-même 
celte  crémerie  de  la  rue  Racine,  à  l'heure  où  je  les  avais  vus  y 
entrer.  Je  constatai  que  Lucien,  qui  manque  un  déjeuner  ici  sur 
deux,  se  retrouvait  là  constamment  avec  cette  inconnue.  Ils  y 
occupaient  le  même  angle  de  table,  qui  leur  était  évidemment 
réservé.  Ils  y  mangeaient,  assis  l'un  h  côté  de  l'autre,  comme 
je  les  avais  vus  la  première  fois,  ou  plutôt,  elle  y  mangeait.  Car 
pour  lui,  si  superficielle  que  fût,  par  prudence,  mon  observation, 
elle  suffisait,  —  son  attitude  restait  toujours  celle  de  la  pre- 
mière fois  :  à  peine  s'il  touchait  aux  .plats  qui  lui  étaient  servis. 
Il  ne  faisait  que  la  regarder  et  comment  !  Quand  je  fus  bien  sûr 
qu'ils  étaient  deux  des  habitués  de  l'endroit,  je  pris  le  parti  d'y 
entrer  moi-même,  en  leur  absence,  je  questionnai  le  garçon  que 
j'avais  vu  leur  apporter  leur  repas.  Il  ne  fit  aucune  difficulté  à 
me  répondre.  J'appris  ainsi  que  la  jeune  fille  était  une  étudiante 
en  médecine,  du  nom  de  M"*  Planât. ..  Tout  s'éclairait.  Les  séances 
à  l'hôpital  et  aux  cours  de  la  Faculté  s'expliquaient  de  deux  ma- 
nières :  ou  bien  elles  fournissaient  à  Lucien  un  prétexte  h  ne  pas 
quitter  cette  fille  dont  il  était  amoureux,  ou  bien,  il  pensait  de 
bonne  foi  à  se  faire  vraiment  médecin,  par  une  aberration,  comme 
lu  viens  de  qualifier  sa  conduite,  peut-être  pire.  11  y  a  eu,  ces 
Icmps-ci,  plusieurs  exemples  de  mariages  entre  étudians  hommes 
et  étudians  femmes,  ayant  passé  leurs  examens,  et  qui  se  sont 
établis  ensemble,  exerçant  tous  deux  la  profession  de  docteurs... 
^  Cette  fille  voudrait  se  faire  épouser?,.,  s'écria  M"*  Darras, 
et  elle  prit  la  main  de  son  mari  dans  ses  mains,  du  geste  de  quel- 
qu'un qui  implore  un  appui  :  —  Ne  me  cache  rien,  continuâ- 
t-elle; tu  en  as  parlé  à  Lucien?  Il  te  l'a  dit?.., 

—  J'ai  parlé  en  effet  de  cette  femme  à  Lucien,  répondit 
Albert  Darras,  en  se  dégageant.  Il  voulait  garder  tout  son  sang- 
froid  pour  ce  qui  lui  restait  à  dire  :  —  Mais  tranquillise -toi.  S'il 
*  pu  penser  à  ce  mariage,  il  n'y  pense  plus  à.  l'heure  présente. 
Mais  moi  aussi,  ce  fut  ma  première  idée.  Elle  suffisait  pour 
qu'il  me  fût  impossible  d'en  rester  là.  Je  n'aurais  pas,  remarque 
bien,  d'objection  radicale  à  ce  que  Lucien  prit  une  tout  autre 
voie  que  celle  où^nous  l'avions  engagé,  si  j'étais  assuré  qu'il 
obéit  à  une  vocation  raisonnée  et  définitive.  Je  n'en  aurais  pas 


46  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

non  plus  à  ce  qu'il  épousât  une  jeune  fille  qui  eût  fait  son  droit 
ou  sa  médecine,  si  c'était  une  honnête  fille  et  que  j'en  eusse  la 
certitude.  L'égalité  entre  les  sexes  me  parait  un  principe  juste. 
Je  ne  doute  pas  que,  dans  l'avenir,  le  nombre  des  femmes-avo- 
cats et  des  femmes-médecins  n'aille  en  se  multipliant.  Des 
témoins  dignes  de  foi  m'ont  affirmé  que  ce  progrès  s'accomplit 
déjà.  W^^  Planât  pouvait  être  une  des  étudiantes  que  l'on  m'a 
décrites,  sérieuses,  pures,  qui  se  préparent  un  gagne-pain  indé- 
pendant, et  savent  se  faire  respecter  de  leurs  camarades  mas- 
culins par  une  irréprochable  tenue.  Ce  pouvait  être,  au  contraire, 
une  intrigante.  Lucien  sera  riche.  Il  est  naïf  et  généreux.  Quelle 
proie  toute  désignée  pour  une  aventurière  !  Nous  avons  au  Grand 
Comptoir  deux  anciens  agens  de  la  sûreté,  spécialement  affectés 
aux  enquêtes  d'ordre  intime.  Tantôt  c'est  un  commis  suspect 
qu'il  s'agit  de  surveiller,  tantôt  un  capitaliste,  qui  vient  offrir 
une  affaire,  et  sur  la  moralité  duquel  nous  voulons  nous  édifier. 
Tantôt...  Mais  peu  importe  ces  détails.  Ce  qui  importe,  c'est  l'in- 
discutable exactitude  des  dossiers  que  nous  ont  toujours  pro- 
curés ces  hommes.  Après  réflexion,  je  me  décidai  à  mettre  l'un 
d'eux  en  campagne.  En  quinze  jours,  il  a  recueilli  les  renseigne- 
mens  que  voici  sur  cette  M"*  Planât,  Berthe  Planât,  pour  lui 
donner  tout  son  nom.  Cette  fille  a  vingt-six  ans,  c'est-à-dire  trois 
ans  de  plus  que  Lucien>  Elle  est  orpheline  de  père  et  de  mère. 
Le  père  était  un  capitaine  d'infanterie.  Les  Planât  sont  des 
bourgeois  de  la  ville  de  Thiers,  dans  le  Puy-de-Dôme.  Berthe 
a  perdu  ses  parens  très  jeune.  Elle  a  été  élevée  par  un  oncle, 
ancien  greffier  à  Clermont-Ferrand.  Elle  a  passé  ses  deux  bacca- 
lauréats devant  la  Faculté  de  cette  ville.  A  la  suite  de  ce 
succès,  elle  est  venue  à  Paris,  sous  le  prétexte  d'y  faire,  non 
pas  sa  médecine,  mais  son  droit.  En  réalité,  elle  y  a  vécu  ma- 
ritalement, pendant  plusieurs  mois,  avec  un  jeune  homme  qu'elle 
avait  connu  à  Clermont,  un  nommé  Etienne  Méjan.  Ce  Méjan 
est  aujourd'hui  une  espèce  de  personnage  excentrique  qui  se 
produit  dans  les  cercles  littéraires  du  Quartier  Latin.  Il  écri- 
vaille,  débite  des  vers,  donne  des  conférences.  A  cette  époque  il 
était  censé  étudier  le  droit,  lui  aussi.  De  ce  Méjan,  Berthe  Planât 
a  eu  un  enfant,  un  garçon,  qu'elle  a  gardé  après  leur  séparation 
et  qu'elle  fait  élever  à  Moret,  près  de  Fontainebleau.  Cette  gros- 
sesse avait  interrompu  ses  i^ludes,  pas  assez  tôt  sans  doute,  pour 
qu'elle  ne  fût  pas  remarquée.  D'ailleurs,  à  cette  époque,  elle  ne 


UN   DIVORCE.  47 

s'était  pas  cachée  de  sa  liaison.  Encore  une  fois,  Méjan  et  elle 
vivaient  dans  le  méine  logement.  Les  camarades  de  son  amant  la 
connaissaient.  Est-ce  pour  ce  motif,  afin  de  changer  de  milieu? 
est-ce  par  simple  caprice  ?  Elle  a  quitté  le  droit  pour  étudier  la 
médecine,  après  cette  naissance.  Elle  parait  d'ailleurs  réussir 
dans  ses  nouvelles  études.  Elle  a  passé  plusieurs  examens  con- 
venablem^it  et  ses  professeurs  en  font  cas.  Entre  cette  liaison 
avec  Méjan  et  la  rencontre  avec  Lucien,  quatre  ans  se  sont  donc 
écoulés.  Â--t-elle  eu  d'autres  aventures?...  Jolie,  libre,  sans  scru- 
pul^y  avec  ce  passé,  c'est  très  probable.  Toutefois,  mon  infor- 
mateur n'a  pu  tirer  la  chose  au  clair.  En  revanche,  la  passion 
de  Lucien  pour  elle  ne  fait  doute  pour  aucune  des  personnes  qui 
les  connaissent,  trè&  peu,  car  ils  évitent  les  autres  étudians  le 
plus  qu'ils  peuvent.  Il  n'y  a  paa  de  jour  où  ils  ne  se  voient.  Elle 
le  reçoit  chez  elle,  dans  sa  chambre,  rue  RoUin,  24.  Ils  fré- 
quentent le  même  cabinet  de  lecture.  Ils  se  promènent  toujours 
ensemble.  Ils  mangent  ensemble.  Il  ûe  nous  aurait  pas  qu'il  vi- 
vrait avec  elle,  entièrement,  comme  l'autre,  j'en  ai  la  conviction... 

—  Lui,  si  fier,  si  délicat!  Est-ce  possible?...  gémit  la  mère. 
Et  il  n'a  pas  honte  de  venir  m'embrasser,  d'embrasser  sa  sœur, 
sortant  des  caresses  de  cette  fille?...  Et  tu  veux  que  je  [ne  croie 
pas  à  l'hérédité?...  Élevé  comme  il  l'a  été,  avec  ton  exemple, 
avec  notre  tendresse,  mais  la  seule  pensée  de  ce  Méjan  devrait  lui. 
faire  horreur,  si... 

—  Il  ne  savait  rien...  interrompit  Albert.  De  nouveau  la 
vivacité  de  sa  parole  prouvait  combien,  dans  ces  instans  d'une 
explication  très  grave,  le  point  le  plus  sensible  de  son  cœur 
était  celui  auquel  sa  femme  venait  de  toucher  encore.  Il  insista  : 
—  Non.  Il  ne  savait  rten.  Que  cette  fille  ait  même  pu,  dans  le 
Quartier  Latin,  lui  dissimuler  ce  passé,  cette  hypocrisie  la  juge. 
C'est  moi,  entends-tu,  c'est  moi  qui  lui  ai  appris  le  nom  de  ce 
Méjan,  la  liaison  avec  M^^^  Planât,  la  naissance  de  l'enfant,  tout 
enfin.  C'est  dans  le  sursaut  affolé  de  sa  révolte  contre  cette  honte 
soudain  découverte  qu'il  m'a  dit  des  mots  que,  certes,  je  n'aurais 
jamais  cru  entendre  de  sa  bouche.  Pourtant,  j'aime  mieux  cela. 
Oui,  j'aime  mieux  qu'il  ait  senti  violemment  que  bassement... 
Je  n  ai  pas  douté  une  minute  d'ailleurs  qu'il  en  fût  ainsi.  Quand 
j'ai  su  qui  était  cette  Berthe  Planât,  j'ai  été  persuadé  que  Lu- 
cien, lui,  ignorait  tout.  Raison  de  plus  pour  agir  vite  et  Tarra- 
cher  aussitôt  à  une  intimité  dangereuse.  Le  sim^ple  énoncé  (]e  la 


48  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vérité  devait  y  suffire.  Je  me  décidai  donc  à  la  lui  dire,  et  à 
avoir  avec  lui  une  explication  complète.  Je  me  rendais  bien 
compte  que  s'il  ignorait  réellement  tout,  comme  j'en  étais  per- 
suadé, j'allais  exécuter  une  véritable  opération  chirurgicale,  et 
guérir  ce  malheureux,  en  le  torturant.  La  pitié  et  la  sagesse 
m'ordonnaient  d'avoir  un  remède  tout  prêt.  Il  n'y  en  a  qu'un 
pour  des  passions  de  cet  ordre  :  l'absence.  Il  fallait  que  Lucien 
quittât  Paris,  pour  un  certain  temps.  Un  heureux  hasard  voulut 
que  j'apprisse,  il  y  a  quelques  jours,  le  départ  prochain  de  mon 
collègue  Delaître.  11  se  sent  fatigué.  Il  a  demandé  un  congé,  et 
le  conseil  l'envoie  faire  le  tour  du  monde  par  l'Amérique,  le 
Japon,  les  Indes,  l'Egypte.  Il  examinera  nos  succursales  d'outre- 
mer par  la  même  occasion.  Il  voudrait  emmener  quelqu'un  pour 
lui  servir  de  compagnon  plus  encore  que  de  secrétaire.  C'était 
une  chance  unique.  J'ai  parlé  de  Lucien  à  Delaître.  Je  l'ai  trouvé 
ravi  de  mes  ouvertures.  Il  ne  restait  qu'à  parler  à  Lucien  lui- 
même.  Je  me  suis  dit  qu'avant  de  prononcer  le  nom  de 
M"*  Planât,  le  mieux  était  de  lui  offrir  simplement  la  facilité 
de  ce  beau  voyage.  S'il  acceptait,  tenté  par  l'occasion,  ce  serait 
le  signe  d'abord  qu'il  était  moins  pris  que  je  ne  supposais.  Ce 
serait,  surtout,  l'absence  assurée,  par  suite  la  guérison,  sans  que 
j'eusse  à  trancher  au  vif  de  ses  illusions.  S'il  refusait,  j'aurais 
un  prétexte  immédiat  pour  l'attaquer  sur  les  motifs  de  ce  refus. 
Je  lui  dirais  alors  ce  que  je  savais  de  sa  conduite  et  le  reste... 
Ainsi  ai-je  fait.  Ce  matin,  je  me  suis  arrangé  pour  me  trouver 
sur  son  passage,  en  bas,  comme  il  se  préparait  à.  sortir.  Je  lui 
ai  demandé  de  venir  à  mon  bureau,  vers  une  heure  et  demie, 
parce  que  j'avais  à  l'entretenir  d'une  affaire  très  sérieuse.  J'ai 
vu  que  le  choix  de  Tendroit  l'étonnait.  Je  lui  en  ai  donné 
comme  raison  mes  occupations  de  la  matinée,  qui  ne  me  per- 
mettaient pas  un  quart  d'heure  de  loisir,  et  mon  désir  que 
cette  conversation  restât  tout  à  fait  entre  nous.  Ma  vraie  raison 
était  que  mon  bureau  confine  à  celui  de  Delaître.  Je  voulais  pro- 
fiter de  ce  voisinage,  au  besoin,  pour  les  mettre  en  présence  et 
les  engager  l'un  vis-à-vis  de  l'autre,  définitivement.  Lucien  n'a 
pas  été  ma  dupe.  A  ses  yeux,  j'ai  compris  qu'il  se  savait  deviné. 
Il  n'est  de  nouveau  pas  rentré  pour  le  déjeuner.  J'en  ai  conclu 
qu'il  était  allé  rue  Racine  se  concerter  avec  sa  complice...  Quand 
je  suis  arrivé  à  mon  bureau,  il  m'y  avait  devancé.  La  conversa- 
tion s'est  engagée  entre  nous  sur  le  ton,  déférent  mais  surveillé 


UN  DIVORCB*  49 

de  sa  part,  affectueux  mais  prudent  de  la  mienne,  qui  est  le 
nôtre  depuis  cette  année.  Dès  la  minute  où  j'ai  prononcé  le  mot 
de  voyage,  je  l'ai  senti  se  contracter.  Sa  voix  s'est  faite  brève, 
son  geste  nerveux.  Il  a  refusé  net.  Il  était  cassant  dans  ce  refus, 
mais  très  correct  encore...  Je  lui  ai  dit  .alors  ce  que  je  devais  lui 
dire.  Il  en  sait  à  présent  autant  que  toi  sur  M"*  Planât...  De 
quelle  manière  cet  enfant  égaré  a  pu  accueillir  cette  révélation, 
ce  qu'il  a  pu  me  répondre,  ne  me  le  demande  pas.  J'ai  vécu  là 
les  minutes  les  plus  cruelles  de  mon  existence...  Je  ne  lui  en 
veux  pas,  je  tiens  à  te  le  dire  tout  de  suite.  Je  ne  lui  en  voudrai 
jamais,  quoi  qu'il  me  fasse.  Il  est  ton  fils...  D'ailleurs,  s'il  s'est 
oublié  jusqu'à  me  manquer  gravement,  à  moi,  ton  mari,  à  moi 
qui  l'ai  élevé,  qui  l'ai  tant  aimé,  qui  l'aime  tant,  c'est  qu'il  ne  se 
comiaissait  plus.  Pendant  cette  heure,  il  n'a  réellement  pas  été^ 
responsable.  Je  l'ai  vu,  devant  moi,  littéralement  fou,  se  débat- 
tant contre  l'évidence.  Il  me  sait  tellement  incapable  de  lui 
mentir,  tellement  incapable  aussi  d'accuser  quelqu'un  sans  des 
preuves  certaines  !  Oui,  il  était  fou  de  chagrin,  d'étonnement, 
de  colère.  C'est  une  grande  comédienne  que  cette  femme,  pour 
l'avoir  abusé  ainsi...  Et  je  le  plaignais!  Je  puis  t'en  donner  ma 
parole,  je  n'ai  pas  cessé  de  le  plaindre  durant  cette  lamen- 
table scène.  C'est  maintenant  surtout  que  je  le  plains.  Pense 
qu'il  est  parti  pour  aller  chercher  des  preuves  de  lïnnocence  de 
cette  malheureuse!...  Des  preuves?  Hélas!  Je  lui  ai  nommé 
Méjan.  Je  lui  ai  dit  l'endroit  où  était  l'enfant...  Il  ne  les  trouvera 
que  trop,  ces  preuves,  et,  au  lieu  de  revenir  exiger  que  je  lui 
demande  pardon,  comme  il  m'en  a  menacé,  sous  peine  de  ne 
jamais  nous  revoir,  c'est  lui  qui  reviendra  me  demander  pardon, 
mais  dans  quel  état,  le  pauvre  enfant!... 

—  C'est  moi,  sa  mère,  qui  t'aurai  demandé  pardon  pour  lui, 
d'abord...  s'écria  M""'  Darras,  en  serrant  son  mari  dans  ses  bras 
avec  passion  :  —  Il  t'a  insulté  !  Il  t'a  menacé  !  Toi,  mon  ami,  mon 
amour,  ma  vie!...  Mais  tu  as  raison,  c'est  un  pauvre  enfant... 
Quand  il  va  être  convaincu  que  tu  lui  as  dit  la  vérité,  comme  il 
souffrira  !  Âh  !  tu  le  connais  bien.  Oui,  il  reviendra.  Il  voudra  te 
parler,  et  il  n'osera  pas...  Tu  me  laisseras  le  voir  la  première  et  lui 
répéter  combien  tu  es  resté  bon  pour  lui,  même  après  sa  faute  !... 
Elle  éclata  en  sanglots,  et,  se  serrant  plus  étroitement  contre  son 
mari,  elle  gémissait:  — Ah  !  Ne  m'en  veuille  pas...  Je  devrais  le 
juger  si  sévèrement  !...  mais  c'est  mon  fils^  mon  pauvre  fils  !... 
TOME  xii.  —  1904.  4 


50  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Ma  chère  Gabrielle!...  dit  Albert  Darras,  en  la  pressant 
lui  aussi  dans  ses  bras.  Voilà  justement  ce  que  je  voulais  te 
demander,  de  te  consacrer  entièrement  à  lui  dans  la  crise  liiorale 
qu'il  va  traverser,  de  n'être  plus  que  mère...  Je  te  le  laissais  en- 
Wdre  tout  à  l'heure,  j'ai  senti,  dans  ma  conversation  avec  Lucien, 
qu'il  me  manquait  vis-à-vis  de  lui  cette  autorité  du  sang,  que 
tu  auras,  toi...  Je  suis  sûre  de  ton  cœur.  Je  viens  encore  de  le 
constater,  tu  nous  aimes  tous  deux  comme  tu  sais  aimer,  si  déli- 
catement, si  profondément.  Il  ne  faut  pas  que  tu  aies  jamais  à 
choisir  entre  nous...  Tu  vas  donc  t'occuper  de  lui.  Tu  me  le 
ramèneras,  rien  qu'en  le  ramenante  toi...  Peut-être  le  voyage 
au(|nel  j'avais  pensé  ne  conviendrait-il  pas  en  ce  moment.  Lucien 
aura  besoin  de  plus  de  gâteries.  Tu  t'en  irais  avec  lui  en  Italie,  par 
exemjde,  s'il  le  faut.  L'unique  affaire,  c'est  que  nous  le  sauvions 
de  cette  femme,  qui  a  trop  savamment  manœuvré  pour  n'avoir 
pas  des  intentions  très  suspectes.  Elle  est  du  moins  démasquée, 
c'est  un  premier  point  et  le  plus  important  peut-être... 

—  Si  elle  ne  l'était  pas,  cependant?...  dit  la  mère.  Oui,  insista- 
t-elle,  sur  un  geste  de  son  mari,  si  elle  arrivait  à  lui  persuader 
qu'elle  a  été  calomniée  ? 

—  Elle  ne  le  pourra  pas,  répondit  Darras.  Méjan  existe. 
Je  te  répète  que  je  l'ai  nommé.  L'enfant  existe.  Lucien  sait  où. 
il  est.  Comment  veux4u  que  cette  fille  l'empêche  de  contrôler 
par  lui-même  ce  que  je  lui  ai  dit?... 

—  Si  pourtant  elle  l'en  empêche  ?... 

—  Je  m'adresserai  au  ministère  de  l'Intérieur,  alors,  reprit 
Albert.  Tu  sais  que  j'y  ai  des  amis  dévoués.  Je  me  procurerai 
des  pièces  administratives,  s'il  le  faut,  devant  l'évidence  des- 
quelles rien  ne  tiendra... 

—  Et  s'il  l'aime  assez  pour  passer  outre,  même  à  celte  honte  ?. .. 

—  Lui?  Ne  calomnie  pas  ton  fils,  Gabrielle.  On  a  pu  le  trom- 
per, précisément  parce  qu'il  est  toute  noblesse,  toute  générosité. 
Mais,  le  corrompre,  mais  Tavilir,  cela  jamais,  jamais... 

—  Ah  !  mon  Albert,  c'est  toi  qui  es  si  noble,  si  généreux, 
dit-elle  en  lui  prenant  la  main  cette  fois  et  la  baisant,  d'un  mou- 
vement si  rapide  qu'il  ne  put  s'y  dérober.  Tu  le  défends.  Ah  ! 
merci!... 

—  Je  ne  suis  ni  noble,  ni  généreux,  répondit-il.  C'est  bien 
plus  simple,  je  t'aime.  Nous  n'avons  qu'une  âme,  qu'un  cceur. 
Comment  veux-tu  que  je  trouve  en  moi  pour  ton  fils  d'autres 


UN   DIVORCE.  51 

sentimens  que  les  tiens...  C'est  d'être  uni  à  toi  par  cette  intimité 
absolue,  totale,  qui  me  rend  facile  de  lui  pardonner...  Je  lui  en 
ai  voulu,  ces  temps-ci,  c'est  vrai.  Sais-tu  de  quoi?  D'être  la 
cause  que  je  gardais,  à  part  moi,  le  secret  de  mes  soupçons.  Oui, 
cela  m'a  bien  coûté  de  me  iaire,  d'avoir  des  pensées  que  je  ne  te 
disais  pas.  Tu  les  connais  toutes  h  présent,  et  c'est  quand  même 
une  grande  douceur...  ^  -  ^ 

Il  l'embrassait  de  nouveau,  en  prononçant  ces  paroles,  qui 
firent  si  mal  à  la  pauvre  femme  qu'elle  en  aurait  crié.  Elle  les 
écoutait,  et  elle  avait  encore  la  robe  qu'elle  avait  passée  pour 
aller  chez  le  Père  Euvrard,  il  y  avait  trois  heures,  au  moment 
où  son  mari  engageait  avec  son  fils  cette  explication  violente  et 
douloureuse,  et  pour  qui,  sinon  pour  elle?  Le  remords  du  secret 
qu'elle  gardait  h  l'égard  de  cet  homme  si  confiant,'  si  loyal,  sur 
tout  un  ordre  de  ses  sentimens  et  le  plus  intime,  la  saisit  sou- 
dain avec  une  force  extrême.  Le  courage  de  parler  s'éveilla  en 
elle.  Sa  bouche  s'ouvrit  pour  l'aveu.  Elle  commença  :  —  Écoute, 
Albert...  Tout  d'un  coup,  et  dans  l'éclair  d'une  intuition  paraly- 
sante, elle  aperçut  les  conséquences  immédiates  de  cet  aveu,  si 
elle  l'achevait  maintenant  :  cet  homme  touché  soudain  dans  ses 
convictions  les  plus  chères,  son  étonnement,  sa  souffrance,  un 
déchirement  entre  eux  et  une  désunion,  quand  ils  avaient  tant 
besoin  de  se  rapprocher  dans  ime  action  commune.  Il  ne  s'agis- 
sait plus  d'eux  seulement.  Il  s'agissait  de  Lucien.  EUe  se  sentit 
la  prisonnière  de  ce  silence  derrière  lequel  ses  timidités  s'étaient 
abritées  si  longtemps,  et  comme  il  répétait  :  —  Qu'y  a-t-il  ?. ..  Que 
veux-tu  me  dire?...  elle  se  tapit  contre  lui  en  jetant  cette  suppli- 
cation énigmatique  :  —  Mon  ami,  promets-moi  que  tu  ne  m'ai- 
meras jamais  moins,  quoi  qu'il  arrive... 

—  Et  que  peut-il  arriver,  interrogea-t-il  encore,  unis  comme 
nous  sommes  ? 

—  Je  ne  sais  pas...  gémit-elle.  Tu  vois  bien  comme  l'épreuve 
surgit  sans  qu'on  l'attende  1  Est-ce  que  nous  soupçonnions,  voici 
un  an,  que  Lucien  nous  donnerait  ce  chagrin?...  Que  fait-il?  Où 
est-il?  Que  je  voudrais  l'avoir  là,  déjà  l... 

Paul  Bourget. 
{La  deuxième  parité  au  prochain  numéro.) 


LES 

TRANSFORMATIONS  DU  MAROC 


LE   MAKHZEN 


Il  n'est  point  d'expression,  dont  on  use  plus  souvent  que  le 
terme  de  «  makhzen,  »  en  traitant  des  choses  marocaines  ;  il  n'en, 
est  aucune  dont  on  ignore  davantage  le  sens  exact.  On  sait  que 
le  makbzen  est  le  gouvernement  du  Maroc  :  en  quoi  consiste  ce 
gouvernement,  quel  est  son  véritable  caractère,  autant  de  points 
restés  obscurs,  car  jusqu'ici  très  peu  d'Européens  ont  été  mis 
en  mesure  d'observer  le  fonctionnement  de  l'État  chérifien.  Le 
hasard  d'un  long  séjour  à  Fez  m'a  permis  d'étudier  de  très  près 
l'institution  makhzénienne  ;  et  je  crois  qu'il  importe  d'en  bien 
préciser  le  caractère,  au  moment  où  le  Maroc  va  sortir  de  son 
isolement  antérieur,  pour  se  rattacher  plus  étroitement  à  l'em- 
pire français  du  Nord-Ouest  africain.  Je  voudrais  donc>  faire 
l'élude  de  la  collectivité  bizarre  qui  domine  l'anarchie  maro- 
caine, afin  de  montrer  la  façon  dont  le  pouvoir  central  est  exercé 
par  le  makbzen  en  face  de  l'éparpillemént  des  tribus.  Les  rensei- 
gnemens  historiques  ont  été  puisés  dans  les  ouvrages  des  anna- 
listes marocains,  notamment  dans  le  Nozhel-Eihadi,  VEUardje- 
man,  et  VIstiqsa;  les  indications  relatives  à  l'organisation  et  à 
l'activité  du  makhzen,  m'ont  été  fournies  avec  beaucoup  de  com- 
plaisance par  des  personnages  autorisés. 

I 

Dans  son  fonctionnement  actuel,  le  makhzen  est  une  création 
moderne.  Toutefois^  dès  que  le  Maroc   parvint  à  dégager  son 


LES   TRANSFORMATIONS    DU   MAROC.  53 

individualité  au  milieu  du  monde  musulman»  appanirenl  les 
caractères  fondamentaux  du  gouvernement  marocain*  Après  la 
dynastie  chérilienne  primitive,  ce  fut  la  force  qui  donna  le  pou- 
voir et  en  assura  la  durée.  Une  tribu  puissante,  ou  une  secte 
fanatisée,  émergeait  brusquement,  s'imposait  à  rémiettement  des 
tribus,  installait  sa  puissance  militaire  au  centre  de  TEmpire  et 
se  maintenait  aussi  longtemps  qu'elle  réussissait  à  contenir  ses 
dissensions  intestines  ou  les  prétentions  rivales...  Le  groupe- 
ment, ainsi  favorisé,  gouvernait  par  droit  de  conquête,  frappait 
d'impôts  la  plaine  soumise,  et  se  bornait  à  envisager  Tinipéné- 
trable  montagne  conmic  pays  de  capitulation.  Ainsi  se  précisaient 
la  distinction  entre  le  bled-el-makàzen  et  le  bled-es-siba  et,  dans 
le  pays  makhzen  lui-même,  la  superposition  fie  la  fraction  pri- 
^^légiée,  fournissant  un  concours  militaire,  à  la  masse  dominée, 
payant  Timpôt,  en  signe  d'allégeance.  Un  semblable  gouverne- 
ment n'exigeait  pas  de  ressorts  compliqués  :  au  sommet,  le  caïd 
de  la  tribu  ou  le  chef  de  la  secte,  qui  devenait  Témir;  les  contri- 
bules  ou  les  affiliés  composaient  l'armée;  les  principaux  cheikhs 
ou  mokaddems  formaient  le  conseil  du  souverain. 

Avec  l'avènement  des  nouvelles  dynasties  chérifiennes,  les 
conditions  changèrent,  et  le  système  primitif  ne  se  trouva  plus 
applicable  au  régime  nouveau.  Pour  les  élever  au  pouvoir,  les 
Chorfa  n'avaient  eu  derrière  eux  ni  tribu,  ni  secte,  donc  point 
d'armée  déjà  constituée  en  vue  de  les  soutenir.  Au  début  du 
XVI*  siècle  y  c'était  la  naissante  autorité  des  zaouïas  qui  avait 
provoqué  le  mouvement  de  renaissance  islamique,  dont  les  Saa- 
diens  furent  l'émanation.  Ils  n'avaient  donc  auprès  d'eux  que 
quelques  bandes,  venues  du  Sous,  avec  lesquelles  ils  passèrent 
l'Atlas.  Pour  se  créer  des  ressources,  se  constituer  une  cour  ot 
une  armée,  les  Saadiens  furent  naturellement  amenés  à  prendre 
modèle  sur  les  Turcs,  qui  étaient  en  train  d'organiser  leur  récent 
établissement  en  Algérie,  en  appuyant  la  faible  milice  otto- 
mane par  des  colonies  militaires  indigènes,  des  tribus  makhzen, 
exemptées  d'impôts  en  échange  du  service.  Ce  fut  l'inQuence 
turque  qui  présida  à  l'organisation  saadienne.  Le  sultan  mili- 
taire Ahmed-el-Mansour  appela  des  instructeurs  turcs  et  forma 
le  gros  de  son  armée  aveô  des  corps  de  renégats,  de  Maures 
aodalous,  de  nègres  et  de  Turcs.  Cependant,  pour  donner  sa- 
tisfaction à  l'élément  arabe,  il  y  incorpora  également  les  troupes 
venues  du  Sous  et  un  groupe  de  Chéraga.  Les  tribus  bédouines 


54  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  région  d'Oudjda-Tlemcen  sont  englobées  par  les  Marocains 
sous  le  nom  de  Chéraga  (Orientaux)  ;  les  Saadiens  réunirent  ainsi 
les  gens  de  TEst,  refoulés  au  Maroc  par  la  conquête  turque.  De 
là  prirent  naissance  les  deux  premières  tribus  makhzen. 

Quand,  avec  la  seconde  moitié  du  xvn«  siècle,  les  chorfa 
Alaouites,  ont  définitivement  réussi  à  implanter  la  dynastie  ac- 
tuelle, il  se  trouve  que  Moulay  er-Rechid,  marchant  vers  la  capi- 
tale du  Nord,  rattache  à  sa  cause  plusieurs  fractions  orientales  ; 
celles-ci  viennent  fournir  aux  Chéraga  un  nouvel  appoint  et  le 
groupe  entier  est  installé  dans  la  boucle  du  Seboû,  jusqu'au  con- 
fluent de  Toued  Ouargha. C'est  là  que  les  Chéraga  ont  prospéré; 
ils  y  demeurent  encore,  la  tribu  makhzen  la  plus  rapprochée  de 
Fez.  Le  grand  Moulay-Ismaïl,  qui  régna  de  1672  à  1727,  déve- 
loppa ces  premiers  germes  du  makhzen.  Pour  créer  une  institu- 
tion purement  marocaine,  il  posa,  avec  les  Bouakhar  et  les 
Oudaïa,  les  fondemens  solides  qui  ont  maintenu  jusqu'à  ce  jour 
l'autorité  des  Chorfa  du  Tafilelt. 

Dès  le  début  de  son  règne,  un  personnage  de  sa  suite  lui  avait 
signalé  le  registre  contenant  les  effectifs  des  troupes  noires, 
formées  par  les  Saadiens.  Ainsi  fut  suggérée  à  Moulay-Ismaïl 
l'idée  d'instituer  le  corps  des  Abid  (esclaves).  Par  ses  ordres, 
14  000  nègres  furent  promptement  réunis,  et  il  en  sortit  la  tribu 
des  Bouakhar.  Leur  descendance  servit  au  recrutement  de  la  puis- 
sante armée,  grâce  à  laquelle  Moulay-Ismaïl  parvint  à  tenir  tout 
le  Maroc.  A  sa  mort,  le  registre  des  Abid  comptait  150  000  hommes. 
Or,  un  marabout  du  Djebel  ayant  envoyé  à  Moulay-Ismaïl  un 
précieux  exemplaire  du  livre  d'Abou  Abdallah-el-Bokhari,  qui  fut 
l'auteur  du  recueil  le  plus  célèbre  de  Hadith,  le  sultan  fit  cadeau 
du  livre  saint  à  ses  Abid.  Depuis  lors,  ils  furent  nommés  Abid- 
el'Bokhariy  ou  plus  simplement  Bouakhar,  c'est-à-dire  les  ser- 
viteurs du  livre  de  Bokhari,  car  l'exemplaire  envoyé  du  Djebel  est 
devenu  leur  talisman;  il  est  encore  confié  à  leur  garde  et  les 
accompagne  dans  toutes  leurs  expéditions. 

Le  corps  des  Oudaïa  dut  aux  femmes  sa  constitution  et  sa 
fortune  :  la  mère  de  Moulay-Ismaïl  appartenait  à  cette  tribu  et 
lui-même,  lors  de  son  expédition  au  Sous,  épousa  la  fille  d'un 
cheikh  M'gharfi,  Khénatsa-bent-Bekkar,  qui  devint  la  mère  de 
Moulay- Abdallah.  Les  membres  de  cette  tribu  favorisée  arri- 
vèrent du  Sahara,  par  groupes  successifs.  Il  en  vint  de  tous 
les  points  de  la  montagne  et  jusque  du  Tafilelt.  Les  gens  d'Ehl- 


r 


LES  TRANSFORMATIONS^DU  MAROC.  85 

Souss  premiers  compagnons  des  Saadiens,  se  joignirent  à  leurs 
frères  nouveaux  venus  ;  si  bien  que  Tensemble  des  Oudaïa,  avec 
ses  trois  fractions,  le  Ehl-Souss,  les  M'ghrafa  et  les  Oudaïa  pro- 
preOient  dits/ fut  établi  dans  la  plaine  du  Saïs,  dans  les  murs 
de  Fez-el-Djedid  et  dans  le  massif  montagneux  ^détaché  du 
Zerhoun,  entre  le  Sais  et  les  Béni-Hasen. 

A  peine  Moulay-Ismaïl  fut-il  mort,  qu'Abid  et  Oudaïa,  de- 
Tenus  les  deux  groupemens  les  plus  puissans  de  TEmpire,  s'ar- 
rogèrent Tautorité,  et  troublèrent  le  pays.  Les  Oudaïa  se  con- 
tentèrent de  piller  leurs  voisins  et  de  terroriser  la  ville  de  Fez; 
les  Abid  prirent  l'attitude  de  prétoriens,  distributeurs  du  pou* 
voir,  commencèrent  à  faire  et  à  défaire  les  sultans.  La  prudence 
de  Moulay-Ismaïl  avait  relégué  au  Tafilelt  le  plus  grand  nombre 
de  ses  cinquante-quatre  fils;  dans  cette  inépuisable  réserve,  les 
Bouakhar  choisirent,  à  tour  de  rôle,  des  princes  à  leur  conve- 
nance, pour  les  élever  au  trône  et  les  renvoyer  ensuite  aux  oasis 
sacrées,  après  une  éphémère  souveraineté.  L*un  d'eux,  Moulay- 
Àbdallah,  fut  plus  tenace  que  les  autres;  détrôné  six  fois  de  suite, 
il  sut  toujours  reconquérir  le  pouvoir  et,  quand  il  mourut,  il 
était  sultan.  Rattaché  par  sa  mère  aux  Oudaïa,  il  finit,  en  1745, 
par  les  intéresser  à  sa  cause  en  les  jetant,  avec  les  Chéraga, 
contre  les  Abid.  Sidi  Mobammed-ben- Abdallah,  qui  monta  sur 
le  trône  en  1757,  se  sentit  les  coudées  plus  franches.  Ce  prince 
avait  passé,  comme  khalifa  à  Marrakech,  la  dernière  année  de 
la  vie  de  son  père,  et  les  circonstances  lui  permirent  de  se  rat- 
tacher étroitement  certaines  tribus  du  Sud.  Chassé  de  Marrakech 
par  les  Rahamna,  il  trouva  appui  chez  les  Abda  et  les  Ahmar; 
avec  la  mobilité  d'esprit  coutumière  aux  tribus  marocaines,  les 
Rahamna  eux-mêmes  se  hâtèrent  de  revenir  à  Sidi  Mohammed 
et  contribuèrent  à  assurer  son  retour;  deux  petites  tribus,  origi- 
naires du  Souss,  les  Menahba  et  les  Harbil,  installées  sur  les  ver- 
sans  des  Djébilet,  à  quelques  heures  de  Marrakech,  complétèrent 
les  forces  dévouées  au  nouveau  sultan.  Dans  ces  conditions, 
Sidi  Mohammed  se  trouvait  plus  fort  vis-à-vis  des  Oudaïa  et  des 
Abid.  Il  put  sévèrement  réprimer  leur  insubordination  d'habitude, 
et  chaque  acte  répréhensible  de  leur  part  entraîna  la  déportation 
de  la  fraction  coupable.  En  1775,  les  Bouakhar  exaspérés  se 
révoltèrent  une  dernière  fois.  Vaincus  par  les  Oudaïa,  les  Abid 
se  virent  disséminés  par  tout  le  pays.  Leur  puissance  d'antan  fut 
définitivement  brisée.  Mais  on  s'aperçut  bien  vite  qu'avec  eux 


56  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

disparaissait  Tarmée  marocaine,  telle  qu'elle  était  constituée  à 
l'époque,  et  Sidi  Mohammed  reconstitua  lui-même  un  corps 
d'Abid,  qui  se  maintient  encore  à  Mékinez. 

Débarrassés  de  leurs  rivaux,  les  Oudaïa  devinrent,  à  leur 
tour,  prépondérans,  par  conséquent,  insupportables.  En  1824, 
Moulay  Abderrahman  ayant  ordonné  l'arrestation  de  leurs  caïds, 
Fez-el-Djedid  se  souleva;  le  souverain  s'enfuit  à  Mékinez,  auprès 
des  Abid,  et  il  fallut  un  siège  de  quarante  jours  pour  reprendre 
la  capitale.  Chacune  des  trois  fractions  reçut  une  destination 
spéciale  :  les  gens  d'Ehl-Sous  furent  transportés  à  Rabat,  les 
M'ghafra  dans  les  environs  de  Marrakech  ;  quant  aux  Oudaïa 
proprement  dits,  expédiés  tout  d'abord  à  Larache,  ils  furent 
ramenés  près  de  Fez,  sur  les  bords  de  l'oued  Mekkes,  où  ils 
demeurent  encore.  La  fraction  des  Oudaïa,  déportée  dans  le 
Haouz,  fut  installée,  à  peu  de  distance  de  Marrakech,  sur  le 
territoire  des  Chérarda.  Ceux-ci  sont  un  groupe  arabe,  originaire 
du  Sahara,  à.  peu  près  composé  des  mêmes  élémens,  qui  avaient 
suivi  la  fortune  des  Saadiens  et  contribué  plus  tard  à  former  le 
guich  des  Oudaïa.  Au  milieu  du  xviii*  siècle,  le  cheikh  Abou-el- 
Abbès-ech-Chéradi  devint  un  marabout  distingué.  Son  fils  exploita 
la  baraka  paternelle,  réunit  des  affiliés  et  bâtit  une  zaouïa,  qui 
groupa  autour  d'elle  toute  la  tribu  des  Chérarda.  Le  petit-fils,  Sidi 
el-Mehdi,  se  développa  à  tel  point  que  Zaouiet-ech-Chéradi, 
devenue  la  plus  importante  du  Haouz,  commença  à  inquiéter  le 
makhzen.  Une  première  expédition  envoyée  contre  elle  fut 
repoussée;  mais  une  nouvelle  tentative  donna  la  victoire  au 
makhzen,  et  la  zaouïa  finit  par  être  détruite,  Sidi  El-Mehdi  s'en- 
fuit au  Sahara,  sa  famille  fut  reléguée  à  Mékinez,  et  les  Chérarda 
se  virent  transporter  en  masse  dans  le  pays  montagneux,  situé 
entre  le  Zerhoun  et  le  Sebou,  à  la  place  des  Oudaïa,  qui  occu- 
pèrent dorénavant  leurs  territoires  du  Haouz. 

Le  déclassement  des  Oudaïa  dura  plusieurs  années;  puis  sur- 
vint la  fâcheuse  expérience  dlsly,  et  surtout  l'on  s'aperçut  que  la 
réduction  exagérée  du  nombre  des  tribus  makhzen  préparait  les 
voies  à  la  résurrection  des  Bouakhar.  Aussi  les  Oudaïa  furent-ils 
rétablis  dans  leurs  anciens  privilèges  par  Moulay-Abd-er-Rahman 
et  les  Chérarda  eux-mêmes  constitués  en  tribu  de  guich.  Enfin 
Moulay-el-rHassan  jugea  opportun  de  reconstituer,  à  Fez-el- 
Djedid,  le  guich  d'Ehl-Sous,  qu'il  composa  de  gens  du  Sous  et 
de  Filala  émigrés,  avec  un  faible  appoint  de  Djébala. 


LES   TRANSFORMATTOISS   DU  MAROC.  57 

Ainsi,  par  une  évolution  lente,  se  trouva  peu  à  peu  constitué 
le  système  actuel  du  makhzen,  pour  se  substituer,  sous  les  dy- 
nasties chérifiennes,  à  Tancienne  domination  d'une  secte  ou  d'une 
tribu.  Longtemps,  il  resta  douteux  si  quelqu'une  des  nouvelles 
tribus  makhzen  ne  parviendrait  pas  à  la  prépondérance  eu  s'im- 
posant  aux  autres  et  au  sultan  lui-même.  Il  fallut  un  siècle  et 
demi  de  luttes,  pour  dissocier  ces  tribus  trop  favorisées,  les 
opposer  entre  elle^,  réduire  leurs  prétentions  réciproques  et  les 
amener  à  leur  état  présent,  qui  les  équilibre,  en  les  groupant 
docilement  autour  du  pouvoir  central. ... 

Les  quatre  tribus  makhzen  fondamentales  sont  donc  les  Ché- 
raga,  les  Bouakhar,  les  Oudaïa  et  les  Chérarda.  Les  Chéraga,  les 
Chérarda  et  les  Oudaïa  de  Foued  Mekkes  sont  réunis  autour  de 
Fez;  le  guich  d'Ehl-Sous  occupe  Fez-el-Djedid,  les  Bouakhar 
garnissent  Mékinez;  une  fraction  des  Oudaïa  couvre  Rabat,  Enfin, 
outre  la  fraction  des  Oudaïa  installée  dans  le  Haouz,  cinq  tribus 
quasi-makhzen,  les  Rahamna,  Ahmar,  Abda,  Menahha  et  Harbil 
protègent  Marrakech;  Fez-el-Djedid,  Mékinez,  les  kasbahs  de 
Marrakech  et  de  Rabat  sont  makhzen;  il  en  est  de  même  de 
Larache  et  de  Tanger;  avec  sa  banlieue,  le  Fahs.  Ces  deux  villes 
avaient  été  reconquises,  à  la  fin  du  xvn«  siècle,  sur  les  Anglais 
et  les  Espagnols,  grâce  au  concours  de  moudjahidin^  volon- 
taires pour  la  guerre  sainte,  recrutés  dans  toute  la  région.  Quand 
ces  places  eurent  été  évacuées  par  les  infidèles,  elles  furent 
repeuplées  de  Riffains  et  de  Djébala,  et  la  population  fut  con- 
stituée en  guich. 

Il  va  sans  dire  que  les  tribus  makhzen  possèdent  une  organi- 
sation différente  de  celle  des  autres  tribus.  Ce  sont,  en  fait»  des 
colonies  militaires,  dont  tous  les  membres  sont  gens  makhzen 
et  restent,  leur  vie  entière,  à  la  disposition  du  souverain;  en 
échange  de  cette  servitude,  ils  vivent  de  la  terre  que  la  munifi- 
cence de  la  dynastie  a  attribuée  à  leurs  ancêtres,  sont  exemptés 
d'impôts,  et  ont  une  chance,  beaucoup  plus  rare  dans  les  autres 
tribus,  de  parvenir  aux  premiers  rangs  de  l'État. 

Le  gouverneur  des  villes  makhzen  est  un  pacha  de  guich, 
c'est-à-dire  un  gouverneur  militaire.  Celui  de  Mékinez  est  le 
pacha  des  Bouakhar;  celui  de  Fez-el-Djedid  commande,  en  même 
temps,  le  guich  d'Ehl-Sous.  Tandis  que  Chérarda  et  Oudaïa  sont 
répartis  entre  plusieurs  caïds,  les  Chéraga  possèdent  un  pacha 
unique.  Pour  ces  tribus  spéciales,  la  division  administrative  est 


58  REVUE  DES   DEUX  AI0NDE8. 

une  division  militaire  :  la  fraction  devient  le  raha^  qui  devrait 
fournir  un  contingent  permanent  de  500  hommes,  dont  le  caïd-er- 
raha  est,  en  môme  temps,  le  chef.  Le  caïd-er-raha  dispose  de 
cinq  caïds-el-mia,  chefs  de  cent  hommes,  qui,  à  leur  tour,  ont 
chacun  sous  leurs  ordres  quatre  mokaddems;  le  simple  soldat, 
faisant  partie  du  contingent,  porte  le  nom  de  mokhazni.  En  prin- 
cipe, tout  le  contingent  doit  être  présent  dans  la  ville  dont  il  re- 
lève, y  reçoit  la  mouna  avec  une  solde  mensuelle,  rateb. 

Ghéraga,  Oudaia  et  Chérarda  ont  naturellement  à  remplir  le 
premier  devoir  de  toute  tribu  makhzen,  qui  consiste  à  fournir  le 
guich.  Ce  contingent  est  proportionnel  au  nombre  de  rahas  que 
renferme  chaque  tribu;  il  est  recruté  parmi  les  familles  plus 
spécialement  makhzen,  qui  servent  héréditairement,  et  devrait 
toujours  être  au  complet.  En  fait,  les  obligations  militaires  des 
tribus  makhzen  se  sont  de  plus  en  plus  relâchées,  «t  il  est  rare 
que  chaque  tribu  entretienne  à  la  fois  plus  de  4  ou  500  mo* 
khaznis.  LesOudaïa  sont  répartis  entre  trois  fractions:  surToued 
Mekkes,  à  Rabat  et  dans  le  Haouz;  les  Ghéraga  en  comprennent 
cinq,  portant  les  noms  des  tribus  orientales,  dont  ils  ont  été 
formés  :  Oùled-Djamaft,  Hamyan,  Béni-Amer,  Béni-Senouss,  et 
Sejjaâ;  les  Chérarda  sept,  désignées  d'après  leur  origine  saha- 
rienne :  Ouled-Delim,  Teqena,  Chebanat,  Zerara,  etc.  Mais  la 
population  entière  de  ces  tribus  ne  fait  point  partie  du  guich; 
chaque  raha  se  borne  à  fournir  l'effectif  voulu  ;  le  reste  demeure 
libre,  sans  recevoir  aucune  solde;  il  constitue  la  réserve  du 
guich,  destinée  à  fournir  des  hommes,  en  cas  de  besoin,  si  une 
famille  militaire  venait  à  disparaître,  s'il  plaisait  au  sultan  de 
former  quelque  corps  nouveau,  —  enfin  s'il  importait  d'envoyer 
un  petit  groupe  de  gens  sûrs  pour  garder  un  point  de  l'Empire. 
Dans  ce  cas,  les  autorités  tirent  au  sort  les  familles  qui  seront 
dorénavant  appelées  au  service  immédiat  du  makhzen. 

En  revanche,  nul  n'échappe  au  service  parmi  les  Bouakhar 
ni  dans  le  guich  d'Ehl-Sous;  pris,  dès  l'origine,  en  nombre  dé- 
terminé, il  en  a  été  tenu  un  registre,  qui  est  entre  les  mains 
de  leurs  gouverneurs.  Tous,  sans  exception,  sont  à  la  disposition 
immédiate  du  makhzen,  dont  ils  reçoivent  la  mouna  et  le  rateb. 
Les  Bouakhar  sont  aujourd'hui  bien  déchus  de  leur  gloire  passée; 
mais  ils  restent  affectés,  par  privilège,  à  certains  emplois  de 
cour;  ils  envahissent  les  corporations  du  Palais  et  fournissent 
un  petit  corps  de  pages,  les  chouirdety  affectés  au  service  mUm 


LES   TRANSFORMATIONS  DU  MAROC.  59 

rieur  du  Dar-el-makhzeD.  Les  cinq  tribus  quasi-makhzen  du 
Haouz  ne  participent  pas  à  tant  de  complications,  ni,  du  reste, 
aux  faveurs  qu'elles  impliquent.  Elles  paient  la  naïba  comme  les 
autres  tribus  soumises  et  leur  administration  n'a  rien  de  parti- 
culier. Les  Abda,  Ahmar,  Rahamna,  Menahba  et  Hàrbil  se  dis- 
tinguent seulement  en  ce  que  chacune  de  ces  tribus  envoie  à 
Marrakech  un  contingent  de  mokhaznis  et  fournit,  en  outre,  à  la 
cour  un  petit  corps  de  msakhrin;  le  tout  est  accompagné  de  deux 
caïds-er-raha,  que  le  caïd  de  la  tribu  choisit  généralement  parmi 
ses  proches.  Ces  mokhaznis  et  ces  msakhrin  deviennent  du  coup 
gens  makhzen;  ils  se  distinguent  de  leurs  contribules,  en  ce  qu'ils 
6ont  exemptés  d'impôts,  et  reçoivent  lamouna  et  le  rateb. 

II 

Les  contingens  fournis  par  le  guich  forment  le  fondement 
solide  de  l'autorité  chérifienne.  Bien  que  le  mot  de  makhzen 
soit  plus  particulièrement  appliqué  au  gouvernement  impérial, 
il  est  exact  de  dire  qu'il  comprend  toute  la  collectivité  dominant 
ainsi  l'Empire,  depuis  le  simple  mokhazni  jusqu'au  sultan  lui- 
môme.  Cette  collectivité  ne  cherche  pas  à  dissimuler  l'origine 
violente,  ni  l'allure  impérieuse  de  son  autorité.  Son  chef  su- 
prême, le  sultan,  est  un  chef  de  guerre  en  même  temps  qu'un 
chérif  couronné  ;  s'il  a  été  porté  au  pouvoir  par  le  prestige  reli- 
gieux de  sa  famille  et  par  la  baraka  dont  il  est  titulaire,  c'est  la 
force  qui  doit  le  maintenir  contre  les  chorfa  rivaiix,  empressés 
à  faire  valoir  une  baraka  concurrente,  ou  contre  les  imposteurs, 
toujours  prêts  à  exploiter  la  crédulité  populaire.  C'est  accom- 
pagné de  toute  l'armée  que  le  makhzen  se  déplace  périodique- 
ment du  nord  au  sud  de  l'Empire,  entre  Féz  et  Marrakech,  sui- 
vant la  ligne  d'étapes  traditionnelle  de  Mékinez  et  de  Rabat; 
c'est  dans  le  même  appareil  guerrier  qu'il  se  dirige,  vers  les  ré- 
gions excentriques,  pour  faire  manifestation  immédiate  d'exis- 
tence sur  les  points  menacés  d'agitation.  Dans  les  capitales  im- 
périales, le  gouvernement  ne  se  mêle  pas  à  la  population;  il 
vit  à  part  dans  un  Dar-el-makhzen,  qui  forme  le  centre  de  la 
kasbah. 

Le  personnel  makhzénien  se  compose  d'un  double  élément  : 
Tan  permanent,  l'autre  temporaire.  L'élément  permanent  est, 
comme  on  Ta  vu,  formé  par  les  trbus  de  guich.  L'élément  tem- 


60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

poraire  comprend  des  individus,  venus  des  villes  ou  des  tribus, 
dont  le  makhzen  a  recherché  le  concours  et  qui  lui  sont  rattachés 
pour  la  durée  des  fonctions  à.  eux  confiées.  Ce  sont  gens  qui, 
n'étant  pas  nés  makhzen,  le  deviennent  pour  une  période  déter- 
minée de  leur  vie,  due  aux  hasards  de  leur  carrière.  Tels  sont 
les  caïds  et  les  cheikhs  des  tribus,  les  oumana  chargés  des  ser- 
vices financiers  et  les  secrétaires,  appelés,  pour  Télégancev  de 
leur  plume,  à  tenir  la  correspondance  administrative.  C'est  ainsi 
qu'aux  groupes,  privilégiés  par  la  naissance,  se  rattachent  tous 
ceux  qui  émergent  de  la  masse  marocaine,  soit  par  leur  situation 
territoriale,  soit  par  leur  richesse,  soit  par  leur  intelligence. 
En  règle  générale,  c'est  toujours  aux  plus  grands  propriétaires 
que  reviendront  les  charges  de  caïds  et  de  cheikhs;  lesnégocians 
les  plus  riches  deviendront  les  oumana;  et  l'élite  des  étudians 
de  Karaouiyin  aura  quelque  chance  d'entrer  comme  secrétaires 
au  makhzen.  Ceux  qui  réussissent  à  s'élever  de  la  masse  maro- 
caine ne  sont  donc  point  repoussés  de  parti  pris.  Mais,  en  réa- 
lité, s'il  n'y  a  pas  de  gens  en  place  dans  sa  famille,  il  est  très 
difficile  à  un  Marocain  de  parvenir  aux  honneurs,  et  chaque  gé- 
nération ne  compte  qu'une  infime  proportion  de  nouveaux  venus. 
Quoique  les  caïds  des  tribus  île  soient  pas  héréditaires,  ils  sont 
choisis  cependant  parmi  les  membres  des  deux  ou  trois  familles 
les  mieux  placées  de  la  région  ;  dans  l'armée,  les  gradés  sont  le 
plus  souvent  fils  de  gradés  d'un  rang  égal;  pour  les  services 
financiers,  les  fils  d'oumana  succèdent  naturellement  à  leurs 
pères;  et,  comine  secrétaires  au  makhzen,  on  choisit  de  préférence 
les  fils  d'anciens  secrétaires,  en  négligeant  un  peu  la  production 
annuelle  des  médersas.  Si  bien  qu'à  côté  de  la  caste  des  gens 
makhzen  par  la  naissance,  il  a  pu  se  constituer  celle  des  gens 
makhzen  par  la  fonction. 

L'organisation  d'une  armée  nationale  et  permanente  fut  le 
premier  coup  porté  au  privilège  exclusif  des  tribus  makhzen. 
Ces  tribus  fournissaient,  en  effet,  la  force  armée  des  sultans,  et 
c'était  pour  cette  raison  même  qu'on  les  avait  déclarées  makhzen. 
Comme  les  Turcs  d'Alger  avaient  promptement  cessé  d'être  une 
menace  pour  le  Maroc,  l'armée  makhzen,  sous  sa  forme  primi- 
tive, suffisait  h  son  office,  qui  consistait  à  contenir  les  tribus. 
La  conquête  française  en  Algérie,  partant,  l'apparition  d'un  danger 
extérieur,  imposa  la  recherche  d'un  nouveau  système  militaire. 
L'expérience  d'Isly  démontra  l'impuissance  de  la  vieille  armée; 


LES  TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  61 

» 

et  l'approche  des  chrétiens  permit  à  Moulay-Abd-er-Rahman  de 
faire  sentir  à  ses  peuples  la  nécessité  d'une  armée  nationale, 
dans  laquelle  seraient  incorporés,  de  façon  permanente,  les  con- 
tingens  de  toutes  les  tribus  soumises.  Dès  lors,  les  mokhaznis 
cessèrent  de  former  Tarmée  active  et  descendirent  à  leur  rôle 
actuel,  qui  en  fait  la  garnison  stable  des  villes  makhzen  et  leur 
attribue  un  service  de  gendarmerie.  Les  askar  permanens  et  les 
nouaîb  temporaires,  fournis  par  les  tribus,  devinrent  la  seule 
force  effective,  employée  dans  les  expéditions  chérifiennes. 

Malgré  ce  déclassement  militaire,  qui  lés  frappa  au  milieu  du 
xn*  siècle,  les  tribus  makhzen  parvinrent,  cependant,  jusqu'à  une 
date  très  récente,  à  maintenir  leur  influence  prépondérante  dans 
le  gouvernement  du  Maroc.  Leur  place  privilégiée,  dans  la  garde 
impériale  et  parmi  les  corporations  du  Palais,  continuait  à  leur 
réserver  l'accès  du  souverain,  dont  ils  dominaient  les  conseils;  ef , 
jusqu'à  la  mort  de  Moulay-el-Hassan,  qui  s'appliqua  strictement 
à  maintenir  les  traditions  de  sa  dynastie,  les  principaux  person- 
nages makhzen  étaient,  en  règle  générale,  issus  des  tribus 
de  guich.  Le  goût  de  réformes  qui,  depuis  trois  ans,  s'est  emparé 
de  Moulay-abd-el-Aziz,  son  mépris  pour  les  usages  reçus,  ont  été 
le  dernier  coup  porté  à  ce  qui  restait  de  l'antique  prépondérance 
des  tribus  makhzen  ;  après  avbir  été  privées  de  l'avantage  exclusif 
de  donner  des  soldats  au  sultan,  elles  sont  en  train  de  perdre  le 
privilège  qu'elles  conservaient  encore  de  fournir  les  principaux 
membres  du  gouvernement.  A  l'heure  actuelle,  les  secrétaires  et 
les  oumana  envahissent  le  makhzen,  au  point  que  les  gens  issus 
des  tribus  de  guich  n'y  sont  plus  que  l'exception.  A  vrai  dire, 
cette  transformation  est  née  des  circonstances,  autant  que  dé  la 
fantaisie  du  prince;  elle  .résulte  de  la  complication  des  affaires 
administratives,  de  l'importance  croissante  des  questions  écono- 
miques, pour  lesquelles  ne  suffisait  plus  le  bénéfice  de  la  nais- 
sance et  qui  exigeaient  des  spécialistes.  Si  bien  que  la  réunion 
des  fonctionnaires  formant,  en  réalité,  le  cabinet  marocain,  se 
compose  aujourd'hui  de  trois,  secrétaires,  de  quatre  oumana  et 
de  deux  mokhaznis  seulement. 

Cette  poussée  de  secrétaires  et  d'oumana,  parvenant  au  pou- 
voir pour  s'y  substituer  aux  mokhaznis,  introduit  au  makhzen 
un  esprit  nouveau.  Auparavant  l'autorité  revenait  à  des  person- 
nages, à  la  fois  militaires  et  campagnards,  élevés,  avec  leurs  «  con- 
tribules,  »  au-dessus  de  la  masse  arabe  ou  arabisée  de  la  plaine 


62  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

• 

mais  aussi  bédouins  que  les  gens  des  tribus  non  privilégiées, 
d'une  culture  restreinte,  et  disposés  à  envisager  la  force  comme 
la  ressource  principale  de  TÉtat.  C'était  un  gouvernement  mili- 
tariste, où  dominait  Tinfluence  d'une  sorte  de  noblesse  rurale. 
Avec  les  secrétaires,  qui  sont  des  savans,  et  les  oumana,  qui  sont 
des  négocians,  s'ouvre  le  régime  des  plus  instruits  et  des  plus 
riches;  et  le  Maroc  voit  poindre  l'aurore  d'un  gouvernement 
d'intellectuels.  Or  la  plupart  de  ces  secrétaires  et  la  totalité  de 
ces  oumana  appartiennent  à  la  population  maure,  dont  le  centre 
principal  est  Fez  et  qui  essaime  également  à  Rabat,  Salé  et 
Tétouan  ;  ce  sont  gens  raffinés  et  cultivés,  jouissant  de  la  civili- 
sation des  villes  citadines,  hadhariya^  et,  affectant  un  mépris 
profond  à  l'égard  des  bédouins  de  la  campagne  ;  ils  se  considèrent 
volontiers  comme  d'une  essence  supérieure  et  forment  entre  eux 
une  oligarchie  bourgeoise  assez  analogue  à  celle  qui  s'était  con- 
stituée, au  moyen  âge,  dans  les  grandes  cités  commerçantes  de 
l'Europe.  Ces  secrétaires  et  ces  oumana  doivent  à  leur  origine 
des  goûts  paisibles  ;  ils  sont  mieux  préparés  au  maniement  des 
affaires  et  portés  à  considérer  la  politique  comme  un  moyen  plus 
efficace  que  la  guerre.  Avec  eux  pénètre  au  makhzen  la  haute 
bourgeoisie  des  villes  maures,  ce  qui  assure  la  prépondérance 
de  Fez.  • 

III 

Autour  du  sultan,  se  groupent  les  deux  services  du  makhzen, 
le  service  de  cour  et  le  service  d'État.  Le  siège  de  ces  services 
est'le  Dar-el-makhzen,  qui  sert  de  résidence  au  souverain.  Celui 
de  Fez  est  situé  en  plein  milieu  de  Fez-el-Djedid  ;  et  ses  murs 
élevés  forment  une  masse  rectangulaire  au  centre  de  la  ville 
makhzen.  Conformément  à  la  division  des  services  qu'il  abrite, 
il  comprend  deux  parties  distinctes,  réunies  par  un  simple  pas- 
sage, qui  fait  communiquer  le  palais  du  sultan  avec  celui  du 
gouvernement.  Chacune  des  deux  enceintes  a  son  entrée  propre. 

L'organisation  de  la  cour  marocaine  est  fort  compliquée,  et 
son  personnel  se  trouve  réparti  entre  un  certain  nombre  de  cor- 
porations, hanta,  dont  les  unes  sont  affectées  aux  services  inté- 
rieurs, les  autres  aux  services  extérieurs  du  palais.  La  corpo- 
ration la  plus  rapprochée  du  souverain  est  celle  des  fraXguia^  ou 
gens  de  la  tente,  qui,  en  campagne,  sont  chargés  de  Vafrag  ché- 


LES   TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  63 

rifien  et,  dans  les  villes,  veillent  aux  portes  de  l'habitation  im- 
périale. Ce  sont  les  gardes  du  corps  ;  ils  sont  nombreux,  plus  de 
cinq  cents,  recrutés  parmi  les  Bouakhar  et  relevant  d'un  caïd-er- 
raha,  choisi  dans  la  tribu. 

Le  chambellan  —  hagib  —  est  le  chef  des  quatre  corporations, 
préposées  au  service  intérieur  du  palais,  à  savoir  les  moualin- 
el-oudhou,  les  moualin-etlaïy  les  moualin-el-frach  et  les  moualin- 
essejada.  Les  deux  premières  de  ces  corporations  sont  composées 
d'esclaves  nègres  de  choix.  Les  moualin-el-oudhou —  gens  des 
ablutions  —  sont  les  huissiers  du  cabinet  impérial  :  il  en  existe 
une  cinquantaine,  sous  les  ordres  d'un  khalifa  désigné  par  le 
hagib,  et  il  était  d'usage  que  le  hagib  lui-même  fût  choisi  parmi 
eux.  Ce  hagib  était  donc  l'esclave  de  confiance,  le  favori  du 
maître,  qui  l'élevait  à  son  intimité,  et,  en  signe  de  dépendance, 
il  devait  toujours  rester  pieds  nus  devant  le  souverain.  Les  moua- 
lin-ettaT,  gens  du  thé,  sont  également  des  esclaves  nègres,  une 
dizaine  environ,  dirigés  par  un  khalifa  du  hagib;  ils  préparent, 
dans  une  pièce  à  eux  réservée,  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  le 
thé  impérial.  Quelques-uns,  qui  sont  les  moualin-el-ma^  gens  de 
l'eau ,  doivent  se  procurer  et  distiller  l'eau  puisée  à  des  sources 
désignées;  ils  remettent  l'eau  ou  le  thé  requis  aux  négresses 
affectées  aux  appartemens  privés  du  monarque. 

Le»  raoualin-el-frach,  gens  du  lit,  au  nombre  d'une  vingtaine, 
appartiennent  à  des  familles  choisies  parmi  les  tribus  makhzen, 
et  auxquelles  cet  office  revient  héréditairement.  Ils  sont  préposés 
à  l'arrangement  du  bureau  ou  de  la  tente  du  sultan  ;  quand 
celui-ci  se  rend  le  vendredi  à  la  mosquée,  ils  lui  portent  son 
tapis  de  prière.  Il  est  d'usage  que  le  hagib  fasse,  de  droit,  partie 
de  cette  corporation  et  en  devienne  le  chef. 

Les  moualin-essejada,  gens  de  la  natte,  sont  les  gentils- 
hommes de  la  chambre,  recrutés  en  général  parmi  les  chorfa  de 
la  dynastie  régnante  ou  les  caïds  en  disponibilité.  A  tour  de  rôle, 
chacun  d'eux  a  son  jour  de  service  ;  ils  sont  porteurs  de  la  natte 
de  prière,  qu'ils  étendent  à  terre,  aux  heures  rituelles  et  selon 
la  direction  voulue,  dans  la  pièce  où  se  trouve  le  sultan.  A  cette 
corporation,  se  rattache  le  petit  groupe  des  moqqetin,  muezzins 
chargés  de  calculer  et  d'annoncer  les  heures  de  prière. 

Tandis  que  le  hagib,  avec  ces  quatre  corporations,  assure  le  ser- 
vice intérieur  du  palais,  la  direction  des  services  extérieurs  relève 
du  Caîd-el-méchouar.  Ce  grand  dignitaire  peut  appartenir  à  une 


64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tribu  quelconque,  le  plus  souvent  à  celle  des  Bouakhar  ;  mais  il 
est  choisi  parmi  les  officiers  du  corps  des  msakhrin,  qui  for- 
ment la  garde  impériale.  La'  première  corporation,  relevant  du 
Caïd-el-Méchouar,  est  la  hanta  des  moualin-erroua  y  gens  de 
Técurie,  esclaves  nègres,  affectés  aux  écuries  impériales.  Ces 
écuries  renferment  un  grand  nombre  de  chevaux  et  de  mules.  Il 
y  en  a  toujours  deux  ou  trois  cents,  réunis  à  la  disposition  du 
souverain,  et  sur  lesquels  sont  prélevés  les  cadeaux  de  chevaux, 
coutumiers  au  Maroc.  Pour  le  dressage,  ces  chevaux  sont  confiés 
au  petit  groupe  des  écuyers,  siésa^  au  nombre  d'une  dizaine  et 
indifféremment  choisis  dans  toutes  les  tribus  makhzen. 

Deux  corps  de  cavalerie,  les  mchaouris  et  les  msakhrin^  sont 
organisés  pour  le  service  du  palais.  Les  premiers,  qui  sont  en- 
viron cinq  cents,  sont  recrutés  dans  toutes  les  tribus  et  placés 
sous  les  ordres  du  caïd-el-méchouar  ;  ib  font  métier  d'estafettes, 
attendant,  au  Dar-el-makbzen,  les  ordres  souverains.  Les  msakhrin 
sont  trois  mille  et  forment  la  garde  impériale.  Gommé  tels,  ils 
ne  se  séparent  point  du  sultan;  en  campagne,  ils  placent  leurs 
tentes  autour  du  campement  chérifien,  et,  en  cas  de  péril,  as- 
surent la  sécurité  du  mattre.  Chaque  tribu  makhzen  ou  quasi- 
makhzen,  y  compris  les  guichs  de  Tanger  et  de  Larache,  doit 
fournir  son  contingent  de  msakhrin,  avec  un  caîd-er-raha  pour 
le  commander;  le  corps  entier  a  pour  chefs  directs  la  réunion  de 
ces  caïds-er-raha  et  relève  du  seul  ministre  de  la  guerre. 

Ce  sont  ces  cavaliers  d'élite,  alignés  derrière  leurs  étendards, 
qui  donnent  si  grand  air  aux  apparitions  chérifiennes.  A  côté 
d'eux,  dans  les  grandes  occasions,  apparaissent  les  titulaires  de 
certaines  charges  de  cour  ;  les  moualin-el-mekhala  (gens  du  fu- 
sil), les  motialin-essekin  (gens  du  sabre),  les  moualin-el-frada 
(gens  du  pistolet),  les  mo'oalwreUmahaffa  (gens  de  la  litière); 
qui,  recrutés  le  plus  souvent  parmi  les  fils  de  caïds  ou  les  caïds 
en  disponibilité,  forment,  sous  la  direction  du  caïd  el-méchouar, 
l'escorte  immédiate  du  souverain.  Il  en  est  de  même  du  mouM- 
meddol  qui  porte  le  parasol  aux  côtés  du  sultan,  et  des  nizar- 
ffuia,  qui  le  précèdent  avec  leurs  lances;  ces  dernières  fonctions 
sont  considérées  comme  héréditaires  dans  quelques  familles 
makhzen.  Les  gens,  qui  marchent  au-devant  du  sultan,  en  agi- 
tant des  mousselines  pour  chasser  les  mouches,  sont  des  esclaves 
nègrçs,  pris  dans  le  hanta  des  moualin-erroua. 

Les   fonctionnaires  civils  affectés  au  service  d'Élat  se  réu- 


LES  TRANSFORMATIONS   DU   MAROC.  65 

nissent  chaque  matin,  pour  installer  la  makhzénia  dans  la  partie 
du  Dar-el-makhzen,  qui  leur  est  spécialement  réservée.  Une 
fois  faite  la  prière  de  l'aube,  vizirs  et  secrétaires  s'acheminent 
sur  leurs  mules  vers  le  Dar-el-makhzen  :  leurs  montures  sali>- 
gnent  dans  le  méchouar,  tandis  qu'eux-mêmes,  franchissant  la 
porte  principale  et  les  passages  d'accès,  pénètrent  dans  une  grande 
cour,  qui  est  le  centre  de  la  makhzénia.  La  disposition  en  est 
uniforme,  car  le  gouvernement  de  l'empire  doit  toujours  se  re- 
trouver dans  un  local  identique,  soit  dans  une  cour  oblongue, 
sur  les  côtés  de  laquelle  s'ouvrent,  précédées  d'une  colonnade, 
uue  série  de  chambres,  qui  sont  les  beniqas  des  ministres.  Tout 
au  fond,  au  premier  étage  et  prenant  jour  sur  un  balcon,  la 
Koubbet-en'Nasr  (pavillon  de  la  Victoire),  qui  renferme  le  cabinet 
de  travail  du  souverain  et  où  il  accède  directement  du  Palais  par 
un  corridor  intérieur.  Cette  cour  unique  réunit  tous  les  dépar- 
temens  ministériels,  où  aboutissent  les  afifaîres  du  Maroc  entier. 

Jusqu'à  ui^e  date  récente,  il  suffisait,  pour  manier  cet  appa- 
reil politique,  d'un  vizir  et  de  quelques  secrétaires;  ils  étaient 
sept  en  tout,  sous  le  règne  de  Moulay-abd-er-Rahman  ;  mais, 
dans  ces  derniers  temps,  les  questions  se  sont  compliquées,  la 
makhzénia  s'est  développée  outre  mesure,  et  elle  comporte  dé- 
sormais un  véritable  ministère,  avec  un  personnel  de  quelque 
quatre-vingts  secrétaires.  Les  principaux  ministres  sont  mainte- 
nant appelés  vizirs  par  courtoisie;  en  fait,  le  seul  d entre  eux 
qui  ait  droit  à  ce  titre  est  le  grand  vizir,  l'ouztr,  le  ministre  de 
rintérieur.  En  principe,  ce  personnage  est  le  véritable  chef  du 
gouvernement,  l'homme  d'État  auquel  incombe  le  soin  redou- 
table de  maintenir  les  divisions  des  tribus,  afin  d'assurer  la  su- 
prématie du  makhzen.  L'ouzir  devient,  de  ce  fait,  le  grand  maître 
de  toute  Fadministration  marocaine. 

A  côté  des  fonctions  prépondérantes  de  louzir,  les  autres 
ministres  ne  pouvaient  plus  être,  dans  le  passé,  que  d'assez 
minces  personnages.  La  politique  extérieure  revient  à  Votizir-el- 
bahr  (le  ministre  de  la  mer).  C'est  lui  qui  assure  les  rapports 
du  Maroc  avec  les  Puissances.  Comme  le  corps  diplomatique  ré- 
side à  Tanger,  fort  loin  du  makhzen,  le  contact  s'établit  par 
l'intermédiaire  d'un  naià-es-suUan,  installé  dans  cette  ville  et  qui 
devient,  pour  la  circonstance,  le  khalifa  du  ministre  des  Affaires 
étrangères.  Vallef  (le  payeur)  remplit  les  fonctions  de  ministre 
de  la  Guerre;  il  n'était  primitivement  que  l'intendant,  chargé  de 
TOMB  zxi.  —  1904.  5 


66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  solde  et  de  Pentretien  des  troupes;  il  s'est  peu  à  peu  substitué 
au  sultan  pour  devenir  le  chef  réel  de  l'armée.  Vamin-el- 
oumana  est  le  chef  du  corps  desoumana,  choisis  parmi  les  familles 
de  négocians  enrichis,  à  qui  sont  confiées,  dans  tout  le  pays,  les 
fonctions  d'ordre  économique  ;  car  on  a  jugé  qu'ils  auraient,  à  la 
fois,  plus  d'expérience  pour  les  remplir  et  une  fortune  suffisante 
pour  garantir  la  sincérité  de  leur  gestion.  L'amin-el-oumana  tient 
en  mains  tout  le  service  financier  et  se  trouve  être  le  ministre  des 
Finances.  Auprès  de  l'amin-el-oumana  figurent  trois  hauts  fonc- 
tionnaires, dont  les  beniqas  distinctes  relèvent  du  département 
des  Finances;  l'un,  Vamin-ed'dekhel,  l'amin  des  rentrées,  perçoit 
les  revenus,  et  les  verse  au  Trésor;  le  second,  Vamin-ech-chkaray 
l'amin  des  dépenses,  puise  dans  le  même  Trésor  afin  de  régler  les 
dettes  du  makhzen;  le  dernier,  Vamin-el-fisab ,  l'amin  des 
comptes,  contrôle  la  comptabilité  transmise  au  makhzen  par  les 
oumana,  en  fonctions  dans  tout  lempire,  et  fait  office  de  Cour 
des  comptes.  L'ouzir,  l'ouzir-el-bahr,  l'allef  et  l'amin-el-oumana 
sont  les  quatre  principaux  vizirs,  dont  l'influence  domine  les 
conseils  du  gouvernement.  Il  existe  cependant  un  autre  fonc- 
tionnaire, doté  d'une  beniqa  spéciale  et  qui  peut  être  considéré 
comme  le  ministre  de  la  Justice  ;  c'est  Vouzir-ech-chikayaty  le  mi- 
nistre des  Réclamations...  Toutes  réclamations,  adressées  au 
makhzen  par  les  caïds  ou  les  tribus,  aboutissent  à  ce  personnage, 
qui  les  répartit  entre  les  juridictions  compétentes.  Les  plaignans, 
qui  encombrent  le  Dar-el-makhzen,  aux  heures  de  makhzénia, 
ont  accès  auprès  de  ce  ministre,  créé  tout  exprès  pour  entendre 
leurs  doléances. 

Bien  que  la  fonction  de  hagib,  en  tant  que  chef  des  services 
intérieurs  du  palais,  soit  une  charge  de  Cour  plutôt  qu'une 
charge  d'État,  le  chambellan  n'en  dispose  pas  moins,  lui  aussi/ 
d'une  beniqa,  dans  laquelle  il  procède  à  l'ordonnancement  des 
dépenses  de  la  Cour.  Il  devient,  à  ce  titre,  ministre  de  la  Maison 
impériale.  Le  caïd-el-méchouar,  chef  des  services  extérieurs  de  la 
Cour,  ne  possède  point  de  beniqa  propre;  il  est  néanmoins  consi- 
déré comme  un  des  grands  fonctionnaires  du  makhzen  ;  dans  les 
solennités,  il  remplit  l'office  de  maître  des  cérémonies;  c'est  lui 
qui  remet  en  mains  propres  la  correspondance  adressée  au  sou- 
verain et  introduit  auprès  de  lui  les  caïds,  ayant  obtenu  la  fa- 
veur d'une  audience  ;  c'est  également  lui  qui  se  charge  de  les 
arrêter,  quand  ils  ont  encouru  la  diagràce  chérifienne. 


LES  TRANSFORMATIONS   DU  M-AROG.  67 

Chacune  des  neuf  beniqas  qui  s'ouvrent  sur  la  cour  inté- 
rieure du  Dar-el-makhzen,  représente  donc  un  département 
ministériel  ;  ce  sont  de  grandes  pièces,  complètement  nues,  avec 
des  nattes  et  des  tapis  étendus  sur  le  sol.  Vizirs  et  secrétaires  y 
arrivent  un  feutre  plié  sous  le  bras  et  s'accroupissent  à  la  place 
accoutumée;  le  ministre  a,  devant  lui,  un  petit  bureau,  conte- 
nant un  encrier,  des  plumes  et  du  papier;  les*  secrétaires,  moins 
{avorisés,  doivent  tirer  tout  le  nécessaire  de  leur  propre  chkara. 
n  n'y  a  point  de  tables,  et  tout  le  monde  écrit  sur  sa  main;  le 
seul  gros  meuble  de  la  beniqa  est  un  casier,  consacré  aux  ar- 
chives, où  le  secrétaire  archiviste  empile  les  registres  destinés  à 
la  copie  des  minutes  et  des  lettres  reçues,  qui  sont  groupées  par 
dossiers,  enveloppées  dans  des  étoffes  à  ramages.  Le  vizir  se  place 
au  fond  et  au  milieu  de  la  pièce  ;  les  secrétaires  s'alignent  à  sa 
droite  et  à  sa  gauche,  selon  une  stricte  hiérarchie,  qui  détermine 
leur  avancement  de  gaucho  à  droite,  au  fur  et  à  mesure  des  va- 
cance ;  les  deux  premiers  secrétaires,  de  droite  et  de  gauche, 
sont  les  fonctionnaires  les  plus  importans  du  département.  Dans 
la  beniqa  du  grand  vizir,  ce  sont  les  deux  directeurs  du  Midi  et 
du  Nord,  celui  de  droite  traitant  les  affaires  du  Haouz,  celui  de 
gauche  celles  du  Gharb  ;  les  autres  secrétaires  ne  s'occupent  pas 
d'affaires  déterminées  :  on  les  emploie,  selon  leurs  aptitudes,  à 
tel  ou  tel  compartiment  de  la  littérature  administrative.  Ainsi 
s'accomplit  la  correspondance  officielle  de  la  beniqa,  qui  contient 
des  ordres  à  exécuter  et  doit  être  soumise  à  la  signature  impé- 
riale; la  correspondance  particulière,  dans  laquelle  le  ministre 
fournit  aux  caïds  des  renseignemens  ou  des  indications,  est 
confiée  à  trois  ou  quatre  secrétaires,  qui  s'accroupissent  au-de- 
vant du  grand  homme  et  sont  appelés  les  secrétaires  d'en  face, 
en  réalité  le  cabinet  du  vizir. 

Selon  son  importance,  chaque  beniqa  dispose  d'un  nombre 
plus  ou  moins  grand  de  secrétaires.  Le  grand  vizir  est  le  plus 
eatouré  ;  car  sa  correspondance  est  abondante  ;  il  doit  constam- 
ment envoyer  en  mission  des  agens  de  sa  confiance,  pour  toutes 
les  affaires  délicates  à  régler  dans  les  provinces.  Son  personnel 
ne  contient  pas  moins  d'une  trentaine  d'employés  ;  la  beniqa  de 
Tamin-el-oumana  est  aussi  très  peuplée  ;  Tallef  a  une  dizaine  de 
secrétaires,  le  ministre  des  Affaires  étrangères  un  personnel  un 
peu  moindre.  Chaque  ministre  a  droit  de  proposition  dans  sa  be- 
niqa propre  et  choisit  son  monde  avec  l'agrément  du  sultan.  Il 


68  REVITE  DES   DEUX   MONDES. 

est  libre  de  prendre  son  bien  où  il  le  trouve,  dans  les  villes  ou 
dans  les  tribus,  parmi  les  tolba  les  plus  renommés  de  Karaouiyin 
ou  parmi  les  jeunes  gens  qui  se  sont  distingués,  comme  secré- 
taires, auprès  de  quelque  gouverneur  ;  en  fait,  les  vizirs  ont  une 
tendance  très  prononcée  à  préférer  les  candidats  dont  les  pères 
étaient  déjà  au  service.  De  plus,  la  plupart  des  secrétaires  sont 
gens  de  Fez,  plus  rarement  de  Marrakech,  de  Rabat  ou  de  Té- 
touan.  Â  peine  les  tribus  fournissent-elles,  de-ci,de-là,  quelque 
individualité  favorisée,  tel  le  deuxième  secrétaire  actuel  du  grand 
vizir.  Si  el-Ârbi-el-Has'snaoui,  qui  est  des  Béni-Hasen. 

IV 

La  tradition  veut  que  le  hagib  soit  le  premier  arrivé  au  Dar- 
el-makbzen  pour  faire  avec  le  souverain  la  prière  matinale.  Dès 
que  le  sultan  a  pris  place  dans  la  Koubbet-en-Nasr,  pour  vaquer 
aux  affaires  de  l'État,  les  moualin-el-oudhou  s'alignent  en  face 
de  lui,  prêts  à  obéir  aux  indications  du  maître,  et  un  fraïgui  s'en 
va,  dans  chaque  beniqa,  aviser  de  la  présence  chérifienne  ;  car  il 
n'est  pas  permis  aux  vizirs  de  solliciter  audience,  et  ils  doivent 
attendre  l'appel  impérial.  Si  le  sultan  veut  s'entretenir  avec  un 
de  ses  ministres,  il  se  borne  à  prononcer  le  nom  de  celui  d'entre 
eux  qu'il  désire  voir;  un  moul-el-oudhou  s'empresse  pour  le 
ramener  au  plus  vite.  Le  vizir  traite  de  ses  affaires  avec  le  sou- 
verain, répond  à  ses  questions  et  lui  soumet  les  lettres  rédigées 
dans  sa  beniqa.  Le  sultan  relit  exactement  la  correspondance, 
et,  pour  indiquer  son  assentiment,  marque  au  crayon  un  trait 
arrondi,  à  l'extrémité  de  la  dernière  ligne  de  chaque  lettre.  Dès 
lors,  la  missive  peut  être  revêtue  par  le  hagib  du  cachet  impé 
ri  al  et  expédiée  à  son  adresse. 

Naguère,  le  fonctionnement  de  la  makhzénia  était  soumis  aux 
règles  les  plus  strictes.  Moulay-el-Hassan  avait  le  sentiment  de 
l'autorité  ;  il  s'intéressait  aux  affaires,  prétendait  les  diriger  lui- 
même  et  contrôler  l'activité  de  ses  vizirs.  Chacun  d'eux  devait 
rester  à  sa  place,  sans  pouvoir  empiéter  sur  le  domaine  du  voi- 
sin; le  grand  vizir  était  le  premier  ministre  effectif,  et  il  était 
rare  que  la  place  n'en  fût  pas  occupée  par  celui  dont  la  voix  était 
prépondérante  dans  les  conseils  de  l'État.  Moulay-el-Hassan 
avait  des  amis,  mais  point  de  favoris.  Les  heures  de  service 
étaient  nettement  établies  au  I)ar-cl-makhzcn  ;  vizirs  et  secré- 


LES   TnANSFORMÂTiONS    DU    MAROC.  69 

taires  devaient  y  rester  de  six  à  dix  heures  du  malin  et  de  trois 
heures  au  magbreb;  ils  ne  chômaient  que  les  jeudis,  la  matinée 
da  vendredi  et  lors  des  trois  grandes  fêtes  religieuses.  Chaque 
jour,  sans  exception,  tous  les  ministres  étaient  appelés  par  le 
sultan,  selon  un  roulement  régulier.  Sous  ce  régime,  le  makhzcu 
était  très  fort,  car  le  sultan  concentrait  réellement  entre  ses 
mains  toutes  les  forces  de  l'État  ;  un  vizir  n  avait  à  s'occuper  que 
de  ce  qui  concernait  sa  beniqa  propre,  et  il  en  était  responsable 
vis-à-vis  du  maître.  Pour\ni  que  celui-ci  fût  satisfait  de  ses  ser- 
vices, le  vizir  était  libre  de  se  payer  à  son  gré  sur  le  dos  de 
ses  administrés  et  de  suppléer  ainsi  à  la  pénurie  de  ses  appoin- 
temens. 

L'avènement  aux  affaires  de  Moulay-abd-el-Aziz  a  bouleversé 
ces  vieilles  habitudes  de  gouvernement  autoritaire  et  patriar- 
cal, et  l'on  vit  poindre  brusquement,  dans  le  vieil  édifice  du 
makhzen,  certains  germes  de  gouvernement  constitutionnel. 
Le  nouveau  régime  établit  un  projet  de  réformes  fiscales,  qui 
proposait  d'un  seul  coup  l'abolition  de  tous  les  privilèges,  — 
négligeant  le  fondement  historique  du  makhzen,  dont  Texistenco 
même  est  liée  au  maintien  de  groupes  privilégiés.  Sous  l'empii-o 
de  ces  influences  novatrices,  la  conception  d'une  responsabilité 
collective,  d'une  sorte  de  conseil  des  ministres,  se  fit  jour  au  sein 
du  gouvernement  marocain  ;  désormais,  à  la  fui  de  la  maklizéuia, 
les  vizirs  se  réunissent  dans  la  beniqa  du  grand  vizir,  pour  y 
tenir  le  medjlis  ou  kourlih  ;  chacun  d'eux  y  apporte  les  affaires 
importantes  de  son  département  et  les  soumet  à  la  décision  do 
tous.  Enfin,  les  fonctionnaires  se  virent  atti*ibuer  des  appointe- 
mens  fixes  et  se  lièrent,  en  échange,  par  les  sermens  les  plus 
solennels,  garans  de  leur  future  intégrité. 

Par  malheur,  le  jeune  souverain,  qui  inaugurait  ainsi  au 
makhzen  le  règne  de  la  vertu,  n'avait  lui-mômc  aucun  goût  pour 
les  affaires.  Timide  et  nonchalant,  il  ne  fait  plus  à  la  Koubbct- 
en-Nasr  que  de  courtes  apparitions,  et  la  makhzéiiia  tout  entière 
s'est  docilement  conformée  aux  allures  du  maître:  vizirs  et  secré- 
taires se  sont  attribué  un  supplément  de  congé  Iicbdomadaire: 
le  vendredi  est  devenu  jour  de  complet  chômage  au  uiùine  titre 
que  le  jeudi.  Les  heures  de  service  ont  été  écourtées  :  on  ne  re- 
monte plus  au  Dar-el-makhzen  pendant  l'après-midi^  en  revanche, 
on  prolonge  le  travail  du  matin  jusqu'à  complet  achèvement  de 
la  besogne  journalière,  et  les  vizirs  restent  chez  eux  à  la  disposi- 


70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tion  du  sultan,  qui,  en  cas  d'affaires  urgentes  ou  d'incidens 
imprévus,  les  convoque  à  une  heure  quelconque  du  jour  ou  de 
la  nuit. 

L^er  et  impulsif,  Moulay-abd-el-Aziz  dédaigna  la  société  per- 
mise de  son  hagib  pour  s'entourer  de  favoris,  participant  à  «es 
distractions  européennes.  L'un  d'eux.  Si  el-Mehdi-el-Menehbi, 
fut  introduit  parmi  les  vizirs,  comme  ministre  de  la  Guerre  ;  et 
sa  situation  même  auprès  du  sultan  lui  valut  dans  les  conseils 
du  gouvernement  une  prépondérante  influence.  Désormais,  il 
n'est  plus  tenu  compte  du  roulement  traditionnel  selon  lequel 
tous  les  ministres  étaient  journellement  appelés  auprès  du  souve- 
rain :  certains  demeurent  constamment  aux  côtés  du  prince  et  se 
trouvent  mieux  en  mesure  de  faire  prévaloir  leurs  avis  ;  d'autres 
ne  reçoivent  que  des  convocations  intermittentes.  Le  grand  vizir 
a  perdu  sa  situation  prédominante,  et,  peu  à  peu,  tous  les  fils  du 
gouvernement  se  sont  rattachés  entre  les  mains  du  favori.  Les 
vizirs  écartés  ont  pris  des  allures  boudeuses,  et,  au  lieu  de  se 
cantonner  daps  leur  département  spécial,  ils  recherchent,  dans 
l'ensemble  des  affaires  du  makhzen,  selon  que  leur  intérêt  les  y 
pousse,  le  moyen  de  saisir  la  faveur  souveraine...  Sous  le  règne 
de  Moulay-el-Hassan  et  la  régence  de  Ba-Ahmed,  il  y  avait  donc 
un  makhzen  très  fort,  makhzen  d'employés,  appelés  à  servir  une 
politique  dont  le  sultan,  puis  le  grand  vizir,  étaient  les  direc- 
teurs effectifs;  avec  Moulay-abd-el-Aziz,  s'est  formé  un  makhzen 
très  faible,  makhzen  de  politiciens,  intriguant  les  uns  contre  les 
autres. 

Les  intrigues  présentes  du  makhzen  sont  fort  délicates,  et 
exigent  d'infinis  détours  :  il  n'y  a  guère  de  chef  d'État  qui,  par 
sa  nature  même,  soit  plus  difficile  à  manier,  pour  ses  ministres^ 
que  le  sultan  du  Maroc.  Si  celui-ci  ne  peut  se  targuer  d'un  pou- 
voir absolu  dans  ses  États,  il  le  possède  du  moins  dans  son 
makhzen.  Les  événemens  actuels  ont  abondamment  démontré 
qu'au  cas  où  les  allures  chérifiennes  viennent  à  froisser  le  sen- 
timent public,  il  suffit  aux  tribus  d'y  répondre  par  une  agitation 
généralisée,  développant  dans  tout  le  pays  une  force  d'inertie 
latente,  interrompant  du  coup  la  marche  du  gouvernement.  En 
revanche,  le  personnel  makzénien  parait  désarmé  à  l'égard  du 
souverain.  Les  croy€uices  religieuses,  spéciales  au  Maghreb,  ne 
lui  permettent  point,  comme  dans  le  reste  de  l'Islam,  de  suppri- 
mer par  la  violence  le  chérif  couronné  ;  d'autre  part,  l'incerti- 


LES  TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  71 

tude  quant  aux  intentions  des  successeurs  possibles  et  la  crainte 
de  tomber  de  mal  en  pire  sont  faites  pour  écarter,  chez  les  prin- 
cipaux vizirs,  toute  idée  de  déposition. 

Dans  ces  conditions,  l'autocratie  souveraine  ne  connaît  pas 
de  limites  au  sein  du  makhzen,  et  les  vizirs,  qui  représentent 
la  classe  des  privilégiés,  sont  fort  empêchés  de  parler  nettement 
à  un  homme  dont  le  moindre  mécontentement  pourrait  en- 
traîner leur  ruine.  Pendant  deux  ans,  ils  ont  laissé  le  champ 
libre  à  Moulay-abd-el-Aziz  et  à  ses  favoris,  les  encourageant  par 
leur  silence,  et  se  bornant  dans  la  mesure  du  possible  à  limiter 
Texcès  du  mal.  Jamais  ils  ne  se  risqueraient  à  heurter  de  front 
l'impulsivité  du  prince,  soit  par  un  avis  trop  péremptoire,  soit 
même  par  une  information  trop  brusquement  présentée.  Il  leur 
convient  mieux  de  prendre  leur  sujet  par  la  douceur  ;  et  il  leur 
fallut  de  longs  mois  avant  de  l'initier  aux  dangereuses  réalités 
de  la  présente  agitation.  Prudemment  ils  attendirent  le  moment 
propice,  avant  de  saper  l'influence  des  favoris,  et  faire  écarter  du 
Dar-el-makhzen  les  aventuriers  européens  qui  s'y  multipliaient. 
Ce  fut  une  œuvre  de  patience,  effectuée  petit  à  petit,  par  des  al*- 
lusions  sans  cesse  renaissantes,  en  entourant  le  sultan  des  objur- 
gations de  chorfa  et  d'oulémas,  qui  n'avaient  rien  à  craindre  de 
sa  colère,  en  lui  soumettant  des  traductions  d'articles  opportuns^ 
publiés  dans  les^  journaux  d'Europe,  et  en  s'abritant  derrière  le 
langage  des  agens  étrangers  en  mission  auprès  du  makhzen. 

Les  principales  beniqas  se  trouvent,  à  l'heure  actuelle, 
occupées  par  les  personnages  suivans  : 

Grand  vizir  :' Si  Feddoul-Gharnit. 

Ministre  des  Affaires  étrangères  :  Si  Âbdelkérim-ben-Sliman« 

Ministre  de  la  Guerre  :  Si  el-Mehdi-el-Menehbi. 

Ministre  des  Finances  :  Cheikh  Tazi. 

Amin  des  Recettes  :  El  Hadj-el-Mehdi-Lahlo. 

Amin  des  Comptes  :  El  Hadj-Mohammed-Benounna. 

Amin  des  Dépenses  et  chambellan  :  Si  Ahmed-er-Reqina. 

Ministre  des  Réclamations  :  Si  el-Mehdi-Gharnit. 

Caîd-el-médhouar  :  Si  Driss-ben-Yaïch. 

La  composition  de  ce  cabinet  marocain  est  typique  du  nou- 
veau makhzen  ;  elle  fait  bien  ressortir  la  place  respective  prise 
par  les  divers  élémens  qui  participent  au  gouvernement  du 
Maroc,  et  le  rôle  prépondérant  joué  par  l'hérédité  dans  la  dési- 
g9ation   aux  plus  hautes  fonctions  de  l'État.  Parmi  ces  neuf 


72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grands  dignitaires ,  Tallef  et  le  caïd-el-méchouar  sont  seuls  issus 
de  tribus  makhzen  ;  Si  el-Mehdi  est  venu  des  Menahba,  Tune  des 
tribus  quasi-makhzen  du  Haouz,  Si  Driss-ben-Yaïch  des  Boua- 
khar.  Il  est,  en  effet,  naturel  que  le  soin  de  l'armée  reste  confié 
à  un  membre  de  la  caste  militaire,  et,  pour  Toffice  de  maKredes 
cérémonies,  il  a  été  de  tradition  constante,  à  la  Cour  chérifienne, 
de  considérer  un  nègre  bokhari  comme  particulièrement  déco- 
ratif. Le  grand  vizir,  le  ministre  des  Affaires  étrangles  et* celui 
des  Réclamations  sortent  des  secrétaires  du  makhzen  ;  ils  occupent 
les  trois  beniqas  exigeant  plus  particulièrement  des  lettrés  ou 
des  savans.  Les  quatre  départemens  financiers  reviennent,  comme 
de  juste,  à  des  oumana.  Parmi  eux,  Tamin-ed-dekhel,  Si  Ahmed- 
er-Reqina,  est  un  amin  de  Tétouan;  il  remplit,  en  même  temps, 
les  fonctions  de  hagib,  par  une  dérogation  aux  anciens  usages, 
qui  réservaient  le  poste  de  chambellan  aux  esclaves  nègres  du 
Palais. 

Parmi  les  détenteurs  actuels  des  diverses  beniqas,  il  n'en 
est  aucun  qui  puisse  être  considéré  comme  arrivé  par  ses  seules 
forces  aux  premiers  rangs  du  makhzen  :  tous  appartiennent  à 
des  familles  parvenues  depuis  plus  ou  moins  longtemps  aux 
honneurs  ou  à  la  fortune,  et  leur  carrière  à  tous  s'est  déve- 
loppée, dès  le  début,  dans  l'entourage  des  grands.  Si  FeddouU 
Gharnit  est  né  à  Fez,  d'une  vieille  famille  maure,  originaire 
de  Grenade,  émigrée  d'Espagne  au  xvu*  siècle,  lors  du  der- 
nier exode  de  sa  race.  Son  père  fut  vizir  sous  Moulay-abd-er- 
Rahman;  élevé  avec  MouIay-el-Hassan  à  la  cour  de  Sidi  Moham- 
med, il  s'établit  une  intimité  d'enfance  entre  Si  Feddoul  et  le 
futur  sultan.  Sous  le  règne  de  Moulay-el-Hassan,  Si  Feddoul 
devint  ministre  des  Affaires  étrangères;  écarté  des  affaires  par 
Ba-Ahmed,  il  y  est,  revenu  depuis  deux  ans,  comme  grand  vizir. 
Si  Abdelkérim-ben-Sliman  est  également  issu  de  Maures  do 
Grenade;  le  goût  des  négresses,  si  fréquent  au  Maroc,  a  intro- 
duit dans  sa  famille  une  forte  proportion  de  sang  noir.  Son  père 
était  mohtaseb  de  Fez,  son  frère  aîné  secrétaire  au  makhzen;  ce 
dernier  fut  assez  influent  pour  introduire  Si  Abdelkérim  auprès 
de  Ba-Ahmed.  Le  tout-puissant  vizir  s'intéressa  au  jeune  mulâtre, 
dont  il  fit  son  secrétaire  d'en  face,  en  le  prenant  pour  intermé- 
diaire auprès  des  missions  étrangères  de  passage  à  la  Cour.  Si 
Abdelkérim  était,  en  même  temps,  chargé  de  donner  quelques 
leçons  à  Moulay-abd-el-Aziz;  après  la  mort  de  Ba-Ahmed,  il  se 


LES   TRANSFORMATIONS   DU   MAROC.  73 

trouva  naturellement  appelé  à  recueillir,  dans  sa  succession,  le 
ministère  des  Affaires  étrangères.  Les  Ouled-Ettazi  sont  répartis 
entre  Fez  et  Rabat;  le  père  de  Cheikh  Tazi  était  un  gros  négo- 
ciant de  Fez,  quifutamin  des  douanes;  son  frère  Si  Tahar  devint 
unin-ech-chkara;  un  de  ses  parens,  Si  Âbdesselam,  de  Rabat, 
ministre  des  Finances.  Tandis  que  ses  proches  pénétraient  ainsi 
dans  Içs  beniqas  du  makhzen.  Cheikh  Tazi  s'installait  à  Man- 
chester, pour  le  commerce  des  cotonnades  ;  il  revint  au  Maroc^ 
comme  administrateur  des  douanes  à  Saffi;  Ba-Âhmed  l'appela  à 
la  Cour,  en  qualité  d'amin-ech-chkara  ;  lors  du  remaniement  qui 
suivit  la  mort  du  régent,  il  fut  nommé  ministre  des  Finances. 
Le  père  de  Si  Driss-ben-Yaïch  était  déjà  caïd-el-méchouar;  lui- 
même,  avant  d'obtenir  cette  charge,  avait  été  gouverneur  d'Oudjda 
et  de  Tétouan.  Le  ministre  des  Réclamations,  Si  el-Mehdi-Ghai- 
nit,  personnage  assez  effacé,  doit  sa  beniqa  à  l'influence  de  son 
frère,  le  grand  vizir.  De  tous,  le  seul  qui  puisse,  jusqu'à  un  cer- 
tain point,  passer  pour  un  parvenu,  est  Si  el-Mehdi-el-Menehbi  ; 
pourtant,  son  père  et  son  frère  furent  caïds  de  la  modeste  tribu 
des  Menahba;  il  le  devint,  à  son  tour,  après  avoir  servi  dans 
les  corporations  intérieures  du  Palais;  en  fait,  c'était  le  mo- 
khazni  de  confiance  de  Ba-Ahmed;  il  vivait  dans  la  maison  du 
régent,  il  se  trouva  le  premier  à  porter  au  sultan  la  nouvelle  de 
sa  mort;  un  coup  de  fortune  saisit  alors  le  jeime  mokhazni  pour 
l'installer  dans  la  beniqa  de  lallef  et  en  faire  le  principal  favori 
du  mattre. 

Les  bouleversemens  du  makhzen,  provoqués  par  la  poussée 
impétueuse  de  MouIay-abd-el-Aziz  et  de  ses  favoris,  la  faculté 
laissée  aux  vizirs  de  devenir  les  inspirateurs  et  non  plus  seule- 
ment les  instrumens  de  la  politique  chérifienne,  ont  relégué  au 
second  plan  la  personnalité,  jadis  prépondérante,  du  grand  vizir, 
en  attribuant  les  premiers  rôles  aux  ministres  de  la  Guerre  et  des 
Affaires  étrangères,  Si  el-Mehdi-cl-Menehbi  et  Si  Abdelkérim- 
ben-Sliman. 

Si  Feddoul  n'était  point  homme  à  afflrmer  son  personnage 
dans  le  chaos  d'idées  et  d'incidens  qui  ont  marqué  les  dernières 
années.  C'est  un  petit  vieillard  septuagénaire,  déjà  paralysé  d'un 
côté,  vieilli  dans  les  menues  intrigues  du  makhzen,  plein  de 
finesse,  de  scepticisme  et  d'esprit.  Il  avait  obtenu  la  plus  haute 
charge  de  l'État,  grâce  à  l'influence  de  Si  el-Mehdi-el-Menehbi, 
qui  voulait  se  débarrasser  des  remontrances  de  son  prédécesseur 


74  REVUE  DEft  DEUX  MONDES. 

et  mettre  en  sa  place  un  homme  assez  effacé  et  discret  pour  ne 
point  contrecarrer  auprès  du  maître  l'action  du  favori.  Si  Fed- 
doul  se  plia  sans  résistance  à  ce  rôle  peu  flatteur  ;  il  ne  se 
manifeste  de  temps  à  autre  que  par  des  critiques  timides  et 
désabusées.  Néanmoins,  à  le  fréquenter,  on  ne  saurait  mécon- 
naître le  charme  réel  de  sa  personne  :  sa  figure  est  fine,  enca- 
drée d'une  barbe  blanche  très  soignée;  ses  vétemens  sont  faits 
de  tissus  délicats  et  d'une  extrême  blancheur  ;  la  rezza  démesurée, 
que  lui  permet  sa  grandeur,  est  enroulée  avec  minutie;  il  est 
de  ces  vieillards  menus  et  raffinés,  qui  se  répandent  en  anec- 
dotes sur  le  passé  avec  d'autant  plus  d'abondance  qu'ils  con- 
naissent l'agrément  de  leur  esprit.  Bien  qu'il  n'ait  jamais  quitté 
son  pays,  il  soupçonne  assez  de  l'Europe  pour  savoir  présenter 
les  choses  marocaines  sous  l'angle  qui  convient  à  ses  visiteurs 
étrangers.  Si  Feddoul  appartient  à  cette  école  d'hommes  d'État^ 
charmans,  cultivés,  indifférens  et  résignés,  qui  se  produisent 
spontanément,  à  l'heure  de  la  décomposition  des  États  musul- 
mans, et  dont  notre  génération  a  connu  les  derniers  débris,  à 
Constantinople  ou  au  Caire. 

Il  fallait  des  esprits  plus  jeunes,  des  caractères  mieux  trempés 
pour  s'emparer  de  la  direction  du  makhzen,  au  moment  où  la 
pénétration  européenne  se  présentait  à  lui  avec  une  vigueur  inac- 
coutumée et  trouvait  un  allié  inattendu  en  Moulay-abd-el-Âziz. 
L'accident  de  l'occupation  du  Touat  par  les  troupes  françaises 
paraît  avoir  déterminé  l'inévitable^  crise.  Nous  avons  été  portés 
à  voir,  dans  ce  développement  nécessaire  de  la  politique  algé- 
rienne, un  acte  naturel,  n'affectant  en  aucune  façon  l'intégrité 
marocaine,  puisque  les  oasis  se  trouvaient  placées  à  l'extrémité 
du  bled-es-siba,  et  que  les  caïd». du  makhzen  n'y  exerçaient  pas 
la  moindre  autorité  de  fait.  Ce  sont  là  raisons  politiques,  qui 
n'ont  guère  de  valeur  au  Maghreb.  La  possession  du  Touat  im- 
portait, en  effet,  très  peu  à  l'équilibre  matériel  de  l'Empire;  mais 
on  vit,  dans  notre  action,  une  agression  contre  une  terre  d'Islam, 
une  atteinte  portée  au  patrimoine  des  musulmsms  et  la  menace 
d'un  prochain  avenir.  Il  n'en  fallait  pas  davantage  pour  boule- 
verser la  conscience  marocaine,  l'inciter  à  la  guerre  sainte,  et 
tendre,  à  Vextrêmc,  le  lien  fragile  unissant  les  tribus  à  un  sultan 
qui  se  montrait  impuissant  à  défendre  contre  les  infidèles  les 
intérêts  religieux  du  pays,  par  conséquent  à  remplir  la  tâche 
traditionnelle  des  dynasties  chérifiennes.  L'ébranlement  fut  si 


LES  TRANSFORMATIONS   DU   MAROC.  75 

profond  et  les  gens  du  makhzen  eurent  un  tel  sentiment  de  Taf- 
faiblissement  de  TÉtat  qu'ils  furent  unanimes  à  concevoir  la 
nécessité  d'un  nouveau  système  et  l'urgence  de  réformes  indispen- 
sables, aptes  à  rétablir  la  situation  compromise.  Afin  de  recher- 
cher des  conseils  et  des  moyens  d'action,  Si  el-Mehdi-el-Menehbi 
et  Si  Âbdelkérim-ben-Sliman  furent,  en  juin  1901,  envoyés 
comme  ambassadeurs  à  Londres  et  à  Paris:  depuis  lors,  la  car- 
rière politique  de  ces  deux  vizirs  fut  déterminée  par  les  consé- 
quences de  leur  voyage. 

Sî  el-Mehdi  n'a  que  trente-trois  ans;  il  n'avait  pas  encore 
atteint  la  trentaine  qu'il  s'était  déjà  élevé  aux  premiers  rangs  de 
rÉtat.  Chef  de  l'armée  par  ses  fonctions  d'allef,  chef  réel  de 
l'administration ,^grâce  à  la  faveur  du  sultan,  entouré  de  cliens  et 
de  flatteurs,  disposant  de  la  richesse  et  de  la  puissance,  fastueux 
dans  ses  allures.  Si  el-Mehdi  n'avait  connu  que  les  ^ourires  de  la 
fortune.  Confiant  dans  sa  jeunesse  et  dans  son  étoile,  il  n'était 
point  disposé  à  prévoir  les  obstacles  ;  si  bien  que  le  jeime  sultan 
et  le  jeune  favori  étaient  également  préparés  à  écouter  les  sug- 
gestions les  plus  hardies.  D'autre  part,  la  médiocre  origine  et  la 
croissance  rapide  de  Si  el-Mehdi  avaient  causé  quelque  scandale 
dans  le  personnel  makhzénien,  qui  le  traitait  en  parvenu,  et  il 
devait  être  agréable  à  un  tel  homme,  dégagé  de  toute  tradition 
de  famille,  de  faire  prévaloir  un  plan  de  réformes,  propre  à  ré- 
duire l'orgueil  de  la  caste  privilégiée.  A  Londres,  Si  el-Mehdi  fut 
entretenu  dans  des  théories  séduisantes,  qui  envisageaient  la 
cohésion  de  l'Empire  par  l'accroissement  du  makhzen,  l'appel  de 
l'intelligence  et  du  capital  européens,  en  un  mot  la  formation 
d'un  État  musulman,  unifié  sous  l'égide  internationale,  comme 
barrière  infranchissable  aux  ambitions  françaises.  De  retour  au 
Maroc,  l'allef  se  mit  au  travail,  avec  le  con^cours  empressé  de  son 
maître;  la  fête  européenne  battit  son  plein  au  Dar-el-makhzen, 
on  s'y  entoura  d'aventuriers  étrangers,  on  parla  d'emprunts  et  de 
chemins  de  fer.  Avec  une  inconcevable  légèreté,  Si  el-Mehdi  se 
fit  le  metteur  en  scène  de  toute  cette  fantasmagorie  :  il  était 
aimable,  cherchait  à  plaire,  on  se  sentait  volontiers  attiré  par 
cet  Arabe,  assez  gr^pd.  dç  taille,  ïnai?»  chéjtif  et  malingre,  aux 
allures  souples  et  «m.peu-féaiiaiiies^.doat  la  jeunesse  se  laissait 
accabler  par  les  amertumes  de  l'absolu  pouvoir.  Il  publiait  son 
goût  des  choses  de  TEurope,  disait  les  inoubliables  souvenirs 
que  lui  avait  laissés  son  unique  voyage  et  son  regret  de  ne  con- 


76  REA'UB  DES   DEUX  MONDES. 

naître  ni  le  français  ni  l'anglais.  Sa  table  était  bien  servie  :  sa 
maison,  quoiqu'un  peu  trop  neuve  et  un  peu  trop  riche,  formait 
un  merveilleux  ensemble  de  céramiques  multicolores,  de  plâtres 
fouillés  et  de  boiseries  peintes.  Mais  le  Maroc  était  peu  propice 
à  celle  ivTesse  d'innovations...  Si  Ton  avait  peu  agi,  on  avait 
beaucoup  parlé,  et  le  bruit  fit  apparaître  Bou-Hamara  dans  les 
montagnes  berbères.  Rappelé  à  la  réalité  et  à  ses  fonctions 
austères  de  ministre  de  la  Guerre,  Si  el-Mehdi  paya  bravement 
de  sa  personne;  il  fit  preuve  de  courage  et  d'énergie,  entraîna  sa 
mahalla  récalcitrante  à  travers  le  Djebel  ;  mais  sa  chance  pre- 
mière Tavait  abandonné;  sa  fortune  s'enli/a  avec  l'insuccès  pro- 
longé (1). 

Si  Abdolkérim-ben-Sliman  a  dépassé  la  cinquantaine,  si  bien 
que  son  âge,  son  passé  et  ses  traditions  le  préservaient  des  aven- 
tures. Le  résultat  de  son  ambassade  à  Paris  fut  la  conclusion  du 
protocole  du  20  juillet  1901,  augmenté  par  les  accords  complé- 
mentaires des  20  avril  et  7  mai  1902,  qui  fixèrent  définitivement 
la  frontière  entre  l'Algérie  et  le  Maroc,  afin  d'y  prévenir  toute 
cause  future  de  conflit:  Topinion  française  y  vit,  à  juste  titre,  un 
premier  essai  de  coopération  franco-marocaine  et  l'inauguration 
d'une  politique  nouvelle  de  pénétration  pacifique  au  Maroc. 
De  son  côté.  Si  Abdelkérim  espérait  sans  doute  avoir  constitué 
un  tampon  efficdce,  à  la  faveur  duquel  le  Maroc  pourrait  se  dé- 
fendre contre  la  rapide  transformation  européenne,  préconisée 
par  la  diplomatie  anglaise  et  procéder,  par  ses  seules  forces  et 
selon  ses  propres  traditions,  aux  réformes  nécessaires.  Si  Abdel- 
kérim a  rapporté  de  sou  voyage  une  sympathie  réelle  pour  notre 
pays  et  nos  idées.  11  prétend  môme  que  son  court  séjour  en  France 
l'a  imprégné  des  principes  de  la  Révolution,  autant  qu'ils  étaient 
compatibles  avec  sou  double  caractère  de  Marocain  et  de  musul- 
man. L'idée  d'égalité  aurait  fait  de  lui  le  plus  ardent  propagateur 
du  Tertib,  qui  cherchait  à  unifier  le  Maroc  par  l'abolition  de  privi- 
lèges séculaires;  et,  malgré  son  goût  conservateur,  il  a  toujours 


(!)  Quand,  à.  la  un  iroctobre,  le  makhzen,  arrêté,  depuis  plusieurs  mois,  de- 
vant la  montugne  des  TsouJ,  dut  reprendre  piteusement  la  route  de  Fez,  ce  fut, 
parmi  les  vizirs,  un  lolle  d'indignation  contre  Si  el-Medhi,  rendu  responsable  de 
tous  les  embarras  de  l'État.  Le  sultan  lui-même  parut  abandonner  son  favori,  qui, 
découragé,  sollicita i'autorisation  d'entreprendre  le  pèlerinage  de  La  Mecque.  Si  el- 
Mehdi  a  quitté  Tanger  dans  la  seconde  quinzaine  de  décembre,  traversant  toute  la 
Méditerranée  pour  se  rendre  aux  villes  saintes  de  l'Arabie.  On  assure  qu'il  vient 
d'être  rappelé  au  Maroc  par  ordre  chérifien. 


LES   TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  77 

été  le  premier  à  appuyer  les  petites  mesures  humanitaires  que 
1  on  suggérait  parfois  à  MouIay-abd-el-Aziz. 

Si  Abdelkérim  est  un  mulâtre,  assez  foncé  de  couleur;  sa 
barbe  commence  à  grisonner,  les  traits  un  peu  épais  de  son 
visage  restent  jeunes  et  il  n'a  pas  encore  pris  d'embonpoint.  Son 
accueil  est  aimable  et  souriant,  ses  vètemens  soignés  sans  re- 
cherche d'élégance;  sa  maison  est  grande,  sans  excès  d'orue- 
mens  ;  il  donne  l'impression  d'un  homme  sérieux  et  utile,  en- 
têté dans  ses  vues,  retgrs  dans  la  discussion,  mais  loyal  en 
affaires  et  plein  du  sentiment  de  sa  responsabilité.  Son  langage 
est  rempli  d'expressions  religieuses,  et  il  termine  volontiers  ses 
discours  par  la  formule  de  résignation  à  la  volonté  divine  :  tt  U 
n'y  a  de  force  et  de  puissance  qu'en  Dieu  !  »  Il  est  si  strict  dans 
ses  pratiques  qu'il  n'hésite  pas  à  quitter  ses  hôtes  pour  faire 
exactement  sa  prière  aux  heures  prescrites;  il  s'entoure  volon- 
tiers de  chorfa  et  d'oulémas;  et,  dans  l'intérieur  de  sa  maison, 
sont  appendus  aux  murs,  par  dévotion  particulière,  ces  longs 
cierges  de  cire  brune,  que  les  musulmsuis  ont  coutume  de  dé- 
poser sur  le  tombeau  des  marabouts.  Relégué  au  second  plan^ 
critiqué  dans  son  œuvre  sur  la  frontière  algérienne.  Si  Abdel- 
kérim dut  ronger  son  frein,  en  assistant  sans  mot  dire  au 
triomphe  de  Si  el-Mehdi-el-Menehbi  età  l'éclosion  d'une  politique 
qu'il  considérait  comme  désastreuse  pour  le  makhzen.  L'appari* 
tion  de  Bou-Hamara  permit  au  ministre  des  Affaires  étrangères 
de  rentrer  en  scène,  et  les  progrès  de  l'agitateur  donnèrent  plus 
d'autorité  à  ses  conseils  (1). 


Bien  que  Si  el-Mehdi  ait  paru  travailler  dans  l'intérêt  anglais 
et  Si  Abdelkérim  dans  celui  de  la  France,  il  faut  se  garder  de 

(l)  L'éloignement  de  Si  el-Mehdi-el-Menehbi  marqua  le  triomphe  de  Si  Abdel- 
kérim, qni  en  profita  pour  introduire  au  makhzen  deux  de  ses  plus  fldéles  amis. 
Si  Mohammed-el-Guebbas  fut  rappelé  d'Alger,  où  il  était  installé  comme  commis- 
saire marocain  pour  l'exécution  des  accords,  et  devint  minisire  de  Ja  Gut^rre  : 
el-Hadj-Mohammed-el-Moqri  entra  dans  la  beniqa  de  l'amin  des  dépcn>iPâ>  rendue 
▼acaatepar  l'absence  prolongée  de  Si  Ahmed-er-Reqina,  envoyé 'à  Oudidn,  Mai^  le 
triomphe  de  Si  Abdelkérim  fut  de  courte  durée.  —  Débarrassé  de  la  meoace  jnvmé- 
diatc  de  Bou-Hamara,  le  sultan  revint  rapidement  à  ses  habitudes  antérieures  ;  il 
rappela  à  Fez  toute  la  bande  européenne,  prit  pour  favori  el-Hadj-Ouiar-et-Tft)ti. 
dont  le  frère  Cheikh  Taxi,  ministre  des  Fmances,  fui  en  mesure  de  saisu^  Ja  ilire^-- 
tion  du  makhzen. 


78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toute  illusion  sur  leurs  sentimens  intimes  à  Tégard  de  TEurope. 
Bons  musulmans,  purs  Marocains,  ils  sont,  avant  tout,  retenus 
par  le  lien  solide  qui  réunit  entre  eux  les  personnages  makhzen. 
C'est,  en  effet,  chose  curieuse  combien  forte  est  l'empreinte 
makhzen  chez  ceux  qui  se  rattachent,  de  près  ou  de  loin,  au  gou- 
vernement du  Maroc.  Pour  mieux  s'imposer  au  pays  dont  il 
est  issu,  le  personnel  makhzénien  a  adopté  des  usages,  des 
façons  de  penser,  des  préjugés,  des  attitudes,  des  traditions,  une 
politique,  un  vêtement,  jusqu'à  un  style,  qui  doivent  le  différen- 
cier du  commun  et  mieux  marquer  sa  séparation  d'avec  la  masse 
gouvernée.  Il  en  résulte  que  la  classe  privilégiée  est  la  seule  dis- 
ciplinée au  milieu  de  l'anarchie  marocaine  ;  elle  acquiert,  de  ce 
chef,  une  cohésion  qui  assure  son  autorité. 

L'existence  même  que  doivent  mener  la  plupart  des  gens 
makhzen  les  déracine,  les  coupe  de  tout  contact  avec  leur  tribu 
ou  leur  ville  d'origine,  pour  les  rattacher  exclusivement  à  l'insti- 
tution dont  ils  dépendent.  Le  gros  du  makhzen,  formé  de  la  Cour, 
du  gouvernement  et  de  l'armée,  est  concentré  autour  du  sultan 
et  devient  nomade  comme  lui  ;  —  la  vie  se  passe  sous  la  tente, 
ou  bien,  par  intervalles  inégaux,  dans  une  des  villes  impériales  ; 
d'où  mobilité  constante,  sans  attaches  nulle  part.  L'horizon  se  ré- 
trécît, et  les  gens  makhzen  n'ont  plus  d'yeux  que  pour  cette 
collectivité  puissante,  maltresse  de  leur  situation  et  de  leur  for- 
tune. L'indolence  et  la  résignation  facilitent  cet  abandon  des 
individus  :  ils  sont  déchargés  de  toute  préoccupation  d'entretien, 
du  soin  de  se  loger  et  de  se  nourrir,  maintenus  sous  l'impres- 
sion qu'ils  appartiennent  corps  et  âme  au  makhzen  et  qu'ils  ne 
sauraient  échapper  à  son  formidable  pouvoir.  C'est  un  engrenage 
irrésistible,  dans  lequel,  dès  le  début  de  sa  carrière,  est  saisie 
la  jeunesse  makhzen;  elle  n'a  chance  de  développement  que 
par  le  patronage  de  quelqu'un  des  grands  ;  si  bien  que  son  prin- 
cipal effort  tend  à  pénétrer,  puis  à  plaire  dans  la  beniqa  ou 
devant  la  porte  d'un  personnage  influent.  A  peu  près  débarrassé 
de  tout  souci  matériel,  l'individu  makhzen  peut  contempler,  sans 
excès  d'envie,  le  faste  des  puissans,  installés  dans  les  plus  belles 
maisons  des  villes  impériales;  il  se  console,  en  pensant  que  ces 
splendeurs  sont  précaires  et  que  le  caprice  du  maître  pèse  égàle- 
/nent  sur  les  grands  et  sur  les  petits. 

L'avidité  du  makhzen  prépare  sournoisement  la  ruine  de  ceux 
des  caïds  et  des  oumana,  considérés  comme  trop  puissans  ou  trop 


LES  TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  79 

riches.  La  disgrâce  chérifienne  entraîne  l'arrestation  des  plus 
illustres,  leur  déportation  à  Larache,  Rabat,  Mogador,  surtout 
à  Tétouan,  la  conflscation  des  biens,  la  dispersion  de  la  famille, 
la  mise  en  vente  des  esclaves.  L'un  des  Djamaï  est  enfermé, 
depuis  dix  ans,  dans  la  prison  de  Tétouan;  le  prédécesseur  du 
grand  vizir  actuel,  El-Hadj-Mokhtar,  relégué  à  Mékinez;  il  est 
gratifié  d'une  petite  pension  et  vit  de  ses  leçons  dans  une  mosquée 
de  la  ville.  Si  el-Abbès-ben-Daoud,  qui  fut  gouverneur  de  Mar- 
rakech, se  traîne  péniblement  derrière  le  makbzen  pour  solliciter 
un  retour  en  grâce.  A  l'heure  de  la  mort,  ceux-là  mêmes  qui 
ont  réussi,  leur  vie  durant,  à  se  maintenir  aux  premiers  rangs 
de  l'État,  ne  sauraient  échapper  aux  rigueurs  du  régime  maKhzé- 
nien  ;  leurs  biens  sont  séquestrés  et  l'arbitraire  souverain  désigna 
la  part  de  succession  abandonnée  à  leurs  enfans.  Il  y  a^  à  fëz 
et  à  Marrakech,  plusieurs  magnifiques  jardins  qui  sont  délaisèéè 
et  des  palais  qui  menacent  ruine  ;  c'est  la  dépouille  des  morts  ou 
des  disgraciés,  de  Ba-Ahmed,  des  Djamaï,  de  Ben-Daoud,  qui, 
devenue  la  proie  du  makbzen,  témoigne,  par  son  délabrement, 
du  néant  des  grandeurs  marocaines. 

Malgré  l'âpreté  d'un  tel  système,  les  gens  qui  en  font  partie, 
ressentent  une  extrême  fierté  d'appartenir  au  makbzen  ;  ils  se 
savent  les  membres  d'un  corps  privilégié,  et  la  conscience  d'un 
tel  avantage  leur  fait  oublier  leur  misère.  Il  en  résulte  un  état 
d'esprit  spécial  qui  caractérise  le  monde  makbzen.  Associés  au 
pouvoir,  ils  se  considèrent  volontiers  comme  l'élite  sociale  du 
pays.  La  supériorité  de  leur  institution  les  pénètre  à  tel  point 
(ju'ils  ne  sauraient  douter  de  sa  toute-puissance  ;  les  événemens 
actuels  ont  révélé  une  classe  gouvernementale,  qui  ne  voulait 
jamais  perdre  confiance  en  elle-même  et  dont  l'optimisme  irré- 
ductible était  à  l'épreuve  des  plus  graves  échecs.  Pénétrés  d'une 
idée  commune,  tous  les  gens  makbzen  sont  prêts  à  juger  les 
choses  sous  le  même  jour,  et  il  s'établit  parmi  eux  une  incroyable 
discipline  d'opinion.  De  la  makhzénia  journalière  se  dégage  une 
opinion  makbzen,  une  façon  de  présenter  les  nouvelles  et  d'en 
envisager  les  conséquences,  qui  tend  à  s'imposer  à  l'opinion  du 
pays. 

Il  existe  un  costume  makhzen,  avec  un  caftan  aux  larges 
manches  et  une  farad jia^  c'est-à-dire  une  chemise  de  linge  fin,  se 
boutonnant  jusqu'au  cou,  au  travers  de  laquelle  transparait  le 
drap  du   caftan.  Naguère,  les  gens  makhzen  s'abstenaient  de 


80  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

raser,  au-dessus  des  oreilles,' deux  grosses  touffes  de  cheveux, 
qui  leur  donnaient  le  plus  féroce  aspect;  cet  usage  est  mainte- 
nant abandonné  au  vulgaire  des  mokhaznis. 

Les  règles  de  la  vie  religieuse  permettent  ég-alement  aux 
gens  makhzen  de  se  singulariser;  et  ils  ne  peuvent  pas  appartenir 
aux  mêmes  confréries  que  le  commun  des  mortels.  Suivant 
l'exemple  de  Ba-Ahmed,  qui  jugeait  utile  à  sa  politique  de  con- 
cilier les  influences  sahariennes,  la  plupart  se  sont  affiliés  &  la 
confrérie  du  Chérif  Ma-el-Â\'nin,  établi  à  Chenguit,  entre  le  Draa 
et  la  Seguiet-el-Hamra.  On  dit  Moulay-abd-el-Aziz  lui-même  affilié 
à  cette  confrérie,  qui,  en  dehors  du  makhzen,  compte  fort  peu 
d'adeptes  au  Nord  de  T Atlas. 

A  part  les  vizirs,  qui  disposent  de  belles  maisons  et  que 
leur  situation  oblige  à  un  certain  train  d'existence,  le  personnel 
înakhzénien,  sous  l'influence  des  déménagemens  multiples  que 
nécessitent  les  déplacemens  de  la  cour,  est  contraint  de  mener 
Une  vie  très  simple.  Il  y  a  plus  de  luxe  et  de  raffinement  dans 
la  société  maure  que  du  côté  makhzen.  D'autre  part,  les  tribus 
privilégiées  ayant  été  le  point  de  départ  de  l'institution  gouver- 
nementale, les  coutumes  bédouines  ont  prévalu  au  sein  du 
makhzen  ;  les  femmes  makhzen  se  coiffent  du  foulard,  et  non 
point  du  hantouz  des  femmes  de  Fez;  on  use,  dans  ce  milieu,  non 
point  du  pur  arabe  des  villes  hadhariya,  mais  d'un  dialecte  cam- 
pagnard, qui  fait  la  joie  des  Maures,  toujours  enclins  à  l'oppo- 
sition et  prompts  à  mettre  en  parallèle  leur  propre  culture  avec 
la  grossièreté  du  makhzen. 

Si  le  langage  usité  au  makhzen  est  d'une  pureté  contestable, 
le  style  employé  pour  la  correspondance  administrative  est  d'une 
extrême  correction,  et  inspiré  de  l'arabe  le  plus  littéraire.  Même 
à  l'époque  où  la  plupart  des  fonctionnaires  sortaient  des  tribus 
makhzen,  on  avait  soin  de  choisir  un  lettré  pour  grand  vizir; 
plus  récemment,  l'introduction  de  l'élément  maure  a  assuré  le 
recrutement  d'un  personnel  de  secrétaires,  d'une  culture  délicate 
et  raffinée.  Il  s'est  ainsi  formé  un  style  makhzen,  d'une  allure 
légèrement  condescendante,  comme  il  convient  à  une  aussi  ma- 
jestueuse institution,  avec  des  tournures  particulières,  des  formes 
de  discussion  et  même  un  vocabulaire  spécial,  qui,  à  défaut  de 
mots  arabes  appropriés,  fait  de  larges  emprunts  à  la  langue 
espagnole. 

Ce  n'est  pas  seulement  la  correspondance  qui  est  soumise, 


r 


LES  TRANSFORarrnOlCS  pu  «AROC.  81 

dans  le  makhzen,  à  des  règles  très  strictes.  Il  n'y  a  pas  un  détail 
de  la  vie  qui  échappe  à  la  qaïda;  et  ce  protocole,  dont  la  moindre 
violation  fait  scandale,  contribue  pour  beaucoup  à  maintenir 
la  sévère  discipline  du  personnel  makbzénicn,  en  donnant  à 
ses  principaux  membres  une  réelle   apparence  d'autorité,  au 
regard  des  Marocains  aussi  bien  que  des  étrangers.  Les  rapports 
entre  gens  makbzen  sont  soumis  à  de  minutieux  usages.  Chacun 
sait  d'avance  quelles  visites  il  doit  rendre,  quelles  invitations, 
gnels  cadeaux  il  doit  faire  ou  recevoir,  quelles  félicitations  il 
doit  apporter  pour  les  fêtes  de  famille,  circoncisions,  ou  mariages, 
({uelles  formules  de  politesse  ou  quelles  courtoisies  il  doit  em- 
ployer dans  son  langage  et  dans  ses  lettres.  En  abordant  les 
grands  de  ce  monde,  on  observe  la  façon  dont  il  faut  leur  baiser 
la  main  ou  Tépaule,  et  Ton  n'aurait  garde  de  s'adresser  à  un 
vizir,  sans  le  saluer  de  son  titre  de  feqthy  qui  veut  dire  docteur 
ou  savant.  Dominés  par  leur  grandeur,  les  vizirs  sont  tenus  à 
nne  extrême  réserve;  ils  attendent  chez  eux  les  visiteurs  qu'il 
leur  convient  d'admettre,  mais  ils  ne  sauraient  rendre  aucune 
visite. 

Parmi  la  cohue  nomade  qui  forme  le  makhzen,  le  temps  a  fait 
émerger  un  certain  nombre  de  grandes  familles,  qui,  depuis  des 
générations,  ne  se  séparent  point  de  la  Cour  et,  par  une  sorte  de 
privilège  héréditaire,  y  fournissent  des  candidats  aux  plus  hautes 
fonctions.  Certaines  de  ces  familles  sont  particulièrement  distin- 
guées. Les  ancêtres  du  pacha  actuel  des  Ghéraga,  Ould-Ba- 
Mobammed-ech-Chergui,  figurent  depuis  deux  siècles  à  la  tête 
de  cette  tribu  makhzen,  depuis  qu'une  fille  de  leur  famille,  ayant 
épousé  Moulay-Abdallah,  est  devenue  la  mère  du  sultan  Sidi 
Mohammed.  Le  gouverneur  de  Fez,  Si  Abd-er-Rahman-ben-Abdes- 
sadok,  est  un  RifiTain  du  guich  de  Tanger,  dont  les  ancêtres  des- 
cendirent de  la  montagne  pour  diriger  la  guerre  sainte  contre 
les  Anglais,  possesseurs  de  la  ville;  depuis  la  reprise  de  Tanger, 
à  la  fin  du  xvu*  siècle,  les  Abdessadok  sont  devenus  les  plus 
importans  personnages  du  Nord  du  pays.  Plusieurs  générations 
de  Ben-Daoud  ont  fourni  des  gouverneurs  à  la  ville  de  Marra- 
kech. Chez  les  Bouakhar,  il  y  a  quelques  familles  considé- 
rables :  les  Knichech  sont  de  père  en  fils  pachas  de  Mékinez;  les 
Ben-Yaïch  se  succèdent  comme  caïds-el-méchouar.  Le  nom  de 
Ba-Ahmed  illustre  les  corporations  d'esclaves  nègres.  Depuis  sa 
reconstitution,  le  guicU  d'Ehl-Sous  appartient  aux  Faradji,  et 

TOME  XXÎ.   —  1904-  6 


82  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

c'est  un  Ould-Faradji  qui  est,  en  ce  moment,  gouverneur  de 
Fez-el-Djedid.  Les  Djamaï,  les  Kerdoudi,  les  Mesfiouî,  les  Ghar- 
nit,  les  Ben-Driss,  les  Bouhacherin  et  les  Ben*Sliman  se  sont  dis- 
tingués parmi  les  secrétaires  du  makhzen,  et  ce  sont  eux  qui  ont 
fourni  les  principaux  vizirs  depuis  le  règne  de  Moulay-abd-er> 
Rahman. 

VI 

Dans  ces  grandes  familles  se  conservent  précieusement  les 
traditions  politiques  et  les  procédés  de  gouvernement  qui  ont 
maintenu  jusqu'à  ce  jour  l'autorité  makhzénienne  ;  car  la  poli- 
tique makhzen  est  chose  trop  délicate  et  trop  compliquée  pour 
être  le  fait  du  grand  nombre.  En  réalité,  l'empire  du  Maroc  est 
ime  fédération  vague,  englobant  un  grand  nombre  de  tribus  ou 
de  fractions,  parfois  minuscules.  Chacun  de  ces  organismes  pos- 
sède sa  constitution  propre  ;  chacun  se  montre,  avant  tout,  jaloux 
de  son  indépendance  et  souhaite,  afin  de  la  conserver,  le  main- 
tien d'une  anarchie  propice.  Il  n'existe  que  deux  liens  suscep- 
tibles de  réunir  entre  eux  ces  atomes  divergens  et  de  provoquer, 
par  leur  réunion,  la  constitution  d'un  État  :  un  lien  religieux, 
né  des  croyances  musulmanes  spéciales  au  Maghreb,  qui  fait 
accepter  aux  tribus  l'influence  des  zaouïas,  l'action  collective  des 
choiïa,  des  marabouts  et  des  oulémas,  et  l'autorité  suprême  du 
chérif  couronné  ;  un  lien  politique,  créé  par  le  développement 
historique  du  makhzen,  qui  superpose  un  pouvoir  central  à 
Téparpillement  des  groupes  locaux.  L'utilisation  prudente  de 
ce  double  lien  permet  le  gouvernement  du  Maroc.  Mais  la  force 
centrifuge  y  est  si  puissante  que  le  gouvernement  doit  se  borner 
au  maniement  des  organes  essentiels,  éviter  toute  intervention 
directe  dans  les  affaires  des  tribus,  et  faire  de  son  administrjation 
une  véritable  diplomatie. 

Si  les  tribus  avaient  un  sentiment  quelconque  de  cohésion,  et 
parvenaient  à  s'entendre  entre  elles,  le  makhzen  cesserait  d'exister 
par  le  fait  même  :  le  fondement  de  la  politique  makhzen  consiste 
donc  à  les  diviser,  à  éterniser  entre  elles  les  querelles  héréditaires 
et  à  exercer,  dans  chacune  d'elles,  le  maximum  d'autorité  com- 
patible avec  les  circonstances.  Le  makhzen  écrase  et  pressure 
les  faibles;  il  garde  certains  égards  vis-à-vis  de  ceux  qui  sont 
capables  de  résistance:  il  néglige  prudemment  les  forts.  Les 


LES   TRANSFORMATIONS   DU   MAROC.  83 

villes  et  les  plaines  exposées  aux  coups  du  pouvoir  central, 
obligées  de  subir  ses  exigences,  doivent  lui  fournir  les  ressources 
militaires  et  fiscales,  destinées  à  contenir  la  montagne  inacces- 
sible. Le  double  fait  de  payer  l'impôt  et  d'envoyer  un  contingent 
caractérise  donc  le  bled-el-makhzen,  par  opposition  au  bled-es-. 
siba,  qui  garde  ses  hommes  et  son  argent.  Certaines  tribus  sont 
constamment  soumises;  certaines  autres  vivent,  au  contraire, 
dans  ime  perpétuelle  insoumission;  il  en  existe  bon  nombre, 
sur  les  premières  pentes  de  la  montagne,  qui  demeurent  dans 
une  situation  intermédiaire ,  apportent  ou  retiennent  leur  sou- 
mission, selon  les  circonstances  ou  la  force  du  makhzen.  C'est 
dans  ces  régions  indécises  que  le  sultan  peut,  de  temps  à  autre, 
lancer  quelques  expéditions  lucratives  et  exercer,  grftce  à  son 
armée,  une  action  intermittente.  Développer  le  bled-el-makhzen 
jusqu'à  ses  limites  extrêmes  et  réduire  dans  la  mesure  du  pos- 
sible le  bled-es-siba,  a  toujours  été  le  but  de  la  politique  makhzen, 
et  les  plus  grands  souverains  du  Maroc  ont  été  ceux  qui  ont  su 
obtenir  l'impôt  du  plus  grand  nombre  de  tribus. 

En  dehors  de  l'impôt  et  du  contingent,  le  makhzen  ne  peut 
pas  avoir  de  grandes  exigences.  Il  ne  demande  aux  tribus  que 
d'assurer,  sur  leur  territoire,  la  sécurité  du  passage  et  les  laisse  se 
gouverner  à  leur  guise;  elles  n'ont  pas  de  routes  à  entretenir, 
pas  de  travaux  publics  à  exécuter;  le  principe  de  la  responsa- 
bilité collective  leur  garantit  à  elles-mêmes  une  police  suffi- 
samment efficace.  En  fait  de  fonctionnaires,  le  makhzen  se  borne 
à  nommer  les  cadis,  les  gouverneurs  des  villes  et  les  caïds  des 
tribus.  Comme  la  population  des  villes  est  plus  malléable,  il  est 
souvent  indifférent  de  leur  attribuer  un  gouverneur  quelconque  ; 
il  en  est  de  même  des  tribus  modestes,  dont  il  importe  peu  de 
ménager  les  convenances,  ou  bien  de  celles  qui  viennent  d'être 
réduites,  et  qu'il  s'agit  de  maintenir  sous  une  vigoureuse  auto- 
rité. Dans  la  plupart  des  tribus  de  la  plaine  soumise,  les  caïds 
sont  choisis  parmi  les  contribules;  parfois  quelque  ancien 
fflchaouri,  issu  de  la  tribu,  que  son  séjour  à  la  Cour  a  imprégné 
des  idées  makhzen;  le  plus  souvent  de  grands  propriétaires,  dont 
les  familles  détiennent  cette  dignité  depuis  plusieurs  générations. 
Cependant  la  désignation  ne  saurait  être  tout  à  fait  arbitraire,  et 
le  makhzen  doit,  au  préalable,  s'assurer  de  Tassentiment  de  la 
tribu;  autrement  la  kasbah  du  nouveau  caïd  risquerait  d'être 
pillée  par  ses  administrés,  puis  une  délégation  se  hâterait  vers 


84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  Cour,  pour  se  réfugier  dans  quelque  koubba  et  réclamer  un 
nouveau  choix.  Le  caid,  une  fois  nommé  par  le  makhzen  et 
agréé  par  les  siens,  devient  un  potentat  dans  sa  tribu,  où  il 
exerce  le  même  pouvoir  absolu  que  le  sultan  dans  TEmpire; 
c'est  lui  qui  désigne  ses  cheikhs,  répartit  Timpôt,  et  recrute  le 
contingent;  c'est  lui  seul  que  connaît  le  makhzen  pour  l'accom- 
plissement des  obligations  de  la  tribu,  et  c'est  avec  lui  que 
s'ouvrent  une  correspondance  et  une  comptabilité. 

Le  soin  de  cette  correspondance  et  de  cette  comptabilité  avec 
les  tribus  revient  à  la  bureaucratie  makhzénienne,  qui  remplit 
les  diverses  beniqas.  La  correspondance  est  considérable;  car, 
môme  dans  les  parties  les  plus  reculées  du  bled-es-siba,  il  n'est 
pas  de  tribu  qui  ne  soit  en  rapport  avec  le  makhzen.  Bien  que 
résolues  à  se  soustraire  à  son  autorité,  elles  tiennent  toutes  à 
garder  un  contact  avec  lui  et  à  ne  point  se  détacher  complète- 
ment d'un  pouvoir  musulman,  qui  maintient,  aux  yeux  des  étran- 
gers infidèles,  le  symbole  de  l'unité  impériale.  Ce  souci  ne  s'est 
jamais  mieux  manifesté  qu'au  cours  de  la  présente  agitation,  où 
il  n'est  pas  une  des  tribus  rebelles  qui,  tout  en  le  combattant 
par  les  armes,  ait  interrompu  ses  négociations  avec  le  makhzen. 
La  comptabilité  est  naturellement  plus  limitée,  car  on  ne  peut 
entrer  en  compte  qu'avec  les  tribus  soumises. 

Les  obligations  fiscales  de  ces  tribus  sont  consignées  dans  un 
registre,  qui  fut  établi  lors  de  la  réorganisation  de  l'impôt  par 
les  Saadiens;  il  contient,  pour  chaque  tribu,  le  relevé  des  chefs 
de  famille  propriétaires,  c'est-à-dire  le  nombre  des  unités  impo- 
sables, calculé  par  tentes,  par  feux,  par  fusils  ou  par  étendards, 
selon  les  régions.  Le  prince  Almohade  Yacoub-el-Mansour  avait 
été  le  premier  à  percevoir  les  deux  impôts  coraniques,  l'achour 
et  le  zekkat;  quant  à  la  naïba,  c'était,  en  principe,  un  impôt 
supplémentaire,  destiné  à  parer  aux  frais  extraordinaires  de  la 
guerre,  que  les  Almohades  et  les  Mérinides  avaient  déjà  com- 
mencé de  percevoir.  Quand  le  premier  Saadien  entreprit  la  lutte 
contre  les  Portugais,  il  demanda  une  contribution  aux  gens  du 
Sous,  et  chacun  d'eux  dut  apporter  un  dirham.  Fort  de  ce  précé- 
dent, lors  de  la  constitution  actuelle  du  makhzen,  ce  fut  la  naïba 
qui  dut  fournir  des  ressources  permanentes  pour  les  dépenses 
militaires.  Elle  reçut  alors  son  nom  et  sa  forme  définitive.  Im- 
posée d'abord  à  tous,  en  nature,  puis  en  espèces,  elle  fut  prompte- 
ment  épargnée  aux  groupes  privilégiés  :  la  dispense  d'impôt,  dont 


LES   TRANSFORMATIONS   DU   MAROC.  85 

les  chorfa  bénéficiaient  déjà,  sous  les  Mérinides,  en  vertu  de 
dahirs  nominatifs,  fut  étendue  aux  tribus  makhzen,  et  les  diverses 
zaouîas  obtinrent  successivement  la  môme  faveur.  La  naïba  con- 
tinue à  peser  sur  la  plèbe,  taillable  à  merci,  des  tribus  non  pri- 
vilégiées; c'est  devenu  un  impôt  fort  arbitraire  dans  sa  percep- 
tion et  dont  le  makhzen  exige  le  paiement,  quand  il  le  juge  à 
propos^  soit  qu'il  le  réclame  de  toutes  à  propos  d'une  expédition 
chéri/ienne,  soit  qu'il  l'impose  à  une  tribu  isolée,  en  punition 
de  quelque  méfait.  La  naïba,  dont  l'unité,  prévue  au  registre, 
peut  être  doublée  selon  les  besoins  de  l'État,  se  paie  en  nature  ou 
en  espèces  ;  la  dalra  est  la  contribution  en  argent,  la  koulfa  l'ap- 
port de  bêtes  de  somme,  paille,  orge  et  bœufs  pour  la  fabrication 
de  la  viande  conservée.  La  naïba  est  intermittente  et  doit  être 
acquittée  en  sus  de  l'achour  et  du  zekkat,  qui  sont  annuellement 
perçus  • 

En  outre  du  registre  fiscal,  le  makhzen  détient  un  registre 
des  obligations  militaires,  dont  l'idée  première  remonte  à 
Moplay-Sliman,  qui  se  mit  à  envisager  la  réforme  de  son  armée, 
lors  de  la  dispersion  dos  Bouakhar.  Ce  furent  Moulay-abd-er- 
Rahman  et  ses  successeurs  qui  donnèrent  à  ce  registre  sa  forme 
actuelle.  Il  contient  la  liste  de  toutes  les  tribus  soumises  et  le 
contingent  que  chacune  d'entre  elles  est  en  mesure  de  fournir, 
en  fantassins  et  en  cavaliers.  Les  fantassins  sont  destinés  au  re- 
crutement de  l'armée  permanente,  les  cavaliers  sont  les  nouaïb, 
convoqués  dans  le  seul  cas  de  harka^  par  appel  chérifien. 

Chaque  caïd  reçoit  une  copie  des  registres  fiscaux  et  mili- 
taires, en  ce  qui  concerne  les  obligations  de  sa  propre  tribu,  et 
il  est  responsable  vis-à-vis  du  makhzen  de  la  façon  dont  elle  les 
remplit.  C'est  un  principe  de  la  politique  makhzen  de  faire  en 
sorte  que  le  compte  de  chaque  caïd  reste  débiteur,  en  argent  et 
en  hommes  ;  on  pense  influer  ainsi  sur  leur  docilité,  par  la  con- 
stante menace  du  règlement  de  l'arriéré.  Le  makhzen  cherche, 
d'ailleurs,  à  laisser  aux  tribus  le  moins  de  ressources  possible,  de 
peur  qu'elles  ne  les  emploient  à  l'achat  de  chevaux  et  d'armes, 
car  il  est  de  règle,  au  Maroc,  que  la  révolte  y  soit  la  conséquence 
de  la  prospérité.  Si  quelque  caïd  s'attardait  trop  dans  ses  obliga- 
tions, ou  faisait  mine  d'indépendance,  le  pouvoir  central  com- 
mencerait à  s'inquiéter  de  son  attitude.  Il  n'est  pas  d'usage  que 
les  chefs  des  tribus  entretiennent  des  représentans  auprès  du 
sultan.  A  moins  qu'ils  ne  soient  appelés  à  la  Cour,  soit  en  cas  de 


86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

harka,  où  tous  doivent  accourir  à  la  tête  de  leurs  nouaïb,  soit  sur 
une  convocation  individuelle,  c'est  par  correspondance  que  le 
makhzen  traite  d'affaires  avec  eux.  S'il  s'agit  d'une  question  insi- 
gnifiante, la  lettre  est  apportée  de  la  capitale  par  un  des  msakhrin  ; 
renvoi  d'un  mchaouri  comporte  déjà  une  missive  plus  importante  ; 
dans  un  cas  sérieux,  on  déplace  même  un  des  moualin-el-mekhala 
(gens  du  fusil)  qui  figurent,  dans  l'entourage  du  sultan,  parmi 
les  officiers  de  la  couronne.  Si  l'on  veut  faire  une  tentative  de 
conciliation,  le  grand  vizir  dépêche  un  secrétaire  de  sa  beniqa; 
s'il  s'agit,  au  contraire,  de  donner  un  dernier  avertissement,  on 
envoie  un  caïd-er-raha  avec  quelques  soldats,  qui  s'installent 
comme  de  véritables  garnisaires.  Tous  les  envoyés  du  makhzen 
sont  porteurs  d'un  papier  officiel,  qui  mentionne  le  motif  de 
leur  venue  et  le  chifiFre  de  la  commission, —  sokhra,  —  que  devra 
leur  payer  l'intéressé.  Si  les  affaires  se  compliquent,  si  la  puis- 
sance du  caïd  devient  trop  dangereuse,  ou  sa  résistance  trop  ma- 
nifeste, il  ne  reste  plus  au  makhzen  qu'à  employer  les  grands 
moyens  :  en  pays  soumis,  il  provoque  des  compétitions  parmi  les 
contribules  du  coupable,  divise  son  territoire  entre  plusieurs 
caïds,  le  destitue  ou  l'emprisonne.  Vis-à-vis  des  tribus  qui  frisent 
l'insoumission,  il  doit  prendre  son  temps,  attendre  l'occasion 
propice,  puis  risquer  une  expédition  militaire,  qui,  après  avoir 
infligé  un  châtiment  exemplaire  au  groupe  récalcitrant,  fera 
rentrer,  du  même  coup,  l'arriéré  des  impôts. 

S'il  n'est  point  de  gouvernement  dont  l'organisme  paraisse 
plus  simple  que  celui  du  Maroc,  il  n'en  est  pas  non  plus  dont  le 
maniement  soit  plus  compliqué.  C'est  un  véritable  groupement 
de  petits  États  autonomes,  à  l'égard  desquels  le  makhzen  doit 
procéder,  selon  une  diplomatie  appropriée  à  chacun  d'entre  eux. 
Pour  réussir  dans  sa  tâche,  il  lui  faut  acquérir,  par  la  concession 
de  certains  privilèges,  le  concours  des  principales  influences; 
concours  militaire  des  tribus  makhzen,  concours  administratif 
des  caïds,  concours  religieux  des  chorfa  et  des  zaouïas  ;  encore 
doit-il  s'employer  sans  cesse  à  contenir  ses  associés  privilégiés, 
de  peur  de  se  trouver  quelque  jour  à  leur  merci»  Si  le  makhzen 
demande  aux  tribus  de  satisfaire  à  quelques  obligations  limitées, 
c'est  à  seule  fin  d'assurer  son  existence,  et  son  ambition  ne  va 
pas  au  delà  de  développer  dans  l'Empire  un  système  fiscal  et  un 
système  militaire. 

Malgré  son  étendue,  sa  population  et  ses  richesses  natu- 


LES  TRÂNSFOEMATIONB  DU  MAROC.  87 

relies,  le  Maroc  est,  financièrement,  Tétat  le  plus  faible  qui  se 
puisse  concevoir.  Pour  répondre  aux  usages  locaux,  le  makhzen 
est  obligé  d'accepter,  en  nature,  une  part  considérable  des  im*" 
pots,  si  bien  qu'il  est  facilement  à  court  de  numéraire,  tout  en 
disposant  d'un  excès  de  ressources  pour  fournir  la  mouna  ou  des 
cadeaux.  D'autre  part,  sauf  pour  la  naïba,  qui  apparaît  bisto- 
riquement  comme  tme  conséquence  de  la  conquête  du  pays  par 
le  groupe  dominant,  et  qui  constitue,  d'ailleurs,  une  rentrée 
extraordinaire  en  vue  de  la  dépense  extraordinaire  des  expédi- 
tions militaires,  il  n'est  pas  loisible  au  makhzen  d'établir  à  son 
gré  de  nouvelles  taxes.  Le  pays  soumis  paie  volontiers  les  deux 
impôts  coraniques,  l'achour  et  le  zekkat,  puisqu'ils  résultent  d'un 
devoir  religieux.  L'idée  féodale  le  réconcilie  avec  l'obligation  de 
la  hédia,  c'est-à-dire  de  l'hommage,  en  espèces  et  en  nature,  ap- 
porté par  les  vassaux  au  seigneur. suzerain,  à  l'occasion  des  trois 
grandes  fêtes  religieuses.  Les  superstitions  du  Maghreb  font 
également  admettre  la  légitimité  de  ziaras,  qu'apportent  les  caïds 
au  cbérif  couronné,  lors  de  leurs  visites  à  la  Cour,  et  qui  re- 
viennent, non  point  au  Trésor  public,  mais  à  la  bourse  particu- 
lière des  sultans.  Le  makhzen  peut  également  toucher  le  revenu 
de  SOS  immeubles,  comme  tout  autre  propriétaire  foncier,  et 
percevoir  des  droits  de  douane,  parce  qu'ils  affectent  le  commerce 
étranger,  sans  peser  directement  sur  les  musulmans.  Mais  c'est  à 
cela  que  se  bornent  les  recettes  légitimes  de  l'État  et  sa  faculté 
d'imposer  les  gens.  Les  mostafad  ou  contributions  indirectes, 
qui  comportent  aujourd'hui  les  droits  de  portes  et  de  marchés, 
les  monopoles  du  soufre,  du  kif  et  du  tabac  à  priser,  sont  d'insti- 
tation  moderne,  et  la  population  ne  s'y  prête  point  sans  diffi- 
cultés. Quand,  pour  la  première  fois,  au  xviu®  siècle,  Sidi 
Mohammed-ben-Abdallah  essaya  d'établir  le  meks  (c'est  ainsi 
que  l'on  nomme  tout  impôt  non  coranique),  en  taxant,  à  Fez, 
les  balances  des  marchés  au  beurre  et  aux  huiles,  —  taxe  bien 
minime,  puisque  son  revenu  annuel  ne  devait  pas  dépasser 
3000  metkals,  —  les  Fasis  crièrent  à  l'hérésie,  et  le  sultan  dut 
interroger  les  oulémas  de  la  ville,  quant  à  la  légitimité  de  la 
taxation.  Ceux-ci  rendirent  un  fetoua^  reconnaissant  au  souverain 
la  faculté  d'exiger  des  droits  supplémentaires,  s'il  ne  disposait  pas 
de  ressources  suffisantes  pour  l'entretien  de  son  armée  :  c'est  en 
vertu  de  ce  fetoua  propice  qu'un  début  timide  de  contributions 
indirectes  et  de  monopoles  a  pu  être  tenté  au  Maroc. 


88  EEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pour  modestes  qu'ils  soient,  les  services  financiers  jouissent 
d'une  assez  sérieuse  organisation.  Ils  sont  confiés  au  corps  des 
oumana,  qui  a  été  institué  sous  le  règne  de  Moulay-Sliman, 
lorsque  le  makhzen,  renonçant  au  monopole  du  commerce  exté- 
rieur, qui  existait  à  son  profit,  se  décida  à  établir  des  douanes 
dans  les  ports  ouverts.  D'abord,  ces  oumana  furent  exclusive- 
ment recrutés  parmi  les  négocians  de  Tétouan,  Salé  et  Rabat;  à 
la  fin  du  règj^e  de  Moulay-abd-er-Rahman,  on  s'adressa  aussi 
aux  gens  de  Fez,  qui  acquirent  promptement  la  prépondérance 
parmi  les  agens  fiscaux  du  makhzen.  Chaque  année,  une  liste 
est  dressée  par  le  ministre  des  finances,  contenant  les  noms 
des  commerçans  établis  dans  les  quatre  villes  favorisées  et  sus- 
ceptibles de  remplir  les  fonctions  d'amin;  c'est  d'après  cette 
liste  que  sont  pourvus  les  divers  postes,  au  fur  et  à  mesure  des 
vacances;  il  est  d'usage  de  ne  point  laisser  un  amin  en  place  au 
delà  de  deux  ou  trois  ans.  Avec  la  complication  croissante  de  la 
comptabilité  et  des  services,  il  a  fallu  instituer  toute  une  variété 
d'oumana.  Ceux  des  douanes,  installés  dans  les  ports  ouverts, 
perçoivent  les  droits  d'exportation  et  d'importation;  comme  ils 
détiennent  la  majeure  partie  des  espèces  recouvrées  par  le  Trésor, 
le  makhzen  en  fait  ses  banquiers,  tire  sur  eux  pour  ses  paiemens 
et  leur  demande,  en  cas  de  besoin,  des  envois  de  fonds.  Les 
oumana-el-mostafad  ont  été  placés  dans  toutes  les  \411es  comme 
receveurs  des  contributions  indirectes,  depuis  que  ces  taxes  ont 
été  généralisées  et  développées  par  Sidi  Mohammed-ben-abd-er- 
Rahman,  après  la  guerre  de  1860  avec  l'Espagne.  Pour  Tachour 
et  le  zekkat,  les  évaluations  sont  effectuées  par  les  soins  des 
oumana-el'kers  (administrateurs  des  impôts),  qui  sont  le  plus 
souvent  de  grands  propriétaires,  exerçant  leurs  fonctions  de 
père  en  fils  et  disposant  de  circonscriptions  fort  étendues  ;  leurs 
agens  parcourent  le  pays  lors  de  la  moisson  et  procèdent  dans  les 
tribus  à  l'estimation  de  la  récolte;  cela  fait,  chaque  caïd  devient 
responsable  de  la  quantité  due  par  ses  administrés,  au  titre  de 
l'achour,  qui,  selon  les  usages  de  la  tribu  ou  les  exigences  du 
makhzen,  doit  être  payé  en  argent  ou  apporté  en  nature  au  mers 
le  plus  prochain,  contenant  les  silos  de  l'État.  Quant  au  zekkat, 
il  est  toujours  acquitté  en  espèces,  en  proportion  du  bétail  pos- 
sédé par  chaque  tribu. 

Dans  les  ports,  la  douane  constitue  une  caisse  publique,  ren- 
fermant des  fonds  d'État.  Dans  l'intérieur,  le  Trésor  dispose,  à 


LES   TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  89 

Fez,  Mékinez  et  Marrakech,  de  trois  ôi/W-ma/,  placés  dans  la 
kasbah,  sous  la  garde  du  pacha  de  guich.  A  chacun  d'eux  est 
attaché  un  amin-essayer,  chargé  d'effectuer  les  paîemens,  sauf  à 
Fez,  OÙ  cet  office  est  confié  à  un  conseil  de  trois  oumana,  formant 
le  Dar-AddeyeL  Les  impôts  perçus  en  nature  aboutissent  aux 
magasins  généraux  du  makhzen,  qui  sont  placés,  dans  les  trois 
villes  précitées,  sous  la  surveillance  d'aumana-el-mers. 

Quel  que  soit  le  service  dont  il  est  chargé,  chaque  amin  est 
tenu  d'envoyer  au  makhzen.  en  double  exemplaire,  un  état  heb- 
domadaire de  ses  recettes  et  son  bilan  mensuel  ;  dans  les  sept 
jours  qui  suivent  la  fin  du  mois,  l'amin  doit  avoir  dressé  et  ex- 
pédié à  la  Cour  le  compte  détaillé  de  lexercice  du  mois  écoulé. 
En  outré,  au  moment  de  quitter  leurs  fonctions,  les  oumana  se 
présentent  au  makhzen,  avec  un  compte  général  de  leur  ges- 
tion, afin  qu'il  leur  en  soit  donné  décharge.  Un  exemplaire  des 
états  ainsi  fournis  est  remis  au  sultan  et  communiqué  par  lui  au 
contrôle  de  la  beniqa  spéciale  faisant  office  de  Cour  des 
comptes;  l'autre  est  retenu  par  le  ministre  des  Finances,  qui  le 
fait  transcrire  sur  un  grand  livre,  tenu  constamment  à  jour  et 
marquant  ainsi,  en  recettes  et  en  dépenses,  la  situation  exacte  du 
Trésor.  On  voit  que  les  oumana  ont  apporté  dans  la  comptabi- 
lité publique  les  habitudes  régulières  des  maisons  de  commerce, 
dont  ils  sont  issus;  mais  ils  n'ont  pas  cherché  à  dégager  des 
règles  propres  aux  finances  de  l'Etat;  ils  ne  dressent  pas  de  bud^ 
get  et  ne  se  règlent  par  aucune  prévision  de  dépenses.  Aussi  le 
système  financier  du  makhzen  se  trouva-t-il  excellent,  tant  que 
l'État  fut  géré  avec  une  traditionnelle  économie,  distribuant  li- 
béralement les  produits  en  nature  tirés  de  l'impôt,  mais  réser- 
vant les  espèces  pour  les  besoins  éventuels.  Quand  vinrent  les 
réformes  coûteuses  et  les  fantaisies  de  Moulay-abd-el-Aziz,  elles 
bouleversèrent  du  premier  coup  tous  les  comptes  de  l'État  :  pour 
donner  des  traitemens  aux  fonctionnaires  et  acquitter  les  com- 
mandes chérifiennes,  il  fallut  beaucoup  d'argent  comptant,  et  il 
était  impossible  de  s'en  procurer,  en  proportion  suffisante,  avec 
des  revenus  qui  ne  paraissent  pas  dépasser  un  total  d'une  vingt 
taine  de  millions,  dont  la  moitié  environ  fournie  par  les 
douanes. 

L'expérience  actuelle  a  révélé  que  le  système  militaire  n'était 
pas  beaucoup  plus  apte  que  le  système  financier  à  supporter  les 
soubresauts  imprimés  par  le  jeune  sultan  t  la  politique  makh- 


90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

zénienne  ;  et  que,  s'il  suffisait  à  exercer,  sur  certams3)omt8,  une 
répression  locale,  il  ne  pouvait  contenir  une  agitation  étendue, 
provoquée  par  les  erreurs  du  souverain.  Seul,  le  guich  reste 
efficace.  En  fournissant  la  garde  impériale  et  la  garnison  des 
villes  makhzen,  il  garantit  l'existence  du  gouvernement  maro^ 
cain  et  le  préserve  contre  toute  agression  des  tribus,  qui  se 
savent  impuissantes  devant  des  murailles  ou  des  canons.  Quelque 
universelle  que  devienne  l'agitation,  elle  peut  déborder  sur  tout 
le  pays,  le  transformer  en  bled-es-siba;  mais,  tant  que  subsis- 
tera le  guicb,  il  y  aura  un  sultan  et  un  makbzen,  inattaquables 
à  l'abri  des  villes  impériales  ou  dans  l'enceinte  du  campement 
chérifien. 

Si  la  défensive  est  ainsi  assurée  pour  le  makhzen  contre  ses 
sujets  récalcitrans,  l'offensive  est  moins  bien  organisée.  Elle  ap- 
partient à  Tarmée  permanente  et  aux  contingens  nouaïb.  La  plu- 
part des  tribus  du  pays  makhzen,  y  compris  les  tribus  privi- 
légiées, consentent  à  maintenir  sous  les  armes  un  certain  nombre 
d'hommes  ;  si  bien  que  chaque  tribu  possède  un  tabor,  portant 
son  nom,  qui  se  compose  des  askar,  désignés  pour  le  service 
parmi  les  contribules  ;  —  les  tribus  du  Haouz  et  des  Diara  de 
l'Atlas  fournissent  ainsi  leur  tabor  à  l'armée  chérifienne  ;  quant 
à  celles  du  Gharb,  quelques-unes  refusent  encore  de  se  prêter  à 
cette  obligation.  En  dehors  des  tabors  de  tribus,  il  s'est  égale- 
ment constitué  plusieurs  tabors  de  volontaires,  en  majorité 
originaires  du  Sous,  qui  sont  recrutés  par  quelques  caïds  renom- 
més et  prennent  le  nom  de  leur  chef;  le  plus  connu  de  ces  tabors 
est  celui  des  Harraba,  qui  est  un  bataillon  modèle,  d'environ 
2500  hommes,  formé  par  le  caïd  sir  Harry  Mac-Lean.  Chaque 
tabor  est  commandé  par  un  caïd-er-raha,  qui  dispose  de  caïds- 
el-mia  comme  officiers  subalternes  et  de  mokaddems  comme 
sous-officiers;  un  amin  spécial  sert  de  payeur  au  régiment. 
L'effectif  de  chaque  tabor  est  infiniment  variable  :  celui  des 
tabors  de  volontaires  peut  être  à  peu  près  maintenu  par  la  re- 
cherche de  nouveaux  engagemens  ;  la  chose  ne  va  pas  de  môme 
pour  les  tabors  des  tribus,  qu'on  évite  de  mécontenter  en  risquant 
auprès  d'elles  un  appel  de  recrues.  Il  en  résulte  que  les  tabors  de 
tribus  peuvent  être  nombreux  à  l'arrivée  d'un  nouveau  contin- 
gent; mais  peu  à  peu  les  désertions  y  accroissent  les  vides  et  ils 
finissent  ptu*  ne  plus  compter  que  quelques  askar,  si  même  ils 
ne  disparaissent  pas  tout  entiers.  Le  soldat  marocain  est  né  dé- 


I 


LES   TRANSFORMATIONS  DU  MAROC.  91 

serteur;  ses  goûts  d'indépendance  l'écartant  des  drapeaux,  et  il  y 
est  tacitement  encouragé  par  ses  propres  officiers,  qui  préfèrent 
se  réserver  la  solde  de  leurs  hommes.  Les  askar  sont  uniformé- 
ment vêtus  d'un  large  pantalon  de  cotonnade  bleue  et  d'une 
Teste  rouge  ;  leur  coifiPure  est  une  simple  chéchia  ;  ils  sont  armés 
de  fasUs  Gras  et  Martini  ;  il  va  sans  dire  qu'au  premier  besoin 
d'ai^genty  ils  s'empressent  de  battre  monnaie  avec  leur  arme- 
ment et  leur  équipement.  Tous  ces  tabors,  qui  sont  le  gros  de 
l'armée  chérifienne,  et  représentent  nominalement  une  vingtaine 
de  mille  hommes,  forment  l'infanterie  ;  les  plus  imporians  sont 
complétés  par  un  petit  escadron  de  cavaliers  ou  par  une  section 
de  mitrailleuses.  Il  s'y  joint  quelques  batteries  d'artillerie,  ma- 
nœavrées   par  plusieurs  centaines  d'artilleurs,  iubjia^  recrutés 
parmi  les  quatre  tribus  makhzen,  avec  un  certain  appoint  de 
?olontaires,  et  instruits  par  la  mission  militaire  française.  Les 
eanons  en  service  sont  de  toutes  provenances,  mais  la  plupart  ont 
été  mis  hors  d'usage  par  l'incurie  marocaine.  Depuis  un  an, 
Moulay-abd-el-Aziz  a  entrepris  de  se  constituer  une  cavalerie, 
avec  des  Chaouya,  des  Abda,  des  Doukkala,  et  aussi  des  volon- 
taires; en  tout,  7  ou  800  hommes,  dont  il  a  confié  l'instruction  à 
la  mission  militaire  française  et  à  un  major  anglais,  appelé  pour 
la  circonstance. 

Ces  forces  d'infanterie,  d'artillerie  et  de  cavalerie,  qui  sont 
toute  l'armée  permanente,  doivent  rester  auprès  du  makhzen; 
quelques  détachemens  sont  cependant  répartis,  comme  garnison, 
sur  plusieurs  points  du  pays  ;  il  en  existe  à  Mékinez,  à  Tanger  et 
à  Ouazzan  ;  un  tabor  entier  réside  au  Tafilelt  ;  un  autre  à  Tiznit, 
dans  le  Sous  ;  en  temps  normal,  la  garnison  d'Oudjda  doit  être  re- 
liée à  Fez  par  une  série  de  postes,  qui  occupent  les  kasbahs  de 
Miknasa,  de  Messoun  et  d'Ayoun-Sidi-Mellouk  ;  ces  postes  ont 
été  naturellement  enlevés  par  les  rebelles,  dès  le  début  de  la  pré- 
sente agitation.  La  garnison  des  ports  est  assurée  par  des  tabors 
locaux,  appuyés  de  quelques  artilleurs. 

Le  makhzen  dispose  de  cette  armée,  pour  la  lancer,  en  cas 
de  besoin,  contre  les  tribus  récalcitrantes,  et  exiger  la  rentrée  des 
impôts  arriérés.  Les  askar  se  jettent  sur  la  tribu  désignée,  y 
font  main  basse  sur  la  volaille  et  le  bétail,  brûlent  les  villages, 
coupent  quelques  têtes  et  se  retirent,  après  que  le  makhzen  a 
obtenu  satisfaction  par  l'intermédiaire  des  chorfa  locaux.  Quand 
û  s'agit  d'une  expédition  plus  importante  et  que  Ton  s'attend  à 


92  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

une  sérieuse  résistance,  le  makhzen  convocfue  une  harka  et 
joint  à  son  infanterie  permanente  la  cavalerie  des  nouaïb,  dont 
chaque  tribu  lui  fournit  un  contingent.  Bien  qu'ils  ne  reçoivent 
pas  les  leçons  d'instructeurs  européens,  les  nouaïb  passent  pour 
la  seule  force  solide,  dont  le  makhzen  puisse  disposer  en  cam- 
pagne, et  ils  montreraient,  à  lâcher  pied  au  premier  coup  de 
feu,  un  moindre  penchant  que  les  askar.  Âskar  et  nouaïb  avaient 
suffi  jusqu'ici  à  remplir  leur  tâche  et  à  assurer  peu  ou  prou  le 
fonctionnement  du  gouvernement  marocain;  les  événemens  de 
l'an  passé  ont  montré  qu'ils  ne  pouvaient  réduire  une  insurrec- 
tion généralisée  parmi  les  tribus  et  que  leur  efficacité  ne  dépas- 
sait point  les  résistances  locales. 

Il  faut,  d'ailleurs,  reconnaître  que  les  brusques  réformes 
entreprises  par  Moulay-abd-el-Aziz  étaient  faites  pour  décou- 
rager les  meilleures  volontés  parmi  les  soutiens  ordinaires  du 
makhzen  ;  et  Ton  a  vu,  dans  ces  derniers  temps,  ce  phénomène 
extraordinaire  du  personnel  makhzénien,  —  vizirs  et  caïds  en 
tète,  —  employé  à  défendre  le  makhzen,  puisque  c'était  sa 
raison  d'être,  mais  faisant,  au  fond  du  cœur,  des  vœux  ardens 
pour  le  succès  de  Bou-Hamara  et  bénissant  le  ciel  de  leur  avoir 
suscité  un  adversaire  aussi  opportun.  Les  fantaisies  européennes 
et  les  gaspillages  du  jeune  sultan  ont  contribué  pour  une  bonne 
part  à  ce  mouvement  de  désaiïection  ;  il  a  été  surtout  provoqué 
par  le  projet  de  réforme  fiscale,  qui,  faisant  table  rase  du  passé, 
prétendait  abolir  d'un  seul  coup  tous  les  privilèges.  En  sep- 
tembre 1901,  une  circulaire  annonça  que  «  Notre  maître  (Dieu 
le  glorifie  !)  avait  reçu  de  Dieu  la  joie  de  pouvoir  tourner  son 
attention  vers  les  mesures  à  prendre,  afin  d*améIiorer  le  sort  de 
ses  sujets  bien  gardés,  couper  court  aux  sources  d'injustice  et 
d'arbitraire...  »  Ces  mesures  comportaient  le  tertib,  c'est-à-dire 
une  réforme  fiscale,  supprimant  les  anciens  impôts  coraniques 
et  les  remplaçant  par  une  taxe  sur  les  terres  arables,  les  arbres 
fruitiers  et  le  bétail.  La  taxe  devait  être  fixe  et  applicable  à  tous, 
selon  un  tarif  annexé  au  projet.  Des  oumana  et  des  adoul  étaient 
désignés  pour  parcourir  tout  le  pays,  y  faire  l'évaluation  de 
la  matière  imposable,  et  être  ensuite  chargés  des  perceptions 
et  des  paiemens.  Quant  aux  caïds,  ils  recevraient  à  l'avenir  un 
salaire  du  makhzen,  s'élevant,  selon  leur  rang,  de  2  douros  1/2  à 
10  douros  par  jour;  ils  ne  seraient  plus  autorisés  à  percevoir  des 
sujets  de  Sa  Majesté  Ghérifienne  «  la  moindre  rognure  d'ongle,  » 


r 


LES   TRANSFORMATIONS   DU  MAROC.  93 

et  leur  rdie  devrait  se  borner  h  prêter  main-forte  aux  agens  du 
fisc. 

Ce  malencontreux  projet,  si  simple  en  apparence,  qui  devait 
apporter  au  Trésor  un  ^supplément  de  ressources  et  introduire 
aa  Maroc  le  règne  de  la  justice,  témoignait  d'une  prodigieuse 
inexpérience  ;  il  contenait  en  lui-même  le  bouleversement  du 
makiizen  et  les  germes  de  la  présente  agitation  ;  —  de  fait,  il 
n'était  pas  un  Marocain  qu'il  n'atteignit  dans  ses  croyances  ou 
dans  ses  intérêts.  La  plupart  des  tribus  soumises,  qui  en  eussent 
pa  éprouver  quelque  soulagement,  y  virent  surtout  une  atteinte 
à  leurs  convictions  religieuses  par  la  suppression  des  impôts 
coraniques,  et  elles  se  méfièrent  d'une  suggestion  étrangère; 
cela  suffit  pour  agiter  la  montagne  et  y  faire  prêcher  la  guerre 
sainte  contre  le  sultan  réprouvé.  Dans  la  plaine,  les  tribus  se 
sentirent  plus  dégagées  u  l'égard  de  leurs  caïds,  dont  les  attri- 
butions fiscales  constituaient  naguère  le  revenu  principal  et  la 
principale  autorité;  si  bien  que  les  caïds,  ainsi  réduits  à  la  por- 
tion congrue,  se  virent  privés  de  l'influence  dont  ils  se  servaient 
à  la  fois  pour  piller  leurs  administrés  et  soutenir  le  makhzen. 
Les  privilégiés  s'indignèrent.  A  quoi  bon  désormais  appartenir  à 
une  tribu  de  guich,  et  vouer,  de  père  en  fils,  sa  vie  à  la  défense 
du  makhzen,  si  l'on  avait  à  payer  les  taxes  comme  une  simple 
tribu  naïba?  Les  chorfa,  soumis  à  l'impôt  comme  le  commun 
des  mortels,  ressentirent  cette  ofTense  faite  au  sang  du  Prophète 
et  mirent  plus  .de  négligence  à  concilier  les  tribus  au  profit 
d  un  gouvernement  aussi  mal  élevé.  Tous  les  fonctionnaires, 
—  caïds  et  oumana,  les  vizirs  eux-mêmes,  —  envisagèrent  avec 
répugnance  un  régime  qui  leur  attribuait  des  salaires  mesquins  et 
tarissait  leurs  anciennes  sources  de  richesses.  Du  reste,  les  res- 
sources du  Trésor  étaient  trop  faibles  pour  assurer  des  appoin- 
tenaens  convenables  à  tous  les  employés  du  makhzen;  le  trouble 
financier  se  trouva  encore  accru  par  le  fait  que,  l'ancien  système 
ayant  été  abrogé  avant  que  le  nouveau  eût  pris  sa  forme  défini- 
tive, les  tribus  ont,  depuis  deux  ans,  cessé  de  payer  tout  impôt. 
Le  tertib  avait  donc  eu,  comme  résultat  immédiat,  de  fausser  les 
ressorts  constitutifs  du  makhzen,  d'en  détruire  le  système  finan- 
cier, et  de  provoquer  une  agitation  qui  démontrait  l'insuffisance 
de  son  système  militaire. 

Or,  une  crise  aussi  grave  a  pu  être  abordée  par  un  makhzen 
qui  étaiti  depuis  nombre  d'années,  en  transformation  et  que  le 


94  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

caractère  du  sultan  régnant  avait  particulièrement  affaibli  ;  pour- 
tant, grâce  au  prestige  et  à  la  force  de  ses  traditions,  il  a  pu 
subsister,  il  subsiste,  et  il  est  bien  probable  qu'il  sera  de  force 
à  subsister  longtemps  encore.  C'est  en^se  cramponnant  à  son 
makhzen  que  Moulay-abd-el-Aziz  a  réussi  à  se  maintenir  contre 
la  réprobation  de  tout  son  peuple.  Il  est  bors  de  doute  que  le 
makhzen  est  faible  dans  ses  manifestations  d'autorité,  battu  en 
brèche  de  toutes  parts  par  l'anarchie  marocaine;  mais,  s'il  est 
limité  dans  son  action,  il  est  assuré  dans  son  existence  par  la 
considération  involontaire  dont  l'entourent  les  tribus  et  par  le 
sentiment  inconscient  qu'elles  ont  de  son  utilité.  Toutes  pro- 
portions gardées,  le  makhzen  peut  être  compté  au  nombre  de 
ces  vénérables  institutions  comme  on  en  citerait  quelques- 
imes  en  Europe,  qui,  |fortes  de  leur  passé  et  de  leur  poli- 
tique, se  sentent  nécessaires  et  irremplaçables,  supportent  les 
secousses  les  plus  dangereuses  avec  sérénité,  et  résistent  aisé- 
ment aux  plus  terribles  chocs.  L'expérience  actuelle  est  bien 
faite  pour  démontrer  une  fois  de  plus  la  solidité  de  l'édifice 
makhzénien,  et,  jusqu'à  nouvel  ordre,  il  est  impossible  de  con- 
cevoir sans  lui  le  gouvernement  du  Maroc. 


MADAME  DE  MAINTENON 


ET 


MADAME  DE  CAYLUS 


«  Le  samedi  au  soir,  15  avril,  veille  de  la  Quasimodoj  mou- 
rut à  Saint-Cyr  la  célèbre  et  fatale  M"*'  de  Maintenons  Quel 
bruit  cet  événement  en  Europe  s'il  fût  arrivé  quelques  années 
plus  tôt  I  On  rignora  peut-être  à  Versailles  qui  en  est  si  proche  ; 
a  peine  en  parla-t-on  à  Paris.  On  s'est  tant  étendu  sur  cette 
femme  trop  et  si  malheureusement  fameuse,  à  l'occasion  de  la 
mort  du  Roi,  qu'il  ne  reste  rien  à  en  dire  que  depuis  cette  époque. 
Elle  a  tant,  si  puissamment  et  si  funestement  figuré  pendant 
trente-cinq  années,  sans  la  moindre  lacune,  que  tout,  jusqu'à  ses 
dernières  années  de  retraite,  en  est  curieux.  »  Après  avoir  ainsi 
insulté  une  dernière  fois  celle  qu'il  a  poursuivie  de  sa  haine, 
Saint-Simon  ne  peut  s'empêcher  de  lui  rendre  un  involontaire 
hommage.  «  Elle  se  retira  à  Saint-Gyr  au  moment  même  de  la 
mort  du  Roi,  et  eut  le  bon  sens  de  s'y  réputer  morte  au  monde, 
et  de  n'avoir  jamais  mis  le  pied  hors  de  la  clôture  de  cette  mai- 
son. Elle  ne  voulut  y  voir  personne  du  dehors,  sans  exception 
qae  du  très  petit  nombre  dont  on  va  parler,  rien  demander  ni 
recommandera  personne,  ni  se  mêler  de  rien  où  son  nompùtètre 
mêlé  (1).  »  Et  il  continue,  en  entrant  dans  d'assez  longs  détails, 
parfois  inexacts^  sur  la  vie  de  M"**  de  Maintenon.  Mai^  il  a  raison 
de  dire  que  ces  années  de  retraite  sont  curieuses.  Elles  sont  peu 

(!)  Saint-Simon.  Édition  Chéniel  de  1858,  t.  XVII,  p.  184 


96  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

connues.  Ceux-là  mêmes  qui  savent,  et  le  nombre  n'en  est  peut- 
être  pas  très  grand,  que  M""'  de  Maintenon  survécut  de  quatre 
années  à  Louis  XIV,  croient  assez  volontiers  qu'elle  était  tombée 
dans  une  sorte  d'enfance,  et  le  récit,  souvent  reproduit,  qu'on 
trouve  dans  Saint-Simon  de  la  visite  que  lui  fît  le  tsar  Pierre 
le  Grand,  où,  Tayant  trouvée  coucbée,  il  l'aurait  contemplée, 
sans  mot  dire,  comme  un  objet  de  curiosité,  n'a  pas  peu  contri- 
bué à  fixer  cette  légende.  La  vérité,  c'est  qu'elle  demeura,  au 
contraire,  maîtresse  de  toutes  ses  facultés  jusqu'à  la  fin,  ne  ces- 
sant de  témoigner  aux  personnes  qu'elle  continuait  d'aimer  la 
même  affection,  et  de  prendre  à  certaines  affaires  le  même  intérêt. 

Des  documens  qu'on  peut  presque  considérer  comme  iné- 
dits (1)  vont  nous  permettre  de  la  faire  revivre  sous  les  yeux  de 
nos  lecteurs  durant  cette  dernière  période  de  sa  vie.  Depuis  le 
lendemain  de  sa  retraite  à  Saint-Cyr,  elle  entretint  avec  sa  cé- 
lèbre nièce,  la  comtesse  de  Caylus,  un  commerce  suivi  de  lettres 
qui  sont  presque  des  journaux.  On  y  voit  quelles  étaient  ses  occu- 
pations et  ses  préoccupations  quotidiennes:  on  y  trouve  des  juge- 
mens,  marqués  au  coin  du  bon  sens,  sur  les  bommes  et  sur  les 
choses.  La  tête,  on  le  sent,  est  restée  bonne,  et,  jusqu'au  bout, 
elle  a  mérité  l'hommage  que  lui  adressait  Louis  XIV  lorsqu'il 
l'appelait  :  «  Votre  Solidité-.  » 

Cet  échange  de  correspondance  nous  donnera  aussi  l'occa- 
sion de  montrer  l'aimable  nièce  de  M"'  de  Maintenon  sous  un 
jour  assez  nouveau.  De  même,  avons-nous  dit  dans  une  précé- 
dente étude  sur  M""  de  Maintenon  (2),  qu'il  y  a  des  personnes  qui 
apparaissent  à  la  postérité  toujours  vieilles,  et  M""^  de  Maintenon 
est  du  nombre,  de  même  il  y  en  a  qui  lui  apparaissent  toujours 
jeunes,  et  M"'  de  Caylus  est  du  nombre  également.  Nous  avons 
quelque  peine  à  nous  la  représenter  avec  d'autres  traiis  que  ceux 
sous  lesquels  elle  se  montre  dans  ses  SoMt?enîr^,  c'est-à-dire  mêlée 
à  tout  le  mouvement  de  la  cour  de  Louis  XIV,  à  l'époque  encore 


(1)  Nous  avons  eu  entre  les  mains  deux  gros  volumes  contenant  en  original  ou 
en  copie  la  Gorrrespondance  de  M"**  de  Maintenon  et  de  M"*  de  Caylus,  dont  une 
partie  seulement  a  été  publiée,  inexactement,  par  La  Deaumelle.  Le  volume  qui 
contient  la  copie  des  lettres  de  M»*  de  Maintenon  nous  a  été  obligeamment  prêté 
par  les  héritiers  de  Lavallée.  La  garde  du  volume  porte  la  mention  suivante  :  «  Ce 
livre  est  à  M"*  d'Àumale.  »  Le  volume  qui  contient  les  originaux  des  lettres  de 
M**  de  Caylus  provient  des  Archives  de  Mouchy,  que  M.  le  duc  de  Mouchy  nous  a 
libéralement  ouvertes. 

(2)  Vovez  la  Revue  du  15  décembre  1901. 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CAYLUS.        97 

heureuse  et  brillante.  M"*  de  Caylus  subit  cependant  l'inévitable 
loi  de  nature.  Elle  vieillit,  pas  très  tard  à  la  vérité,  puisqu'elle 
ne  survécut  que  de  dix  années  à  M"'  de  Maintenon  el  mourut 
à  cinquante-huit  ans.  Mais  depuis  la  mort  de  Louis  XIV,  c*cst-à- 
dire  depuis  quatorze  ans  déjà,  elle  vivait  dans  la  retraite  à  Paris, 
absorbée  dans  des  préoccupations  fort  différentes  de  celles  qui 
avaient  rempli  sa  jeunesse,  alors  que'  Téclat  trop  giand  d'une 
conduite  irrégulière  l'avait  fait  bannir  d'une  cour  cependant  peu 
sévère;  mère  passionnée  de  deux  enfans  dont,  avant  tout,  elle 
avait  à  cœur  la  fortune  et  l'avenir;  mère  de  rÉglise  aus^i,.  vi- 
vant d'une  vie  pieuse,  et  prenant  parti  avec  ardeur  dans  les  dis- 
sensions qui  déchiraient  alors  l'épiscopat.  Avant  de  tirer  de  cette 
double  correspondance  ce  qu'elle  peut  contenir  d'intéressant  au 
point  de  vue  de  l'histoire  de  M*'  de  Maintenon  elle-même,  nous 
voudrions  montrer  M"'  do  Caylus  dans  cette  seconde  phase  de  sa 
Aie,  après  avoir  brièvement  rappelé  combien  différens  furent  ses 
débuts.  Nous  croyons  qu'elle  y  apparaîtra  encore  revêtue  de 
quelques  charmes,  et  d'ailleurs  le  repentir,  lorsqu'il  est  sincère, 
et  lorsqu'il  a  devancé  VLge  où  le  péché  serait  devenu  impos- 
sible, ne  scmble-t-il  pas  ajouter  parfois  quelque  chose  aux 
grâces  d'une  femme? 

I 

Marthe-Marguerite  le  Valois  de  ViJIette  de  Mursay  naquit, 
le  17  avril  1671  (et  non  pas  1673  comme  le  disent  ia  plupart 
des  notices),  au  château  de  Mursay  dont  j'ai,  en  écrivant,  une  gra- 
vure et  une  description  sous  les  yeux.  Ce  château,  qui  venait 
d'Âgrippa  d'Aubigné,  Tarri ère-grand-père  de  Marthe- Marguerite, 
était  une  vieille  gentilhommière  «  assise  en  un  marécage  qu'un 
coteau  abrupt  domine,  circonscrit  par  la  Sèvre  et  par  un 
rameau  qui  s'en  détache  pour  la  rejoindre  presque  aussitôt... 
A  Imtérieur  les  pièces  vastes  et  nues  exhalent  comme  un  par- 
him  froid  d'austérité  huguenote.  Quelques  immenses  r:hemi- 
nées  ont  gardé  leurs  vieilles  plaques  de  fonte  écussonnées  aux 
trois  croissans  et  ajix  trois  roses  des  Villette  (1).  » 

Dans  ce  châjeau.  M"'  de  Maintenon  avait  passé  les  premières 
années  de' son  enfance.  C'était  là  que  la  marquise  de  Villette, 

(!j  Françoiêê  d'Aubigné,  par  M.  Henri  Gelin,  p.  38. 

Ton  ixt.  —  1904.  7 


98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

liOuise-Arthc'îmîse  d'Aubigné,  celle  que  le  vieux  huguenot  appelait 
iK  son  unique,  »  bien  qu'il  eût  d'autres  filles,  Tavait  emmenée  à 
•peine  âgée  de  quelques  jours.  M"*  de  Maintenon,  qui  chérissait  la 
mémoire  de  cette  tante,  avait  également  conservé  une  grande  pré- 
dilection pour  ce  château  de  Mursay,  où  elle  avait  passé  quelques 
heureuses  aimées,  avant  les  épreuves  qui  marquèrent  sa  jeu- 
nesse. Lorsque,  étant  encore  M*"*  Scarron,  elle  ramena  le  Duc  du 
Maine  de  Barèges,  elle  se  complut  à  y  passer  quelques  jours 
pour  y  revoir  les  membres  de  sa  famille,  et  lorsque,  quelques 
années  plus  tard,  elle  devint  propriétaire  de  Maintenon,  dont  les 
fossés  sont  alimentés  par  Teau  de  TEure,  comme  ceux  de  Mursay 
le  sont  par  Teau  de  la  Sèvre,  elle  aimait  à  trouver  quelque  res- 
semblance entre  le  château  où  s'était  écoulée  son  enfance  et  celui 
où  elle  pensait  mourir,  bien  que,  à  en  juger  du  moins  par  la 
gravure,  il  y  ait  loin  de  la  vieille  gentilhommière  du  Poitou 
à  la  belle  demeure  des  Noailles. 

Le  père  de  Marthe-Marguerite,  Philippe  le  Valois,  marquis 
de  Villette,  fut  un  rude  homme,  digne  petit-fils  de  cet  Agrippa 
d'Aubigné  dont  les  huguenots  d'autrefois  ont  voulu  faire  un 
saint,  et  qui  tenait  bien  un  peu  du  reître.  Après  avoir  servi 
dans  l'armée  de  terre,  voyant  que  l'encombrement  de  la  car- 
rière lui  enlevait  toute  chance  de  faire  son  chemin,  il  prit  son 
parti  de  passer  dans  l'armée  de  mer,  où  l'on  manquait  au  contraire 
d'officiers,  et  il  y  obtint  un  avancement  rapide.  Il  devint  bientôt 
chef  d'escadre,  et  a  laissé  le  récit  de  ses  campagnes  dans  des 
Mémoires  sobres  et  vigoureux.  Huguenot,  connue  son  grand- 
père,  il  fut  dur  à  convertir,  alors  que  toute  la  noblesse  protes- 
tante s'empressait  à  abjurer  Terreur,  et,  quand  il  se  résolut  à 
embrasser  la  religion  catholique,  il  paraît  bien  que  ce  fut  avec 
une  entière  sincérité  et  sans  arrière-pensée,  car  au  Roi,  qui  lui 
en  fit  compliment,  il  répondit  assez  sèchement  «  que  c'était  la 
seule  occasion  de  sa  vie  où  il  n'eût  pas  eu  pour  objet  de  plaire 
à  Sa  Majesté.  »  Comme  son  grand-père,  il  avait  conservé  sur  le 
tard  le  cœur  inflammable,  car,  de  môme  que  d'Aubigné,  âgé  de 
soixant(i  et  onze  ans,  se  remaria  avec  Renée  Burlamachi,  de  même 
Villette,  ayant  perdu,  en  1691,  sa  femme,  Anne  de  Châteauneuf, 
la  mère  de  Marthe-Marguerite,  se  remaria,  à  soixante-trois  ans 
avec  Glaire  Deschamps  de  Marcilly,  une  ancienne  élève  de  Saînt- 
Cyr,  âgée  de  vingt  ans,  qui  avait  tenu  dans  Esther  le  rôle  de 
Zarès.  La  belle-mère  était  plus  jeune  que  la  belle-fille  de  quatre 


MADAME   DE  MAINTENON    ET  MADAME   DE.  CAYLUS.  99 

ans,  ce  qui  ne  devait  pa&  les  empêcher  de  vivre  bien  ensemble 
jusqu'au  jour  où  la  marquise  de  Villette,  fort  charmante  et  sé- 
duisante personne,  épousa  l'ancien  ministre  Bolingbroke,  et  alla 
vivre  à  Londres,  où  elle  tint  une  place  brillante  dans  la  société 
anglaise. 

La  petite  Marthe-Marguerite  ne  passa  au  château  de  Mursay 
que  les  années  de  sa  première  enfance.  Elle  avait  neuf  ans  quand 
M**  de  Maintenon  profita  de  l'absence  de  M.  de  Villette,  retenu 
à  la  mer,  pour  ourdir  un  complot  avec  une  de  leurs  parentes 
communes,  M"*  de  Fontmort,  qui  avait  passé  si  souvent  de  la  reli- 
gion prétendue  réformée  à  la  catholique,  et  de  la  catholique  à 
la  prétendue  réformée,  que  Constant  d'Aubigné,  le  père  de  M"*  de 
Maintenon,  disait  assez  plaisamment  ;  «  Dieu  lui-même,  qui  sait 
tout,  ne  sait  pas  de  quelle  religion  est  ma  cousine.  »  Le  ré- 
sultat de  ce  complot  fut  de  faire  partir  Marthe-Marguerite  de 
Mursay,  à  Tinsu  de  sa  mère,  qui  était  cependant  catholique,*  et  3e 
l'amener  à  Saint-Germain  en  compagnie  de  deux  cousines  à  elles, 
également  huguenotes.  Là,  on  entreprit  leur  conversion  &  toutes 
trois.  Les  deux  cousines  opposèrent  une  résistance  «  infiniment 
glorieuse  au  calvinisme,  »  dit  M"*'  de  Caylus  dans  ses  Souvenirs. 
Quant  à  elle,  on  sait  en  quels  termes  plaisans  elle  a  raconté  sa 
propre  conversion.  «  Je  pleurai  d'abord  beaucoup,  mais  je 
trouvai  le  lendemain  la  messe  du  Roi  si  belle  que  je  consentis 
à  me  faire  catholique,  à  condition  que  je  l'entendrois  tous  les 
jours  et  qu'on  me  garantiroit  du  fouet.  C'est  là  toute  la  contro- 
verse qu'on  employa  et  la  seule  abjuration  que  je  fis  (1).  » 

Cet  enlèvement  d'une  fillette  de  neuf  ans,  et  cette  conversion 
opérée  à  l'insu  des  parens,  contre  la  volonté  formelle  de  l'un 
d'eux,  ont  été  fort  reprochés  à  M*'  de  Maintenon.  Nous  n'entre- 
prendrons point  de  la  défendre.  Nous  ferons  seulement  observer 
qu'elle  usait,  vis-à-vis  de  son  cousin  germain,  exactement  du 
même  procédé  dont  la  sœur  de  son  père  avait  usé  vis-à-vis 
d'elle-même,  alors  que  celle-ci,  ayant  reçu  d'une  parente  pauvre 
la  charge  d'une  enfant  baptisée  catholique,  elle  ne  s'était  fait 
aucun  scrupule  de  l'élever  dans  une  religion  différente  de  celle 
de  sa  mère,  car  on  sait  que  M""*  de  Maintenon  était  demeurée 
huguenote  jusqu'à  treize  ans.  En  ce  temps-là,  les  droits  des 
parens  n'étaient  guère  respectés.  Le  sort-ils  beaucoup  plus  au- 

(1)  Souvenirs.    Édition  Raunié,  p.  23* 


100  RlErVUE   DES   DEUX   MONDES. 

jourdhui,  que,  sous  prétexte  du  droit  de  l'enfant,  on  enlève  aux 
parens  celui  de  les  confier  aux  maîtres  de  leur  choix? 

La  jeune  Marthe-Marguerite  fut  donc  élevée,  non  seulement 
sous  les  yeux  de  M""^  de  Maintenon,  mais  par  elle,  avec  un  soin 
dont  M"'  de  Caylus  se  loue  dans  ses  Souvenirs  :  «  Ma  journée 
étoit  remplie  par  des  maîtres,  la  lecture  et  des  amusemens  hon- 
nêtes et  réglés.  On  cultivoît  ma  mémoire  par  des  vers  qu'on  me 
faisoit  apprendre  par  cœur,  et  la  nécessité  de  rendre  compte  de 
ma  lecture  ou  d'un  sermon,  si  j'en  avois  entendu,  me  forçoit  à  y 
donner  de  l'attention.  Il  falloit  encore  que  j'écrivisse  tous  les 
jours  une  lettre  à  quelqu'un  de  ma  famille,  ou  à  tel  autre  que  je 
voulois  choisir,  et  que  je  la  portasse  les  soirs  à  M"**  de  Maintenon, 
qui  Tapprouvoit  ou  la  corrigeoit,  suivant  qu'elle  était  bien  ou 
mal.  En  un  mot,  elle  n'oublioit  rien  de  ce  qui  pouvoit  former  ma 
raison  et  cultiver  mon  esprit  (1).  » 

Il  ne  suffisait  pas  de  bien  élever  la  jeune  fille;  il  fallait  encore 
la  bien  marier.  Il  se  présenta  beaucoup  de  partis  et  des  plus  sor- 
tables,  entre  autres  le  marquis,  depuis  duc  de  Boufflers,  le  futur 
défenseur  de  Lille,  qui,  militaire  plein  d'honneur,  mais  habile 
courtisan,  ne  croisait  pas  inutile  de  s'assurer  la  protection  de  la 
grande  favorite  en  épousant  sa  nièce.  M"'  de  Maintenon  refusa 
ce  parti  comme  trop  brillant  pour  une  personne  de  sa  famille.  Elle 
aurait  pu,  ainsi  que  le  dit  spirituellement  Sainte-Beuve,  «  ne  pas 
faire  payer  à  sa  nièce  les  frais  de  sa  vertu,  »  d'autant  plus  qu'avec 
les  années  ses  scrupules  s'évanouirent,  et  qu'elle  ne  repoussa 
nullement  les  avances  des  Noailles,  lorsqu'ils  recherchèrent  pour 
leur  fils,  le  comte  d'Ayen,  la  main  de  son  autre  nièce.  M**'  d'Au- 
bigné.  Elle  aurait  pu,  tout  au  moins,  faire  pour  elle  un  meilleur 
choix  que  celui  de  Jean-Aimé  de  Tubières,  comte  de  Caylus. 
Assurément,  il  était  de  grande  naissance,  appartenant  à  la  même 
famille  que  Caylus,  le  menin  de  Henri  111,  qui  périt  dans  un  duel 
tragique.  Mais  il  n'avait  que  cela  pour  lui.  De  ce  maiî  dont  elle 
eut  beaucoup  à  souffrir.  M""'  de  Caylus  a  eu  le  bon  goût  de  ne 
rien  dire.  C'est  par  Saint-Simon  et  par  d'autres  encore  que  nous 
savons  qu'il  était  toujours  «  blasé  et  hébété  de  vin  et  d'eau-de-vie.  » 
C'était  de  plus  un  prodigue,  et  il  avait  fort  mauvais  caractère. 
Dès  le  lendemain  de  ce  mariage  qu'elle  avait  fait,  on  voit  M"'  de 
Maintenon  intervenant  dans  les  affaires  du  ménage  et  cherchant 

(1)  Souvenirs»  p.  25. 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CATLUS.       101 

à  excuser  la  conduite  du  mari  auprès  de  sa  propre  mère,  la  mar- 
quise de  Caylus,  qui  était  la  fille  du  maréchal  Fabert.  «  Je  meurs 
de  peur,  lui  écrit-elle,  que  le  voyage  que  monsieur  votre  fils  fait 
àEstemay  ne  vous  déplaise.  Il  assure  que  non  et  veut  fortement 
ce  qu'il  veut.  Je  vous  en  demande  pardon  pour  lui,  et  je  vous 
conjure  d'excuser  son  âge  et  peut-être  les  mauvais  conseils  que 
Ton  lui  donne.  Il  en  trouveroit  de  bons  dans  sa  famille  et  dans 
celle  de  sa  femme  s'il  vouloit  y  prendre  un  peu  confiance.  Il 
faut  espérer  que  cela  viendra,  et  cependant,  Madame,  je  vous 
supplie  de  croire  que  je  voudrois  pouvoir  réparer  toutes  leurs 
fautes  (1).  »  A  quelque  temps  de  là,  elle  intervient  encore,  mais 
cette  fois  dans  l'intérêt  de  sa  nièce,  qne  son  mari,  criblé  de 
dettes  de  son  côté,  laissait  sans  argent.  «  Enfin,  Madame,  j'ai  vu 
M.  l'abbé  de  Laurière  pour  faire  plaisir  à  monsieur  votre  fils  et 
pour  tâcher,  par  des  voies  douces,  à  le  conduire  à  ce  que  nous 
voulons  de  lui,  qui  est  qu'il  vive  en  honnête  homme...  Je  vous 
supplie  d'ordonner  k  M.  Mestre  de  m'envoyer  le  mémoire  des 
dettes  de  la  comtesse  de  Caylus,  car  il  faut  savoir  à  quoi  s'en 
tenir  et  régler  lavenir.  Elle  est  sans  un  sou  et  sans  une  robe. 
J'ai  prié  monsieur  son  mari  de  me  faire  touclier  son  argent  afin 
de  le  ménager  moi-même,  ayant  de  la  peine  à  la  voir  dans  l'état 
où  elle  est  (2).  » 

Les  «  voies  douces  »  n'ayant  pas  réussi  avec  le  comte  de 
Caylus,  on  eut  recours  à  d'autres  procédés,  et  celui  qu'on  employa 
fut  de  le  forcer  à  retourner  à  son  régiment  et  de  le  tenir  toujours 
à  l'armée,  où,  du  reste,  il  fit  assez  bien  son  chemin,  car  il  devint 
lieutenant  généi-al.  Il  s'accommodait  très  bien  de  cette  vie  mili- 
taire, à  la  condition  qu'on  le  laissât  boire  tout  son  saoul.  Quant  à 
M**  de  Caylus,  qui  n'avait  pas  vingt  ans,  elle  cessa  de  demeurer 
avec  sa  belle-mère,  comme  elle  avait  fait  jusque-là,  et  s'en  revint 
à  la  Cour,  où  M""^  de  Maint^on  la  mit  sous  la  surveillance  de 
son  amie  particulière.  M"**  de  Montchevreuil,  une  de  ces  personnes 
dont  on  a  dit  spirituellement  que  «  le  diable  les  envoie  dans  le 
monde  pour  dégoûter  de  la  vertu.  »  C'était  une  sorte  de  duègne 
acariâtre,  à  laquelle  M"""  de  Maintenon  elle-même  reprochait 
parfois  d'être  trop  dévote  et  de  détourner  ainsi  les  autres,  son 
mari  en  particulier,  des  pratiques  religieuses.  Â  la  façon  dont 

(1)  BU)liotbèqn6  nationale.  Manuscrits  français  15199. 

(2)  Jf-«  de  Maintenon  d*aprè9  sa  Correspondance  authentique ^  par  M.  Geffroy, 
1 1,  p.  183. 


102  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M"*  de  Caylus  parle  de  M"'  de  Montchevreuil,  on  sent  la  rancune 
qu'elle  avait  gardée  de  cette  surveillance  :  «  C'était,  dit-elle,  une 
femme  de  mérite,  si  Ton  borne  Tidée  du  mérite  à  n'avoir  point 
de  galanteries  ;  d'ailleurs  froide  et  sèche  dans  le  commerce,  d'une 
figure  triste,  d'un  esprit  au-dessous  du  médiocre .  et  d'un  zèle 
capable  de  dégoûter  les  plus  dévots  de  la  piété  (1).  »  Surveiller,  à 
la  cour  de  Louis  XIV,  une  aussi  jeune  femme  était  chose  plus  dif- 
ficile encore  que  de  conduire  les  filles  d'honneur  de  la  Dauphine, 
dont  M"*  de  Montchevreuil  était  gouvernante,  surtout  quand  la 
jeune  femme  était  de  celles  dont  la  beauté,  le  charme,  l'esprit 
attirent  tous  les  regards.  «  Les  jeux  et  les  ris  brilloient  à  l'envi 
autour  d'elle,  dit  l'abbé  de  Choisy  dans  ses  Mémoires,  Son  esprit 
étoit  plus  aimable  encore  que  son  visage;  on  n'avoit  pas  le 
temps  de  respirer  ni  de  s'ennuyer  quand  elle  étoit  quelque  part. 
Toutes  les  Ghampmeslés  du  monde  n'avoient  point  ces  tons 
ravissans  qu'elle  laissoit  échapper  en  déclamant,  et  si  sa  gaieté 
naturelle  lui  eût  permis  de  retrancher  certains  petits  airs  un  peu 
coquets  que  toute  son  innocence  ne  pouvoit  pas  justifier,  c'eût 
été  une  personne  toute  accomplie  (2).  » 

Le  témoignage  de  Saint-Simon  n'est  pas  moins  favorable. 
c(  Jamais  un  visage  si  spirituel,  si  touchant,  si  parlant,  jamais 
une  fraîcheur  pareille,  jamais  tant  de  grâces  ni  plus  d'esprit, 
jamais  tant  de  gaieté  et  d'amusement,  jamais  une  créature  plus 
séduisante  (3).  »  Tant  de  charmes  dans  la  personne,  tant  d'éclat 
dans  l'esprit,  relevés  par  une  pointe  de  coquetterie,  ne  pou- 
vaient demeurer  sous  le  boisseau  à  une  cour  comme  celle  de 
Louis  XIV,  alors  surtout  qu'un  peu  imprudemment  peut-être, 
M"*  de  Maintenon  l'avait  produite  sur  le  théâtre  de  Saint-Cyr, 
où  elle  joua  successivement  tous  les  rôles  à'Esiher.  Elle  joua 
même  trop  bien,  car  son  jeu,  comme  le  dit  l'abbé  de  Choisy 
faisait  penser  à  celui  de  la  Champmeslé,  et  bientôt  elle  fut  re- 
tranchée du  nombre  des  actrices.  «  Elle  faisoit  trop  bien  :  elle 
étoit  trop  touchante,  écrivait  M"*  de  Sévigné  à  sa  fille;  on  ne 
veut  que  la  simplicité  toute  pure  de  ces  petites  âmes  innocentes.  » 

Un  peu  d"innocence,  au  moins  suivant  M"'  de  Sévigné, 
manquait  donc  à  M"*  de  Caylus,  durant  ces  années  de  1689  à 
1696  où  elle  brillait  à  Versailles.  Elle  y  brillait  même  avec 

(1)  Souvenirs,  p.  91. 

(2)  Mémoires  de  l'abbé  de  Choisy.  Édition  de  1888,  t.  I,  p.  191. 

(3)  Saint-Simon.  Édition  Boislisle,  t.  XII,  p.  328. 


MADAME  DE  MAIMTENON  ETT  MADAME  DE  GATLUS.       103 

trop  d'éclat,  car  une  disgrâce  en  fut  la  suite.  Quelles  furent  les 
véritables  causes  de  cette  disgrâce  ?  Il  ne  faudrait  pas  trop  s'en 
rapporter  à  ce  que  raconte  M°*  de  Caylus  elle-même.  A  Ten 
croire,  elle  aurait  eu  Timprudence,  malgré  les  conseils  de  M"'  de 
Haintenon,  de  se  lier  d*une  façon  trop  intime  avec  la  Duchesse 
de  Bourbon,  cette  fille  de  M""'  de  Montespan  qui  avait  hérité 
sinon  tout  à  fait  de  la  beauté  triomphante  de  sa  mère,  bien  qu'elle 
eût  une  belle  taille,  un  beau  teint  et  de  Tagrément,  du  moins  de 
son  esprit  et  de  sa  méchanceté.  M"*'  de  Caylus  eut  Fimprudence, 
suivant  ses  propres  expressions,  «  de  se  livrer  entièrement  à 
elle.  )>  En  particulier,  pendant  le  siège  de  Namur,  alors  que  le 
Roi  et  toutes  les  princesses,  ainsi  que  M"^""  de  Maintenon,  étaient 
à  Tarmée,  et  M""*  de  Caylus  reléguée  au  contraire  à  Saint-Ger- 
main, sous  la  férule  de  M"*  de  Montchevreuil ,  elle  aurait  eu 
l'imprudence,  un  jour  qu'elle  faisait  visite  à  la  Duchesse  do 
Bourbon  retenue  à  Versailles  par  une  grossesse,  de  se  livrer  à 
quelques  plaisanteries  sur  M"'  de  Montchevreuil  et  sa  dévo- 
tion outrée,  plaisanteries  auxquelles,  il  faut  en  convenir,  celle-ci 
prêtait  fort  si  elle  répondait  à  ce  portrait  de  Saint-Simon  :  «  Une 
longue  créature  sèche  et  livide  à  boire  dans  une  ornière,  jaune 
comme  un  coing,  avec  un  rire  niais  qui  montrait  de  lon- 
gues dents  de  cheval,  dévote,  empesée,  embéguiùée,  qui  ne 
parloit  que  par  monosyllabes,  avec  un  air  dur,  sec,  sévère,  qui 
se  radoucissoit  par  un  effort  de  charité;  toujours  austère  et  sen- 
tencieuse, et,  si  elle  eât  eu  quelque  esprit,  tout  à  fait  propre  à 
épouser  Rhadamante  (1).  »  Fort  imprudemment  aussi  la  Duchesse 
de  Bourbon  répéta  les  propo.s.de  M""  de  Caylus  dans  une  lettre 
qui  passa  sous  les  yeux  du  Roi.  «  On  regarda  ces  plaisanteries 
qui  m*avoient  paru  fort  innocentes  comme  très  criminelles,  con- 
tinue M**  de  Caylus.  On  y  trouva  de  Timpiété,  et  elles  disposè- 
rent les  esprits  à  recevoir  les  impressions  désavantageuses  qui 
me  firent  enfin  quitter  la  Cour  pour  quelque  temps.  Ainsi  M"*  de 
Maintenon  avoit  eu  raison  de  m'avertir  qu'il  n'y  avoit  rien  de 
bon  à  gagner  avec  ces  gens-là  (2).  » 

L'explication  est  ingénieuse  et  habilement  présentée,  mais 
elle  se  peut  difficilement  accepter,  car  le  siège  de  Namur  est  de 
1692,  et  ce  fut  en  1696  seulement  que  l'appartement  dont  M"*  de 
Caylus  avait  la  jouissance  à  Versailles  lui  fut  retiré.  Dangeau  est 

(1)  Saint-Simon.  Édition  Boislisie,  t.  VI,  p.  587. 

(2)  Souvenirs,  p.  170. 


104  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

formel  sur  ce  point.  Il  y  eut  donc  autre  chose.  Il  y  eut,  sachons 
en  convenir,  Tcclat  poussé  trop  loin  d'une  liaison  avec  Villeroy. 
Lorsqu'on  pénètre  dans  Tintimité  d'un  temps,  on  peut  arriver 
à  porter  sur  les  personnages  qui  y  ont  fait  ligure  un  jugement 
quelque  peu  différent  de  celui  qu'a  porté  Thistoire.  L'histoire  a 
été  sévère  pour  Villeroy.  Elle  voit  en  lui  le  type  du  courtisan 
qui  fait  usage  de  sa  faveur  pour  se  pousser  aux  emplois  les  plus 
élevés,  et  qui  se  montre  incapable  de  les  remplir.  Au  point  de 
vue  militaire,  sa  ridicule  aventure  de  Crémone,  où  il  se  laissa 
prendre,  et  sa  déroute  à  Rumillies  l'ont  fait  classer  parmi  les 
généraux  les  plus  incapables  de  cette  fin  du  règne.  Au  point 
de  vue  moral,  sa  courtisanerie  envers  Louis  XIV,  et,  plus  tard 
envers  Louis  XV,  n  est  pas  pour  le  réhabiliter.  Mais,  quand  on  y 
regarde  d'un  peu  plus  près,  on  comprend  qu'il  ait  pu  tenir  une 
grande  et  longue  place  dans  la  vie  d'une  femme  comme  M"*  de 
Caylus,  bien  qu'il  eût  vingt-sept  ans  de  plus  qu'elle,  étant  né  en 
1744.  D'abord,  il  était  très  beau.  Dans  sa  jeunesse, on  l'appelait /e 
Charmanty  et,  pour  être  de  nature  très  noble  et  d  esprit  fa*ès  fin, 
certaines  femmes  n'en  demeurent  pas  moins  sensibles  à  ce  genre 
de  séduction.  AP'  de  La  Fayette,  qui  connaissait  bien  son  sexe, 
pour  expliquer  le  sentiment  qui  entraine  la  princesse  de  Clèves 
vers  le  Duc  de  Nemours,  répète  à  plusieurs  reprises  que  «  ce 
prince  était  admirablement  bien  fait,  »  et  M"*  de  Sévigné, 
toujours  mordante,  raille  l'impression  que  les  belles  jambes  du 
héros  produisent  sur  la  chaste  héroïne.  De  plus,  Villeroy 
jouissait  d'une  réputation  de  bravoure  très  méritée.  Il  avait 
servi  sous  les  plus  grands  capitaines,  Condé,  Turenne,  Luxem- 
bourg; il  s'était  distingué  au  passage  du  Rhin,  au  siège  de 
Besançon  où  il  avait  été  blessé,  à  Steinkerque  où  il  avait  joué 
de  Tépée  conmie  un  simple  officier,  à  Nerwinde  où  il  avait  conduit 
une  charge  brillante;  et, à  l'époque  où  il  entra  en  relations  avec 
M"'  de  Caylus,  il  n'avait  pas  encore  subi  les  mésaventures  mili- 
taires qui  devaient  montrer  à  nu  son  incapacité.  11  était  homme 
à  bonnes  fortunes,  ayant  été  du  dernier  bien  avec  les  femmes  les 
plus  en  vue  du  temps,  la  Comtesse  de  Soissons,  la  duchesse  de 
Ventadour.  Dans  tout  cela  il  y  avait  de  quoi  attirer  sur  lui  l'atten- 
tion d'une  toute  jeqne  femme  qui  débutait  à  la  Cour.  Saint-Simon, 
qui  le  déteste,  *ilxt  que  «  c'étoit  un  homme  fait  exprès  pour  pré- 
sider à  un  bal,  pour  être  le  juge  d'un  carrousel,  et,  s'il  avoit  eu 
de  la  voix,  pour  chanter  à  l'Opéra  les  rôles  de  rois  et  de  héros, 


r 


MADME  DE   MAINTENON   ET  MADAME   DE   CAYLUS.  105 

fort  propre  aussi  à  donuer  les  modes  et  rien  de  plus.  »  Sous  ces 
sarcasmes,  on  devine  qu'il  y  avait  chez  Vilieroy  de  l'aptitude  na- 
turelle aux  exercices  du  corps,  de  l'élégance  et  du  goût.  Cela 
non  plus  n'est  point  pour  déplaire  aux  femmes,  et  quand  nous 
anrons  ajouté  qu'il  était  serviable,  sûr  dans  les  procédés,  fidèle 
dans  les  relations,  nous  finirons  par  voir  en  lui  un  galant  homme 
bien  doué,  digne  d'estime,  dont  le  principal  tort  fut  de  se  prendre 
pour  un  Catinat  ou  un  Villars,  mais  qui  n'était  pas  indigne 
d'occuper  le  cœur  d'une  femme. 

Reconnaissons  aussi  qu'il  aurait  fallu  à  M""  de  Caylus  une 
singulière  vertu  pour  résister  à  un  aussi  séduisant  personnage 
lorsqu'il  commença  de  s'occuper  d'elle.  Elle  avait  peu  ou  point 
de  mari,  point  de  protecteur,  et  la  surveillance  de  M""  de  Mont- 
chevreuil  était  plutôt  faite  pour  l'exaspérer.  Si  haut  qu'elle  levât 
les  yeux,  elle  ne  voyait  que  des  exemples  faits  pour  l'ébranler.  Le 
temps  des  grandes  favorites  royales  était  passé,  mais  les  prin- 
cesses légitimées,  filles  de  Louis  XIV,  ne  donnaient  guère  un 
exemple  différent  de  celui  que  leurs  mères  avaient  donné.  La 
Princesse  de  Conti,  fille  de  M"'  de  La  Vallière,  avait  eu  pour 
amant  M.  de  Clermont;  la  Duchesse  de  Bourbon,  fille  do  M""'  de 
Montespan,  avait  le  Prince  de  Conti.  Leurs' dames  d'honneur  ou 
d'atour  ne  laissaient  pas  que  d'avoir  aussi  leurs  faiblesses,  tout 
comme,  autrefois,  les  filles  d'honneur  de  la  reine  Marie-Thérèse: 
et  M*'  de  Main  tenon  avait  beau  faire,  Tair  de  la  Cour  n'était  pus 
très  différent  de  celui  qu'on  y  respirait,  lors  de  la  première  repré- 
sentation de  ce  ballet  de  Psyché  où  l'un  des  personnages  chantait, 
devant  un  roi  jeune  et  amoureux  : 

Est-on  sage. 

Dans  le  bel  â^e, 

Est-on  sage 

De  n'aimer  pas  ? 

Que  sans  cesse 

L*on  se  presse 
De  goûter  les  plaisirs  ici-bas. 

La  sagesse 

De  la  jeunesse. 
C'est  de  savoir  jouir  de  ses  appas. 

Ne  nous  étonnons  donc  pas  si  M""  de  Caylus,  malgré  l'édu- 
cation que  lui  avait  donnée  M"'  de  Maintenon,  fut  sage  à  la  mode 
de  Psyché,  Mais  Vilieroy  était  un  homme  trop  compromettant  et 


106  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trop  en  vue  pour  qu'une  liaison  avec  lui  pût  passer  inaperçue. 
Or,  par  malheur  pour  M"*'  de  Caylus,  si  le  fond  des  choses 
n'était  guère  changé,  et  si  le  diable  n'y  perdait  rien,  depuis  le 
règne  de  M""' de  Maintenon,  on  tenait  davantage  aux  apparences, 
et  M*"*  de  Caylus  mit  les  apparences  contre  elle.  Saint-Simon 
parle  a  des  saillies  trop  publiques  »  de  sa  conduite.  Elle  fut  com- 
promise dans  une  aventure  dont  nous  ne  savons  pas  le  détail, 
car  il  ne  nous  la  conte  pas,  mais  à  laquelle,  par  une  réunion 
piquante,  se  trouva  également  mêlée  une  des  filles  de  la  duègne 
qui  avait  été  chargée  de  veiller  sur  elle.  La  nièce  de  M**  de 
Maintenon  et  la  fille  de  M""*  de  Montchevreuil  donnant,  toutes 
les  deux  en  même  temps,  lieu  à  scandale,  c'était  trop  !  Il  fallait 
faire  un  exemple,  et  M"'  de  Caylus  fut  renvoyée  de  la  Cour. 

Force  lui  fut  de  se  réinstaller  à  Paris,  dans  l'hôtel  qu'elle 
avait  habité  avec  son  mari,  rue  de  Yaugirard.  Là  elle  mena 
pendant  quelques  années  une  existence  libre,  élégante,  voluptueuse 
même,  si  Ton  veut  bien  attacher  à  ce  mot  un  sens  un  peu  noble. 
Elle  donnait  à  jouer,  bien  qu'elle  ne  fût  pas  toujours  en  état  «  de 
soutenir  son  jeu,  »  et  aussi  à  souper,  car,  encore  mieux  que  le 
jeu,  elle  aimait  la  table,  où,  dit  le  même  Saint-Simon,  «  elle  étoit 
charmante.  »  C'est  ce  que  confirme  un  troisième  portrait  d'elle 
qui  la  peint  manifestement  à  cette  époque  de  sa  vie,  et.  que  nous 
empruntons  encore  à  un  abbé,  car  aux  abbés,  comme  aux  maré> 
chaux,  M"*  de  Caylus  paraît  avoir  eu  le  don  de  plaire.  L'abbé 
Gédoyn  (un  abbé  qui  avait  été  bien  avec  Ninon),  faisant  un  jour 
une  lecture  à  l'Académie  française  sur  Vurbaniié,  désignait 
M°"  de  Caylus  en  remarquant  que  «  de  toutes  les  personnes  qu'il 
avait  connues,  il  n'en  étoit  aucune  qui  rendit  d'une  manière  si 
vive  ce  qu'il  entendoit  par  ce  mot,  »  et  il  complétait  sa  lecture 
par  un  portrait  (1)  où  elle  était  louée  en  ces  termes  : 

«  Dès  qu'on  avoit  fait  connaissance  avec  elle,  on  quittoit  sans 
y  penser  ses  maîtresses,  parce  qu'elles  commençoient  à  plaire 
moins,  et  il  étoit  difficile  de  vivre  dans  sa  société  sans  devenir 
son  ami  et  son  amant...  Après  avoir  admiré  la  droiture  de  son 
bon  sens  dans  les  conversations  sérieuses,  si  on  se  mettoit  à 
table,  elle  en  devenoit  aussitôt  la  déesse.  Alors  elle  me  faisoit 

(1)  Le  portrait  qu'on  trouve  dans  les  Œuvres  diverses  de  l'abbé  Gédoyn  (Édi- 
tion de  1745,  p.  229)  n'est  pas  de  l'abbé  lui-même,  mais  de  Rémond,  qui  fut  intro- 
ducteur des  ambassadeurs  sous  la  Régence.  N'oublions  pas,  en  lisant  ce  portrait, 
qu'on  disait  autrefois  amant  comme  nous  disons  aujourd'hui  amoureux. 


MADAME  DE  MAINT6N0N  ET  MADAME  DE  GATLUS.       107 

i 

souvenir  de  l'Hélène  d'Homère.  Ce  poète,  pour  faire  connaître  les 
effets  de  sa  beauté  et  de  son  esprit/feint  qu'elle  jetoit  dans  le  vin 
une  plante  rare  qu'elle  avoit  rapportée  d'Egypte,  et  dont  la  vertu 
faisoit  oublier  tous  les  déplaisirs  qu'on  avoit  jamais  eus.  M"*  de 
Caylus  menoit  plus  loin  qu'Hélène.  Elle  répandoit  une  joie  si 
douce  et  si  vive,  un  goût  de  volupté  si  noble  et  si  élégant,  dans 
l'âme  de  ses  convives,  que  tous  les  caractères  paraissoient  ai- 
mables et  heureux,  tant  est  surprenante  la  force  ou  plutôt  la 
magie  d'une  femme  qui  possède  de  véritables  charmes.  » 

A  ces  soupers,  bien  qu'il  fût  converti,  assistait  quelquefois 
Racine,  qui  n'oubliait  pas  d'avoir  écrit  pour  elle  le  prologue  de 
la  Piété  à'Esther,  Il  aurait  pu  s'y  rencontrer  avec  La  Fare, 
l'un  des  plus  fins  et  des  plus  appréciés  dans  cette  petite  coterie 
de  voluptueux  qui  se  groupait  autour  des  Vendôme.  La  Fare 
ne  parle  point  d'elle  dans  ses  Mémoires,  mais  il  lui  adressait 
ces  vers  souvent  cités  : 

n'abandonnant  à  la  tristesse, 
Sans  espérances,  sans  désirs, 
Je  regrettais  les  sensibles  plaisirs 
Dont  la  douceur  enchanta  ma  jeunesse. 


Alors  j'aperçQs  dans  les  airs 
L'enfant  maître  de  l'Univers 
Qui,  plein  d'une  joie  inhumaine, 
Me  dit  en  souriant  :  «  Tircis,  ne  te  plains  plus, 
ie  vais  mettre  fin  à  ta  peine  : 
Je  te  promets  un  regard  de  Caylus.  n 

Une  jeune  femme  élevée  sous  Taile  de  M"^  de  iviamienon,  a 
laquelle  cette  tante  austère  s*était  fait  fort  «  d'apprendre  à  lire, 
à  écrire,  à  travailler  et  à  prier  Dieu  (1),  »  et  gui  avait  respiré  Tair 
de  Saint-Gyr,  ne  pouvait  mener  longtemps  une  existence  de 
cette  nature  sans  trouble  de  conscience.  Le  xvu«  siècle  a  été 
celui  des  grands  entraînemens,  mais  aussi  celui  des  grandes  pé- 
nitences, et  il  en  était,  à  la  Cour  même,  dont  M"*  de  Caylus  avait  pu 
être  témoin.  C'était  aussi  le  siècle  des  grands  directeurs,  de  ces 
prfttres,  amis  d^  âmes,  intelligens  de  leurs  besoins,  surtout  des 
âmes  de  femmes,  qui  savaient  prendre  sur  elles  une  influence 
puissante,  0oit  qu'ils  fussent  assez  heureux  pour  les  préserver  de 

(1)  M"«  de  Mainlenon  cf«»-A«  sa  Correspondance,  nu fUenUque,  t.  I,  p  126.  Lettre 
M  marmiifl  dt  Viltetlc. 


108  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tout  mal,  soît  qu'ils  parvinssent,  en  pleine  période  de  jeunesse 
et  d'ardeur,  à  les  arracher  à  Tamour.  Dans  quelques  jolies  pages 
aur  la  direction  des  âmes  au  x\n^  siècle,  M.Caro  a  marqué  à  mer- 
veille le  rôle  de  ces  prêtres  «  confidens  non  pas  seulement  des 
fautes,  mais  des  peines  secrètes  et  des  troubles,  sachant  à  chacune 
de  CCS  âmes  diversement  blessées  parler  son  langage,  scruter, 
sonder  sa  plaie  de  Tœil  et  de  la  main,  la  traiter  avec  des  mena- 
gemens  infinis,  avec  un  art  plein  à  la  fois  de  délicatesse  et  de  pré- 
cision. »  L'inQuence  que  ces  directeurs  prenaient  dans  des  vies 
de  femmes  était  parfois  si  grande  que  Taustère  Nicole  y  voyait 
quelque  danger  :  «  Il  y  a,  disait-il,  une  galanterie  spirituelle  aussi 
bien  qu'une  sensuelle,  et,  si  Ton  n'y  prend  garde,  le  commerce 
avec  les  femmes  s'y  termine  d'ordinaire.  »  D'ordinaire  peut-être, 
et  encore  est-ce  beaucoup  dire,  mais  assurément  pas  toujours, 
car  il  en  fut  de  sévères.  Quelques-uns  d'entre  eux  ont  laissé  un 
nom,  même  dans  les  lettres  :  Bourdaloue,  Duguet,  Nicolelui-même, 
sans  parler  de  Fénelon.  D'autres  sont  moins  connus,  bien  que 
leur  renommée,  à  l'époque,  n'ait  pas  été  moindre.  Tel,  en  particu- 
lier, le  Père  de  La  Tour,  sous  l'influence  duquel  tomba  M""*  de 
Caylus. 

Celui-ci  n'était  ni  un  crasseux  ni  un  barbichety  comme  dit 
Saint-Simon,  quand  il  parle  des  Sulpiciens  et  des  Lazaristes.  Il 
sortait  au  contraire  d'une  bonne  famille  originaire  du  Bugey.Son 
père  avait  été  écuyer  de  la  Grande  Mademoiselle  ;  lui-même  avait 
compté  au  nombre  ded  pages  qu'elle  entretenait  dans  sa  petite 
cour.  Donc,  il  possédait  sur  les  autres  directeurs  cette  supériorité 
d'avoir  appartenu  à  ce  monde  au  milieu  duquel  vivaient  ses  pé- 
nitentes, et  d'avoir  lui-  même  vécu  de  leur  vie,  car,  à  la  cour  de 
la  Grande  Mademoiselle,  à  £u  ou  au  Luxembourg,  quand  il 
était  jeune,  il  avait  dû  en  voir  de  toutes  les  couleurs.  «  G'étoit, 
dit  Saint-Simon,  un  grand  homme,  bien  fait,  d'un  visage 
agréable,  mais  imposant,  fort  connu  par  son  esprit  liant,  mais 
ferme,  adroit,  mais  fort,  par  ses  sermons,  par  se&  directions.  »  Le 
Père  de  La  Tour,  tout  Oratorien  qu'il  fût  devenu,  était  conmie  on 
voit,  demeuré  homme  du  monde.  Par  là  s'explique  son  succès,  et 
le  grand  nombre  des  Tourettes^  comme  on  appelait  ses  pénitentes. 
11  en  avait  enlevé  quelques-unes  à  Bourdaloue  lui-même.  Son 
urbanité  plaisait,  et,  conmie  l'urbanité  était  aussi,  d'après  l'abbé 
Gédoyn,  le  liait  distinctif  de  M"*'  de  Caylus,  ce  dut  être  ce  ca- 
raclèrc  commun  qui  l'attira  vers  ce  directeur,  et  qui  la  soumit  & 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CATLUS.       109 

son  autorité.  Il  la  tira  de  cette  vie  molle  et  dissipée.  Peu  à  peu,  tl 
obtint  d'elle  de  renoncer  au  jeu,  à  la  table,  à  la  société  de  La 
Fare,  et,  ce  qui  dut  être  plus  difficile,  à  celle  de  Vîlleroy.  Sa  con- 
version alla-t-elle  aussi  loin  que  le  dit  Saint-Simon? Est-il  vrai  que 
la  prière  continuelle  et  les  bonnes  œuvres  remplissaient  tout  son 
temps,  que  le  jeûne  était  son  exercice  ordinaire,  et  que  sa  vie 
n'était  qu'un  enchaînement  sans  intervalle  de  prières  et  de  péni- 
tence? Nous  n  avons  point  de  raison  d'en  douter,  sinon  que  Saint- 
Simon,  dans  ses  récits,  et  lors  môme  que  la  malveillance  ne 
régare  point,  pousse  toujours  les  choses  à  l'exagération  et  à  l'ou- 
trance. Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  que*  la  conversion  de 
M"*  de  Caylus  fut  sincère  et  complète. 

Il  semble  que  cette  conversion  aurait  dû  plaire  à  M"**  de 
Maintenon,  et  réconcilier  la  tante  avec  la  nièce.  Il  n'en  fut  rien. 
M  J'aurois  été  ravie,  écrivait-elle  au  cardinal  de  Noailles,  si  je 
Tavois  vue  simple,  estimant  la  piété  partout,  lisant  tout  ce  qui 
est  bon,  sans  prétention,  et  se  tenant  môme  à  la  plus  grande  sim- 
plicité, qui  est  ce  qui  convient  à  notre  sexe;  mais  il  n'y  en  a  plus 
depuis  ces  nouveautés.  Elles  portent  Torguoil  avec  elles.  Il  faut 
des  livres  faits  exprès.  Il  faut  de  belles  traductions.  Je  ne  sais 
comment  les  conducteurs  de  ces  femmes-là,  par  politique  môme, 
ne  les  tiennent  pas  plus  humiliées,  car  leur  décision  marque 
trop  clairement  qu'elles  soutiennent  un  parti  (1).  » 

NP'  de  Maintenon  mettait  ainsi,  non  sans  finesse,  le  doigt 
sur  le  défaut  de  quelques-unes  de  ces  directions  qu'inspirait 
l'esprit  de  Port-Royal.  Il  est  certain  que  ces  directeurs  impri- 
maient à  Tâme  de  leurs  pénitentes  toutes  les  vertus  chrétiennes, 
une  seule  exceptée  :  l'humilité,  et  comment  l'auraient-ils  fait  si 
eax-mômes  en  manquaient  totalement,  et  s'ils  substituaient  leur 
propre  infaillibilité  à  celle  de  Rome?  Le  Père  de  La  Tour  n'ap- 
partenait cependant  pas  à  Port-Royal,  puisqu'il  était  supérieur 
général  deTOratoire.  Mais  l'Oratoire  était  suspect  de  jansénisme, 
et  le  Père  de  La  Tour  lui-même  devait,  quelques  années  plus  tard, 
s'élever  vivement  contre  la  bulle  Unigenitus.Ov,  on  sait  l'horreur 
mstinctive  de  Louis  XIV  pour  les  nouveautés,  quelles  qu'elles 
fassent,  jansénisme  ou  quiétisme,  et  en  particulier  de  quel  tort 
irréparable  était  à  ses  yeux  l'accusation  de  jansénisme  portée 
contre  quelque  seigneur  ou  quelque  femme  de  la  Cour.  En  pér- 
il) if**  d€  Maintenon  d'après  ia  Correspondance  authentique,  t.  II,  p.  15. 


110     --    "      REVUE,  DES  DEUX  MONDES. 

sonne  avisée,  M""  de  Maintenon  dut  craindre  que  cette  accusa- 
tion ne  perdit  à  jamais  une  nièce  dont  elle  n'avait  cessé  de  sou- 
haiter la  rentrée  en  grâce,  car  sans  doute,  par  son  influence, 
la  permission  de  revenir  à  la  Cour  avait  été  accordée  à  M"'  de 
Çàylus,  dès  1699,  et  ce  fut  elle  qui  refusa  (1).  De  là,  peut-être, 
la  mauvaise  humeur  qui  perce  dans  cette  lettre  au  cardinal  de 
Noailles,  comme  dans  une  autre  qu'elle  adressait  peu  de  temps 
après  à  M""  de  Caylus  elle-même:  «  Il  est  inutile  de  vous  sou- 
venir de  ce  que  je  vous  ai  écrit,  si  vous  n'en  changez  point  de 
conduite.  On  m'a  dit  que  vous  ne  vous  portiez  pas  bien;  vous  pé- 
rirez par  les  charlaiaus.  Je  voudrois  que  vous  aimassiez  en  tout 
les  choses  simples  (2).  » 

M""'  de  Caylus  continuant,  malgré  ces  conseils,  à  ne  pas  aimer 
les  choses  simples,  c'est-à-dire  à  suivre  une  direction  janséniste, 
au  moins  par  l'esprit,  M""*  de  Maintenon  crut  devoir  intervenir 
d'une  façon  plus  efficace.  Par  quel  procédé?  Dangeau  va  nous 
le  dire.  c<  Le  Roi,  dit  son  Journal  du  5  janvier  1705,  a  donné  quatre 
mille  francs  de  pension  à  M""*  de  Caylus.  Elle  en  avoit  déjà  six 
mille.  On  a  souhaité  d'elle  qu'elle  ne  fût  plus  sous  la  direction 
du  Père  de  la  Tour,  et  elle  a  pris  un  directeur  qui  n'est  point 
de  l'Oratoire.  »  Ce  changement  de  directeur  avait  donc  donné 
lieu  à  une  sorte  de  marchandage,  bien  que  le  Père  de  La  Tour 
lui-même  semble  y  avoir  acquiescé,  car  M""®  de  Maintenon,  dans 
une  lettre  à  M""*  de  Caylus,  le  loue  de  sa  «  sage  réponse  »  et  re- 
connaît qu'il  «  est  sage  en  tout,  »  tout  en  souhaitant  «  qu'il  ne  fût 
pas  à  la  tête  d'une  congrégation  d'où  sortent  tant  de  maximes 
suspectes  (3).  »  On  voudrait  croire,  pour  M"*  de  Caylus  elle-même, 
que  ce  ne  fut  pas  la  raison  décisive.  Mais  ce  changement  de 
directeur  eut-il  dans  sa  vie  des  conséquences  aussi  fâcheuses  que 
Saint-Simon  s'est  plu  à  le  raconter?  Est-il  vrai  qu'elle  revint  au 
jeu,  à  la  table,  et  même  à  Villeroy,  et  que  «  cet  inconvénient  ne 
parut  rien  aux  yeux  du  Roi  et  de  M""'  de  Maintenon,  en  com- 
paraison de  celui  de  se  sanctifier  sous  la  conduite  d'un  jansé- 
niste? M  Nous  en  doutons  quelque  peu,  et  nous  croyons  Saint- 
Simon  fort  capable  d'avoir  sacrifié  la  vérité  au  plaisir  de  lancer 
ce  trait  contre  (c  la  maladie  anti-janséniste  »  de  M""*  de  Maintenon. 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  sacrifice  du  Père  de  La  Tour  ne  suffit  pas 

(1)  Voir  les  Mémoires  de  Sourches,  t.  VI,  p.  137. 

(2)  Correspondance  générale,  t.  IV,  p.  23t. 
(3]  Ibid,,  t.  V,  p.  319 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CAYLUS. 


m 


pour  rétablir  des  relations  affectueuses  entre  la  tante  et  la  nièoe. 
Il  fallut  encore  un  heureux  événement,  la  mort  de  M.  de  Gaylus, 
(c  qui  fit  plaisir  à  tout  le  monde,  »  dit  Saint-Simon,  et  qui 
survint  à  Bruxelles,  en  novembre  1704.  Par  un  assez  piquant 
hasard,  ce  fut  Villeroy,  alors  commandant  en  Flandre,  qui 
lui  rendit  les  derniers  soins.  M""*  de.Maintenon  l'en  remerciait 
daus  une  lettre  où  ^elle  lui  laissait  ^cependant  entendre  qu'elle 
n'était  point  «  la  dupe  »  de  ces  soins.  «  Dieu  veuille  lui  faire  misé- 
rieoMé',  ajoute-t-elle  ;  le  monde  n'en  a  pas  pour  lui  (1).  »  Elle 
négligea  cependant  d'écrire  à  M"'  de  Caylus  h  propos  de  cette 
mort,  et,  comme  celle-ci  s'en  plaignait  dans  une  lettre  où  ell^. 
demandait  manifestement  à  rentrer  en  grâce,  elle  lui  répoja? 
dait  assez  sèchement  :  «  Nous  ne  devons  pas  être  aux  compU-? 
mens.  Je  suis  si  malade  et  si  vieille  que,  depuis  quelque, temj)s, 
je  me  réduis  aux  lettres  nécessaires,  et  je  n'en  fais  plus  pa^^ 
bienséance  seulement.  Du  reste,  qu'est-ce  que  cette  dépendance 
que  vous  voulez  de  moi?  Vous  êtes  en  âge,  et,  de  plus,  en  pos^ 
session  de  vous  bien  conduire.  Que  voulez-vous  changer  la  veillq 
de  ma  mort?  Il  est  vrai  que  vous  m'auriez  été  d'une  grande 
consolation,  si  vous  vous  étiez  tournée  de  façon  que  j'eusse 
pu  avoir  un  grand  commerce  avec  vous,  ce  qui  ne  se  peut  que 
par  la  conformité  des  sentimens.  Cependant,  Madame,  je  vouft 
verrai  quand  vous  voudrez  venir  passer  un  dimanche  à  Saint* 
Cyr.  Adieu,  ma  chère  nièce ,  j'ai  cru  qu'il  falloit  vous  appeler 
ainsi,  pour  que  vous  ne  me  crussiez  pas  fâchée  contre  vous  (2).  » 

La  nièce  aurait  pu  s'y  méprendre,  en  effet,  ainsi  qu'au  ton  d'une 
seconde  lettre,  un  peu  plus  amicale  cependant,  où,  quelques  mois 
après.  M"*  de  Maintenon  ne  lui  laisse  rien  ignorer  des  bruits  qui 
courent  sur  elle  :  <(  Je  n'ai  rien  h  vous  dire  de  nouveau,  mais 
le  déchaînement  n'est  pas  cessé.  Vous  n'avez  jamais  été  dévote 
que  par  politique  ;  vous  ne  pensez  plus  qu'à  vous  remarier.  Voilà 
sur  quoi  l'on  brode  tous  les  jours  quelque  chose  de  nouveau. 
N'en  soyez  point  en  peine,  ma  chère  nièce;  votre  conduite,  s'il 
plait  à  Dieu,  forcera  vos  ennemis  à  se  taire,  et  vous  établira  une 
réputation  qui  vaut  mieux  que  tous  les  trésors  (3).  » 

La  conduite  de  M""'  de  Caylus  finit  cependant  par  désarmer 
M"*  de  Maintenon,  car,  à  la  fin  de  cette  même  année  1705, 


(!)  ¥••  de  Maintenon  d'après  sa  Correspondance- authentiquer  t  II,  p.  38. 

(2)  Ibid,,  t.  II,  p.  39. 

(3)  Ibid,,  i.  U,  p.  42. 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

elle  lui  adressait  une  lettre,  pleine,  il  faut  le  reconnaître,  des 
plus. sages  et  des  plus  affectueux  conseils,  bien  qu'empreinte 
encore  d'une  certaine  méfiance.  «  Je  suis  ravie,  ma  chère  nièce, 
de  vous  avoir  fait  plaisir.  J'aurois  hésité  entre  vos  enfans  et  vous, 
parce  que  c'est  eux  qui  sont  présentement  plus  mal  dans  leurs 
affaires  que  vous.  Mais  j'ai  compté  sur  votre  vertu  et  sur  votre 
tendresse  qui  me  font  espérer  que  vous  serez  toujours  bonne 
mère,  et  que  vous  ne  serez  pas  assez  folle  pour  vous  remarier. 
Vivez  en  paix,  ma  chère  nièce  ;  ne  reprenez  point  le  monde  ;  choi- 
sissez un  certain  nombre  d'amis  pour  quelque  société  particulière. 
Voyez  peu  d'hommes,  et  que  ce  peu  soient  d'honnêtes  gens.  Vivez 
k  la  vieille  mode.  Ayez  toujours  une  fille  qui- travaille  dans  votre 
^ftmbre  quand  vous  serez  avec  un  homme.  Méfiez-vous  des  plus 
sages.  Méfiez- vous  de  vous-même.  Croyez  une  personne  qui  a  de 
l'expérience  et  qui  vous  aime.  Vous  êtes  encore  jeune  et  belle. 
Au  nom  de  Dieu,  ne  vous  commettez  pas,  et  ne  commettez  pas 
les  autres.  Servez  Dieu  sans  cabale.  Ne  vous  entêtez  de  rien. 
Suivez  la  voie  commune.  Ne  vous  élevez  point;  soyez  simple,  et 
pardonnez  à  ma  tendresse  cette  petite  instruction  (1).  » 

L'ancienne  pénitente  du  Père  de  La  Tour  prit  en  bonne  part  la 
petite  instruction,  et,  depuis  cette  fin  de  l'année  1705,  l'harmonie 
et  la  tendresse  semblent  avoir  régné  entre  elles  deux.  M"*  de 
Maintenon  la  charge  de  ses  courses  et  de  ses  achats  de  toilette. 
Elle  se  plaint  que  M""*  de  Caylus  lui  envoie  des  étoffes  trop  élé- 
gantes, dont  elle  se  refuse  «  à  parer  son  vieux  corps.  »  Elle  en 
demande  d'autres  plus  séantes  à  son  âge.  «  Il  n'est  pas  possible 
que  je  sois  la  seule  vieille  dans  le  monde.  »  Elle  l'exhorte  à  l'éco- 
nomie, et  s'inquiète  maternellement  des  dépenses  de  toilette  aux- 
quelles l'entraînera  le  retour  à  Versailles. 

M"**  de  Caylus,  son  deuil  terminé,  y  reparut  en  effet  au  com- 
mencement de  1707.  Elle  y  vint  d'abord  incognito,  mais,  le  Roi 
ayant  demandé  à  M""""  de  Maintenon  pourquoi  elle  se  cachait 
puisqu'elle  n'avait  pas  été  chassée  de  la  Cour,  mais  s'en  était 
retirée  volontairement,  elle  s'enhardit  à  y  paraître  publiquement. 
M°*  de  Maintenon  hésita  cependant  assez  longtemps  à  lui  faire 
rendre  un  appartement  à  Versailles,  bien  que  la  princesse  des 
Ursins,  qui  était  demeurée  en  relation  amicale  et  en  correspon- 
dance avec  M"°  de  Caylus,  l'en  pressât  :  «  Vous  aurez  beau  dire, 

(!)  Correspondance  générale,  t.  V,  p.  46. 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CATLUS.       113 

Madame,  écrivait-elle  à  M"'  de  Mainlenon,  vous  ne  me  per- 
suaderez point  que  vous  fassiez  bien  de  ne  pas  faire  donner  un 
appartement  à  M""*  de  Caylus,  et  de  ne  la  pas  garder  toujours 
auprès  de  vous.  Vous  trouverez  en  elle  des  ressources  infinies, 
personne  n'ayant  plus  d'esprit  et  n'étant  plus  amusante,  sans 
aucune  malice.  Comptez-vous  qu'une  telle  compagnie  ne  soit  pas 
bonne  dans  votre  chambre,  et  que  cela  n'amusât  pas  le  Roi,  qui 
n'en  recevrait  d'ailleurs  aucun  embarras,  puisqu'elle  est  aussi 
secrète  que  discrète?  Vous  me  reprocherez  peut-être,  Madame, 
que  je  l'aime  trop.  Je  vous  reprocherai  que  vous  ne  l'aimez  pas 
assez  (i).  » 

(c  Sans  aucune  malice  »  est  peut-être  beaucoup  dire,  car  M*^*  de 
Caylus  avait  l'esprit  railleur,  et  ce  serait,  à  en  croire  du  'moins 
Saint-Simon,  pour  s'être  moquée  du  Roi  qu'elle  serait  tombée  en 
disgrâce,  autant  que  pour  s'être  laissé  trop  ^ouvertement  aimer 
par  Villeroy.  Quoi  qu'il  en  soit.  M"*  de  Maintenon,  à  qui  la  prin- 
cesse des  Ursins  reprochait  dans  une  autre  lettre  «  de  se  montrer 
trop  indifférente  pour  ses  proches,  »  se  laissa  fléchir,  et  elle  obtint 
pour  M"**  de  Caylus  un  appartement  à  Versailles.  Elle  le 
meubla  même,  mais  sans  beaucoup  de  munificence,  d'après  son 
propre  témoignage  :  «  Le  meuble  de  votre  cabinet  sera  à  tout 
jamais  une  preuve  de  mon  avarice  ou  de  ma  modération,  lui  écri- 
vait-elle. Il  est  assez  vilain,  mais  je  trouve  un  grand  mérite  dans 
la  modestie  (2).  »  Le  mobilier  importait  peu.  Ce  qui  importait, 
c'était  de  ne  plus  paraître  en  exil  et  en  pénitence.  Le  Roi  s'était 
montré  bienveillant  et  affable  en  son  accueil.  Il  alla  même  plus 
loin.  Un  jour,  jour  de  gloire,  il  conduisit  M"**  de  Caylus  à 
Trianon  et  lui  en  fit  les  honneurs.  La  rentrée  en  grâce  était 
complète.  Il  fallait  bien  que  la  conversion  et  l'abandon  du  Père 
de  La  Tour  servissent  à  quelque  chose. 

II 

A  l'époque  où  M°**  de  Caylus  reparaissait  ainsi  à  la  Cour,  elle 
avait  trente-six  ans.  Elle  avait  conservé  sa  beauté,  mais  perdu  sa 
taille.  Elle  avait  renoncé  à  toute  coquetterie,  ne  mettait  presque 
jamais  de  corps  (nous  disons  aujourd'hui  corset),  et  prenait  du 
tabac,  au  désespoir  de  la  princesse  des  Ursins  qui  ne  le  pouvait 

(i)  Lettres  de  i/"*  de  Maintenon  à  la  princesse  des  Ursins,  t.  IV,  p.  110. 
(2)  Bibliothèque  nationale.  Manuscrits  français,  1199. 

TOMB  XXI.  —  1904  8 


114  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

souffrir,  «  même  à  ce  joli  nez,  »  et  qui  voulait  croire  que  son 
directeur  lui  avait  ordonné  d'en  prendre  pour  la  rendre  moins 
aimable.  Elle  s'installait  dans  cetto  vie  nouvelle  en  personne  plus 
âgée  que  son  âge,  car  elle  avait  à  peine  dépassé  quarante  ans 
que  M""'  de  Maintenon  la  dépeint  déjà  «  comme  la  plus  jolie 
vieille  qui  se  puisse  imaginer.  »  Mais  son  esprit  et  le  charme  de 
son  commerce  demeuraient  entiei's.  Elle  sut  se  rendre  agréable 
à  la  Duchesse  de  Bourgogne  qui  l'admit  dans  sa  familiarité.  Le 
Roi,  qui  la  redoutait  autrefois,  se  prit  de  goût  pour  elle,  et  il  lui 
en  donna  des  témoignages  si  publics  que  des  couplets  malicieux 
circulèrent  où  le  nom  de  M"®  de  Caylus  était  associé  à  celui  du 
Roi,  et  de  nouveau  à  celui  de  Villeroy  : 

Monsieur  le  duc  de  Villeroy, 
Sçavez-vous  l'aventure 
De  Caylus  et  de  notre  Roi 
Dont  un  chacun  murmure  (1). 


Dans  le  couplet  suivant,  Villeroy  assure  qu'il  n'y  a  rien  de 
vrai  dans  ce  qu'on  murmure,  et,  comme  Louis  XIV  avait  alors 
soixante  et  onze  ans,  on  peut  tenir  l'assurance  pour  bonne.  M*^""  de 
Caylus  avait  donc  renoué  aussi  avec  Villeroy,  qui  avait  dépassé 
de  quelques  années  la  soixantaine,  et  la  familiarité  de  leur  com- 
merce était  assez  notoire  pour  que  le  bruit  courût  d'un  mariage 
secret  entre  eux.  Mais  elle  avait  renoué  aussi  avec  le  Père  de  La 
Tour,  et  nous  devons  croire  qu'il  y  veillait,  car  il  ne  passait 
point  pour  un  directeur  indulgent.  Il  y  eut  de  la  part  de  M*^*  de 
Caylus  quelque  mérite  à  se  remettre  sous  cette  direction  ;  elle 
y  compromettait  sa  faveur.  Lorsqu'il  s'agit,  en  1711,  de  constituer 
la  maison  de  la  Duchesse  de  Berry,  M"«  de  Caylus  avait  souhaité 
d'obtenir  la  charge  de  dame  d'à  tour  de  la  jeune  princesse.  Cette 
charge  lui  fut  refusée,  de  même  que  la  charge  de  dame  d'hon- 
neur l'avait  été  à  M™®  de  Lesdiguières,  parce  que  «  des  gens 
alertes,  »  intéressés  à  les  écarter  l'une  et  l'autre,  avaient  découvert 
«  une  direction  intime  du  Père  de  La  Tour.  »  «  Il  faut,  ajoutait 
M"'  de  Maintenon  dans  une  lettre  au  duc  do  Noailles,  que  ce 
Père  soit  bien  aimable  s'il  peut  consoler  de  telles  pertes  (2).  » 
Il  fallait  que  M""**  de  Caylus  fût  bien  aimable  aussi  pour  que  sa 

(1)  Bibllothècnie  nationale.  Le  Chansonnier  français.  Les  couplefs  sont  de  1710. 
^2)  Af-*  de  Maintenon  d*après  sa  CotTcspondance  authentique,  t.  11,  p.  247. 


MADAME. DE  MAIKTEP<ON   ET   MADAME   DE   CATLUS.  11  !î 

faveur  auprès  du  Roi  et  de  M*"'  de  Maintenon  ue  fût  pas  ébranlée 
par  cette  récidive.  Cette  faveur  fut  au  comble  jusqu'à  la  fin  du 
règne,  et  rien  ne  vint  plus  troubler  les  relations  de  la  tante  et  de 
la  nièce.  Elle  faisait  partie  de  la  petite  société  que  M"""  de 
Maintenon  elle-même  appelait  sa  Cabale  et  qui  se  composait, 
entre  autres,  de  la  duchesse  de  Noailles,  également  sa  nièce,  de 
la  maïquise  de  Dangeau,  de  la  marquise  de  Lévis  et  de  quelques 
autres  encore.  M""*  de  Maintenon  se  délassait  dans  leur  société  de 
la  contrainte  qu'elle  était  obligée  de  s'imposer  durant  les  longues 
heures  que  le  Roi  passait  dans  son  appartement;  parfois  elle  se 
réfugiait  dans  celui  de  M"'  de  Caylus  pour  y  goûter  un  peu  de 
solitude  et  de  repos.  Elle  célébrait  en  petits  vers  les  charmes 
des  dames  qui  composaient  sa  Cabale,  et  voici  le  couplet  qu'elle 
consacrait  à  M*^*  de  Caylus  (1)  : 

De  Caylus  le  beau  visage 
N'est  pas  le  plus  grand  trésor; 
Son  humeur  Tant  mieux  que  Ter 
Quand  on  sait  en  faire  usage. 
Son  commerce  est  délicieux 
Et  remporte  sur  ses  yeux. 

M""'  de  Caylus  lui  adressait  des  vers  également,  ou  plutôt,  en 
lui  envoyant  un  bouquet,  elle  adaptait  à  son  adresse  des  vers 
de  Marot. 

^  Du  plus  simple  bouquet  on  estimoit  Thommage 
Au  bon  vieux  temps,  car  tel  étoit  Tusage; 
Et  pour  certain  en  tous  lieux  on  tenoit, 
Si  qu'un  bouquet  donné  d'amour  profonde, 
C'étoit  donner  toute  la  terre  ronde, 
Car  seulement  au  cœur  on  se  prenoit. 

Elle  continuait  en  joignant  au  bouquet  l'offre  de  son  cœur< 

Un  cœur  au  moins  est  chose  plus  solide 

Au  tribunal  où  la  raison  décide. 
Vous  connaissez  le  mien,  vous  savez  ce  qu'il  vaut, 
l'ose  le  dire,  il  est  tout  comme  il  vous  le  faut, 

Respectueux,  tendre,  et  fidèle, 

Pour  vous  se  sentant  chaque  jour  ' 

Une  inclination  nouvelle, 

Pour  vous  quiétiste  en  amour. 

Des  plus  constans,  des  plus  sincères, 
Un  ^rai  cœur  en  un  mot  du  bon  temps  de  nos  pères  (^). 

(1)  Souvenirs  sur  Af—  de  Maintenon^  t.  I,  p.  172. 

(2)  Jàid.,  p.  175. 


116  REVUE  DES  DEUX  «  MONDES. 

Les  relatîons^pistolaires  entre  M"*  de  Main  tenon  et  M°*  de 
Caylus  ne  se  bornaient  pas  à  Tenvoi  de  petits  vers.  Une  véri- 
table correspondance  s'échangeait,  de  l'appartement  de  M"*  de 
Caylus,  où  M"**  de  Maintenon  ne  pouvait  venir  se  reposer  aussi 
souvent  qu'elle  l'aurait  souhaité,  à  celui  de  M""**  de  Maintenon,  où 
M"'  de  Caylus  n'était  pas  adinise  aussi  souvent  qu'elle  le  deman- 
dait, car  aux  heures,  où  le  Roi  y  travaillait  avec  quelqu'un  de  ses 
ministres,  personne. n'y  pouvait  plus  pénétrer.  Cette  correspon- 
dance a  été  conservée.  Elle  est  pleine  de  charme.  Il  est  impos- 
sible de  déployer  plus  de  grâce  et  de  gentillesse  que  ne  le  fait 
M"*  de  Caylus,  dans  ses  protestations  de  dévouement  et  de  ser- 
vice. «  Je  m'offre  de  tout  mon  cœur,  dit-elle,  sans  considérer  que 
je  suis  née  offerte.  »  Et  dans  une  autre  lettre  :  «  Pour  moi,  ma 
chère  tante,  je  ne  vous  offre  point  ce  qui  est  autant  à  vous  que  je 
suis,  et  je  serois  bien  malheureureuse  si  vous  croyiez  que  j'eusse 
un  plus  grand  plaisir  (1).  »  Dans  une  autre  encore  :  «  Je  réfléchis 
sur  votre  semaine,  et  ne  saurois  la  trouver  bien  ordonnée  qu'il 
n'y  ait  un  peu  plus  de  la  petite  nièce.  Pourquoi  n'en  pas  vou- 
loir quelquefois  avec  la  petite  famille?  Elle  seroit  aussi  hébétée 
au  jeu  que  vous  la  voudriez  ;  elle  travailleroit  si  sagement  ;  elle 
écouteroitou  feroit  la  lecture  avec  tant  de  plaisir;  enfin  (et  c'est 
peut-ôtre  bien  là  la  meilleure  raison  pour  la  faire  recevoir},  elle 
partiroit  au  moindre  signe.  Si  vous  voulez  la  laisser  au  monde, 
elle  vous  assure  sans  hypocrisie  qu'elle  retrouvera -pour  lui 
encore  plus  de  temps  qu'il  ne  lui  en  faut.  Elle  ne  voit  après  tout 
que  les  Cabales  qu'elle  voit  assez  avec  vous,  ou  ces  maréchaux 
de  France  qui  ne  la  charment  pas  au  point  de  ne  pouvoir  s'en 
passer.  Elle  craint  les  ministres  ;  elle  n'aime  point  les  princesses. 
Si  c'est  le  repos  que  vous  lui  voulez,  elle  n'en  trouve  qu'avec 
vous.  Si  c'est  sa  santé,  elle  y  trouve  son  régime  et  sa  commodité; 
en  un  mot,  elle  trouve  tout  avec  vous  et  rien  sans  vous.  Après  ce 
sincère  exposé,  ordonnez,  mais  non  pas  en  Néron  (2).  » 

Est-il  vrai  que  M"**  de  Caylus  préférât  la  société  de  M"'  de 
Maintenon  à  celle  des  maréchaux  de  France  /entendez  Villeroy)? 
N'y  a-t-il  pas  quelque  exagération  dans  Texpression  de  ces  senti- 
mens?  Cela  est  possible.  Si  M"'  de  Caylus  était  «  née  offerte,  »  elle 
était  aussi  née  coquette.  Or,  la  coquetterie,  chez  certaines  femmes, 
ne  passe  jamais.  Elle  ne  fait  que  >changer  de  forme  et  surtout 

(1)  Archives  de  Mouchy. 

(2)  Souvenirs,  p.  223. 


MADAME   DE  MAINTENON    ET   MADAME   DE   CAYLUS.  117 

d'objet.  Elles  veulent  plaire  à  tous  et  à  tout  prix.  M"'  de  Caylus 
voulait  plaire  à  M"'  de  Mainteuon,  et  elle  y  réussissait.  Les  lettres 
ou  plutôt  les  petits  billets  que  celle-ci  lui  adresse  en  réponse 
sont  courts,  mais  affectueux.  Nous  citerons  celui-ci  :  «  Il  n'y  aura 
aucun  sermon  à  Saint-Cyr,  mais  bien  une  grand'messe  à  neuf 
heures  et  demie,  un  poulet  au  coin  du  feu,  des  vêpres  à  trois 
heures,  et  un  retour  ici  à  cinq,  le  tout  à  votre  service,  ingrate  (1)  !  » 
Un  simple  poulet  entre  grand'messe  et  vêpres  !  Le  temps  n'était 
plus  des  soupers  de  la  rue  de  Vaugirard,  mais,  au  coin  du  feu 
comme  à  table.  M""*  de  Caylus  était  toujours  charmante,  et 
M**  de  Maintenon  le  reconnaissait  dans  une  lettre  à  la  princesse 
des  Ursins.  «  Il  est  vrai  que  je  m'accommode  mieux  avec  M""  de 
Caylus  qu'autrefois,  parce  qu'elle  me  paroît  revenue  de  l'entête- 
ment qu'elle  avoit  pour  le  jansénisme,  étant  difficile  de  se 
trouver  agréablement  avec  ceux  qui  pensent  différemment  que 
nous.  Son  visage  est  toujours  aussi  gracieux^  maiselle  a  une 
taille  qui  la  défigure  fort.  Du  reste,  je  ne  vois  point  ici  de  femme 
aussi  raisonnable  qu'elle  (2).  » 

Telle  nous  apparaît  M"**  de  Caylus,  à  cette  époque  de  sa  vie, 
et  nous  aimons  mieux  en  juger  d'après  ces  documens  authen- 
tiques que  d'après  les  dires  de  Saint-Simon,  suivant  lequel,  «  quand 
elle  étoit  dans  la  société  de  Madame  la  Duchesse,  elle  déploroit  la 
tristesse  dans  laquelle  sa  jeunesse  s'étoit  passée,  dont  elle  faisoit 
mille  contes  sur  elle-même,  en  se  moquant  de  toutes  ses  pratiques 
de  dévotion.  »  Après  avoir  raconté  «  qu'elle  se  fit  une  cour,  les 
matins,  des  généraux,  des  ministres,  et  de  la  plupart  des  impor- 
tans  de  la  Cour;  par  ricochet  de  M""'  de  Maintenon,  »  il  va 
jusqu'à  dire:  «  Au  fond,  elle  se  moquoil  d'eux  tous  (3).  » 

L'année  qui  précéda  la  mort  de  Louis  XIV,  un  changement 
survînt  dans  la  vie  de  M"*  de  Caylus.  Pour  une  raison  que  nous 
ignorons,  elle  souhaita  de  quitter  son  appartement  à  Versailles. 
Elle  obtint  un  brevet  de  logement  au  Luxembourg,  dont,  peu  après 
la  mort  de  Louis  XIV,  la  jouissance  fut  concédée  à  la  Duchesse 
de  Berry.  M"*  de  Caylus  parait  dans  l'enthousiasme  de  sa  nou- 
velle résidence  :  «  Mon  habitation  est  commode,  jolie,  solitaire 
et  si  séparée  que  je  no  crois  pas  que  je  puisse  jamais  m'aperce- 
voir  du  voisinage.  J'entends  dès  le  matin  le  chant  des  coqs  et  le 

(1)  ColUclion  Morrisson,  t.  IV,  p.  31. 

(2)  Lettres  de  Af"*  de  Maintenon  à  la  Princesse  des  Ursins,  t.  (I,  p.  103. 

(3)  Saint-Simon.  Édition  Boislisie,  t.  XIV,  p.  229. 


118  REVUE  DES  DEUX  MOICDES. 

son  des  cloches  de  plusieurs  petits  couvens  qui  invitent  à  prier 
Dieu.  »  Et  dans  une  autre  lettre  :  «  C'est  un  délice  que  de  se 
lever  matin.  Je  regarde  par  la  fenêtre  tout  mon  empire  et  je 
m'enorgueillis  de  voir  sous  mes  lois  douze  poules,  un  coq,  huit 
poussins,  une  cave  que  je  traduis  en  laiterie,  une  vache  qui  pait 
à  l'entrée  du  grand  jardin  par  une  tolérance  qui  ne  sera  pas  de 
longue  durée.  Je  n'ose  prier  M""*  de  Berry  de  souffrir  ma  vache. 
Hélas  !  c'est  bien  assez  qu'elle  me  souffre.  »  Elle  y  attendait  la 
visite  de  ses  enfans,  qui  commençaient  à  lui  donner  du  souci. 
Elle  y  espérait  celle  de  M""*  de  Main  tenon.  «  Ne  vous  verrai-je 
point,  ma  chère  tante?  Est-il  aussi  triste  d'être  nièce  que  d'être 
mère  (1)  ?  »  Mais  elle  ne  devait  jamais  l'y  voir.  Il  y  avait  très  peu 
de  temps  que  M'^''  de  Caylus  était  installée  au  Luxembourg,  lors- 
qu'un bien  autre  changement  survenait  dans  l'existence  de 
M"**  de  Main  tenon.  Louis  XIV  mourait,  et  M"*  de  Maintenon  se 
réfugiait  à  Saint-Gyr  d'où  elle  ne  devait  plus  sortir. 

III 

Transportons-nous  maintenant  du  Luxembourg  à  Saint-Cyr, 
et  voyons  de  quelle  vie  va  vivre,  dans  la  vieille  abbaye,  du- 
rant les  quatre  années  qui  lui  restaient  à  passer  sur  terre,  celle 
qui  lavait  fondée.  Décrivons  d'abord  son  appartement,  d'après 
Manseau,  l'intendant  de  Saint-Cyr  :  «  Sa  chambre,  où  il  y  a  un 
grand  lit  avec  une  housse  de  serge  de  Londres  bleue,  doublée 
de  taffetas  d'Angleterre  de  même  couleur,  des  pommes  fort 
vives  de  plumes  et  d'aigrettes,  une  table,  un  miroir,  huit 
fauteuils,  six  plians,  quatre  petits  tabourets;  son  cabinet  où  il 
y  a  un  lit  de  repos,  six  fauteuils,  une  pile  de  six  carreaux,  six 
tabourets  de  différente  hauteur,  deux  tables  et  deux  miroirs 
conmie  lesprécédens.  »  Cet  appartement  avait  pour  M"'  de  Main- 
tenon  l'inconvénient  d'être  à  trois  cent  trente  pas  de  la  chapelle, 
et,  comme  elle  se  rendait  à  la  messe  tous  les  jours,  malgré  les 
médecins  («  Je  ne  sais  pourquoi,  disait-elle,  les  médecins  ont  la 
messe  en  aversion  »),  ce  long  chemin  à  parcourir  ne  laissait  pas  de 
la  fatiguer.  Mais  elle  tenait  à  cet  appartement  parce  qu'il  était 
de  plain-pied  avec  les  cours  où  jouaient  les  élèves,  ce  qui  lui 
permettait  de  se  mêler  à  leurs  récréations.  Pendant  quatre  ans, 

(1)  Souvenirs,  p.  255-256. 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CAYLUS.       119 

elle  D^en  bougea,  sauf  quelques  courses  dans  le  village  de  Sainte 
Cyr,  pour  aller  voir  des  pauvres.  Elle  y  menait  la  vie  la  plus 
simple.  Elle  avait  changé  jusqu'à  son  régime  personnel,  ne  vou- 
lait pas  introduire  à  Saint-Cyr  «  le  délice  du  chocolat,  »  et  donné 
la  plupart  de  ses  hardes  à  M""*  de  Gaylus.  Il  est  tout  à  fait  faux, 
comme  le  dit  Saint-Simon,  qu'elle  eût  conservé  au  dehors,  «  un 
maitre  d'hôtel,  un  valet  de  chambre,  des  gens  pour  l'office  et  la 
cuisine,  un  carrosse,  un  attelage  de  sept  ou  huit  chevaux  et  un 
ou  deux  de  selle,  »  qu'elle  aurait  nourris,  bétes  et  gens,  aux  dé- 
pens de  Saint-Gyr.  Elle  avait  au  contraire  vendu  son  carrosse  et 
renvoyé  ses  gens  avec  une  précipitation  qui  ne  laissa  pas  d'être 
hlâmée,  car  quelques-uns  se  prétendirent  réduits  à  la  mendicité. 
EUe  ne  conserva  qu'un  cuisinier,  ancien  marmiton  à  Versailles, 
on  maître  d'hôtel  et  deux  laquais  qui  devaient  surtout  lui  servir 
de  messagers,  pour  sa  correspondance  avec  M"**  de  Caylus.  Cette 
correspondance  va  devenir  l'unique  intérêt  de  sa  vie.  C'est  par 
les  lettres  de  M"*  de  Caylus  qu'elle  saura  ce  qui  se  passe  au 
dehors,  et  elle  répondra  à  ces  lettres  par  des  journaux  écrits 
presque  au  jour  le  jour,  et  que  porteront  à  M"*  de  Caylus  tantôt 
Etienne  et  Lauuay  qu'elle  avait  gardés  à  son  service,  tantôt  le 
boulanger  Petin.   M"*   de  Caylus  lui  répondait  par  le  même 
moyen,  car  toutes  deux  se  méfiaient ,  non  sans  avoir  pour  cela 
de  bonnes  raisons,  de  l'ordinaire.  Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  feuil- 
leter leur  correspondance,  où  nous  allons  voir  se  refléter  quel-^ 
ques-ons  des  principaux  événemens  qui  marquèrent  les  pre- 
mières années   de   la  Régence,  et  où  nous   surprendrons  le 
jugement,  toujours  discret  et  sagace,  de  M'^Me  Main  tenon  sur  ces 
événemens. 

La  première  lettre  adressée  par  M"'*  de  Maintenon  à  M"*  de 
Caylus  est  datée  du  H  septembre,  c'est-à-dire  onze  jours  après 
la  mort  du  Roi.  Durant  ce  mois  de  septembre,  elle  lui  écrit  jus- 
qu'à cinq  fois.  Pas  une  seule  fois  elle  no  prononce  le  nom  de 
Louis  XIV  ;  à  peine  fait-elle  allusion  à  cette  mort  récente  et  au 
chagrin  qu'elle  aurait  dû,  ce  semble,  ressentir  de  la  perte  de  celui 
auprès  duquel  elle  avait  passé  tant  d'années.  Ce  n'est  qu'à  la  fin 
d'octobre  qu'ayant  reçu,  pour  la  première  fois,  la  visite  de 
Villeroy,  elle  s'attendrit  à  ce  souvenir.  «  Je  vis  hier  M.  le  maréchal 
de  Villeroy,  plus  pathétique  que  je  ne  l'ai  jamais  vu.  Il  pleura 
beaucoup  avec  moi,  et  je  pleurai  si  bien  que  je  ne  suis  pas  remise 
de  la  nuit  ou'il  m'a  fait  passer.  »  L'année  suivante^  elle  écrit  encore: 


120  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Le  petit  mot  de  M.  de  Dangcau  ma  fait  plaisir.  Je  n'en  ai  point 
de  plus  grand  que  d'être  en  commun  avec  ceux  qui  ont  aimé  le 
Roi  ;  il  en  coûte  quelques  larmes,  mais  elles  sont  plus  douces  que 
d'entendre  parler  de  l'ingratitude  des  courtisans.  »  Et  c'est  tout, 
dans  une  correspondance  de  quatre  ans.  Est-ce  à  dire  qu'elle 
neût  point  aimé  le  Roi?  Non,  mais  la  fidélité  du  souvenir  n'allait 
pas  chez  elle  jusqu'au  regret.  Elle  avait  le  sentiment  d'avoir 
rempli  sa  tâche  vis-à-vis  de  lui.  Elle  lui  avait  fait  une  \'îeillesse 
digne,  et  l'avait  préservé  des  égaremens  qui  auraient  pu  la  désho- 
norer. Elle  l'avait  confirmé  dans  les  pratiques  de  la  religion. 
Elle  l'avait  vu  mourir  en  chrétien  pénitent;  c'était  le  but  qu'elle 
s'était  toujours  proposé  :  «  Avez-vous  su,  écrivait-çUe  à  une  an- 
cienne religieuse  de  Saint-Gyr,  dans  quelle  disposition  le  Roi  est 
mort?  Tous  les  gens  de  bien  ne  doutent  pas  de  son  salut.  Je  n'ai 
plus  qu'à  penser  au  mien  (1).  » 

L'impression  dominante  qu'on  devine  chez  elle  durant  les 
premiers  mois  est  celle  du  soulagement.  Elle  était  excédée, 
harassée  de  cette  vie  de  Cour  qui  ne  lui  laissait  pas  une  heure 
de  liberté.  Elle  n'aspire  qu'au  repos  et  à  la  solitude.  Elle  en 
sent  le  besoin  physique  et  moral.  Elle  veut  vivre  dans  la  retraite 
et  que  cette  retraite  ne  soit  point  troublée.  C'est  à  M"'  de  Caylus 
elle-même  qu'elle  s'adresse  pour  se  défendre  contre  l'invasion 
des  visites.  Elle  avait  d'abord  consenti  à  recevoir  les  évêques, 
mais  bientôt  elle  regrette  de  s'être  embarquée  dans  cette  distinc- 
tion. Quant  aux  princesses  qui  ont  l'honnêteté  de  demander  à 
la  venir  voir,  elle  ne  veut  point  eu  entendre  parler.  Elle  ne  con- 
sent pas  davantage  à  recevoir  les  dames  composant  son  ancienne 
Cabale,  Elle  ne  répond  même  point  aux  choses  obligeantes  que 
ces  dames  lui  font  dire,  voulant  «  oublier  tout  et  être  oubliée.  » 
Elle  écarte,  autant  qu'elle  le  peut,  sa  nièce  la  duchesse  de 
Noailles,  avec  laquelle  ses  relations  paraissent  singulièrement 
refroidies,  et  quant  à  la  petite  nièce  à  qui  elle  écrit  presque 
tous  les  jours,  dont  les  lettres  font  son  plaisir  et  le  seul  qu'elle 
désire,  elle  ne  s'en  défend  pas  moins  contre  ses  trop  fréquentes 
visites.  Quand  celle-ci  vient  la  voir,  elle  la  renvoie  presque  ru- 
dement, sauf  à  lui  en  demander  pardon  le  lendemain  :  «  Il  faut 
au  moins  que  la  brutalité  que  je  vous  montrai  hier  m'attire  au- 
jourd'hui votre  confiance  pour  les  douceurs  que  je  vais  vous  dire, 

(1)  Lettres  historiques  et  édifiantes,  t.  II,  p.  440. 


MADAME  DE   MAINTENON   ET  MADAME  DE   CAYLUS.  121 

Je  me  trouvois  fort  bien  avec  vous  quand  je  vous  proposai  de 
vous  en  aller,  et  je  ne  pus  vous  dire  adieu  sans  larmes  qui  étoient 
toutes  de  tendresses  pour  vous.  Ceci  s'adresse  à. vous  deux. 
[M"«»  de  Dangeau  avait  accompagné  M"*  de  Caylus.]  Vous  n'étiez 
pas  à  la  Ménagerie  que  je  songeai  à  vous  écrire,  et  je  voulois 
répondre  à  une  grande  lettre  que  j 'a vois  reçue  de  vous  ce  matin, 
mais,  en  la  relisant,  je  trouvai  que  je  vous  avois  dit  tout  ce 
que  je  voulois  vous  écrire,  et  par  une  grande  modération  je 
remets  à  aujourd'hui.  »  M"""  de  Caylus  insiste  cependant  pour 
que  ces  visites  soient  plus  fréquentes,  et  comime  M"*'  de  Main- 
tenon  voudrait  au  contraire  les  réduire  à  deux  ou  trois  par  an, 
c'est  entre  elles  le  sujet  d'une  discussion  et  l'occasion  d'une  lettre 
où  M"®  de  Maintenon  marque  fermement  sa  volonté  :  «  Ne 
voyez-vous  pas  que  vos  voyages  excitent  les  autres  à  faire  de 
môme?  Vous  ô^tes  trop  raisonnable  pour  ne  pas  voir  qu'il  ne  con- 
vient pas  à  une  personne  retirée,  et  par  de  si  bonnes  raisons,  de 
passer  sa  vie  à  concerter  des  rendez- vous...  En  vérité,  ma  chère 
nièce,  je  ne  saurois  croire  que  vous  ne  renonçassiez  de  bon  cœur 
au  plaisir  que  vous  avez  de  me  voir  si  vous  pouviez  comprendre 
ce  cjue  je  souffre  des  visites  que  je  reçois.  Elles  sont  mauvaises 
à  mon  salut,  à  ma  santé,  à  mon  repos,  à  ma  conduite.  Les  con- 
versations ne  sont  pas  agréables  ;  on  entend  toujours  recom- 
mencer ce  qu'on  vouloit  ignorer,  et  les  nuits  sont  cruelles.  ^> 

Quelque  résolution  qu'elle  déploie  pour  maintenir  cette  bar- 
rière autour  d'elle,  il  était  cependant  deux  personnes  (en  plus 
de  M"*  de  Caylus)  par  qui  elle  la  voyait  franchir  sans  trop  de 
déplaisir.  C'étaient  Villeroy  et  la  mai*quise  de  Dangeau. 

La  manière  dont  Villeroy  se  comporta  envers  M"*  de  Main- 
tenon  dépuis  la  mort  de  Louis  XIV  achève  de  justifier  ce  brevet 
de  galant  homme  que  nous  lui  avons  décerné  à  propos  de  ses 
relations  avec  M"*  de  Caylus.  Gouverneur  du  jeune  Roi  en 
crédit  auprès  du  Régent,  il  témoigna  une  invariable  fidélité  à 
celle  qui  avait  été  la  compagne  des  dernières  années  de  son 
vieux  maître.  Assez  fréquemment  il  la  venait  voir,  et  il  no 
semble  pas  qu'elle  se  soit  défendue  contre  des  visites  où  tous 
deux  se  plaisaient  à  revenir  sur  le  passé  et  où  ils  mêlaient  leurs 
larmes.  Souvent  aussi  il  lui  écrivait  «  des  lettres  d'un  style  plus 
tragique  que  celui  de  Racine  et  passant  même  Longepierre.  » 
Parfois,  elle  lui  répondait  par  do  petits  billets  très  courts,  mais 
affectueux,  de  ce  ton  un  peu  mélancolique  et  désabusé  qui  avait 


122  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toujours  été  le  sien  :  «  Quelque  peu  que  je  sois,  Monsieur,  je 
sens  bien  que  je  vous  manque,  et  j^en  suis  bien  fâchée.  Je  vous 
assure  que  vous  n'avez  point  plus  d'envie  de  m'ouvrir  votre  cœur 
que  je  n'en  ai  de  vous  entendre.  Nous  ne  pouvons  plus  avoir  du 
plaisir.  Il  faut  se  consoler  de  la  faible  consolation  de  se  plaindre 
avec  ceux  qui  pensent  et  qui  sentent  comme  vous.  »  Et  dans  une 
autre  lettre  :  «  Adieu,  Monsieur  le  Maréchal  :  consolez-vous  par 
le  bonheur  de  celui  que  vous  regrettez.  »  C'est  Louis  XIV  qu'elle 
Veut  dire,  dont  le  bonheur  éternel  ne  lui  inspire  aucun  doute  (1). 
Le  nom  de  Villeroy  revient  fréquemment  dans  les  lettres  de 
M"**  de  Main  tenon  à  M""*  de  Caylus.  Elle  ne  s'efiFarouche  point  de 
l'intimité  qui  continuait  de  régner  entre  sa  nièce  et  celui  pour 
qui  elle  s'était  autrefois  compromise.  Elle  trouve  tout  naturel 
que  Villeroy  ait  sollicité  le  Régent  en  faveur  de  M"*  de  Caylus, 
sans  même  en  avoir  averti  cette  dernière,  et  cela  «lui  rappelle  le 
procédé  dont  il  usa  vis-à-vis  d'elle-même,  lorsque,  «  dans  sa  jeu- 
nesse, il  sollicita  en  sa  faveur  une  pension  de  la  Reine  mère  sans 
l'avoir  avertie...  »  Elle  trouve  qu'il  pourrait  faire  davantage  en- 
encore,  prêter  plus  souvent  à  M""  de  Caylus  son  carrosse  ou  ses 
gens.  Il  pourrait  même  la  nourrir.  Elle  ne  verrait  aucun  inconvé- 
nient à  ce  que  sa  nièce  vienne  s'installer  à  Versailles,  à  l'hôtel 
Villeroy,  d'où  une  litière  du  maréchal  la  conduirait  facilement  à 
Saint-Cyr.  Elle  lui  recommande  seulement  de  ne  pas  coucher 
dans  la  chambre  où  est  morte,  quelques  années  auparavant,  la 
duchesse. 

La  marquise  d«  Dangeau  est  une  de  ces  femmes,  en  beaucoup 
plus  grand  nombre  qu'on  ne  croît  au  xvii'  et  au  xvin«  sièele,  qui 
vécurent  dans  le  monde  et  à  la  Cour  sans  que  l'ombre  d'une  mé- 
disance ait  jamais  effleuré  leur  réputation.  C'est  une  tendance 
qu'on  a  toujours,  qu'il  s'agisse  du  passé  ou  du  présent,  de  juger 
d'un  temps  et  d'une  société  par  les  femmes  qui  font  parler  d'elles 
et  non  point  par  celles  dont  on  ne  parle  pas.  La  marquise  de 
Dangeau  fût  demeurée  au  nombre  des  femmes  dont  on  ne  par- 
lerait point  si  la  situation  occupée  par  son  mari  à  la  Cour  et  sur- 
tout le  précieux  Journal  qu'il  a  laissé  n'avaient  donné  à  son  nom 
une  notoriété  d'une  nature  particulière.  Dangeau  avait  quarante- 
huit  ans  lorsqu'il  l'épousa,  voulant  faire  oublier,  par  l'éclat  de 
cette  alliance,  celle  qu'il  avait  conclue  seize  ans  auparavant  lors- 

(1)  Philobiblon  Society,   t.  XIII,  p.  60  et  62.  Ce  recueil  contient  56  lettres  de 
M""*  de  Maintenon  au  maréchal  de  Villeroy,  publiées  par  lady  Louise  RnlgUiy. 


MADAME   DE  MAINTENON   ET  M)^T>AME  DE   CAYLUS.  123 

qu'il  épousa  la  fille  de  Morin  dit  le  Juif  y  dont  l'autre  fille  avait 
épousé  le  maréchal  d'Estrées,  car  en  ce  temps-là>  tout  comme  de 
Bos  jours,  les  partisans  trouvaient  à  bien  marier  leurs  filles.  La 
nouvelle  M"*  de  Dangeau,  qui  avait  vingt-deux  ans,  était  de  la 
maison  de  Bavière,  mais  d'une  branche  qu'un  mariage  moi^na- 
tique  avait  réduite  à  porter  le  titre  de  comtesse  de  Lowenstein. 
Chanoinesse  d'un  chapitre  en  Bavière,  ce  qui  lui  donnait  le  droit 
«  d'être  appelée  Madame  et  de  porter  un  ruban  couleur  de  feu, 
comme  les  hommes  portent  le  cordon  bleu,  »  elle  avait  été  amenée 
en  France  par  son  oncle,  le  cardinal  de  Furstenberg.  La  Dauphine, 
qui  elle-même  était  Bavière,  l'avait  prise  pour  fille  d'honneur, 
et  avait  donné  son  consentement  au  mariage.  Mais  quand  elle 
apprit  qu'elle  avait  été  mariée  sous  le  nom  de  Sophie  de  Ba- 
vière, et  qu'elle  avait  signé  ainsi  au  contrat,  elle  entra  dans  une 
fureur  qui  fit  peur  h  Louis  XIV  lui-même.  Pour  la  désarmer, 
il  consentit  à  ce  que  l'acte  de  mariage  que  la  Dauphine  s'était 
fait  apporter,  et  qu'elle  avait  commencé  à  brûler,  fût  supprimé  et 
remplacé  par  un  autre  où  la  prétendue  Sophie  de  Bavière  serait 
qualifiée  Lowenstein.  A  ce  prix,  elle  accorda  son  pardon.  C'était 
là,  pour  la  nouvelle  marquise  de  Dangeau,  un  début  dans  la  vie 
assez  pénible.  La  faveur  dont  elle  fut  bien  vite  environnée  dut  le 
lui  faire  oublier 

Les  contemporains  sont  unanimes  à  célébrer  la  grâce  et  à 
faire  l'éloge  de  la  vertu  de  M""'  de  Dangeau.  «  Elle  étoit  belle 
conmie  les  anges,  dit  l'abbé  de  Choisy,  dans  une  jeunesse  riante, 
une  taille  fine,  les  yeux  bleus  et  brillans,  le  teint  admirable,  les 
cheveux  du  plus  beau  blond  du  monde ,  un  air  engageant,  mo- 
deste et  spirituel.  Elle  avoit  eu  une  fort  bonne  conduite  dans 
une  place  fort  glissante  (celle  de  fille  d'honneur),  et  les  petites 
fautes  de  ses  compagnes  n'avoient  pas  peu  contribué  à  faire  valoir 
son  mérite  (1).  »  «  Jolie  et  vertueuse  comme  les  anges,  dit  de  son 
eêté  SaintrSimon,  une  figure  de  déesse  dans  les  airs  ;  douce,  bonne 
d'un  bon  esprit  et  dont  la  bonté  lui  tenoit  lieu  d'étendue  (2),  »  Et 
ailleurs  :  «  Jolie  comme  le  jour  et  faite  conmie  une  nymphe, 
avec  toutes  les  grâces  de  l'esprit  et  du  corps.  »  Il  n'est  pas  jus- 
qu'à la  sévère  princesse  Palatine,  qui  n'ait  été  désarmée  par 
tant  de  grâces  :  «  M""^  de  Dangeau,  dit-elle  dans  sa  Gorrespon- 


(1)  Mémoires  de  Vabbé  de  Choisy,  édition  de  i888,  t.  I,  p.  i93. 

(2J  Saint-Simon,  éoition  BoisUsle,  addition  au  Journal  de  Dangeau,  i.  I,  p.  316. 


124  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

dance  (1),  »  est  une  bien  vertueuse  et  bien  honnête  femme  qui 
est  estimée  de  tout  le  monde...  Elle  vit  fort  bien  avec  son  mari^ 
comme  s'il  était  non  seulement  son  égal,  mais  de  meilleure  con- 
dition qu'elle.  »  La  Palatine  ne  lui  reconnaît  qu'un  défaut,  c'est 
de  tenir  la  Vieille  ordw*e  pour  une  dame  pieuée,  tandis  qu'elle 
est  un  diable.  «  Mais  c'est,  ajoute-t-elle,  l'effet  de  son  bon  cœur; 
elle  ne  veut  ni  ne  peut  penser  du  mal  d'une  dame  qui  l'a  aimée 
de  tout  temps  et  s'est  bien  conduite  à  son  égard.  » 

M"'  de  Dangeau  [demeura  de  tout  temps  en  effet  en  grande 
faveur  auprès  de  M"'  de  Maintenon.  Elle  fut  une  des  rares  per- 
sonnes qui  pénétrèrent  dans  son  intimité  sans  appartenir  àsafamille 
ou  sans  être  fille  de  quelqu'une  de  ses  amies  de  jeunesse.  D'assez 
fréquentes  lettres  s'échangeaient  entre  elles  (2).  Les  lettres  de 
M""'  de  Maintenon,  qui  ont  été  publiées,  témoignent  de  la  haute 
faveur  où  M"**  de  Dangeau  était  arrivée.  Dans  une  de  ces  lettres 
elle  la  presse  d'accepter  une  invitation  à  ces  Marlys  si  recherchés, 
et,  pour  l'y  attirer,  elle  lui  promet  qu'on  passera  par-d€ssus  ses 
manies.  «  Vous  y  trouverez  votre  santé,  vos  plaisirs,  votre  gaieté. 
On  vous  souffrira  avec  tous  vos  défauts  :  robe  de  ouate,  écharpe, 
bonnets,  serviettes  sur  la  tête,  ce  sont  tous  ceux  que  je  vous 
connais.  Cette  chambre  est  blanche  comme  vous,  et  sèche  comme 
moi.  » 

La  mort  de  Louis  XIV  porta  une  sensible  atteinte  à  la  situa- 
tion de  Dangeau.  Il  n'était  plus  rien  et  se  retira  dans  l'hôtel 
qu'il  s'était  fait  construire  à  Paris,  rue  de  Bourbon.  Peu  de  temps 
après,  il  eut  une  attaque  d'apoplexie.  Il  en  releva,  mais  demeura 
infirme.  Sa  femme  le  soigna  admirablement;  en  même  temps 
elle  s'efforçait  de  l'amener  à  des  habitudes  de  piété  plus  exactes. 
Du  courtisan,  ancien  huguenot,  elle  voulait  faire  un  pénitent  à  la 
façi)n  de  Port-Royal.  M"'  de  Maintenon  ne  l'en  détourne  pas, 
mais,  avec  ce  bon  sens  et  cette  mesure  qui  étaient  sa  qualité  do- 
minante, elle  tempère  un  peu  le  zèle  de  M""  de  Dangeau.  «  Je 
crains,  lui  écrivait-elle,  que  vous  ne  rebutiez  M.  de  Dangeau; 
vous  êtes  austère,  et  vous  ne  comprenez  point  assez  la  force  de 

(1)  Édition  Jœglé,  t.  II,  p.  260  et  288. 

(2)  Les  lettres  deM"«de  Maintenon  à  M"*  de  Dangeau  se  trouvent  [dans  la  Corres- 
pondance ffénér  aie  ^  dans  Af"*  de  Maintenon  d'après  sa  Correspondance  authentiqua  et 
dans  le  Catalogue  de  la  Collection  Morrisson.  Les  lettres  de  M**  de  Dangeau  à 
M-*  de  Maintenon  font  partie  de  la  riche  collection  des  Archives  de  Mouchy.  Il 
nous  a  été  permis  d'en  prendre  connaissance.  Elles  n'ont  rien  de  remarquable  et 
confirment  ce  que  Saint-Simon  dit  du  peu  d'étendue  de  son  esprit. 


MADAME   DE  MAINTEXON    ET  MADAME   DE  CATLU8.  A25 

rhabitude.  »  Et  une  autre  fois  :  «  Vous  n'en  ferez  jamais  un  soli- 
taire. N^êtes-vous  pas  heureuse  de  le  voir  un  bon  chrétien.  » 
Malgré  ses  quatre-vingts  ans  et  ses  deux  attaques  d'apoplexie, 
Dangeau  ne  s'accommodait  point  en  effet  de  la  solitude.  Le  con- 
sciencieux annaliste  qui  a  tenu  son  journal  jusqu'à  trois  semaines 
a\ant  sa  mort  aimait  encore  à  voir  du  monde  et  à  savoir  les 
nouvelles.  M''*  de  Dangeau,  qui  était  un  peu  entêtée  de  jansé- 
nisme, aurait  souhaité  pour  lui  et  pour  elle  une  existence  plus 
fermée.  Dans  une  véritable  lettre  de  'direction,  car  elle  resta 
directrice  jusqu'au  bout,  M°*  de  Maintenon  s'applique  à  lui  dé- 
montrer que  cette  existence  est  plus  méritoire  que  celle  qu'elle 
souhaitait  de  mener  (i). 

«...  Tant  que  Dieu  vous  conservera  M.  de  Dangeau,  vous  ne 
pouvez  changer  de  vie.  Vous  êtes  d'autant  mieux  que  vous  n'êtes 
pas  à  votre  aise,  et  c'est  ainsi  que  Dieu  nous  veut.  J'ai  ouï  dire 
à  des  saints,  que  lorsqu'on  souffre,  tout  est  fait.  Vous  voudriez 
être  réglée  dans  vos  journées  comme  les  religieux  de  la  Trappe, 
et  Dieu  veut  que  vous  fassiez  bonne  chère,  en  souffrant  les 
contradictions  qui  se  trouvent  dans  les  familles  les  plus  raison- 
nables. Vous  voudriez  faire  le  catéchisme  à  Avon,  et  Dieu  veut 
que  présentement  vous  pratiquiez  les  vertus  chrétiennes,  au  lieu 
den  instruire  les  autres.  Il  veut  que  vous  amusiez  un  mari 
infirme,  que  vous  souteniez  des  enfans  qui  pourroient  s'échapper, 
et  vous  devez.  Madame,  travailler  à  l'ouvrage  qu'il  vous  donne 
avec  une  grande  paix  et  tranquillité.  Vous  voudriez  être  fervente 
et  ne  pas  perdre  la  présence  de  Dieu,  et  Dieu  veut  que  vous 
soyez  dans  la  sécheresse  ;  il  se  contente  de  votre  fidélité  à  vivre 
en  bonne  chrétienne  et  à  renoncer  à  cette  sécheresse.  Quand 
vous  changerez  d'état,  il  vous  demandera  autre  chose,  let  vous 
serez  dans  ce  temps-là  bien  étonnée  si  vous  vous  trquvez  inté- 
rieurement éloignée  de  Dieu,  ennuyée  de  la  solitude  et  de 
toutes  les  pratiques  de  piété  :  on  peut  arranger  la  conduite 
extérieure,  mais  il  n'est  pas  de  même  de  l'intérieure;  on  ne  pense 
pas  comme  on  voudroit  penser,  et  je  vous  assure,  Madame,  avec 
la  confiance  qui  est  entre  nous,  qu'il  s'en  faut  de  beaucoup  que 
je  sois  aussi  contente  de  ma  dévotion,  que  je  l'étois  à  Versailles, 
et  que  j'étois  plus  occupée  de  Dieu  à  nos  comédies  que  je  ne  le 
suis  dans  le  chœur  de  Saint-Cyr.  » 

(1)  Catalogne  Morrisson,  t.  IV,  p.  lOi, 


126  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ce  goût  de  M"'  de  Maintenon  pour  la  solitude  ne  Tempêche 
pas,  au  bout  de  quelques  mois  surtout,  de  témoigner  quelque  désir 
d*être  instruite  de  ce  qui  se  passe  au  dehors.  «  Il  est  vrai,  écrit- 
elle,  que  je  ne  puis  être  indifférente  sur  l'état  des  affaires  géné- 
rales. J'étois  accoutumée  à  en  être  occupée.  »  Et  dans  une  autre 
lettre:  «  Quel  malheur  d'être  sensible  au  bien  public  et  particu- 
lier! Mais  change-t-on  dès  qu'on  est  en  retraite?  »  Aussi  sent-on 
peu  à  peu  se  glisser  dans  sa  vie  un  ennemi  contre  lequel  il  lui 
faut  lutter  :  Tennui  :  «  Rien  n'est  ennuyeux  comme  ces  visites  qui 
filent;  on  s'ennuie  moins  quand  on  n'attend  personne,  »  et  dans 
une  autre  lettre  :  «  Je  me  porte  très  bien  et  fais  mon  possible 
pour  m'amuser  :  vous  n'êtes  guère  plus  gaie  où  vous  êtes,  et 
j'en  suis  bien  fâchée.  »  Elle  prêche  en  effet  M"'  de  Caylus  contre 
la  tristesse  :  «  Surmontez- vous  là-dessus,  ma  chèrn  nièce,  la 
tristesse  n'est  bonne  ni  pour  ce  monde  ici,  ni  pour  l'autre.  »  Mais, 
à  certains  jours,  elle-même  semble  s'y  abandonner.  «  Ne  vous 
inquiétez  pas  de  moi.  Qu'ai- je  à  faire  de  meilleur  <pe  de  lan- 
guir. »  Apprenant  la  maladie  d'une  personne  à  qui  elle  faisait 
parvenir  depuis  longtemps  des  secours,  elle  va  jusqu'à  dire: 
«  Je  plains  M"**  de  Barneval  si  elles  perdent  leur  mère.  Je  ne 
puis  plaindre  ceux  qui  meurent.  » 

Si  les  occupations  lui  manquaient,  les  préoccupations  ne  lui 
manquaient  pas.  D'abord  les  préoccupations  financières.  Person- 
nellement, elle  ne  possédait  rien  que  Maintenon,  dont  le  revenu 
était  mince.  Elle  n'avait  rien  mis  de  côté,  et  quand  elle  arriva  à 
Saint-Cyr,  elle  n'avait  pas  de  quoi  payer  le  deuil  de  ses  domes- 
tiques. Le  Régent  lui  avait  bien  promis  de  lui  conserver  les 
48000  livres  de  pension  que  lui  servait, le  Roi,  sur  lesquels  elle 
avait  abandonné  15000  livres  à  M"'  de  Caylus.  Mais  cette  pen- 
sion lui  serait-elle  exactement  payée?  Elle  s'en  inquiète,  non  pour 
elle-même,  qui  n'a  pas  de  besoins,  mais  pour  les  malheureux  sans 
nombre  qui  vivaient  de  ses  aumônes  et  de  ses  pensions,  pour  les 
couvens  pauvres  auxquels  elle  envoyait  des  subsides  tirés  de  sa 
cassette  particulière  ou  de  celle  du  Roi,  et  pour  lesquels  elle 
craint  de  ne  plus  rien  obtenir  étant  «  timide  à  demander.  »  Son 
«  imbécillité  sur  les  affaires  »  l'effraye,  car,  dit-elle,  »  vous  savez 
que  je  ne  vivois  pas  pour  moi  et  je  ne  sais  déjà  plus  où  j'en  suis.  » 
Elle  tremble  aussi  pour  Saint-Cyr,  ayant  appvis  qu'en  plein  con- 
seil de  Régence,. l'intendant  des  finances,  Fagon,  fils  de  l'ancien 
médecin  du  Roi,  aurait  dit\qu'avec  l'argent  que  coûtait  Saint- 


.n^' 


•V'.' 


MADAME   DE  MAINTENON   ET   MADAME  DE   CAYLUS. 


127 


Cyr,  on  ferait  vivre  un  régiment.  Saînt-Cyr  ne  fut  cependant  pas 
supprimé,  mais  il  semble  bien  qu'au  bout  de  deux  ou  trois  ans, 
la  pieuse  maison  ait  souffert  «  de  la  rareté  de  Targent.  »  La  fon^ 
datrice  elle-même  paraît  avoir  presqpie  connu  la  gêne  ;  à  un  cer- 
tain moment,  elle  n'a  plus  que  six  louis  devant  elle.  Gomme 
Tordinaire  de  Saint-Cyr  ne  lui  convient  pas,  elle  fait  venir  de 
Maintenon  des  produits  de  la  basse-cour,  qu'elle  partage  avec 
M""*  de  Caylus.  Dans  son  oisiveté,  ces  questions  de  basse-cour 
deviennent  pour  elle  une  véritable  préoccupation.  Elle  y  apporte 
même  un  certain  amour-propre  de  propriétaire,  et  se  plaint  que 
M"'  de  Caylus  ait  «  commis  n  certain  veau  qu'elle  lui  a  envoyé 
00  certains  dindons,  en  les  donnant  k  manger  à  des  amis  sans 
s'être  au  préalable  assurée  qu'ils  étaient  assez  tendrts  et  «  mor- 
tifiés. »  Vient  un  moment  où  les  produits  de  la  basse-cour  font 
défaut.  Elle  s'en  plaint.  On  lui  répond  que  la  saison  ne  produit 
plus.  »  Autrefois,  dit-elle,  je  ne  m'aperce  vois  pas  de  ces  diffé- 
rences. »  Cette  basse-cour  qui  l'avait  intéressée  pendant  un  temps 
finit  par  lui  donner  de  l'ennui.  Les  produits  en  sont  mauvais. 
Ses  gens  la  volent.  Elle  prend  son  parti  d'y  renoncer.  «  Les 
plaisirs  les  plus  innocens,  dit-elle,  tournent  en  dégoût.  »  «  Que  de 
dégoût  on  trouve  en  tout  !  »  écrivait-elle  au  duc  de  Noailles  au 
lendemain  d'une  représentation  à'Athalie  où  la  duchesse  de 
Bourgogne  s'était  montrée  capricieuse.  A  peu  de  chose  près, 
les  mots  sont  les  mêmes.  Des  personnes  et  des  choses,  elle  s'est 
toujours  dégoûtée  facilement. 

M"*  de  Caylus  nous  apparaît  dans  ses  lettres  en  proie  aux 
mêmes  anxiétés,  et  d'une  façon  encore  plus  aiguë  Elle  aussi  ne 
vit  que  de  pensions.  Ces  pensions  lui  seront-elles  conservées? 
Seront-elles  réduites,  comme  le  sont  en  ce  moment  celles  de 
beaucoup  d'autres  ?  Elle  a  tout  lieu  de  le  craindre,  car  elle  ne 
se  sent  plus  en  crédit.  «  Ce  qui  nous  rend  sans  ressources,  dit- 
elle,  c'est  que  nous  sommes  un  nombre  de  gens,  honnêtes  gens  à 
la  vérité,  pleins  de  probité,  d'honneur,  mais  de  la  vieille  Cour, 
mais  bons  à  rien.  »  Aussi  s'épuise-t-elie  en  sollicitations  auprès 
de  ses  anciens  amis  qui  sont  encore  en  place,  Villeroy,  Noailles, 
Uarcourt.  Elle  demande  audience  au  Régent,  à  la  duchesse  de 
Berry  qui  la  traite  honnêtement,  mais  elle  en  sort  «  trempée  de 
sueur  »  et  dans  une  agitation  «  qu'il  est  plus  aisé  de  comprendre 
que  d'exprimer.  »  Ses  pensions  no  sont  cependant  pas  suppri- 
mées, mais  elle  souffre  aussi  de  la  rareté  de  l'argent.  Personne 


128  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  paye,  et  dans  peu,  elle  sera  réduite  à  vivre  «  du  lait  de  sa  vache 
et  des  œufs  de  ses  poples.  »  Ces  anxiétés  et  ces  privations  lui 
sont  d'autant  plus  sensibles  qu'elle  n  est  pas  seule  à  les  ressentir, 
car  elle  voudrait  faire  une  vie  et  un  intérieur  agréables  à  ses  deux 
enfans  qu'elle  héberge  :  son  philosophe  et  son  Brindi. 

Le  philosophe  était  son  fils  aîné,  celui  qui  devait  devenir 
plus  tard  membre  de  TAcadémie  des  Inscriptions,  et  qui  fut  le 
premier  des  antiquaires  et  des  collectionneurs  hommes  du  monde. 
Brindi,  auquel  M"*  de  Main  tenon  avait  donné  le  surnom  d'un 
petit  paysan  d'Avon,  était  le  second.  Ses  relations  avec  ses  deux 
fils  et  les  soucis  qu'ils  lui  causent  tiennent  une  grande  place  dans 
la  correspondance  de  M"'  de  Caylus.  Dans  cette  seconde  phase 
de  sa  vie  c'est  l'amour  maternel  qui  l'emporte  chez  elle  sur  tout 
autre  sentiment.  «  Que  je  suis  mère,  ma  chère  tante  !  c'est-à- 
dire  que  je  suis  folle  !  que  je  suis  déraisonnable  et  que  je  serai 
malheureuse  !  »  Et  M"*  de  Maintenon  de  lui  répondre  :  «  Vous 
savez  que  j'ai  le  malheur  de  connaître  tous  les  sentimens  des 
mères.  »  Ce  qui  agitait  autrefois  M™'  de  Caylus  c'était  d'obtenir 
pour  son  fils  un  régiment,  et  elle  sollicitait  Louis  XIV  par  Tin- 
termédiaire  de  Desmaretz.  Ce  qui  l'agite  aujourd'hui,  c'est  de  lui 
faire  vendre  ce  régiment  au  meilleur  compte,  car  il  a  pris  le 
dégoût  du  métier  militaire.  Elle-même  y  trouvera  son  avan- 
tage, car  elle  aura  «  40  000  francs  de  dettes  de  moins  et  20  000  écus 
de  plus.  »  Le  duc  de  Noailles  s'est  chargé  de  l'affaire.  Il  y  trouve 
d'abord  certaines  difficultés,  et  M™*  de  Caylus,  croyant  la  vente 
manqùée,  termine  pieusement  une  lettre  par  ces  deux  vers  : 

Vouloir  ce  que  Dieu  veut  est  la  seule  science 
Qui  nous  mette  en  repos. 

La  chose  finit  cependant  par  se  faire,  et  son  philosophe,  son 
mélancolique  vient  s'établir  avec  elle  dans  le  petit  h^tel  de  la 
rue  de  Vaugirard.  Elle  se  loue  beaucoup  de  lui.  «  Toutes  les 
vertus  morales  sont  dans  ce  petit  garçon,  écrit-elle  à  M""'  de 
Maintenon,  à  la  réserve  de  la  piété  qu'il  faut  espérer  toujours  ; 
en  attendant,  c'est  une  compagnie  fort  agréable  que  j'ai  avec 
moi.  »  Et  M"""  de  Maintenon  lui  répond  :  «  Un  très  honnête  homme 
ne  me  paroit  pas  loin  de  Dieu  ;  il  n'auroit  qu'à  le  prendre  pour 
l'objet  et  la  fin  de  tout  ce  qu'il  fait,  car  il  n'est  point  nécessaire 
d'être  toujours  à  l'église.  »  Quant  à  Brindi,  qu'elle  appelle  aussi 


MADABIE  DE  MAINTENON   ET  MADAME  DE  CATLUS.  129 

le  chevalier  et  qui  servait  dans  Tarmée  de  mer,  il  donne  à  sa  mère 
moins  de  satisfaction.  Il  est  un  peu  joueur,  un  peu  prodigue,  un 
peu  débauché.  Il  se  fait  de  fâcheuses  affaires;  aussi  est-elle  tou- 
jours inquiète  sur  son  compte.  «  Le  chevalier  n'a  point  encore 
fait  de  sottise  qui  soit  venue  à  ma  connaissance.  Je  vis  sur  cela 
comme  il  faudroit  vivre  sur  tout,  au  jour  le  jour.  »  M"'  de 
Maintenon  est  moins  sévère  qu'elle.  «  Vous  savez  bien,  écrit-elle 
à  M"*  de  Caylus,  que  j'ai  toujours  eu  de  l'inclination  pour  le  che- 
valier. Les  vauriens  ne  me  déplaisent  pas  toujours,  pourvu  qu'ils 
n'aillent  pas  jusqu'au  vice  et  au  manquement  d'honneur.  »  Le 
chevalier  n'alla  jamais  jusque-là.  Sa  mère  jugea  cependant 
prudent  de  lui  faire  quitter  Paris  pour  retourner  à  son  bord. 
A  peine  est-il  parti  qu'elle  le  regrette  et  qu'elle  pleure. 

Sauf  ces  agitations  maternelles,  M"'  de  Caylus  menait  une 
vie  tranquille,  et  cette  vie  n'avait  rien  qui  lui  déplût.  Voici 
comme  elle  la  décrit  :  «  Je  me  lève,  c'est-à-dire  je  m'éveille  à 
huit  heures;  je  prie  Dieu  dans  mon  lit;  j'y  fais  ma  lecture  et 
ensuite  mon  petit  déjeuner  ;  quand  je  me  sens  vigoureuse,  je 
vais  à  la  messe,  et,  quand  j'en  suis  revenue,  j'écris,  si  j  ai  à  écrire, 
et  je  donne  vogue  à  mes  affaires...  Je  dîne,  je  soupe  seule  ou 
avec  mon  fils.  Pour  l'ordinaire,  après  mon  diner,  mon  fils  et 
moi,  nous  jouons  ensemble  au  trictrac.  Je  cause  avec  lui;  je 
travaille  ;  il  me  fait  la  lecture  ;  sur  les  quatre  ou  cinq  heures,  il 
me  vient  du  monde,  quelquefois  trop;  à  huit  heures,  tout  part;  je 
demeure  dans  la  solitude.  »  Cependant  elle  ne  pouvait  se  défendre 
de  donner  encore  quelquefois  à  souper,  et  M""*  de  Maintenon  se 
reprochait  de  l'induire  en  tentation,  en  lui  enyoyant  des  produits 
de  la  basse-cour  de  Maintenon.  «  Votre  lettre,  lui  écrit-elle,  m'a 
fait  sentir  deux  mou vemens  très  différens  :  le  premier  a  été 
quelque  joie  du  succès  de  mon  veau,  et  qu'il  fût  mangé  par  de 
si  honnêtes  gens,  sentiment  assez  noble  ;  celui  qui  l'a  suivi  ne 
l'est  pas  tant  ;  j'ai  pensé  que  ce  que  je  fais  pour  vous  épargner  de 
l'argent  vous  fournit  le  prétexte  de  tenir  table,  ce  qui  a  toujours 
été  votre  folie.  »  On  peut,  tout  en  étant  devenue  dévote,  demeurer 
un  peu  gourmande.  C'était  peut-être  le  cas  de  M"**  de  Caylus. 

Des  sentimens  plus  nobles,  pour  reprendre  l'expression  de 
M"*  de  Maintenon,  que  des  préoccupations  d'argent  ou  de  basse- 
cour  agitent  cependant  la  tante  et  la  nièce.  Dans  la  corres- 
pondance de  M"'  de  Maintenon  en  particulier,  on  trouve  le 
reflet  des  événemens  petits  et  grands  qui  marquent  ces  premières 
ToiiK  XXI.  -^  1904.  9 


130 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


années  de  la  Régence.  Elle  n'a  point  de  parti  pris  contre  le  Ré- 
gent, et  rend  justice  aux  efforts  qu'il  fait  pour  triompher  des  dif- 
ficultés dont  le  vieux  Roi  lui  avait  laissé  le  lourd  héritage.  «  Je 
ne  suis  point  ennemie  de  M.  le  Duc  d'Orléans,  »  dit-elle.  Mais  elle 
parle  avec  détachement  des  affaires  générales,  finances,  traités, 
guerres,  comme  ny  portant  plus  qu'un  médiocre  intérêt.  Une 
seule  chose  la  passionne,  les  affaires  de  TÉgUse. 

Il  n'est  pas  besoin  de  rappeler  l'état  lamentable  dans  lequel 
se  trouvait  alors  l'Église  de  France.  En  provoquant  de  la  part 
de  Clément  XI  la  promulgation  de  la  bulle  Unigenitus^  Louis  XIY 
avait  cru  mettre  un  terme  aux  divisions  qui  la  déchiraient  depuis 
qu'un  certain  nombre  d'évèques  s'étaient  avisés,  après  quinze  ans 
écoulés,  de  dénoncer  le  mandement  par  lequel  le  cardinal  de 
Noailles,  archevêque  de  Paris,  avait  autrefois  donné  son  appro- 
bation au  livre  des  Réflexions  morales  sur  le  Nouveau  Testament 
du  Père  Quesnel.  II  n'y  avait  pas  réussi.  Si,  à  l'assemblée  qui 
s'était  tenue  en  1714,  quarante  évêques  avaient  accepté  la  Bulle, 
ou  conmie  on  disait  alors,  la  Constitution,  huit  d'entre  eux,  à  la 
tête  desquels  était  le  cardinal  de  Noailles,  avaient  déclaré  ne 
pouvoir  s'y  soumettre,  et  si,  pliant  sous  l'impérieuse  volonté  du 
Roi,  le  Parlement  de  Paris,  ainsi  que  ;la  Sorbonne,  avait  con- 
senti à  enregistrer  la  Bulle,  l'opinion  de  la  majorité  des  parle- 
mentaires et  des  docteurs  n'en  demeurait  pas  moins  hostile  à  cette 
intervention  de  l'autorité  pontificale,  qu'ils  jugeaient  contraire 
aux  libertés  de  l'Église  gallicane.  La  mort  du  Roi  avait  rendu 
courage  aux  opposans,  et  le  Duc  d'Orléans  avait  paru  se  ranger 
de  leur  côté  en  appelant  le  cardinal  de  Noailles  à  la  tète  du 
Conseil  de  conscience.  Seize  évêques,  dont  celui  d'Auxerre,  oncle 
de  M"**  de  Caylus,  adressaient  une  lettre  publique  au  Régent  où 
ils  lui  demandaient  de  provoquer  de  la  part  du  Pape  des  expli- 
cations sur  sa  Bulle.  Quatre  d'entre  eux  allaient  même  plus  loin, 
et  rédigeaient,  devant  un  notaire  au  Châtelet,  un  appel  au  futur 
Concile,  qu'ils  faisaient  signifier  au  Pape  par  un  huissier.  Le  Par- 
lement de  Paris  et  quelques  parlemens  de  province  prenaient 
ouvertement  parti  contre  le  Pape,  en  ordonnant  la  suppression 
des  mandemens  de  certains  évêques  qui  se  prononçaient  avec 
véhémence  en  faveur  de  la  Constitution  et  menaçaient  les  oppo- 
sans d'excommunication.  Les  docteurs  en  Sorbonne,  les  simples 
prêtres  donnaient  leur  avis;  cinquante-deux  curés  de  Paris 
écrivaient  au  cardinal  de   Noailles    pour   lui    dire    que,    s'il 


MADAME  DE  MAINTENON  ET  MADAME  DE  CAYLUS.       13i 

acceptait  la  Dulle,  ils  auraient  le  regret  de  ne  pouvoir  lui  obéir* 
A  Paris  et  même  en  province,  Topinion  publique  était  favorable 
aux  opposans.  La  populace  s'en  mêlait  et  déchirait  aux  portes 
des  églises  les  mandemens  des  prélats  favorables  à  la  Gonsti" 
tutioD.  La  confusion,  l'anarchie  étaient  partout. 

M"»»  de  Main  tenon  suit  avec  ardeur  toutes  ces  péripéties,  mais, 
au  milieu  de  ce  désordre,  son  sens  droit  n'hésite  pas.  Elle  se 
prononce  avec  vivacité  contre  ce  qu'elle  appelle  le  parti,  c'est-<à- 
dire  contre  le  jansénisme  renaissant.  En  cela  elle  demeure  âdèle 
aux  répugnances  du  vieux  Roi,  contre  la  politique  duquel  cette 
renaissance  du  jansénisme  lui  parait  une  revanche.  Elle  est  tout 
entière  du  côté  des  cardinaux  de  Rohan  et  de  Bissy,  que  Louis  XIV 
avait  chargés  de  pacifier  l'Église,  et  qui  n'avaient  ni  l'un  ni 
l'autre  lautorité  morale  et  la  supériorité  intellectuelle  qu'il 
aurait  fallu  pour  cela.  Quant  au  cardinal  de  Noailles,  elle  semble 
avoir  tout  à  fait  oublié  son  ancien  attachement  pour  lui,  et  qu'elle* 
mémo  l'avait  fait  archevêque  de  Paris.  Mais  elle  s'élève  bien  au- 
dessus  de  ces  querelles  des  personnes.  Elle  discerne  clairement 
le  péril  dont  ces  divisions  menacent  dans  l'avenir  l'Église  do 
France.  Les  prévisions  les  plus  sombres  reviennent  à  chaque 
instant  sous  sa  plume.  A  plusieurs  reprises  elle  parle  de  la 
probabilité  d'un  schisme.  Elle  ne  se  trompait  que  de  peu  d'an- 
nées, car  tous  ceux  qui  ont  étudié  l'histoire  du  clergé  sous  lan- 
cien  régime  sont  d'accord  pour  dire  que  le  jansénisme  a  préparé 
inconsciemment  la  Constitution  civile  de  1792,  et  que  les  évè- 
ques  opposans  ont  été  les  précurseurs  des  évêques  jureurs.  Dans 
une  matière  d'importance  moindre,  elle  fait  preuve  d*une  égale 
sagacité,  lorsque,  parlant  de  certaines  mesures  vexatoires  que  le 
cardinal  de  Noailles  avait  cru  pouvoir  prendre  contre  les  Jé- 
suites, elle  dit  :  c<  Les  Jésuites  sont  accoutumés  aux  révolutions. 
Ils  se  tireront  de  celle-ci  comme  des  autres.  » 

Au  milieu  de  ces  controverses,  M°><'  de  Maintenon  avait  la 
satisfaction  de  se  trouver  d'accord  avec  M»°  de  Caylus,  bien 
revenue  de  son  ancienne  tendresse  pour  les  jansénistes.  «  Dieu 
veuille  récompenser  votre  changement,  lui  écrit  M°*®  de  Main- 
tenon,  car  vous  soutenez  présentement  la  foi  que  vous  avez 
combattue.  Vous  êtes  plus  vive  que  moi.  »  En  effet,  M"«  de  Caylus 
n'est  pas  moins  préoccupée  des  affaires  de  l'Église  que  M""*  de 
Maintenon,  ni  moins  animée  contre  le  cardinal  de  Noailies. 
«  Est-il  possible,  écritr-elle  en  parlant  du  cardinal  de  Rohan,  que 


132  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

[ 

celui-là  soit  nôtre,  tandis  que  Tautre...  il  faut  se  taire!  »  M"'  de 
Maintenon  se  réjouit  de  leur  entente^  «  car  la  conformité  des 
sentimens  augmente  bien  l'amitié  »  et  cette  conformité  «  la  con- 
sole sur  M°>*  de  Dangeau.  »  Le  jansénisme  avait  en  effet  quelque 
peu  séduit  M"'*'  de  Dangeau,  comme  il  avait  séduit,  en  ce  temps, 
par  son  austérité  beaucoup  de  nobles  âmes,  ce  qui  est  son  hon- 
neur et  son  excuse.  Voici  en  quels  termes  M"«  de  Maintenon 
rend  compte  d'une  explication  qu'elles  avaient  eue  ensemble  à 
Saint-Gyr  même  :  «  Elle  me  fit  le  matin  un  long  éclaircissement 
sur  le  jansénisme  dans  lequel  elle  me  montra  tout  ce  que  j'avais 
cru  voir  en  elle.  Il  n'y  a  point  de  jansénistes.  C'est  un  prétexte 
pour  persécuter  les  plus  honnêtes  gens  ;  leurs  mœurs  sont  res- 
pectables ;  tout  ce  que  nous  appelons  le  bon  parti  voulait  plaire 
au  Roi  par  intérêt.  »  Mais  cette  dispute  ne  les  éloigne  pas  l'une 
de  l'autre,  bien  au  contraire.  «  N'allez  pas  croire  que  les  disputes 
dont  je  vous  ai  rendu  compte  aient  mis  la  moindre  froideur  entre 
M"®  de  Dangeau  et  moi.  Je  lui  répondis,  ce  me  semble,  avec 
beaucoup  de  douceur  sur  le  jansénisme,  et  Iqs  instances  qu'elle 
me  fit  pour  demeurer  ici  quelquefois  étaient  accompagnées  de 
tant  de  tendresses  qu'il  faudrait  être  plus  brutale  qu'un  cheval 
pour  n'en  être  pas  touchée.  Je  le  suis  plus  que  je  ne  puis  vous  le 
dire,  et  je  ne  comprends  pas  même  qu'on  puisse  avoir  tant  de 
goût  et  d'amitié  pour  une  personne  qui  ne  peut  plus  être  qu'un 
objet  de  pitié,  de  dégoût  et  de  tristesse  ;  »  et  elle  conclut  :  «  Il 
faut  bien  souffrir  que  chacun  pense  à  sa  mode.  »  Ainsi  l'âge  et 
l'expérience  l'avaient  rendue  humble  et  tolérante;  ce  n'est  pas 
le  fait  de  toutes  les  femmes  de  quatre-vingts  ans. 

M"*  de  Maintenon  avait  encore  un  autre  sujet  de  préoccupa- 
tions auquel  son  cœur  était  particulièrement  sensible,  c'était  les 
épreuves  par  lesquelles  passait  alors  celui  qu'elle  appelle  «  mon 
Duc  du  Maine.  »  Ce  fruit  d'un  double  adultère,  comme  dit  Saint- 
Simon,  expiait  alors  assez  durement  la  faveur  quelque  peu  scan- 
daleuse dont  il  avait  été  l'objet.  Légitimé  deux  ans  après  sa 
naissance,  revêtu  successivement  des  charges  de  cour  les  plus 
importantes,  reconnu  habile  à  succéder  à  la  couronne,  investi 
par  le  testament  de  Louis  XIV  d'une  autorité  sur  la  personne 
du  jeune  Roi  qui  contre-balançait  celle  du  Régent,  il  se  voyait 
dépouiller,  J'une  après  l'autre,  de  toutes  les  faveurs  dont  il  avait 
été  comblé.  Non  seulement  le  Parlement  avait  cassé  les  dispo- 
.fiitions  du  tesUtnicaxt  de  Louis  XIV  qui  le  concernaient^  mais  les 


r 


MADAME  DE  MAUITENON   ET  MADAME   DE  CATLU8.  133 

princes  du  sang  avaient  introduit  contre  lui  une  requête  tendant 
à  ce  qu'il  fût  déchu  du  rang  auquel  il  avait  été  élevé,  et  ramené 
à  celai  que  lui  assignait  sa  qualité  de  bâtard.  Toujours  faible,  le 
R%ent  hésitait  entre  donner  cours  à  des  mesures  qui  atteignaient 
par  contre-coup  jusqu'à  sa  propre  femme,  sœur  du  Duc  du  Maine, 
on  bien  opposer  résistance  à  la  haine  du  Duc  de  Bourbon,  qui 
avouait  lui-même  éprouver,  lorsqu'il  voyait  le  Duc  du  Maine,  le 
sentiment  de  répulsion  qu'on  éprouve  lorsqu'on  voit  certaines 
bétes.  M"*  de  Maintenon  prend  sa  part  de  toutes  ces  épreuves, 
et  en  suit  les  péripéties.  Le  repos  auquel  elle  aspire  en  est 
troablé.  Elle  voudrait  que  le  Duc  du  Maine  lui  témoignât  moins 
d'affection.  «  Je  porterois  bien  plus  aisément  l'ingratitude  des 
ODS  et  l'oubli  de  tous  que  je  ne  tkis  l'amitié  qu'on  me  témoigne, 
et  ce  prince  redouble  la  sienne  pour  moi,  de  manière  que  je  me 
retrouve  dans  le  monde  par  l'intérêt  que  je  prends  à  un  certain 
nombre  de  gens,  toujours  prête  à  pleurer  leurs  peines,  sans  par- 
tager leurs  plaisirs.  »  Le  Duc  du  Maine,  qui  n'était  pas  dépourvu 
de  certaines  qualités  de  cœur,  était  en  effet  demeuré  tendrement 
attaché  k  celle  qui  avait  pris  soin  de  son  enfance.  Souvent  il 
Tient  la  voir  à  Saint-Gyr.  Au  retour  d'un  séjour  qu'il  avait  fait 
à  Rambouillet  chez  son  frère,  le  Comte  de  Toulouse,  il  lui  amène 
ses  nombreux  enfans,  comme  il  les  amènerait  voir  une  grand - 
mère.  Ces  visites  du  Duc  du  Maine  sont  les  seules  dont  M""*  de 
Miintenon  ne  se  plaigne  pas.  Mais  ce  dont  elle  se  plaint,  c'est  de 
Tétat  d'agitation  où  la  maintient  l'arrivée  incessante  de  lettres 
ou  de  nouvelles  le  concernant  :  «  Est-il  vrai  que  votre  avocat  de 
Toulouse  soit  un  fou  qui  donne  de  mauvais  conseils  à  nos  princes? 
n  est  impossible,  ma  chère  nièce,  que  ma  bouteille  soit  fermée. 
On  a  des  amis  auxquels  on  s'intéresse.  Ces  lettres  entrent  partout 
et  excitent  quelque  curiosité  sur  les  sujets  qui  en  valent  la  peine. 
Tout  cela  trouble  et  attriste  au  point  que  je  voudrois  retourner  à 
TAmérique,  mais  mon  âge  s'y  oppose.  » 

Le  Duc  du  Maine  paraît,  à  travers  les  lettres  de  M"'  de  Main- 
tenon,  avoir  supporté  avec  sagesse  et  dignité  l'humiliation  que 
le  Parlement  lui  infligea  en  cassant  l'édit  royal  par  lequel  il  avait 
été  élevé  à  la  dignité  de  prince  du  sang.  Mais  M"'  de  Slàintenon, 
toujours  sagace,  redoute  Tinfluence  que  pourra  exercer  sur  lui 
b  Duchesse  du  Maine.  «  M.  le  Duc  du  Maine  ne  me  parle  que 
de  sagesse  pour  lui  et  pour  tout  ce  qui  l'environne,  mais  je  ne 
pense  pas  quon  puisse  réduira  madame  sa», femme  à  ne  rien 


134  REVUE^'BBS  DEUX  MONDES. 

dire.  »  Ce  fut  en  effet  sous  l'influence  de  sa  toute  petite,  mais  im- 
périeuse femme,  que  le  Duc  du  Maine  s'engagea  dans  la  conspi- 
ration de  Cellamare,  dont  la  découverte  amena  son  arrestation, 
le  29  décembre  1718.  Nous  pouvons  supposer  l'émotion  et  le 
chagrin  que  celte  arrestation  causèrent  à  M"''*  de  Maintenon, 
mais  nous  n'en  avons  pas  le  témoignage  écrit.  La  correspon- 
dance de  M"'  de  Maintenon  avec  M"'  de  Caylus  s'arrête  malheu- 
reusement avant  cette  date.  Sa  dernière  lettre  est  du  27  juin  1718. 
Nous  ignorons  quelles  causes  mirent  fin  à  cette  correspondance. 
En  tout  cas,  ce  ne  fut  pas  un  refroidissement  entre  la  tante  et 
la  nièce,  car  la  dernière  lettre  de  M""*  de  Maintenon  se  termine 
par  ces  mots  :  «  Adieu,  ma  chère  nièce  ;  vous  êtes  véritablement 
trop  aimable  pour  vous  montrer  à  ceux  qui  veulent  tout  quitter.  i> 
A  la  fin  de  1718,  M"^  de  Caylus  tomba  malade,  et,  lorsqu'elle 
fut  convalescente,  peut-être  se  trouva-t-elle  trop  faible  pour 
écrire  de  longues  lettres  hebdomadaires.  Peut-être  la  même  rai- 
son fit-elle  tomber  la  plume  des  mains  de  M"""*  de  Maintenon,  car 
sa  faiblesse  physique  allait  croissant,  et  elle  disait  que  la  pensée 
des  lettres  qu'elle  avait  à  écrire  Tétoufifait.  Mais  la  tête  restait 
bonne.  Ses  dernières  lettres  sont  les  plus  clairvoyantes.  Aucun 
des  dangers  qui  menacent  la  France  ne  lui  échappe.  Elle  en 
prévoit  à  bref  délai  «  le  renversement,  »  et  déjà  elle  croit  voir 
dans  Paris  «  des  barricades.  »  Comme  elle  a  prévu  le  schisme, 
elle  prévoyait  aussi  la  Révolution,  et  c'est  par  ces  paroles  pro* 
phétiques  que  se  clôt,  ou  peu  s'en  faut,  l'intéressant  recueil  de 
ses  lettres  où,  jusqu'à  la  veille  de  sa  mort,  on  la  retrouve  telle 
qu'elle  s'était  montrée  toute  sa  vie  :  judicieuse,  mesurée,  par- 
fois un  peu  sèche  dans  la  forme,  mais,  au  fond,  sensible  et  triste. 
Le  15  avril  1719,  avec  calme  et  sérénité,  elle  rendait  son  àme  à 
Dieu. 

M"*  de  Caylus  lui  survécut  dix  ans.  Elle  précéda  de  quelques 
mois  dans  la  tombe  M""*  de  Dangeau  et  Villeroy.  Jusqu'à  la  fin, 
elle  demeura  en  relations  assez  intimes  avec  le  Duc  du  Maine 
auquel,  en  1727,  elle  eut  même  la  singulière  idée  de  conseiller, 
alors  qu'il  n  y  avait  pas  huit  ans  qu'il  était  sorti  de  prison,  de  s'es- 
sayer à  capter  la  confiance  du  jeune  Roi  et  à  jouer  un  rôle  poli- 
tique. Le  Duc  du  Maine,  dans  une  lettre  qui  a  été  retrouvée,  lui 
répond  avec  beaucoup  de  sagesse,  et,  après  l'avoir  remerciée  des 
sentimens  favorables  qu'elle  a  sucés  presque  avec  le  lait  auprès 
d'une  personne  dont,  la  mémoire  lui  sera  toujours  chère  et  res- 


MADAME  DE   MAINTENON    ET   MADAME   DE   CAYLUS.  135 

pectable  et  qui  lui  font  naître  sur  son  coiiipte  des  idées  trop  flat- 
teuses, il  lui  fait  observer  avec  raison  qu'il  a  quarante  ans  de  plus 
que  le  Roi,  et  qu41  doit  considérer  comme  un  miracle,  «  avec  une 
telle  disproportion  d'âge,  qu'il  veuille  bien  le  souffrir  auprès 
de  lui  sans  le  prendre  pour  un  vieux  fol  (1).  »  Toute  convertie  et 
dévote  que  fût  devenue  M"'  de  Caylus,  elle  était  encore  un  peu 
du  monde,  et  peut-être  la  pensée  de  jouer  auprès  du  Duc  du 
Maine  ce  rôle  de  conseillère  et  d'Égérie  qu'elle  avait  vu  jouer  à 
M°'  de  Main  tenon  auprès  de  Louis  XIV  Tavait-elle  un  instant 
tentée.  Elle  vivait  cependant  d'une  vie  de  plus  en  plus  retirée, 
entourée  surtout  des  amis  de  son  fils  le  philosophe^  qui  lui  tint 
jusqu'au  bout  tendre  compagnie.  Ce  fut  sur  la  demande  de  ce 
fils  qu'elle  écrivît  ou  plutôt  dicta  les  Souvenirs  qui  ont  fait  vivre 
son  nom.  A  chaque  page,conmie  il  était  naturel,  il  y  est  questioji 
de  M"'^  de  Maintenon.  Disons-le,  il  y  a  un  certain  contraste  entre 
le  ton  des  Souvenirs  et  celui  des  lettres.  La  façon  dont  M"*  de 
Caylus  parle  de  cette  tante,  à  laquelle  elle  devait  tant,  n'est  pas 
exempte  d'un  peu  de  sécheresse  et  même  d'irrévérence.  Après 
avoir  raconté  et  démenti,  il  est  vrai,  «  ce  qui  s'était  dit  sur  Vil- 
larceau,  »  elle  rapporte  cependant  ce  propos  spirituel  de  M"'  de 
Lassay  à  son  mari  qui  se  portait  garant  de  la  vertu  de  M"**  de 
Maintenon  :  «  Gomment  faites-vous,  Monsieur,  pour  être  si  sûr 
de  ces  choses-là?  »  Et  elle  se  borne  à  ajouter  :  «  Pour  moi,  il  me 
suffit  d'être  persuadée  de  la  fausseté  des  bruits  désavantageux 
qui  ont  couru  et  d'en  avoir  assez  dit  pour  montrer  que  je  ne  les 
ignore  pas.  »  Il  semble  que  la  petite  nièce  qui,  dans  ses  lettres,  se 
montre  si  humble  et  si  câline  aurait  pu  soit  ne  pas  rapporter  le 
propos,  soit  mettre  un  peu  plus  de  chaleur  à  se  dire  persuadée. 
M"'  de  Caylus  était  très  oubliée  quand  elle  mourut,  le  15  avril 
1729.  Ni  Buvat,  ni  Barbier,  qui,  dans  leurs  journaux  de  la  Régence, 
parlent  de  tant  de  morts  insignifiantes,  ne  font  mention  de  la 
sienne.  Seul  le  Mercure  dit  :  «  En  ce  mois  mourut  M""'  la  com- 
tesse de  Caylus,  personne  infiniment  distinguée.  Sa  mort  laisse 
des  regrets  (2).  »  Ces  regrets  se  traduisent  dans  le  portrait  que 
nous  avons  cité  :  «  La  douleur  et  la  mort  nous  l'ont  enlevée  dans 
le  temps  que  ses  vertus  augmentoient  et  que  ses  agrémens  ne 
diminuoient  pas.  Elle  seule,  dans  cet  événement  funeste,  a  con- 
servé la  fermeté  d'une  belle  âme  et  cette  douceur    céleste  qui 

(i)  Souvenirs  de  Madame  de  Caylus,  Introduction,  p.  20. 
(2)  Mercure  de  France,  année  1729. 


136  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avoit  charmé  en  elle  dans  tout  le  cours  de  sa  vie.  Nons  ne  la 
verrons  plus,  mais  nous  Taimerons,  nous  la  regretterons  tou- 
jours, et,  au  lieu  de  fleurs,  nous  répandrons  des  larmes  sur  un  si 
cher  et  si  précieux  tombeau.  » 

A  cet  éloge  un  peu  ampoulé  et  qui  sent  son  zvin*  siècle,  nous 
préférons  cette  lettre  touchante  et  simple  que  son  fils  adressait 
à  un  de  ses  amis,  Tabbé  Conty  :  «  Connaissant  vos  sentimens 
comme  je  les  connais,  mon  cher  abbé,  je  n'ai  point  été  étonné 
de  la  lettre  touchée  et  touchante  que  vous  m'avez  écrite  sur  le 
plus  grand  malheur  de  ma  vie.  J'ai  éprouvé  en  la  lisant  une 
douleur  aussi  déraisonnable  en  un  sens  que  celle  du  premier 
moment,  et  je  vous  assure  que,  dans  celui  où  je  vous  écris,  je 
suis  pénétré  et  accablé  de  mon  malheur.  Plus  je  vais  et  plus  je 
sens  la  perte  que  j'ai  faite.  Le  détail  journalier  de  cette  privation 
est  un  état  affreux,  et  je  me  livre  au  triste  plaisir  de  m'affliger 
avec  vous.  Je  ne  sais  plus  vivre...  Â  tout  ce  que  le  commerce  le 
plus  aimable  peut  avoir  de  séduisant,  à  toute  la  volupté  et  la 
paresse  qu'il  entrainoit  à  sa  suite,  succède  une  solitude  affreuse. 
Paris  est  un  désert  pour  moi.  »  M"*  de  Caylus  méritait  ces  re- 
grets, et  l'on  comprendra  que,  dans  cette  étude  sur  deux  femmes 
dont  il  a  été  tant  parlé,  nous  nous  soyons  efforcé,  après  avoir 
fait  revivre  en  Tune  la  recluse  de  Saint-Cyr,  de  peindre  surtout 
dans  l'autre  la  petite  nièce  et  la  tendre  mère. 

Haussonville. 


I- 


ERNEST   CURTIUS 

D'APRÈS  SA  CORRESPONDANCE 


Ernest  Gurtius  est  connu  du  monde  savant  par  ses  fouilles 
d'Olympie  et  par  tout  l'ensemble  de  ses  recherches  archéolor 
giques.  Il  a  conquis  le  grand  public  par  son  Histoire  grecque, 
où  Térudition  se  dissimule  sous  la  simplicité  du  style,  et  qu'une 
lK)nne  traduction,  celle  de  M.  Bouché-Leclercq,  a  rendue  acces- 
sible aux  lecteurs  français.  Dans  le  cercle  plus  étroit  de  ses  col- 
lègues, de  ses  amis,  de  ses  élèves,  il  se  faisait  aimer  par  ce  qu  il  y 
avait  de  généreux  et  d'expansif  dans  sa  nature.  S'agissait-il  dPe 
porter  la  parole  dans  une  occasion  solennelle,  dans  une  séance 
de  rentrée  ou  de  clôture,  dans  une  fête  commémorative,  il  était 
l'homme  désigné  d'avance.  Il  avait  le  don  du  développement 
él^ant  et  facile,  l'art  de  renouveler  et  de  rafraîchir  un  sujet  que 
l'on  croyait  banal,  et  il  a  laissé  des  modèles  d'éloquence  acadé- 
mique et  universitaire.  Son  'fils  nous  donne  aujourd'hui  sa  cor- 
respondance, en  l'accompagnant  d'une  très  courte  introduction 
et,çà  et  là,  de  quelques  notes  succinctes  (1).  Par  une  réserve  qu'il 
est  permis  de  regretter,  sans  qu'on  soit  en  droit  de  la  lui  re- 
procher, il  s'est  effacé  complètement  derrière  l'homme  qu'il  a 
Toolu  faire  connaître.  Quelques  indications  sommaires  sur  les 
événemens  auxquels  les  lettres  font  allusion,  sur  les  personnes  à 
qui  elles  sont  adressées,  n'auraient  pas  été  inutiles;  mais  tel 
qu'il  nous  est  donné,  ce  recueil,  qui  s'étend  sur  un  espace  de 

(1}  Emsl  Curtitu,  ein  Lebensbild  in  Briefen,  herausgegeben  von  Friedrich  Cur- 
iias,  Berlin,  1903.  —  Nous  remercions  M.  Frédéric  Gurtius  des  renseignemens 
coa^émentaires  qu'il  a  bien  youIu  nous  donner. sur  les  correspondons  de  son 


138  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

soixante-six  ans,  est  intéressant  en  lui-même;  il  nous  offre 
limage  d'un  savant  qui  n'a  pas  dédaigné  d'être  un  écrivain  et 
qui  a  puisé  Tatticisme  à  la  bonne  source. 

I 

Les  Curtius  étaient  une  vieille  famille  patricienne  de  la  ville 
libre  de  Lubeck,  autrefois  le  chef-lieu  de  la  Ligue  hanséatique. 
Celui  par  qui  elle  a  été  illustrée  reproduisait  dans  ses  traits,  au 
dire  d'un  homme  qui  Ta  beaucoup  fréquenté  (1),  le  type  des  an- 
ciens Saxons,  riverains  de  la  Baltique  et  de  la  mer  du  Nord  :  les 
cheveux  blonds,  les  yeux  d'un  bleu  pâle,  les  sourcils  abondans, 
le  front  haut,  le  profil  accentué,  les  lèvres  minces.  Une  expres- 
sion de  franchise  et  de  bienveillance,  d'affabilité  prévenante  et 
de  bonté  ingénue,  était  répandue  sur  toute  la  figure^  surtout 
dans  la  jeunesse.  On  pouvait  dire  que  l'homme  qui  regardait 
ainsi  dans  le  monde  ne  ferait  jamais  rien  qui  ne  fût  à  l'honneur 
de  son  nom  et  pour  le  bien  de  ses  semblables. 

La  ville  de  Lubeck  est  bâtie  en  dos  d'âne  sur  une  presqu'île, 
entre  deux  cours  d'eau,  la  Trave  et  la  Wakenitz,  qui  se  réu- 
nissent dans  le  port.  Elle  n'a  plus  retrouvé  sa  population  d'autre- 
fois, qui  est  évaluée  à  près  de  cent  mille  âmes  ;  mais  ses  portes 
massives,  ses  hauts  pignons,  ses  clochers  et  ses  tourelles  lui 
donnent  encore  un  air  pittoresque,  et  son  hôtel  de  ville,  avec  la 
grande  salle  où  se  tenaient  les  diètes  de  la  Hanse,  témoigne  de 
sa  gloire  passée.  Longtemps  habituée  à  se  défendre  contre  des 
voisins  jaloux,  elle  a  gardé  son  individualité,  même  au  temps  où 
elle  a  dû  se  fondre  dans  l'unité  germanique.  «  Nous  avons  tou- 
jours considéré  comme  un  bonheur  pour  nous,  dit  Ernest  Cur- 
tius, d'avoir  été  élevés  au  sein  d'une  cité  qui  était  notre  patrie 
restreinte,  et  d'avoir  grandi  au  milieu  des  monuraens  du  passé. 
N'assistant  que  de  loin  à  la  poussée  du  monde  moderne,  mais 
prêtant  une  oreille  attentive  aux  traditions  des  ancêtres,  nous 
avons  pu  recueillir  en  nous,  sans  trouble,  les  enseignemens  que 
nous  offraient  la  maison  et  l'école,  et  en  faire  la  nourriture  de 
notre  esprit  (2).  » 

Le  père  était  syndic  de  la  ville,  chargé  de  la  direction  des 
affaires  extérieures  et  de  l'administration  des  écoles.  C'était  un 

(1)  Le  fils  du  peintre  Gurlitt  {EHnnerungen  an  Ernst  Curtius.  Berlin,  1902). 

(2)  Notice  sur  George  Curtius  :  AUerthum  und  Gegenwart,  3»  volume. 


ERNEST  CURTIUS.  139 

magistrat  actif  et  intègre,  aussi  ponctuel  dans  le  gouvernement 
de  sa  famille  que  dans  l'accomplissement  de  ses  fonctions  pu- 
bliques; de  plus,  ami  des  arts  et  des  lettres,  dont  il  donna  de 
bonne  heure  le  goût  à  ses  quatre  fils.  Les  artistes  de  passage, 
on  qui  travaillaient  pour  le  compte  de  la  municipalité,  surtout 
pour  la  décoration  des  églises,  étaient  ses  hôtes.  Il  avait  sa  maison 
dans  la  ville  haute,  dans  la  partie  supérieure  de  la  Pischstrasse^ 
MB  des  rues  qui  descendent  vers  la  Trave.  Dans  le  bas  de  la 
même  rue,  non  loin  du  port,  se  trouvait  le  presbytère  de  TÉglise 
rétonnée,  la  demeure  du  pasteur  Jean  Geibel,  père  du  poète 
Emmanuel  Geibel.  Celui-ci,  né  en  1815,  avait  un  an  de  moins 
qu'Ernest  Curtius.  Les   deux   jeunes  gens   se  rencontraient  à 
Técole,  à  la  salle  de  gymnastique,  à  la  promenade.  «  C'est  dans 
nos  dernières  années  d'école,  raconte  Ernest  Curtius,  que  nous 
derinmes  amis  intimes.  Geibel  se  fit  admettre  dans  une  société 
dont  je  faisais  partie,  où  Ton  s'exerçait  à  discourir  et  où  Ton 
disputait  bravement.  C'était  une  bonne  tradition  dans  notre  gym- 
nase de  Lubeck  de  ne  pas  viser  à  une  universalité  de  connais- 
fiuices  qui  étouffe  de  jeunes  esprits.  On  ménageait,  on  suscitait 
la  personnalité,  et  nous  avions  beaucoup  de  loisir.  L'amour  de 
ia  poésie  était  un  lien  entre  Geibel  et  moi.  La  manière  intelli- 
gente dont  notre  professeur  Âckermann  nous  faisait  lire  les 
ël^aques  latins  et  nous  incitait  à  versifier  nous-mêmes  dans 
leur  langue  eut  une  influence  décisive  sur  notre  goût.  Nous 
comprenions  mieux  ensuite  Goethe  et  Uhland.  Je  me  rappelle  en- 
core avec  une  véritable  joie  les  soirées  où  nous  sortions  ensemble 
des  mes  étroites  bordées  de  hauts  pignons,  pour  gagner  les  épais 
ombrages  des  remparts.  Nous  avions  derrière  nous  les  clochers 
des  vieilles  églises;  devant  nous,  le  regard  s'étendait  sur  les  prés 
si  les  forêts,  et  nous  nous  redisions  les  vers  que  nous  venions  de 
lire(l).  » 

Les  deux  pères,  le  syndic  Curtius  et  le  pasteur  Geibel,  avaient 
traTersé  ensemble  des  temps  difficiles,  et  la  communauté  du 
danger  avait  cimenté  leur  amitié.  En  1806,  la  ville  libre  voulu' 
rester  neutre  dans  la  lutte  entre  Napoléon^  et  la  Prusse.  Mais 
Blacher,  ramenant  dans  le  Nord  un  débris  de  l'armée  prus- 
sienne échappé  du  désastre  d'Iéna,  entra  dans  Lubeck.  Il  ne 
put  s'y  établir,  car, dès  le  lendemain,  la  ville  fut  prise  d'assaut 

(1)  Erinnerungen  an  Emanuel  Geibel  :  Alterlhum  und  Gegenwart,  3*  volume. 


140  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  UD  corps  français.  Les  églises  furent  converties  en  ambu- 
lances. Le  jour  où  elles  furent  rendues  au  culte,  le  pasteur 
Geibel  prononça  un  sermon  «  sur  la  nécessité  d'abjurer  la  vie 
impie.  »  En  1813,  quand  toute  l'Allemagne  se  souleva,  ce  fut  lui 
qui  bénit  sur  la  place  du  marché  les  drapeaux  distribués  aux 
volontaires;  et  quand,  deux  mois  après,  les  Français  rentrèrent 
dans  la  ville,  le  pasteur  et  le  syndic  durent  se  réfugier  dans  le 
camp  suédois.  «  On  ne  pouvait  pas,  dit  Ernest  Curtius,  pré- 
senter le  pasteur  Geibel  comme  un  modèle  à  imiter,  quand  il 
fondait  en  larmes  dans  sa  chaire  ;  mais  on  avait,  en  le  considé- 
rant, l'impression  d'un  homme  tout  plein  de  ses  idées,  et  sa  con- 
viction était  si  absolue  qu'elle  finissait  par  s'imposer  et  qu'elle 
faisait  taire  la  contradiction  ou  la  raillerie.  » 

L'influence  du  pasteur  Geibel  faillit  un  instant  attirer  Ernest 
Curtius  vers  la  carrière  théologique,  où  était  déjà  entré  son  frère 
atné.  «  Le  plus  bel  emploi  de  la  vie,  dit-il  dans  une  de  ses  pre- 
mières lettres,  est  d'enseigner,  que  ce  soit  devant  un  groupe 
d'élèves,  ou  devant  une  communauté  chrétienne,  ou  devant  des 
païens.  »  Il  faisait  cette  réflexion  quand  il  était  encore  au  gym- 
nase de  Lubeck.  Il  ne  songea  jamais  sérieusement  à  convertir  les 
païens,  et  il  renonça  aussi  à  l'apostolat  intérieur,  quoique  ses 
convictions  chrétiennes  demeurassent  intactes  jusqu'à  la  fin  de  sa 
vie.  Un  autre  culte,  celui  de  l'antiquité  classique,  détermina  le 
choix  de  sa  carrière,  et  ce  choix  était  conforme  à  ses  vraies  apti- 
tudes. Le  fond  de  sa  nature  était  l'amour  de  la  science,  échauffé 
par  un  souffle  de  poésie.  «  Que  dis-tu,  écrit-il  à  la  môme  époque 
à  son  frère  Théodore,  qui  faisait  ses  études  à  l'Université  de  Goet- 
tingue,  que  dis-tu  de  la  résolution  que  j'ai  prise  de  m'adonner 
entièrement  aux  lettres  anciennes?  Quelle  source  de  pures  jouis- 
sances, de  jouissances  divines!  Quel  enseignement,  quelle  joie 
de  pénétrer  dans  l'esprit  de  l'antiquité,  de  savourer  tout  ce  que 
ses  monumens  ont  de  beau  I  Tout  se  réunit  pour  rendre  cette 
étude  attrayante.  Même  les  sciences  auxiliaires,  l'archéologie  et 
l'histoire,  deviennent  une  nourriture  pour  l'âme.  Mais  les  Muses 
ne  sont  pas  toujours  d'humeur  accommodante*  elles  ne  sourient 
pas  au  premier  venu.  Il  faut,  par  des  efforts  persévérans,  gagner 
un  point  de  vue  élevé,  d'où  l'on  puisse  soutenir  leur  approche 
et  le  feu  de  leur  regard.  » 

Il  n'avait  que  quinze  ans  et  demi  quand  il  écrivait  ces  lignes. 
Il  était  déjà  mûr  pour  l'université.  Cependant  ce  ne  fut  que  deux 


ERNEST   CDRTIUS.  iH 

ans  après,  en  1833,  qu'il  alla  à  Bonn.  A  partir  de  ce  moment,  il 
rend  exactement  compte  à  son  père  des  cours  qu'il  suit  et  des 
lectures  qu'il  fait.  Il  se  partage  entre  les  langues  anciennes,  l'ar- 
chéologie,  la  philosophie  et  même  la  théologie.  Il  écrit,  à  la  fin 
de  sa  première  année  :  «  Je  lis  chaque  jour  une  page  d'Homère.  » 
Dans  une  autre  série  de  lettres,  il  raconte  à  sa  cousine  Victo- 
rine  Boissonnet  ses  divertissemens  d'étudiant  et  ses  distractions 
mondaines  (1)  ;  car,  ici  comme  à  Lubeck,  les  loisirs  font  partie 
du  programme  des  études.  «  Il  est  bon  de  jeter  de  temps  en 
temps  sa  gourme,  lui  écrit-il  un  jour,  sans  quoi  l'on  succom- 
berait sous  le  poids  de  la  science.  »  Et  il  ajoute  très  sensé- 
ment :  «  Par  le  temps  qui  court,  on  risque  plutôt  de  trop 
apprendre  que  d'apprendre  trop  peu  :  le  trop  peu  se  rattrape 
toujours,  mais  le  trop  est  une  charge  dont  on  ne  se  débarrasse 
jamais.  » 

C'est  une  excellente  habitude  chez  les  étudians  allemands  de 
suivre  successivement  plusieurs  universités  ;  ils  échappent  ainsi 
aux  inconvéniens  d'une  direction  exclusive.  Au  mois  d'oc- 
tobre i834,  Gurtius  se  rendit  à  Gœttingue.  Ce  n'étaient  plus  les 
sites  pittoresques  des  bords  du  Rhin,  faisant  diversion  à  la  salle 
de  cours,  mais  la  cité  grave,  «  à  l'air  vénérable,  même  un  peu 
vieillote  et  pédante.  »  On  pourrait  se  la  représenter,  ajoute-t-il, 
sous  la  figure  «  d'un  savant  poudré,  que  rien  n'irrite  tant  que  de 
voir  des  jeunes  gens  suivre  un  autre  chemin  que  le  sentier  où  il 
a  piétiné  pendant  des  années  à  la  sueur  de  son  front.  »  Ce  fut 
cependant  à  Gœttingue  qu'il  rencontra  le  premier  homme  qui 
ait  marqué  une  trace  profonde  sur  sa  jeimesse,  Otfried  Muller. 
A  Bonn,  Welcker  avait  su  l'intéresser  à  l'archéologie,  Brandis 
à  la  philosophie  ancienne  :  chez  Otfried  Muller,  il  ne  trouva  pas 
seulement  un  guide  pour  telle  ou  telle  étude  spéciale,  mais  un 
esprit  parent  du  sien  dans  la  totalité  de  ses  aptitudes  natives,  et 
ayant  sur  lui  la  supériorité  d'ime  science  acquise.  «  Entendre 
Multer  une  fois  par  jour,  écrit-il  à  son  père,  c'est  un  profit  inesti- 
mable; il  est  incomparable  comme  professeur.  Il  enchante  par  la 
clarté  de  ses  développemens,  par  la  grâce  et  la>  vivacité  de  son 
débit,  par  l'abondance  et  la  solidité  de  son  savoir,  et  on  le  suit 
avec  enthousiasme  dans  les  domaines  scientifiques  qu'il  féconde 

(1)  Victorine  Boissonnet  était  d'origine  française  par  son  père,  qui  tenait  un 
commerce  de  vins,  d'abord  à  Pétersbourg,  ensuite  à  Lubeck,  où  il  épousa  la  belle- 
sœur  du  syndic  Gurtius. 


142  HEVUC  DES  DEUX  MONDES. 

et  qu'il  anime.  L'ancienne  philologie  se  traînait,  inerte  et  vide, 
d'une  génération  de  savans  à  l'autre  ;  c'était  une  masse  incohé- 
rente et  encombrante  de  détails.  Mais  il  ne  s'agit  plus  simple- 
ment, aujourd'hui,  de  transmettre  h  l'avenir  le  capital  que  nous  a 
légué  le  passé,  en  l'augmentant  de  quelques  acquisitions  nou- 
velles. La  science  actuelle  a  transformé  cet  agrégat  de  notices  en 
un  tout  homogène  et  vivant  ;  elle  est  remontée  aux  sources;  elle 
les  a  interrogées  autrement  :  et,  paimi  ceux  qui  lui  ont  montré 
la  voie,  MuUer  est  au  premier  rang.  » 

Lorsqu'on  parle  d'un  homme  en  ces  termes,  c'est  qu'on  a 
reconnu  un  maître.  A  Berlin,  où  Gurtius  passa  la  dernière  année 
de  son  stage  xmiversitaire,  il  connut  encore  des  spécialistes  de 
premier  ordre,  mais  il  ne  ressentit  plus  une  inQuence  aussi  pro- 
fonde. Sur  la  liste  qu'il  dressa  pour  son  père,  on  remarque  les 
noms  du  germaniste  Lachmann,  du  philosophe  Erdmann,  de 
l'helléniste  Bœckh. 

En  somme,  tous  ses  efforts,  pendant  ces  années  d'études  ob 
sa  vocation  se  dessine,  sont  dirigés  vers  la  science  philologique, 
telle  que  les  meilleurs  interprètes  de  l'antiquité  la  comprenaient 
dès  la  fin  du  xvm"  siècle,  cette  science  que  Wolf  définissait  déjà 
comme  «  l'ensemble  de  toutes  les  connaissances  qui  peuvent 
nous  mettre  en  rapport  avec  les  anciens.  »  Ernest  Gurtius  dira 
bientôt,  dans  un  de  ces  discours  scolaires  où  il  excellait^  un 
discours  où  il  traite  de  la  Philologie  comme  médiatrice  des 
sciences  :  «  La  philologie  ne  souffre  dans  son  domaine  aucune 
des  barrières  qui  séparent  la  littérature  de  la  politique,  la  reli- 
gion de  la  jurisprudence.  Chaque  pas  qu'elle  fait  dans  les  rues 
de  Rome  ou  d'Athènes  lui  rappelle  les  relations  les  plus  diverses 
de  la  vie  humaine.  Elle  ne  peut  passer  devant  un  autel  sans 
méditer  sur  l'histoire  de  la  conscience  religieuse  ;  elle  ne  peut 
assister  aux  délibérations  d'une  assemblée  populaire,  aux  déci- 
sions d'un  conseil  juridique,  sans  vouloir  connaître  aussi  les  dis- 
positions du  droit  moderne.  Il  faut  qu'à  force  d'observation  et 
d'expérience,  elle  produise  devant  nos  yeux  l'image  d'un  certain 
état  de  société.  L'histoire  de  l'antiquité  ne  doit  pas  nous  appa- 
raître comme  un  défilé  d'ombres  chinoises,  mais  comme  un 
drame  dont  les  personnages  sont  des  hommes  en  chair  et  en  os. 
Aussi  rien  n'est-il  plus  funeste  aux  études  philologiques  que  l'air 
renfermé  du  cabinet  de  travail  où  se  cloître  le  spécialiste,  et  rien 
ne  leur  est  plus  salutaire  que  la  vue  étendue  des  choses  humaines^ 


EBNE8T  CURTIUS.  143 

Un  bon  philologue  doit  pouvoir  dk^e  avec  le  poète  ancien  :  «  Rien 
de  ce  qui  est  humain  ne  m'est  étranger  (1).  n 

II 

En  1836,  Brandis,  que  Curtius  avait  eu  pour  professeur  à 
Bonn,  fut  appelé,  en  qualité  de  lecteur,  auprès  du  roi  de  Grèce 
Othon  I*',  et  il  emmena  son  ancien  élève,  alors  &gé  de  vingt- 
deux  ans,  pour  lui  confier  Tinstruction  de  ses  deux  fils  aînés.  Un 
voyage  en  Grèce,  à  cette  époque,  était  une  affaire  longue  et 
incommode,  surtout  lorsqu'on  partait  du  cœur  de  TAllemagne. 
Les  voyageurs  se  donnèrent  rendez- vous  à  Francfort,  où  ils  mon- 
tèrent dans  une  calèche  couverte  à  trois  sièges,  Curtius  avec  ses 
deux  élèves  sur  le  siège  de  devant,  ensuite  M""*^  Brandis  accom- 
pagnée d'une  parente,  M^^*  Ida  Hengstenberg  (2),  tout  au  fond,  le 
professeur  avec  la  cuisinière,  et,  derrière  et  au-dessus,  une  telle 
montagne  de  bagages  qu'on  avait  quelquefois  de  la  peine  à  entrer 
par  la  grande  porte  des  hôtels.  Au  reste,  dit  Curtius,  a  la  voi- 
ture est  confortable,  et  elle  marche  assez  doucement  pour  qu'on 
puisse  lire  à  son  aise.  Le  matin,  on  lit  d'abord  un  chapitre  de  la 
Bible,  puis  on  chante  un  cantique;  M"*  Ida  a  une  très  belle 
voix.  Une  grande  partie  de  la  journée  est  consacrée  à  apprendre 
l'italien.  »  On  s'était  mis  en  route  dans  les  premiers  jours  de 
janvier;  vers  le  milieu  de  février,  on  arriva  à  Ancône,  d'oti  par- 
tait alors  le  bateau  de  Corinthe.  La  fin  du  voyage  se  fit  à  cheval, 
le  long  de  la  c6te  qui  contourne  le  golfe  d'Égine. 

La  première  lettre  d'Athènes  est  datée  du  17  mars  1837.  A 
l'enchantement  des  souvenirs  classiques  s'ajoutait  l'ivresse  d'un 
printemps  méridional.  «  Certains  villages  do  TAttique,  écrit 
Curtius  au  retour  d'une  excursion  au  Pcntélique,  sont  d'une 
beauté  incomparable.  Tout  fleurit  à  la  fois.  Les  habitans  sont 
étendus  par  terre  devant  leurs  maisons.  Au-dessus  de  la  verdure 
éclatante  des  arbres  s'étend  le  ciel  d'un  bleu  pur  et  profond.  » 
Quand  vient  la  saison  chaude,  la  vie  en  plein  air  est  bornée  aux 
heures  du  soir.  «  C'est  alors  la  promenade  générale.  Les  Grecs 

(1)  Alierthum  und  Gegenwartf  {**  volume. 

(2)  Ida  HengKtenberg  était  hi  sœur  d'Eraest-Wilhelm  Hengstenberg,  professeur 
à  la  Faculté  de  théologie  de  Berlin,  qu'on  a  défini  n  le  plus  orthodoxe  des  savans 
et  le  plus  sayant  des  orthodoxes.  »  Elle  se  maria  l'année  suivante,  à  Athènes, 
arec  le  consul  générai  des  Pays-Bas. 


144  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

flânent  autour  de  la  ville  avec  une  certaine  démarche  d'une  gra- 
vité nonchalante,  ou  ils  8*assoient  dans  la  rue  devant  les  cafés. 
D'autres  se  réunissent  pour  des  jeux,  ordinairement  très  simples: 
on  parie,  par  exemple,  à  qui  lancera  le  plus  loin  de  lourdes 
pierres.  Mais  toujours  on  les  voit  par  groupes,  vêtus  de  costumes 
variés,  et  dans  des  attitudes  pittoresques.  Ils  semblent  jouir  de 
la  vie  avec  une  certaine  placidité  réfléchie,  qu'on  chercherait 
Vainement  dans  nos  régions  du  Nord.  C'est  ainsi  que  je  me  figure 
Les  anciens,  et  c'est  pourquoi  j'aime  à  me  mêler  à  ces  groupes 
ambulans.  A  cela  s'ajoutent  des  couchers  de  soleil  où  le  rouge 
(eu  passe  au  bleu  profond  à  travers  toutes  les  nuances  de  l'arc- 
en^ciel.  C'est  un  spectacle  qu'on  ne  saurait  décrire,  surtout  quand 
la  ligne  des  montagnes  se  détache  sur  un  fond  d'or.  C'est  alors 
aussi  rheure  où  les  campagnards  retournent  à  leurs  villages  avec 
leurs  chevaux  et  leurs  ânes  ;  ils  sont  vêtus  de  manteaux  de  laine 
blanche,  qui  flottent  sur  leur  taille  martiale.  Des  groupes  plus 
nombreux  stationnent  autour  des  fontaines  ;  les  uns  lavent  des 
étoffes,  d'autres  font  boire  les  chevaux,  les  ^es  ou  les  chameaux, 
d'autres  encore  viennent  simplement  pour  bavarder.  Ainsi  l'œil 
est  occupé  de  tous  les  côtés,  sans  parler  des  charmes  du  paysage.  » 
11  n'y  a  qu'une  seule  ombre  au  tableau:  Curtius  remarque  avec 
déplaisir  que  le  nom  allemand  n'est  pas  en  grand  honneur  parmi 
les  indigènes,  tandis  que  le  français  est  la  seconde  langue  du 
pays;  dans  les  cercles  distingués,  ajoute-t-il,  on  pourrait  se 
croire  à  Paris. 

Ses  fonctions  de  précepteur  ne  lui  pesaient  pas  ;  il  enseignait 
et  il  apprenait,  le  tout  sans  ennui.  «  Je  prends  mes  élèves  dès 
sept  heures  du  matin,  écrit-il;  à  huit  heures,  on  déjeune;  à  midi, 
toutes  les  leçons  sont  finies  ;  elles  me  laissent  sans  fatigue,  et 
me  donnent  à  moi-même  l'occasion  de  m'instruire.  Le  reste  du 
jour  m'appartient;  je  vais  voir  les  temples,  les  marbres,  les  in- 
jBcriptions.  »  Il  suit  les  fouilles  du  Parthénon  :  «  Les  architectes 
sont  mes  aiais;  je  les  accompagne  dans  leurs  travaux;  j'apprends 
à  connaître  maintes  particularités  qui  n'ont  pas  encore  été  remar  - 
quées.  Autant  le  Parthénon  frappe  par  sa  simplicité  dans  une  vue 
d'ensemble,  autant,  lorsqu'on  le  considère  de  près,  il  étonne  par 
lexactitude  minutieuse  avec  laquelle  tous  les  4étails  sont  com- 
binés. »  L'idée  d'une  description  de  la  Grèce,  expliquant  l'his- 
toire par  la  géographie,  surgit  dès  lors  dans  son  esprit  et  l'ac- 
compagne dans  ses  excursions.  Dès  le  mois  d'octobre  1837,  il 


ERNEST  CUBTIU8.  145 

visite  une  première  fois  la  région  de  Mycènes  avec  le  géographe 
Ritter.  Six  mois  après,  il  retourne*  dans  le  Péloponèse,  ayant 
pour  compagnons  le  comte  Baudissin,  connu  par  ses  traductions 
de  Molière  et  de  Shakspeare,  et  un  architecte  mexicain.  Il  parcourt 
aussi,  avec  ses  élèves,  les  petites  Cyclades,  voisines  d'Athènes, 
Géos,  Andros,  Délos.  Enfin,  il  s'adjoint  à  un  architecte  allemand, 
chargé  de  préparer  les  fouilles  de  Delphes.  On  peut  suivre,  dans 
ses  lettres  à  son  père,  le  détail  de  ses  promenades  à  travers  le 
continent  grec  et  les  iles,  et  se  rendre  compte  du  genre  d'intérêt 
qu'il  y  trouve.  Tout  en  notant  les  aspects  pittoresques  qu'il 
rencontre,  que  ce  soit  le  pittoresque  d'un  paysage  ou  celui  de 
la  vie  et  des  mœurs,  c'est  surtout  la  Grèce  d'autrefois  qu'il 
cherche  à  ressusciter  devant  ses  yeux.  Il  se  passionne  pour  cette 
idée,  et  son  imagination  finit  par  s  y  absorber  tout  entière.  Il  est 
heureux  de  chaque  découverte  qu'il  fait,  de  celles  qu'il  voit  faire 
autour  de  lui,  de  celles  qu'il  pressent  et  dont  il  jouit  par  avance. 
Tout  en  lisant  avec  ses  élèves  Homère,  Hérodote  et  Thucy- 
dide, il  s'exerçait  pour  son  compte  à  traduire  des  fragmens  des 
poètes  grecs,  en  employant  leurs  formes  métriques.  Il  commença, 
au  retour  de  sa  première  excursion  à  Mycènes,  une  Electre^  qu'il 
reprit  plusieurs  fois,  et  qu'il  ne  termina  jamais.  Au  mois  de 
juin  1838,  il  fut  rejoint  par  son  ami  d'enfance  Emmanuel  Geibel, 
qui  entra  comme  précepteur  dans  la  maison  de  l'ambassadeur 
de  Russie.  Ils  s'associèrent  pour  des  exercices  poétiques,  traduc- 
tions ou  imitations,  qu'on  lisait  devant  la  famille  Brandis,  ou 
m6me  devant  le  roi  et  la  reine  (1).  Ils  firent  ensemble  cette  prome- 
nade dans  les  grandes  Cyclades  qu'ils  ont  célébrée  l'un  et  l'autre 
en  vers,  et  que  Gurtius  a  racontée  deux  fois,  d'abord  dans  ses 
lettres,  ensuite  dans  la  notice  biographique  qu'il  a  consacrée  à 
son  ami.  G'est  cette  promenade  aussi  qui  lui  a  donné  l'idée  de 
son  opuscule  sur  l'histoire  ancienne  et  moderne  de  Tile  de 
Naxos.  a  Quel  spectacle  sublime,  dit-il  au  commencement  de 
cet  opuscule,  qu'un  voyage  à  travers  la  mer  Egée  !  Aussi  loin 
que  l'œil  peut  atteindre,  les  lignes  aiguës  et  grandioses  des  mon- 
tagnes surgissent  du  sein  des  eaux;  elles  se  rapprochent  et 
s'éloignent,  formant  des  groupes  variés.  Quelle  que  soit  la  hau- 
teur du  soleil,  la  mer  et  les  côtes  se  revêtent  de  couleurs  à  la 
fois  étincelan tes  et  douces.  Des  bateaux  et  des  barques  vont  pai- 

(1)  ns  eu  publièrent  un  choix  :  Klassische  Siudien  von  Emanuel  Geibel  und 
Emst  Gurtius,  Bonn,  1840. 

TOME  XXI.  —  190i.  40 


i46  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

siblement  d'une  lie  à  l'autre,  et  des  dauphins  leur  font  cortàge 
comme  une  troupe  d'amis.  Quel  que  soit  le  jour,  quel  que  soit 
le  vent,  un  port  hospitalier  est  prêt  à  recevoir  le  voyageur.  Il 
n'a  besoin  ni  de  carte  ni  de  boussole.  A  quelque  endroit  qu'il 
aborde,  il  entend  des  voix  amies  qui  l'appellent.  Chaque  lie 
garde  les  vestiges  de  ses  dieux  et  de  ses  héros.  Des  chants  an* 
tiques  s'élèvent  du  fond  de  l'âme;  on  sent  Homère  comme  un 
vivant.  On  s'émeut  au  souvenir  des  malheurs  d'Ulysse,  lorsqu'on 
entend  bruire  autour  de  la  coque  du  navire  les  flots  de  la  mer  qui 
fut  le  théâtre  de  ses  aventures  (1).  » 

Geibel  s'était  démis  de  ses  fonctions,  d'ailleurs  geu  agréables, 
auprès  de  l'ambassadeur  de  Russie  ;  il  quitta  la  Grèce  à  la  fin  du 
mois  d'avril  1840.  La  famille  Brandis  avait,  elle  aussi,  dès  le  mois 
d'octobre  1839,  repris  le  chemin  de  l'Allemagne.  Curtius  resta, 
pour  attendre  l'arrivée  d'Otfried  Muller,  qui  l'avait  initié  autre* 
fois  aux  études  antiques,  et  à  qui  maintenant  il  pouvait  être 
utile  à  son  tour  par  sa  connaissance  des  localités  et  de  la  langue 
moderne.  Muller  arriva  en  effet,  peu  de  temps  avant  le  départ 
de  Geibel,  accompagné  d'un  dessinateur  que  lui  avait  adjoint  le 
gouvernement  hanovrien,  et  de  Gustave-Adolphe  Schœll,  alors 
privat'docent  à  l'Académie  des  beaux-arts  de  Berlin,  plus  tard 
bibliothécaire  à  Weimar,  et  qui  se  fit  connaître  par  d'utiles  tra- 
vaux sur  le  théâtre  grec  et  par  des  publications  intéressantes 
sur  Goethe.  Curtius  traversa  encore  une  fois  avec  eux  le  Pélo- 
ponèse.  Puis  ils  firent  ensemble,  pendant  les  mois  les  plus  chauds 
de  l'année,  et  à  travers  des  régions  en  partie  marécageuses,  ce 
voyage  en  Béotie  et  en  Phocide  jusqu'à  Delphes,  qui  devait  avoir 
une  fin  tragiqpie.  Le  jour,  on  relevait  des  inscriptions,  qu'on  clas- 
sait et  complétait  le  soir.  Muller  se  forçait  au  travail,  malgré  la 
langueur  dont  il  se  sentait  envahi.  Au  retour,  il  ne  put  rester  à 
cheval  que  soutenu  par  ses  compagnons  et,  à  la  fin,  porté  dans 
leurs  bras.  Il  arriva  ainsi  jusqu'à  Kasa,  l'ancien  bourg  d'Éleu- 
thères,  où  une  voiture  que  le  roi  Othon  avait  envoyée  au-devant 
de  lui  le  reprit  pour  le  ramener  à  Athènes.  11  expira  trois  jours 
après,  le  1"  août  1840.  «  A  vrai  dire,  écrit  Curtius,  la  fièvre  qui 
le  minait  était  la  fièvre  du  travail.  L'étude  était  chez  lui  ime 
passion  dont  il  n'était  pas  maître...  11  s'obstinait,  malgré  mes 
pressantes  supplications,  à  offrir  aux  ardeurs  du  soleil  sa  tète 

(1)  NaxoSf  dans  Allerihum  und  Gegenwart^  3*  volume. 


ehkjest  curtïus.  147 

Tvne,  qu'il  disait  être  de  fer.  »  Otfried  MuUer  méditait  une  histoire 
de  la  civilisation  grecque  sous  toutes  ses  faces,  politique,  litté- 
TÙre,  artistique,  philosophique,  à  laquelle  il  voulait  associer 
Curtius  pour  la  partie  géographique  et  descriptive  :  Gurtius  re- 
prit l'idée  de  son  maître,  et  Texéouta  sur  un  plan  plus  restreint. 
Il  quitta  la  Grèce  à  la  (in  de  Tannée,  s'arrôta  encore  quatre 
mois  à  Rome,  et  regagna  TAllemagne  par  Venise  et  le  Tyrol.  Il 
partit  d'Athènes  comme,  un  demi-siècle  aupar avant)  Goethe  était 
parti  de  Rome  :  il  lui  sembla  que  sa  vraie  patrie  était  derrière 
lui.  «  On  peut  s'en  aller  d'ici  d'un  cœur  léger,  écrit-il  à  Victorine 
Boissonnet,  et  reprendre  gaiement  sa  place  sur  le  bateau  à  va- 
peur, quand  on  n'est  venu  que  pour  une  simple  visite,  qu'on  n'a 
fait  que  recueillir  en  passant  des  impressions  plus  ou  moins 
agréables,  et  surtout  quand  on  n'a  vécu  que  dans  la  Grèce  mo- 
derne, image  grimaçante  de  la  civilisation  européenne.  Mais  celui 
goi  a  passé  ici  près  de  quatre  années,  et  quelles  années!  celui 
qui  a  éprouvé  ici  des  joies  et  des  douleurs,  qui  a  parcouru  les 
montagnes  et  les  vallées  et  sillonné  les  mers,  suivant  fidèlement 
les  traces  des  anciens  temps,  afin  de  reconnaître  le  caractère  que 
le  pays  a  imprimé  à  l'histoire  et  l'histoire  au  pays,  celui  qui 
s'est  attaché  ainsi  de  cœur  et  d'âme  à  la  terre  et  à  ses  habitans, 
tu  lui  pardonneras  s'il  ne  monte  qu'en  pleurant  sur  le  bateau 
qui  doit  le  ramener.  »  A  Rome,  il  est  déjà  frappé  et  presque 
choqué  de  l'intrusion  de  la  vie  moderne  qui  s'installe  bruyam- 
ment sur  les  débris  du  monde  ancien.  Mais  que  sera-ce  quand  il 
aura  remis  le  pied  sur  la  terre  allemande  et  qu'il  se  trouvera  face 
à  face  avec  «  la  prose  de  la  bière?  »  «  Je  fus  pris  d'une  sorte  d'an*- 
goisse,  écrit-il,  la  première  fois  que  j'entrai  dans  une  brasserie 
et  que  je  vis  cette  longue  file  de  petites  tables,  garnies  de  con*- 
vives  à  l'air  grave,  fumant  leurs  courtes  pipes  et  buvant  dans  de 
grands  pots,  comme  si  Dieu  ne  les  avait  créés  que  pour  cela.  »  Il 
ferma  les  yeux  sur  ce  qui  l'environnait,  et  garda  au  fond  de  son 
âme  <c  ses  souvenirs  helléniques,  clairs  ruisseaux  qui  devaient 
circuler  désormais  à  travers  son  champ  philologique  et  le  main- 
tenir frais  et  vert,  d 

in 

Au  mois  de  mai  18t1,  il  rentrait  à  Lubeck.  Au  printemps 
suivant,  il  fut  attaché  au  gymnase  Joachimsthal  à  Berlin,  et,  deux 


148  IKEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ans  après,  «yam  StiDi  les  épreuves  réglementaires,  il  débuta  dans 
renseignement  supérieur  comme  privat-docent.  C'était  l'époque 
où  Fart  allemand,  après  s'être  abreuvé  de  romantisme  à  la  suite 
des  littérateurs  et  des  philosophes,  revenait  insensiblement  à  la 
source  antique.  Berlin  se  décorait  de  colonnades  et  de  portiques, 
qui  juraient  avec  ses  toits  pointus  et  son  ciel  brumeux.  Le  dif- 
ficile problème  d'adapter  le  style  ancien  à  la  vie  moderne,  ce 
problème  qui  n'a  été  complètement  résolu  que  par  les  artistes 
de  la  Renaissance,  était  la  pierre  d'achoppement  de  l'école  nou- 
velle. Il  fallait,  en  effet,  dans  une  combinaison  de  ce  genre, 
moins  de  science  que  de  goût,  et  peut-être,  avant  tout,  une  im- 
pulsion première  et  originale,  indépendante  de  tout  esprit  d'imi- 
talion,  et  retenant  par  elle-même  Timitation  dans  de  justes  li* 
mites.  Curtius,  ressemblant  en  cela  à  Winckelmann,  avait  l'âme 
remplie  de  l'idéal  grec;  il  ne  voyait  rien  au  delà,  et  il  en  par- 
lait sur  le  ton  persuasif  de  l'homme  qui  défend  ses  plus  chers 
intérêts.  Une  conférence  qu'il  fit  à  l'Académie  de  chant,  le 
10  février  1844,  charma  son  auditoire;  et  dans  cet  auditoire  se 
trouvait  la  princesse  royale  Augusta,  qui  cherchait  alors  un 
précepteur  pour  son  fils,  le  prince  Frédéric-Guillaume,  âgé  de 
douze  ans  et  demi,  plus  tard  empereur  sous  le  nom  de  Frédé- 
ric m. 

Un  ami  de  Curtius,  dans  une  lettre  que  l'éditeur  a  bien  fait 
de  joindre  à  la  correspondance,  rend  compte  de  la  conférence 
sur  un  ton  légèrement  humoristique.  Le  sujet  était  l'Acropole 
d'Athènes.  «  D'abord,  dans  le  premier  embarras,  l'orateur  recou- 
rait souvent  à  son  manuscrit  pour  trouver  l'expression  juste; 
mais  peu  à  peu  son  débit  devint  plus  libre.  Enfin  il  poussa  de 
côté  l'importun  papier,  et  alors  seulement  se  déploya  toute  la 
force  de  son  discours.  Toute  l'assemblée  fut  sous  le  charme.  Pas 
le  moindre  chuchotement  des  Berlinoises,  ordinairement  si  ba- 
vardes, n'interrompit  le  silence.  On  écoutait,  on  admirait.  Tantôt 
il  décrivait  avec  les  tours  les  plus  aimables  le  cortège  des  Pana- 
thénées, tantôt  il  expliquait  par  les  rapprochemens  les  plus  in- 
génieux la  haute  destination  des  monumens  de  l'architecture 
grecque,  ou  il  faisait  comprendre  la  beauté  plastique  de  la  déesse, 
comme  elle  était  sortie  de  l'imagination  de  Phidias.  Bref,  la 
pierre  inerte  s'animait,  et  l'Acropole  se  dressait  devant  les  yeux 
comme  une  apparition  vivante...  La  princesse  royale  de  Prusse 
fit  venir  aussitôt  le  professeur  Lachmann,  pjDur  avoir  de    lui 


ERNEST   CURTIUS.  .149 

des  renseignemens   circonstanciés   sur  cet   intéressant  jeune 
homme  (1).  » 

Quelque  temps  après,  le  général  von  Unruh  vint  offrir  à 
Curtius  de  se  charger  de  l'instruction  du  jeune  prince  dont  il 
était  le  gouverneur  militaire.  Il  paraît  que  le  choix  de  la  prin- 
cesse Augusta  avait  d'abord  rencontré  quelque  résistance  à  la 
Cour.  Curtius  n'était-il  pas  originaire  d'une  ville  libre?  On  lui 
supposait  donc  des  opinions,  sinon  républicaines,  du  moins  peu 
en  harmonie  avec  l'esprit  d'une  royauté  qui  se  prétendait  de  droit 
divin.  Au  fond,  Curtius  n'était  ni  républicain  ni  monarchiste  : 
toute  sa  politique  remontait  à  la  Grèce  en  passant  par  Rome, 
comme  celle  de  Bossuet  était  tirée  de  l'Écriture  sainte.  Plus  tard^ 
dans  un  de  ces  discours  d'apparat  où  il  excellait,  il  mettra  les 
victoires  de  la  Prusse  sous  l'égide  de  Pallas  Athéné,  et  il  com- 
parera la  lignée  des  Hohenzollern  aux  Pélopides  d'Argos,  aux 
Cadméens  de  Thèbes,  aux  Tarquins  de  Rome.  «  C'étaient  tous 
des  immigrés,  et,  comme  tels,  ils  étaient  plus  aptes  au  gouver- 
nement que  des  indigènes  :  une  race  d'immigrés  pouvait  seule 
considérer  le  gouvernement  comme  une  obligation,  comme  une 
fonction  à  laquelle  il  leur  était  impossible  de  se  soustraire  (2).  » 
Pour  le  moment,  il  ne  consulte  que  sa  conscience  de  patriote 
et  de  savant.  Lui  est-il  permis  d'abandonner  brusquement  la 
carrière  dans  laquelle  il  vient  de  débuter  et  pour  laquelle  il  se 
sent  fait?  D'un  autre  côté,  est-il  bien  l'homme  qu'il  faut  pour 
l'emploi  qu'on  lui  propose  ?  Enfin,  après  avoir  beaucoup  hésité, 
et  après  qu'on  lui  a  promis  que  son  travail  personnel  ne  sera 
point  entravé,  il  «  passe  le  Rubicon  ».  «  Ce  qu'on  veut,  écrit-il 
à  son  père,  c'est  un  homme  qui  suive  le  prince  pas  &  pas,  et  qui 
en  même  temps,  par  ses  goûts  scientifiques,  exerce  sur  lui  une 
action  bienfaisante.  Le  prince  est  une  nature  tendre,  pleine 
d'abandon,  s'attachant  facilement,  mais  capable  de  mouvemens 
passionnés.  La  question  de  savoir  comment  il  sera  dirigé  et  en- 
touré jusqu'à  sa  dix-huitième  année  est  de  la  plus  haute  impor- 
tance. On  imagine  difficilement  une  tâche  plus  élevée;  mais  il 
semble  aussi  qu'on  n'ait  pas  le  droit  de  s'y  soustraire,  lorsqu'on 

(1)  L'auteur  de  la  lettre,  le  diplomate  Rurd  de  Schlœzer,  était  le  fils  du  consul 
général  de  Russie  à  Lubeck,  et  s'occupait  d'études  orientales  à  Berlin.  La  lettre 
est  adressée  à  Théodore  Curtius,  le  second  frère  d'Ernest. 

(2)  Die  Entwickelung  des  preussischen  Staats  nach  den  Analogien  der  alien 
Gtschichte  :  AUertkum  und  Gegenwart,  2*  volume. 


150  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  l'a  pas  sollicitée  et  qu'on  ne  se  sent  pas  tout  à  fait  incapable 
de  la  remplir.  » 

Puis,  peu  à  peu,  à  mesure  que  son  élève  s*ouvre  à  lui  et 
s  attache  à  lui,  il  arrête  son  plan  d'éducation.  Un  jeune  prince 
n'a  pas  l'occasion  de  s'instruire  à  l'école  du  monde;  une  barrière 
le  sépare  du  reste  des  hommes  :  il  faut  que  celui  qui  a  la  charge 
de  le  conduire  lève  cette  barrière  et,  en  le  faisant  profiter  de  sa 
propre  expérience,  le  remette  en  contact  avec  le  monde.  «  Pour 
le  moment,  tout  savoir  spécial  est  chose  accessoire;  mais  éveiller 
son  esprit,  appeler  à  la  vie  ce  qui  est  en  lui,  lui  faire  com- 
prendre quels  germes  sont  déposés  dans  une  âme  immortelle, 
c'est  à  cela  que  je  vise,  et,  à  moins  que  tout  ne  me  trompe,  il 
sent  déjà  venir  à  lui  comme  le  souffle  d'une  brise  matinale.  Le 
général  et  moi,  nous  sommes  comme  la  première  et  la  seconde 
Chambre,  chargées  de  veiller  au  développement  d'une  nation, 
chacune  à  son  point  de  vue.  Le  général,  avec  toutes  les  vieilles 
prétentions  de  la  sainte  légitimité,  dit  :  «  Il  faut  qu'un  prince 
sache  ceci  et  sache  cela.  »  Moi,  je  dis:  «  Il  faut  d'abord  qu'il 
sache  ce  que  c'est  que  savoir  ;  qu'il  ait  la  force  de  vouloir  ce  qui 
est  bon,  qu'il  ait  passé  par  cette  gymnastique  de  l'esprit  qui  dis- 
tingue l'homme  développé  de  l'homme  encore  enveloppé  en  lui- 
même.  Il  faut  d'abord  qu'il  soit  un  homme  complet;  ensuite,  je 
veux  bien  qu'il  devienne  un  prince  brandebourgeois  selon  les 
statuts  de  la  maison  de  Hohenzollern.  »  Cette  éducation  libre, 
continue  Curtius,  cette  éducation  qui  se  propose  avant  tout  de 
stimuler  les  facultés,  inspire  encore  quelques  doutes.  La  mère, 
selon  l'habitude  des  femmes  de  s'attacher  au  détail,  s'inquiète 
de  ce  que  son  fils  ignore  encore  ceci  ou  cela.  Comme  si  cela  im- 
portait !  Heureusement,  on  ne  me  contrarie  pas  dans  l'essentiel. 
Je  console  la  mère,  je  persuade  le  général,  et  mon  royal  enfant 
fleurit  dans  la  liberté  de  l'esprit.  » 

Les  doutes  qu'il  appréhendait  se  dissipèrent  promptement. 
Ils  ne  furent  jamais  bien  sérieux  chez  la  mère,  qui  avait  puisé 
son  libéralisme  dans  les  traditions  de  la  maison  de  Saxe-Weimar, 
dont  elle  était  issue.  Le  3  novembre  1845,  un  an  après  l'entrée 
en  fonction  de  Curtius,  elle  lui  écrivit  une  lettre  où  elle  lui  disait 
qu'elle  considérait  cet  anniversaire  comme  celui  de  la  seconde 
naissance  de  son  fils.  Puis  ce  fut  le  tour  du  précepteur,  qui  pour- 
tant n'était  pas  sujet  aux  illusions,  de  s'applaudir  du  succès  de 
son  enseignement.  «  Je  prévois  avec  certitude,  écrit-il  à  son 


ERNEST  CURTIU8.  4SI 

père  le  26  décembre  1848,  que  les  qualités  du  jeune  prince,  la 
pureté  et  la  noblesse  de  ses  intentions,  sa  franche  religiosité, 
son  amour  de  ce  qui  est  grand  et  beau,  son  empire  sur  lui-même, 
son  tact  naturel  et  son  esprit  de  justice,  la  simplicité  bourgeoise 
de  ses  manières,  le  don  de  gagner  les  cœurs  par  un  regard,  par 
une  parole,  je  prévois  que  toutes  ces  qualités  ne  seront  pas 
perdues  pour  le  peuple  qu'il  sera  un  jour  appelé  à  gouverner. 
Je  suis  persuadé  aussi  qu'il  saura  supporter  avec  résignation 
toute  infortune,  même  imméritée.  » 

Ces  mots  sont  écrits  à  la  fin  de  cette  année  1848  où  le  sang 
coula  dans  les  rues  de  Berlin,  et  où  le  prince  royal  de  Prusse, 
considéré  comme  Tàme  du  parti  militaire  et  absolutiste,  fut 
obligé  de  s'expatrier  pour  calmer  les  ressentimens  populaires. 
En  1850,  la  princesse  Augusta  commit  une  nouvelle  infraction  à 
l'étiquette  de  cour,  en  envoyant  son  fils  faire  ses  études,  comme 
un  fils  de  bourgeois,  à  l'université  de  Bonn.  Pour  tout  autre 
que  Gurtius,  c'eût  été  la  fin  de  son  préceptorat.  Mais  le  précep- 
teur était  devenu  un  ami.  Gurtius  fut  une  des  dernières  personnes 
que  Frédéric  III  appela  auprès  de  lui,  en  1888,  au  moment  de 
quitter  Berlin  pour  aller  mourir  à  San-Remo.  «  Il  m'a  cordiale- 
ment embrassé,  écrit-il.  Son  attitude  est  merveilleuse.  Un  mé- 
lange saisissant  de  noblesse  et  de  mansuétude  est  empreint  sur 
ses  traits  ;  mais  la  conversation  est  pénible  ;  les  mots  qu'il  trace 
hâtivement  avec  son  crayon  sont  difficiles  à  lire.  » 

IV 

C'est  à  son  élève  que  Gurtius  dédia  le  premier  volume  de  son 
Histoire  grecque.  Une  lettre  qu'il  lui  avait  écrite  auparavant  indi- 
quait le  caractère  de  l'ouvrage  et  la  manière  dont  l'auteur  enten- 
dait la  science  historique:  «  G*est  un  livre  qui  n'est  pas  fait 
pour  les  savans,  mais  pour  tous  ceux  qui  ont  le  sens  de  l'his- 
toire, un  livre  sans  remarques,  sans  bribes  de  grec  et  de  latin.  Il 
contient  les  mêmes  matières  que  j*eus  un  jour  l'honneur  de  vous 
présenter.  Vous  ne  serez  donc  pas  étonné  que  je  vous  demande  la 
permission  de  vous  le  dédier,  en  témoignage  de  mon  fidèle  atta- 
chement. J'y  ai  mis  ce  que  j'ai  de  meilleur,  et  à  qui  l'ofi'rirais- 
je  plutôt  qu'à  vous?  Vous  prêtiez  une  attention  bienveillante 
aux  parties  que  je  vous  en  exposais  :  j'espère  que  vous  voudrez 
bien  accepter  le  tout,  et  que  l'intérêt  que  vous  y  prendrez  ne 


1S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sera  pas  uniquement  dû  au  souvenir  de  votre  ancien  maître.  » 
Ce  premier  volume  se  présentait,  en  effet,  sans  aucxme  de 
ces  notes  critiques  où  l'auteur  montre  qu'il  n'a  rien  avancé  que 
sur  preuves,  ^t  où  il  réfute  victorieusement  les  opinions  con- 
traires. Les  deux  volumes  suivans  furent  accompagnés  d'un  petit 
nombre  de  remarques  rejetées  discrètement  sur  les  dernières 
pages.  Mais  un  ouvrage  dépouillé  de  tout  appareil  scientifique, 
et  qui  n'en  contenait  pas  moins  de  grandes  nouveautés,  ne  pou- 
vait manquer  de  scandaliser  les  érudits.  Plus  tard,  au  moment 
de  publier  la  cinquième  édition,  Gurtius  disait,  dans  une  lettre  à 
Jacques  Bernays:  «  Les  savans  de  profession  font  la  grimace 
devant  mon  Histoire,  mais  le  succès  me  console  de  leurs  dédains. 
Nos  bons  savans  allemands  secouent  les  épaules,  quand  un  livre 
est  lisible  et  que  la  sueur  ne  perle  pas  sur  le  front  de  l'auteur. 
J'ai  la  conscience  de  n'avoir  épargné  aucune  peine,  mais  je  me 
suis  fait  un  devoir  de  ne  pas  étaler  mon  travail.  J'ai  voulu  faire 
un  livre  que  tout  bomme  vraiment  cultivé  puisse  lire  d'un 
bout  à  l'autre.  L'abîme  qui  sépare  encore  les  savans  des  laïques 
est  un  reste  fâcheux  de  barbarie.  » 

Les  nouveautés  se  trouvaient  surtout  dans  le  premier  volume. 
On  sait  que  Curtius  s'est  efforcé  de  réagir  contre  l'opinion,  alors 
courante,  d'après  laquelle  la  civilisation  grecque  aurait  été  abso- 
lument autonome  et  autochtone,  sans  lien  avec  ce  qui  l'avait 
précédée,  et  sans  rapports  sensibles  et  déterminans  avec  ce  qui 
l'entourait.  Il  lui  donne  pour  berceau,  non  pas  le  continent  grec, 
mais  la  mer  Egée,  «  la  mer  hospitalière,  »  et  l'Asie  Mineure, 
«  ce  pont  jeté  entre  l'Orient  et  l'Occident.  »  Il  admet  même,  à 
l'origine  de  l'histoire  grecque,  une  civilisation  semi-asiatique, 
ayant  son  siège  sur  les  côtes  de  l'ionie,  de  la  Lydie  et  de  la 
Phrygie,  une  civilisation  multiple  et  variée  dans  ses  formes,  et 
déjà  arrivée  à  sa  complète  maturité,  au  moment  où  la  Grèce 
européenne  commence  à  se  civiliser.  Le  monde  d'Homère  n'est 
pas,  selon  lui,  un  monde  dans  l'enfance,  mais  un  monde  tout 
fait,  déjà  même  presque  évanoui,  et  dont  le  souvenir  se  perpétue 
dans  la  poésie.  C'est  surtout  dans  les  lettres  d'Ernest  Curtius  à 
son  plus  jeune  frère  George,  linguiste  et  grammairien  distingué, 
qu'on  peut  suivre  les  progrès  de  son  travail  et  voir  son  plan  se 
fixer  peu  à  peu.  Le  8  janvier  1835,  il  lui  écrit  : 

«  Il  faut  que  je  donne  un  aperçu  de  la  civilisation  grecque, 
telle  qu'elle  se  présente  dans  Homère,  et  telle  qu'elle  est  attestée 


ERMEST   CURTIUS.  153 

par  de  très  anciens  monumens.  Il  s'agit  donc  de  dégager  le 
contenu  historique  de  VIliade  et  de  VOdyssée.  Mais  où  trouver 
ici  un  terrain  solide?  On  peut  bien  se  dire  d'une  manière  géné- 
rale qu'un  monde  aussi  achevé,  aussi  cohérent,  aussi  concret 
que  celui  d'Homère  n'est  ni  une  pure  tradition  légendaire  ni  une 
fiction  gratuite.  La  muse  d'Homère  est  enfant  de  Mnémosyne.Le 
sentiment  qui  traverse  toute  la  poésie  d'Homère,  c'est  que  les 
temps  antiques  sont  révolus.  C^est  pour  cela  que  les  traits  des 
anciens  héros  sont  reproduits  aussi  fidèlement  que  possible,  et 
c'est  pour  cela  qu'Homère  est  malgré  tout  un  document  histo- 
rique. Mais,  d'un  autre  côté,  la  poésie  d'Homère  s'élève  dans  un 
monde  idéal  où  elle  se  transfigure,  où  les  dieux  et  les  hommeâ 
conversent  familièrement  ensemble,  et  où  le  terrain  manque 
sous  nos  pieds.  Combien,  dès  lors,  il  est  difficile  de  se  faire  une 
idée  des  modifications  qu'a  subies  la  matière  épique  I 

ce  Le  monde  d'Homère  n'est  pas  uniforme  :  c'est  encore  ce  qui 
augmente  âmes  yeux  sa  vraisemblance  historique.  On  vit  autre- 
ment à  Argos  qu'à  Ithaque,  sur  la  côte  orientale  que  sur  la  côte 
occidentale  de  la  Grèce,  et  il  faut  bien  que  cette  différence  repose 
sur  une  tradition  authentique.  C'est  une  particularité  du  peuple 
grec  d'avoir  su  amalgamer  la  poésie  et  l'histoire,  et  c'est  pour 
cela  que  les  légendes  grecques  sont  bien  plus  «  substantielles  » 
que  les  légendes  italiques. 

«  Il  m'arriva  un  jour,  comme  élève  de  seconde,  de  parler 
dans  une  dissertation  de  «  l'art  consommé  d'Homère.  »  Le  pro- 
fesseur Ackermann  me  biffa  ces  mots  d'un  gros  trait  de  plume, 
et  écrivit  au-dessus  :  «  C'est  plutôt  le  manque  d'art.  »  Gela  me 
fâcha,  car  j'avais  le  sentiment  très  vif  et  très  net  qu'il  était  ab- 
surde de  dire  qu'Homère  manquait  d'art.  Plus  j'avançai  en  ftge, 
plos  il  me  parut  ridicule  de  parler  d'  «  enfance  »  à  propos 
d'Homère.  Et  il  en  est  de  même  du  monde  dans  lequel  vivent 
les  héros  d'Homère.  On  ne  cesse  de  dire  et  d'imprimer  que 
c'est  un  monde  primitif,  un  commencement,  une  aurore,  tandis 
qu'il  est,  au  contraire,  complètement  formé,  poussé  en  pleine 
sève  et  arrivé  à  sa  parfaite  maturité.  S'il  lui  manque  quelque 
chose,  c'est  précisément  la  simplicité  primitive  dans  les  rap- 
ports des  hommes  entre  eux  et  dans  leurs  rapports  avec  les 
dieux. 

«  Les  dieux  et  les  héros  ont  déjà  été  tant  chantés  et  de  tant 
do  façons,  qu  il  ne  reste  à  peu  près  rien  de  la  théologie  primi- 


154  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tive.  On  sait  à  peine  devant  quels  dieux  ces  héros  pliaient  les 
genoux  et  à  quoi  ils  croyaient. 

«  Le  véritable  hellénisme  n'est  pas  encore  né,  du  moins  dans 
Tart  plastique.  L'art  est  asservi  au  luxe,  comme  en  Asie;  il  vise 
à  l'éclat  extérieur.  Le  bouclier  d'Achille  est  une  exception,  qui 
présage  un  développement  futur.  La  civilisation  qui  se  reflète 
dans  Homère  est  celle  des  peuples  maritimes  de  l'Asie  Mineure, 
échelonnés  depuis  la  merde  Chypre  jusqu'à  la  Propontide.  Cette 
civilisation,  au  temps  d'Homère,  avait  déjà  passé  le  moment  de 
son  apogée.  Ce  n'est  qu'avec  les  tribus  helléniques  descendues 
du  Pinde  qu'une  nouvelle  vie  s'annonce  et  que  commence  l'his- 
toire grecque  proprement  dite.  Cet  Homère  est  un  thème  éter- 
nellement inépuisable.  On  ne  l'aura  jamais  assez  approfondi  ;  nul 
esprit  cultivé  ne  peut  se  soustraire  à  son  influence,  et,  en  fin  de 
compte,  chacun  a  son  Homère,  comme  chacun  a  sa  Bible.  » 


Pour  Ernest  Gurtius,  l'imagination  était  une  auxiliaire  indis- 
pensable de  la  science  historique  ;  il  aurait  volontiers  dit  avec 
Michelet  que  l'histoire  est  une  résurrection.  En  même  temps 
qu'il  replaçait  devant  ses  yeux  et  devant  les  yeux  de  ses  lecteurs 
le  riche  développement  de  la  civilisation  grecque,  il  cherchait  à 
reconnaître  et  à  fixer  avec  précision  les  lieux  qui  en  avaient  été 
le  théâtre.  Ses  études  topographiques  sur  Athènes  et  ses  Inscrip- 
tions de  Delphes  avaient  été  le  résultat  de  son  premier  voyage. 
Au  printemps  de  1862,  il  revint  à  Athènes  avec  un  groupe 
d'archéologues  et  d'architectes,  et,  au  retour,  il  publia  sept  cartes 
nouvelles  sur  l'ancienne  configuration  de  la  ville.  En  1871,  il 
parcourut  les  régions  maritimes  de  l'Asie  Mineure,  et  il  visita 
la  Troade,  «  cet  éternel  champ  de  bataille,  aujourd'hui  le  théâtre 
d'une  lutte  paisible  entre  deux  monticules,  qui  prétendent  chacun 
à  l'honneur  d'avoir  porté  l'antique  citadelle  de  Priam  (1).  »  Il 
monta,  «  l'âme  pleine  de  pressentimens,  »  sur  la  colline  de  Bou- 
narbachi,  au  moment  même  où  Schliemann,  à  deux  lieues  de  là, 
commençait  à  retourner  le  sol  d'où  il  devait  retirer  les  restes  de 
plusieurs  cités  superposées.  Enfin,  en  1874,  Curtius  commença 
ses  fouilles  d'Olympie,  qui  lui  firent  faire  trois  voyages  encore, 

(i)  Bin  Ausflug  nach  Kleinasien  :  Aller thum  und  Geifenwart^  2*  volume. 


r 


ERNEST  CURTIUS,  155 

et    qui  furent  le  dernier  et  le  plus  considérable  de  ses  travaux 
arcliéologiques,  La  relation  de  Pausanias  à  la  naain»  il  recon- 
stitua peu  à  peuy  avec  tous  ses  accessoires,  la  carrière  où  s'ezer- 
^t  la  jeunesse  grecque,  et,  au  milieu  des  palais,  des  temples, 
des  portiques  qu'il  remit  au  jour,  ses  collaborateurs  lui  érigèrent 
un  monument  «  comme  au  dernier  vainqueur  des  jeux  olvm- 
piques.  » 

En  1856,  il  avait  été  appelé  à  la  chaire  que  son  maître  Otfried 
MuUer  avait  occupée  autrefois  à  Goettingue,  et  qui  avait  passé 
ensuite  à  Charles-Frédéric  Hermann,  «  un  brave  et  honnête 
savant,  d'une  érudition  vaste  et  massive.  »  Goettingue  lui  avait 
paru  d'abord  une  ville  pédante  et  vieillote.  Il  s'habitua  peu  à  peu 
à  fermer  les  yeux  sur  de  petits  ridicules,  en  raison  des  avantages 
sérieux  qui  les  compensaient,  a  Goettingue  me  devient  si  cher, 
écrit- il  en  1861,  que  je  tremble  à  l'idée  de  le  quitter.  Il  y  a  bien 
ici,  comme  partout,  des  petitesses,  des  étroitesses;  mais  on  y 
trouve,  en  somme,  tout  ce  qu'un  homme  peut  souhaiter  dans  la 
vie.  On  y  jouit  d'une  liberté  exquise  ;  on  est  compris,  encouragé, 
soutenu;  on  est  déchargé  des  soins  de  l'existence  quotidienne  ;  on 
est  en  rapport  avec  toutes  les  régions  de  la  patrie  allemande,  et 
les  environs  immédiats  offrent  des  retraites  champêtres  où  l'on 
se  délasse  de  l'écrivasserie.  »  Et,  deux  ans  après,  quand  Lepsius 
lui  parle  de  la  possibilité  d'un  retour  &  Berlin,  il  répond  :  a  Les 
indications  que  vous  voulez  bien  me  donner  me  font  en  ce  mo- 
ment une  étrange  impression.  Quel  homme,  qui  ne  serait  pas 
voué  par  sa  fonction  à  une  activité  toute  matérielle,  voudrait 
échanger  un  terrain  neutre  et  intime  comme  notre  Goettingue 
contre  Berlin?  » 

Une  seule  chose  lui  manquait  à  Goettingue  :  les  collections 
artistiques.  Aussi,  quand  la  chaire  de  son  autre  maître  Bœckh 
devint  vacante,  en  1867,  il  répondit  à  l'appel  de  l'université  de 
Berlin.  Il  demanda  seulement  que  la  direction  du  musée  archéo- 
logique fût  comprise  dans  les  attributions  du  professeur  d'ar- 
chéologie. Il  voulait  que  ses  élèves  fussent  introduits  dans  la 
connaissance  de  l'antiquité  par  la  même  voie  qu'il  avait  suivie 
autrefois  ;  que  l'enseignement  théorique  fût  constamment  secondé 
et  vivifié  par  la  vue  des  monumens  de  l'art.  Les  études  antiques, 
telles  qu'il  les  comprenait,  ne  devaient  pas  être  seulement  une 
spécialité  de  premier  ordre  dans  les  programmes  universitaires  ; 
elles  devaient  répandre  leufl  lumière  sur  toutes  les  parties  de 


156  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'enseignement,  faire  pénétrer  partout  un  esprit  de  clarté  et  de 
méthode,  de  noblesse  et  de  désintéressement.  «  Le  monde  mo- 
derne, dit-il  dans  un  de  ses  discours,  s'est  transformé  au  contact 
du  monde  ancien.  Il  y  a  des  peuples  dont  on  peut  étudier  l'his- 
toire, sa  vie  durant,  sans  cesser  d*ètre  ce  qu'on  était  ;  mais  on  ne 
saurait  se  plonger  dans  l'étude  de  l'art  grec  sans  éprouver  en 
soi-même  une  renaissance  (1).  »  Il  considérait  l'hellénisme  et  le 
christianisme  comme  les  deux  fondemens  de  la  culture  moderne. 
«  Ils  proviennent,  dit-il  ailleurs,  de  deux  peuples  anciens  qui, 
ayant  perdu  leur  existence  matérielle,  ont  légué  leur  âme  à  l'hu- 
manité. Ils  ont  encore  cela  de  commun,  qu'ils  semblent  par 
momens  déchoir  dans  la  considération  des  hommes  ;  ils  ressem- 
blent à  ces  fleuves  de  la  Grèce  qui,  descendus  de  la  montagne, 
disparaissent  dans  un  gouffre,  continuent  quelque  temps  leur 
marche  obscure  sous  une  couche  de  calcaire  desséché,  puis  re- 
jaillissent soudain  comme  d'une  source  nouvelle  et  font  naître 
autour  d'eux  une  végétation  abondante  (2).  » 

Ernest  Curtius  mourut  le  11  juillet  1896.  Il  ne  cessa  d'en- 
seigner que  pendant  les  derniers  mois  de  sa  vie.  Dans  un  dis- 
cours familier  qu'il  prononça  devant  un  groupe  d'amis,  le 
2  septembre  1893,  aux  bains  de  Gastein,  pour  le  quatre-vingt- 
neuvième  anniversaire  de  sa  naissance,  il  jette  un  regard  en 
arrière  sur  sa  jeunesse  et  son  &ge  mûr.  «  Les  carrières  des 
hommes  sont  de  deux  sortes,  dit-il  ;  les  uns  suivent  une  ligne 
droite  qui  leur  ouvre  un  horizon  de  plus  en  plus  vaste  ;  les 
autres  rencontrent  des  obstacles  et  sont  jetés  d'un  chemin  dans 
un  autre:  j'ai  toujours  marché  dans  la  même  direction.  »  Il  rap- 
pelle ensuite  que,  tout  jeune,  il  a  puisé  le  goût  des  lettres  grec- 
ques aux  conversations  de  son  père,  qu'il  s'y  est  fortifié  sous  la 
direction  d'Otfried  MuUer  et  de  Bœckh,  qu'il  a  pu  cueillir  les 
meilleurs  fruits  de  leurs  leçons  sur  le  sol  même  de  la  Grèce,  et 
qu'enfin  il  lui  a  été  donné,  conme  faveur  suprême,  de  continuer 
leur  enseignement  dans  deux  universités  et  de  faire  à  son  tour 
des  disciples.  Ainsi,  ajoute-t-il,  tout  a  été  harmonieusement 
combiné  dans  sa  vie  pour  une  fin  unique,  comme  si  une  Provi- 
dence spéciale  avait  veillé  sur  lui. 

A.  BOSSERT. 

(1)  Daa  Mittleramt  der  Philologie  :  Allerlhum  und  Gegenwarlf  1"  volume. 

(2)  Die  BUrgschaflen  der  Zukunft  :  AUerthum  und  Gegenwart,  3*  yolume. 


LE 


RETOUR  DE  YARENNES 


JUIN  1791 
II  (1) 

LE   RETOUR 


Jusqu'à  Boureuilles,  qui  est  à  une  demi-lieue  de  Varennes,  on 
courut  presque,  tant  on  se  sentait  talonné  par  les  soldats  de 
Bouille;  on  voyait,  de  l'autre  côté  de  TAire,  fourmiller,  sur  le 
coteau  de  Cheppy,  les  casques  brillans  des  dragons. 

D'un  bout  à  l'autre  du  cortège  qui  entraînait  la  voiture  royale, 
s'éleva  tout  à  coup  un  cri  de  terreur.  Les  voilà!  Quelques  cava- 
liers dévalaient  en  effet,  vers  la  rivière,  un  officier  en  tète  (2), 
et  en  tentaient  le  passage  :  on  les  aperçut  s'efforçant  inutilement 
de  mettre  à  l'eau  leurs  chevaux,  cherchant  un  gué,  évoluant  dans 
les  moissons.  Si  l'idée  leur  venait  de  gagner,  à  cinquante  toises 
de  là,  le  village  de  Boureuilles,  où  la  route  passe  sur  la  rive 
droite  de  la  rivière,  aucun  obstacle  ne  les  séparerait  plus  des 
patriotes,  et  c'était  la  rencontre  tant  redoutée.  Il  y  eut  une  demi- 
heure  d'angoisse  affolée  ;  on  vit  les  cavaliers  se  rallier,  observer 
longtemps,  de  loin,  la  marche  des  paysans  et  se  replier  enfin  vers 

(1)  Voyci  la  Revue  du  15  avril. 

(2)  C'était  le  filB  de  Bouille.  Deuxième  procèa^verbal  de  Varennes. 


i58  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  gros  du  corps,  autour  du  hameau  qui  porte  le  nom  prédestiné 
de  Ratantout. 

Quatre  mille  hommes  (1),  dont  plus  de  deux  cents  étaient 
montés,  un  millier  de  femmes  et  d'enfans  escortaient  la  berline; 
leur  piétinement  soulevait  une  nuée  de  poussière  :  ils  allaient 
vite.  Après  une  heure  de  marche,  pendant  laquelle  on  avait  par- 
couru plus  d'une  lieue  et  demie,  la  tète  de  la  colonne  fit  halte; 
elle  venait  de  heurter,  sortant  du  village  de  Neuvilly,  un  esca- 
dron de  dragons  dont  le  premier  aspect  avait  causé  quelqpie 
panique  :  ce  n'était  pas  l'ennemi  pourtant,  c'était  du  renfort  :  les 
soldats  de  Damas,  qui,  la  veille,  à  Clermont,  avaient  fait  dé* 
fection. 

Après  avoir  fraternisé  et  bu  toute  la  nuit  avec  les  bourgeois, 
ils  s'étaient  donné  pour  chef  un  de  leurs  bas-officiers,  M.  de 
Soumie,  et  ils  accompagnaient  la  garde  nationale  et  le  conseil  du 
district,  venus  de  Clermont  à  la  rencontre  du  Roi. 

Devillay  (2),  le  président  du  district,  s'approcha  de  la  ber- 
line :  par  la  vitre  ouverte,  il  aperçut,  gris  de  poussière,  étouf- 
fant de  chaleur,  Louis  XVI,  qu'il  salua  au  nom  du  directoire  de 
Clermont  ;  la  Reine  et  ses  enfans  paraissaient  malades  et  épuisés 
de  fatigue  (3).  Devillay  commença  une  harangue,  «  témoignant 
à  Leurs  Majestés  les  sentimens  des  citoyens  et  les  alarmes 
qu'avait  répandues  la  seule  idée  de  leur  départ.  »  Le  Roi  répondit 
simplement  : 

—  «  Mon  intention  n'était  pas  de  sortir  de  France  ;  »  et  il  se 
renfonça  dans  la  berline.  Les  Clermontois  prirent  place  autour 
de  la  voiture  à  côté  des  municipaux  de  Varennes  et,  les  dragons 
formant  l'arrière-garde,  on  se  remit  en  route. 

A  dix  heures  du  matin,  le  cortège  atteignait  les  premières 
maisons  de  Clermont  :  la  nouvelle  du  retour  du  Roi  s'était  pro- 
pagée dans  toute  la  région,  et  «  plus  de  six  mille  hommes  » 
encombraient  l'unique  rue  du  bourg.  La  berline  poussiéreuse 
passa  au  petit  pas  des  chevaux  ;  tout  le  monde  voulait  voir  :  on 
se  poussait,  on  applaudissait,  on  criait  :  Vive  la  nation! 

Les  Varennois  étaient  acclamés,  ils  paraissaient  consternés 

(i)  Second  procès-verbal  de  la  municipalité  de  Varennes,  Le  rapport  du  direc- 
toire de  Clermont  à  TAssemblée  dit  :  «  La  voiture  était  escortée  de  plus  de 
6  000  hommes  de  garde  nationale  et  d'une  foule  de  gens  de  tout  &ge  et  de  tout 
sexe.  »  Archives  parlementaires,  XXVII,  482. 

(2)  Archives  parlementaires,  {'•  série,  XXVII,  480. 

(3)  Louis  XVI,  le  marquis  de  Bouille,  par  l'abbé  Gabriel. 


^ 


LE   RETOUR  DE  VARENNES,  459 

de  leur  triomphe;  le  bruit  se  répandait  en  effet  que  les  soldats 
de  Bouille  s'étaient  emparés  de  Varennes  et  que  la  ville  était 
en  flammes. 

A  l'hôtel  de  ville,  courte  halte.  Sauce  remet  à  son  collègue 
de  Glermont  le  passeport,  au  nom  de  la  baronne  de  Korff,  uti- 
lisé par  la  famille  royale  ;  il  le  prie  de  faire  parvenir  cette  pièce  à 
l'Assemblée  nationale  ;  quant  à  lui,  il  est  excédé  ;  Varennes,  d'ail- 
leurs, est,  dit-on,  au  pillage;  il  y  a  laissé  femme  et  enfans;  il  a 
grand'hâte  de  s'en  retourner. 

Et,  toujours  grave,  on  le  voit  reprendre  avec  quelques-uns 
des  municipaux  varennois  le  chemin  de  sa  bourgade;  ils  al- 
longent le  pas,  la  mine  triste,  anxieux  du  désastre  qui  les  attend 
chez  eux  et  avec,  au  cœur,  peut-être,  l'appréhension  d'avoir  mal 
agi.  Ils  ont  livré  le  Roi  à  la  Révolution;  ils  l'ont  compris  à 
l'allégresse  brutale  des  six  mille  patriotes  entassés  à  Glermont, 
à  l'insolence  de  ce  cri  de  :  Vive  la  nation  I  dont  on  s'obstine  à 
souffleter  les  captifs. 

Mais  le  conseil  du  district  de  Glermont,  en  organisant  l'es- 
corte royale,  vient  d'en  éliminer  tous  les  gradés,  comme  indignes 
de  commander  des  dragons  libres  (1).  C'est  Signémont  qui,  seul, 
va  diriger  jusqu  à  Sainte-Menehould  le  cortège,  paysans  indis- 
ciplinés ou  soldats  grisés  de  leur  insoumission.  On  dit  qu'en 
voyant  parader  cet  officier  sur  un  grand  cheval  qu'il  s'est  procuré, 
Madame  Elisabeth,  montrant  la  croix  de  Saint-Louis  qu'il  porte 
sur  son  habit,  dit  au  Roi  :  «  avec  une  expression  de  pitié  in- 
dignée. —  Voilà,  mon  frère,  un  homme  auquel  vous  donnez 
du  pain  (2)  I  » 

Et  Ton  repart,  toujours  au  pas;  la  chaleur  est  lourde  et  la 
route  dure  :  à  chaque  tournant  du  chemin,  au  croisement  du 
moindre  sentier,  des  marcheurs  se  débandent  sous  prétexte  d'une 
halte  à  l'ombre,  les  traînards  s'égaillent  sous  bois  et  ne  repa- 
raissent plus.  En  revanche,  arrivent  sans  cesse  de  nouvelles 
recrues  (3)  :  la  chaussée  est  bordée  d'une  double  haie  de  paysans, 
d'enfans,  de  femmes  qui,  entraînés,  se  mêlent  à  la  troupe,  la 
suivent  pendant  quelque  cent  toises,  et  s'arrêtent,  remplacés  par 

(1)  Lettre  des  administrateurs  du  district  de  Glermont  au  directoire  du  départe- 
ment de  la  Meuse.  Louis  XVI,  le  marquis  de  Bouille^  par  l'abbé  Gabriel,  p.  311. 

(2)  Propos  recueilli  par  Tabbé  Gabriel.  Voir  Louis  XVI,  le  marquis  de  Bouille, 
p.  306. 

(3)  «  Pendant  le  retour,  les  dragons  marchent  mêlés  à  la  foule  qui  couvre  la 
route,  les  champs  et  les  prairies  :  on  les  salue  du  cri  de  :  Vive  messieurs  ùs  dragons  1  » 


160  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'autres  ;  de  très  loin  on  voit  venir  cette  cohue,  qui  passe  bruyante, 
suante,  avinée;  c'est  à  peine  si  on  peut  apercevoir  la  berline,  tant 
elle  est  serrée  de  près,  entourée,  prisonnière.  La  voici,  vitres 
baissées,  embrumée  d'un  nimbe  de  poussière,  où  l'on  devine  le 
visage  congestionné  du  Roi,  le  front  révolté  de  la  Reine,  les  atti- 
tudes accablées  des  enfans,  et  cet  abaissement  exalte  la  lâcheté 
populaire  :  tes  gens  jouent  des  coudes,  bousculent,  s'accrochent 
à  la  portière,  regardent,  bouche  bée,  avec  une  insultante  fami- 
liarité, et,  quand  ils  ont  bien  vu,  ils  crachent  aux  captifs  la  seule 
injure  qu'ils  connaissent  :  Vive  la  nation I 

Près  de  trois  heures  pour  faire  trois  lieues;  à  midi  et  demi 
seulement,  le  formidable  cortège  parvenait  à  la  ferme  de  Verte- 
voie  et  s'engageait  sur  la  pente  rapide  qui  dévale  vers  Sainte- 
Menehould. 

La  plaine  de  Champagne  apparaissait  calcinée  sous  le  soleil. 
Déjà  montait  de  la  vallée  l'immense  bourdonnement  d'une  mul- 
titude surchauffée,  le  roulement  des  tambours  et  les  sonneries 
des  cloches. 

Après  la  nuit  d'angoisse,  la  ville  de  Sainte-Menehould,  depuis 
l'aube,  fermentait  :  à  quatre  heures  du  matin,  on  avait  vu  repa- 
raître Drouet  et  Guillaume  (1);  par  eux,  on  avait  su  les  faits  de 
Varennes  ;  peu  après,  passait  Mangin,  portant  à  Paris  la  nouvelle 
de  l'arrestation  ;  puis  des  courriers  se  succédèrent,  annonçant  le 
retour.  Toute  la  contrée,  pour  voir  le  Roi,  descendait  vers  Sainte- 
Menehould;  du  côté  de  Ch&lons,  les  estafettes  continuellement 
accouraient,  venant  aux  informations;  même  la  garde  nationale 
de  cette  ville  s'était  entassée  sur  quatre  chariots  et  avait  fait 
la  route  en  poste  (2).  L'événement  prenait  l'allure  d'une  gi- 
gantesque partie  de  plaisir  :  en  prévision  de  l'affluence,  les 
ménagères  de   Sainte-Menehould  avaient  cuit  du   pain   toute 

(1)  «  Il  était  quatre  heures,  quand  les  sieurs  Drouet  et  Guillaume,  reparaissant 
au  milieu  de  nous...  »  Extrait  du  registre  des  délibérations  du  Conseil  municipal  de 
la  ville  de  Sainte-Sienehould,  «  De  retour  à  Sainte-Menehould,  le  lendemain  à  trois 
heures  du  matin,  Drouet  et  Guillaume  annoncent...  •Mémoire  tendant  à  établir  les 
droits  qu*ont  à  la  reconnaissance  de  la  nation  les  habitans  de  Sainte-Menehould.., 
Foumel,  VÊvénement  de  Varennes,  pièce  justificative^  p.  3T7. 

(2;  État  des  dépenses  occasionnées  dans  le  département  de  la  Marne  par  le  pas- 
sage du  Roi  et  de  la  famille  royale. 

Aux  sieurs  Chanoine,  Fouet,  Loyer,  Subet  et  Quillet,  pour  leurs  frais  de  poste 
du  voyage  qu'ils  ont  fait  &  Sainte-Menehould  à  la  tête  des  gardes  nationales  de 
Gh&lons,  58  fr.  10. 

Au  sieur  Lance,  pour  voiture  par  lui  fournie  aux  officiers  et  autres  qui  ont  été 
k  la  rencontre  du  Roi,  il8  fr. 


#f: 


LE  RETOUR  DE  VARENNES.  161 

la  nuit;  on  dressait  des  tables  le  long  des  maisons;  quinze 
mille  (1)  hommes  formaient,  depuis  la  porte  des  Bois  jnsqu'à 
THôtel  de  Ville,  une  haie  si  compacte  et  si  désordonnée  qu'entre 
leurs  rangs  restait  à  peine  la  place  de  circuler. 

A  l'angle  du  chemin  des  Basses-Terres  le  maire,  Dupin,  et  le 
premier  officier  municipal,  de  Liège,  se  présentèrent  à  la  por- 
tière de  la  voiture,  qui  s'arrêta. 

Le  Roi,  l'air  endormi,  pencha  la  tète,  et,  aussitôt,  le  maire 
débita  un  discours  «  sur  les  alarmes  que  Sa  Majesté  avait  cau- 
sées à  la  nation  en  écoutant  des  conseillers  indignes  de  son  estime 
et  que  condamnait  son  propre  cœur.  »  Les  royalidtes  trouvèrent 
ia  leçon  déplacée  ;  les  patriotes  la  jugèrent  fade  ;  le  Roi,  timi- 
dement, répondit  :  «  Qu'on  s'était  bien  trompé  sur  ses  intentions, 
qu'il  n'avait  en  vue  que  le  bonheur  du  peuple;  »  et  la  berline, 
précédée  du  maire,  reprenant  sa  marche  vers  la  maison  com- 
mune, passa  devant  la  poste  aux  chevaux,  où,  moins  de  vingt 
heures  auparavant,  elle  avait  relayé.  Le  Roi  regarda  curieuse- 
ment ;  l'attention  de  la  Reii^e,  assise  à  gauche,  dans  le  fond  de  la 
voiture,  fut  attirée  par  un  spectateur  qui,  placé  en  face  de  la 
poste,  et  se  haussant  dans  la  cohue,  la  salua  d'un  grand  coup  de 
ehapeau  :  cet  homme,  très  ému,  était  vêtu  simplement,  mais 
décoré  de  la  croix  de  Saint-Louis;  il  portait  deux  pistolets  dans 
sa  ceinture  et  un  fusil  passé  sur  l'épaule,  à  la  grenadière. 
Quelques  pas  plus  loin  était  l'auberge  du  Soleil  cTOr;  au  seuil  se 
tenaient  quelques  dragons  désarmés,  en  veste  d'écurie;  puis  la 
berline,  tournant  à  droite,  s'arrêta  entre  les  lions  de  pierre  qui 
gardent  le  perron  de  l'Hôtel  de  Ville. 

Dans  la  salle  du  rez-de-chaussée,  une  table  de  cinq  couverts 
était  dressée  :  le  maire  y  conduisit  la  famille  royale  (2).  Le  Roi, 
couvert  de  sueur,  semblait  harassé  ;  les  robes  de  toile  de  la  Reine 
et  de  Madame  Elisabeth  étaient  grises  de  poussière;  Madame 
Royale  se  tenait  à  peine  ;  le  Dauphin  dormait  sur  sa  chaise  (3)  ;  on 
s'mstalla  pourtant,  en  silence;  le  corps  Municipal  et  les  notables, 
debout,  servaient  respectueusement  Leurs  Majestés;  le  Roi  but  du 
bouilk)n  dans  une  écueUe  d'argent,  qui  lui  fut  présentée  par 
l'aubergiste  Paillette,  du  Soleil  dOr  (4).  Le  repas  était  d  ailleurs 

(1)  ProeèS'Vérbal  de  la  municipalité  de  Sainte-Menehould, 

(2)  Buirette,  Histoire  de  Sainte-Menehould  et  Procès-verbaux  de  la  municipalité. 

(3)  Renseignemens  particuliers. 

(4)  Paillette,  en  mémoire  du  passage  du  Roi,  fit  graver  sur  cette  écuelle  cette 
îOMi  XXI.  —  1904.  il 


162  REVUE' DES  DEUX  MONDES. 

délicat  et  copieux  (1);  vers  la  fin,  seulement,  on  causa:  de  la 
chaleur,  de  la  fatigue,  de  la  route  parcourue,  de  celle  à  faire  ; 
comme  toutes  les  fois  qu'il  parlait  sans  contrainte  et  sans  timi- 
dité, le  Roi  séduisit  par  sa  bonhomie  et  sa  résignation  ;  la  Reine 
imposait  davantage,  tnais  ello  plaisait  à  ces  bourgeois,  pères  de 
famille  pour  la  plupart,  par  les  soins  qu'elle  prenait  de  son  fils; 
il  n'avait  pas  été  déshabillé  depuis  quarante  heures,  et  elle  redou- 
tait pour  lui  la  chaleur  écrasante  d'un  après-midi  passé  dans  la 
berline.  Le  maire  offrit  l'hospitalité  de  sa  maison,  la  Reine 
accepta  aussitôt  ;  on  remit  le  départ  à  l'aube  du  lendemain. 

Mais,  au  dehors,  la  foule  impatiente  se  lassait:  venue  pour 
voir,  elle  réclamait  à  grands  cris  son  Roi  :  docilement,  Louis  XVI 
se  laissa  conduire  au  premier  étage.  Marie- Antoinette  le  suivit, 
tenant  son  fils  dans  ses  bras  :  le  maire  ouvrit  une  fenêtre  ;  le 
Roi  se  montra  d'abord,  puis  la  Reine  et  le  Dauphin  ;  un  grand 
cri  de  :  Vive  la  Nation/  répondit  à  leur  complaisance. 

Le  grand  carré  long  de  la  place  semblait  pavé  de  tètes  ;  les 
chapeaux  s'agitaient,  les  mains  se  levaient,  tous  les  yeux  étaient 
braqués  sur  le  balcon  où  le  Roi,  dans  son  travestissement,  avec 
son  habit  brun  et  son  chapeau  galonné^  semblable  à  ceux  que 
portaient  les  domestiques,  saluait  de  la  main,  l'air  satisfait. 

Et,  tout  à  coup,  l'ardente  curiosité  de  la  foule  se  changea  en 
colère,  une  clameur  indignée  roula  jusqu'aux  extrémités  de  la 
place  :  on  venait  de  voir  les  palefreniers  de  la  poste  pousser  la 
berline  vers  les  remises  et,  tout  de  suite,  la  nouvelle  avait  couru 
que  le  Roi  ne  partirait  que  demain.  Nous  sommes  trahis!  On 
attend  Bouille!  criaient  les  meneurs  ;  et  les  bourgeois  répétaient  : 
Nous  sommes  trahis!  A  Châlons!  A  Chdlons!  pensant  déjà  voir 
se  ruer  sur  la  ville,  sabre  au  clair  et  mousquetons  chargés,  toute 
la  cavalerie  dont  on  disait  la  forêt  pleine. 

—  Eh  bien  !  partons,  fit  le  Roi,  déjà  résigné. 
Et,  comme  il  allait  reprendre  l'escalier,  il  vit,  derrière  ime 
grille  communiquant  de  l'Hôtel  de  Ville  à  la  geôle,  des  détenus 
qui  regardaient;  il  tira  de  sa  poche  dix  louis,  auxquels  la  Reine 

inscription  :  A  Sainle-Menehould,  Louis  XVI,  ramené  piHsonnier  de  Varennes,  a  pris 
un  bouillon  dans  celte  écuelle,  le  21  fsic;  juin  1791.  Cette  écuelle  appartenait  en 
1891  à  M—  Colson,  Annales  de  V enregistrement,  1891.  Article  de  M.  Tansserat. 

(1)  État  des  dépenses: 

•  A  la  municipalité  de  Sainte-Menehould,  et  municipalités  voisines,  pour  dé- 
penses du  repas  de  la  famille  royale,  leur  suite,  la  garde  nationale,  et  approvi- 
sionnement de  munitions  de  guerre,  3691  livres,  il  s.  5  d.  » 


LB  BETOUR   DE  TARENNES. 


163 


en  ajouta  cinq,  chargea  le  maire  de  distribuer  cette  somme  aux 
prisonniers,  et  descendit,  pensif,  dans  la  salle  du  déjeuner,  oti 
il  attendit,  sans  plus  mot  dire,  que  les  voitures  fussent  avancées. 

La  foule,  que  semblait  rendre  plus,  acharnée  chacune  des 
concessions  de  ses  victimes,  devenait  injurieuse,  féroce.  Au 
moment  où  la  berline,  démarrant,  s'engagea  dans  la;  rue  de  la 
Grande-Auche,  il  y  eut  une  bousculade.  Signémont  avait  cédé  à 
Bayon  le  commandement  de  la  cohue  ;  les  Varennois,  -^  sauf 
une  trentaine,  qui  ?ans  doute  n'avaient  rien  à,  perdre,  —  venaient 
de  lâcher  pied,  anxieux  de  savoir  ce  qui  se  passait  chez  eux;  les 
milices  du  Clermontois  et  les  «  dragons  patriotes  »  ne  se  sou- 
ciaient pas  d'aller  plus  loin  ;  l'escorte  se  formait  donc  de  nou- 
veaux venus,  d'autant  plus  farouches  argousins  qu'ils  n'avaient 
rien  risqué  à  l'arrestation,  carriers,  bûcherons  de  la  forêt,  mar- 
nerons de  la  plaine,  pouilleux  de  Champagne,  villageois  sordides 
et  misérables,  mentons  rasés,  lèvres  minces,  regards  sournois, 
Tair  chétif,  armés  de  vieux  mousquets  et  de  serfouettes. 

Le  départ  s'efTectua  sous  l'ardent  soleil  de  trois  heures, 
parmi  cette  horde  qui  buvait  depuis  le  matin  ;  ce  n'était  plus  un 
cortège,  mais  un  tourbillon,  d'un  aspect  tel  que  les  magistrats 
de  Ch&lons,  venus  en  poste,  pour  recevoir  le  Roi  aux  confins  du 
département,  et  se  heurtant  à  cette  cohue  qui  débouchait  des 
portes  de  Sainte-Menehould,  rebroussèrent  chemin,  sans  des- 
cendre de  voiture,  et  sans  avoir  môme  aperçu  la  voiture  royale, 
retenue  dans  une  bagarre  à  l'entrée  de  la  Grande-Auche. 

Là,  contre  la  maison  formant  l'angle  de  la  rue  de  l'Abreuvoir, 
on  reconnut,  à  cheval  cette  fois,  le  chevalier  de  Saint-Louis, 
l'homme  aux  pistolets,  qui  à  l'entrée  de  la  ville,  devant  la 
maison  d&  poste,  avait  salué  la  Reine.  Il  était  visiblement  très 
excité  ;  et,  pour  protester  contre  l'insultante  gouailleric  des 
paysans,  il  détacha  le  fusil  qu'il  portait  sur  l'épaule  et  présenta 
les  armes.  Le  Roi  l'aperçut  et  salua. 

Le  gentilhomme,  se  frayant  le  chemin  d'Une  ruade,  prit  les 
devons  par  la  rue  des  Capucins  et  vint  se  poster  au  delà  du  pont, 
à  l'angle  du  quai  de  l'Hôpital.  Quand  la  voiture  passa,  il  s'efforça 
de  lancer  son  cheval  à  travers  la  foule  qui  le  repoussait  à  coups 
de  gourdin  :  au  milieu  du  faubourg,  pourtant,  il  parvint  à  s  appro- 
cher d^assez  près  pour  saluer  de  nouveau  le  Roi,  en  déclinant  son 
nom  et  son  titre  :  on  l'entendit  crier  dans  le  bruit  qu'il  était  a  le 
comte  de  Dampierre,  qu'il  avait  ^épousé  M-^*  de  Ségur^  parente 


i64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  ministre  et  nièce  de  M'.  d'AUonville...  »  On  ne  sait  si  le  Roi 
l'entendit  ;  mais;  l'escorte  le  hua  et  s'efforça  de  le  désarçonner. 
Poussant  son  cheval,  il  se  fait  place,  et  tirant  en  l'air  un  coup 
de  fusil,  il  s'éloigne  au  galop  sur  la  levée  d'un  pré-marais, 
appelé  l'étang  du  Rupt  :  des  paysans  font  feu  sur  lui,  —  sans 
l'atteindre  ;  —  mais  son  cheval  glisse  sur  le  gazon  glaiseux,  il 
roule  dans  un  fossé  où,  vite,  il  est  rejoint,  fusillé  à  bout  portant, 
rompu  à  coups  de  gourdin,  défiguré  à  coups  de  pioche  :  scène 
presque  inaperçue  parmi  les  chants  et  les  huées  de  la  foule  en 
joie  ;  le  Roi  pourtant  entendit  la  fusillade  et  s'informa  : 

—  Ce  n'est  rien,  rqpondit  quelqu'un,  c'est  un  fou  qu'on  tuel 
Dampierre  n'était  pas  mort  encore  les  meurtriers  le  sair 
sirent  par  le  collet  de  l'habit,  et  le  traînèrent,  hurlant  de  dou 
leur,  vers  la  route,  pour  l'achever  sous  la  voiture  royale  :  à  cin- 
quante pas  du  grand  chemin,  arrêtés  par  un  fossé  étroit  et  prof ondt 
ils  y  laissèrent  rouler  le  moribond  qu'on  acheva'  d'une  derjiièrq 
décharge.  ~ 

Au  premier  village,  Dammartin-la-Planchette,  les  assassins 
faillirent  s'égorger  pour  le  partage  des  armes,  et  du  cheval  de 
leur  victime  :  ils  avaient,  dit-on,  laissé  sur  le  cadavre  une  chaîne 
d'or  et    cinquante    louis   qui  furent  retrouvés  au  moment  de 

l'inhumation  (1). 

Le  cortège  n'avait  pas  été  arrêté,  il  avançait  lentement  sous 
l'implacable  soleil,  en  débandade  lamentable  d'hommes  exténués, 
traînant  la  jambe.  Trois  heures  après  le  départ  de  Sainte-. 
Menehould,  on  arrivait  à  Auvê  :  les  paysans,  planfés  sur  le  bord 
de  la  route,  regardaient  passer  .cette  cohue  piétinante,  dans  un 
tumulte  de  cris  et  de  chansons  bbscènes.  Ceux  qui  entouraient 
la  I.crlintî  interpellaient  grossièrement  le  Roi  et  la  Reine,  qu'on 
:i|iercevait  dans  la  poussière,  affaissés,  mornes,  impassibles. 

Le  village  traversé,  on  reprit  la  marche  par  la  vaste  plaine  : 
an  Neuf-Bellay,  un  hameau  de  trois  maisons,  avant  Tilloy,  vers 


(i)  Une  chose,  véritablement  étonnante  sur  certains  points,  c'est  l'infidélité  des 
souvenirs  des  spectateurs  mêmes  du  drame.  Ainsi  M*!**  de  Tourzel  place  avant  l'ar- 
rivée &  Sainte-Mf'neljould  l'assassinat  de  M.  de  Dampierre.  «  Lorsque  le  Roi,  dit- 
c!]l%  passa  sur  une  chaussée  entre  Clermont  et  Sainte- Menehould,  nous  entendîmes 
tirer  des  coups  de  fusil  et  nous  vîmes  courir  dans  la  prairie  une  foule  de  gardes 
nationaux.  Le  Roi  demanda  ce  qui  se  passait.  «  Rien,  lui  répondit-on,  c'est  im  fou 
qu'on  tue  '.  «•  Et  nous  sûmes,  peu  après,  que  c'était  M.  de  Dampierre,  gentilhonmie 
de  Clerroont..,  que  son  empressement  à  chercher  à  approcher  de  la  voitur*  d«  6a 
Majesté  a^ait  rendu  suspect  &  la  garde  nationale.  » 


^^"^ 


LE  RETOUR  DE  VARENNES.  165 

sept  heures,  on  rencontra  MM.  Plaiet,  membre  du  Directoire  du 
département  de  la  Marne,  et  Roze,  procureur  général-syndic  de 
Ghftlons,  qui  saluèrent  respectueusement  Leurs  Majestés  :  ils 
trouvèrent  la  famille  royale  «  dans  un  accablement  dont  on  ne 
pouvait  se  faire  une  idée.  »  Au  Pont  de  Somme-Vesle,  courte 
halte  pour  le  relais  :  l'escorte,  depuis  l'arrivée  des  magistrats 
chftlonnais,  s'était  quelque  peu  disciplinée  :  la  garde  nationale 
encadrait  la  voiture  :  les  Varennois  qui  comptaient  suivre  jusqu'à 
Paris,  avaient,  aux  postes,  réquisitionné  des  chariots  :  le  cortège 
s'étendait  maintenant  sur  un  long  espace,  avec  l'allure  d'un  con- 
voi de  guerre.  Les  traînards,  à  demi,  ivres,  formaient  l'arrière- 
garde;  quand  on  passa,  la  nuit  tombée,  au  pied  de  Notre-Dame 
de  rÉpine,ils  cassèrent, à  coups  de  pierres,  les  vitres  du  presby- 
tère (1). 

A  mesure  qu'on  approchait  de  Chàlons^  l'escorte  se  grossissait 
de  tous  les  curieux  accourus  pour  voir  ;  la  route  était  bordée  de 
cavaliers,  de  gens  entassés  dans  des  carrioles,  de  piétons  qui  re- 
gardaient défiler  avec  ébahissëment  cette  troupe  étrange  :  quatre 
ou  cinq  mille  hommes  environ  (2),  dont  un  tiers  à  peine  portaient 
un  uniforme.  Jamais  souverain  n'avait  fait,  dans  une  de  ses 
«  bonnes  villes,  »  semblable  entrée. 

Au  rond-point  où  les  allées  Saint-Jean  bifurquent  avec  la 
route  royale,  à  l'endroit  qu'on  appelait  alors  la  Fourche,  un  dé- 
tachement de  gendarmerie  était  posté  et  prit  la  tête  du  cortège, 
qui  s'engagea  sous  les  allées  afin  d'éviter  le  long  parcours  par 
l'intérieur  de  la  ville.  11  était  plus  de  onze  heures  du  soir. 

La  garde  nationale  de  Vitry-le-François ,  celle  de  tous  les 
bourgs  et  villages  du  district  étaient  massées  sous  les  arbres,  jus- 
qu'à la  porte  Dauphine;  on  ne  distinguait  rien  dans  l'intérieur  de 
la  berline,  mais,  sur  le  siège  se  tenaient,  immobiles  et  hués 
depuis  le  matin,  les  trois  gardes  du  corps,  dans  leur  livrée  jaune  ; 
la  milice,  la  fouie,  se  taisaient  au  passage  du  Roi,  mais,  quand 
paraissaient  les  Varennois,  très  en  goguette,  on  criait  :  Bravo! 
Vive  Varenrtes!  vive  la  Nation! 

A  la  porte  Dauphme,  la  berline  s'arrêta.  En  1770,  sur  les 
mtaies  pavés,  avait  fait  halte  la  voiture  de  la  jeune  archidu- 
chesse Marie-Antoinette,  venant  en  France  pour  être  reine.  C'est 

(1)  •  An  sieur  curé  de  l'Épine,  pour  réparations  des  croisées  du  presbytère,  cas- 
sées par  les  gardes  nationales  lors  du  passage  du  Kol,  39  livres.  »  État  dn  dépêmêâ. 
(t)  Profiàê»P0rbal  Uf  Cê  qui  f^u/  poMrf  à  CMlonê*    .  '    V 


166  REVUE  DES  DEUX  HONDES. 

en  son  honneur  que  la  haute  et  noble  arche  de  pierre  avait  éttf 
élevée,  et  Ton  lisait  encore,  à  la  lueur  des  lampions  dont,  ce 
soir-là,  son  entablement  était  garni,  l'inscription  gravée  vingt  et 
un  ans  auparavant  :  —  Persiet  œtema  ut  amor.  «  Que  ce  monu- 
ment dure  autant  que  notre  amour!  » 

Sous  la  porte,  le  corps  municipal  harangua  le  Roi  ;  puis,  pré- 
cédant la  voiture,  entre  deux  haies  de  gardes  nationaux,  il  marcha 
vers  la  Nouvelle  Intendance,  à  deux  cents  pas  de  là,  ob  des  ap- 
partemens  étaient  préparés  (1). 

Marie- Antoinette,  en  arrivant  de  Vienne,  avait,  jadis,  logé  dans 
ce  palais,  un  des  plus  siomptueux  spécimens  de  ce  charmant 
style  français  de  la  fin  du  xviii*  siècle  :  solide  portail  à  colonnes, 
superbement  écussonné  ;  hautes  fenêtres  à  petites  vitres,  décorées, 
au  tympan,  d'une  élégante  guirlande  de  pierre  ;  vaste  cour  d'une 
régularité  magnifique,  avec  ses  trois  façades  d'une  seule  archi- 
tecture, terminées  *par  une  balustrade  italienne.  La  berline, 
malgré  la  cohue,  pénétra  dans  la  cour  :  au  seuil  des  salons  du 
rez-de-chaussée,  illuminés  en  fête,  de  jeunes  Chàlonnaises 
présentèrent  à  la  Reine  des  corbeilles  remplies  de  bouquets  (2), 
et  s'offrirent  respectueusement  à  la  servir  :  le  Roi  dut,  malgré 
l'heure  tardive,  recevoir  officiellement  les  membres  de  l'adminis- 
tration du  département,  le  tribunal  du  district,  le  corps  des  of- 
ficiers de  la  garde  citoyenne  et  de  la  gendarmerie  (3).  Puis,  à 
une  heure  du  matin,  on  servit  le  souper  (4),  auquel  assistèrent 
tous  les  corps  administratifs,  hiérarchiquement  rangés  autour 
de  la  table.  A  deux  heures  seulement,  il  fut  loisible  à  la  famille 
royale  de  gagner  les  appartemens  du  premier  étage,  où  l'on  avait 
disposé  les  chambres  à  coucher. 

Pour  la  première  fois  depuis  leur  sortie  des  Tuileries,  les  fu- 
gitifs trouvaient  des  lits.  Aucun  d'eux  pourtant  ne  se  coucha  :  la 
réception  chaleureuse  des  Châlonnais,  les  sentimens  royalistes 
non  dissimulés  des  autorités  et  particulièrement  du  maire  Chorez 

(1)  État  des  dépenses  occasionnées  dans  le  département  de  la  Marne  pour  le 
passage  du  Roi. 

«  À  la  femme  d'Ogny  pour  avoir  fait  préparer  les  appartemens  de  Tlntendance 
pour  l'arrivée  de  la  famille  royale,  12  livres. 

«  Au  sieur  Machet,  tapissier,  la  somme  de  75  livres,  pom:  meubles  fournis  dans 
les  appartemens  de  la  famille  royale.  » 

(2)  Mémoires  de  Af"»*  de  TourzeU 

{3)  Procès'-verbal  de  ce  qui  s*est  passé  à  Chdlons. 

\k)  m  Au  éieur  Deuillin,  traiteur,  pour  le  souper  du  Roi  et  de  la  famille  royale, 
400  livres.  »  État  des  dépenses. 


LE   RETOUR  DE   VARENNE8.  167 

et  de  Roze,  le  procureur  du  département  (1),  avaient  fait  germer 
une  illusion  folie  dans  les  esprits  :  le  Roi  resta  sur  pied  jusqu'au 
matin,  la  Reine  et  Madame  Elisabeth  veillaient  de  leur  côté. 
On  tint,  dans  ces  hauts  et  vastes  salons  dont  les  fenêtres  prennent 
vue  sur  les  opulens  ombrages  du  cours  d'Ormesson,  des  conci- 
liabules fiévreux.  Allait-on  tenter  de  séjourner  à  Chàlons,  «  de 
s'y  entourer  de  forces  défensives  »  et  d'y  rallier,  comme  en  un 
camp  retranché,  tous  les  royalistes  de  France?  Le  commandant 
général  de  la  gendarmerie  escomptait  l'arrivée  de  la  garde  na- 
tionale de  Reims  :  si  cette  troupe,  solidement  armée  et  équipée, 
partageait  les  sentimens  des  Ghàlonnais,  «  on  pouvait  se  flatter 
de  la  possibilité  de  garder  le  Roi,  parce  qu'on  se  renforcerait 
incessamment  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  bons  Français  dans  la 
banlieue  (2).  » 

On  étudia  même  le  projet  insensé  de  rétrograder  jusqu'à 
Montmédy.  Les  gardes  nationaux  de  Chàlons  offraient  de  com- 
poser au  Roi  une  escorte  d'honneur  et  ne  demandaient,  pour 
se  transformer  en  un  corps  de  cavalerie,  que  l'autorisation 
d'employer  les  chevaux  des  gardes  du  corps,  restés  en  dépôt  à 
Chàlons  depuis  le  licenciement.  D'autres  suppliaient  le  Roi  de 
quitter  immédiatement  la  ville,  et  de  rejoindre  à  franc-étrier 
l'armée  de  Bouille.  Dans  la  chambre  où  dormait  le  Dauphin  et 
qui  est  la  dernière  à  l'angle  sud  de  la  façade  donnant  sur  le  jar- 
din, s'ouvrait  dans  la  cloison  un  escalier  secret  par  lequel  on 
pourrait,  sans  être  vu  des  sentinelles,  sortir  de  l'Intendance  et  se 
perdre  sous  les  arbres  du  Cours  (3).  ~  ' 

Mais  Louis  XVI  se  refusait  à  fuir  seul  :  il  préférait  gagner  du 
temps,  et  il  fut  convenu  que,  pour  laisser  à  «  ses  bons  Rémois,  » 
dont  il  attendait  merveilles,  le  temps  d'arriver,  il  séjournerait  le 
plus  longtemps  possible  à  Chàlons. 

Il  se  coucha  au  jour  :  vers  neuf  heures  et  demie,  il  était 
éveillé  par  l'annonce  de  l'arrivée  des  «  bons  Rémois.  »  C'était 
un  ramassis  de  «  mauvais  sujets  »  recrutés  dans  les  usines,  ayant 

(1)  Cborez  faillit  ôtre  écharpé,  le  jour' même,  en  raison  de  ses  sentimens  roya- 
listes. Il  fat  obligé  de  fuir  et  de  se  cacher.  Roze  périt  sur  Téchafaud,  à  Paris  en 
4794. 

(2)  Précis  historique  du  comte  de  Vaîori. 

(3)  Cet  escalier  qui  existe  encore,  permet  de  reconnaître  la  chambre  qu'occupa 
le  Dauphin.  M"*  deTourzel  dit  simplement  :  «  Ils  lui  montrèrent  un  escalier  dérobé 
qui  était  dans  la  chambre  où  couchait  Mgr  le  Dauphin  et  qu'il  était  impossible  de 
découTrir,  quand  on  ne  le  connaissait  pas.  » 


168  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

marché  toute  la  nuit,  gris  de  fatigue,  de  chaleur  et  de  vin. 
Tenus  à  distance  du  palais,  ils  vociféraient  des  menaces  et  exi- 
.geaient  le  départ  immédiat  de  la  famille  royale  qu'ils  s'étaient 
engagés  à  ramener  à  Reims,  pour  la  donner  en  spectacle  à  la 
population  (1). 

Le  Roi  répondit  docilement  «  qu'il  allait  s'habiller,  qu'il 
irait  à  l'office  —  ce  jeudi  23  était  le  jour  de  la  Fête-Dieu  —  et 
partirait,  selon  le  désir  du  peuple,  aussitôt  après  son  dîner  (2).  » 

A  dix  heures,  en  effet,  il  sortait  de  son  appartement,  et  se 
rendait  à  la  messe  :  au  seuil  des  salons,  sur  le  palier  de  Tesca- 
lier,  les  gardes  nationaux  et  les  archers  de  la  ville  faisaient  la 
haie,  présentant  les  armes  (3);  dans  la  chapelle  de  l'Intendance, 
à  mi-étage  de  l'aile  gauche,  l'abbé  Chalier,  curé  de  Notre-Dame, 
se  disposa  à  officier  (4). 

Les  premières  prières  ne  sont  pas  terminées  qu'un  grand  tu- 
muUbe  s  élève  dans  la  cour  du  palais  ;  les  Rémois  sont  parvenus  à 
forcer  les  sentinelles  ;  ils  se  poussent  dans  le  vestibule  et  dans  le 
bel  escalier  de  pierre,  à  rampe  de  fer  doré,  qui  conduit  à  la  cha- 
pelle ;  ils  clament  à  plein  gosier  que  :  «  Capet  est  assez  gras  pour 
ce  qu'on  en  veut  faire  ;  »  qu'ils  se  chargent  «  de  confectionner 
des  cocardes  avec  les  boyaux  de  Louis  et  d'Antoinette,  et  des 
ceintures  avec  leurs  peaux;  »  —  d'autres  demandent  «  leurs 
cœurs  et  leurs  foies  »  pour  les  cuire  et  les  manger  (5). 

Les  municipaux  chftlonnais  parviennent  à  apaiser  ces  force- 
nés, et  la  messe  se  poursuit  ;  mais,  quelques  instans  plus  tard,  un 
grand  bruit  de  vitres  cassées  (6)  et  des  «  cris  effrayans  »  mettent 
tout  le  palais  en  émoi.  Cette  fois,  on  affirme  que  Capet  est  en- 
levé, que  les  troupes  ennemies  approchent,  que  Bouille  est  aux 

(!)  «  La  garde  nationale  de  Reims,  arrivée,  a  manifesté  le  projet  de  faire  passer 
le  Roi  et  sa  famille  par  Reims  pour  retourner  à  Paris. 

«  Dans  le  même  temps,  on  a  semé  dans  le  public  des  bruits  inquiétans,  en  sup- 
posant aux  corps  administratifs  l'intention  de  faire  rester  le  Roi  à  Ch&lons  la  jour- 
née entière  pour  en  favoriser  l'enlèvement  ou  la  fuite.  »  (Procès-verbal  de  ce  qtU 
s'est  passé  à  Chdlons.) 

(2)  Ibid, 

(3)  «  Aux  archers  de  la  ville  de  Chàlons  pour  journée  et  nuit  par  eux  passées  lors 
de  l'arrestation  du  Roi,  36  livres.  »»  État  des  dépenses. 

W  Cette  chapelle,  quoique  désaffectée,  n'a  pas  été  modifiée,  c'est  une  petite 
pièce  avec  un  renfoncement  en  forme  d'alcôve,  contenant  l'autel  et  lambrissé, 
l>lanc  et  or,  de  belles  boiseries  Louis  XV. 

(o)  Retation  de  Moustier, 

(6)  «  Au  sieur  Mathieu,  vitrier,  la  somme  de  13  livres  pour  carreaux  cassés  à 
rintendaaG^  lors  du  passage  du  Roi.  »  État  des  dépenses. 


i 


m 


LE  RETOUR   DE  VÀRENNES. 


169 


portes  de  la  ville.  Il  faut  interrompre  l'office.  Une  fenêtre  s'ou- 
vre,  le  Roi  parait,  une  formidable  clameur  l'accueille.  D'un 
geste,  il  demande  le  silence,  et  déclare  «  qu'aussitôt  les  voi- 
tures prêtes,  il  partira.  »  Du  haut  des  balcons,  cette  cour, 
aux  lignes  si  calmes  et  si  nobles,  semble  une  chaudière  en 
ébullition  :  de  la  voûte,  sous  l'aile  droite,  qui  conduit  aux  re- 
mises, une  cohue  traîne  la  berline  ;  heurtée,  poussée,  presque 
portée,  elle  vient  buter  jau  perron  de  gauche,  elle  se  trouve 
aussitôt  attelée;  la  famille  royale,  sans  prendre  le  temps  de 
toucher  au  repas  que  les  cuisiniers  ont  préparé  en  hâte,  s'y  jette 
sous  la  protection  de  quelques  officiers  et  des  membres  de  la 
municipalité  (1);  il  est  midi  quand  la  voiture  royale  sort  de 
l'Intendance  et  s'enfonce  dans  l'intérieur  de  la  ville  :  une  garde 
montée  l'escorte  et  lui  ouvre  un  passage  dans  les  rues  étroites 
qui  vont  à  l'Hôtel  de  Ville  et  dans  la  rue  de  Marne  par  où  l'on 
sort  de  Châlons. 

On  avait  fait  comprendre  aux  terribles  Rémois  que  le  détour 
par  leur  ville  était  impraticable,  et  on  s'engagea  sur  la  route 
d'Épemay  ;  la  garde  citoyenne  chàlonnaise  et  celle  de  Vitry-le- 
François  encadraient  la  berline  et  tenaient  à  distance  la  bande 
assoiffée  et  mugissante  qui  s'acharnait  à  la  suivre  :  jusqu'à  Ma- 
tougues,  un  certain  ordre  disciplina  le  cortège  :  là,  un  exprès 
accouru  de  Ghàlons  apporta  la  nouvelle  que  la  ville  était  au  pfl- 
lage  ;  «  une  multitude  effrénée  a  envahi  la  maison  commune, 
lardé  le  maire  à  coups  de  pique,  et  mis  à  sac  les  magasins  d'ap- 
provisionnement (2).  »  11  faut  courir,  porter  secours,  arrêter 
l'émeute  :  les  gardes  nationaux  font  demi-tour  et  reprennent  en 
hâte  le  chemin  de  Ghàlons,  abandonnant  la  famille  royale  à  la 
garde  des  Rémois... 

Ce  fut  la  plus  rude  étape  de  son  calvaire  :  les  quatre  longues 
heures  qu'on  employa  à  franchir  les  cinq  lieues  qui  séparent 
Matougues  d'Épemay  comptèrent,  certainement,  parmi  les  plus 
cruelles  du  voyage.  Le  peu  qu'on  en  connaît  est  à  peine  croyable  : 


(1)  «  La  Reine  et  ses  deux  enfans,  Madame  Elisabeth,  M-*  de  Tourzel  et  les  femmes 
de  la  suite,  se  sont  remises  entre  les  bras  des  généreux  citoyens  qui  composaient 
la  garde  intérieure  de  l'kôtel,  et  qui  les  rassuraient  de  leur  loyauté  et  de  leur  cou- 
rage en  leur  promettant  secours  et  assistance,  au  péril  de  leur  vie. 

«  Le  Roi,  la  famille  royale  et  leur  suite  sont  entrés  dans  le  salon  où  leur  dîner 
avait  été  préporé  à  la  hâte,  mais  l'émotion  dans  laquelle  ils  se  trouvaient  ne  leur 
a  pas  permis  de  rien  prendre.  »  Procès-verbal  de  ce  qui  s'esi  passé,  etc. 

(2)  Procès-verbal  de  ce  qui  s'est  passé  à  Châlons, 


170' 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


h  ChouîUy,  tout  le  village,  averti  de  rapproche  du  Roi,  se 
porta  en  masse  à  sa  rencontre  :  un  peu  avant  quatre  heures, 
on  aperçut  la  berline  descendant  la  rampe  de  la  Haute-Borne, 
jusqu'à  l'entrée  du  bourg,  vis-à-vis  de  la  rue  des  Grès,  où 
elle  s'arrêta  ;  le  soleil  était  brûlant  ;  voyageurs  et  équipage  fai- 
saient pitié  ;  les  paysans  de  Chouilly  virent  avec  horreur  les 
misérables  qui  entouraient  la  voiture  menacer  du  poing  les  pri- 
sonniers et  cracher  à  la  figure  du  Roi  ;  nul  n'osa  protester. 
Louis  XVI  restait  impassible  ;  la  Reine  et  Madame  Elisabeth 
pleuraient  de  rage  et  d'indignation  (1). 

Quand  le  cortège  s'éloigna,  les  gens  de  Chouilly  gardaient 
l'impression  que  le  Roi  et  la  Reine  ne  parviendraient  pas  jusqu'à 
Paris  :  quelques-uns  suivirent  jusqu'à  Épernay,  où  l'on  s'arrêta 
à  cinq  heures,  pour  se  rafraîchir,  ou  plutôt,  comme  l'écrivait 
pompeusement  un  Sparnassien  de  ce  temps-là,  —  «  pour  avaler 
à  longs  traits  la  coupe  de  l'amertume.  »  Le  faubourg  de  la  Folie 
n'existait  pas  ;  et,  dès  les  premières  maisons  de  la  rue  de  Châ- 
lons,  on  stationna  devant  V Hôtel  de  Rohan  où  le  dîner  était  com- 
mandé ;  la  presse  était  telle  devant  l'auberge  qu'il  fallut  presque 
livrer  bataille  pour  creuser  aux  prisonniers  un  chemin  dans 
la  foule  :  la  portière  s'ouvrit;  ils  passèrent  sous  les  imprécations 
et  les  huées;  bras  tendus,  piques  menaçantes,  haches  levées,  un 
tonnerre  de  hurlemens  et  d'injures  :  la  garde  nationale  de  Pierry, 
village  voisin  d'Épernay,  dégageait  l'entrée  de  l'hôtel,  mais  nul 
endiguement  ne  pouvait  tenir  contre  la  formidable  poussée  de  la 
foule,  qui  se  rua  dans  la  cour,  entraînant  pêle-mêle  dans  son 
écrasement  la  garde  et  la  famille  royale...  Le  Dauphin,  qu'un  des 
gardes  du  corps  soulevait  au-dessus  du  remous,  n'apercevant 
plus  ses  parens,se  mit  à  pousser  des  cris  :  l'officier  de  la  garde 
de  Pierry,  —  c'était  le  fils  de  Cazotte,  —  lui  tendit  ses  bras  et 
l'enfant  s'y  jeta  en  pleurant  :  Cazotte  eut  la  joue  mouillée  de  ses 
larmes  ;  il  porta  le  petit  prince  dans  une  chambre  où  s'était  ré- 
fugiée la  Reine.  Elle  embrassa  son  fils,  le  consola  ;  la  robe  de 
Marie-Antoinette  avait  été  déchirée  dans  la  bagarre  et  elle  cher- 
chait tant  bien  que  mal  à  se  rajuster  :  Cazotte  parvint  à  trouver 
et  à  ramener  la  fille  de  Thôte,  M*^'  Vallée,  «  jeune  personne  de 
la  plus  jolie  figure,  »  qui,  toute  rougissante,  et  les  yeux  pleins  de 
pleurs,  recousit  la  jupe  de  toile  de  la  Reine. 

(1)  Élude  historique  de  Chouilly,  par  M.  l'abbé  Barré,  p.  227. 


LE  BETOUR  DR  VARENNES.  171 

Dans  une  salle  voisine,  le  Roi  s'épongeait^  entouré  des  muni' 
cipaux  et  des  administrateurs  ;  il  était  hîarassé  de  fatigue  et  noir 
de  poussière  :  «  Voilà  ce  que  Ton  gagne  à  voyager,»  insinua  l'un 
des  Sparnassiens  qui  se  trouvaient  là. 

Une  espèce  de  conversation  s'ensuivit  :  Louis  XVI  répéta 
«  que  son  intention  n'était  pas  de  sortir  de  France,  mais  qu'il 
ne  pouvait  plus  rester  à  Paris,  où  sa  famille  était  en  danger  (1).  » 

—  Oh  !  que  si  fait,  monsieur,  vous  le  pouviez,  dit  un  des 
interlocuteurs. 

Le  Roi  le  regarda  et  se  tut. 

Le  dtner  fut  servi  dans  une  salle  du  rez-de-chaussée,  dont  les 
deux  fenêtres  ouvraient  sur  la  cour,  pleine  d'une  foule  d'abord 
hurlante,  mais  que  la  calme  résignation  des  dîneurs  désarmait 
peu  à  peu... 

—  Ils  ont  pourtant  l'air  bien  bon,  dit  une  voix. 

C'était  l'impression  unanime  de  ceux  qui  pouvaient  appro^ 
cher  les  captifs  (2);  mais  la  cohue,  restée  sous  la  voûte  et  dans 
la  rue,  se  grisait  complaisamment  de  fables  stupides,  dont  four* 
nissaientlefondla  phénoménale  gloutonnerie  du  Roi  et  l'effrontée 
coquetterie  de  la  Reine.  Aussi,  quand,  au  bout  d'une  heure,  le 
repas  terminé,  on  dut  traverser  de  nouveau  cette  populace 
exaspérée,  le  passage  ne  fut-il  pas  sans  danger;  chacim  des 
voyageurs  rejoignit  la  berline  encadré  dans  un  groupe  de  gardes 
nationaux  se  tenant  par  le  bras  ;  M'^*  de  Tourzel,  que  portait 
presque  le  jeune  Cazotte,  fut  hissée  à  peu  près  évanouie  à  sa 
banquette.  Quand  la  Reine  parut  sur  le  marchepied,  une  femme 
lui  jeta  cet  adieu  : 

—  Allez,  ma  petite,  on  vous  en  fera  voir  bien  d'autres  ! 

Et  l'on  n'y  faillit  pas  :  dès  la  sortie  d'Épernay,  le  rude  cal- 
vaire recommença,  l'escorte  n'avait  pour  chef  que  Bayon,  qui, 
depuis  Sainte-Menehould,  ne  quittait  pas  «  ses  prisonniers  (3).  » 
Mais  son  autorité  était  nulle  :  nulle  aussi,  celle  de  M.  Roze,  pro 
cureur  général  de  la  Marne,  qui  accompagnait  la  famille  royale 
jusqu'aux  limites  du  département  ;  les  quelques  Varennois  obs- 
tinés que  la  loujgueur  du  chemin  n'avait  pas  rebutés,  traînés 
en  charrette  en  tête  du  cortège,  se  contentaient  de  recevoir  les 
ovations  et  lés  bravos.  La  meute  rémoise  était  donc  maltresse  et 

(1)  Journal  de  Louis  XVI  et  de  son  peuple, 

(2)  Partie  de  plaisir,  etc. 

(3)  Le  Babillard,  la  Feuille  du  jour.  Mercure  universel,  etc. 


172  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  profitait:  elle  venait  d'enlever, en  passant  à  Vauciennes,  le 
curé  de  l'endroit,  qu'on  avait  lié  sur  le  cheval  d'un  gendarme  et 
qu  on  se  promettîiit  «  d'étriper  sous  les  yeux  de  Capet  et  de  sa 
nichée  :  »  les  Sparnassiens  qui  suivirent  la  berline  jusqu'à  la 
croisée  du  chemin  de  Mardeuil  gardèrent,  comme  les  gens  de 
Chouilly,  la  conviction  que  les  captifs  «  n'arriveraient  pas  jusqu'à 
Paris.  » 

Paris,  cependant,  depuis  deux  jours,  s'étonnait  lui-même  de 
sa  sagesse.  Sans  crainte,  dès  les  premières  heures,  sur  les  effets  de 
l'événement,  rassuré  à  l'idée  que  la  retraite  du  Roi,  qu'on  aurait 
pu  croire  perpétrée  comme  une  tragédie,  n'était  qu'une  esca- 
pade sans  portée  et  qu'aucune  calamité  publique  n'en  allait  ré- 
sulter, le  peuple  en  prit  promptement  son  parti.  Avec  cette  mo- 
bilité dont  il  ne  se  dément  jamais,  il  passa  de  la  panique  à  la 
colère  et  de  la  colère  aux  goguenardises.  Durant  Taprès-midi  du  21, 
on  vit  des  gi*oupes  gouailleurs,  parcourant  les  rues,  arrachant 
aux  panonceaux  des  notaires  les  emblèmes  royaux,  grattant  les 
fleurs  de  lys  aux  devantures  des  coiffeurs,  déchirant  les  por- 
traits du  Roi  et  de  la  Reine  à  l'étalage  des  marchands  d'estampes. 
Des  plaisans  forcèrent  un  chapelier,  nommé  Louis,  à  biffer  de  son 
enseigne  son  propre  nom.  On  criait  :  «  lia  été  perdu  un  rot  et  une 
reine,..  Récompense  honnête  à  qui  ne  les  retrouvera  pas,  »  Nul 
doute  que  la  foule  ne  fût  incitée  à  ces  amusemens  subversifs 
par  des  provocateurs  avisés...  L'idée  révolutionnaire  pénétra 
sous  cette  forme  dans  bien  des  esprits  simples,  réfractaires  depuis 
deux  ans  aux  théories  politiques. 

La  malveillance  s'amalgamait  également  aux  bourdes  tradi- 
tionnelles qu'en  semblables  circonstances  l'ineptie  populaire 
absorbe  si  gloutonnement.  On  ne  savait  rien  des  détails  de 
l'évasion,  sinon  ceci,  qu'on  se  répétait  comme  certain  :  que  le 
Roi  était  saoul  et  qu'on  avait  été  obligé  de  le  porter  à  quatre  dans 
la  berline.  Il  y  avait  aussi  une  lettre  de  la  Reine  qu'une  lin- 
gère,  la  femme  de  Flandre,  avait  surprise  chez  M°*  de  Roche- 
chouart  et  communiquée  au  cabinet  des  recherches.  Marie- 
Antoinette,  s'adressant  au  Prince  de  Coiidé,  s'exprimait  ainsi  : 
«  Mon  ami,  ne  faites  aucune  attention  au  décret  lancé  contre 
vous  par  l'assemblée  de  cochons.  Nous  apprendrons  à  faire 
remuer  ces  crapauds  et  ces  grenouilles;  voici  la  façon  dont  notre 
gros  partira...  »  Suivait  Texposé  d'un  projet  de  fuite,  vers  un 


LE  RETOUR  DE»  VARENNES.  173 

château  ''que  le  prince  de  Groy  possédait  à  la  frontière  du  Hai- 
naut  (1). 

C'était  l'avis  général.  Le  public,  prenant  les  probabilités  pour 
des  certitudes,  croyait  unanimement  que  la  famille  royale  avait 
^agné  la  frontière  du  Nord.  On  précisait  même  certains  points. 
Un  voiturier,  Claude  Tapon,  avait  reconnu  le  Roi,  «  descendu  de 
voiture  pour  faire  ses  besoins,  »  sur  la  route  de  Senlis  à  Yau- 
derlan  (2).  On  disait  que,  sorti  des  Tuileries  par  le  fameux  sou- 
terrain^  la  famille  royale  «  avait  descendu  la  Seine  jusqu'à 
Saint-Ouen,  dans  un  bateau  bien  armé,  »  et  gagné  la  ïorêt  do 
Compiègne,  où  l'attendait,  en  manière  d'escorte,  tout  le  régiment 
du  Royal  Suédois,  commandé  par  le  comte  de  Fersen(3).  Ces  ima- 
ginations étaient  un  lénitif  pour  la  curiosité  publique.  Mais,  en 
réalité,  on  ne  connaissait  rien.  Trente  heures  après  la  constata- 
tion du  départ  de  Louis  XVI,  l'Assemblée  nationale  ni  qui  que  ce 
soit  dans  Paris  ne  disait  ou  ne  savait  encore  par  où  le  Roi  et  sa 
famille  étaient  sortis  des  Tuileries,  dans  quelle  voiture  ils  étaient 
partis,  ni  quelle  route  ils  avaient  suivie  (4). 

Cette  annulation  subite  du  pouvoir  royal,  que  l'immense  ma- 
JQrité  considérait  encore  comme  étant  Tûme  et  la  vie  de  la 
France^  causait  une  impression  d'anéantissement,  de  léthargie, 
de  vide,  qui  se  dégage  de  tous  les  récits  comme  de  tous  les  articles 
de  journaux.  «  Rien,  toujours  rien  :  »  c'est  le  mot  dont  s'entre- 
saluaient  les  Parisiens  pendant  les  deux  longues  journées  du  21  et 
du  22  juin.  Aux  premiers  rapports  fantaisistes,  signalant  Tarres- 
tation  du  Roi  à  Meaux,  à  Senlis,  à  Yalencicnnes,  sur  la  côte 
d'Honfleur,  succédait  une  ignorance  absolue  du  lieu  où  il  s'était 
retiré  ;  chaque  heure  écoulée  ajoutait  à  Timpatience  et  au  mys- 
tère. Sur  un  point,  tous  s'accordaient  :  c'est  que  les  fugitifs  avaient 
eu  largement  le  temps  de  gagner  la  frontière,  et  c'est  de  l'étranger 
qu'on  attendait  la  signification  des  conditions  qu'ils  allaient  sans 
nul  doute  imposer  à  la  Révolution. 

Le  même  cauchemar  d'incertitude  et  d'anxiété  obsédait 
l'Assemblée,  déclarée  en  permanence.  Sa  dignité  exigeait  de  la 
tenue  et,*  afin  de  bien  montrer  au  monde  qu'un  vulgaire  inci- 
dent politique,  tel  que  la  disparition  de  TËxécutif,  ne  primait 

(1)  Archives  nationales.  DXXIX  ^  ^b. 

(2)  Archives  du  greffe  de  la  Cour  d'Orléans  ci  pièce  citée  par  Dimbenet. 

(3)  Le  BabUlard. 

(4)  Lettre  signée  Saint-Priet,  adresi^ée  à  M**  de  Saint-PHct.  conseillère  d'ttat  à 
Montpellier,  Paris,  le  22  juin  1791.  Archives  nationales,  DXXIX,  ^-  «^  u«  20385. 


174  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas,  pour  elle,  les  intérêts  sacrés  de  l'humanité,  elle  avait,  le 
premier  émoi  calmé,  repris  la  discussion  du  Code  pénal,  entamée 
depuis  un  mois. 

L'occasion  était  séduisante,  pour  ces  préconiseurs  de  Caton, 
d'àfifecter  le  stoïcisme;  désireux  de  faire  preuve  d'une  fermeté 
antique,  on  les  vit,  bien  sages  sur  leurs  chaises  curules,  feindre 
d'écouter  le  rapporteur,  Le  Peletier  Saint-Fargeau,  proposant  la 
rédaction  des  articles  6  et  7  de  la  première  section  du  titre  11, 
qui  furent  votés  sans  discussion;  mais  la  contrainte  ne  dura 
que  quelques  minutes  ;  l'attention  était  ailleurs  :  à  chaque  porte 
qui  s'ouvrait,  à  chaque  mouvement  qui  se  faisait  dans  la  salle, 
tons  les  esprits  s'échappaient,  tous  les  yeux  interrogeaient  : 

—  A*t-on  des  nouvelles?  Sont-ils  repris? 

Une  seule  préoccupation  accaparait  les  pensées;  au^i,  quand 
on' annonça  M.  de  Laporte,  intendant  de  la  liste  civile,  que  l'As- 
semblée avait  mandé  par  décret,  Le  Peletier  Saint-Fargeau  et  le 
Code  pénal  sombrèrent-ils  sous  un  flux  d'impérieuse  curiosité.  On 
savait  Laporte  très  avant  dans  la  confiance  de  Louis  XVI,  et  on 
venait  d'apprendre  que,  le  matin,  dès  huit  heures,  il  s'était  rendu 
chez  Duport,  ministre  de  la  Justice,  afin  de  lui  remettre  un  mé- 
moire écrit  <c  tout  entier  de  la  main  du  Roi,  »  que  Duport  n'avait 
pas  accepté.  On  avait  bien  des  raisons  de  croire  que,  par  cette 
déclaration,  Louis  XVI  faisait  connaître  les  motifs  de  son  départ, 
le  lieu  de  sa  retraite  et  ses  revendications  politiques. 

Dès  que  le  président  Beauhamais  eut  proposé  à  l'Assemblée 
d'entendre  M.  de  Laporte,  il  y  eut  sur  tous  les  bancs  une  explo- 
sion de  soulagement:  «  Oui!  oui!  qu'il  entre!  »  Aussitôt  la  por- 
tière de  velours  vert  s'entr'ouvrit  et,  entre  deux  huissiers,  l'in- 
tendant de  la  liste  civile  parut  à  la  barre.  C'était  un  homme  de 
cinquante  ans,  d'une  correction  froide,  à  mine  hautaine.  Il  salua, 
et  Beauhamais  lui  donna  aussitôt  la  parole. 

—  Ce  matin,  dit  Laporte,  en  aflfectant  de  ne  s'adresser 
qu'au  président,  ce  matin,  à  huit  heures,  on  m'a  apporté  un 
paquet  de  la  part  du  Roi.  J'ai  ouvert  le  paquet;  j'y  ai  trouvé  un 
billet  du  Roi  et  un  mémoire  assez  long  écrit  de  la  main  de  Sa 
Majesté... 

11  s'était  rendu  aussitôt,  ajouta-t-il,  chez  le  ministre  de  la  Jus- 
tice, qui  lui  avait  conseillé  d'aller  de  préférence  trouver  le  prési- 
dent de  l'Assemblée;  alors  il  conta,  d'un  ton  de  familiarité  un 
peu  dédaigneuse,  comment,  ignorant  l'adresse  de  Beauhamais, 


LE  RETOUR  DE  VARENNES. 


175 


il  l'avait  cherclié  d'abord  rue  Neuve-des-Matliurins  (1),  puis  rue 
des  Petits-Augustins,  où  il  avait  appris^  du  portier,  que  le  pré- 
sident venait  de  sortir.  Laporte  avait  pris  le  parti  de  rentrer 
chez  soi,  se  promettant  de  n'en  plus  bouger  de  la  journée;  c'est 
là  que  l'avait  touché  le  décret  de  l'Assemblée  nationale. 

Les  députés  frémissaient  d'impatience  en  écoutant  ces  prolé- 
gomènes dont  la  simplicité  contrastait  avec  la  grandeur  des 
événeméns.  Beauharnais  posa  la  question  qui  brûlait  toutes  les 
lèvres. 

—  Êtes-vous  porteur  du  mémoire? 

—  Il  n'est  pas  sorti  de  ma  poche,  répondit  Laporte. 

—  Par  qui  vous  a-t-il  été  remis? 

—  A  huit  heures  ce  matin,  par  un  domestique  qui  est  attaché 
à  r^partement  du  premier  valet  de  chambre  du  Roi  (2). 

La  majesté  royale  exerçait  encore  tant  de  prestige  que  nul 
n'osait  demander  la  lecture  de  ce  mémoire;  tous  avaient  pour- 
tant un  grand  souci  de  le  connaître  :  on  regardait  Laporte  comme 
s'il  eût  porté  la  foudre  et,  tout  en  souhaitant  qu'elle  éclatât, 
nul  ne  voulait  assumer  la  responsabilité  du  moi  qui  allait  pro- 
voquer la  détonation.  Le  président  lui-même,  qui,  ce  jour-là, 
montra  tant  de  dignité  et  une  si  noble  présence  d'esprit  (3),  ne  sô 
déterminait  pas  à  poser  la  question  décisive  :  il  temporisait. 

—  Connaissez-vous,  demanda-i-il  à  Laporte,  le  nom  du 
domestique  qui  vous  a  remis  le  paquet? 

Et  l'intendant,  à  la  façon  un  peu  ironique  d'un  homme  étonné 
qu'on  ne  lui  demande,  en  semblable  circonstance,  que  le  nom 
d'un  valet,  répliqua  : 

—  Je  l'ignore,  mais  il  serait  facile  de  le  savoir,  si  l'Assemblée 
en  donnait  l'ordre. 

—  Lisez  le  mémoire  !  insinuèrent  quelques  voix  anonymes... 
Mais  Beauharnais, de  nouveau,  esquiva,  s'adressant  à  Laporte  : 

—  Avez-vous  le  billet  du  Roi  ?  dit-il. 

—  Oui,  monsieur  le  président. 

Un  silence  embarrassé  suivit.  Que  faire?  Devait-on  céder  à 
la  curiosité,  et  exiger  la  communication  de  l'écrit  royal  ?  Valait- 


(1)  C'est  là  qu'était  l'hôtel  de  Beauharnais,  dont  la  façade  existe  encore,  dans 
la  cour  du  n**  32  de  la  rue  des  Mathurins,  et  porte  sur  une  table  de  marbre  le 
mots  :  Hôtel  de  Beauharnais, 

(5)  Archives  parlementaires ,  {'•  série,  XXVII,  séance  du  21  juin  1791. 

(3)  Mémoires  de  Barère,  1. 1,  p.  322. 


176  HEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

fi  mieux,  au  contraire,  iguorer  cette  malheureuse  déclaration, 
conçue  peut-être  de  manière  à  défier  la  représentation  nationale, 
à  luceuler  à  quelque  coup  d'État?  Laporte,  impassible,  le  ter- 
rible papier  en  poche,  attendait:  toute  l'Assemblée  trépignait 
au  bord  de  ce  Rubicon.  Ce  fut  Charles  de  Lameth  qui,  le  pre* 
mîer,  bravement,  se  lança. 

—  Il  faut  lire  le  mémoire,  dit-il. 

Aussitôt  des  cris  s'élevèrent:  «  La  lecture!  —  Non!  non!  » 

—  Il  est  possible,  continua  Lameth,  que  ce  mémoire,  écrit 
de  la  main  du  Roi,  contienne  des  choses  fort  importantes;  je 
crois  qu'il  doit  être  lu  dans  l'Assemblée  nationale. 

Un  applaudissement  presque  général  accueillit  la  proposition; 
par  un  dernier  scrupule,  Beauhamais  demanda  : 

—  Quelqu'un  s'oppose-t-il  à  la  lecture? 

—  Non  !  non  ! 

—  Voulez-vous  bien,  monsieur  de  Laporte,  remettre  sur  le 
bureau  le  mémoire  du  Roi  ? 

L'intendant  traversa  la  piste,  monta  jusqu'à  la  table  ovale,  et 
tira  de  sa  poche  un  assez  fort  cahier  de  papier  noué  d*une 
faveur  bleu  pâle,  qu'il  remit  à  Régnier,  l'un  des  secrétaires: 
Quant  au  billet,  à  lui  personnellement  adressé  par  le  Roi,  il 
demanda  que  la  lecture  n'en  fût  pas  publique.  Une  discussion, 
sur  ce  point,  s'engagea.  Beauhamais  transmit  à  l'Assemblée  le 
vœu  de  Laporte,  et  l'on  convint,  en  dépit  de  quelque  opposition, 
que,  le  billet  étant  la  propriété  de  l'intendant,  devait  lui  être 
remis.  La  rumeur  que  l'incident  avait  soulevée  cessa  brusque- 
ment quand  on  vit  Régnier,  se  levant,  s  apprêter  à  lire  le  mes- 
sage royal. 

C'est  dans  le  plus  absolu  silence  qu'il  commença  : 

—  Déclaration  du  Roi  adressée  à  tous  les  Français,  à  sa  sortie 
cù'  Paris... 

—  Permettez,  interrompit  Gaultier-Biauzat,  député  de  Cler- 
TTiont-Ferrand.  Permettez,  ce  mémoire  est-il  signé  de  la  main  du 
Roi? 

Dans  l'explosion  d'impatience  qui  accueillit  cette  interrup- 
tion, Régnier  répondit  affirmativement. 

—  C'est  un  piège  que  l'on  vous  tend,  insista  Biaurat,  vous 
tombez  de  piège  en  piège  ! 

Un  toile  générai  le  fit  taire;  il  se  rassit  et  Régnier  recom- 
mença * 


lE  RETOUR   DE  VARENNES.  177 

'  Déclaration  du  Roi  adressée  à  tous  les  Français,  à  sa  sortie 
de  Paris. 

Et,  sans  arrêt  ni  pause,  il  donna  lecture  de  ce  long  devoir, 
écrit  sur  un  mode  monotone,  et  assez  semblable  à  un  prône. 
A  mesure  que  s*égrenait  cette  suite  de  maladroites  récrimi- 
nations, Tançoisse  étouffante  qui,  dès  les  premiers  mots,  avait 
étreint  l'Assemblée  se  dissipait  progressivement.  Les  partis 
s'observaient;  des  regards  chargés  de  haine  s'échangeaient  des 
royalistes  atterrés  aux  «  avancés  »  exultant  d'une  joie  contenue. 
Pourtant  l'impression  dominante  était  une  sorte  de  gêne,  l'étonne- 
ment  déçu  de  gens  qui,  les  nerfs  tendus,  attendent  un  formi- 
dable coup  de  tonnerre  et  ne  perçoivent  que  la  détonation  grêle 
d'un  pistolet  d'enfant.  Le  paragraphe  où  le  Roi  se  plaignait  «  du 
manque  de  commodités  dans  ses  appartemens  »  fut  écouté  avec 
irne  réserve  humiliée;  des  rumeurs  coururent  quand  passèrent 
ses  doléances  sur  la  modicité  de  la  liste  civile,  —  vingt-cinq  mil- 
Lons,  insuffisans  «  à  la  ^splendeur  de  la  maison  qu'il  doit  entre- 
tenir pour  faire  honneur  à  la  dignité  de  la  couronne  de  France.  » 
Jamais  ne  s'était  affirmé  davantage  le  malentendu  de  la  Révo- 
lution :  ces  bourgeois  qui  avaient  tant  gagné  aux  réformes 
effectuées  ne  pardonnaient  pas  une  plainte  à  celui  qu'ils  avaient 
dépouillé  et  dont  la  situation  leur  semblait,  de  bonne  foi,  encore 
aussi  enviable  que,  sincèrement,  il  la  jugeait,  lui,  avilie. 

La  lecture  se  prolongea  pendant  une  heure.  Une  seule  inter- 
ruption: quand  vint  l'allusion  à  «  la  diminution  des  ressources 
de  la  cassette  royale  pour  le  soulagement  des  malheureux,  »  une 
voix  de  gauche  cria  : 

—  ...  des  malheureux  courtisans! 

Le  message,  au  reste,  ne  formulait  que  des  rancunes  :  pas 
une  menace,  pas  une  indication  des  projets  du  Roi  ni  des  moyens 
qu'il  comptait  employer  pour  reconquérir  son  royaume;  et,  de 
son  silence,  son  départ  prenait  l'allure  d'une  démission,  de  la 
fugue  d'un  employé  mécontent  du  régime  de  son  bureau.  Avant 
môme  que  Régnier  eût  terminé  sa  lecture,  toute  l'Assemblée, 
complètement  rassurée,  respirait  à  l'aise  ;  rien  de  tragique  ne 
pouvait  venir  d'un  tel  adversaire,  et  c'est  avec  un  facile  courage 
que,  dédaigneusement,  sur  la  proposition  de  l'abbé  Grégoire,  les 
députés  passèrent  à  l'ordre  du  jour.  On  reprit  la  discussion  du 
Code  pénal,  pour  la  forme,  car,  dès  les  premiers  mots,  des  voix 
réclamèrent  une  heure  de  rep<>s  La  séance,  suspendue  à  quatre 
TOMi  XXI.  —  1904.  42 


178  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

heures  et  demie,  durait,  sans  interruption,  depuis  neuf  heures  du 
matin. 

Les  députés,  par  groupes,  se  dispersèrent  dans  les  buvettes  et 
les  restaurans  de  la  terrasse  du  Manège  et  du  jardin  des  Feuil- 
lans  :  beaucoup  profitèrent  de  cet  entr'acte  pour  «  prendre  l'air 
de  Paris.  »  La  ville  conservait  un  calme  stupéfiant:  le  peuple 
semblait  être  en  fête  (1)  :  on  connaissait  déjà  le  texte  de  la 
doléance  royale,  on  en  discutait  avec  une  sorte  de  pitié,  on  atten- 
dait de  savoir,  «  où  s'était  envolé  Voiseau  ;  »  toutes  les  préoccu- 
pations se  résumaient  en  cette  seule  curiosité.  La  conduite  de 
l'Assemblée  nationale  était  d'ailleurs  grandement  admirée,  et  si 
la  déconvenue  de  La  Fayette  était  un  peu  persiflée,  on  n'avait  que 
des  acclamations  et  des  bravos  pour  les  officiers  suisses  qui,  leur 
major  général,  le  vieux  d'Affry,  à  leur  tête,  étaient  venus,  dans 
la  journée,  prêter  à  l'Assemblée  serment  de  fidélité  et  de  dévoue- 
ment. La  soirée  s'annonçait  donc  des  plus  tranquilles  lorsque,  à 
six  heures,  la  séance,  au  Manège,  fut  reprise  sous  la  présidence 
provisoire  de  Dauchy.  _^ 

"^  L'Assemblée  se  retrouvait,  comme  au  moment  où  elle  s'était 
séparée,  très  embarrassée  d'occuper  son  temps  :  aucune  nouvelle 
des  fugitifs,  nul  soupçon  de  la  route  qu'ils  avaient  prise  ;  il  fallut 
donc  attendre  les  événemens,  ce  qui  n'était  point  facile  dans 
cette  réunion  d'hommes  que  l'impatience  enfiévrait  et  que  pou- 
vait dévoyer  une  proposition  intempestive  échappée  à  la  pré- 
somption de  quelque  casse-cou. 

La  chose  faillit  arriver,  dès  la  reprise,  sur  une  phrase  mala- 
droite de  Regnaud,  mettant  en  cause  les  ambassadeurs  des  puis- 
sances étrangères  ;  la  discussion  s'envenima  et,  bien  vite,  il  fal- 
lut en  revenir  au  Code  pénal,  que  l'Assemblée  continuait  à 
absorber  par  petites  doses,  en  manière  de  parégorique. 

On  somnolait  sur  l'article  9,  quand  surgit  l'aubaine  d'un 
intermède  militaire.  A  la  barre  parut  Rochambeau,  poudré  à 
frimas,  très  sanglé  dans  sa  tenue  d'officier  général:  il  va,  sur 
Tordre  du  ministre,  prendre  le  commandement  de  l'armée  du 
Nord  et  jure  solennellement  «  d'être  soumis  aux  décrets  de 
l'Assemblée  et  de  verser  son  sang  pour  la  défense  de  la  patrie.  » 
Des  acclamations,  des  bravos,  des  battemens  de  mains  répondent 

(1)  Mémoires  de  Barëre.  I.  321. 


LE    RETOUR   DE  VARENWES.  179 

à  son  serment;  derrière  lui  paraissent  d'autres  officiers,  MM.  de 
Grillon,  La  Fayette,  de  Rostaing,  d'Ëlbecq  :  tous  jurent  fidélité  à 
la  nation,  obéissance  à  T  Assemblée;  l'enthousiasme  grandit;  les 
dépotés  sont  debout  ;  des  gradins  on  voit,  un  par  un,  descendre 
ceux  des  législateurs  qui  occupent  des  emplois  dans  l'armée  : 
Montesquieu,  d'Aiguillon,  de  Menou,  de  Glermont  d'Amboise, 
d'Arenberg,  de  Custine,  de  Praslin,  de  Tracy,  de  La  Tour-Mau- 
bourg,  et  celui-ci,  qui  les  domine  tous  de  sa  haute  taille,  jure,  au 
nom  de  ses  collègues,  de  garder  la  môme  fidélité.  Charles  de 
Lameth,  qui,  lui  aussi,  a  l'honneur  de  commander  un  régiment, 
propose  qu'une  nouvelle  formule  de  serment  soit  décrétée,  que 
tous  les  militaires  de  l'Assemblée  soient  invités  à  le  prêter,  sous 
peine  de  déchéance  ;  sa  harangue  reflète  l'inquiétude  qu'en  vain 
chacun  s'efforce  de  dissimuler,  l'angoisse  du  lendemain  menaçant  : 

^  Dans  vingt-quatre  heures,  dit-il,  le  royaume  peut  être  eh 
feu:  nous  pouvons  avoir  Tennemi  sur  les  bras... 

Et  révocation  de  ce  danger  tacitement  redouté  fait  courir  sur 
tonte  l'Assemblée  un  frisson  patriotique.  Pendant  plus  d'une 
demi-heure,  c'est  une  efl'usion  de  sentimens  chevaleresques  ;  un 
échange  de  sermens,  de  congratulations,  qui  se  termine  par  la 
présentation  d'un  projet  de  décret  transformant  en  armée  active 
et  soldée  les  gardes  nationales  du  royaume,  jusqu'à  ce  que  le 
danger  de  l'État  n'exige  plus  des  citoyens  un  service  extraordi- 
naire; c'est  une  dépense  quotidienne  de  trois  cent  mille  livres  ;^ 
cent  dix  millions  par  an...  ;  mais  l'enthousiasme  est  à  Tordre  du 
jour  et  les  11  articles  du  décret  sont  votés  d'un  bloc  et  sans  dis- 
cussion, ce  qui  permet  néanmoins  de  ne  pas  avoir  recours  au 
Code  pénal  pour  occuper  T Assemblée  en  attendant  des  nouvelles. 
A  neuf  heures  du  soir,  rien  encore  ;  à  onze  heures,  rien  tou- 
jours ;  le  président  consulte  ses  collègues  et  suspend  la  séance 
pour  une  heure. 

Les  rues  étaient  illuminées  (1).  La  foule  avait  sa  gaité  des 
dimanches  :  à  l'Opéra,  on  avait  fait  salle  comble  avec  Castor  et 
Polbix;  le  théâtre  de  la  Nation  avait  donné  Brutus  et  le  Legs  (2)  ; 
bien  des  gens,  —  les  plus  hardis,  —  quittaient  leurs  quartiers, 
poussaient  jusqu'aux  barrières,  ou  venaient  rôder  autour  de 
l'Assemblée  pour  recueillir  des  informations.  La  plupart  res- 
ttieot  i»^demment  au  seuil  de  leurs  portes,  dans  l'appréhension 

(1)  Modeste  Récit  de  ce  qui  s'est  passé.,. 

(2)  La  Feuille  du  jour. 


180  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vague  d'un  danger,  d'une  irruption  soudaine  des  Âutricliiens  dans 
Paris.  La  population,  d'un  accord  tacite,  était  résolue  à.  veiller 
toute  la  nuit,  dans  l'expectative  des  événemens,  tant  la  curiosité 
était  grande  de  savoir  si  les  fugitifs  seraient  rejoints  avant  la 
frontière  ;  mais,  vers  minuit,  quand  les  lampions  s'éteignirent, 
on  commença  à  se  décourager,  les  badauds  rentrèrent  chez  eux, 
les  portes  se  fermèrent,  la  ville  s'endormit  comme  à  l'ordinaire  : 
il  ny  eut  ni  plus  de  patrouilles,  ni  plus  de  bruits  :  seule,  conmie 
une  sentinelle  vigilante,  l'Assemblée  s'obstina  dans  sa  perma- 
nence. Aux  cafés  du  Manège,  sous  les  arbres  des  Feuillans  et 
des  Capucins,  les  députés  soupaient,  prenaient  le  frais,  calcu- 
laient les  probabilités  de  l'arrestation  et  l'heure  probable  où  la 
nouvelle  en  parviendrait. 

A'  minuit,  ils  rentrèrent  en  séance.  Cette  fois,  ils  n'avaient 
plus  rien  à  se  dire  et  nul  n'eut  le  courage  de  sortir  le  Code  pénal . 
Merle,  un  des  secrétaires,  donna  lecture  du  procès-verbal  de  la 
séance  du  jour,  procès-verbal  discuté,  repris,  corrigé,  et  finale- 
ment renvoyé  aux  commissaires  rédacteurs.  On  tua  de  la  sorte 
une  heure  ;  les  gradins  se  vidaient  ;  ceux  des  législateurs  qui 
s'entêtaient  restaient  silencieux  ;  ils  subirent  une  nouvelle  lec- 
ture, celle  du  procès-verbal  de  la  séance  du  20,  puis  on  revint  à 
celui  du  jour,  qui  fut  de  nouveau  entendu,  discuté  mollement, 
expédié  à  l'impression.  Un  député  de  l'Ile  de  France  et  des 
Indes-Orientales,  Monneron,  profita  de  la  lassitude  générale 
pour  étudier  le  régime  des  marchandises  importées  de  Mada- 
gascar aux  Indes,  et  de  leurs  conditions  douanières:  il  fut 
écouté  sans  passion.  Afin  de  le  faire  taire,  il  fallut  réclamer 
l'ordre  du  jour  ;  le  Code  pénal  allait  reparaître,  quand  le  prési- 
dent, charitablement,  suspendit  la  séance.  11  était  ime  heure  et 
demie  :  à  trois  heures,  on  le  vit  remonter  au  fauteuil.  Qu'y  a-t-il? 
Est-ce  la  nouvelle?...  Non,  on  ne  sait  rien  encore. 

La  séance  reprend  :  le  petit  jour  blanchit  les  vélums  du  pla- 
fond :  les  assistans  se  font  rares  ;  les  secrétaires  eux-mêmes  s'en- 
dorment. La  brièveté  des  procès- verbaux  en  fait  foi  :  ils  ne  men- 
tionnent, pour  cette  séance  de  l'aurore,  qu'une  intervention,  celle 
d'un  M.'  Lucas, député  de  Moulins,  dont  l'exaspération  est  mani- 
feste: il  a  calculé  que  les  courriers  expédiés  à  la  poursuite  du 
Roi  ne  mettront  pas  moins  de  quatre  jours  pour  gagner  la  fron- 
tière, et  il  demande  s'il  ne  serait  pas  urgent  d'essayer  de  moyens 
plus  expéditifs...  Sa  motion  tombe  dans  la  somnolence  générale. 


LE   RETOUR   DE   VARENNES.  181 

—  Nous  allons  suspendre  la  séance,  répond  le  président;  — 
et,  comme  quelqu'un  s*informe  à  quelle  heure  il  faudra  revenir, 
Beauharnais  répond  que  «  les  nouvelles  ^peuvent  arriver  dW 
moment  à  l'autre  et  que,  l'Assemblée  étant  en  permanence,  il  ne 
peut  qu'interrompre  la  délibération.  » 

II  était  quatre  heures  du  matin. 

On  se  retrouva  à  neuf  heures  :  Paris,  lassé  d'attendre,  avait 
repris  sa  physionomie  habituelle  :  le  château  des  Tuileries  était 
clos  et  gardé  :  dans  la  cour  du  Louvre,  les  ouvriers  continuaient 
la  construction  du  grand  reposoir  pour  la  Fête-Dieu  du  lende- 
main :  les  craintifs,  étonnés  de  se  retrouver  indemnes,  en  ren- 
daient grâce  à  l'Assemblée  et  ne  manquaient  pas  de  remarquer  : 
—  «  Nous  n'avons  pas  de  roi,  et,  pourtant,  nous  avons  bien 
dormi.  »  On  restait  persuadé,  maintenant,  que  la  famille  royale 
était  parvenue  à  sortir  de  France  :  on  s'étonnait  môme  que 
depuis  trente  heures,  on  n'eût  aucune  certitude  de  son  expatria- 
tion :  ce  silence  était  inexplicable  et  bien  des  gens  en  tiraient, 
non  sans  vraisemblance,  des  conséquences  menaçantes. 

A  l'Assemblée,  on  est  stupéfait  de  l'absence  de  nouvelles: 
aucun  des  courriers  expédiés  la  veille  n'a  reparu,  aucun  n'a  fait 
parvenir  le  moindre  renseignement.  Combien  d'heures  vont 
s*écouIer  dans  cette  ignorance  ?  A  quoi  occuper  la  permanence? 
Lameth,  dès  le  début  de  la  séance,  soulève  au  sujet  des  diamans 
de  la  couronne  un  incident  qui  permet  de  constater  que,  non 
seulement  le  Roi  et  la  Reine  n'ont  rien  distrait  du  trésor  dont  ils 
ont  la  jouissance,  mais  qu'ils  ont  au  contraire,  avant  leur  départ, 
renvoyé  tous  les  joyaux  restés  à  leur  disposition.  On  passe  en- 
suite à  l'organisation  de  la  gendarmerie  nationale  ;  mais  la  dis- 
cussion languit,  les  députés  n'écoutent  que  par  désœuvrement  ; 
ils  se  réveillent  pour  acclamer  et  accepter  l'invitation  du  curé 
de  Saint-Germain  l'Auxerrois  les  conviant  à  suivre  eu  corps  la 
procession  de  la  Fête-Dieu;  puis  on  abandonne  la  gendarmerie 
pour  passer  à  la  marine^  qu'on  délaisse  aussitôt  pour  aborder  le 
régime  douanier  des  denrées  coloniales  :  l'Assemblée  est  désem- 
parée, distraite,  énervée;  c'est  dans  le  bruit  des  conversations  que 
Roussillon,  au  nom  du  Comité  d'agriculture,  débite  le  texte  des 
trente-cinq  articles  du  tarif  des  produits  coloniaux  :  «  —  Seront 
affranchis  de  tous  droits,  les  bœufs,  lards,  beurres  et  saumons 
salés,  ainsi  que  les  chandelles  venant  de  l'étranger...  » 

Nul  n'interrompt,  personne  n'écoute  :  il  est  midi,  cl  on  est 


182  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toujours  sans  nouvelles.  Les  impatiens  qui,  continuellemenfy 
s'enquièrent  au  comité  des  recherches  en  rapportent  les  infor- 
mations les  plus  décoocertantes  :  le  Roi  est  à  Aulnai,  près  Paris, 
dans  la  maison  d'un  brasseur  royaliste,  M.  Acloque  (1).  Un  ins- 
tant plus  tard,  on  apprend  que  la  famille  royale  est  arrivée 
à  Metz  ;  que  le  Comte  d' Attois  se  prépare  à  passer  la  frontière  à 
la  tète  de  quarante  mille  hommes  ;  «  mais  qu'il  attendra  le  mois 
d*août,  pour  ne  pas  soulever  les  paysans  en  saccageant  les  mois- 
sons (2).  »  Vers  une  heure  pourtant,  le  bruit  persistant  circule 
qu'un  courrier  vient  d'arriver  à  l'Hôtel  de  Ville,  apportant  la 
nouvelle  officielle  de  l'arrestation  du  Roi  à  Lille.  Un  huissier 
dépêché  rapporte  une  lettre  de  Bailly  :  «  Le  même  bruit  s'est 
propagé  à  la  municipalité  conmie  venant  de  l'Assemblée  :  l'ime 
et  l'autre  versions  sont  également  fausses  (3).  »  Et  la  séance  se 
poursuit  lamentablement  morne.  Tronchet  présente  longuement 
un  projet  de  décret  sur  «  le  cumul  de  la  dlme  avec  le  cham- 
part,  »  bientôt  abandonné  pour  la  lecture  de  la  formule  du  ser- 
ment adoptée  par  le  Comité  mililaire  ;  ceci  du  moins  intéresse: 
on  voit  passer  à  la  tribune  tous  ceux  qui,  à  un  titre  quelconque, 
font  partie  de  l'armée,  et  aussi  tous  les  chevaliers  de  Saint- 
Louis  :  Beauharnais,  le  premier,  prononce  la  formule  et  prête  le 
serment  (4)  ;  chacun,  après  lui,  monte  les  degrés,  étend  la  main 
et  dit  :  c<  Je  le  jure  l  »  Une  centaine  de  membres  défilent  ainsi, 
très  applaudis  par  leurs  collègues  ;  et,  l'intermède  terminé,  on 
se  voit,  faute  d'occupation,  contraint  d'en  revenir  «  au  cumul 
de  la  dîme  avec  le  champart.  »  A  trois  heures,  la  séance  est  sus- 
pendue et  reprise  à  cinq  heures  et  demie.  Rien,  toujours  :  on 
passe  une  heure  à  entendre  un  rapport  sur  l'exécution  des  droits 
de  traite,  une  heure  à  discuter  le  projet  d'une  adresse  aux 
Français. 


(1)  Archives  du  greffe  de  la  Cour  d'Orléans,  1~  édition,  page  204. 

(2)  Ibidem,  page  205. 

(3)  Bailly  ajoute  :  «  Le  peuple,  cependant,  est  persuadé  de  leur  vérité  et  le  Con- 
seil général  vient  de  prier  tous  les  députés  des  sections  qui  se  trouvaient  à  l'Hôtel 
de  Ville  de  retourner  dans  leurs  quartiers  et  d'employer  les  moyens  leâ  plus 
prompts  pour  faire  revenir  le  peuple  de  son  erreur.  » 

(4)  En  voici  la  formule  :  «  Je  jure  d'employer  les  armes  remises  en  mes  mains 
à  la  défense  de  la  patrie  et  à  maintenir  contre  tous  les  ennemis  du  dedans  et  du 
dehors  la  Constitution  décrétée  par  l'Assemblée  nationale.  Je  jure  de  mourir  plutôt 
que  de  souffrir  l'invasion  du  territoire  français  par  des  troupes  étrangères,  de 
n'obéir  qu'aux  ordres  qui  seront  donnés  en  conséquence  des  décrets  de  l'Assemblée 
nationale.  » 


I 


LE  RETOUR  DE  VARENNES.  183 

La  lassitude,  l'ennui,  Timpatience,  et  plus  encore  le  sentiment) 
de  son  impuissance  et  de  son  inaction,  désagrégeaient  TAssem- 
blée.  Dauchy  avait  remplacé  au  fauteuil  Beauhamais  exténué, 
dabroud  avait  remplacé  Dauchy;  à  dix  heures  du  soir,  à  bout 
de  résistance,  lés  législateurs  obtenaient  une  nouvelle  suspension 
de  séance  et  se  dispersaient  sous  les  tentes  des  restaurans  établis 
anx  abords  du  Manège,  chez  Royen,  au  café  du  Perron,  au  gla* 
cier  des  Feuillans,  chez  Pascal.  Quelques  députés  seulement  de* 
mearaient,  effondrés  sur  les  banquettes,  dans  la  salle  vide,  mal 
éclairée  par  quatre  lustres  (1),  garnis  de  bougies  semblables  à 
des  ciei^es,  et  qui  faisaient,  aux  angles  et  sous  les  tribunes,  de 
grandes  ombres  tragiques... 

Tout  à  coup,  un  bruit  de  foule  piétinante  roule  dans  les  cou- 
loirs de  planches;  une  rumeur  monte,  puis  des  cris  :  Le  Roi  est 
pris!  Le  Roi  est  pris!  Par  toutes  les  portes  brusquement  poussées, 
les  députés  rentrent,  en  grand  émoi,  dans  la  salle  :  on  s'agite, 
on  enjambe  les  gradins,  on  s'interpelle  de  la  piste  aux  galeries 
publiques.  Il  est  arrêté!  Le  président  Ghabroud,  en  hâte,  esca- 
lade sa  tribune.  Dans  le  groupe  qui  s'agite  au  pied  de  Testrade, 
on  aperçoit  deux  courriers,  qui,  poussés,  bousculés,  portés, 
émergent  un  inslant,  couverts  de  poussière,  étourdis,  hagards, 
déposent  des  papiers  sur  la  table  des  secrétaires,  et  disparaissent 
aussitôt,  entraînés  par  la  cohue,  tandis  qu'on  applaudit  et  qu'on 
acclame.  Le  silence,  brusquement,  se  fait.  Le  président  est  de- 
iMmt  :  toutes  les  têtes  immobiles,  toutes  les  bouches  béantes, 
tous  les  regards  sont  tournés  vers  lui. 

—  Je  viens  de  recevoir,  dit-il,  un  paquet  contenant  plusieurs 
pièces  dont  je  vais  donner  lecture  à  l'Assemblée.  Avant  de  com- 
mencer cette  lecture,  je  supplie  d'écouter  dans  le  plus  grand  si- 
lice et  je  demande  aux  tribunes  de  ne  donner  aucun  signe 
d'approbation  ou  d'improbation. 

Déjà  un  des  secrétaires  s'est  levé,  un  papier  à  la  main  et  lit  : 

—  Lettre  des  officiers  municipaux  de  Varennes:  «  Messieurs, 
lians  Talarme  où  nous  nous  trouvons,  nous  autorisons  M.  Man- 
gin,  chirurgien  à  Varennes,  à  partir  sur-le-champ  pour  prévenir 
l'Assemblée  nationale  que  Sa  Majesté  est  ici  et  pour  la  supplier 
de  nous  tracer  la  marche  que  nous  devons  tenir,  ce  21  juin  1791. 
—  Les  officiers  municipaux  de  Varennes.  » 

(i)  Brette,  Le  local  d€8  oêsemblées  parlementaires. 


184  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Où,  Varennes?  On  s'informe  :  en  Argonne,  du  côté  de  Verdun, 
à  dix  lieues  de  la  frontière.  Ce  cri  de  détresse,  cet  appel  angoissé 
parvenant  de  cette  bourgade  au  nom  inconnu,  le  sentiment  des 
périls:  qui  la  menacent,  des  incidens  tragiques  qui  peut-être  Font 
ensanglantée  depuis  vingt-quatre  heures  que  la  lettre  a  été 
écrite,  Timpossibilité  de  lui  envoyer  des  secours  immédiats,  les 
appréhensions,  la  stupeur,  l'imprévu  grandissent  encore  Tévéne- 
ment  qui  vient  de  s'ajouter,  conmie  un  émouvant  chapitre,  au 
roman  de  la  Révolution.  Une  sorte  d'attendrissement  détend 
l'Assemblée,  tandis  que  se  poursuit  la  lecture  !  C'est  maintenant 
le  procès-verbal  des  incidens  de  Saînte-Menehould,  le  passage  de 
la  berline,  le  désarmement  des  dragons,  la  copie  des  ordres  de 
Bouille  sur  le  cantonnement  des  troupes,  enfin,  cette  adresse  de 
la  municipalité  de  Clermont-en-Argonne,  qui  sonne  comme  un 
tocsin  et  met  un  frisson  dans  tous  les  cœurs  : 

«  Des  personnes  de  la  plus  haute  considération  viennent 
d'être  arrêtées  à  Varennes  ;  cette  ville  et  celle  de  Glêrmont  sont 
garnies  de  troupes,  et  les  gardes  nationales  de  Clermont  les  ont 
empêchées  de  sortir  de  la  ville.  Mais  vite,  à  notre  secours! 
D'autres  troupes  sont  sur  le  point  d'arriver.  La  patrie  est  en 
danger.  Les  dragons  sont  patriotes,  venez  sans  perdre  de 
temps.  » 

'  L'Assemblée  tout  entière  est  soulevée  ;  voilà  donc  la  cata- 
strophe redoutée  ;  c'est  la  guerre  civile  ;  à  cette  même  heure,  les 
paysans  d'Argonne  bataillent  contre  l'armée  royale  !  Les  proposi- 
tions s'entre-choquent  :  «  La  destitution  de  Bouille!  —  La  clôture 
des  barrières  !  —  L'état  de  siège  !  »  —  Dans  le  bruit,  Chabroud 
quitte  la  présidence;  d'Audie  le  remplace  et  Suspend  la  séance  à 
onze  heures  du  soir  :  elle  est  reprise  à  minuit  :  l'Assemblée  est 
calme, presque  silencieuse,  absorbée  :  un  mot  de  Toûlongeon  a 
produit  ce  miracle  :  «  Nous  sommes,  a-t-il  dit,  au  moment  le  plus 
pénible  peut-être  et  le  plus  solennel  que  l'histoire  ait  jamais 
consacré  dans  les  fastes  d'une  nation!...  »  et  l'on  décrète  à  l'una- 
nimité que  «  les  mesures  les  plus  pressantes  et  les  plus  actives 
seront  prises  pour  protéger  la  personne  du  Roi,  de  l'héritier  pré- 
somptif de  la  couronne  et  des  autres  membres  de  la  famille 
royale;  pour  l'exécution  de  ces  dispositions,  MM.  LaTour-Mau- 
bourg,  Pétion  et  Bamave  se  rendront  à  Varennes  et  autres  lieux 
où  il  serait  nécessaire  de  se  transporter  avec  le  titre  et  le  carac- 
tère de  commissaires  de  l'Assemblée  nationale;  ils  seront  accom- 


LE   RETOUR  DE  VARENNES.  185 

pagnés  de  M.  Dumas,  adjudant  général  de  l'armée,  chargé 
d'exécuter  leurs  ordres... 

Les  trois  membres  désignés  descendent  des  gradins,  saluent 
le  président  et  quittent  aussitôt  la  salle  :  on  applaudit.  Le  choix 
des  commissaires  était  unanimement  approuvé  :  Barnave,  élo- 
quent, fin  et  chaleureux  ;  La  Tour-Maubourg,  élégant,  de  belle 
mine,  royaliste  libéral;  Pétîon,  très  populaire,  robuste  et  beau, 
avancé  d'opinions,  chacun  d'eux  représentait  une  fraction  du 
parti  dominant  de  l'Assemblée.  Tous  trois  étaient  jeunes,  pleins 
d'ardeur  et  d'ambition  r  Pétion,  le  plus  âgé,  n'avait  pas  trente- 
huit  ans,  Barnave  en  avait  trente. 

Ils  avaient  quitté  l'Assemblée  à  minuit  et  demi  :  deux  heures 
plus  tard,  Pétion  se  faisait  annoncer  chez  La  Tour-Maubourg,  rue 
Saint-Dominique,  lieu  fixé  pour  le  rendez-vous.  Barnave  n'était 
pas  arrivé  ;  mais  le  ministre  Duport  et  le  général  Lafayette  se 
trouvaient  là,  et  aussi  un  député  de  Moulins,  Tjacy.  On  causa. 
Qu'allait-on  faire  du  Roi  ? —  L'enfermera-t-on?  disait  l'uu.  —  Ré- 
gnera-t-il?  demandait  l'autre? —  Lui  donnera-t-on  un  conseil?  — 
On  tomba  d'accord  que  «  ce  gros  cochon-là  était  fort  embarras- 
sant !  »  Lafayette  «  faisait  des  plaisanteries,  ricanait.  »  Duport 
gardait  plus  de  réserve;  Pétion,  qui  ne  connaissait  Maubourg  que 
de  vue,  se  taisait,  un  peu  méfiant.  A  quatre  heures  seulement, 
Barnave  parut;  il  faisait  grand  jour;  on  partit;  les  trois  com- 
missaires dans  la  même  voiture,  deux  huissiers  sur  le  siège,  pas- 
sèrent rue  Thévenot  pour  prendre  l'adjudant  général  Mathieu 
Dumas.  Paris  était  en  rumeur;  par  le  faubourg  Saint-Martin,  on 
parvint  à  la  barrière  de  la  Villette  ;  là,  court  arrêt  :  la  garde 
nationale  empêchait  toute  sortie  et  l'on  vit  le  moment  où  les 
députés  seraient  obligés  de  rétrograder  en  vertu  du  décret  de 
TAssemblée;  pourtant,  on  s'expliqua,  les  grilles  s'ouvrirent,  et 
la  voiture  se  lança  hors  des  barrières. 

G.  Lekôtrb* 


LA  GUERRE  RUSSO-JAPONAISE 


ET 


i;OPINION  EUROPÉENNE 


Les  premières  torpilles,  qui,  dans  la  nuit  du  8  au  9  février, 
trouèrent  audacieusement  la  coque  du  Cesarevitch,  du  Revitsan 
et  du  Palladay  ne  causèrent  pas  plus  d'émoi  à  bord  des  bâtimens 
russes  qui  dormaient,  tranquilles  sur  leurs  ancres,  qu'elles  ne 
provoquèrent  de  stupeur  dans  les  chancelleries  européennes  et 
de  surprise  parmi  les  peuples.  Et  cependant,  rarement  guerre 
est  sortie  plus  fatalement  de  la  situation  géographique,  poli- 
tique et  économique  de  deux  grands  pays;  rarement  conflit  a 
été  annoncé  plus  longtemps  d'avance  et  prédit  avec  plus  de  per- 
sistance. Mais  l'on  ne  croit  en  général  qu'à  ce  qu'on  désire  :  les 
peuples  et  les  hommes  d'État  se  refusaient  à  voir  les  réalités 
menaçantes  la  Russie  elle-même  avait  foi  en  la  paix,  parce 
qu'elle  la  voulait,  et  elle  s'abstenait  de  préparatifs  militaires  ;  le 
Japon,  plus  résolu  à  combattre  et  plus  intéressé  à  la  victoire, 
puisqu'il  joue  tout  son  avenir  de  grande  puissance,  était  plus  prêt 
que  son  adversaire  et  a  pu  frapper  les  premiers  coups. 

La  paix  était  à  l'ordre  du  jour,  en  Europe,  au  moment  où  le 
canon  japonais  a  brutalement  coupé  la  parole  aux  diplomates. 
La  paix  était  devenue  le  leitmotiv  de  tous  les  discours  des  chefs 
de  gouvernement,  empereurs,  rois  ou  présidens  de  Répu- 
blique. Jamais,  les  luttes  des  partis,  à  l'intérieur  de  chaque  État, 
n'avaient  été  plus  violentes;  mais  tous  ou  à  peu  près  tous  chan- 
taient à  leur  tour,  bien  que  sur  des  tons  difFérens,  l'hymne  à  la 
paix  bienfaisante.  Si  nous  rappelons  ces  faits,  ce  n'est  point  pour 


LA   GUEBRE   RUSSO-JAPONAISE.  187  ^ 

le  plaisir  très  facile,  et  quelque  peu  injuste,  de  railler  des  espé- 
rances si  cruellement  démenties;  mais  il  est  nécessaire  de  con- 
stater que  les  tendances  «  pacifistes  »  é^ent  réellement  Tun  des 
traits  caractéristiques  de  la  vie  politique  de  l'Europe  en  ces  der- 
niers mois.  Le  mouvement  était  presque  général  :  il  venait  d'en 
haut,  des  souverains  et  des  gouvernemens,  et  il  venait  aussi  d'en 
bas,  des  peuples  et  des  partis  politiques.  Le  tsar  Nicolas  II,  le 
premier,  avait  donné  l'exemple  en  provoquant  la  réunion  de  la 
conférence  de  La  Haye.  Les  rois  suivaient  à  l'envi  son  exemple 
et  multipliaient  les  visites  courtoises  et  les  déclarations  paci- 
fiques; la  Triplice  et  la  Duplice  n'étaient  plus  et  môme,  disait-on, 
n'avaient  jamais  été  que  des  combinaisons  destinées  à  garantir 
la  paix;  en  tous  cas,  un  réseau  d'accords  nouveaux,  d'cceur 
tentes  »  et  de  «  rapprochemens,  »  tendait  à  prévenir  toute  cause 
de  conflits.  Les  cabinets  échangeaient  des  «  traités  d'arbitrage;  » 
les  parlementaires  des  divers  pays  se  rendaient  des  visites  et  pré- 
ludaient par  des  discours  au  règne  de  la  fraternité  des  peuples 
et  de  l'arbitrage  obligatoire.  Le  mouvement  était  si  général  que 
l'on  ne  voyait  plus  les  symptômes  contraires  :  l'âpreté  des  riva- 
lités économiques,  Tincoercible  persistance  des  haines  nationales, 
et  l'accroissement  ininterrompu  des  budgets  de  la  guerre  et  de 
la  marine.  En  même  temps  qu'il  obtenait  le  haut  patronage  des 
princes,  le  mouvement  «  pacifiste  »  plongeait  ses  racines  jusque 
dans  l'instinct  populaire,  dans  cet  instinct  primordial  de  conser- 
vation personnelle  qui,  dans  tous  les  pays  où  le  service  mili- 
taire est  obligatoire  et  universel,  fait  apparaître  la  guerre,  non 
seulem^it  comme  une   catastrophe   toujours  redoutable  lors- 
qu'elle s'abat  sur  la  patrie,  mais  encore  conune  un  malheur  prêt 
à  fondre  sur  le  foyer  de  chaque  citoyen,  sur  sa  famille  et  sur  lui- 
même.  A  ces  sentimens  plus  ou  moins  consciens,  certains  partis 
politiques  se  chargèrent  de  donner  un  corps,  et  d'apporter,  aux 
timidités  instinctives  des  hommes,  l'excuse  d'une  théorie  philo- 
sophique et  le  prétexte  d'une  œuvre  humanitaire. 

Éclatant  ainsi  brusquement,  dans  un  temps  d'aspirations  géné- 
rales vers  la  paix,  la  première  nouvelle  du  conflit  russo-japo- 
nais a  produit  dans  le  monde  une  profonde  sensation;  elle  a 
scandalisé  les  «  pacifistes  »  comme  un  démenti  à  leurs  espé- 
rances ;  elle  a,  du  jour  au  lendemain,  bouleversé  tout  le  jeu  de 
la  politique  ;  l'attention  des  peuples  s'est  tournée  avec  passion 
vers  le  duel  dont  ils  comprennent  la  décisive  importance  pour 


188  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leurs  destinées  à  venir.  L'extrême  éloignement  du  champ  de 
bataille,  les  proportions  de  la  guerre  qui  met  en  branle  la  puis- 
sance de  deux  grands  États  dont  Tun  est  européen;  l'immense 
chemin  de  fer  k  l'extrémité  du(|uel  le  drame  s'accomplit;  ce 
pays  aux  noms  barbares  qui  n'ont  jamais  retenti  dans  notre 
histoire  et  que  nos  lèvres  s'accoutument  mal  à  prononcer;  ces 
peuples  sauvages,  Mandchous  et  Mongols,  qui  jadis,  avec  VEm- 
pereur  inflexible  (1),  furent  les  conquérans  du  monde  et  qui, 
tout  à  coup,  réapparaissent  sur  la  scène;  le  paysage  même  où 
l'action  va  se  dérouler,  les  trains  qui  roulent  sur  la  glace  et, 
dans  la  nuit  sans  lune,  le  glissement  silencieux  des  torpilleurs; 
tout,  les  acteurs,  l'enjeu  et  le  cadre,  contribue  à  grandir  l'im- 
pression saisissante  que  la  guerre  a  produite  dès  la  première 
heure  sur  les  populations  européennes.  Un  conflit  dans  les 
Balkans,  cependant  bien  plus  proches  de  nous,  frapperait  moins 
les  imaginations;  là,  dans  ce  domaine  classique  des  complica- 
tions diplomatiques,  tout  est  prévu,  escompté  d'avance;  là-bas, 
au  contraire,  s'élabore  un  destin  mystérieux  dont  le  pressenti- 
ment inquiète  et  passionne  les  spectateurs.  L'énigme,  indéchif- 
frable pour  nous,  de  l'âme  jaune,  ajoute  à  tout  ce  qui  vient 
d'Extrême-Orient  quelque  chose  de  ce  frisson  que  l'homme 
éprouve  toujours  en  face  des  secrets  qu'il  ne  peut  pénétrer  :  les 
Romains  durent  connaître  un  sentiment  analogue  en  présence 
des  profondeurs  insondées  de  la  barbarie. 

Suivre  la  trace  de  ces  émotions  dans  les  divers  pays,  chercher 
quels  échos  les  premiers  combats  ont  éveillés  dans  l'âme  popu- 
laire, quels  courans  d'idées  ou  de  sympathies  ils  ont  suscités, 
c'est  ce  qui,  dans  la  crise  actuelle,  peut  conduire  à  des  constata- 
tions intéressantes.  C'est  dans  ces  heures  de  surprise,  avant  que 
gouvernans  et  gouvernés  aient  eu  le  temps  de  choisir  leur  rôle, 
de  composer  leur  visage  et  d'étudier  leurs  attitudes,  que  l'on 
peut  saisir  sur  le  vif  les  transformations  encore  invisibles  qui 
s'élaborent  dans  l'épaisseur  de  la  pâte  sociale,  et  que  se  révèlent 
les  courans  latens  qui  poussent  les  peuples  vers  les  révolutions, 
les  précipitent  vers  la  décadence  ou  les  destinent  à  Thégémonie. 

(1)  Le  Tchlnguiz-Rhan  (Gengis  Khan). 


LA  .GUERRE  RUSSO-JÂPiDNAISE.  189 


I 

En  présence  d'une  crise- comme  la  guerre  russo-japonaîse,  les 
gouvememens,  dans  leur  émoi,  se  préoccupent  des  intérêts  dont 
ils  ont  la  garde  et  cherchent  à  deviner,  avant  de  laisser  voir  leurs 
sympathies,  de  quel  côté  penchera  la  victoire  ;  plus  spontanées 
et  plus  sincères  sont  les  préférences  des  foules  :  c'est  un  sens 
obscur  de  leurs  intérêts,  et  surtout  ce  sont  leurs  instincts  et  leurs 
passions  qui  les  leur  inspirent,  bien  plutôt  que  la  raison  logique. 
Beaucoup  plus  que  pour  des  réalités  vivantes,  les  nations  s'enthou- 
siasment pour  des  fictions  ou  plutôt  pour  des  réalités  transfigu- 
rées, qu'elles  n'aperçoivent  qu'à  travers  le  prisme  de  leur  ima- 
gination. De  même  que  ce  qui  nous  séduit  dans  un  roman,  c'est 
d'abord  le  reflet  de  nos  propres  idées,  dans  le  drame  de  la 
guerre,  l'imagination  populaire  se  projette  elle-même  sur  chacun 
des  deux  partis  ;  ils  deviennent  sans  le  savoir  les  champions  des 
ambitions,  des  rancunes,  des  conceptions  religieuses  ou  polir 
tiques  qui  constituent  le  patrimoine  moral  de  chaque  peuple. 
Il  en  a  été  ainsi  dans  le  conflit  actuel;  au  milieu  de  l'ardente 
mêlée  des  passions  politiques,  sociales  et  religieuses,  il  est  apparu 
comme  un  facteur  nouveau,  comme  un  élément  décisif  de  suc- 
cès dans  les  luttes  engagées;  c'est  pourquoi,  dès  les  premières 
heures  de  la  guerre,  le  monde  s'est  trouvé  divisé  en  amis  des 
Russes  et  amis  des  Japonais.  Comme  les  dieux  du  vieil  Homère, 
les  idées,  filles  ailées  de  nos  esprits,  sont  descendues  elles-mêmes 
dans  l'arène,  elles  ont  pris  un  corps  et  elles  combattent  avec  le 
parti  de  leur  choix;  vaincues  avec  lui,  elles  subiront  avec  lui  le$ 
conséquences  de  la  défaite. 

Agir  sur  l'opinion,  la  solliciter  lorsqu'elle  est  hésitante  et, 
lorsqu'elle  s'est  une  fois  déclarée,  la  confirmer  dans  ses  préfé- 
rences et,  comme  on  dit  en  argot  de  presse,  la  chaufl'er,  c'est  la 
raison  d'être  et  l'objet  de  cette  bataille  de  fausses  nouvelles  qui 
se  livre  tous  les  jours  dans  les  colonnes  des  journaux  du  monde 
entier.  Ce  déluge  de  victoires  apocryphes  et  de  triomphes  ima- 
ginaires des  flottes  et  des  armées  du  Mikado  n'est  pas,  conmie 
on  pourrait  le  croire,  la  distraction  de  quelques  désœuvrés;  il 
décèle  un  plan  dont  l'exécution  persistante  fait  assez  voir  le 
but  :  déterminer  des  courans  d'opinion  favorables  au  Japon,  jeter 
le  discrédit  sur  la  Huisie  et  sur  ses  financesi  foire  croire  k  la 


190  REVUE.  DES  DEUX  MONDES. 

force  des  armées  nippones  et  leur  préparer  ainsi  des  succès  réels^ 
Ces  brillantes  nouvelles,  que  les  journaux  nous  apportent, 
n'étaient  pas  destinées  à  séduire  le  public  français,  dont  les  pré- 
férences sont  connues  et  que  Ton  n'espère  pas  égarer,  mais  à. 
entretenir  et  à  stimuler  l'enthousiasme  des  Anglais  et  des  Améri- 
cains, et  peut-être,  grâce  à  la  pression  de  la  volonté  populaire,  k 
entraîner  les  gouvernemens  à  une  intervention  diplomatique  ou 
militaire.  Les  mêmes  faits,  appréciés  par  la  presse  des  différens 
pays  ou  des  divers  partis,  subissent  de  tels  maquillages  qu'à  peine 
les  peut-on  reconnaître,  si  bien  que  l'on  pourrait  dire  que  les 
événemens  ne  portent  pas  en  eux-mêmes  tout  leur  caractère  et 
toutes  leurs  conséquences;  ce  sont  les  commentaires  qu'on  en 
fait  qui  leur  donnent  leur  vrai  sens  et  leur  portée  effective. 
Pour  les  uns,  par  exemple,  l'amiral  Togo  a  «  traîtreusement  » 
attaqué  les  vaisseaux  russes  et  toute  la  responsabilité  de  la 
guerre  incombe  aux  Japonais;  pour  les  autres,  c'est  le  tsar  qui, 
tout  en  abusant  son  adversaire  par  une  «  comédie  »  pacifiste,  n'a 
cessé  d'augmenter  ses  armemens  et  rendu  ainsi  la  guerre  inévi- 
table. De  même,  à  chaque  engagement,  les  journaux  décident,  à 
leur  gré,  du  succès  de  chaque  parti.  Et  c'est  ainsi  qu'en  notre 
temps  d'information  fié\Teuse,  de  reportage  et  d'indiscrétion, 
jamais  le  public  n'a  été  plus  trompé,  plus  mystifié,  et  plus  crédule. 
Si  l'on  s'en  tenait,  pour  juger  les  choses,  aux  apparences 
extérieures  et  à  une  logique  superficielle,  on  serait  tenté  de 
croire  qu'en  Europe,  les  partis  ou  les  hommes  qui  font  profes- 
sion d'être  «  pacifistes  »  auraient,  dès  la  première  nouvelle  de 
la  surprise  de  Port-Arthur,  manifesté  leur  indignation  contre  le 
Japon,  perturbateur  de  la  paix,  et  témoigné  toute  leur  sym- 
pathie à  l'initiateur  du  congrès  de  La  Haye,  au  souverain  qui 
ambitionne  de  porter  dans  l'histoire  le  nom  de  «  Tsar  de  la  paix,  » 
et  qui,  jusqu'au  dernier  moment,  garda  une  foi  si  robuste  en  la 
possibilité  d'éviter  un  conflit,  que  l'ennemi  put  surprendre  ses 
forces  navales  disséminées  et  confiantes.  Mais,  dans  le  domaine 
de  la  politique,  les  raisonnemens  trop  simples  sont  rarement 
exacts  et  la  réalité  échappe  aux  syllogismes;  les  idées  n'appa- 
raissent pas  séparées  les  unes  des  autres  comme  des  formules 
abstraites;  elles  s'incarnent  dans  des  partis,  dans  des  nations  ou 
dans  des  individus  ;  comme  certains  métaux  qui  ont  entre  eux  des 
affinités  et  qui  ne  se  rencontrent  isolés  les  uns  des  autres  que 
dans  le  creuset  du  chimiste,  de  même,  certaines  idées  de  notre 


ul  guerre  russo-japonaise.  191 

temps  se  combinent  plus  volontiers  avec  certaines  autres,  et  si 
l'analyse  peut  les  en  séparer,  ce  n*est  qu'en  leur  ôtant  tout  ce 
qui  fait  leur  réalité  vivante.  Il  n'existe  sans  doute  nulle  part 
im  parti  qui  souhaite  la  guerre  pour  la  guerre  et  qui  n'applau- 
dirait, si  elle  était  possible,  à  la  création  d'un  tribunal  inter- 
national assez  puissant  pour  assurer  dans  tous  les  cas  la  paix 
entre  les  nations  civilisées,  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
la  propagande  «  pacifiste  »  a  été,  surtout  dans  ces  dernières 
années,  l'œuvre  des  partis  socialistes;  que  l'idée  «  pacifiste  »  se 
trouve  presque  toujours  en  combinaison  avec  d'autres  idées 
qui  sont  généralement  le  socialisme  collectiviste  et  révolution- 
naire, Tinternationalisme  et  la  haine  de  toute  religion.  Sans 
doute,  il  n'est  pas  de  l'essence  du  «  socialisme,  »  si  l'on  prend 
le  mot  dans  son  sens  propre,  d'être  internationaliste,  ni  d'être 
anti- religieux;  mais,  pratiquement, dans  les  «  partis  socialistes,  » 
ces  différentes  idées  ne  vont  guère  les  unes  sans  les  autres,  u  Le 
socialisme,  écrivait  récemment  M.  Naquet,  est  intimement  lié  à 
Télargissement  des  patries.  Pour  lui,  nos  patries  actuelles  sont 
trop  étroites  et  elles  éclatent  sous  sa  poussée.  »  Ce  sont  là  d'ail- 
leurs des  faits  assez  connus,  assez  publics  pour  qu'il  ne  soit  pas 
besoin  de  les  démontrer  plus  longuement. 

Si  les  <c  partis  socialistes  »  étaient  en  réalité  ce  qu'ils  vou- 
draient faire  accroire  aux  peuples  qu'ils  sont,  c'est-à-dire  avant 
tout  préoccupés  de  l'amélioration  du  sort  des  classes  ouvrières, 
ou  encore  s'ils  étaient  des  partis  constitués  pour  obtenir  la  coUec- 
tivisation  des  moyens  de  production,  leur  sympathie  aurait  dû 
dans  le  conflit  actuel,  aller  à  la  Russie  ;  tout  au  moins  auraient- 
ils  dû  rester  neutres.  L'empire  des  tsars  est  une  nation  de  pay- 
sans, de- petits  cultivateurs;  la  grande  industrie  y  est  de  création 
récente  et  elle  n'occupe  qu'une  fraction  relativement  peu  impor- 
tante de  la  population;  les  ouvriers,  dans  les  usines  russes,  ne 
sont  ni  plus  exploités,  ni  plus  surmenés  qu'en  Allemagne,  en 
Angleterre  ou  en  France  ;  peut-être  même  la  comparaison  serait- 
elle  souvent  à  l'avantage  de  la  Russie.  En  outre,  la  communauté 
de  village,  le  mtr,  ne  réalise-t-elle  pas  un  type  de  propriété  col- 
lective? Et  enfin,  si  jamais,  depuis  un  siècle,  un  acte  accompli 
par  on  souverain  a  pu  être  à  bon  droit  qualifié  de  «  socialiste,  » 
n'est-ce  pas  l'émancipation  des  serfs  par  l'ukase  d^ Alexandre  II 
suivi  des  mesures  qui  les  ont  peu  à  peu  aidés  à  devenir  tenan- 
ciers libres  et  petits  propriétaires? 


192  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Que  se  passe-t-il,  au  contraire,  au  Japon  ?  Tous  les  voyageurs 
qui  Tout  visité  depuis  qu'il  jouit  des  «  bienfaits  »  de  la  civilisa- 
tion et  qu'il-  s'est  donné  une  organisation  «  scientifique,  »  sont 
d'accord  pour  constater  que  nulle  part  le  régime  du  patronat 
n'est  plus  dur,  le  travail  plus  exténuant  et  moins  rémunéré,  les 
femmes  et  les  enfans  plus  odieusement  exploités.  Le  régime  du 
salariat  y  est  devenu,  dans  toute  la  force  du  terme,  un  esclavage. 
Invoquons  sur  ce  point  le  témoignage  d'un  écrivain  qui  est  loin 
d'être  hostile  au  «  socialisme,  »  M.  G.  Weulersse;  il  a  étudié  de 
près  la  vie  industrielle  et  il  se  réfère,  en  outre,  au  curieux  ou- 
vrage de  M.  Saïto.  «  Peu  de  choses,  au  Japon,  écrit  M.  Weu- 
lersse, frappent  l'étranger  aussi  vivement  que  l'effroyable  gaspil- 
lage du  travail  humain.  La  première  décortiquerie  de  paddy  est 
pour  lui  un  spectacle  :  cet  homme  au  corps  nu  perlé  de  sueur, 
qui,  des  heures  durant,  s'épuise  à  peser  sur  le  grossier  levier 
pour  soulever  le  lourd  pilon;  cette  négligence  parfaite  de  tout 
ce  qui  pourrait  épargner  l'effort,  c'est  une  révélation  déjà  de  l'avi- 
lissement où  est  tombée  la  main-d'œuvre.  Et,  pour  l'avoir  une 
fois  entendue,  jamais  il  n'oubliera  la  triste  chanson  des  tour- 
neurs de  moulin,  qui  font  toute  la  journée  le  tour  de  leur  ma- 
nège étroit,  comme  les  esclaves  antiques  I  Dans  un  séjour  de  dix 
jours  à  Kioto,  je  n'ai  rencontré  que  quatre  chevaux.  Quelques 
bœufs  suffisent  aux  très  gros  charrois  ;  pour  les  transports  un 
peu  moins  lourds  ou  un  peu  plus  pressés,  on  attelle  des  hommes, 

—  le  nombre  qu'il  faut.  Le  tireur  de  kourouma  est  un  privi- 
légié, lui  qui  ne  traîne  jamais  qu'une  ou  deux  personnes  (1)1»    < 

Les  salaires,  bien  qu'ils  aient  augmenté  dans  ces  dernières 
années,  sont  restés  très  bas  ;  parmi  les  mécaniciens,  très  rares  sont 
ceux  qui  gagnent  un  yen  à  1  yen  70  sèn  par  jour  (2)  ;  leur  salaire 
moyen  est  de  1  fr.  50  à  3  francs.  Et  ce  sont  les  ouvriers  les  mieux 
payés!  Les  employeurs  préfèrent  d'ailleurs  les  femmes  et  les  en- 
fans,  plus  économiques.  Des  racoleurs  parcourent  les  provinces, 
embauchant  hommes,  femmes  et  enfans  ;  «  les  paysans  pauvres 
ne  font  guère  difficulté  de  livrer  leurs  filles  aux  agens  recruteurs 
des  grandes  manufacturés,  et  ceux-ci  d'ailleurs  recourent,  pour 
décider  les  enfans  et  les  pères,  à  d'odieuses  tromperies;  »  ou  bien 
encore  ils  les  «  enlèvent  subrepticement.  »  Arrivés  &  l'usine,  ces 

(1)  6.  Weiilersse,  le  Japon  cT aujourd'hui.  (Armand  Colin,  1904,  in-16),  p.  152. 

—  Cf.  Salto  Rashiro,  la  Protection  ouvrière  au  Japon,  Paris,  Larose,  1900. 

(2)  Le  yen  vaut  2  fr.  55  et  le  sèn  0  fr.  0255. 


Là  guerre  russo-japonaise.  193 

malheureux  ne  trouvent  ni  la  vie  facile  et  agréable,  ni  le  travail 
aisé  que  rembaucheur  leur  a  promis.  L'usine  devient,  pour  les 
femmes  surtout,  une  véritable  prison  ;  elles  y  trouvent  une  pen- 
sion et  un  logement,  où  elles  sont  livrées  sans  défense  &  tous  les 
abus  du  triick'Syslem;  mal  nourries,  encore  plus  mal  logées,  elles 
doivent  abandonner  une  partie  de  leur  maigre  salaire  que  retient 
le  patron  qui  est  en  môme  temps  logeur.  «  Les  chambres  sont 
misérables,  écrit  M.  Weulersse,  décrivant  une  de  ces  usines- 
prisons,  les  femmes  y  sont  entassées  par  dix,  deux  par  couche  ; 
leurs  couvertures,  qu'elles  remontent  jusque  sur  la  bouche  pour 
se  garantir  du  vent  qui  pénètre  par  les  carreaux  déchirés,  sont 
crasseuses.  Aucun  secret  :  je  me  souviens  de  la  honte  qui  me  prit 
quand,  avec  Tingénieur  qui  me  servait  de  guide,  j'entrai  bruta- 
lement, en  faisant  glisser  la  cloison,  dans  ces  chambres  ouvertes 
presque  comme  un  chenil  ou  une  étable,  et  dont  je  surprenais  les 
locataires  dans  le  déshabillé  de  leur  toilette.  Enfin,  en  sortant,  je 
remarque  la  porte-barrière,  flanquée  d'une  sorte  de  corps  de 
garde.  C'est  le  poste  d'où  chaque  soir  on  surveille  les  mouve- 
mens  des  pensionnaires.  Car  elles  doivent  toutes  rentrer  avant 
huit  heures  du  soir,  et  le  travail  finit  à  six  :  la  pension  est  une 
caserne  I  » 

Contre  une  pareille  exploitation,  les  pauvres  mousmés  n'ont 
aucun  moyen  de  résistance  :  c<  la  police  n'hésite  pas  à  les  ramasser 
et,  si  eUes  n'ont  pas  achevé  le  temps  fixé  par  le  contrat  qu'on  leur  a 
extorqué,  elle  les  ramène  &  l'usine  comme  elle  ramène  à  la  mai- 
son de  débauche  leurs  sœurs  du  Yochivara  (1).  »  On  exige  des 
ouvriers  jusqu'à  onze  et  douze  heures  de  travail  par  jour  sans 
autre  repos  que  deux  jours  par  mois,  et  seulement  du  matin 
au  soir.  «  Dans  toute  l'année,  cinq  jours  &  peine  de  congé,  au 
premier  de  l'an,  dont  on  a  besoin  pour  réparer  la  machinerie. 
Les  nouvelles  lois  protectrices  limitent  la  durée  du  travail  des 
femmes  &  douze  heures  I  »  Comme  les  ouvriers,  elles  travaillent 
indifféremment  de  jour  et  de  nuit,  et  cependant  leurs  salaires 
sont  dérisoires.  Les  plus  habiles  tisseuses  d'Osaka  n'arrivent  à 
gagner  que  de  35  à  40  sèn  ;  et  la  moyenne  ne  gagne  que  18.  Les 
étonnantes  coUeuses.d'étiquettes  des  allumetteries  arrivent  tout 
juste  à  gagner  13  sèn  dans  leur  journée.  Dans  les  filatures  de 
coton,  les  femmes  adultes  gagnent  de  26  &  80  sèn  ;  les  hommes 

(1)  Quartier  des  prostituées  à  Tokio;  celles-d,  comme  les  ouvrières,  sont  la 
plupart  du  temps  Tendues  par  leurs  parens. 

TOMi  UL  —  1904.  13 


194 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


gagnent  juste  le  double.  En  moyenne,  à  travail  similaire  et  sen* 
ëiblement  égal,  les  ouvrières  sont  payées  un  tiers  ou  moitié 
moins  que  les  ouvriers  »  Encore,  comme  pour  ceux-ci,  les 
amendes  viennent-elles  souvent  retrancher  une  bonne  part  du 
&ain. 

Quant  aux  enfans,on  les  emploie  plus  volontiers  encore  parce 
qu'ils  sont  plus  économiques  ;  dans  les  filatures,  même  lorsqu'ils 
font  le  travail  d'un  ouvrier,  on  ne  les  paye  que  8  à  10  sèn 
par  jour.  Malgré  la  loi  de  1902  qui  interdit  de  faire  commencer 
r«  apprentissage  »  avant  onze  ans,  on  prend  souvent  les  enfans 
à  sept  ans.  «  On  les  loge,  on  les  nourrit,  Dieu  sait  conmie  !  On 
leur  fait  donner  tout  le  travail  qu'ils  peuvent  ;  et,  pour  tout  sa- 
laire, alors  même  qu'ils  sont  devenus  des  hommes,  on  les  gra- 
tifie de  3  yen  par  mois,  6  sous  par  jour  !  » 

Voilà,  semble-t-il,  quelques-unes  des  raisons  qui  devraient 
éloigner  de  cet  enfer  des  travailleurs  les  sympathies  actives  des 
«  partis  socialistes  »  européens.  Si  de  pareilles  choses  se  pas- 
saient en  Russie,  si  Ton  y  attelait  les  hommes,  si  l'on  y  tolérait 
un  pareil  gaspillage  du  travail  humain,  si  la  traite  des  ouvriers, 
des  femmes  et  des  enfans  s'y  pratiquait  aussi  ouvertement,  quels 
articles  virulens  ne  lirions-nous  pas  sur  la  «  barbarie  »  de  l'em- 
pire moscovite  I  Mais  non,  c'est  le  Japon  qui  «  tient  le  fiambeau 
de  la  civilisation  moderne  ;  »  c  est  lui  qui  est  «  occidental,  »  lui 
seul  qui  sïnspire  des  principes  d'humanité  et  de  justice  (1)! 

Enfin,  si  les  «  socialistes  »  d'Europe  se  désintéressent  du  sort 
des  travailleurs  japonais,  ne  pourrait-il  pas  arriver  que  le  triom- 
phe des  Japonais  sur  les  Russes  eût  des  conséquences  dange- 
reuses pour  les  ouvriers  européens  eux-mêmes  ? 

La  concurrence  du  travail  jaune,  pour  n'être  pas  le  péril  im- 


(1)  Le  prince  Rropotkine  est  un  des  rares  révolutionnaires  qui  ne  partagent  pas  ces 
illusions.  11  a  elposé  son  opinion  dans  une  lettre  au  Soir  (de  Bruxelles,  26  février). 
m  Est-il  désirable  de  voir  un  État  aussi  belliqueux  et  si  plein  de  rêves  impérialistes 
que  lo  Japon  s'établir  en  Mandchourie?  Je  ne  le  crois  pas...  Le  Japon  lui-même 
y  perdrait  bientôt  ce  que  sa  civiUsation  a  eu  d'attrayant.  Fruit  de  siècles  de  paix, 
celle-ci  va  vite  disparaître  sous  l'uniforme  européen,  aux  sons  d'une  méchante 
traduction  du  God  save  tlie  King  !...  N*ayant  aucune  sympathie  pour  les  rêves  de 
conquête  des  faiseurs  d'argent  russes,  je  n'en  ai  pas  non  plus  la  moindre  dose 
pour  les  rêves  de  conquête  des  capitalistes  et  des  féodaux  du  Japon  modernisé. 
Car  ce  n'est  pas  pour  déverser  le  trop-plein  de  leur  population  que  les  classes  di- 
rigeantes du  Japon  rêvent  de  conquérir  la  Corée,  la  Mandchourie  et...  Pékin  c'est 
pour  écouler  des  marchandises  produites  au  moyen  d'une  exploitation  odieuse  des 
femmes  et  des  enfans,  au  sein  d'une  population  agricole  appauvrie  ;  c'est  pour  gou- 
verner et  s'enrichir  à  l'européenne  l  » 


LA  GUERRE  HUSSO-JAPON AISE.  195 

minent  que  l'on  ^  parfois  dépeint,  est  loin  d*ètre  cependant  un 
péril  imaginaire.  L'industrie  japonaise,  depuis  quelques  années, 
ii'cst  plus  en  progrès  et  sa  production  a  presque  cessé  de  s'ac- 
croître, car,  si  la  main-d'œuvre  est  à  bon  marché,  elle  reste  de 
très  médiocre  qualité  et  de  faible  rendement  ;  en  sorte  que  le 
travail  nippon  ne  semble  pas  sur  le  point  de  devenir  une  cause 
d'avilissement  des  salaires  dans  l'Europe  occidentale  :  mais  en 
serait-il  de  môme  si  le  Japon,  victorieux  des  Russes  et  mattre  du 
Céleste-Empire,  organisait  le  travail  chinois  et  acclimatait  en 
Chine  la  civilisation  industrielle  et  le  régime  du  salariat?  C'est 
alors,  sans  doute,  que  les  marchés  d'Extrême-Orient  se  ferme- 
raient à  la  production  européenne  et  que  l'exportation  des  pays 
jamies  envahirait  toutes  les  contrées  dont  la  clientèle  fait  actuel- 
lement vivre  les  manufactures  de  l'Occident  ;  il  serait  surpre-* 
nant  qu'il  n'en  résultât  pas  un  abaissement  des  salaires  qui  ne 
trouverait  de  remède  que  danô  les  barrières  d'un  régime  ultra- 
protectionniste. Ce  péril  est  si  peu  imaginaire  que,  depuis  long- 
temps déjà,  les  États-Unis  et  l'Australie  ont  pris  des  mesures 
sévères  pour  défendre  la  main-d'œuvre  blanche  contre  la  concur- 
rence du  travail  jaune  ;  tout  récemment  les  travailleurs  euro- 
péens de  la  Colonie  du  Cap  n'ont-ils  pas,  eux  aussi,  protesté 
énergiquement  contre  l'introduction  des  coolies  chinois  dans' 
les  mines  du  Rand  ?  La  victoire  du  Japon  sur  la  Russie  serait 
le  point  de  départ  d'une  ère  nouvelle  où  la  race  jaune,  sous' 
l'impulsion  des  Nippons,  adopterait  tous  les  procédés  et  les 
outils  de  notre  civilisation  ;  il  en  résulterait  pour  l'Europe  clés 
perturbations  économiques  qui  retarderaient  singulièrement  la 
solution  des  grandes  questions  sociales. 

Les  hommes  qui,  dans  les  divers  pays,  conduisent  ou  inspi- 
rent les  «  partis  socialistes  »  n'ignorent  pas  ces  périls  ;  mais  leurs 
préoccupations  dominantes  ne  sont  pas  celles  qui  intéressent  les 
travailleurs.  La  crise  actuelle  révèle  leurs  véritables  tendances  : 
avant  d'être  des  «  partis  ouvriers,  »  ils  sont  des  partis  philoso- 
phiques, ou  pour  mieux  dire  religieux.  C'est  un  credo  qu'ils 
cherchent  à  substituer  à  un  autre  credo;  c'est  un  ensemble  de 
doctrines  en  dehors  desquelles  .il  ne  saurait  y  avoir  ni  Vérité, 
ni  Justice,  qu'ils  prétendent  imposer  au  monde  :  les  questions 
sociales  et  ouvrières  ne  sont  qu'une  partie  accessoire  de  leur 
programme;  l'amélioration  du  sort  des  masses  populaires  ne 
doit  être,  à  leurs  yeux,  qu'une  conséguence  .de  Ja  reconstnujtion 


196 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


complète  de  la  société  sur  les  ruines  des  anciennes  religions,  des 
vieilles  patries  et  des  institutions  mortes.  Dans  cette  œuvre  de 
rapide  et  totale  transformation ,  dans  cette  gigantesque  entreprise 
de  palingénésie  sociale,  l'empire  nippon  leur  apparaît  comme 
un  précurseur  et  comme  un  allié.  PTa-t-il  pas  donné,  depuis 
1868,  l'exemple  d'une  société  qui,  par  un  acte  de  la  volonté  de 
son  gouvernement,  s'inspirant  des  principes  supérieurs  de  la 
civilisation  occidentale,  s'est,  en  quelques  années,  métamor- 
phosée en  un  État  moderne  ayant  un  parlement,  une  presse,  un 
ministère  responsable,  tout  l'attirail  compliqué  de  ce  qu'on 
nomme  «  la  liberté  politique  »  et  doté  aussi  d'une  industrie,  de 
machines  perfectionnées,  de  canons  et  de  cuirassés  du  meilleur 
modèle  ?  Mais  surtout,  les  Nippons  n'ont-ils  pas,  au  regard  des 
a  socialistes,  »  l'avantage  de  n'être  pas  chrétiens,  d'être  presque 
complètement  détachés  de  toute  croyance  religieuse,  de  n  avoir 
pas  à  lutter  contre  les  préjugés  ataviques  des  vieilles  religions, 
et  de  pouvoir  construire  de  toutes  pièces  une  société  nouvelle 
d'après  les  principes  de  la  «  civilisation  moderne  »  et  les  «  lois 
de  la  science  ?  »  Dans  la  lutte  qui  met  aux  prises  Russes  et 
Japonais,  leur  ardente  sympathie  va  tout  droit  au  Japon  conmie 
au  représentant  de  la  civilisation;  son  triomphe,  dont  ils  ne 
doutent  pas,  sera  le  triomphe  de  la  raison  éclairée  par  la  science 
contre  l'obscurantisme,  le  triomphe  de  la  civilisation  moderne 
contre  le  moyen  âge,  de  la  liberté  des  peuples  contre  l'absolu- 
tisme des  rois,  de  la  Révolution  contre  la  réaction.  Dans  l'espé- 
rance des  dirigeans  du  socialisme,  le  Japon  est  le  bélier  formi- 
dable qui  porte  les  premiers  coups  et  commence  d'ébranler  la 
forteresse  où  tous  les  préjugés  qui  enchaînaient  l'humanité  et 
paralysaient  son  essor,  résistent  désespérément  à  l'assaut  des 
idées  nouvelles.  Comme  le  poignard  de  Louvel  était  «  une  idée 
libérale,  »  les  torpilles  et  les  obus  de  l'amiral  Togo  sont  des 
idées  révolutionnaires. 

Que  les  théoriciens  de  la  Révolution  et  les  philosophes  du 
socialisme  se  fassent  de  la  Russie  et  du  Japon  une  image  inexacte 
et  que  la  réalité  ne  corresponde  guère  à  leurs  conceptions,  peu 
importe  au  point  de  vue  qui  nous  occupe;  que  la  Russie  et  le 
Japon,  qui  se  battent  pour  des  intérêts  très  précis  et  des  ambi- 
tions très  définies,  n'aient  même  pas  conscience  du  rôle  qu'on 
leur  attribue  et  des  batailles  d'idées  dont  ils  sont  les  champions 
involontaires,  peu  importe  encore,  car  les  illusions  sont  souvent 


LA   GUEBRE  RUSSO-JAPONAISE.  197 

des  réalités  vivantes,  et  c'est  souvent  pour  des  illusions  que  les 
hommes  se  battent  etx}u'ils  meurent.  La  Russie  n'est  assurément 
pas  la  puissance  barbare  que  les  journaux  révolutionnaires  et 
internationalistes  nous  dépeignent,  pas  plus  que  le  Japon  n'est  le 
pays  civilisé  et  scientifiquement  organisé  que  l'on  se  figure  ;  mais, 
en  faisant  de  l'empire  des  tsars  le  champion  de  la  résistance  à 
la  Révolution,  les  socialistes  restent  fidèles  à  la  vision  générale 
qui  fut  celle  de  Michelet  et  qui  fait  de  l'histoire  du  monde  celle 
de  la  lutte  de  deux  principes  éternellement  antagonistes,  la 
Liberté  et  la  Fatalité,  la  lumière  et  les  ténèbres,  qui  s'incarnent 
l'on  dans  la  Révolution,  l'autre  dans  l'Église  :  c'est  cette  vision 
dont  bénéficie  aujourd'hui  le  Japon  et  qui  rend  les  partis  inter- 
nationalistes et  socialistes  solidaires  de  ses  succès  comme  de  ses 
revers.  «  Depuis  longtemps,  écrivait  déjà  en  1849  un  diplomate 
russe,  il  n'y  a  plus  en  Europe  que  deux  puissances  réelles  :  la 
Révolution  et  la  Russie  (1).  »  Le  problème  de  l'avenir  de  l'Europe 
se  pose  encore  à  peu  près  dans  les  mêmes  termes  aux  yeux  des 
révolutionnaires  d'aujourd'hui.  Ils  n'ont  d'ailleurs  jamais  pénétré 
l'âme  profonde  du  peuple  russe,  ils  ne  connaissent  de  Timmense 
empire  que  cette  infime  minorité  révolutionnaire  et  cosmopolite 
qui  rêve  de  superposer  à  la  Russie  russe  une  Russie  européenne 
avec  le  régime,  les  idées  et  les  mœurs  des  pays  occidentaux.  Du 
Japon,  ils  ne  voient  que  la  façade  modernisée  et  les  apparences 
révolutionnaii*es.  Dès  lors,  entre  les  deux  adversaires  dont  ils 
choisissent  l'un  pour  en  faire  le  défenseur  et  le  héraut  de  leurs 
propres  idées,  leur  sympathie  n'hésite  pas  :  ils  sont  pour  le 
Japon. 

Dans  leur  campagne  contre  le  tsarisme,  les  «  partis  socia- 
listes »  ont  trouvé  un  précieux  allié.  Le  régime  d'exception  au- 
quel sont  soumis  les  Juifs  de  Russie,  les  expulsions  en  masse 
dont  certains  d'entre  eux  ont  été  victimes  il  y  a  quelques  années, 
les  troubles  récens  de  Kichinev  et  leur  retentissement  dans  le 
monde  entier,  ont  ligué  leurs  coreligionnaires  de  tous  les  pays 
contre  la  puissance  moscovite;  c'est  contre  elle  aujourd'hui 
qu'ib  tournent  leurs  efforts  dans  une  lutte  qui  ne  prendra  fin 
que  le  jour  où  les  Juifs  russes  jouiront,  dans  tout  FEmpire, 

(i)  Mémoire  politique,  par  P.  de  B.  (Paul  de  Bpurgoing).  Paris»  Tmp.  Gerdès. 
Politiqae  et  moyens  d'action  de  la  Russie  impartialement  appréciés.  Mémoire  pré- 
sesté  à  l'empereur  Nicolas,  depuis  la  Révolution  de  révrier,par  un  Russe,  employé 
sopéfieur  des  Affaires  étrangères. 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

du  droit  commun  à  tous  les  régnicoles.  Cette  force  que  repré- 
sente le  «  sémitisme  »  s'est,  en  ces  dernières  années,  par  suite 
de  diverses  circonstances  de  la  vie  politique,  presque  toujours 
trouvée  en  combinaison  avec  le  socialisme  internationaliste.  La 
Russie  est,  aujourd'hui,  l'ennemi  contre  lequel,  dans  l'univers 
«ntier,  elle  organise  la  lutte  et  dirige  ses  coups.  Nous  ne  par- 
lons pas,  bimi  entendu,  des  Israélites  en  tant  qu'individus,  — 
benuGOup,  notamment  en  France,  font  des  vœux  pour  la  cause 
de  la  Russie,  —  mais  seulement  en  tant  qu'ils  représentent  des 
intérêts  de  race  soutenus  par  une  formidable  puissance  finan- 
cière internationale.  Si  l'on  réfléchit  à  tout  ce  que  représente 
ftuJQurdfhui  de  puissance  effective  la  force  de  l'argent,  qui  dis- 
pose de  la  presse  et,  par  elle,  de  l'opinion,  et  qui  fournit  des 
armes  aux  partis  révolutionnaires  internationaux  dans  leur  croi- 
sade contre  la  Russie  des  tsars,  l'on  ne  doutera  pas  qu'il  n'y  ait 
ià,  pour  l'empire  moscovite,  un  danger  d'autant  plus  redoutable 
que,  victorieux  ou  vaincu,  il  peut  le  rencontrer  devant  lui,  dis- 
simulé sous  divers  déguisemens  diplomatiques,  lors  du  règle- 
joient  de  compte  général  qui  mettra  fin  à  la  guerre  actuelle.  Contre 
cette  coalition  de  toutes  les  forces  internationales  et  révolution- 
naires, ce  ne  sera  pas  trop,  pour  la  Russie,  du  prestige  de  grands 
suecès  militaires  et  de  toutes  les  ressources  de  sa  diplomatie  et 
de  ses  alliances. 

II 

Nous  avons  montré  comment  «  l'Église  de  la  Révolution  (1),  » 
sans  hésiter,  dès  les  premières  heures  de  la  guerre,  s'est,  par 
Torgane  de  ses  journaux  et  de  ses  pontifes,  rangée  sous  les  dra- 
peaux des  Nippons;  elle  ne  s'est  pas  contentée  d'exprimer  des 
^  CEUX  platoniques  pour  le  succès  de  leurs  armes,  mais  elle  leur  a 
apporté  un  utile  concours  en  travaillant  à  ameuter  la  presse  et 
Topinion  contre  le  «  tsar  knouteur  »  et  en  poussant  les  gouver- 
nemens  à  favoriser  le  Japon,  soit  par  une  neutralité  bienveil- 
lante, soit  môme  par  une  aide  effective.  Pour  faire  contrepoids  à 
cette  coalition  de  forces  internationales  nettement  hostiles  à  la 
Russie,  aucune  puissance  équivalente  ne  se  dresse  au-dessus  des 

(1)  L'expression  est  de  Michelet:  h  Elle  (la  Révolution)  n'adopta  aucune  Église... 
Pourquoi?  Cest  qu'elle  était  une  Église  elle-môme.  »  Histoire  de  la  Révolution  fran- 
çaiac.  If^twae  de  1868, 1,  p.  11. 


LA   GUERRE  RUSSO- JAPONAISE.  199 

égoîsmes  nationaux  et  de  Témiettement  des  partis.  L'Église 
catholique,  dans  ce  conflit  qui  n'intéresse  aucune  puissance 
catholique,  n'avait  pas  à  prendre  parti  et  ne  s'est  pas  prononcée. 
On  aurait  pu  croire,  au  premier  abord,  qu'à  part  certaines  excej^- 
tions  intéressées,  la  sympathie  des  nations  européennes  irait 
naturellement  à  l'Européen  contre  l'Asiatique,  au  blanc  contre 
le  jaune,  au  chrétien  contre  le  non-chrétien  ;  il  n'en  â  pas  été 
ainsi.  Dans  les  divers  grands  États  du  monde  civilisé,  Tanarchit) 
des  consciences,  les  conflits  économiques  et  les  rivalités  histo- 
riques, ont  créé,  en  présence  de  la  guerre  russo-japonaise,  une 
variété  d'attitudes  et  de  sentimens  dont  la  diversité  môme  fait  l'in- 
térêt parce  qu'elle  est  révélatrice  des  conceptions  politiques  et  so- 
ciales, des  tendances,  des  souvenirs  et  des  aspirations  des  peuples. 

Le  tsar  Alexandre  III,  s'adressant  un  jour  au  prince  Nicolas 
de  Monténégro,  l'appelait  «  le  seul  ami  de  la  Russie.  »  De  fait,, 
comme  tous  les  puissans,  la  Russie  a  beaucoup  de  flatteurs,, 
mais  peu  d'amis  sincères  ;  avant  que  les  manifestations  sponta- 
nées des  deux  peuples  aient  créé,  entre  les  Français  et  les 
Russes,  des  liens  capables  de  survivre  même  au  traité  qui  con 
State  et  ratifie  l'alliance  des  deux  nations,  la  Russie  ne  pouvait 
guère  compter  que  sur  des  amitiés  slaves.  Tard  venue  dans 
rhistoire  de  l'Europe,  elle  n  y  a  pris  sa  place  qu'en  refoulant 
d'un  côté  le  germanisme  et  de  l'autre  l'islamisme;  dans  cette 
doublé  lutte,  elle  a  amassé  contre  elle  des  rancunes  historiques 
que  l'amitié  des  princes  ne  suffit  pas  à  détruire,  mais  elle  s'est 
acquis,  en  libérant  les  Slaves  des  Balkans,  des  titres  à  une  gra- 
titude qui  lui  assurerait  certains  dévouemens  si  la  reconnais- 
sance, en  politique,  était  aussi  tenace  que  la  haine. 

Le  conflit  actuel  n'a  pas  été  l'occasion  d'une  manifestation 
unanime  de  tous  les  Slaves  ;  le  sentiment  de  la  fraternité  de  race 
s'est  manifesté  surtout  chez  ceux  des  membres  de  la  grande 
famille  qui  sont  encore  opprimés  par  des  peuples  ennemis  ou 
isolés  au  milieu  de  populations  germaniques.  Âvant-garde  du 
slavisme  vers  l'Occident,  les  Tchèques  de  Bohême  et  de  Moravie, 
en  butte  à  l'hostilité  constante  et  implacable  des  Allemands, 
ont,  dès  Tes  premiers  jours  de  la  guerre,  biniyamment  témoigné 
de  leurs  ardentes  sympathies  pour  les  Russes.  A  Prague,  pour 
implorer  les  bénédictions  du  ciel  sur  les  armes  russes,  une  grande 
cérémonie  a  été  célébrée  à  l'église  orthodoxe,  en  présence  du 
Conseil  municipal  et  d'une  foule  immense  débordant  jusque  sur 


200,  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  grande  place  de  THôtel-de-Ville  ;  à  cette  imposante  manifes- 
tation tchèque  répondit,  comme  c'est  la  coutume,  une  violente 
contre-manifestation  germanique  :  les  étudians  Allemands,  unis 
aux  socialistes,  sifflèrent  les  cris  et  les  chants  des  Tchèques  ; 
plusieurs  jours  durant,  les  troubles  continuèrent,  les  AUeinands, 
protégés  par  la  police  et  la  troupe,  acclamant  la  Grande  Alle- 
magne, les  Tchèques  huant  les  emblèmes  allemands  et  acclamant 
la  Russie.  L'agitation  de  la  Bohème  eut  son  contre-coup  dans 
d'autres  villes  de  l'Empire,  à  Linz,  à  Vienne  notamment,  où  les 
Allemands  manifestèrent  brutalement  leur  antipathie  pour  la 
«  race  inférieure.  » 

Les  Slaves  du  Sud^  Croates,  Slovènes,  Bosniaques,  et  ceux 
des  Balkans,  se  sont  souvenus  de  leur  parenté  ethnique  et  ont, 
en  général,  fait  montre  de  sentimens  a  russophiles  ;  »  les  jour- 
naux nous  ont  appris  que  le  tsar,  sans  doute  dans  le  dessein 
d'affirmer  la  solidarité  slave,  avait  accepté  500  volontaires  bul- 
gares et  500  Serbes.  Cependant  il  est  curieux  de  noter  certaines 
dissidences  :  les  partis  extrêmes,  ceux  qui  espèrent  obtenir  par 
une  agitation  révolutionnaire  et  de  sanglantes  insurrections 
i'indépendance  de  la  Macédoine  et  la  libération  définitive  de 
tous  les  peuples  balkaniques,  ont  vu  sans  regret  les  Japonais 
opérer  sur  les  derrières  de  la  Russie  d'Europe  une  puissante 
diversion  qui  éloignera  ses  forces  du  Danube  et  Tempèchera  de 
peser  de  toute  son  influence  pour  comprimer  les  ambitions  im- 
patientes et  retarder  l'échéance  du  suprême  conflit.  Que  les 
armées  du  tsar  soient  vaincues  et  sa  puissance  affaiblie,  c'est 
peut-être  même  le  vœu  que  forment,  sans  presque  oser  se 
l'avouer  à  eux-mêmes,  ceux  des  Slaves  du  Danube  qui  redoutent 
déjà,  pour  l'avenir  de  leurs  nationalités,  une  protection  trop 
puissante.  Le  Balkan  farà  da  se,  c'est  une  devise  que  certains 
partis,  dans  la  péninsule,  adopteraient  volontiers,  sans  d'ailleurs 
être  plus  assurés  que  les  Italiens  d'autrefois  de  la  pouvoir  réa- 
liser. 

Séparés  des  autres  membres  de  la  famille  slave  par  des  tra- 
ditions religieuses  et  nationales  et  des  souvenirs  sanglans,  les 
Polonais  auraient,  naguère  encore,  cherché  unanimement  tous 
les  moyens  de  prouver  leurs  rancunes  vivaces  contre  la  Russie  ; 
mais  les  persécutions  dont  ils  ont  été  l'objet  en  Posnanie,  les 
incidens  de  Wreschen  et  de  Gnesen  leur  ont  montré  dans  l'Alle- 
mand un  ennemi  plus  dangereux  pour  la  persistance  du  sentiment 


"W^- 


LA  GUERRE  RUSSO-JAPONAISE.  201 

national  que  le  Russe,  dont  la  domination,  si  abhorrée  qu'elle  ait 
été,  est  du  moins  celle  d'un  peuple  slave.  La  crise  actuelle  les  a 
trouvés  hésitans  et  divisés  :  les  uns,  nombreux  surtout,  parmi 
ceux  qui  ont  quitté  le  vieux  sol  national,  ont  cru  reconnaître 
dans  le  Japon  le  vengeur  toujours  espéré;  les  autres,  n'osant 
attendre  de  l'avenir  une  résurrection  de  l'indépendance  natio^ 
nale,  estiment  que  les  Polonais  peuvent  se  faire  une  place  comme 
membres  loyaux  du  grand  empire  russe  et  comme  l'un  des  élé* 
mens  slaves  de  la  monarchie  austro-hongroise,  tandis  qu'ils 
devront  toujours  soutenir  la  lutte  séculaire  contre  le  germa- 
nisme envahissant.  Ceux-là  ont  saisi  l'occasion  de  la  guerre  pour 
témoigner  au  tsar  qu'ils  ne  sont  pas  des  ennemis  quand  même 
et  qu'ils  n'ont  pas  entièrement  abjuré  tout  sentiment  de  fra- 
ternité slave.  » 

En  Hongrie,  à  mesure  que  disparaissent  les  hommes  de  la 
génération  que  Paskevitch  a  rejetée,  sanglante  et  meurtrie,  aux 
pieds  du  Habsbourg,  la  violence  du  sentiment  anti-russe  va  s'at- 
ténnant;  la  guerre  vient  de  prouver  qu*il  est  encore  assez  fort 
pour  provoquer,  dans  le  public  et  dans  la  presse,  des  manifesta- 
tions hostiles  à  la  Russie  et  des  vœux  pour  la  victoire  du  Japon  ; 
un  groupe  d'étudians  a  même  invoqué,  afin  de  stimuler  le  zèle 
des  Magyars  pour  la  cause  nippone,  une  parenté  de  race,  des  affi- 
nités touraniennes  ! 

Une  longue  histoire,  où  l'unité  nationale  a  été  forgée  de 
toutes  pièces  par  la  puissance  de  la  dynastie  et  la  force  du  pou- 
voir central,  a  rendu  l'Allemand  docile  aux  lois  et  naturellement 
déférent  à  tout  ce  qui  émane  de  l'État;  nulle  part,  l'opinion 
publique  n'est  moins  frondeuse  et  ne  se  règle  plus  fidèlement  sur 
l'attitude  officielle.  Aussi  est-il  souvent  malaisé  de  discerner 
les  tendances  réelles  et  les  préférences  secrètes  du  peuple  ;  dans 
le  conflit  actuel,  cette  difficulté  est  encore  accrue  du  fait  qu'entre 
le  Russe  et  le  Japonais,  les  sympathies  de  l'Allemand  ont  réelle- 
ment hésité  à  se  déclarer.  Un  instinct  de  race,  né  du  souvenir  de 
longs  siècles  de  luttes,  fait  du  Russe,  champion  du  slavisme, 
l'adversaire  naturel  de  l'Allemand  et  du  germanisme.  Admira- 
teurs intéressés  et  parfois  exclusifs  de  la  deutsche  CuUur 
qu'ils  regardent  comme  la  civilisation  idéale,  les  Allemands  ne 
pardonnent  pas  aux  Russes  d'en  méconnaître  les  bienfaits,  de 
l'avoir  chassée  des  provinces  baltiques  et  de  la  combattre  en 
Finlande  ;  la  résistance  des  Polonais»  de  Posnanie  à  la  ^^iHure 


202  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  «  race  supérieure  »  leur  parait  encore  un  méfait  du  sla- 
Tîsme  ;  tout  bon  Allemand  a  cru  voir  en  rêve  ce  terrifiant  avenir  : 
la  tt  civilisation  germanique  »  écrasée  sous  la  lourde  botte  du 
Cosaque.  L'expansion  russe  esf  pour  l'Allemand  un  péril 
national  ;  elle  lui  apparaît  plus  menaçante  encore  depuis  qu'il 
sait  les  ambitions  de  l'Orient  moscovite  unies  par  un  traité  d'al- 
liance aux  revendications  de  TOccident  françaia.  Les  orateurs  et 
les  journaux  de  la  Social-Démocratie  ont  pris  à  tâche  de  rajeunir 
et  de  formuler  ces  défiances  instinctives  ;  depuis  longtemps,  la 
Russie  autocratique  est  l'épou vantail  du  socialisme  allemand  ; 
en  1891,  Bebel,  au  Congrès  d'Erfurt,  s'écriait:  «  Si  la  Russie, 
Vennemie  de  toute  civilisation  humaine,  attaque  l'Allemagne  pour 
la  dépecer  et  l'anéantir,  nous  sommes  autant  et  plus  intéressés 
qnB  ceux  qui  gouvernent  l'Allemagne  et  nous  résisterons  à 
Tiigresseur.  »  Dès  le  début  de  la  guerre  actuelle,  les  chefs  du 
parti  et  leur  organe  ordinaire,  le  Vorwarts,  se  sont  prononcés 
nettement  pour  le  Japon  ;  Kautsky,  dans  un  violent  article  de  la 
Neue  Zeity  a  expliqué  que  la  démocratie  allemande  déteste  dans 
le  tsarisme  le  rempart  de  tous  les  gouvernemens  réactionnaires, 
et  souhaite  de  tout  son  cœur  le  triomphe  des  Japonais.  D'une 
victoire  ae  la  Russie,  les  socialistes  allemands  redoutent  à  la  fois 
un  redoublement  de  conservatisme  et  d'autoritarisme  dans  le 
gouvernement  intérieur  de  leur  pays  et  le  prétexte  d'un  nouvel 
accroissement  des  armemens  et  du  militarisme.  Ainsi  les  plus 
vieux  instincts  du  peuple  et  les  aspirations  les  plus  nouvelles  de 
cette  «  Social-Démocratie  »  qui  groupe  non  seulement  les  «  socia- 
listes »  orthodoxes,  mais  tous  les  mécontens  et  tous  ceux  qui 
travaillent  à  donner  à  l'Empire  un  gouvernement  plus  libéral  ^et 
à  élargir  larmure  qui  comprime  la  vie  populaire,  ont  conspiré 
pour  faire  naître  et  propager  des  sentimens  de  sympathie  pour 
[audacieux  Japon  qui  ose  s'attaquer  au  colosse  slave  et  dont  les 
petits  soldats,  dressés  et  équipés  à  l'allemande,  besognent  si 
hardiment  contre  l'ours  moscovite. 

Mais,  en  même  temps  qu'elle  est  idéaliste  ou  même  révolu- 
lîunnaire,  l'AUemagno  moderne,  commerçante  et  industrielle,  se 
]>rooccupc  du  chilTre  de  ses  exportations  et  de  l'expansion  de  ses  • 
nationaux.  Ses  affiiires,  en  Extrême-Orient,  se  sont,  en  ces  der- 
niùres  années,  accrues  si  rapidement  qu'elle  a  en  partie  supplanté 
la  Grande-Bretagne  et  qu'elle  tient  tête  aux  Ét^ts-Unis.  Du  con- 
ili|  actuel,  elle  a'cisl  donc  pus  seulement  spectatrice  ;  ses  intérêts 


LA    GUERRE  RUSSO-JAPONAÎSE.  203 

y  sont  engagés  et  elle  redoute  dans  le  Japon  le  concurrent  le 

plus  dangereux  pour  le  développement  de  son  négoce.  6'est  ce 

que  les  journaux  conservateurs  de  l'Empire,  et  particulièrement 

ceux  des  centres  industriels  etcommerçans,  s'évertuent  à  expliquer 

an  public,  qui  d'ailleurs  n'a  pas   oublié  comment  l'empereur 

Guillaume  II  lui-même  a  naguère  dénoncé  le  «  péril  jaune.  » 

Les  Hamburger  Nachrichteriy  en  particulier,  ont  pris  une  attitude 

nettement  anti-japonaise  ;  naguère  ils  s'étonnaient  ironiquement 

que  la  presse  social-démocrate  ne  prît  pas,  contre  les  Nippons 

oppresseurs,  le  parti  de  la  Corée  foulée  et  conquise  et  témoignât 

son  admiration  sympathique  au  Japon,  fidèle  à  son  empereur 

jusqu'à  l'adoration,  passionné  pour  la  gloire  des  armes,  nationa^ 

liste  et  militariste.  Les  préférences  du  grand  journal  hambour- 

geois  ne  sont  d'ailleurs  nullement  sentimentales  ;  il  lui  semble 

que  la  guerre,  quelle  qu'en  soit  l'issue,  ne  peut  être  que  nuisible 

au  commerce  allemand  ;  le  triomphe  de  la  Russie  serait  suivi  de 

l'établissement  d'une  hégémonie  russe  sur  toute  la  Chine  du 

Nord  et  peut-être  de  l'exclusion  des  marchandises  allemandes  ; 

mais  si,  d'autre  part,  le  Japon  remportait  la  victoire,  le  «  péril 

Jaune  »  ne  serait  plus  un  simple  fantôme,  mais  une  réalité  et  la 

concurrence  japonaise  deviendrait  désastreuse  pour  l'exportation 

allemande.  Entre  deux  maux,  la  feuille  allemande  choisissant  le 

moindre,  se  prononce  pour  la  Russie,  et,  en  cela,  elle  représente 

assez  bien  l'opinion  moyenne  qu'entre  les  vieilles  antipathies  de 

race  et  la  réalité  pratique  des  intérêts,  l'Allemagne  industrielle  et 

commerçante  a  adoptée. 

Pour  trouver  les  traces  du  vieux  levain  de  défiance  hostile 
contre  le  Slave,  il  faut  pénétrer  jusque  dans  l'intimité  du  senti- 
ment populaire,  car,  à  l'exception  des  feuilles  de  la  «  Social- 
Démocratie,  »  presque  tous  les  journaux  se  conforment  aux  inspi- 
rations officielles.  Le  peuple  allemand  comprend  ou  devine  que 
ses  intérêts  nationaux  sont  gravement  engagés  dans  le  conflit 
extrême-oriental  dont  les  conséquences  sont  de  nature  à  modifier 
réquilibre  des  forces  en  Europe  même.  La  position  que  chacune 
des  grandes  puissances  prendra,  au  moment  décisif  qui  suivra  la 
pacification,  décidera  pour  longtemps  de  la  direction  de  sa  poli- 
tique ;  l'Allemand  souhaite  pour  sa  patrie  le  rôle  honorable  et 
profitable  d'arbitre  de  la  paix  ;  il  a  compris  à  demi-mot  la  tac- 
tique de  son  gouvernement  :  un  fait  comme  la  remise  à  la  police 
russe  d'un  certain  nombre  de  réfugiés,  un  discours  comme  celui 


204  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OÙ  le  comte  de  Bulow  a  parlé  des  unitiés  «  ataviques  »  de  l'Al- 
lemagne et  de  la  Russie,  ont  par  eux-tn6mes  une  signification 
assez  claire  pour  être  entendue.  L'Allemand  tient  à  user  de  bons 
procédés  envers  son  voisin  russe  :  le  moment  où  la  «  double 
alliance,  »  qui  inquiète  Topinion  germanique,  va  subir  l'épreuve 
des  événemens,  où,  en  France,  un  parti,  dont  les  chefs  ont 
prouvé  maintes  fois  leur  influence  dans  les  conseils  du  gouverne- 
ment, affiche  l'intention  de  «  détendre  »  l'alliance,  peut  sembler 
favorable  à  TAUemand  pour  renouer  aux  dépens  de  notre  pays 
Imtimité  des  deux  empires.  Si  la  Russie  l'emporte,  l'Allemagne 
tient  à  être  avec  elle  dans  le  tournoi  diplomatique  final;  &'il 
advenait  qu'elle  soit  vaincue  en  Extrême-Orient,  elle  garderait 
une  particulière  gratitude  à  ceux  qui,  sans  être  ses  alliés,  au- 
raient su,  au  moment  critique,  se  montrer  ses  a^nis.  Ainsi 
s'expliquent  un  langage  et  des  procédés  qui  déplaisent  fort  au  cos- 
mopolitisme révolutionnaire  et  qui  sont  qualifiés,  dans  CEuro- 
péeriy  de  «  politique  demi-russe,  bien  étrangère  et  même  opposée 
à  nos  idées  occidentales,  n  —  Avec  discipline,  comme  dans  un 
bataillon  bien  commandé,  les  journaux  et  l'opinion  publique  ont 
suivi  le  mot  d'ordre  donné  par  le  gouvernement;  à  l'intérêt 
germanique,  ils  ont  sacrifié,  sans  hésiter,  les  antipathies  fon- 
cières qui  les  éloignent  naturellement  des  Russes.  Une  telle  atti- 
tude, dans  un  tel  moment,  dépote  chez  un  peuple  plus  que  de 
la  docilité,  un  véritable  esprit  politique. 

Le  premier  mouvement  de  la  presse  et  de  l'opinion  publique 
en  Italie  a  été  favorable  aux  Japonais,  et  l'on  pourrait  peut-être 
s'en  étonner  en  songeant  que  l'Italie  n'a  aucun  intérêt  en  Extrême- 
Orient  et  que  ses  relations  avec  l'empire  du  Soleil-Levant  n'ont 
été  marquées  que  par  une  insigne  malveillance  du  gouverne- 
ment du  Mikado  au  moment  où  les  Italiens  manifestèrent  des 
velléités  d'occuper  la  baie  de  San-Moun.  Mais,  dans  ce  peuple 
intelligent,  artiste,  assimilateur,  qui  a  su  s'élever  en  quelques 
années  au  rang  de  puissance  avec  qui  l'on  compte,  peut-être 
ritalien  croit-il  reconnaître  quelques-unes  H  es  qualités,  et  aussi 
quelques-uns  des  défauts  qui  l'ont  aidé  lui-même  à  pousser 
sa  fortune.  De  ses  longues  luttes  contre  la  maison  d'Autriche, 
ritalien,  volontiers  «  libéral  »  et  même  révolutionnaire,  a  gardé 
contre  lautocratie,  dont  la  Russie  lui  parait  présenter  le  type 
le  plus  odieux,  une  défiance  instinctive  qui  s'est  accrue  de 
toute  la  déception  qu'a  causée  dans  la  péninsule  l'ajournement 


LA   GUERRE  RUSSO-JAPONAISE.  205 

indéfini  de  la  visite  de  Nicolas  II.  Ni  le  «  rapprochement  »  avec 
la  France,  ni  les  mécomptes  finanéiers  qui  ont  été  la  consé- 
quence de  l'agression  japonaise  et  qui  retardent  la  «  conversion  » 
du  4  et  demi  pour  100,  n'ont  pu  empêcher  la  première  explo- 
sion du  sentiment  populaire  d'être  «  japonophile.  »  Mais  le  pays 
qui  a  produit  Machiavel  et  Gavour  est  trop  accoutumé  à  faire 
sortir  de  toutes  les  fluctuations  de  la  politique  les  avantages 
qu'elles  peuvent  lui  offrir,  pour  ne  pas  se  plier  opportunément 
aux  circonstances;  à  mesure  qu'à  l'enthousiasme  provoqué  par 
la  surprise  du  8  février,  a  succédé  une  appréciation  plus  froide 
des  chances  de  succès  des  deux  adversaires,  et  surtout  à  mesure 
que  s'est  exercée  sur  la  presse  l'action  du  pouvoir  central,  un 
revirement  s'est  produit  dans  les  journaux  et  dans  l'opinion.  De 
manifestations  sympathiques  au  Japon,  l'Italie  n'a  aucun  avan- 
tage à  attendre;  en  faisant  montre,  au  contraire,  de  sentimens 
russophiles,  elle  reste  d'accord  avec  son  fidèle  allié  l'empereur 
allemand,  et  elle  ne  risque  pas  de  froisser  les  sentimens  de  sa 
nouvelle  amie,  la  République  française.  Si  la  Russie  remporte 
une  victoire  complète,  elle  n'aura  pas,  finalement,  d'admirateur 
plus  ardent  que  le  peuple  italien. 

Les  pays  neutres,  comme  la  Suisse  et  la  Belgique,  moins 
directement  intéressés  dans  le  conflit,  ont  été  en  général  favo- 
rables au  Japon  dans  la  mesure  où  ils  sont  travaillés  par  les 
forces  internationales  et  révolutionnaires.  En  majorité  protes- 
tante,  «  libérale,  »  volontiers  socialiste,  admiratrice,  parfois 
jusqu'à  la  naïveté,  même  et  surtout  dans  les  pays  de  langue 
française,  de  la  «  culture  germanique,  »  asile  des  réfugiés  poli- 
tiques de  tous  les  pays  et  spécialement  des  «  oiseaux  de  passage  » 
venus  de  Russie^  cosmopolite  par  tradition  et  par  nécessité,  la 
Suisse  fait  des  vœux  secrets  pour  le  Japon;  mais  sa  presse,  pru- 
dente et  soucieuse  de  ne  mécontenter  aucun  des  hôtes  qui  font 
la  fortune  de  son  industrie  nationale,  celle  des  hôtelleries, 
préoccupée  aussi,  par  un  sentiment  plus  élevé,  de  respecter  cette 
neutralité  qui  est  pour  la  Suisse  une  vocation  et  une  obligation, 
D*a  laissé  que  rarement  transparaître  ces  tendances.  —  En  Bel- 
gique, les  socialistes  et  les  doctrinaires  imbus  du  «  libéralisme  » 
anglais  se  sont  montrés  généralement  antipathiques  à  la  Russie; 
dans  le  Peuple,  M.  le  sénateur  Edmond  Picard  a  fait  scandale 
parmi  ses  coreligionnaires  politiques,  en  montrant,  avec  sou 
indépendance   coulumière,  les  raisons  solides  qui  feraient   du 


206  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

triomphe  du  Japon  un  péril  européen.  Mais,  en  général,  les 
socialistes,  les  internationalistes  et  les  ((  intellectuels  »  ont  ma- 
nifesté leurs  préférences  pour  les  Nippons.  L'un  des  savans 
belges  les  plus  distingués  disait  à  un  rédacteur  du  Soir  :  «  Les 
japonais  défendent  en  Asie  la  cause  de  la  civilisation,  du  pro- 
grès et  de  la  liberté  contre  Texécrable  régime  moscovite.  »  On 
ne  remarque  pas  assez  que  ce  sont  généralement  les  «  savans  » 
qui  affirment  le  plus  volontiers  ce  qu'ils  ne  sauraient  prouver  I 
Chez  nos  voisins  belges,  gens  réfléchis  et  d'esprit  positif,  les  in- 
térêts éconçmiques  ont  été,  dans  la  crise  actuelle,  des  conseillers 
plus  écoutés  que  l'esprit  de  système  ou  les  visions  humanitaires. 
Le  Japon  est,  pour  l'industrie  belge,  notamment  pour  la  verrerie, 
un  excellent  client;  quelques  jours  avant  la  guerre,  une  réunion 
de  grands  industriels  eut  lieu  sous  la  présidence  du  ministre 
des  Affaires  étrangères  et  en  présence  du  ministre  du  Japon  ; 
d'autre  part,  plusieurs  des  grandes  puissances  financières  du 
royaume  ont  des  intérêts  considérables  en  Russie  et  souhaitent 
peut-être  d'être  chargées  de  la  négociation  de  nouveaux  emprunts  : 
sérieuses  raisons,  pour  le  gouvernement  neutre  de  la  Belgique, 
de  garder  et  d'imposer,  dans  la  mesure  de  ses  moyens,  une  neu- 
tralité effective  à  l'opinion  et  à  la  presse  elle-même. 

Parmi  les  nations  que  l'offensive  des  Japonais  a  trouvées 
d'avance  rangées  parmi  les  adversaires  de  la  Russie,  l'on  nomme 
souvent  ensemble  la  Grande-Bretagne  et  les  États-Unis;  mais 
ce  serait  faire  fausse  rouie  que  d'attribuer  à  des  mobiles  iden- 
tiques une  communauté  de  sentimens  qui,  elle-même,  est  moins 
complète  qu'elle  ne  le  parait  au  premier  abord.  Chez  les  deux 
branches  de  la  famille  anglo-saxonne,  ni  les  préférences  des 
peuples  n'ont  été  déterminées  par  les  mêmes  causes,  ni  les  atti- 
tudes des  gouvernemens  inspirées  par  les  mêmes  préoccupations 
politiques. 

En  Angleterre,  la  presse  et  le  public,  presque  sans  exception ^ 
ont  manifesté  ime  aversion  profonde  et  spontanée  pour  la  Russie 
et  des  sympathies  enthousiastes  pour  le  Japon.  La  foule  de 
Londres  et  des  grandes  villes,  la  foule  des  soirs  de  Ladysmith 
et  de  Mafeking,  la  foule  des  meetings  impérialistes  et  des  music- 
hall,  acclame  le  «  cher  petit  Japon  »  et  se  délecte  aux  dépêches 
sensationnelles,  rédigées  pour  lui  plaire,  qui  lui  annoncent 
quelque  exploit  des  torpilleurs  ou  des  cuirassés  japonais.  Pour 
1p  bourgeois  ou  l'ouvrier  anglais,  le  Japonais  est  un.  allié,  un 


LA   GUERRE   RUSSO-JAPONAISE.  207 

ami  et  un  élève  :  on  lui  a  fait  croire  que  le  Japon  était  TAngle- 
terre  de  rExtrôme-Orient,  qu'il  avait,  conune  elle,  confié  sa 
fortune  aux  Océans  et  mis  sa  force  et  son  espoir  dans  rindustrie 
et  le  commerce.  La  plupart  des  vaisseaux  de  guerre  et  des  canons 
de  Tamiral  Togo  sortent  des  usines  britanniques,  et  l'Anglais  suit 
ivec  passion  une  expérience  navale  où  sont  mis  à  l'épreuve  les 
moyens  d'action  et  les  méthodes  de  l'Amirauté.  Jusque  dans 
Tattaque  brusque,   sans  déclaration   de  guerre,  l'impérialisme 
du  peuple  des  grandes  villes  a  reconnu  des  procédés  qu'il  ne 
réprouve  pas  et  admiré  une  énergie  qui  le  séduit.  Mais  surtout 
le  sens  pratique    du   public    anglais  s'engoue    du    Utile  Jap 
parce  qu'il  voit  en  lui  le  champion  intrépide  des  intérêts  bri- 
tanniques, assez  hardi  pour  s'attaquer  au  géant  que  John  BuU 
redoute  et  respecte  en  même  temps  comme  la  seule  puissance 
capable  d'imposer  une  limite  à  l'essor  de  son  Empire.  Jusque 
dans  ses   accès  de  jingoïsme   effréné,  la  foule  anglaise  reste 
utilitaire   et  se  laisse  guider  par  son  instinct  national;  on  lui 
a  appris  à  haïr  la  Russie,  on  lui  a  montré  le  cosaque,  coiffé^ 
de  peau  de  mouton  et  la  lance  au   poing,  prêt  à  fondre,  du 
haut  de  l'Hindou-Kouch,  sur  l'empire  des  Indes,  à  descendre 
?ers  le  golfe  Persique,  à  ravir  Pékin  et  Gonstantinople,  à  chasser 
de  l'Asie  le  drapeau  de  l'Union  et  à  étouffer,  de  ses  bras  puisr 
sans,  la  civilisation  anglaise  et  le  commerce  impérial.  Quand 
Disraeli  revint  de  Berlin,  vainqueur  sans  combat  de  la  Russie 
épuisée  par  ses  Aâctoires  mêmes,  et  rapportant  «  la  paix  avec 
Thonneur,  »  il  fut  le  plus  populaire  des  hommes  d'État  britan- 
niques. Le  rôle  où  Disraeli  et  Bismarck  excellèrent,  en  1879, 
quand  ils  arrêtèrent  les  Russes  aux  portes  de  Stamboul,  est,  en 
1904,  dévolu  aux  flottes  et  aux  armées  nippones;  à  elles  de 
barrer  aux  Russes  la  route  de  Pékin  :  toute  la  sympathie  inté* 
ressée  du  peuple  anglais  les  accompagne,  et,  si  elles  venaient  à  se 
briser  contre  le  colosse,  l'opinion  acclamerait  le  nouveau  Beacons- 
field  qui  saurait  contenir  et  endiguer  le  débordement  des  Slaves 
sur  le  Céleste-Empire.  Cette  hostilité  passionnée  du  public,  — 
toat  au  moins  de  la  foule  qui  n'obéit  qu'à  ses  instincts  et  à  ses 
passions  sans  égard  aux  opportunités  changeantes  de  la  poli- 
tique —  rien,  dans  le  conflit  actuel,  ne  saurait  lempêcher  de  se 
manifester,  chaque  fois  qu'elle  en  trouvera  l'occasion,  contre 
a  l'ennemi  héréditaire.  »  Le  Giobe  résumait  bien  la  force  et  les 
raisons  d'être  de  ces  sentimens  populaires  quand  il  écrivait  : 


208  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  Nous  n'avons  jamais  dissimulé  notre  vive  sympathie  pour  le 
Japon,  parce  qu'il  a  été  provoqué,  parce  qu'il  est  notre  allié  par 
traité,  parce  que  ses  intérêts  sont  nos  intérêts,  parce  que  la  con- 
solidation de  la  domination  russe  en  Mandchourie  signifie  la 
ruine  du  commerce  britannique  en  Extrême-Orient,  et  parce  que 
toute  augmentation  de  la  force  de  la  Russie  est  une  menace 
pour  notre  empire  des  Indes.  Nous  ne  dévierons  pas  de  cette 
ligne  par  crainte  de  porter  ombrage  aux  amis  de  la  Russie  sur 
le  continent  ou  par  condescendance  pour  les  sentimens  des  puis- 
sances continentales.  » 

Ces  préférences  déclarées  de  la  masse  du  public  britannique 
sont  à  la  fois  un  appui  et  une  gêne  pour  le  gouvernement  :  en 
concluant  son  alliance  avec  le  Mikado,  il  avait  surtout  l'ambition 
de  tenir  en  respect  l'expansion  russe  en  dressant,  en  face  d'elle, 
la  menace  de  l'armée  et  de  la  flotte  nippones  :  un  perpétuel 
tête-à-tête  des  deux  adversaires,  qui  se  montreraient  les  dents 
sans  jamais  se  mordre,  eût  été,  pour  la  Grande-Bretagne,  l'idéal; 
elle  s'est  efforcée  d'éviter  un  conflit  auquel  ni  sa  situation  poli- 
tique, ni  l'état  de  ses  finances  ne  lui  permettent  de  prendre  part; 
n'ayant  pu  prévenir  la  guerre,  elle  en  profite,  cherchant  à 
supplanter  Tinfluence  russe  h,  Lhassa,  cette  Rome  de  l'Asie  cen- 
trale; mais  la  défaite  des  Russes  ou  l'écrasement  des  Nippons 
seraient  également  funestes  h,  ses  intérêts.  Victorieux,  le  Japon 
deviendrait  le  vrai  maître  de  la  Chine  et  des  mers  de  l'Extrême- 
Orient  et  en  éliminerait,  tout  d'abord,  l'influence  anglaise  ;  éloi- 
gnée du  Pacifique,  la  Russie  reporterait  ses  ambitions  en  Perse 
et  dans  les  Balkans  d'où  l'Angleterre  a  tout  fait  pour  l'éloigner. 
La  défaite  du  Japon,  d'autre  part,  serait  d'abord  pour  l'Angle- 
terre, son  alliée,  un  échec  moral;  elle  grandirait  le  prestige  du 
plus  redoutable  des  rivaux  de  sa  puissance;  la  Russie  resterait 
maîtresse  de  l'Asie  orientale,  dominerait  à  Pékin  et  en  exclurait 
l'influence  et  peut-être  le  commerce  britannique.  N'ayant  pu 
arrêter  les  adversaires  au  moment  d'en  venir  aux  mains,  l'Angle- 
terre a  intérêt  à  ce  qu'une  guerre  longue  et  sanglante  les  épuise 
l'un  et  l'autre.  Bien  qu'elle  sache  qu'on  ne  refait  pas  deux  fois 
&  une  même  nation  le  «  coup  »  qui  a  réussi  après  San-Stefano 
et  que  les  Russes  sont  décidés  à  n'accepter  aucune  intervention, 
elle  espère  que  la  lassitude  des  combattans  et  l'incertitude  du 
succès  lui  permettront  néanmoins  de  faire  entendre  ses  conseils 
au  moment  de  la  pacification.  C'est  h,  cette  éventualité  que  le 


LA   GUERRE-^RUSSO-JAPONAISB.  209 

gouvemement  de  Londres,  uni  par  un  traité  d'alliance  à  Tun 
des  belligéranSy  se  prépare^  en  observant  une  rigoureuse  neutra- 
lité et  en  esquissant  une  politique  de  bons  procédés  et  de  rappro- 
chement avec  la  Russie  ;  il  souhaite  que  la  France,  alliée  de  la 
Russie,  se  prête  &  cette  tactique  et  il  espère  réussir  par  ce  moyen 
à  entretenir,  en  Extrême-Orient,  un  foyer  de  difficultés  renais- 
santes et  dliostilité  latente.  Ainsi  s'explique  le  revirement  que 
Ton  constate  dans  les  «  sphères  officielles  »  de  Londres  et  que 
la  sagesse  du  roi  et  la  prudence  du  gouvernement  cherchent  et 
réussissent  partiellement  à  imposer  à  l'opinion  publique;  mais  les 
foules  anglaises  et  la  presse  elle-même  sont  moins  dociles  qu'on 
ne  le  croit  parfois  aux  suggestions  du  pouvoir;  les  succès  discutés 
et  trop  longtemps  attendus  des  Nippons  ont  refroidi  leur  enthou- 
siasme; mais  elles  n'attendent  qu'une  occasion  pour  manifester, 
contre  le  Russe  ennemi,  leur  incoercible  défiance  et  leur  haine 
vivace. 

L'Américain  des  États-Unis  est,  plus  directement  encore  que 
l'Anglais,  intéressé  aux  affaires  de  l'Extrême-Asie  :  il  est,  ou  il 
prétend  devenir,  le  dominateur  du  Pacifique  et  faire  pénétrer  ses 
marchandises  dans  tous  les  pays  riverains  de  son  gigantesque 
domaine.  «  Les  affaires  sont  les  affaires,  »  et  les  Yankees  crai- 
gnent qu'une  extension  de  la  puissance  russe  en  Asie  ne  mette 
obstacle  à  leur  trafic.  Ils  veulent  «  la  porte  ouverte  ;  »  la  Russie 
s'est  engagée  à  ne  point  la  fermer  en  Mandchourie;  mab  n'avait- 
elle  pas  aussi  promis  d'évacuer  la  Mandchourie  et  notamment 
Niou-Tchouang?  L'Américain^  homme  d'affaires  avant  d'être 
homme  d'État,  ne  se  préoccupe  que  de  l'avenir  immédiat  et 
néglige  les  prévisions  &  longue  échéance;  il  ne  se  demande  pas 
si  la  victoire  des  Nippons  et  l'établissement  de  leur  hégémonie 
dans  la  Chine  du  Nord  ne  seraient  pas  suivis  de  l'expulsion  des 
blancs  du  continent  jaune  et  si  la  production  industrielle  du 
Japon  et  d'une  Chine  japonaise  ne  serait  pas  la  concurrence  la 
plus  redoutable  que  le  commerce  des  États-Unis  puisse  ren- 
contrer; il  suffit  que  la  puissance  russe  lui  apparaisse  comme 
une  limitation  actuelle  de  son  activité  pour  qu'il  penche  du  côté 
des  Japonais. 

Mais  le  secret  des  bruyantes  sympathies  des  Américains  pour 
le  «  cher  petit  Jap,  »  c'est  dans  leur  caractère  plus  que  dans 
leurs  intérêts  qu'il  faut  le  chercher.  Le  sens  critique  va  rarement 
de  pair  avec  l'esprit  d'entreprise  et  l'audace  des  initiatives  heu- 

TOME  XZI.  —  1904.  14 


210  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

reuses;  le  Yankee  sait  vouloir  et  sait  oser;  il  est  prompt  à  l'en- 
thousiasme, mais  il  est  parfois  la  dupe  de  sa  propre  générosité 
incomplètement  informée.  Naturellement  porté  à  admirer  les 
autres  dans  la  mesure  où  il  croit  voir  en  eux  un  reflet  diminué 
de  sa  propre  image,  il  aime  du  Japon  la  hardiesse  de  ses  initia- 
tives, la  rapidité  de  son  essor  économique,  sa  passion  des  nou- 
veautés, son  goût  du  self'helfy  son  penchant  pour  le  bluffa  son 
nationalisme  exclusif  et  jusqu'à  la  brutalité  de  ses  procédés  dé 
politique  extérieure.  Conscient  d*ôtre  le  plus  libre  des  peuples, 
fier  de  donner  asile  aux  victimes  de  toutes  les  tyrannies,  le 
Yankee  a  horreur  de  l'autocratie  russe,  que  sa  presse  lui  dépeint 
sous  les  couleurs  les  plus  atroces  ;  Tàme  américaine  et  Tâme 
russe,  séduisantes  Tune  et  l'autre  par  certains  de  leurs  aspects, 
sont  séparées  par  de  profondes  dissemblances  :  comment  pour- 
raient-elles se  comprendre?  D'esprit  simpliste,  le  Yankee  ne 
s'arrête  pas  aux  nuances  et  ne  s'embarrasse  pas  des  distinctions 
où,  en  bon  homme  d'affaires,  il  n'a  pas  le  loisir  d'entrer.  Pour 
lui,  «  le  Japon  représente  dans  le  conflit  l'élément  civilisé,  le 
principe  libérai  et  moderne  de  développement  national,  la  pro- 
messe de  progrès  pacifique,  La  Russie  incarne  Tanachronisme 
d'une  organisation  fondée  sur  le  fanatisme  et  la  force,  sur 
l'étranglement  de  la  liberté  et  l'abaissement  du  peuple  (1).  » 

Il  faut  d'ailleurs  se  garder  de  rendre  la  nation  américaine 
responsable  des  engouemens  irraisonnés  de  la  partie  la  plus 
agitée  et  la  plus  bruyante  de  ia  population  de  l'Union.  Les  Amé- 
ricains de  fraîche  date  sont  ceux  qui  ont  la  prétention  d'être  les 
plus  «  américains;  »  les  nouveaux  immigrés,  ivres  d'espace  et 
de  liberté,  sont,  en  général,  ceux  qui  exagèrent  jusqu'au  ridicule 
les  qualités  et  les  défauts  du  Yankee  ;  sur  le  continent  améri- 
cain, ils  apportent  et  ils  répandent  leurs  antipathies  de  race  et 
leurs  préjugés  ataviques.  Les  plus  ardens  partisans  du  Japon  aux 
États-Unis  sont  sans  doute  les  Polonais,  les  Arméniens,  les 
Juifs,  dont  le  nombre,  l'influence  et  la  fortune  s'accroissent  avec 
une  rapidité  qui  déconcerte  les  plus  récens  observateurs  de  la 
vie  américaine,  et  dont  beaucoup  sont  originaires  de  Russie  ;  enfin» 
les  réfugiés  russes,  slaves  ou  finlandais,  auxquels  il  faut  encore 
joindre  les  outlaws,  les  anarchistes  de  tous  pays,  tous  ceux  pour 
qui  les  lois  de  leur  patrie  ont  été  ou  ont  paru  trop  sévères  ou 

(1)  Correspondance  américaine  de  l'Indépendance  belge,  11  mars  1904. 


LA   GUERRE^.RUSSO-JAPONAISE.  211 

trop  injustes.  C'est  dans  ce  milieu,  où  les  idées  fermentent,  où 
les  haines   s'exaspèrent  jusqu'à   l'action,  que  les   incidens  de 
Kichinev,  dénaturés  et  amplifiés,  ont  soulevé  tant  d'émotion; 
ce  récit  a  fait  frémir  d'horreur  le   pays  où  la  loi  de  Lynch 
trouve  de  si  fréquentes  et  si  atroces  applications,  et  a  provoqué 
^'indignation  publique  contre  la  Russie.  Au  contraire,  d'autres 
J'éfugiés,  très   nombreux  aux   États-Unis,  ont   manifesté   cha- 
leureusement leur  sympathie  pour  les  armées  du  tsar  :  ce  sont 
les  Irlandais.  Il    leur  suffit  que  l'empire  nippon  soit  l'allié  de 
1  ^-Angleterre  pour  que  tous  leurs  vœux  aillent  à  ses  adversaires; 
ài     New-York,  des  Irlandais  ont  tenu  un  grand   meeting  pour 
f>:r^tester  contre  le  langage  anti-russe  de  la  presse  et  pour  dénoncer 
*<     l'hostilité  voilée  de  M,  Hay  contre  la  Russie.  »  Ainsi,  par  une 
f^^vanche  inattendue,  les  peuples  du  vieux  monde  retrouvent 
Aans  la  politique  de  cette  Amérique,  peuplée  des  victimes  de 
leurs  injustices  et  des  fugitifs  de  leurs  révolutions,  la  trace  et 
en  même  temps  la  rançon  de  leurs  intolérances.  Quant  aux  Amé- 
ricains de  familles  anciennement  immigrées,  ils  se  sont,  en  gé- 
ïiéral,  contentés  de  s'intéresser  aux  efforts  du  Japon  comme^  il 
envient  h  des  commerçàus  à  Tégard  d'un  client  avec  qui  ils  font 
330  millions  de  francs  de  commerce,  tandis  qu'avec  son  adver- 
saire, leurs  échanges  ne  se  montent  qu'à  150  millions  (chiffres 
de  1903).  A  mesure  que  le  temps  s'écoule  et  que  le  triomphe  des 
«  Japs  »  se  fait  attendre  |et  devient  plus  douteux,  le  ton  de  la  presse 
yankee  se  fait  plus  modéré,  plus  correct,  et  dénote  un  souci  réel 
d'impartialité  et  le  désir  de  garder  une  neutralité  effective. 

Le  gouvernement,  et  surtout  le  président  Roosevelt,  préoc* 
cupés  des  conséquences  qu'une  attitude  partiale  aurait  pu  pro- 
duire, se  sont  gardés  des  entralnemens  irréfléchis  et  se   sont 
efforcés  d'imposer  à  tous  le  respect  de  la  neutralité  officiellement 
proclamée.  Le  sentiment   de  la  responsabilité  est  le  meilleur 
antidote  contre  un  vague  humanitarisme  :  le  gouvernement  des 
États-Unis  n'a   pas   suivi  le  mouvement  qui  portait   la   partie 
bruyante  du  peuple  vers  les  Japonais;  il  s'est  contenté  de  donner 
au  sentiment  populaire  certaines  satisfactions  en  affirmant,  avec 
quelque   raideur,  les  droits  du   commerce   des   États-Unis   ei> 
Mandchourie  et  leur  volonté  de  maintenir  ouverts  les  ports  où 
leur  exportation  trouve  d'importans  débouchés.  Nul  doute  que 
les  Américains,  gens  pratiques,  ne  s'applaudissent  bientôt  de  la 
prudence  de  4eur  gouvernement  et  qu'ils  ne  se  rendent  compte 


212  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que,  pour  Tavenir  de  leur  négoce  et  de  leur  hégémonie  dans  le 
Pacifique,  le  véritable  rival  est  pour  eux  le  Japonais,  qu'ils 
rencontrent  aux  Sandwich,  aux  Philippines  et  en  Chine,  et  non 
le  Russe,  qui  ne  prétend  ni  à  régner  sur  les  mers  ni  à  dominer 
toute  la  Chine. 

III 

Si  Ton  excepte  quelques  peuples  slaves,  dont  aucun  ne 
forme  une  grande  nation,  nous  avons  vu  presque  partout,  jus- 
qu'ici, le  sentiment  populaire,  européen  ou  américain,  pencher 
vers  le  Japon  par  aversion  pour  la  Russie.  Le  peuple  français, 
au  contraire,  sans  s'arrêter  à  de  longs  raisonnemens,  s'est  laissé 
emporter  par  la  force  de  son  instinct  national  et  a  spontanément 
manifesté  sa  solidarité  avec  le  grand  empire  «  ami  et  allié.  »  Il  a 
montré  ainsi,  une  fois  de  plus,  sur  quelles  solides  assises  de  ré- 
ciproque sympathie  est  fondée  la  politique  franco-russe,  qui  s'ap- 
puie sur  tout  ce  qu'il  y  a  d'essentiel  et  d'immuable  dans  le  ca- 
ractère français  :  c'est  d'ailleurs  à  cette  condition  seulement  que 
peut  être  efficace  et  continue  la  politique  extérieure  d'une  grande 
démocratie  qui  entend  maintenir  son  rang  dans  le  monde,  ne 
pas  mentir  à  ses  glorieuses  traditions  et  sauvegarder  tous  ses  in- 
térêts. L  agression  inattendue  du  8  février,  les  torpilles  et  la 
canonnade  éclatant  en  pleine  paix,  alors  que  nos  journaux 
officieux  se  refusaient  encore  à  croire  à  l'imminence  des  hosti- 
lités, ont  fait  courir  dans  toute  la  France  un  long  frémissement  ; 
le  peuple,  ainsi  attaqué  à  Timproviste,  n'était-ce  pas  celui  que 
le  plus  humble  des  Français  sait  être  l'allié  de  son  pays,  celui 
dont  le  souverain  a  échangé  par  deux  fois  avec  le  Président  de  la 
République  des  visites  d'amitié?  Cette  armée,  dont  le  canon  ré- 
sonnait, n'était-ce  pas  celle  que  l'imagination  populaire  s'est  re- 
présentée, marchant  à  l'appel  de  la  nôtre,  pour  effacer  la  honte 
de  l'année  terrible  et  les  blessures  de  la  France  démembrée?  Un 
frisson  d'enthousiasme  secoua  la  France  :  de  l'école  à  la  caserne 
et  de  l'atelier  aux  salons  mondains,  un  même  sentiment  fit  vibrer 
les  cœurs  ;  on  se  précipita  fiévreusement  sur  les  journaux,  on  se 
mit  à  épeler  les  cartes  de  ces  pays  lointains,  à  mesurer  l'indé- 
finie longueur  du  Transsibérien;  dans  nos  collèges.  Japonais 
devint  une  injure,  et  nos  écoliers,  en  jouant  à  la  guerre,  ne  vou- 
lurent être  que  «  Russes.  »  A  Paris,  chez  le  marchand  de  vins. 


I 


LA   GUERRE   RUSSO-JAPONAISE.  213 

ce  club  des  quartiers  populaires,  la  guerre  est  devenue  l'unique 
sujet  de  conversation  et  qui  doute  du  succès  des  Russes  est  im- 
pitoyablement «  blagué;  »  souvent  Tun  de  ces  artisans  parisiens, 
parmi  lesquels  il  se  rencontré  tant  d'esprits  naturellement  fins 
et  distingués,  se  révèle  stratégiste;  tout  en  déjeunant  et  en  bu- 
vant sa  chopine,  il  commente  les  nouvelles  du  jour  et  explique, 
avec  cette  clarté  et  ce  goût  de  la  méthode  qui  est  Tun  des  carac- 
tères de  notre  peuple,  la  position  des  armées,  le  plan  des  gé- 
néraux et  Tissue  certaine  de  la  campagne;  lui-même  et  presque 
tous  ses  auditeurs  tiennent  pour  les  Russes  :  les  contradicteurs 
sont  rares  ;  quand  il  s'en  trouve,  ce  sont  presque  toujours  des  ou- 
vriers de  grandes  usines,  plus  assidus  à  la  Bourse  du  travail  qu'^ 
latelier  et  endoctrinés  par  les  professionnels  de  la  politique. 

La  guerre  russo-japonaise  a  permis,  à  la  grande  majorité  des 
Français  de  faire  éclater  ses  sympathies  spontanées  pour  la  Russie  ; 
mais,  pour  une  minorité  ardente  et  qui  n'est  pas  sans  influence 
dans  les  conseils  du  ministère,  elle  a  été  l'occasion  de  se  séparer 
nettement  de  l'opinion  presque  unanime  de  la  nation  et  d'entre- 
preadre,  au  nom  de  la  logique  révolutionnaire,  une  violente 
campagne  contre  l'alliance  franco-russe.  Nous  avons  montré  déjà 
pourquoi  les  socialistes  internationalistes  de  tous  les  pays  ont 
choisi  le  Japon  pour  champion  de  leurs  idées.  En  France,  le 
mouvement  de  l'opinion  publique  a  été  si  puissant  que,  même 
dans  les  rangs  «  socialistes,  »  beaucoup,  parmi  ceux  qui  tien- 
nent compte  des  faits,  même  lorsqu'ils  paraissent  en  opposition 
avec  leurs  doctrines,  ont  reconnu  que,  dans  l'intérêt  même  de 
la  civilisation,  la  victoire  du  Japon  pourrait  avoir  les  consé- 
quences les  plus  funestes,  et  ils  sont  tout  au  moins  restés  neutres. 
Tout  autre  a  été  l'attitude  de  M.  Jaurès  et  de  ses  amis  :  se  fiant 
à  ce  sentiment  instinctif  qui  pousse  les  démocraties  à  redouter 
la  guerre,  il  a,  dans  son  discours  de  Saint-Étienne,  montré  la 
République  entraînée,  par  une   politique  imprudente  et  anti- 
démocratique, à  faire  la  guerre  pour  le  tsar  et  risquant  d'entrer 
en  lutte  avec  l'Angleterre  pour  des  intérêts  qui  ne  sont  pas  les 
siens;  se  servant  habilement  de  la  «  déclaration  »  qui,  en  ré- 
ponse au  traité  anglo-japonais,  a  paru  étendre  à  l'Extrême-Orient 
l'alliance  restée  jusqu'alors  européenne,  il  a  condamné  en  bloc 
l'adliance  elle-même  et  conclu  que  l'heure  était  venue  de  la  «  dé- 
tendre. »  Son  discours  a  été  l'acte  le  plus  retentissant  de  toute 
une  campagne  habilement  conduite.  Dans  CEuropéen^  dans  les 


214  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Annales  de  la  Jeunesse  laïque,,  M.  Naquet,  ancien  sénateur,  Israé- 
lite, ancien  membre  du  «  Comité  national  »  boulangiste,  socia- 
liste, internationaliste  et  «  père  du  divorce,  »  a»  repris  à  son 
compte  le  mot  de  Napoléon  !«*'  et  mis  l'Europe  en  face  du  dilemme  : 
républicaine  ou  cosaque;  il  a  insisté  sur  Tincompatibilité  d'une 
politique  républicaine  et  d'une  alliance  avec  le  tsar,  et  montré 
dans  le  Japon  le  champion  naturel  du  socialisme,  de  la  raison  et 
du  lalcisme.  Déjà  M.  Weulersse,  dans  son  intéressant  livre,  avait 
signalé  entre  le  Japon  et  nous  des  «  affinités  révolutionnaires  ;  » 
le  problème  n'est-il  pas,  pour  lui  comme  pour  nous,  de  «  fonder 
une  morale  laïque?  »  Au-dessus  de  tous  les  autres,  M.  Gustave 
Hervé  s'est  distingué  par  l'ardeur  et  la  franchise  de  ses  senti- 
ments japonais;  dans  la  Revue  de  renseignement  primaire  j  où  il 
écrit  hebdomadairement,  il  mène  une  campagne  violente  contre 
la  politique  de  M.  Delcassé  ou  plutôt  contre  la  politique  voulue 
par  la  France.  Dans  son  article  Pour  le  Japon,  du  7  février, 
il  félicite  les  sujets  du  Mikado  d'avoir  «  le  goût  des  nouveautés 
et  toutes  les  curiosités  de  l'esprit  moderne.  »  Il  les  loue  de  pos- 
séder «  de  grandes  fabriques  et  des  usines  géantes;  »  mais  voici 
la  raison  principale  de  ses  prédilections  :  «  Il  n'y  a  peut-être 
pas  au  monde  un  peuple  aussi  peu  religieux  et  il  n'y  a  pas  au 
monde,  à  coup  sûr,  une  classe  dirigeante  qui  fasse  si  ouverte- 
ment profession  de  rationalisme  et  d'athéisme.  »  «  Ce  n'est  pas  au 
Japon  qu'on  persécute  les  missionnaires  catholiques  ou  protes- 
tans  :  on  se  contente  de  leur  rire  au  nez.  »  —  Et,  après  avoir 
constaté  que,  <(  moralement,  le  Japon  n'a  aucune  leçon  à  recevoir 
de  nous,  »  il  conclut  :  «  La  haute  finance  d'Europe  et  les  missions 
sont  anti-japonistes  ;  une  double  raison,  jointe  aux  autres,  pour 
nous,  d'être  japonistes.  »  —  Le  28  février  et  le  20  mars,  M.  Hervé 
s'en  prend  directement  à  l'alliance  franco-russe  : 

Crions  par-dessus  les  loits  que  nous  ne  vçulons  pas  la  guerre,  sous 
quelque  prétexte  que  ce  soit. 

Crions  que  ralliance  russe,  qui  a  pour  contrepoids  la  Tri  pie- Alliance,  ne 
nous  protège  nullement  contre  l'Allemagne,  que  la  rupture  de  ralHaoce 
russe  amènerait  la  rupture  de  la  Triple-Alliance;  qu'isolés  en  face  de  l'Alle- 
magne, nous  ne  serions  pas  en  plus  mauvaise  posture  qu'unis  à  la  Russie, 
moins  exposés  aux  coups  de  la  Triple-Alliance. 

Crions  que  l'alliance  russe  nous  expose  d'un  moment  à  l'autre  à  une 
guerre  européenne. 

Crions  que  nous  voulons. connaître  le  texte  4u  traité  djalliance. 


LA   GUERRE  RUSSO-JAPONAISE.  215 

«  Détendons  TalHanoe  franco-russe,  »  disait  récemment  Jaurès.  Non,  la 
détendre  n'est  pas  suffisant  I 
U  faut  la  rompre  et  au  plus  tôti 
A  bas  l'alliance  russe  I 


Que  M.  le  professeur  Hervé  ait  de  telles  opinions  et  les  appuie 
d'argumens  aussi  inattendus,  le  fait  est  en  vérité  de  peu  d'impor* 
tance.  Mais  ce  qui  est  grave,  c'est  que  ces  opinions  servent  de 
leading  article  à  une  Revue  que  lisent  un  grand  nombre  d'in* 
stituteurs  dont  l'esprit  critique  est  en  général  insuffisamment 
armé  et  qui  sont  les  éducateurs  des  enfans  du  peuple  I... 

Que  d'ailleurs  quelques  sophismes  puissent  venir  &  bout  de 
faire  prendre  le  change  au  bon  sens  national,  c'est  ce  qu'il  n'y  a 
pas  lieu  de  redouter  pour  le  moment  M.  Combes  l'a  compris; 
il  a  bien  promis  que  la  France  n'entreprendrait  aucune  guerre 
sans  l'assentiment  des  Chambres;  mais  lui,  d'ordinaire  si  condes- 
cendant aux  suggestions  de  M.  Jaurès,  il  a  senti  la  nécessité  de 
se  séparer  ostensiblement,  du  moins  sur  le  terrain  de  la  poli* 
tique  extérieure,  du  brillant  porte-parole  du  socialisme  parle- 
mentaire; dernièrement,  le  ministre  des  Affaires  étrangères  a 
affirmé,  lui  aussi,  avec  force,  que  notre  politique  s'appuyait  «  sur 
la  base  immuable  de  l'alliance  russe.  »  Les  théoriciens  de  l'in- 
ternationalisme se  sont  heurtés  à  une  vague  de  fond  du  sentiment 
populaire,  à  laquelle  ni  le  pompeux  enchaînement  des  raison- 
nemens  spécieux,  ni  le  fantôme  des  grandioses  abstractions  ne 
sauraient  faire  obstacle;  ce  sont  eux,  s'ils  s'obstinaient  à  vouloir 
l'anèter,  qui  risqueraient  d'être  emportés  par  l'impétuosité  du 
flot.  Cette  fois,  on  peut  le  dire,  c'est  vraiment  la  nation  qui  a 
imposé  sa  volonté  à  ses  gouvemans. 

Si  désintéressés  qu'ils  soient,  les  vœux  que  la  France  forme 
pour  le  succès  complet  des  armées  russes  correspondent  cepen- 
dant à  des  intérêts  matériels  très  précis.  Notre  pays  n'a  pour  le 
Japon  aucun  sentiment  malveillant;  il  a  contribué  à  l'initier  à 
la  civilisation  européenne,  et  il. a  applaudi  à  son  rapide  essor; 
mais  les  ambitions  impatientes  de  l'impérialisme  nippon  lui  ont 
inspiré  des  craintes  pour  la  sécurité  de  notre  empire  Indo- 
Chinois  :  une  défaite  des  Japonais  en  Mandchourie,  terminant 
mie  guerre  ruineuse  pour  eux,  nous  délivrerait  pour  de  longues 
années  de  toute  inquiétude  en  Indo-Chine.  La  Russie  victo- 
rieuse, définitivement  installée  sur  le  Pacifique,  aurait  achevé  sa 


216  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tâche  en  Extrême-Orient;  elle  pourrait  reporter  ses  forces  et  son 
attention  sur  TEurope,  où  tant  de  problèmes  menacent  de  trou- 
bler Téqui  libre  des  puissances  et  la  paix  des  peuples  :  et  ceci 
encore  pourrait  être,  pour  lalliée de  la  Russie,  un  heureux  résul- 
tat. Enfin,  dans  le  règlement  final  des  questions  pendantes  en 
Extrême-Orient,  celui-là  aura  voix  prépondérante  qui  sera  assuré 
de  Talliance  de  la  Russie,  si  elle  demeure  victorieuse;  cette 
œuvre  de  pacification  et  de  règlement  des  affaires  chinoises,  il 
ne  tient  qu'à  la  France  de  l'accomplir;  il  suffit  pour  cela  qu'elle 
ne  résiste  pas  aux  impulsions  du  sentiment  populaire  et  qu'elle 
sache,  comme  en  1895,  prendre  franchement  l'attitude  que  lui 
imposent  son  honneur  et  son  intérêt. 

Ainsi  la  guerre  russo-japonaise  a  déchaîné  en  France  une 
campagne  contre  l'alliance  franco-russe,  mab  en  même  temps, 
elle  a  démasqué  les  passions  doctrinaires  des  «  socialistes  »  in- 
ternationalistes et  elle  les  a  mis  en  opposition  flagrante  avec  le 
sentiment  national.  En  présence  du  conflit,  l'esprit  public  s'est 
ressaisi  ;  on  a  pu  l'amuser  quelque  temps  avec  de  belles  théories, 
mais  il  a  suffi  d'un  incident  pour  lui  rendre  toute  sa  pénétrante 
finesse  et  toute  sa  simplicité  généreuse.  Dans  les  moelles  de  notre 
vieille  race  ardente  et  militaire,  les  nouvelles  de  la  guerre  ont 
fait  courir  le  frémissement  des  heures  de  bataille.  Toute  la 
France  a  vibré  au  récit  du  combat  et  de  la  fin  héroïque  du 
Varyag;  et  le  fait  que  les  marins  du  Pascal  ont  prêté  assistance 
aux  survivans  de  cette  course  à  la  mort  a  plus  contribué  à  en- 
raciner l'alliance  russe  dans  les  cœurs  français  que  tous  les 
articles  de  M.  Hervé  n'ont  pu  faire  pour  l'ébranler;  tous  les 
sentimens  ataviques  de  foi,  d'amour  de  la  gloire  et  d'esprit  mi- 
litaire qui  constituent  le  fond  solide  de  l'âme  française  se  sont 
réveillés  au  récit  de  quelques  scènes  d'une  grandeur  simple  où 
se  révèle  le  caractère  russe  :  le  départ  du  général  Kouropatkine, 
sa  visite  à  Moscou,  au  monastère  de  Saint-Serge,  où  lui  fut 
remise  l'icône  sainte  qui  accompagna  jadis  Dmitri  Donskoî 
quand  il  marcha  contre  les  Mongols,  et  Pierre  le  Grand,  quand 
il  triompha  des  Suédois.  De  tels  actes,  empreints  d'une  dignité 
mâle,  si  éloignés  des  procédés  par  trop  «  américains  »  du  bluff 
japonais,  ont  ému  notre  peuple  par  ce  qu'ils  ont  de  profondé- 
ment différent  de  nos  mœurs  d'aujourd'hui,  et  en  même  temps 
de  foncièrement  conforme  à  ce  génie  traditionnel  que  l'on  réus- 
sira peut-être  à  tuer,  mais  que  l'on  ne  saurait  parvenir  à  trans- 


LA   GUERRE   RUSSO- JAPONAISE.  217 

fonner;  les  Français  en  ont  gardé  l'impression  de  la  continuité 
historique, si  saisissante  pour  un  peuple  ballotté  depuis  plus  d'un 
siècle  par  le  vent  des  révolutions  et  qui,  à  travers  la  multiplicité 
des  systèmes  et  la  diversité  des  régimes,  cherche  à  tâtons  la  loi 
de  sa  vie  et  la  raison  d'être  de  son  activité. 


IV 

((  Je  suis,  dit  Méphistophélès  à  Faust,  une  partie  de  cette 
force  qui  veut  toujours  le  mal  et  fait  toujours  le  bien.  »  La 
guerre  aurait-elle  le  droit  de  prendre  pour  elle  cette  définition 
que,  dans  l'oeuvre  de  Gœthe,  Tesprit  du  mal  donne  de  lui-même, 
c'est  ce  qu'au  point  de  vue  philosophique  et  moral,  ces  quelques 
observations  sur  les  répercussions  de  la  guerre  russo-japonaise 
parmi  les  peuples  neutres  ne  suffisent  pas  pour  décider.  Sur  le 
terrain  pratique  des  faits,  elles  nous  ont  conduits  cependant  à 
quelques  résultats  qui^  sans  nous  autoriser  à  des  conclusions 
générales,  permettent  du  moins  de  mieux  juger  des  conséquences 
de  la  brusque  apparition,  dans  la  vie  politique  des  grandes  na- 
tions civilisées,  de  cette  visiteuse  presque  oubliée,  la  guerre. 

Réveillé  en  sursaut  par  le  bruit  d'une  bataille  voisine,  le 
premier  geste  de  tout  homme  est  de  penser  à  sa  défense  et  de 
pourvoir  à  sa  sûreté.  Les  gouvernemens,  à  la  nouvelle  de  cette 
guerre  qu'ils  avaient  en  vain  tenté  de  prévenir,  ont  eu  un  mou- 
vement réflexe  de  même  nature.  Us  ont  compris  que,  pour  être 
assurés  de  la  paix,  il  ne  suffit  pas  de  la  souhaiter  de  tout  son 
cœur  et  qu'une  volonté  extérieure  peut  imposer  la  guerre  même 
aux  États  les  plus  déterminés  à  l'éviter.  Aussi  a-t-on  vu,  dès 
qu'a  éclaté  le  conflit  d'Extrême-Orient,  la  Grande-Bretagne  met- 
tre en  mouvement  ses  flottes  et  augmenter  ses  forces  dans  la 
Méditerranée.  L'Espagne  elle-même  arma,  envoya  des  troupes 
aux  Baléares,  aux  Canaries,  aux  alentours  de  la  baie  d'Âlgésiras. 
En  France,  on  s'avisa  subitement  qu'il  ne  suffit  peut-être  pas, 
pour  sauvegarder  tous  les  intérêts  d'un  grand  pays,  de  mobiliser 
les  forces  de  l'État  contre  «  la  congrégation  ;  »  on  s'inquiéta  des 
escadres  et  des  arsenaux  ;  on  se  mit  à  compter  les  tonnes  de 
charbon  emmagasinées  en  Cochinchine  et  à  Bizerte,  et  à  hous- 
piller M.  Pelletan  ;  à  y  bien  regarder,  on  s'apercevrait  peut-être 
que  la  fissure  qui  s'est  un  moment  produite  dans  le  «  bloc  » 
ministériel,  c'est  le  canon  de  Port-Arthur  qui  l'a  ouverte.  L'Eu- 


218  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rope  est  restée  pacifique,  mais  elle  retentit  du  bruit  des  armes; 
dans  les  préoccupations  des  gouvernemens,  la  guerre  a  été  réin- 
troduite comme  une  réalité  toujours  vivante,  toujours  mena- 
çante, et  qu'il  ne  suffit  pas  de  nier  pour  ïa  supprimer;  on  con- 
tinue à  vouloir  la  paix,  mais  on  la  veut  maintenant,  suivant 
Tadage  antique,  en  préparant  la  guerre  :  et  c'est  une  première 
conséquence  du  conflit  russo-japonais. 

Si  l'attitude  des  gouvernemens  s'est  trouvée  modifiée,  n'est- 
il  pas  plus  vrai  encore  de  dire  qu'il  y  a  quelque  chose  de  nou- 
veau dans  la  mentalité  des  peuples  ?  Le  canon,  —  cette  réalité, 
—  a  dissipé  les  fantômes,  fait  évanouir  les  rêves,  et  rendu  ses 
droits  au  bon  sens.  Les  théoriciens  et  les  porte-parole  du  «  socia- 
lisme, »  de  iy  l'internationalisme  »  et  du  «pacifisme  »  ont  dé- 
passé la  mesure  et  manqué  le  but  qu'ils  poursuivaient  ;  la  géné- 
rosité spécieuse  de  leurs  doctrines  et  les  portions  de  vérité 
qu'elles  contiennent  ne  suffisent  plus,  en  présence  de  la  guerre, 
à  dissimuler  leurs  conséquences  périlleuses  pour  l'indépendance 
et  l'existence  même  des  nations.  De  tout  ce  qui  a  été  dit  ou 
écrit,  en  France  surtout,  par  les  chefs  des  partis  révolution- 
naires, à  propos  de  la  guerre  russo-japonaise,  il  ressort  qu'avant 
d'apporter  leur  concours  à  la  défense  commune,  les  hommes  de 
ces  partis  réclameraient  le  droit  d'entrer  en  discussion  avec 
l'État,  de  juger,  dans  la  souveraineté  de  leur  conscience  indi- 
viduelle, de  la  légitimité  de  la  guerre  et  d'apprécier,  sans  appel, 
à  qui  appartient  la  qualité  d'agresseur.  Entre  cette  conception 
individualiste  des  droits  de  la  conscience  de<vchaque  membre 
d'une  collectivité  nationale  et  la  conception  sociale  de  ce  môme 
droit,  l'antinomie  est  apparue  radicale,  irréductible;  et  c'est  là, 
sans  doute,  un  autre  service  que  la  guerre  actuelle  nous  aura 
rendu. 

L'évolution  de  l'opinion  publique  dans  les  divers  pays  du 
monde  civilisé,  en  ces  dernières  semaines,  a  montré  encore 
comment,  sous  l'influence  des  événemens  d'Extrême-Orient,  se 
reforme  peu  à  peu,  dans  la  conscience  des  peuples,  une  notion 
qui,  en  Europe,  commençait  à  s'affaiblir  et  à  s'effacer,  celle  d'un 
ennemi  extérieur  menaçant  de  détruire  leur  civilisation  et  leur 
vie  même.  Peu  à  peu,  à  mesure  que  les  événemens  se  dérou- 
lent, que  le  conflit  prend  de  l'ampleur  et  menace  de  s'étendre 
à  la  Chine,  les  foules,  quelles  qu'aient  été  leurs  préférences 
au  premier  moment,  s'inquiètent  des  conséquences  futures  de 


LA   GUERRE   RUS80 -JAPONAISE,  219 

ce  prodigieux  bouleversement  du  inonde  jaune.  Les  augures 
peuvent  se  demander  s'il  y  a  un  «  péril  jaune,  »  Topinion  des 
peuples  y  croit;  elle  redoute  ces  révolutions  de  l'Asie  cjui  ont 
jadis  jeté  sur  l'Occident  les  va^es  successives  des  invasions 
barbares  ;  elle  constate  que,  chaque  fois  que  l'Europe  a  pris  con- 
tact avec  l'Extrême-Orient,  il  en  est  résulté  de  sanglans  épi- 
sodes et  un  progrès  nouveau  des  «  jaunes  »  dans  la  voie  des 
arméniens  et  dans  la  haine  des  «  étrangers.  »  Quoi  qu'on  en 
pense,  le  «  péril  jaune  »  apparaît,  dès  maintenant,  dans  l'ima- 
gination des  peuples,  tiel  que  l'a  représenté  dans  son  fameux 
dessin  l'empereur  Guillaume  II  :  dans  un  décor  d'incendie  et  de 
carnage,  les  hordes  japonaises  et  chinoises  se  répandent  sur 
l'Europe,  foulant  aux  pieds  les  ruines  de  nos  capitales,  détrui- 
sant nos  civilisations  a  lémiées  par  toutes  les  jouissances  du 
luxe  et  corrompues  par  l'orgueil  de  l'esprit.  Ainsi,  peu  à  peu, 
commence  à  se  dégager  cette  idée  que,  même  si  un  jour  doit 
venir  (et  ce  jour  ne  semble  pas  proche)  où  les  peuples  euro- 
péens cesseront  d'être,  les  uns  pour  les  autres,  des  ennemis  et 
même  des  rivaux  économiques,  il  leur  restera  des  luttes  à  souf- 
ienir  et  ils  verront  encore  se  dresser  devant  eux,  comme  un  péril 
nouveau,  l'homme  jaune  et  l'homme  noir.  Le  monde  civilisé 
s'est  toujours  organisé  en  face  d'un  adversaire  et  contre  lui  : 
pour  le  monde  romain,  ce  fut  le  «  barbare  ;  »  pour  le  monde 
chrétien,  ce  fut  l'Islam;  il  se  pourrait  que,  pour  les  sociétés  de 
demain,  l'adversaire  fût  le  «  jaune.  »  Ainsi  réapparaît  cette 
notion  nécessaire,  sans  laquelle  les  peuples  ne  se  connaissent 
pas  eux-mêmes,  de  même  que  le  «  moi  »  ne  prend  conscience 
de  son  être  qu'en  opposition  avec  le  «  non-moi  :  »  l'ennemi. 

Enfin,  le  bruit  de  la  bataille  a  rendu  plus  sensible  cette  imr 
pressionnante  présence  que  les  hommes  s'efforcent  toujours 
d'oublier,  sans  laquelle  rien  de  grand  ne  s'est  jamais  fait  et  ne 
se  fera  sur  la  terre,  qui  engendre  les  sacrifices,  les  dévouemens 
et  les  vertus,  comme  la  douleur  engendre  la  joie,  qui  enfin  peut' 
seule  donner  à  la  vie  son  vrai  sens  et  son  exacte  valeur  :  la  pré- 
sence de  la  mort. 

René  Pinon. 


REVUE   MUSICALE 


IMPRESSIONS    GRÉGORIENNES   DANS   ROME 


Avril  a  vn  refleurir  dans  Rome  une  illustre  mémoire.  Saint  Grégoire 
a  reçu  dans  sa  patrie  des  honneurs  extraordinaires  qui  ne  sont  au- 
dessus  ni  de  sa  sainteté,  ni  de  son  génie.  Le  Souverain  Pontife  a^ait 
convié  les  savans,  les  artistes,  à  venir  glorifier  un  de  ses  plus  admi- 
rables prédécesseurs.  Les  politiques  eux-mêmes,  —  si  les  politiques  du 
jour  prenaient  de  semblables  soucis,  —  auraient  pu  se  joindre  à  nous 
et  saluer  en  saint  Grégoire  un  incomparable  conducteur  des  hommes 
et  des  nations.  Pie  X  a  voulu  plus  encore,  et  que  son  hommage  per- 
sonnel résumât,  surpassât  tous  les  autres.  Une  messe  pontificale  gré- 
gorienne, dans  Saint-Pierre,  a  couronné  les  travaux  du  Congrès.  Ce 
furent  de  nobles  fêtes  :  fêtes  de  science,  d'art  et  de  foi;  fêtes  latines 
aussi  et  vraiment  romaines.  Saint  Grégoire,  —  et  son  nom,  qui  signifie 
vigilant,  est  synonyme  de  son  titre,  —  ne  fut-il  pas,  en  quelque  sorte, 
le  dernier  des  consuls,  et  le  plus  grand,  puisqu'il  mérita  d^ôtre  appelé 
le  consul  de  Dieu? 

Durant  des  jours  trop  vite  écoulés,  nous  n'avons  entendu  parler 
que  de  lui;  nous  n'avons  entendu  chanter  que  selon  lui.  11  a  fait  le 
sujet  de  toutes  les  lectures  et  de  tous  les  discours,  de  toutes  les  cause- 
ries et  de  tous  les  débats,  de  toutes  les  pensées,  de  tons  les  souvenirs 
voire  de  tous  les  rêves.  On  n'a  pas  même  effleuré  la  question,  — 
traitée  naguère  par  M.  Gevaert  et  décidée  par  lui  seul  contre  la  tradi- 
tion^ —  de  savoir  si  la  revision  et  la  coordination  des  mélodies  litur- 
giques sont  l'œuvre  de  Grégoire  le  Grand  ou  de  ses  successeurs.  Les 
bénédictins  n'ont  donc  pas  eu  besoin  de  produire  une  fois  de  plus, 


REVUE  MUSICALE.  221 

pour  la  défense  du  pontife  qui  fut  leur  frère,  des  argumens  qpi 
semblent  péremptoires.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  les  rappeler.  Suivons 
plutôt,  en  un  pareil  sujet,  le  conseil  de  Dante  : 

Lasàamolo  stare  e  non  parliamo  a  veto. 

Sur  d'autres  points  :  détails  d'interprétation  et  d'exécution,  pro- 
blèmes de  paléographie,  nuances  de  notation  ou  de  rythme,  certaines 
dissidences,  qui  séparaient  les  érudits,  ont  paru  s'atténuer.  L'unani- 
mité n'a  pas  été  loin  de  s'établir  et,  comme  le  remarquait  avec  esprit 
le  président  du  Congrès,  Mgr  Duchesne,  pas  une  fois,  au  cours  des 
discussions  sur  la  mélodie  grégorienne,  l'harmonie  ne  fut  troublée 
entre  les  grégoriens. 

Et  puis,  et  surtout,  dans  une  assemblée  aussi  nombreuse,'  aussi 
diverse,  chacun  a  loué  dignement  celui  que  chacun,  artiste  ou  théolo- 
gien, professeur  ou  moine,  peut  réclamer  comme  sien.  L'encyclique 
Jtâcunda  «one,  publiée  quelques  jours  avant  les  cérémonies  commémo- 
ratives,  nous  a  donné  de  saint  Grégoire  un  portrait  vigoureux  et  dé- 
licat. Pas  un  trait  de  cette  complexe  figure  n'y  était  omis.  On  y  recon- 
naissait à  chaque  page  le  grand  homme  d'Ëtat  et  le  pontife  saint,  le 
docteur  et  le  défenseur  de  l'Église,  l'apôtre  infatigable  et  le  diplomate 
consommé.  On  sait,  —  saint  Grégoire  Ta  rappelé  lui-môme,  —  ce 
qu'était  Rome  à  l'époque  de  son  avènement  :  «  Un  vieux  navire  à  demi 
réduit  en  pièces,  qui  faisait  eau  de  toutes  parts  et  dont  chaque  jour, 
sous  l'assaut  de  la  tempête,  les  planches  pourries  annonçaient  en 
gémissant  le  naufrage.  »  Cette  nef  en  péril,  saint  Grégoire  ne  Va  pas 
remise  à  flot  pour  un  moment,  pour  un  siècle,  mais  pour  toujours.  Il 
a  sauvé  Rome,  et  Fltalie  avec  elle,  de  calamités  sans  nombre  :  de 
l'inondation,  de  la  famine,  de  la  peste,  de  l'invasion  des  Barbares; 
tantôt  de  la  tyrannie  des  empereurs  de  Byzance,  tantôt  de  leur  négli- 
gence et  de  leur  mépris.  Avec  la  même  ardeur  et  le  même  succès,  il 
défendit  la  foi  contre  les  hérétiques,  et,  contre  l'usurpation  des 
patriarches  de  Constantinople,  il  soutint  la  primauté  du  siège  de 
Pierre. 

Son  œuvre  s'étend  encore  plus  loin.  L'ancienne  humanité  s'écrou* 
lait  :  plutôt  que  d'essayer,  —  vainement,  —  d'en  retarder  la  ruine, 
il  regarde  vers  l'humanité  nouvelle  et  résout  d'en  assurer  l'avenir.  U 
capte  pour  ainsi  dire  les  forces  ennemies  et  les  fait  servir  à  ses  prodi- 
gieux desseins.  Par  lui,  l'Angleterre  commence  d'être  chrétienne  et 
l'Espagne  achève  de  le  devenir.  U  noue  avec  le  jeune  royaume  des 


REVUB  DBS   DEUX   HONDl^S. 

Trancs  des  liens  solides  et  doux.  Sentant  TOrient  lui  manquer,  c'est 
avec  rOcddent  qu*il  refait  le  monde.  Et  treize  années  lui  suffisent 
pour  le  refaire,  treize  années  d'une  vie  maladive,  exténuée  par  les 
travaux,  les  veilles,  la  pénitence,  et  toujours  près  de  quitter  le  corps 
chétif  où  la  retenaient  seuls  le  génie  et  la  volonté. 
I  L'histoire  nous  fait  connaître  le  grand  homme,  l'homme  public. 
Les  œuvres  de  saint  Grégoire  :  ses  traités,  sa  correspondance,  en 
révèlent  un  autre,  au  cœur  humble,  mélancolique  et  suave,  d'un 
^  charme  parfois  douloureux  et  toujours  exquis. 

On  sait  qu'il  tenta  de  se  soustraire  par  la  fuite  à  l'honneur  du  pon- 
tificat, et  comment  il  fut  suivi,  dénoncé,  d'après  la  légende,  par  une 
colonne  de  lumière  qui  trahit  sa  retraite,  et  ramené,  —  pleurant,  —  dans 
Rome  pour  y  régner,  n  ceignit  la  tiare  avec  tristesse,  avec  épouvante 
même,  et  jamais  il  ne  la  porta  sans  anxiété,  n  écrivait  après  son  élec- 
tion :  «  J'ai  perdu  les  joies  profondes  de  mon  repos.  Je  parais  monter, 
au  dehors;  je  suis  tombé, au  dedans...  Je  m'efforçais  tous  les  jours  de 
me  tirer  hors  du  monde,  hors  de  la  chair,  pour  voir  spirituellement  la 
joie  céleste.  Ne  désirant  et  ne  redoutant  rien  sur  la  terre,  j'étais,  ce  me 
semble,  au-dessus  de  tout.  Mais  l'orage  de  la  tentation  m'a  jeté  tout  à 
coup  dans  les  alarmes  et  les  frayeurs;  car,  encore  que  je  -ne  craigne 
rien  pour  moi,  je  crains  beaucoup  pour  ceux  dont  je  suis  chargé... 

a  Je  suis  tellement  accablé  de  tristesse,  mande-t-il  au  patrice 
Narsès,  qu'à  peine  puis-je  parler;  les  ténèbres  de  la  douleur  assiègent 
les  yeux  de  mon  âme  :  je  ne  vois  rien  que  dé  triste,  et  tout  ce  qu'on 
croit  m'ètre  agréable  me  parait  lamentable.  Car  je  vois  sans  cesse  de 
quel  comble  de  tranquillité  je  suis  tombé  et  à  quel  comble  d'embarras 
j'ai  dû  monter  (i).  » 

Parlant,  dans  une  de  nos  réunions,  des  œuvres  de  saint  Grégoire, 
Mgr  Duchesne  assurait  que  la  disparition  des  Dialogues,  des  Homélies, 
de  la  Correspondance,  ferait  un  vide  sensible  dans  l'histoire  de  la  civi- 
lisation. Si  de  pareils  soupirs  et  de  tels  gémissemens  s'étaient  perdus, 
il  manquerait  peut-être  aussi  quelque  chose  à  l'histoire  de  l'élégie 
chrétienne  et  du  lyrisme  sacré. 

Les  souvenirs  matériels  de  saint  Grégoire  ne  sont  pas  nombreux  à 
Rome.  Son  iconographie  ne  compte  que  des  images  postérieures  de 
trop  de  siècles  à  sa  vie.  C'est  une  effigie  assez  banale  et  seulement 
décorative,  que  la  statue  de  Cordieri,  dans  une  des  chapelles  du 
Çœlius.  Mais  c'est  une  délicieuse  figure,  à  la  fois  élégante  et  noble, 

(1)  Cité  par  Montàlembert  dans  les  Moines  d'Occident. 


REVUE  MUSICALE.  223 

que  Pintoricchio  peignit  à  la  voûte  du  chœur  de  Sainte-Marie  du  Peuple, 
parmi  les  guirlandes  et  les  arabesques  d'or.  Sous  la  Confession  de 
Saint-Pierre,  dans  les  grottes  vaticanes,  asile  de  tant  de  merveilles,  on 
voit  encore  un  saint  Orégoire,  sculpté  par  des  mains  florentines.  Enfin, 
sur  les  degrés  de  Tautel,  devant  le  Saint-Sacrement,  objet  de  rimumor- 
telle  Dispute,  le  docteur  et  le  pontife,  ayant  à  ses  pieds  son  livre 
des  Moralia,  siège  sur  le  trône  de  marbre  qu'on  garde  encore  en  son 
église  du  Cœlius  et  dont  les  bras  s'achevaient  en  têtes  de  lion. 

A  la  porte  de  la  sacristie  de  Saint-Pierre,  —  et  cette  place  ne 
messied  pas  à  Tordonnateur  de  la  liturgie,  —  un  autel,  que  rien  ne 
distingue,  recouvre  les  restes  du  grand  Pape.  Pendant  les  jours  anni^ 
versaires,  quelques  cierges  y  brûlaient,  fidèles,  et,  le  matin  de  la 
grand'messe  pontificale,  sur  la  modeste  tombe  de  celui  qui  bientôt 
allait  être  comme  le  patron  ou  le  héros  des  cérémonies  solennelles,  je 
me  souviens  d'une  humble  messe  basse  qui  sonnait  doucement. 

S'il  est  un  lieu  dans  Rome  où  se  respire  encore,  pour  ainsi  dire, 
l'âme  de  saint  Grégoire,  c'est  le  Cœlius.  Ici  fut  sa  maison  natale;  son 
monastère,  dédié  à  saint  André,  fut  ici;  une  église,  élevée  à  leur  place, 
porte  son  nom.  Ici  les  envoyés  du  peuple  vinrent  le  chercher  et  le 
saisir,  pour  l'élever  par  force  sur  le  glorieux  et  redoutable  fatte.  On 
accède  à  l'église  par  la  via  San  Gregorio,  qui  se  détache  du  Colisée  et 
passe  d'abord  sous  l'Arc  de  Constantin.  Ce  n*est  point  une  rue,  car  des 
maisons  ne  la  bordent  pas,  mais  plutôt,  entre  le  Cœlius  et  le  Palatin, 
une  allée  déjeune  verdure.  Elle  est  presque  déserte,  par  cette  belle  et 
déjà  chaude  matinée  d'avril.  A  peine  si  l'on  y  rencontre  quelqu'une  de 
ces  charrettes,  peintes  de  couleurs  vives,  qui  apportent  de  la  cam- 
pagne à  la  ville  le  vin  des  Castelli.  Le  paysan  qui  la  conduit  a  relevé 
sur  sa  tête,  pour  la  défendre  du  soleil,  une  vieille  capote  arrondie  en 
berceau.  Nous  sommes  au  temps  de  Pâques  :  les  chevaux  portent  à 
leurs  harnais  des  houppes  de  laine  éclatantes  ;  le  siège  est  garni  de 
rameaux  d'olivier,  de  pécher,  d'amandier,  qui  font  au-dessus  du  dôme 
de  toile  une  autre  voûte  de  feuillage  et  de  fleurs.  Une  prairie  monte 
doucement  au  perron  delà  basilique.  Transformée,  hélas  I  et  déformée 
conmie  tant  d'autres,  elle  n'a  gardé  que  ses  colonnes  et  son  pavé  de 
mosaïque.  Mais,  au  fond,  à  droite,  s'ouvre  un  petit  oratoire  dallé  de 
marbre  et  voûté  d'or.  Yoilà,  taillé  dans  le  marbre  aussi,  doré  aussi  par 
le  temps,  le  siège  du  pontife;  la  forme,  la  maëse  et  l'aplomb  de  cette 
chaire  primitive  ont  conservé  quelque  chose  de  la  majesté  romaine. 
A  l'opposé,  la  muraille  se  creuse  en  une  sorte  d'alcôve  étroite  et 
grillée  :  «  Ici,  fatigué  parles  veilles  et  par  un  labeur  incessant,  Grégoire 


;ii       9 


^Pi^^ 


224  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


donnait  on  peu  de  repos  à  ses  membres  chétifs.  «  Modica  memhra,  » 
dit  Tinscription  latine,  et  de  ces  deux  mots  le  français  ne  peut  rendre 
la  mélancolie  et  la  débilité. 

Une  chapelle  voisine  renferme  la  table  antique  où  le  Pontife  aimait 
à  rassembler  douze  pauvres  et  à  les  servir.  Un  jour,  un  treizième  con- 
vive, un  ange,  y  vint  s'asseoir.  L'ange  a  disparu,  mais  des  pauvres  sont 
encore  là,  couchés  parmi  les  herbes.  Heureusement  les  architectes  et 
les  savans  ont  épargné  jusqu'ici  le  CSoelius.  n  n'a  souffert  ni  de  l'édi- 
lité,  ni  de  l'archéologie.  Encadrés  dans  la  baie  centrale  du  portique, 
les  deux  palmiers  de  saint  Bonaventure  ajoutent  leur  grâce  d'Orient 
au  paysage  latin.  La  lumière  et  le  silence  enveloppent  les  jardins,  les 
vignes,  les  vergers,  et  sur  la  colline  exquise,  demeurée  purement 
romaine,  on  s'attend  avoir  revenir  l'ombre  du  grand  Romain. 

L'Aventin  est  également  resté  digne  de  lui.  Le  collège  de  Saint- 
Anselme,  qu'y  ont  élevé  les  bénédictins,  est  peut-être  le  seul  édifice 
moderne  qui  ne  déshonore  pas  les  horizons  de  Rome,  n  les  regarde, 
il  les  domine,  et,  loin  de  les  contredire,  il  s'accorde  avec  eux.  Ici  tout  est 
grégorien  :  non  seulement,  comme  au  Cœlius,  le  paysage  :  mais  l'esprit, 
le  travail,  les  offices  et  les  chants.  Le  dimanche  de  Pâques,  à  l'heure 
où  descend  le  soleil, nous  entrâmes  dans  l'église.  Elle  est  belle,  simple 
et  forte,  nue  sans  froideur  et  brillante  sans  omemens.  Elle  a,  comme 
les  vieilles  basiliques  dont  elle  est  imitée,  un  double  rang  de  colonnes« 
un  plafond  à  poutres  qui  se  croisent,  un  maître  autel  surmonté  par  un 
de  ces  tabernacles  de  marbre,  aux  lignes  droites  et  pures,  dont  les 
baldaquins  de  style  baroque  ne  sont  que  la  caricature  et  comme  la 
contorsion. 

Les  moines  chantèrent  les  vêpres  de  Pâques,  puis  le  salut,  et  le 
charme  d'un  chant  que  depuis  longtemps  nous  n'avions  pas  entendu 
ne  tarda  guère  à  nous  reprendre.  Comme  il  glissait,  comme  il  se 
répandait  égal  et  doux,  le  chant  grégorien,  le  «  plain-chant,  »  sur 
les  surfaces  planes  et  sur  les  marbres  polis,  sans  compter  qu'à  la 
sobriété  de  leur  musique,  les  bénédictins  savent  assortir  le  reste  du 
cérémonial  sacré  1  Des  deux  côtés  de  l'autel,  ils  n'avaient  disposé  que 
peu  de  cierges  et  quelques  gerbes  légères;  Jdais  l'ordonnance  en  était 
harmonieuse  et  des  rapports  subtils  unissaient  les  lignes  sonores  avec 
les  lignes  de  flamme  et  les  lignes  de  fleurs. 

L'office  prit  peu  de  temps  et  fit  peu  de  bruit.  Le  Bella  prémuni 
hostilia  de  VO  Salutaris  ne  déchaîna  pas  les  fureurs  militaires  par  où, 
dans  les  paroisses  parisiennes,  aux  jours  de  fête,  ces  trois  mots  ont 
coutume  de  se  signaler.  Le  Tantum  ergo  ne  fut  que  celui  delà  liturgie, 


REVUE  MUSICALE.  225 

mais  modulé  J'allais  dire  modelé  par  des  voix  qui  de  la  forme  sonore 
font  presque  une  forme  plastique,  tant  elles  lui  donnent  de  relief  et  de 
perspective.  Jamais  soir  de  Pâques  ne  fut  plus  grave  et  plus  doux,  et, 
sortant  de  la  chapelle  où  venaient  de  s'accomplir  des  rites  simples  et 
pnrs,  devant  la  ville  et  la  campagne  qui  s'étendaient  sous  nos  yeux, 
nous  pûmes  nous  croire  déjà  sur  la  colline  où  Ton  adorera  le  Père  en 
esprit  et  en  vérité. 

Jusqu'à  la  fin  des  fôtes  grégoriennes,  on  ne  lui  rendit  pas  d'autres 
hommages.  A  la  Valicella  comme  à  Saint-Grégoire,  à  Sainte-Marie 
Majeure,  au  Latran  ainsi  qu'à  Saint-Paul-hors-les-murs,  messes, 
Tépres,  saints,  il  n'y  eut  d'office  que  dans  le  style  grégorien.  La  mu- 
sique à  l'église  ne  fut  que  d'église,  comme  si  les  volontés  du  Pape 
étaient  non  seulement  publiées,  mais  obéies. 

Elles  reçurent  à  Saint-Pierre  la  consécration  la  plus  éclatante. 
L'effet  d'une  <r  fonction  »  pontificale  grégorienne,  sous  les  gigan- 
tesques voûtes,  n'était  pas  d'avance  assuré.  En  ces  espaces  infinis, 
mille  ou  douze  cents  voix  chantant  ensemble  risquaient  de  s'entendre 
à  peine,  ou  de  se  tiop  entendre.  On  en  pouvait  craindre,  autant  que  la 
faiblesse,  la  violence  ou  la  dureté.  Le  chant  grégorien  ne  se  prête  pas, 
ou  du  moins  ne  se  prête  pas  toujours  et  tout  entier,  à  ce  qu'on 
nomme,  d'un  mot  trivial,  mais  expressif,  une  «  exécution  monstre.  » 
Quelques  mélodies,  les  plus  simples,  comportent  et  réclament  peut- 
être  ce  genre  d'interprétation.  Les  historiens  de  saint  Grégoire  nous 
ont  transmis  le  souvenir  d'unissons,  que  le  nombre  de  voix,  ou  plutôt 
que  les  voix  innombrables  ont  dû  faire  sublimes.  C'est  la  Litania 
uptiformis,  qu'aux  jours  de  la  peste  de  590,  pénitente  et  suivant  les 
pas  de  son  pontife,  Rome  tout  entière  psalmodia.  C'est  le  Regina  cœli, 
chanté  devant  l'image,  portée  en  procession,  de  la  Vierge  libérienne, 
avec  une  telle  ferveur  que,  suivant  la  légende,  les  anges  descendant 
du  del  y  auraient  répondu. 

Mais,  à  côté  de  ses  pièces  faites  pour  le  foule,  il  en  est  d'autres, 
comme  les  Introity  les  Graduels,  les  Offertoires,  qui  veulent  des  inter- 
prètes exercés  et  choisis.  Par  une  heureuse  fortune,  celles-ci  mêmes 
n'ont  rien  perdu  de  leur  beauté  plus  fragile.  La  multitude  des  voix  n'a 
pas  forcé  leur  délicatesse,  et,  dans  l'énorme  vaisseau,  leur  parfum 
léger  ne  s'est  pas  évanoui. 

Fidèle  le  premier  à  l'esprit,  et  à  l'esprit  intégral,  de  ses  propres 
commandemens,le  Souverain  Pontife  avait  permis  démêler  à  la  messe 
grégorienne  im  petit  nombre  de  pièces  polyphoniques  :  les  unes 
prises    dans  l'œuvre   des    anciens    maîtres,  les    Gabrielli    et   les 

TOMB  XXI.  —  1904.  13 


226  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Palestrina;  une  autre,  la  dernière  et  qui  ne  parut  pas  indigne  des 
précédentes,  composée  par  don  Lorenzo  Perosi.  Cela  suffisait  à  rappe- 
ler que  le  Motu  proprio  de  Pie  X  est  une  loi  de  grâce  ainsi  que  de 
rigueur;  elle  définit  l'esprit  et  le  rôle  de  la  musique  moderne  à  l'église» 
mais  elle  ne  va  pas  jusqu'à  la  condamner.  Et  môme,  en  vertu  d'un 
ancien  privilège,  à  l'entrée  conmie  à  la  sortie  du  cortège  pontifical, 
ainsi  qu'au  moment  de  l'élévation,  les  trompettes,  les  fameuses  trom- 
pettes d'argent,  ont  par  trois  fois  sonné.  Il  est  à  souhaiter  qu'elles  son- 
nent toujours;  à  Tinstant  le  plus  mystérieux  du  sacrifice,  quand  toute 
bouche  humaine  se  tait,  quand  le  prêtre  même  parle  bas,  il  est  beau 
que  leur  appel  héroïque  jaillisse  tout  à  coup  de  leurs  lèvres  de  métal. 
Il  est  encore  plus  désirable  qu'elles  sonnent  autrement,  c'est-à-dire 
autre  chose  qu'une  marche  vulgaire  ou  qu'une  cavatine  de  théâtre.  Et 
nous  savons  que,  pour  l'avenir,  le  Saint-Père  y  a  déjà  pourvu. 

«  Gregorius  consul,  »  dit  l'histoire.  Un  hymne  de  la  liturgie  dit 
aussi  «  Gregorius  prassuL  »  Comme  à  saint  Grégoire  lui-même,  la  pré- 
séance appartint,  dans  la  cérémonie  de  Saint-Pierre,  au  chant  gré- 
gorien. Il  y  parut  sous  tous  ses  aspects;  il  y  manifesta  toutes  ses 
beautés.  Une  fois  encore,  on  s'aperçut  que,  par  un  retour  commun  aux 
choses  d'ici-bas,  la  plus  vieille  forme  de  la  musique  peut  nous  donner 
les  impressions  que  nous  demandons,  —  parfois  en  vain,  —  à  l'art  le 
plus  nouveau.  En  un  temps  de  polyphonie  et  d'orchestre  à  outrance, 
le  chant  grégorien  nous  rend  les  délices,  depuis  longtemps  perdues, 
de  la  mélodie  strictement  homophone  et  vocale.  Il  restitue  en  quelque 
sorte  une  catégorie  de  l'idéal  sonore  :  l'unisson.  Admirable  par  la 
beauté  des  lignes,  la  mélodie  grégorienne  l'est  également  par  la  diver- 
sité des  modes  ;  elle  l'est  encore  par  un  élément  qui  lui  est  propre, 
par  son  rythme,  dont  la  mesure  moderne  peut  envier  la  liberté,  voire 
la  fantaisie.  Autant  que  mélodie,  le  chant  grégorien  est  mélopée, 
vocalise  même,  une  vocalise  délicieuse  d'élégance,  voire  de  caprice. 
Enfin  il  est  récitatif .  Jamais  la  symétrie  ni  la  carrure  ne  l'emprisonne 
ou  ne  l'alourdit,  a  Un  canto  che parla;  favellar  in  musica,  »  toutes  les 
définitions  de  la  musique  oratoire  ou  du  discours  musical  se  vérifient 
et  se  réalisent  en  lui. 

On  a  traité  cet  art  de  monotone.  Est-il  donc  un  état,  un  mouve* 
ment  religieux  de  l'âme  qu'il  ne  soit  capable  d'exprimer?  Il  a  pour  do- 
maine ce  que  dom  Pothier  nommait  un  jour  très  bien  «  la  partie  affec- 
tive de  la  prière.  »  Autant  que  méditation,  il  est  action,  passion  même, 
et  pas  plus  que  de  monotonie  on  ne  saurait  l'accuser  de  froideur  et 
d'insensibilité.  Ceriaine  séquence  en  l'honneur  de  saint  Grégoire,  su- 


REVUE   MUSICALE.  227 

perbe  d'éclat,  d'enthousiasme,  de  lyrisme,  a  secoué  cinquante  mille 
auditeurs  d'un  frisson  et  comme  d'un  transport  sacré.  «  Ecinentes  ^ 
iulcia  celsaque,  »  y  est-il  dit,  «  nous  chantons  des  choses  douces  et  des 
choses  hautes.  »  C'est  toute  la  définition  de  Tart  grégorien.  Une  dou- 
ceur céleste  s'unit  dans  le  verset  «  Justus  germinahït  sicut  lilium  »,  au 
charme,  pour  ne  pas  dire  au  trouble  tout  moderne  du  rêve  et  de  la 
mélancolie.  En  vérité,  je  ne  sais  pas  un  effet  ou,  pour  parler  plus  lar- 
gement, pas  un  genre,  pas  un  ordre  de  Texpression  sentimentale  où  ne 
puisse  arriver  la  mélodie  grégorienne.  Elle  y  atteint  par  des  moyens 
dont  la  discrétion  n'a  d'égale  que  la  sûreté.  Sur  les  paroles  capitales 
du  Credo  :  «  Et  homo  factus  est,  »  il  a  suffi  que  l'admirable  coulée 
sonore  se  fît  un  seul  instant  un  peu  plus  suave,  un  peu  plus  lente, 
pour  qu'aux  Incamatus  les  plus  mystiques  ou  les  plus  pittoresques,  à 
celui  d'un  Bach  ou  d'un  Beethoven,  cinq  ou  six  pauvres  notes  de  plain- 
chant  n'eussent  rien  à  envier.  ' 

Musique  monotone,  répètent  les  ennemis  de  cette  musique.  D'au- 
cuns ne  craignent  pas  d'ajouter  :  musique  protestante,  et  le  second 
reproche  a  de  quoi  mettre  en  joie  les  artistes  et  les  historiens.  On 
n'avait  pas  encore  assimilé  saint  Grégoire  à  Luther  pour  les  condamner 
ensemble,  et  jusqu'ici,  lés  caractères  propres  de  l'art  grégorien  :  la  mé- 
lodie, la  vocalité  et  l'unisson,  n'étaient  pas  regardés  comme  les  signes 
essentiels  du  génie  musical  allemand. 

S'il  est  au  contraire  un  art  latin  et  classique,  un  art  catholique 
aussi,  je  veux  dire  universel,  un  art  qui  porte  témoignage  de  l'anti- 
quité, de  la  pureté,  de  l'unité  de  la  foi,  c'est  le  chant  que,  le  matin  du 
11  avril,  les  voûtes  vaticanes  ont  entendu.  Ce  jour-là  fut  de  ceux  que 
n'oubliera  pas  l'histoire  de  l'art  religieux.  Pour  la  première  fois  peut- 
être  depuis  des  siècles,  depuis  la  création  de  la  polyphonie,  un  Pape  a 
célébré  la  messe  pontificale  à  Saint-Pierre,  suivant  le  rite,  —  nous  ne 
parlons  que  de  musique,  —  et  selon  l'idéal  grégorien.  La  noble  basi- 
lique a  vu  s'accomplir  en  elle  une  de  ces  étonnantes  conciliations,  une 
de  ces  harmonies  grandioses  que  Rome  seule  a  le  don  de  réaliser.  Sous 
les  formes  et  comme  sous  les  espèces  d'une  musique  et  d'une  archi- 
tecture qui  dilTèrent  l'une  de  l'autre  au  point  de  sembler  d'abord 
contraires  et  peut-être  incompatibles,  deux  âges,  deux  âmes  du  chris- 
tianisme, plutôt  que  de  s'opposer,  se  sont  fondues.  Loin  d'écraser  les 
simples  mélodies  ou  de  les  engloutir,  on  eût  dit  que  le  dôme  splendide 
s'ouvrait  au-dessus  d'elles  pour  les  attirer  plus  haut  et  pour  les  cou- 
ronner. Alors  entendre  et  voir  fut  une  merveilleuse  occasion  de 
penser.  Alors  les  sons  et  les  formes  donnèrent  à  chacun  de  nous,  avec 


228  RLVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  force,  une  acuité  sans  pareille,  Tidée,  le  sentiment,  presque  la 
sensation  de  ce  fait  extraordinaire  :  la  tradition  et  la  continuité  de 
r%1ise.  L'ordre  des  temps  chrétiens  se  développa  tout  entier,  et  quand,, 
au  moment  de  disparaître,  le  Pape  laissa  tomber  sur  des  milliers  de 
fronts  inclinés  sa  bénédiction  dernière,  il  apparut  vraiment  comme  le 
Pontife,  Pontifex,  celui  qui  venait  de  jeter  un  pont  mystérieux  sur  des 
siècles  d'art  sacré. 

Autant  qu'un  mémorial  du  passé,  la  messe  pontificale  fut  un 
signe,  un  gage  de  l'avenir.  Dans  son  Motu  proprio,  le  Saint-Père  avait 
donné  le  précepte  ;  il  y  a  voulu  joindre  l'exemple.  La  cérémonie  de 
Saint-Pierre  marque  le  passage,  —  qui  ne  s'est  pas  fait  attendre,  —  de 
la  pensée  à  l'acte  et  du  commandement  à  l'exécution.  Rien  n'a  été 
supprimé,  ou  seulement  diminué,  de  la  pompe  et  du  décor,  des  évolu- 
tions et  des  cortèges,  des  omemens  et  des  mouvemens  qui  font  de 
Saint-Pierre,  les  jours  de  solennité  pontificale,  un  corps  vivant  et  ma- 
gnifique, revêtu  d'habits  de  fête.  Mais,  au  centre  de  la  basilique,  devant 
Tautel  papal  où  ne  brûlaient  que  les  cierges  rituels,  et  qui  ne  portait 
pas  une  fleur,  lorsque  le  Saint-Père  entonna  gravement  les  chants 
liturgiques  et  que  mille  voix,  graves  conmie  la  sienne,  lui  répondirent 
selon  les  modes  liturgiques  aussi,  alors  il  fut  évident  qu'en  ce  corps 
de  marbre,  l'âme  n'était  plus  la  même,  et  que  dans  la  musique  de  la 
prière,  l'esprit  de  la  prière  venait  de  rentrer. 

La  messe  peu  à  peu  s'avançait.  Les  yeux  baissés  sur  l'admirable 
missel  que  peignirent  pour  lui,  dans  l'exU,  nos  moniales  de  Solesmes, 
le  Pape  commençait  la  Préface.  Le  cardinal-diacre,  qui  l'assistait, 
tourna  pour  lui  la  page  du  Sanctus,  et  le  Saint-Père  y  vit  une  lyre  d'or 
où  le  Christ  en  croix  est  étendu.  La  miniature  exquise  et  symbolique  a 
dû  charmer  et  peut-être  retenir  un  moment  l'auguste  regard.  L'ait  et 
la  foi  ne  pouvaient  offrir  de  plus  délicates  actions  de  grâces  au  Pontife 
dont  la  main  ferme  et  douce  a  posé  de  nouveau  sur  la  lyre  l'image  du 
Crucifié. 

Rome,  20  ayril  1904. 

Camille  Bellaiguk. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


30  aTïJ» 

L'accueil  qui  a  été  fait  à  Rome  et  à  Naples  à  M.  le  Président  de  la 
République  a  produit  en  France  une  [heureuse  irapressioa  :  il  ne  reste 
plus  rien  désormais  des  nuages  qui  s'étaient  élevés  entre  ta  Fraoce 
et  l'Italie.  Au  fond,  les  deux  pays  n'ont  sur  aucim  point  du  moade 
des  intérêts  nécessairement  en  conflit,  et  la  preuve  en  est  qu*aussîtAt 
qu'ils  ont  sincèrement  voulu  les  concilier  ils  y  sont  parvenus  s^ns 
beaucoup  de  peine.  Il  faut  rendre  justice  à  la  diplomatie  des  deux  gou- 
▼ernemens  :  c'est  à  elle  que  nous  devons  les  résultats  déjà  obtenus. 
Nous  en  sommes  reconnalssans  à  M.  Delcassé  et  à  M.  Barrère,  pour 
ne  citer  que  les  nôtres;  mais  nous  savons  aussi  quels  ont  été,  de 
l'autre  côté  des  Alpes,  les  bons  ouvriers  du  rapprochement.  Enfin  le 
roi  Victor-Emmanuel  et  M.  Loubet  ont  le  droit  de  se  dire  Tuu  à  Tautre 
qu'ils  ont  eu  une  part  prépondérante  dans  le  succès  d'une  poUtique 
qu'ils  ont  voulue,  préparée,  et  finalement  consacrée. 

n  y  a  chez  nous  unanimité  de  sentimens  à  cet  égard.  On  nous  per- 
mettra d'insister  sur  ce  point,  parce  que  les  maladroites  polémiques  de 
quelques-uns  de  nos  journaux  pourraient  faire  naître  dans  les  esprits 
quelque  doute  à  ce  sujet.  Tout  le  monde  en  France  se  réjouit  de  voir 
Tamitié  de  la  France  et  de  l'Italie  renouée  ;  mais  il  faut  bien  avouer 
que  tout  le  monde  ne  le  fait  pas  pour  les  mêmes  moiils.  La  grande 
majorité  des  Français  ne  voit  qu'une  chose  dans  le  rapprochement,  h 
savoir  le  rapprochement  lui-même  ;  mais  d'autres  se  préoccupent  seu- 
lement des  intérêts  particuliers  de  leur  parti,  et  on  pourrait  croire,  à 
les  entendre  ou  à  les  lire,  que  le  reste  leur  soit  indiiïérent.  Il  faut 
quon  le  sache  de  l'autre  côté  des  Alpes,  la  France  entière  est  en  c« 


230  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moment  d'accord  avec  son  gouvernement.  Sans  doute  il  en  serait  au- 
trement s*il  était  vrai  qu*il  y  eût  dans  le  voyage  du  Président  de  la 
République  ime  intention  offensante  pour  le  Souverain  Pontife.  Beau- 
coup de  Français  se  demanderaient  alors  ce  qu*a  fait  le  Pape  pour  mé- 
riter de  noU*e  part  une  semblable  attitude,  et  ils  auraient  à  exprimer 
non  seulement  des  réserves,  mais  des  protestations  légitimes.  Nous 
n'avons  nullement  à  nous  plaindre,  et  cela  depuis  longtemps,  de  le 
politique  du  Saint-Siège  à  l'égard  de  la  France,  ni  môme  de  son  gou- 
vernement. Dès  lors,,  comment  admettre  que  M.  le  Président  de  la 
République  se  soit  proposé,  en  allant  à  Rome,  d'ajouter  quelque  chose 
aux  tristesses  du  Saint-Père?  Il  n*a  jamais  eu  l'intention  qu'on  lui 
prête,  et  nous  sommes  convaincus  que,  si  son  voyage  devait  produire 
sur  l'esprit  de  Pie  X  la  pénible  impression  qui  cause  tant  de  joie  à 
nos  radicaux  et  à  nos  socialistes,  il  serait  le  premier  à  le  regretter. 

La  vérité  sur  cette  affaire  est  bien  connue.  Ce  n'est  pas  M.  le  Pré- 
sident de  la  République  qui  s'est  refusé  à  faire  une  visite  au  Pape, 
mais  bien  celui-ci  qui  a  fait  entendre  qu'il  ne  pourrait  pas  s'y  prêter. 
S'il  y  avait  là  quelque  chose  de  personnel  au  gouvernement  de  la 
République  et  à  son  représentant  officiel,  nos  radicaux  socialistes 
pourraient  pour  la  première  fois  y  relever  un  grief  contre  le  Pape. 
Mais  il  n'en  est  rien.  Le  Pape  et  le  Président  sont  dominés  l'un  et 
l'autre  par  une  situation  qu'ils  n'ont  point  faite  et  dont  ils  subissent 
les  conséquences.  Les  deux  prédécesseurs  de  Pie  X  ont  établi  une 
règle  à  laquelle  il  croit  devoir  rester  fidèle,  et  qui  consiste  à  ne  pas 
recevoir  au  Vatican  les  chefs  d'Ëtat  catholiques  venus  à  Rome  comme 
hôtes  du  roi  d'itahe.  Le  Pape  estime  que,  s'il  accueillait  un  chef  d'Ëtat 
catholique  venant  du  Quirinal,  il  paraîtrait  reconnaître  comme  légi- 
time rétablissement  de  la  maison  de  Savoie  à  Rome,  et  c'est  un 
fait  contre  lequel  il  ne  cesse  pas  de  protester.  Nous  n'avons,  quant  k 
nous,  ni  à  nous  associer  à  cette  protestation,  ni  à  la  combattre.  Nous 
acceptons  les  faits  accomplis  depuis  trente  ans.  Personne  en  France  ne 
rêve  des  restaurations  auxquelles  on  a  d'ailleurs  cessé  de  croire.  Cela 
étant,  il  y  a  quelque  chose  d'un  peu  puéril  dans  la  satisfaction  bruyante 
que  manifeste  chez  nous  la  presse  radicale-socialiste  au  sujet  de  la 
visite  que  M.  Loubet  n'a  pas  faite  à  PieX.  M.  Loubet  n'a  pas  exprimé 
le  désir  d'être  reçu  par  lui  parce  qu'il  savait  fort  bien  qu'il  ne  pouvait 
pas  l'être  et  ne  le  serait  pas.  Nos  radicaux  se  trompent  d'ailleurs 
grandement  lorsqu'ils  disent  que  le  gouvernement  et  le  peuple  italiens 
auraient  vu  dans  une  visite  du  Président  au  Saint-Père  une  démarche 
désobligeante  et  même  injurieuse  pour  eux.  Pourquoi  en  serait-il 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  231 

ainsi?  Ponrqaoi  nos  voisins  et  amis  qui  n'élèvent  aucune  objection 
contre  les  visites  courtoises  faites  au  Pape  par  Guillaume  II  ou  par 
Edouard  VII,  jugeraient-ils  différemment  celle  que  pourrait  lui  faire 
M.  Loubet?  Auraient-ils  à  notre  égard  des  exigences  qu'ils  n'ont  pas  à 
l'égard  des  autres?  Nous  sommes  portés  à  croire  qu'ils  seraient 
plutôt  satisfaits  de  voir  le  Pape  faire  fléchir  une  première  fois  la  règle 
qu'il  a  posée  :  ils  en  tireraient  aussitôt  des  conséquences  heureuses 
pour  eux,  et  en  concluraient  que  Pie  X  n'est  plus  aussi  intransigeant 
que  ses  devanciers  au  sujet  de  la  présence  du  roi  d'Italie  à  Home. 
Ce8t  une  satisfaction  que  celui-ci  n'a  pas  jugé  à  propos  de  leur 
donner.  Mais  les  Italiens  sont  ingénieux  ;  ils  tirent  parti  de  tout  ce 
qui  arrive.  Si  M.  Loubet  était  allé  au  Vatican,  ils  auraient  dit  que  le 
Pape  s'inclinait  devant  les  faits  accomplis.  M.  Loubet  n'y  va  pas,  et 
ik  disent  que  c'est  la  France  qui  les  accepte  et  les  consacre.  Tout 
est  donc  et  ne  pouvait  être  que  pour  le  mieux,  au  moins  en  ce  qui 
les  concerne.  Ils  s'en  réjouissent,  et  nous  nous  en  réjouissons  avec 
eux. 

Ce  sentiment  est  chez  nous  général,  et  c'est  pour  cela  que  nous 
nous  élevons  contre  la  prétention  des  radicaux  qui  cherchent  à  s'en 
attribuer  le  monopole.  Ils  veulent,  disent-ils,  rétablir  l'unité  morale  de 
la  France,  et  lorsqu'ils  voient  cette  unité  se  produire  sur  im  point,  ils 
s'empressent  de  la  rompre,  ou  du  moins  de  le  tenter.  Il  faut  à  tout 
prix  que  le  voyage  de  M.  Loubet  à  Rome  leur  serve  à  combattre  leurs 
adrersaires  en  France,  et  ils  n'y  trouvent  qu'un  prétexte  à  crier  :  Sus 
aux  modérés  I  Les  modérés  ne  sont  pas  moins  heureux  qu'ils  ne  le 
sont  eux-mêmes  du  voyage  et  de  son  succès  :  peut-être  le  sont-ils 
avec  plus  de  désintéressement  personnel.  Ils  aiment  l'Italie  pour  elle- 
même,  pour  les  services  qu'elle  a  rendus  à  la  civilisation  universelle, 
pour  la  tournure  de  son  génie,  pour  ses  qualités  généreuses,  pour  les 
avantages  réciproques  que  les  deux  pays  doivent  retirer  de  leur 
mtente,  et  non  pas  pour  les  petits  profits  qu'ils  pourraient  tirer  eux- 
inêmes  de  la  politique  nouvelle  dans  l'intérêt  de  leur  parti.  A  leurs 
yeux,  le  rapprochement  est  un  fait  important  dans  l'histoire  de 
l*Europe,  et  la  manière  dont  il  est  apprécié  au  dehors  montre  bien 
qu'ils  ne  se  trompent  pas.  La  France,  alliée  fidèle  de  la  Russie,  amie 
de  l'Italie  et  de  l'Angleterre,  en  bons  rapports  avec  toutes  les  autres 
puissances,  sortie  de  l'isolement  auquel  on  l'avait  longtemps  con- 
damnée, voit  en  tout  cela  une  garantie  de  plus  pour  le  maintien  de  la 
paix,  ou  pour  la  localisation  de  la  guerre  sur  un  seul  point  du 
monde  :  et  ce  sont  là  des  résultats  dont  il  lui  est  permis  de  s'applaudir. 


232  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  France,  disons-nous,  amie  de  TAngleterre.  En  effet,  avec 
TAngleterre  aussi  ses  relations  viennent  de  se  resserrer  à  la  suite  des 
conventions  et  arrangemens  que  nous  avons  annoncés  il  y  a  quinze 
jours,  mais  qui  venaient  à  peine  d'être  signés  alors,  et  dont  il  nous  a 
été  impossible  de  parler  comme  il  convenait. 

Nous  ne  le  pouvons  même  pas  aujourd'hui  :  le  cadre  d'une  seule 
chronique  est  trop  étroit  pour  cela.  Nos  arrangemens  avec  l'Angleterre 
touchent  à  une  infinité  d'objets  :  nous  devons  nous  contenter  d'en  indi- 
quer le  sens  général.  Dans  leur  ensemble,  ils  nous  ont  paru  équitables, 
et  H  faut  bien  qu'ils  le  soient  puisqu'ils  ont  été  accueillis  favorable- 
ment des  deux  côtés  du  détroit.  Ceux  mêmes  qui,  en  France,  ont  une 
tendance  naturelle  et  en  quelque  sorte  instinctive  à  croire  que,  dans 
tout  accord  avec  l'Angleterre,  nous  devons  nécessairement  avoir  été 
dupes,  se  sont  tus  cette  fois  ou  n'ont  exprimé  que  de  timides  réserves. 
Aussi  gardons-nous  toute  notre  liberté  d'esprit  pour  reconnaître 
ce  qu'il  y  a  de  satisfaisant  et  d'heureux  dans  le  fait  même  que  la 
France  et  l'Angleterre  aient  pu  résoudre  d'une  manière  amicale  et 
loyale  la  plupart  des  difficultés  pendantes  entre  elles.  Nous  avons  tou- 
jours été  partisans  de  cette  entente,  qu'on  appelait  autrefois  cordiale, 
entre  les  deux  pays  :  on  y  a  mis  longtemps  bien  des  entraves,  et  nous 
ne  rechercherons  pas  à  qui  la  faute  en  est  particulièrement  imputable. 
Ce  qui  vient  de  se  faire  aurait  été  impossible  il  n'y  a  pas  encore  beau- 
coup d'années,  peut-être  même  beaucoup  de  mois.  Pourquoi?  Est-ce 
parce  que  les  questions  n'étaient  pas  les  mêmes?  Non  apparemment  : 
ce  ne  sont  pas  les  choses  qui  ont  changé,  mais  les  hommes,  et  on  a 
vu  alors  qu'U  n'y  a  rien  d'impossible  à  une  bonne  volonté  forte  et 
sincère,  ou  plutôt  à  deux  volontés  de  ce  genre  lorsqu'elles  agissent  en 
commun.  On  assure  qu'au-dessus  de  toutes,  celle  du  roi  Edouard  Yll 
s'est  exercée  d'une  manière  active  et  efficace  :  les  deux  pays  doivent 
lui  en  savoir  gré.  Nous  parlions  en  effet,  il  y  a  un  moment,  des 
conditions  les  plus  propres  à  maintenir  dans  le  monde  ce  qui  y  reste 
encore  de  paix,  et  sans  doute  le  rapprochement  de  la  France  et  de 
l'Italie  fera  beaucoup  pour  cela  ;  mais  l'amitié  de  la  France  et  de 
l'Angleterre  apparaît,  pour  la  solution  de  ce  problème,  comme  un 
facteur  d'une  puissance  prépondérante,  lorsqu'on  songe  qu'elles  ont 
l'une  et  l'autre  de  grands  intérêts  en  Extrême-Orient  ;  que  Tone  est 
l'alliée  de  la  Russie  et  l'autre  l'alliée  du  Japon;  et  qu'elles  peuvent, 
à  un  moment  donné,  contribuer  à  la  cessation  de  la  guerre  ou  au 
règlement  de  ses  conséquences.  Nous  n'en  sommes  malheureusement 
pas  encore  là.  Mais,  avec  un  présent  troublé  et  un  avenir  incertain, 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  233 

Tamitié  des  deux  pays,  qui  aurait  été  en  tout  temps  un  bienfait 
pour  le  monde  aussi  bien  que  pour  eux-mêmes,  présente  un  caractère 
particulier  de  convenance  et  d'opportunité.  Eussions-nous  fait 
quelques  sacrifices  pour  atteindre  ce  résultat,  qu'il  faudrait  encore  se 
féliciter  de  l'avoir  atteint. 

Les  arrangemens  conclus  se  divisent  en  trois  groupes  principaux  : 
i*  Terre-Neuve-Afrique;  ^  TÉgypte  et  le  Maroc;  3<»  le  Siam. 

Nous  ne  parlerons  que  pour  mémoire  des  Jalons  plantés  en  vue 
d'une  entente  future  aux  Nouvelles-Hébrides,  et  du  retrait  fait  par 
TAngleterre  de  la  protestation  qu'elle  avait  élevée  contre  les  droits  de 
douane  établis  par  nous  à  Madagascar.  Ce  ne  sont  pas  choses  négli- 
geables, mais  ce  sont  choses  secondaires  à  côté  de  celles  dont  il  nous 
reste  à  dire  un  mot. 

Terre-Neuve  était  une  question  délicate  entre  nous.  Il  faut  rendre 
à  l'Angleterre  la  justice  qu'elle  n'a  jamais  contesté,  qu'elle  a  toujours 
reconnu,  et  qu'elle  a  constamment  fait  respecter,  non  parfois  sans 
difficultés  pour  elle,  les  droits  que  le  traité  d'Utrecht  nous  avait 
attribués,  en  1713,  sur  une  partie  très  considérable  des  côtes  de  Terre- 
Neuve,  et  que  des  traités  subséquens  avaient  encore  développés. 
Cependant,  on  pouvait  prévoir  qu'un  jour  viendrait  où  il  serait  impos- 
sible de  maintenir  un  état  de  choses  infiniment  plus  onéreux  à  la 
colonie  de  Terre-Neuve  qu'il  ne  nous  était  profitable,  et  contre  lequel 
le  temps  avait  déjà  travaillé  et  continuait  de  travailler  avec  une  force 
de  transformation  et  de  destruction  plus  puissante  que  tous  les 
accords  diplomatiques.  Nos  droits  étaient  incontestables  et  incon- 
testés :  ils  n'avaient  d'autre  défaut  que  d'être  contre  nature.  Ils  con- 
sistaient essentiellement  en  ceci  :  que  nous  avions  seuls,  à  l'exclu- 
sion des  Terre-Neuviens  eux-mêmes,  le  droit  de  pêcher  dans  les  eaux 
du  french  shore,  et  d'utiliser  la  côte  pour  le  séchage  et  la  préparation 
du  poisson.  Nous  ne  pouvions,  à  la  vérité,  élever  sur  le  rivage  que 
des  constructions  légères  qui  ne  survivaient  pas  à  la  saison;  mais 
les  Terre-Neuviens,  eux,  ne  pouvaient  rien  y  construire  du  tout,  et 
la  moitié  de  leurs  côtes  était  frappée  par  là  d'une  servitude  qui  deve- 
nait de  jour  en  jour  plus  intolérable.  Elle  ne  l'était  pas  au  moment  où 
a  été  signé  le  traité  d'Utrecht,  U  y  a  près  de  deux  cents  ans.  La  po- 
pulation de  la  colonie  était  alors  peu  développée.  Le  french  shore 
était  un  désert,  sur  lequel  nos  pêcheurs  pouvaient  établir  leurs 
constructions  volantes  sans  gêner  personne,  de  même  qu'ils  ne 
trouvaient  pas  de  concurrens  dans  les  eaux  territoriales.  Mais,  peu  à 
peu,  la  situation  a  changé.  La  population  de  Terre-Neuve  a  décuplé,  a 


234  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

centuplé  :  Tîle  est  devenue  trop  étroite  pour  ses  habitans.  En  même 
temps  que  le  progrès  matériel,  est  venu  le  progrès  moral.  Terre-Neuve 
a  eu  un  gouvernement  à  peu  près  autonome,  avec  un  parlement  légi- 
timament  soucieux  et  jaloux  des  intérêts  du  pays  ;  et  alors  les 
difficultés  ont  commencé.  BUes  ont  été  sans  cesse  en  augmîentant. 
L'Angleterre  a  pu  craindre  sérieusement  que  Terre-Neuve  ne  se  déta- 
chât d'elle  pour  se  donner  au^  Canada  ou  aux  Ëtats-Unis,  si  elle 
n'obtenait  pas  satisfaction.  Depuis  quelque  temps,  on  avait  établi  un 
modus  Vivendi  qui  devait  être  renouvelé  tous  les  ans  et  qui  Tétait  en 
effet  par  le  parlement  de  Terre-Neuve,  mais,  chaque  fois,  avec  une 
résistance  plus  grande.  On  sentait  que  la  corde  trop  tendue  finirait 
inévitablement  par  se  rompre  :  il  était  temps  d'aviser. 

Ce  qui  rendait  nos  droits  encore  plus  intolérables,  c'est  que,  en 
fait,  nous  avions  presque  cessé  de  les  exercer  dans  la  partie  qui  nous 
était  utile,  tout  en  les  maintenant  dans  celle  qui  était  onéreuse  aux 
Terre-Neuviens.Le  poisson,  c'est-à-dire  la  morue  que  nous  péchions  au- 
trefois dans  les  eaux  du  french  shore,  les  avait  désertées  pour  un  motif 
inconnu,  et  nous  alUons  pêcher  en  pleine  mer,  sur  ce  qu'on  appelle 
le  Grand-Banc.  Toutefois,  conmie  la  morue  pouvait  revenir  dans  les 
eaux  du  french  shore  par  un  de  ces  déplacemens  dont  la  loi  est  restée 
mystérieuse,  nous  maintenions  à  rencontre  des  colons  toutes  les 
servitudes  dont  leur  territoire  était  frappé.  Naturellement,  ils  cher- 
chaient à  y  échapper;  ils  construisaient  sur  le  french  shore;  parfois 
même  ils  nous  demandaient  et  nous  leur  donnions  l'autorisation  de 
le  faire  ;  mais  c'étaient  des  difficultés  sans  cesse  renouvelées.  Si  nous 
leur  en  faisions,  ils  nous  en  faisaient  aussi.  Faute  de  morues,  nous 
nous  étions  mis  à  pêcher  des  homards.  Ils  ont  inventé  alors  contre 
nous  que  le  homard  n'était  pas  un  poisson,  mais  un  crustacé,  et  que 
nous  ne  le  péchions  pas,  mais  que  nous  le  captions,  toutes  choses  qui 
n'étaient  pas  prévues  par  le  traité  dlJtrecht.  Ce  qui  était  plus  sérieux, 
c'est  le  reproche  qu'il  s  nous  adressaient  de  construire  sur  le  rivage, 
pour  le  séchage  et  la  préparation  du  homard,  des  établissemens  per- 
manens.  Enfin,  ce  qui  était  plus  grave,  c'est  qu'ils  refusaient  de 
vendre  à  nos  pêcheurs  la  boette,  c'est-à-dire  l'appât  indispensable 
à  leur  industrie.  Le  parlement  avait  voté  un  bill  à  cet  effet.  On  le 
voit,  entre  Terre-Neuve  et  nous,  si  ce  n'était  pas  l'état  de  guerre, 
c'était  celui  de  vexations  continuelles.  Il  fallait  en  finir. 

A  plusieurs  reprises,  il  en  avait  été  question,  mais  toujours  sans 
succès.  A  l'indemnité  pécuniaire  que  l'Angleterre  se  montrait  disposée 
à  donner  à  nos  pêcheurs,  nous  lui  demandions  d'ajouter  au  profit  de 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  235 

la  France  elle-même  une  indemnité  territoriale,  puisqu'il  s'agissait 
pour  elle  de  renoncer  à  des  servitudes  territoriales.  Mais  c'est  à  quoi 
elle  n'avait  jamais  voulu  consentir.  Il  n'en  a  plus  été  de  môme  cette 
fois.  Le  gouvernement  anglais  nous  a  accordé  en  Afrique  trois  petits 
territoires.  Nous  aurions  préféré  qu'il  nous  concédât  la  Gambie,  qui 
forme  une  enclave  dans  nos  colonies  de  l'Afrique  occidentale  :  il 
ne  nous  en  a  cédé  qu'une  parcelle,  mais  cette  parcelle  nous  permet 
d'accéder  à  la  partie  navigable  du  fleuve,  ce  qui  est  pour  nous  un 
avantage  appréciable.  Il  nous  a  accordé  en  second  lieu  une  rectifi- 
cation de  frontière  entre  le  Niger  et  le  lac  Tchad.  La  frontière  avait 
été  tracée  autrefois  dans  des  conditions  si  défectueuses  que,  faute  de 
i^ules  avec  des  puits,  ii  y  avait  solution  de  continuité  entre  nos 
divers  territoires  :  nous  aurons  désormais  une  route  qui  en  reliera  les 
parties  les  unes  aux  autres.  Enfin,  on  nous  cède  les  îles  de  Los  en 
face  de  Konakry.  Tout  cela  n'est,  si  l'on  veut,  que  de  la  petite  mon- 
naie territoriale  :  ce  sont  néanmoins  des  territoires,  c'est-à-dire  ce  qu'on 
nous  avait  refusé  jusqu'à  ce  jour.  Nos  pêcheurs,  bien  entendu,  seront 
indemnisés  pécuniairement,  dans  d«s  conditions  qui  offrent  des  ga- 
ranties suffisantes.  Cette  question  de  Terre-Neuve,  il  ne  faut  pas 
hésiter  à  le  dire,  est  résolue  convenablement  et  honorablement  :  peut- 
être  même,  est-ce  la  partie  de  nos  arrangemens  qui  offre  le  moins  de 
piise  à  la  critiqua.  Qu'on  nous  passe  le  mot,  c'est  pour  nous  une 
épine  hors  du  pied.  Nous  conservons  la  liberté  de  pêcher,  comme  les 
Terre-Neuviens  eux-mêmes,  dans  les  eaux  de  l'ancien  french  shore,  et 
non  seulement  la  morue,  mais  encore  le  homard.  Nous  ne  perdons 
<ïae  le  droit  d'utiliser  le  rivage  pour  la  première  préparation  du  pois- 
ion.  Enfin  on  ne  fera  plus  de  difficultés  pour  nous  vendre  la  boette. 
Nous  gardons,  par  conséquent,  à  Terre-Neuve  une  situation  privi- 
légiée :  nous  n'y  perdons  qu'un  privilège  exorbitant. 

La  partie  de  nos  arrangemens  qui  se  rapporte  au  Maroc  et  à  l'Egypte, 
—  entre  lesquels  on  a  établi,  soit  dit  en  passant,  un  parallélisme  que 
nous  aurions  préféré  moins  régulier,  —  soulève  des  questions  plus 
complexes.  Depuis  qu'il  est  ministre  des  Affaires  étrangères,  M.  Del- 
cassé  n'a  jamais  perdu  de  vue  la  question  marocaine,  et  il  a  mis  une 
grande  ténacité  à  la  résoudre,  tantôt  par  un  moyen,  tantôt  par  un 
antre.  On  sait  qu'il  s'est  déjà  entendu  avec  l'Italie  pour  qu'elle  se 
désintéressât  du  Maroc  :  en  retour,  il  lui  a  dit  que  la  France  n'avait 
aucune  vue  sur  la  TripoUtaine.  Mais  il  restait  encore  d'autres  puis- 
sances à  désintéresser,  l'Espagne  par  exemple  et  l'Angleterre,  et  on 
devait  y  trouver  plus  de  difficultés.  S'il  y  a  eu  des  pourparlers  avec 


236  revuf:  des  deux  mondes. 

l'Espagne,  ils  n'ont  pas  abouti.  Des  négociations  plus  heureuses  ont 
été  poursuivies  avec  TAufleterre,  et  nous  en  connaissons  aujourd'hui 
le  résultat.  Il  peut  se  résumer  en  un  mot  :  l'Angleterre,  elle  aussi, 
à  son  tour,  se  désintéresse  du  Maroc,  et  se  borne  à  nous  recomman- 
der les  intérêts  de  l'Espagne.  Elle  fait  deux  réserves  auxquelles  nous 
avons  consenti  :  la  première  est  que,  sur  une  étendue  assez  consi- 
dérable des  côtes  marocaines,  à  gauche  et  à  droite  du  détroit  de 
Gibraltar,  il  ne  sera  pas  fait  de  fortifications;  la  seconde  que  le 
régime  douanier  établi  par  les  traités  existans  sera  maintenu  pendant 
trente  années.  Tels  sont  les  engagemens  que  l'Angleterre  prend  envers 
nous  au  Maroc  :  nous  verrons  dans  un  moment  ceux  que  nous  prenons 
envers  elle  en  Egypte.  Mais,  disons-le  tout  de  suite,  il  s'en  faut  de  beau- 
coup que  cette  question  du  Maroc  ne  laisse  aucune  appréhension  dans 
notre  esprit.  Elle  est  très  loin  d'être  réglée.  Puisse-t-elle  l'être  seule- 
ment par  la  diplomatie  !  C'est  notre  désir  le  plus  vif,  et  c'est  l'espérance 
de  notre  gouvernement;  mais  nous  avons  des  doutes  à  cet  égard. 

Il  est  si  facile  de  commettre  des  fautes  au  Maroc  que  ce  serait 
merveille  si  nous  n'en  commettions  aucune  :  or  chacune  peut  entraîner 
des  conséquences  très  longues  et  très  lourdes.  Le  pays,  on  le  sait,  est 
le  contraire  d'un  pays  organisé  et  centralisé;  l'anarchie  seule  y 
règne;  on  n'y  perçoit  l'impôt  qu'à  coups  de  fusil.  La  population  est 
fanatique  et  guerrière,  mal  armée  heureusement  et  divisée  ;  mais,  en 
ca  qui  concerne  ces  divisions,  qui  sait  si  elles  ne  s'effaceront  pas  de- 
vant l'étranger  chrétien  ?  Nous  ne  pouvons  donner  ici  que  des  indica- 
tions rapides  et  sommaires  :  toutefois  il  est  peu  vraisemblable  que  la 
question  du  Maroc,  telle  qu'elle  est  posée,  soit  résolue  par  des  procé- 
dés purement  pacifiques,  et  les  autres  risquent  de  nous  coûter  cher  et 
de  nous  conduire  loin.  Nous  lisons  le  passage  suivant  dans  la  dépêche 
que  lord  Lansdowne  a  écrite  à  sir  Ed.  Monson,  et  qui  sert  en  quelque 
sorte  de  préface  au  Livre  bleu  anglais  publié  sur  nos  arrangemens  : 
«  La  France  est  prête  à  faire  tous  les  sacrifices  et  à  encourir  toutes  les 
responsabilités  qu'implique  l'objet  de  mettre  fin  à  l'état  d'anarchie 
existant  sur  les  frontières  d'Algérie.  Le  gouvernement  de  Sa  Majesté 
n'est  pas  préparé  à  assumer  de  telles  responsabilités  ou  à  faire  de 
tels  sacrifices,  et,  en  conséquence,  il  a  volontiers  admis  que,  si  une 
puissance  européenne  quelconque  doit  avoir  une  infiûence  prépondé* 
rante  au  Maroc,  cette  puissance  est  la  France.  »  Peut-être  y  a-t-il  là 
quelque  ironie.  Peut-être  lord  Lansdowne  a-t-U  cédé  au  penchant  asseï 
habituel  aux  ministres  anglais  de  déprécier  ce  à  quoi  ils  renoncent. 
Lord  Salisbury  en  a  donné  autrefois   des   exemples  mémorables. 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  237 

Sans  doute  aussi  faut-il  tenir  compte  de  ce  fait  que  la  lettre  de  lord 
Lansdowne  s'adresse  plus  au  public  et  au  parlement  britanniques 
qu'à  sir  Ed.  Monson  :  elle  n'en  contient  pas  moins  un  avertissement 
discret,  et  les  oreilles  un  peu  sensibles  doivent  l'entendre.  11  en  est 
de  même  d'an  autre  passage,  où  lord  Lansdowne  parle  de  l'Espagne. 
On  lit  dans  ce  texte  de  l'arrangement  :  «  Les  deux  gouvememens, 
slnspirant  de  leurs  sentimens  sincèrement  amicaux  pour  T Espagne, 
prennent  en  particulière  considération  les  intérêts  qu'elle  tient  de  sa 
position  géographique  et  de  ses  possessions  territoriales  sur  la  côte 
marocaine  de  la  Méditerranée,  et  au  sujet  desquels  le  gouvernement 
se  concertera  avec  le  gouvernement  espagnol.  »  Quel  sera  le  caractère 
de  ce  concert?  «  Une  troisième  condition,  dit  lord  Lansdowne  à  sir 
Ed.  Monson,  a  trait  à  l'Espagne.  Une  reconnaissance  adéquate  et  satis- 
faisante des  intérêts  espagnols,  politiques  et  territoriaux,  a  été  dès 
le  début,  dans  l'esprit  du  gouvernement  de  Sa  Majesté,  un  élément 
essentiel  de  tout  règlement  de  la  question  du  Maroc.  L'Espagne  a 
des  possessions  sur  la  côte  marocaine,  et  l'étroite  proximité  des  deux 
pays  a  fait  naître,  du  côté  du  gouvernement  et  du  peuple  espagnol, 
l'attente  raisonnable  qu'il  serait  tenu  un  compte  spécial  des  intérêts 
espagnols  dans  tout  arrangement  ayant  trait  à  l'avenir  du  Maroc.  Le 
fOQTernement  de  Sa  Majesté  a  constaté  avec  satisfaction  que,  en  tant 
qu'il  s'agit  du  principe  en  question,  les  deux  gouvernemens  sont  en- 
tièrement d'accord,  et  que  c'est  l'intention  du  gouvernement  français, 
comme  du  gouvernement  britannique,  de  veiller  à  ce  que  la  considé- 
ration spéciale  que  tous  les  deux  reconnaissent  être  due  à  l'Espagne 
ne  lui  soit  pas  moins  témoignée  en  ce  qui  concerne  les  questions  de 
forme  qu'au  point  de  vue  de  ses  intérêts  matériels.  »  Et  plus  loin  : 
i  Finalement,  en  ce  qui  concerne  l'Espagne,  les  deux  gouvernemens 
constatent  qu'ils  ont  admis  que  ce  pays  a  des  intérêts  exceptionnels 
nr  certains  points  du  Maroc  et  que  ces  intérêts  doivent  être  respectés 
par  les  deux  puissances.  Le  gouvernement  français  s'est  proposé 
d'arriver  à  une  entente  avec  l'Espagne  quant  à  la  manière  dont  cette 
stipulation  pourra  être  exécutée,  et  de  communiquer  au  gouverne- 
ment de  Sa  Majesté  les  termes  de  l'arrangement  qui  pourra  être  conclu 
dans  cette  intention.  »  Tout  cela  est  vague,  sauf  l'obligation  finale  que 
nous  aurions  acceptée,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  dans  l'arrangement,  de 
constituer  l'Angleterre  juge  de  nos  concessions  k  l'Espagne.  Quelles 
que  soient  ces  concessions,  l'Espagne  les  trouvera-t-elle  suffisantes? 
Et  quelles  qu'elles  soient  aussi,  il  faut  dire  nettement  que,  dans  le 
cas  où  la  constitutioa  politique  et  territoriale  future  du  Nord  de 


238  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

TAfrique  nous  donnerait  pour  voisins  à  l'Est  les  Italiens  et  à  TOuest 
les  Espagnols,  noiis  poumons  bien  avoir  à  regretter  un  jour  les  voi- 
sinages inoffensifs  qui  assurent  en  ce  moment  la  sécurité  de  TAlgérie. 
Nous  avons  demandé  le  Maroc,  TAngleterre  nous  l'abandonne  ;  elle 
nous  demande  TËgypte,  nous  la  lui  abandonnons.  Elle  y  est  à  la  vérité 
I  depuis  plus  de  vingt  ans,  et  tant  de  fautes,  au  moment  initial  et  de- 
puis, ont  été  commises  par  nous  sur  ce  terrain,  qu'il  est  devenu  dif- 
ficile d'échapper  désormais  à  leurs  conséquences.  Nous  consentons 
à  une  telle  transformation  de  la  Caisse  de  la  Dette  qu'elle  ne  sera  plus 
que  l'ombre  d'elle-même.  Encore  une  institution  dont  nous  avons 
bien  mal  su  nous  servir!  Nous  avions  fait  reconnaître  par  les  tribu- 
naux notre  droit  de  mettre  opposition  à  l'emploi  que  le  gouvernement 
anglo-égyptien   voulait  faire   des   réserves   de   la  Caisse.  Rien  de 
mieux;  mais,  le  lendemain,  il  aurait  fallu  montrer  de  la  bonne  volonté» 
de  la  bonne  grâce  même  à  l'Angleterre,  et  entrer  en  relations  perma- 
nentes avec  elle  sur  l'utilisation  des  réserves,  en  vertu  du  principe 
do  ut  des.  Au  lieu  de  cela,  nous  avons  veillé  sur  les  réserves  à  la  ma- 
nière du  chien  du  jardinier  qui  n'en  use  pas  et  empêche  les  autres 
d'en  user,  jusqu'au  moment  où  nous  livrons  tout  à  la  fois,  et  les  ré- 
serves démesurément  accrues,  et  la  Caisse  elle-même  où  elles  ne  se 
reformeront  plus,  et  qui  perdra  d'ailleurs  le  caractère  d'une  institution 
diplomatique.  Ce  n'est  pas  un  reproche  que  nous  adressons  aux  né- 
gociateurs d'hier,  ou  du  moins  ce  reproche  s'adresse  beaucoup  plus 
au  passé  qu'au  présent.  Peut-être  ne  pouvait-on  pas  faire  aujour- 
d'hui autrement  qu'on  n'a  fait.  Mais  on  ne  saurait  se  méprendre  sur  le 
caractère  de  nos  concessions.  Au  surplus,  la  lettre  de  lord  Lansdowne 
est,  encore  sur  ce  point,  très  explicite.  Après  avoir  dit  que  le  traité 
autorise  le  gouvernement  britannique  à  nommer  des  consuls  dans 
les  cités  et  les  ports  du  Maroc  et  à  établir  la  juridiction  consulaire  sur 
les  sujets  britanniques,  la  lettre  continue  ainsi  :  «  Tl  est  nécessaire 
que  j'ajoute  quelques  mots  au  sujet  des  autres  points  sur  lesquels 
les  droits  internes  de  souveraineté  du  gouvernement  égyptien  sont 
soumis  à  l'intervention  internationale.  Ce  sont  les  conséquences  du 
système  connu  sous  le  nom  de  capitulations.  Il  comprend  la  juridic- 
tion des  cours  consulaires  et  des  tribunaux  mixtes,  ces  derniers  appli- 
quant une  législation  qui  exige  le  consentement  de  tous  les  Ëtats 
européens  et  de  quelques  autres  non  européens  avant  de  pouvoir 
être  modifiés.  D'après  l'opinion  de  lord  Cromer,  le  temps  n'est  pas 
encore  venu  pour  aucun  changement  organique  dans  cette  voie,  et 
le  gouvernement  de  Sa  Majesté  n'a  pas  dès  lors,  dans  les  circon- 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  239 

stances  actaelles,  proposé  des  chaDgemens  daas  ce  sens.  Aussitôt 
que  TÉgypte  sera  prête  pour  Tintroduction  d'un  système  législatif 
et  judiciaire  semblable  à  celui  qui  existe  dans  d'autres  nations  civili- 
sées, nous  avons  des  raisons  suffisantes  de  compter  sur  la  coopération 
française  pour  effectuer  les  changemens  nécessaires.  >>  Cela  est  clair. 
L'échéance  que  prévoit  lord  Lansdowne  est  sans  doute  lointaine, 
et  sans  doute  elle  n'arrivera  que  lorsque  la  contre-partie  de  ce  qui  se 
ferait  en  Ëgjrpte  pourra  se  faire  aussi  au  Maroc  ;  mais  enfin  elle  arri- 
vera, et  on  comprend  la  joie  de  TÂngleterre  à  la  pensée  que  les  der- 
nières institutions  européennes  disparaîtront  alors  de  TËgypte.  On  ne 
saurait  exagérer  la  gravité  de  cette  concession.  Cependant  nous  ne 
nous  plaignons  pas  qu'on  Tait  faite  :  nous  l'avons  dit  en  commençant, 
notre  bonne  entente  avec  l'Angleterre  valait  quelques  sacrifices.  En 
revanche,  celle-ci  consent  à  mettre  immédiatement  en  vigueur  le  traité 
concln^en  1888,  pour  le  libre  usage  du  canal  de  Suez,  c'est-à-dire  pour 
sa  neutralisation.  Est-ce  encore  la  contre-partie  de  l'engagement  que 
nous  avons  pris  de  ne  pas  fortifier  la  côte  marocaine  à  Test  et  à  l'ouest 
du  détroit  de  Gibraltar?  Quoi  qu'il  en  soit,  il  faut  l'accueillir  avec 
satisfaction. 

La  place  nous  manque  pour  parler  du  Siam.  Un  mot  suffit  d'ail- 
leurs, à  savoir  que  l'arrangement  de  1896,  atténué  ou  obscurci  par  des 
interprétations  subséquentes,  devient  enfin  une  réalité  et  recouvre 
toute  sa  valeur.  Nous  sommes  libres  à  l'est  du  bassin  du  Ménam,  de 
même  que  les  Anglais  le  sont  à  l'ouest  :  une  fois  de  plus  l'équilibre  est 
parfait. 

On  nous  reprochera  peut-être  de  ne  pas  imiter  les  ministres 
anglais  et  de  ne  pas  assez  déprécier  ce  à  quoi  nous  renonçons.  Q 
nous  est  impossible,  en  effet,  de  ne  pas  exprimer  quelques  regrets  au 
sujet  de  l'Egypte,  non  plus  que  quelques  appréhensions  au  sujet  du 
Maroc.  Mais  cela  n'altère  pas  notre  jugement  sur  l'ensemble  de  nos 
arrangemens  :  favorable  dès  le  début,  il  reste  tel  après  réflexion. 
Comment  se  mettre  d'accord  sans  se  faire  des  concessions  réciproques? 
Nous  en  avons  fait,  et  quelques-unes  sont  pénibles  ;  on  nous  en  a 
fait,  et  c'est  tant  mieux  pour  l'Angleterre  si  les  siennes  le  sont  moins 
pour  elle.  Gela  n'en  diminue  pas  la  valeur  pour  nous.  Enfin,  et  par- 
dessus tout,  l'entente  est  conclue;  rien  désormais  ne  nous  divise; 
nous  pouvons  entrer  dans  une  ère  nouvelle  où  nous  avons  sans  doute 
beaucoup  à  oublier,  mais  où  nous  avons  aussi  quelque  chose  à  espé- 
rer. Le  monde,  Dieu  merci!  est  assez  grand  pour  la  France  et  pour 
l'Angleterre,  et  pour  d'autres  encore.  C'est  une  vérité  certaine  :  toute- 


240  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fois  elle  ne  paraît  telle  que  lorsque  les  préjugés  et  les  préventions 
ont  cessé  de  Tobscurcir. 

La  grève  qui  se  poursuit  en  ce  moment  à  Marseille  contient  une 
leçon  digne  de  ne  pas  passer  inaperçue  :  si  elle  est  bien  comprise,  les 
souffrances  infligées  au  monde  du  travail  n'auront  pas  été  tout  à  fait 
perdues.  Les  inscrits  maritimes  se  sont  mis  en  grève,  pourquoi?  Parce 
qu'ils  ont  voulu  que,  sur  les  navires  de  commerce,  le  commandement 
dépendit  d'eux.  Se  faisant  les  juges  de  leurs  offlciers,ils  ont  prononcé 
une  sorte  d'ostracisme  contre  celui-ci  ou  celui-là.  C'est  une  prétention 
analogue  à  celle  des  ouvriers  qui  excluent  de  l'usine  tel  contre-maître, 
ou  tel  ingénieur,  quand  ce  n'est  pas  le  directeur  lui-même  :  elle  est 
ici  plus  grave,  car  sur  un  navire,  la  discipline  doit  être  absolue.  Qu'ont 
fait  les  officiers?  Ils  se  sont  mis  en  grève  à  leur  tour,  et  ont  déclaré 
qu'ils  ne  la  cesseraient  que  lorsque  leur  autorité  sur  leurs  honmies 
aurait  été  pleinement  reconnue  et  consacrée.  Les  inscrits  ne  s'atten- 
daient pas  à  cette  répUque;  ils  croyaient  avoir  seuls  des  syndicats; 
ils  estimaient  pouvoir  seuls  dicter  des  conditions.  On  leur  montre  le 
contraire,  et  ils  en  restent  très  déconcertés.  Le  jour  où  on  appliquera 
aux  syndicats  et  aux  grèves  le  principe:  similia  similibus  obslant,  bien 
des  choses  changeront  dans  le  monde  du  travail.  On  ne  sait  pas  encore 
comment  se  terminera  la  grève  de  Marseille  ;  nous  souhaitons  que  ce 
soit  le  plus  tôt  possible,  car  elle  apporte  un  trouble,  des  souffrances 
et  des  ruines  nouvelles  dans  une  ville  qui  a  été  déjà  bien  éprouvée; 
mais  elle  apporte  aussi  un  élément  nouveau  dans  les  conflits  de  ce 
genre.  Et  l'expérience  vaut  la  peine  d'être  poursuivie  jusqu'au  bout. 

Francis  Charmes. 


Le  Directeur-Gérant^ 
F.  Brunbtièrb. 


PREMIER  CONFLIT  KM  M  PRDSSE 

LE  LUXEMBOURG 

1867 


I 

Le  marquis  de  Moustier  était  beau,  d'une  courtoisie  élégante 
et  froide,  qui,  aux  moindres  heurts,  tournait  facilement  à  l'ftpreté 
hautaine.  Instruit,  capable  de  flexibilité,  il  connaissait  bien  les 
affaires  de  l'Europe  :  notamment,  ayant  séjourné  à  Berlin  plu- 
sieurs années,  celles  d'Allemagne,  et,  venant  de  Gonstantinople, 
celles  d'Orient.  Sa  rédaction  n'avait  pas  la  pondération  logique 
et  la  correction  un  peu  pompeuse  de  Drouyn  de  Lhuys  ;  elle  cou- 
rait davantage,  sans  dessin  et  sans  couleur,  tant  soit  peu  diffuse, 
non  cependant  au  point  d'ôter  à  la  pensée  sa  clarté,  et  quelque- 
fois, son  mordant.  Il  apportait  dans  la  négociation  un  optimisme 
inlassable  :  son  oreille  ne  percevait  pas  le  non,  pourvu  qu'il  ne 
fût  pas  brutal;  dès  que  le  refus  était  enguirlandé,  il  convertissait 
les  complimens  en  concessions,  revenait  à  la  charge,  et,  après 
avoir  paru  vous  écouter  et  être  convaincu  par  vos  objections,  re- 
commençait comme  si  vous  n'aviez  rien  dit,  tel  qu'un  somnam- 
bule qui  suit  sa  propre  illusion  sans  apercevoir  les  objets  exté- 
rieur3.  Il  avait  été  fort  actif,  mais  il  ne  se  montra  pas  tel,  si  co 
n'est  par  soubresauts,  au  quai  d'Orsay.  Il  était  ailleurs  beaucoup 
plus  que  dans  son  cabinet,  avec  cela  difficilement  abordable, 
inexact  à  ses  rendez-vous,  et  ne  se  retrouvant  que  si  la  circon- 
stance demandait  une  action  immédiate. 

TOMi  xs.  —  1904.  16 


2f  ^  ^  ItËVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Gomme  tous  ses  collègues  de  la  diplomatie,  il  appartenait  à 
l'école  de  Talleyrand  et  de  Thiers,  celle  de  l'équilibre;  prisait  fort 
peu  le  principe  des  nationalités,  quoiqu'il  lui  eût  prêté  quelque 
secours  en  Roumanie  et  en  Serbie;  et  prenait  son  parti  de 
l'unité  italienne,  sans  s'en  féliciter,  tout  à  fait  aux  regrets  des 
réceûs  agrandissemens  de  la  Prusse,  considérant,  lui  aussi,  la 
bataille  de  Sadowa  comme  une  défaite  française.  Quand,  après 
quelques  propos  vagues  échangés  à  Biarritz  avec  l'Empereur,  à 
son  arrivée  en  France  (octobre  1866),  il  vint  prendre  possession 
de  son  poste  à  Paris,  il  se  mit  facilement  d'accord  avec  Rouher 
sur  la  nécessité  de  continuer  les  négociations  secrètes  sur  la 
Belgique  et  le  Luxembourg,  entamées  par  Benedetti  en  août,  et 
interrompues  par  le  départ  de  Bismarck  pour  la  campagne.  Ce 
fut  d'un  commun  accord  l'affaire  principale  à  laquelle  il  fallait 
sacrifier  toutes  les  autres.  Pour  avoir  les  mains  plus  libres,  il  com- 
mença par  liquider  le  passé  encombrant  de  l'occupation  romaine. 

La  nature  des  relations  entre  la  France  et  l'Italie  avait 
changé.  Jusqu'en  1866  l'Italie,  n'ayant  d'espérance  qu'en  nous, 
se  montrait  maniable,  et  ce  n'était  pas  pour  ses  ministres  une 
cause  de  faiblesse  que  d'entretenir  des  relations  amicales  avec 
l'empereur  des  Français.  Elle  n'imaginait  pas  que  la  Prusse  pût 
l'aider  &  quoi  que  ce  soit  et  surtout  à  reconquérir  les  provinces 
vénitiennes,  qu'en  1859  le  roi  Guillaume  avait  contribué  à 
assiirer  à  l'Autriche  par  ses  menaces  d'intervention.  Elle  comptait 
exclusivement  sur  l'amitié  de  la  France,  et  le  besoin  absolu 
qu'elle  en  avait,  donnait  h  nos  conseils  une  force  et  une  autorité 
particulières.  Maintenant  que  nous  l'avions  poussée  nous-mêmes 
dans  les  bras  de  la  Prusse,  elle  se  croyait  assurée  d'un  appui 
contre  nous  ;  sa  préoccupation  était  de  marquer  son  indépen- 
dance; et  même  lorsqu'elle  suivait  nos  avis,  ses  ministres  en  pro- 
fessaient le  dédain.  Toutefois  cet  état  d'esprit  se  manifesta  d'abord 
prudemment.  Par  notre  occupation  de  Rome,  nous  empêchions 
encore  les  Italiens  d'être  tout  à  fait  maîtres  d'eux-mêmes,  et  ils 
nous  laissèrent  multiplier  les  précautions  afin  que  notre  départ 
ne  devint  pas  fatal  à  la  sécurité  du  Pape. 

Moustier  notifia,  en  termes  qui  ne  permettaient  aucune  équi- 
voque, que  le  gouvernement  français  ne  supporterait  pas  la 
violation  des  engagemens  pris  par  l'Italie  pour  la  protection 
du  territoire  pontifical.  L'Empereur  ayant  souvent  répété  qu'il 
n'y  avait  pas  lieu  de  s'arrêter  à  ce  que  disaient  ou  faisaient  ses 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  l   LE   LUXEMBOURG.  ,  243 

)gens,  et  qu'on  ne  devait  prendre  en  sérieuse  considération  que 
ce  qu'il  disait  lui-même,  se  crut  obligé  d'accréditer  la  parole  de 
son  ministre  qui,  sans  cela,  n'eût  rassuré  personne.  Il  écrivit  à 
son  ami  Arese,  l'intermédiaire  intime  entre  lui  et  le  Roi  :  «  Votre 
leltre  m'a  fait  grand  plaisir,  car  elle  me  prouve  qu'il  y  a  en  Italie 
quelques  personnes  qui  rendent  justice  à  ce  que  j'ai  fait  pour 
votre  pays.  La  conduite  de  beaucoup  de  vos  compatriotes  m'a 
été  d'autant  plus  sensible  qu'il  faut  que  vous  sachiez  qu'avant  la 
gaerre,  j'avais  conclu  avec  l'Autriche  un  traité  par  lequel,  en  cas 
de  victoire  en  Allemagne,  elle  me  céderait  la  Vénétîe.  Mainte- 
nant il  reste  l'affaire  de  Rome,  mais  il  faut  qu'on  sache  que  de 
ce  côté  je  ne  céderai  rieriy  et  que  je  suis  bien  décidé ,  tout  en 
exécutant  la  Convention  du  15  septembre,  à  soutenir  le  pouvoir 
temporel  du  Pape  par  tous  les  moyens  possibles.  » 

Il  envoya  à  Florence  un  homme  de  sa  confiance,  le  général 
Fieury,  afin  de  répéter  aux  ministres  italiens  ce  que  Moustier 
leur  avait  déjà  dit  et  ce  qu'il  venait  de  confirmer  à  Arese,  sur  sa 
terme  volonté  de  ne  pas  permettre  qu'on  recommençât  la  comédie 
de  Cavour  dans  les  Marches  et  dans  l'Ombrie. 

II 

Bismarck,  dans  la  retraite  oti  il  était  allé  chercher  un  peu  de 
repos,  semblait  avoir  oublié  sa  promesse  &  Benedetti  de  l'ap- 
peler par  le  télégraphe  pour  >  conclure  le  traité  d'alliance  offen- 
sive et  défensive,  relatif  à  la  conquête  de  la  Belgique,  et  la  vil- 
légiature d'été  de  Benedetti  n'avait  été  troublée  par  aucun  appel 
télégraphique.  Bismarck  n'était  pas,  du  reste,  en  état  de  s'oc- 
cuper sérieusement  et  avec  suite  d'une  affaire  aussi  épineuse.  Sa 
femme  écrivait  à  Keudeli  :  «  Nous  sommes  séparés  du  monde 
entier  au  milieu  de  la  verdure  des  haies  et  des  pampres,  parmi 
les  roses  d'automne,  soignés  on  ne  peut  mieux  :  si  nous  avions  la 
santé,  ce  serait  une  existence  paradisiaque,  mais  le  souci,  la  mor- 
telle inquiétude  causée  par  la  vue  de  ce  cher  Bismarck  étendu  là, 
paie,  épuisé,  morne,  et  qui,  en  dépit  des  soins,  des  prières,  garde 
un  aspect  minable  qu'il  n'a  plus  eu  depuis  1859.  Ah  !  c'est  telle- 
ment triste  qu'on  en  voudrait  pleurer  de  longues  heures  :  si  on 
le  pouvait,  on  se  sentirait  peut-être  le  cœur  plus  léger  (1).  » 

(1)  De  Putbus,  9  octobre  1866. 


244  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

Elle  était  inquiète  surtout  de  ce  qu'il  n'aimait  plus  le  vin  et 
ne  fumait  que  deux  cigares.  Peu  à  peu,  cependant,  il  reprit 
quelques  forces,  comn^ença  à  se  promener  deux  heures  par  jour. 
«  Si  seulement  mon  cher  Bismarck  pouvait  revenir  au  cigare  et 
au  vin!  »  avait  dit  la  comtesse.  Il  y  revint,  et  même  se  distingua 
à  table,  fit  d'une  traite  trois  heures  de  promenade,  retrouva  le 
sommeil,  et  se  remit  par  intervalles  à.  s'occuper  d'affaires.     * 

Il  dictait  alors  à  sa  femme.  De  ces  dictées,  conservées  par 
Keudell,je  n'en  trouve  qu'une  se  rapportant  à  la  France  :  «  La  pré- 
cipitation du  retour  des  troupes  françaises  du  Mexique  n'est  pas 
sans  importance  pour  nous,  en  ce  qui  concerne  le  règlement  de 
nos  rapports;  je  voudrais  qu'on  attirât  l'attention  de  Sa  Majesté 
sur  ce  point  (1).  »  Sa  pensée  s'attache  surtout  au  développement 
des  affaires  d'Allemagne  et  à  la  préparation  de  la  future  Consti- 
tution fédérale.  Il  lit  attentivement  son  officieuse  Gazette  de  F  Al- 
lemagne du  Nordy  et  il  multiplie  les  objurgations  à  son  rédacteur 
enchéf  Brass.  Quelques-unes  de  ces  notes  complètent  l'esquisse 
morale  ,de  son  caractère,  et  montrent  quelle  vigueur  claire  il 
conservait  même  dans  la  prostration  physique  :  «  Les  correspon- 
dances venues  des  nouvelles  provinces  continuent  à  n'être  pas 
de  bon  goût.  Elles  avouent  beaucoup  trop  que  le  mécontente- 
ment règne  contre  nous.  C'est  vrai,  sans  doute,  mais  ce  n'est  pas 
à  nous  de  le  publier  à  son  de  trompe.  Nous  devons  traiter  ces 
symptômes  de  crétinisme  particulier  à  quelques  hobereaux.  Ce 
que  les  rapports  officiels  en  disent  doit  rester  dans  les  archives 
et  ne  pas  être  confié  à  Brass.  Qu'il  n'écrive  pas  d'article  chauvin 
sur  le  Luxembourg  (26  octobre).  —  Que  Brass  évite  les  rodo- 
montades théoriques  comme  celle  contre  le  ministre  badois 
Freydorf,  qu'il  ne  fourre  pas  toujours  sous  le  nez  des  petits 
États  que  nous  voulons  amadouer  son  poing  de  grande  puis- 
sance. Il  faut  adresser  des  flatteries  aux  petits  dont  nous  avons 
besoin,  et  à  leurs  ministres,  plutôt  que  d'amener  des  disputes  au 
moyen  de  théories  constitutionnelles  tirées  par  les  cheveux.  Plus 
nous  agirons  fortiter  in  re^  plus  nous  pourrons  écrire  suaviter 
in  modo.  Même,  pour  nos  affaires  intérieures,  il  est  absolument 
nuisible  d'exposer  des  théories  sans  fard  et  des  théories  consti- 
tutionnelles. —  Toute  vérité  n'est  pas  bonne  à  dire.  Que  Brass 
lise  cette  sage  maxime  de  Hamlet  où  il  recommande  «  de  croire, 

(1)  Je  suis,  dans  ces  citations,  la  traduction  excellente  du  professeur  Lang. 


r 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.    245 

mais  non  d'imprimer  ce  f&it  patent,  que  les  vieilles  gens  ont  les 
cuisses  débiles;  »  qu'il  traite  convenablement  les  ministres  des 
petits  États,  même  lorsqu'ils  infligent  aux  assemblées  leurs  phrases 
prudhommesques  (30  novembre).  »  Il  ne  perd  pas  de  vue  Brass. 
-  c  Brass  dit  que  l'annexion  de  Hanovre  n'est  ni  légitime  ni 
morale.  C'est  insensé.  La  conquête  dans  une  guerre  juste  est  un 
litre  d'acquisition  aussi  juste  que  moral.  D'où  proviennent  les 
Etats  existans  ?  ni  d'héritages,  ni  de  cadeaux,  ni  d'achats.  La 
souveraineté  des  princes  allemands  sort  d'une  origine  qui  n'a 
rien  de  légitime  et  de  moral  ;  par  ses  arguties,  la  Gazette  de 
l Allemagne  du  Nord  nuit  à  la  claire  notion  du  droit  de  conquête 
loyale  dans  une  guerre  qui  nous  a  été  imposée  (à  force  de  le 
dire  aux  autres  il  avait  fini  par  se  le  persuader  à  lui-même).  » 

11  mandait  à  ses  collègues  :  «  En  ce  qui  concerne  les  chefs 
d'administration  des  nouvelles  provinces,  y  compris  le  Sleswig- 
Holstein,  les  ministères  appelleront  leur  attention  sur  ce  point 
qu'ils  gardent  jusqu'au  1*'  octobre  1867,  sans  être  limités  par  les 
lois  locales,  une  puissance  absolue  dont  ils  ont  à  faire  usage 
contre  les  élémens  récalcitrans,  d'après  ce  principe  :  • —  Si  on  ne 
veut  pas  t'aimer,  qu'on  te  craigne.  » 

Benedetti,  revenu  frais  et  dispos  à  son  poste  le  15  novembre, 
on  l'annonce  à  Bismarck  comme  pour  l'inviter  à  venir  conférer 
avec  lui.  La  comtesse  répond  à  Keudell:  «  Benedetti  ne  l'in- 
quiète pas;  il  y  a  longtemps  qu'il  lui  a  retiré  sa  confiance;  les 
laits  et  gestes  de  ce  monsieur,  il  s'en  fiche  bien;  ce  n'est  point 
par  lui  qu'il  se  laisserait  déranger.  »  Il  avait  accueilli  notre  am* 
btssadeur  d'abord  avec  confiance,  comme  l'envoyé  d'un  allié;  il 
lui  racontait  volontiers  ses  affaires  et  lui  dévoilait  ses  inten- 
tions; mais,  lorsqu'il  s'apergut  que  Benedetti,  dès  qu'il  abordait 
ûu  sujet  délicat,  se  dérobait,  il  se  montra  lui-même  défiant  et 
wfroidi.  Lorsque  encore,  après  Sadowa,  l'ambassadeur  aimable 
se  transforma  en  messager  d'objurgations  menaçantes,  il  se  mit 
tout  à  fait  sur  ses  gardes,  craignant  que  l'armée  française  ne  fût 
au  bout;  puis,  s'étant  assuré  que  ces  foudres  étaient  froides  et 
ne  brûleraient  pas,  il  le  trouva  impatientant  et  finit  par  discuter 
à  peine  avec  lui  sur  le  ton  d'une  tranquille  indifférence.  Après 
le  petit  papier  belge,  il  ne  lui  accorda  plus  aucune  considération 
et  n'en  tint  plus  de  compte. 

Il  rentra  à  Berlin  le  l**"  décembre,  rappelc  à  la  fois  par  h^s 
iffiiim  extérieures,  par  l'agitation  de  plus  en  ])lus  intense  du 


246  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  ^ 

Hanovre,  et  par  les  débats  du  Landtag  rentré  en- session  depuis 
le  12  novembre. 


111 

Moustîer,  ayant 'trouvé  dans  ses  tîroîrs  le  projet  de  traité 
d'août,  auquel  il  ne  manquait  que  la  signature,  ne  doutait  pas 
que  Bismarck  ne  s'empressât  de  la  donner.  Il  espéra  môme  le 
succès  d'une  seconde  négociation  sur  la  question  romaine,  en 
vue  de  garantir  la  suzeraineté  du  Saint-Père  et  de  fermer  irré- 
vocablement à  l'Italie  les  portes  de  Rome.  Gôlf'z  entra  dans  ce 
dessein  et  il  aida  Moustier  à  rédiger  un  projet  de  traité  dont 
Tarticle  premier  disait  :  «  Les  hautes  parties  contractantes  s'en- 
gagent à  se  prêter  réciproquement  aide  et  appui  pour  garantir  la 
suzeraineté  du  Saint-Père  sur  ses  États,  et  empêcher  qu'il  y  soit 
porté  aucune  atteinte.  »  Les  puissances  devaient  intervenir  pour 
obtenir  du  Pape  les  fameuses  réformes  qu'on  lui  demandait 
depuis  tant  d'années,  et  que  depuis  tant  d'années  il  refusait 
d'accomplir.  En  sorte  que  le  projet  de  convention  devait  être 
aussi  désagréable  au  Pape  qu'à  l'Italie.  De  Thile,  auquel  on  le 
soumit  avant  l'arrivée  de  Bismarck  à  Berlin,  se  récria  que  Goltz 
n'avait  été  nullement  autorisé  à  y  participer,  et  que  l'étendue 
des  engagemens  qu'on  proposait  à  la  Prusse  ne  lui  semblait  pas 
proportionnée  à  l'importance  qu'elle  pouvait  attacher  à  la  ques- 
tion romaine.  Moustier  insista.  «  Le  gouvernement,  écrivît-il  à 
Benedetti^  attache  le  plus  haut  prix  à  la  signature  immédiate  de 
cette  convention.  Sa  Majesté  considère  cette  entente  comme  un 
heureux  prélude  aux  rapports  plus  intimes  qu'elle  désire  voir  s'éta- 
blir entre  les  deux  gouvernemens.  Un  si  heureux  accord  sur  des 
questions  d'un  ordre  aussi  élevé  doit  mener  nécessairement  et  in- 
dispensablement  à  s'entendre  sur  celles  dont  la  solution  satisfai- 
sante est  devenue  pour  nous  une  incontestable  nécessité  politique.  » 

Benedetti  reprit  donc  les  deux  négociations.  Bismarck,  lan- 
guissant, fatigué,  ne  lui  déguisa  pas  son  déplaisir  d'être  ramené 
à  ces  débats  :  il  n  avait  pas  eu  le  temps  de  pressentir  son  roi  ;  il 
savait  seulement  l'hostilité  du  prince  royal.  11  se  jeta  dans  les 
faux-fuyans,  les  lenteurs  calculées,  et  fit  comprendre,  aussi  clai- 
rement que  cela  se  pouvait  sans  le  dire,  qu'on  le  laissât  tran- 
quille, et  que  cette  fois  encore  il  ne  voulait  pas  nous  écouter.  Ce- 
nendant  il  assura  qu'il  ferait  son  possible  pour  obtenir  bientôt 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.     247 

ime  réponse  du  Roi.  Quant  à  la  question  romaine,  Gôltz  s'expli- 
querait avec  TEmpereur. 

Les  explications  qu'i]  fit  transmettre  à  Paris  furent  plus 
accentuées  que  le^  objections  de  Thile  :  il  désirait  s'entendre 
avec  la  France,  mais  ce  n'était  pas  un  simple  appui  moral  qu'on 
demandait  à  la  Prusse,  c'était  un  appui  matériel,  et  il  serait  dif- 
ficile de  l'accorder.  Le  Roi  devait  se  préoccuper  non  seulement 
des  catholiques  ses  sujets,  mais  aussi  de  ceux  de  l'Allemagne  et 
ne  pas  oublier  les  vingt  millions  de  protestans  de  la  Confédé- 
ration du  Nord,  qui  ne  se  pénétreraient  pas  facilement  de  la  né- 
cessité de  consacrer  leurs  forces  à  défendre  le  pouvoir  teniporel. 
Les  dispositions  bienveillantes  pour  le  Pape  ne  sauraient  non 
plus  aller  jusqu'à  faire  méconnaître  les  intérêts. qui  unissent  la 
Prusse  à  l'Italie,  laquelle  interpréterait  certainement  dans  un 
sens  hostile  la  garantie  de  la  souveraineté  pontificale.  Nous 
sommes  prêts  à  interposer  nos  bons  offices  pourvu  qu'on  nous 
indique  préalablement  pourquoi  et  au  profit  de  quelles  idées. 
«  Car  il  serait  peu  conforme  à  la  dignité  des  deux  puissances 
d'appuyer  à  Rome  et  à  Florence  des  propositions  dont  l'accep- 
tation serait  douteuse  (1).  » 

Malgré  ses  instances  Benedetti  'n'obtint  plus  de  nouvel 
entretien  de  Bismarck.  Celui-ci  lui  fit  répondre  par  Thile  «  que 
les  préparatifs  pour  les  conférences  avec  les  délégués  de  l'AUe- 
niaf;ne  du  Nord  l'absorbaient  et  l'obligeaient  cette  fois  encore  à 
compter  sur  l'indulgence  de  Son  Excellence  (2).  » 

Benedetti   commence  à  comprendre    qu'on    le   berne   (3). 
«  J'incline  à  croire,  écrit-il,  que  M.  de  Bismarck  n  attache  pas 
on  n'est  pas  en  situation  d'attacher  le  prix  que  nous  y  mettons 
nous-mêmes  à  l'accord  que  nous  lui  avons  proposé.  On  déploie, 
pendant  qu'on  s'attarde  volontairement  avec  nous,  une  activité 
merveilleuse  pour  se   constituer  sous  tous  les   rapports  et  on 
semble  ainsi  se  mettre  en  mesure  de  faire  face  à  toutes  les  éven- 
tualités, sinon  de  nous  éconduire  quand  on  croira  pouvoir  le 
faire  avec  moins  de  danger  qu'en  ce  moment.  » 

Cependant  le  hasard  le  mit,  dans  la  rue,  le  19  décembre,  en 
présence  de  Bismarck  qui  faisait  une  promenade  hygiénique. 
Ils  s'abordèrent,  Bismarck  très  courtois,  Benedetti  très  crété. 

(1)  Bismarck  à  Goitz,  6  décembre  1866. 

(2)  Thile  à  Benedetti,  13  décembre  1866. 

(3)  Lettre  particulière  à  Moustier,  du  14  décembre  1866. 


248  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Benedetti  dit  qu'il  ne  croyait  pas  le  lieu  bien  choisi  pour  une 
conservation  sérieuse,  et  voulut  prendre  congé;  mais  Bismarck 
le  retint,  en  lui  exprimant  ses  regrets  de  n'avoir  pu  le  rece- 
voir jusque-là.  Il  l'entretint  longuement  de  la  négociation  sur 
Rome  :  «  Le  gouvernement  français  pouvait  avoir  le  droit  et 
peut-être  le  devoir  de  sauvegarder  le  pouvoir  temporel  ;  la  Prusse 
n'était  pas  dans  la  même  situation,  et  il  ne  fallait  compter  sur 
aucune  garantie  de  sa  part.  Gôltz,  en  faisant  entrevoir  l'espé- 
rance du  contraire,  avait  méconnu  les  intentions  de  son  gouver- 
nement. Il  avait,  sans  doute,  cédé,  à  Compiègne,  au  désir  de  ne 
pas  déplaire  à  l'Empereur,  autant  qu'à  la  vaine  satisfaction  de 
concourir  à  la  rédaction  d'un  traité  (1).  » 

IV 

Une  des  deux  négociations  était  donc  définitivement  écartée. 

Un  discours  de  Bismarck  à  propos  du  Sleswig-Holstein  parut 
donner  quelque  espoir  sur  la  seconde.  Avant  les  vacances,  les 
annexions  des  pays  conquis  avaient  été  votées,  sauf  celle  du 
Sleswig-Holstein.  Le  Landtag  l'adopta  le  20  décembre  1866. 
Le  député  Groote,  s'était  élevé  contre  le  principe  barbare  de  la 
conquête  appliqué  à  des  pays  allemands  et  aurait  voulu  que  le 
suffrage  universel  eût  été  consulté.  Bismarck  revendiqua  le  droit 
de  conquête  qui  lui  était  si  cher  :  «  Dans  le  Sleswig-Holstein  ce 
droit  est  plus  fort  que  dans  le  Hanovre,  il  est  double.  Nous  avons 
conquis  ces  duchés,  d'abord  sur  les  Danois,  puis  sur  le  prince 
d'Augustenbourg.  Admettez  que  le  prince  fût  effectivement  sou- 
verain légitime.  Il  a  été  pendant  la  guerre  l'allié  de  nos  advei'saires 
aussi  bien  que  le  roi  de  Hanovre  et  l'électeur  de  Hesse.  » 

Il  reconnaissait  que  l'article  du  traité  de  Prague  était  désap- 
prouvé par  le  sentiment  public  et,  en  apparence,  en  contradiction 
avec  les  succès  éclatans  de  la  Prusse.  «  Mais  il  a  été  une  condes- 
cendance exigée  par  la  pression  du  médiateur  Napoléon  III. 
Nous  n'avons  pas  voulu  tendre  l'arc  trop  fort  et  compromettre 
des  avantages  obtenus.  »  «  Ces  engagemens,  nous  devons  les 
remplir,  mais  nous  les  exécuterons  de  telle  manière  qu'il  ne  reste 
aucun  doute  sur  le  vote  des  populations  d'après  lequel  nous 
procéderons,  aucun  doute  sur  la  sincérité,  sur  l'indépendance  de 

(1)  Do  Benedetti,  20  décembre. 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LÀ  PRUSSE  !  LE  LUXEMBOURG.    249  , 

ce  vote,  sur  la  volonté  définitive  que  ces  populations  auront 
ainsi  manifestée.  Mon  opinion  a  toujours  été  qu'une  population 
qui  manifeste  sa  volonté  incontestable  de  n'être  pas  prussienne 
ou  allemande,  qui  manifeste  une  volonté  non  moins  incontas- 
table  de  se  réunir  à  TÉtat  voisin  dont  elle  est  limitrophe  et  qui 
appartient  à  la  même  nationalité,  n'ajoute  aucune  force  à  la 
puissance  dont  elle  veut  se  séparer.  On  peut  avoir  des  motifs 
impérieux  de  ne  pas  céder,  cependant  il  peut  exister  des 
obstacles  de  nature  géographique  qui  rendent  impossible  d'avoir 
égard  à  leur  désir.  Il  s'agit  de  savoir  dans  quelle  mesure  cela 
s'applique  au  cas  présent.  La  question  reste  ouverte.  Nous 
avons  dit,  toujours  en  la  discutant,  que  nous  ne  pouvions  com- 
promettre, par  quelque  arrangement  que  ce  fût,  notre  ligne  de 
défense  militaire.  » 

Puis,  élevant  la  question,  il  détermina  les  rapports  de  la 
France  et  de  la  Prusse  :  «  Les  intérêts  de  la  Prusse  n'ont  rien 
en  soi  qui  ne  nous  fasse  pas  désirer  la  paix  et  des  relations  ami- 
cales de  voisinage.  D'une  guerre  avec  la  France,  fût-elle  heu- 
reuse, nous  n'aurions  rien  à  gagner.  L'empereur  Napoléon,  au 
contraire  des  autres  dynasties  françaises,  a  reconnu  en  sa  sagesse 
que  la  paix  et  la  confiance  mutuelles  sont  dans  l'intérêt  des  deux 
peuples  naturellement  appelés,  non  à  se  combattre  l'un  l'autre, 
mais  à  marcher  ensemble,  en  bons  voisins,  dans  la  voie  progres- 
sive du  bien-être  et  de  la  civilisation.  Il  n'y  a  qu'une  Prusse  in- 
dépendante qui  puisse  entretenir  de  semblables  relations  avec  la 
France,  vérité  que  les  sujets  de  l'empereur  Napoléon  ne  recon- 
naissent peut-être  pas  tous  également,  mais  nous  n'avons  officiel- 
lement affaire  qu'avec  le  gouvernement  français  :  une  telle  marche 
côte  à  côte  exige  la  réciprocité  de  bienveillance  et  de  ménagemens 
des  deux  peuples  (1).  » 

Ces  paroles,  dont  beaucoup  avaient  été  ajoutées  après  coup 
au  compte  rendu,  seraient  vraiment  bonnes  si  elles  avaient  été 
sincères.  On  les  crut  telles  à  Paris;  mais  Bismarck  lui-même 
nous  apprend  combien  elles  l'étaient  peu  :  «  J'admettais  comme 
absolument  certaine  dans  la  voie  de  notre  développement  natio- 
nal, tant  au  point  de  vue  intérieur  qu'à  celui  de  l'extension  au 
delà  du  Mein,  la  nécessité  de  faire  la  guerre  contre  la  France. 
Dans  tout  ce  qui  allait  être  fait,  à  l'intérieur  conmie  à  l'extô- 

(1)  Bismarck  lui-même  l'a  dit  h  Benedetti  qa'il  rencontra  dans  une  chasse  du 
Boi. 


REVUE  'DES  DEUX  MONDES. 

rieur,  il  nous  fallait  ne  pas  perdre  de  vue  cette  éventualité  (1).  » 
fienedetti,  décidément  clairvoyant  depuis  que  Bismarck  lui 
fermait  sa  porte,  n'encouragea  pas  l'interprétation  favorable  de 
Paris  :  «  Si  je  croyais  le  président  du  Conseil  de  bonne  foi,  j'y 
verrais  un  gage  de  son  désir  de  se  prêter  aux  arrangemens  que 
nous  avions  en  vue,  et  une  manière  dy  préparer/ l'Allemagne; 
mais  son  attitude  et  son  langage  ont  si  profondément  ébranlé  ma 
confiance  que  j'incline  plutôt  aujourd'hui  à  y  trouver  un  expé- 
dient imaginé  pour  nous  inspirer  une  trompeuse  sécurité.  Des 
allusions  insérées  après  coup  ont  été  ajoutées  pour  nous  ;  il  s'est 
bien  gardé  de  laisser  entrevoir  à  la  Chambre,  pendant  qu'il  lui 
parlait,  la  disposition  de  favoriser  les  avantages  que  nous  pou- 
^  vous  désirer...  Je  ne  serais  pas  étonné  s'il  avait  conçu  son  dis- 
cours uniquement  pour  nous  abuser.  C'est  un  moyen  dont  il  a 
souvent  fait  usage.  Pourquoi  ne  l'aurait-il  pas  employé  en  cette 
occasion?  »  Et  il  renouvelait  ses  conseils  d'attente  et  d'abstention. 
On  l'y  autorisa.  En  réalité,  il  pratiquait  l'attente  et  l'abstention 
depuis  son  retour  à  Berlin. 


A  Paris,  on  s'occupait  activement  de  rechercher  des  concours 
à  l'appui  des  revendications  auxquelles  nous  ne  renoncions  pas 
malgré  notre  réserve  diplomatique  à  Berlin. 

On  se  croyait  assuré  de  l'Autriche  depuis  la  nomination  de 
Beust  au  ministère  des  Affaires  étrangères  (30  octobre  1866). 
Bismarck,  aux  yeux  de  qui  la  plupart  des  hommes  n'étaient 
que  des -imbéciles,  a  dit  un  jour  :  «  Quand  je  veux  me  former 
une  opinion  sur  la  valeur  d'un  adversaire,  je  soustrais  d'abord 
sa  vanité  de  l'ensemble  de  ses  facultés.  Si  j'applique  ce  procédé 
à  M.  de  Beust,  il  ne  reste  que  peu  de  chose  ou  même  rien  du 
tout.  »  En  réalité,  il  y  avait  dans  Beust  beaucoup  plus  que  de 
la  vanité.  Sa  figure  fine  et  agréable  dénotait  de  l'esprit,  de  la 
bonne  humeur,  une  intelligence  claire,  prompte  à  comprendre 
et  souple  à  s'adapter,  mais  tout  à  fait  dépourvue  de  force,  de 
sérieux,  de  résolution.  On  se  sentait  en  présence  d'un  de  ces 
innombrables  hommes  d'État  qui  ont  plus  facilement  la  parole 
à  la  bouche  que  la  vaillance  au  cœur,  fanfarons  en  propos,  pû- 

(1)  Souvenirs,  t.  Il,  p.  60. 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  !  LE  LUXEMBOURG.     251 

sillanimes  en  actes,  remuans.  plus  qu'audacieux,  qui  excitent, 
puis  se  dérobent  au  moment  de  marcher  en  avant,  recherchent 
Timportance  et  redoutent  la  responsabilité.  On  comprend  que 
Bismarck  ait  considéré  sans  émoi  l'arrivée  aux  affaires  du 
brouillon  loquace  et  parfois  bouffon  (1)  du  Trias;  il  savait  qu'avec 
loi  l'Autriche  serait  pacifique  et  qu'il  n'avait  à  en  redouter  aucune 
revanche.  Chaque  fois  que,  par  la  pensée,  je  mets  à  côté  du  visage 
mou  de  Beust  la  tête  robuste  de  Bismarck,  je  ne  puis  m'empécher 
de  songer  à  un  chat  colossal  qui  tiendrait  dans  ses  pattes  une 
souris  dont  il  s'amuse. 

Comme  ministre  autrichien  il  voulut  débuter  par  un  coup  de 
maître;  il  offrit  sa  protection  à  la  Russie  :  il  était  disposé  à 
l'affranchir  de  l'article  humiliant  du  traité  de  Paris,  limitatif  de 


(1)  Discoors  de  Beust,  prononcé  à  un  Congrès  télégraphique,  et  autogri^h^  par 
hii  :  <■  Comment  vous  remercier,  Messieurs,  du  bienveillant  accueil  que  vous  m'avez 
fait?  Je  crois  que  le  mieux  est  de  passer  à  un  autre  sujet.  Cest  du  haut  du  Sem- 
mermg  que  je  vous  parle  aujourd'hui,  donc  je  me  place  à  un  point  de  vue  auquel 
on  ne  reprochera  pas  de  manquer  d'élévation.  Vous  avec  eu  la  bonté  de  noua . 
suivre  dans  ce  beau  pays  de  Styrie,  permettez  que  je  vous  en  fasse  les  honneurs* 
Nous  y  sommes  arrivés  par  monts  et  par  vaux  ;  ce  sont  ceux-ci  qui  en  grandissant 
font  une  des  principales  richesses  du  pays.  Cependant,  Messieurs,  vous  savez  ou 
vous  ne  savez  pas  que  la  Styrie  n'excelle  pas  seulement  par  son  bétail,  mais  plus 
encore  par  ses  magnifiques  poulets,  dignes  de  figurer  à  côté  des  poulardes  du 
Mans,  à  part  les  truffes  pour  lesquelles  on  professe  un  souverain  mépris  parce 
qu'on  n'en  a  pas.  Mais  ici  je  m'arrête,  la  Styrie  est  fort  indépendante  ;  eUe  passe 
même  pour  être  quelque  peu  démocrate  ;  elle  déteste  les  courtisans,  donc  U  ne 
faut  pas  lui  parler  de  basse-cour.  Je  poursuis  :  Dans  ce  beau  pays,  vous  ne  voyei 
pas  seulement  des  côtes  verdoyantes,  vous  y  trouvez  encore  de  riches  mines  de 
fer  entourées  des  plus  hautes  montagnes,  couvertes  la  plupart  de  temps  en  temps 
Ae  glaces  et  de  neiges,  ce  qui  vous  explique  pourquoi  les  Styriens,  dans  les  ques- 
tions coxîstitutionnelles  et  parlementaires  sont  tellement  ferrés  à  glace.  Car,  et 
voici  une  chose  curieuse  et  digne  de  remarque,  les  Styriens  tiennent  énormément 
à  leurs  mines,  mais  à  Vienne,  au  «  Reichsrath  •»,  nous  les  avons  vus,  tout  en  res* 
tant  mineurs,  atteindre  la  majorité.  Les  Styriens  sont  de  plus  de  fameux  chasseurs; 
ils  ?ou8  abattent  un  chéLmois  avec  la  même  facilité  avec  laquelle  moi,  votre  très 
humble  serviteur,  je  manque  un  lièvre.  Ce  n'est  pas  malin,  j'ai  la  vue  basse  et  ils 
ont  de  si  belles  vues.  Maintenant,  je  vous  vois  venir,  Messieurs,  vous  me  direz  : 
C'est  très  bien  tout  ce  que  vous  racontez  de  la  Styrie  et  des  Styriens,  mais  que  ne 
parlez-vous  des  Styriennes  7  Ah  1  les  Styriennes,  elles  ne  sont  pas  piquées  des 
vers  ;  oh  non  I  mais  elles  sont  farouches,  et  quoique  la  Styrienne  soit,  comme  vous 
le  savez,  une  danse  fort  gracieuse,  si  nous  voulions  nous  y  mettre,  cela  pourrait 
bien  finir  par  un  fameux  galop.  Mais  c'est  assez  bavarder.  Si  je  continue,  nous 
allons  manquer  le  train,  et  puisque  j'y  suis,  en  train,  il  faut  pourtant  que  je  finisse 
par  un  toast.  Mon  toast,  Messieurs,  ne  peut  être  que  pour  ce  que  vous  représentez. 
Mon  toast  est  pour  le  télégraphe  international  et  voici  comment  je  le  formule  : 
à  la  seule  liaison  qui  n'est  pas  dangereuse,  au  seul  lien  qui  unit  sans  gêner,  à  la 
seule  union,  qui.  sans  être  indissoluble,  est  incapable  de  discontinuer,  —  c'est 
peut-être  parce  qu'elle  est  quelquefois  interrompue,  —  mais  enfin  c'est  égal.  Vive 
i' union  télégraphique!  vive  le  télégraphe  international  !  » 


252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ses  arméniens  dans  la  Mer-Noire.  Gortchakof  trouva  cette  offre 
de  protection  tant  soit  peu  impertinente.  Il  remercia  sèchement, 
priant  de  le  laisser  tranquille  et  de  s'occuper  des  tristes  affaires 
de  r Autriche  qui  offraient  un  aliment  suffisant  à  son  activité. 
Le  gouvernement  français  prit  au  sérieux  le  nouveau  venu 
jusqu'à  le  considérer  comme  un  partenaire  avec  qui  on  pouvait 
jouer  partie  dans  une  affaire  suprême.  On  avait  même  peur  de  ses 
impatiences  d'agir.  Il  ne  nous  a  que  trop  rassurés  !  mais  il  faut 
en  convenir,  il  nous  donna  d'abord  des  raisons  de  croire  en  lui. 
Bismarck,  toujours  prêt  à  oublier  ses  torts  envers  les  autres,  eut 
l'idée  de  pressentir  Beust  sur  une  triple  alliance  à  conclure  avec* 
la  Russie  contre  les  entreprises  présumables  de  la  France.  Beust 
ne  s'y  laissa  pas  prendre.  Il  opposa  l'ironie  :  «  Une  alliance  pré- 
voit la  défaite  et  la  victoire  ;  je  sais  ce  qui  m'attend  en  cas  de 
défaite,  mais  que  m'offrirez-vous  en  cas  de  succès  ?  Sans  doute 
un  exemplaire  richement  relié  du  Traité  de  Prague.  » 

La  Russie  était  loin  d'inspirer  la  même  sécurité.  Benedetti 
ne  cessait  de  répéter  que,  si  aux  empressemens  de  jadis  Bismarck 
avait  fait  succéder  tant  de  froideur,  c'était  parce  qu'une  entente 
étroite  s'était  établie  entre  lui  et  Gortchakof.  Moustier,  pour  la 
détruire,  promit  à  la  Russie  de  la  soutenir  dans  sa  politique 
orientale  et  notamment  en  Crète.  En  retour,  le  gouvernemoit 
russe  promettrait  au  gouvernement  français  un  appui  franche- 
ment sympathique  vis-à-vis  de  ses  intérêts  en  Occident.  «  Je  ne 
demande  pas  mieux,  répondit  Gortchakof,  mais  dites-moi  en 
quoi  consistent  vos  intérêts,  quels  sont  les  désirs  et  les  projets 
de  votre  Empereur.  Tirez-moi  de  l'obscurité  dans  laquelle  qe 
me  trouve.  » 

Alors  s'engage  un  dialogue  digne  de  Molière  :  «  Le  prmce 
Gortchakof  nous  demande  des  confidences,  dit  Moustier,  mais 
ne  pourrait-il  pas  nous  aider  à  les  lui  faire?  Tâchez  de  l'amener 
aune  confession  générale;  si  elle  est  franche,  la  nôtre  lésera 
aussi  (1).  n  II  précisait  seulement  ceci  :  «  S'il  s'agissait  d'un 
agrandissement,  ce  ne  serait  pas  au  détriment  de  l'Allemagne.  » 
Gortchakof  répond  au  confesseur  qu'on  lui  dépêche  par  un 
persiflage  de  forme  grave  :  «  Vous  me  demandez  ce  que  je  pense 
de  projets  qui  ne  sont  pas  arrêtés  dans  votre  pensée.  Vous  me 
demandez  de  procéder  par  voie  de  supposition.  C'est  vouloir  ren- 

(1)  De  Moustier,  9  février  1867. 


PREMIER  CONFLIT   AVEC   lA  PRUSSE   !    LE   LUXEBIBOURG.  233 

verser  les  rôles,  Ce  n'est  pas  à  moi  cfu'il  appartient  d'entrer  dans 
le  domaine  des  hypothèses;  je  risquerais  de  vous  inspirer  des 
idées  ou  des  projets  que  vous  n'avez  pas  conçus.  Vous  me  dites 
que  vos  rapports  avec  la  Prusse  sont  bons,  et  comme  vous  en- 
tendez respecter  le  territoire  allemand,  que  vous  n'avez  rien  à 
demander  ni  à  l'Italie  ni  à  la  Suisse,  vous  m'autorisez  h  croire 
que  c'est  à  l'ibérie  que  vous  songez  (1).  »  «  Oh!  non,  répondit 
l'ambassadeur  de  France  à  Pétersbourg,  le  baron  de  Talleyrand, 
mais  que  diriez-vous  de  revendications  du  côté  du  Luxembourg, 
ou  dans  les  environs?  —  Ah!  si  c'est  cela  que  vous  voulez, 
expliquez- vous  ;  voyons,  dites-moi  ce  que  vous  désirez,  et  croyez- 
moi,  je  vous  répondrai  amicalement  et,  si  je  le  puis,  affirmati- 
vement; sinon,  je  vous  prierai,  avec  cordialité  et  en  confidence; 
de  laisser  tomber  l'entretien.  Il  peut  y  avoir  en  Europe  des  chan- 
gemens  de  frontières  que  nous  regarderions  avec  calme,  mais  il 
y  en  a  un  que  nous  ne  laisserions  pas  s'accomplir  :  celui  de  l'an- 
nexion à  l'Autriche  de  certaines  provinces  slaves  de  l'empire 
ottoman  à  titre  de  compensations  territoriales.  » 

Le  mot  de  Belgique  ne  fut  donc  pas  prononcé;  le  baron  de 
Talleyrand  pensa  que  ce  n'était  pas  à  lui  de  le  proférer,  et  la 
Belgique  resta  la  seule  lacime  de  la  promenade  géographique 
qu'il  venait  de  faire  avec  Gortchakof. 

Cette  comédie  de  Moustier  est  d'autant  plus  incompréhen- 
sible qu'il  venait  de  se  décider  à  préciser  ses  prétentions  au 
Luxembourg.  Il  était  donc  tout  naturel  qu'il  répondit  à  Gortcha- 
kof  :  «  Nous  ne  pensons  qu'au  Luxembourg^  aidez-nous.  »  Mous- 
tier espérait  que  le  Russe  prendrait  lui-même  l'initiative  de  lui 
indiquer  un  morceau  plus  gros.  Il  s'en  abstint  malicieusement, 
on  s'en  tint  là,  et  ce  fut  à  Berlin  que  la  conversation  fut  reprise. 

VI  ^       ■] 

La  réserve  de  Benedetti  ne  lui  servit  pas  plus  que  ses 
instances.  Bismarck  le  laissa  attendre  dans  son  coin  ;  il  poursuivit 
ses  affaires  dans  le  Hanovre  et  prépara  son  projet  de  Constitution 
sans  se  soucier  de  nous.  Cependant  l'époque  de  la  session  du  Corps 
législatif  s'approchait.  Rouher,  qui  voulait  avoir  un  butin  quel- 
conque à  apporter  à  sa  majorité,  reprit  les  pourparlers  avec  Gôitz. 

(i)  SI  février  1861. 


254  REVUE  DES  DEUX'  MONDES. 

Il  lui  semblait  que  rapetissée  au  Luxembourg,  son  ambition 
serait  plus  aisément  satisfaite.  «  D'ailleurs,  disait  Benedetti,  une 
fois  à  Luxembourg,  nous  serons  sur  le  chemin  de  Bruxelles; 
nous  y  arriverons  plus  vite  en  passant  par  là  (i).  »  Moustier, 
sur  l'injonction  de  Rouher,  lui  prescrivit  de  se  remettre  en  cam- 
pagne et  d'obtenir  une  solution  immédiate  qu'on  pût  annoncer 
aux  Chambres.  En  1831  Palmerston  avait  répondu  à  Talley- 
rand,  demandant  aussi  le  Luxembourg  à  défaut  de  la  Belgique  : 
«  Pas  de  grignotemens  !  pas  même  un  village  !  »  La  première 
réponse  du  roi  Guillaume,  discrètement  pressentie,  ne  fut  pas 
très  différente  quoique  plus  embrouillée  :  dans  le  cas  où  nos 
visées  d'extension  vers  le  Nord  entraîneraient  une  guerre,  il 
ne  pourrait  que  promettre  une  neutralité  bienveillante ,  et  lui- 
même  n'évacuerait  la  forteresse  du  Luxembourg  qu'après  son 
démantèlement. 

Moustier  repoussa  comme  offensante  cette  condition  préa- 
lable du  démantèlement,  et  il  formula  le  minimum .  de  nos  pré- 
tentions :  «  Quelle  que  soit  notre  ardeur  de  donner  suite  à  nos 
premiers  projets,  nous  ne  voulons  pas  violenter  les  sentimens  du 
cabinet  de  Berlin  ni  le  presser  de  dépasser  la  mesure  de  son  tem- 
pérament. Voici  à  quoi  nous  nous  réduisons  :  —  «  1^  Nous  n'avons 
aucun  projbt  sur  les  provinces  rhénanes.  —  2®  Nous  n'avons 
jamais  considéré  la  cession  du  Luxembourg  que  comme  un  moyen 
efficace  qui  s'offrait  à  la  Prusse  dé  donner  à  l'opinion  publique 
en  France  un  légitime  et  utile  apaisement.  —  3^  Nous  sommes 
toujours  prêts  à  signer  le  projet  d'alliance,  tel  qu'il  a  été  préparé 
et  rédigé  au  mois  d'août  1866.  » 

Bismarck,  au  lendemain  d'une  guerre  fratricide  qu'il  avait  à 
se  faire  pardonner,  était  obligé  de  ménager  l'opinion,  et  la  pas- 
sion publique  était  très  allumée.  On  a  trop  dit  qu'il  déchaînait 
ou  retenait  à  son  gré  la  presse  allemande;  il  excitait  certaine- 
ment quand  il  y  avait  intérêt,  mais  il  n'était  pas  toujours  maître 
de  retenir.  Il  avait  eu  beau  donner  pour  consigne  de  ne  pas 
envenimer  la  question  du  Luxembourg,  on  ne  l'avait  pas  écouté, 
a  Le  Luxemboui^,  disait  la  presse,  est  une  terre  allemande  qui 
a  fourni  trois  empereurs;  nous  devons  la  garder,  et,  dans  tous  les 
cas,  si  nous  évacuons  sa  forteresse,  cela  doit  être  sur  l'invitation 
de  l'Europe  qui  nous  Ta  confiée  et  non  sur  la  sommation  de  la 

(1)  7  janvier. 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA^  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.    255 

France  et  peur  lui  laisser  prendre  notre  place.  Par  le  Luxem- 
bourg on  se  rapproche  de  la  Belgique  et  du  Rhin;  on  ouvre  sur 
l'Allemagne  une  porte  qu'il  faut  tenir  fermée,  quelque  étroite 
qu'elle  soit  ;  entre  la  France  et  nous,  il  n'y  a  pas  de  compte  à 
régler;  si  Ton  ouvrait  ce  compte,  où  s'arrêterait-il?  Le  Luxem- 
bourg n'en  serait  que  le  premier  article  ;  les  autres  viendraient 
successivement  » 

Dans  un  tel  état  de  l'esprit  allemand,  dire  oui,  c'était  con- 
tenter l'Empereur  mais  mécontenter  l'Allemagne;  dire  non, 
c'était  plaire  à  l'opinion  allemande,  mais  se  brouiller  avec  l'Em- 
pereur et  s'exposer  à  une  guerre  prématurée.  Entre  ces  deux 
alternatives,  toute  issue  paraissait  fermée  :  Bismarck  sut  s'en 
ouvrir  une.  Redevenu  avec  Benedetti  amical,  confiant,  enjôleur, 
il  loi  dit  :  ce  Je  me  moque  du  Luxembourg;  si  cela  doit  termi- 
ner tous  les  comptes  entre  nous  et  entraîner  l'approbation  de 
tout  ce  que  nous  avons  fait,  je  vous  dirais  bien  volontiers  : 
«.  Prene;&-le  ;  arrangez- vous  avec  le  roi  de  Hollande  ;  nous  ne 
nous  y  opposerons  pas.  »  Notre  droit  de  garnison  est,  je  l'avoue, 
très  contestable,  mais  les  militaires  ne  veulent  pas  entendre  par- 
ler de  cette  évacuation  et  le  Roi  y  répugne.  Si  vous  voulez 
l'obtenir,  il  n'y  a  qu'une  marche  courte  et  sûre  :  provoquez  dans 
le  Duché  des  manifestations  en  votre  faveur;  traitez  vivement,  en 
secret,  avec  le  roi  de  Hollande;  placez-moi  en  présence  d'un  fait 
accompli;  j'exprimerai  mon  déplaisir,  je  protesterai,  mais  je 
représenterai  qu'on  ne  peut  faire  une  guerre  pour  une  aussi  pe- 
tite question,  j'évacuerai  la  forteresse,  je  perdrai  un  peu  de  ma 
popularité,  et  je  m'en  tirerai.  Mais  si  vous  me  demandez  un 
acquiescement  préalable,  si  vous  ou  le  roi  de  Hollande  m'inter- 
rogez officiellement,  je  serai  obligé  de  répondre  par  un  refus.  » 
Bismarck  ne  tint  pas  ce  langage  à  Benedetti  seul,  mais  encore 
à  ceux  qu'il  supposait  devoir  le  répéter  à  l'Empereur.  En 
février  1867,  ayant  reçu  la  visite  de  Tlirr,  il  lui  dit  que  si  l'Em- 
pereur voulait  le  Luxembourg,  il  n'avait  qu'à  favoriser  la  créa- 
tion ou  le  développement  d'un  parti  demandant  l'annexion  à  la 
France;  il  n'examinerait  pas  même  si  c'était  la  majorité  de  la 
population  qui  optait  pour  l'annexion,  il  accepterait  le  fait 
accompli. 

Le  plan  de  ne  pas  traiter  à  la  fois  de  l'évacuation  et  de  la 
cession  et  de  ne  réclamer  la  cession  qu'au  roi  de  Hollande  était 
très  sensé,  car  ce  n'est  pas  du  roi  de  Prusse  qu'on 'pouvait  recc- 


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REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


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voir  un  territoire  dont  il  n'était  pas  propriétaire.  Mais  il  fallait 
suivre  un  ordre  de  conduite  inverse  de  celui  indiqué  par  Bismarck. 
Il  fallait  d'abord  vider  la  difficulté  de  l'évacuation,  prendre 
Bismarck  au  mot  et  lui  dire  :  «  Vous  prétendez  que  vous  avez 
été  mis  là  par  l'Europe  et  que  vous  êtes  prêt  à  vous  retirer  si  elle 
en  exprime  le  désir.  Eh  bien  !  convoquons  l'Europe  :  demandims- 
lui,  d'accord  avec  la  Hollande»  de  vous  autoriser  à  évacuer  une 
forteresse  où  votre  présence  ne  s'explique  plus,  et  n'est  qu'une 
menace  contre  moi.  »  Les  Prussiens  une  fois  partis,  on  se  serait 
retourné  vers  le  roi  de  Hollande  qui,  n'étant  plus  soiis  la  menace 
de  la  Prusse,  se  serait  montré  accommodant  et  aurait  accordé  la 
cession  territoriale.  Cette  marche  plus  longue  eût  été  plus  sûre  : 
on  n'eût  pas  été  à  la  merci  de  Bismarck  qui,  s'il  avait  été  de 
mauvaise  foi,  n'aurait  pas  eu  le  moyen  de  faire  avorter  sous 
main  le  projet  qu'il  promettait  de  favoriser.  Mais  on  voulait  un 
coup  de  théâtre,  une  compensation  bruyante  fournie  par  la 
Prusse  elle-même,  comme  rançon  de  sa  grandeur  nouvelle. 

Gôltz  donnait  des  encouragemens  ;  Benedetti,  radouci  par  les 
prévenances  de  Bismarck,  ne  doutait  pas  de  la  réussite.  «  Il  est 
à  supposer,  écrivait-il,  que  le  souverain  et  le  ministre,  en  face 
de  l'irritation  qui  se  manifeste  en  Allemagne,  cherchent  à  établir 
qu'ils  n'ont  rien  encouragé  et  à  laisser  croire  qu'ils  ont  été  sur- 
pris. La  chose  faite,  ils  en  témoigneront  du  mécontentement, 
tout  en  déclarant  qu'elle  ne  saurait  justifier  un  conflit  entre  la 
France  et  l'Allemagne.  Ce  qui  est  essentiel  et  urgent,  c'est  de 
déterminer  le  roi  des  Pays-Bas  à  signer  l'acte  de  cession.  Ceci 
fait,  il  ne  nous  restera  plus  à  surmonter  que  des  obstacles 
faciles  à  vaincre.  » 


VII 


Le  succès  était  au  prix  d'une  exceptionnelle  célérité  et  d'un 
impénétrable  mystère.  Il  fallait  enlever  l'affaire  par  un  coup  de 
main  à  La  Haye,  afin  qu'à  l'ouverture  du  Corps  législatif  de 
France  et  du  Reichstag  allemand  il  y  eût  un  fait  accompli.  Mais 
Moustier  hésita,  lambina,  manqua  de  résolution  et  d'activité. 
A  la  fin  de  février,  il  se  décida  à  cesser  les  longs  pourparlers  et 
à  mettre  les  fers  au  feu.  Le  roi  de  Hollande  lui  facilita  l'entrée 
en  matière.  Il  chargea  soa  ambassadeur  de  s'informer  auprès  de 
Moustier  de  l'attitude  dâ  la  France  dans  le  cas  où  la  Hollande 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LÀ  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.    257 

Tiendrait  à  être  menacée  du  côté  de  TÂUemagne  (27  février  1867). 
(c  Vous  arrivez  à  propos  »  dit  Moustier,  nous  sommes  tout  à 
fait  disposés  à  vous  garantir  contre  une  agression  de  TAUe- 
magne  par  un  traité  en  forme,  pourvu  que,  de  même,  vous 
veuilliez  nous  céder  le  Luxemboui^.  Ce  n'est  pour  vous  qu'un 
fardeau  dont  nous  sommes  prêts  amicalement  à  vous  décharger. 
Vous  n'avez  rien  à  redouter  de  la  Prusse.  Sondée  par  nous,  elle 
nous  a  déclaré  qu'elle  ne  s'opposerait  pas  à  cette  cession,  parce 
qu'ensuite  elle  pourrait  honorablement  évacuer  la  forteresse 
sans  blesser  le  sentiment  allemand,  ce  qu'elle  ne  pourrait  pas 
faire  sans  cette  cession  préalable  :  elle  se  laissera  en  quelque 
sorte  forcer  la  main.  Ce  n'est  pas  Tesprit  de  conquête  qui  in- 
spire l'Empereur  :  les  derniers  agrandissemens  de  la  Prusse, 
son  occupation  arbitraire  de  la  forteresse  nous  en  font  une  loi 
politique  et  stratégique.  Stratégiquement,  nous  ne  pouvons  lais- 
ser entre  ses  mains  une  forteresse  de  premier  ordre  assise  en 
quelque  façon  sur  notre  frontière  ;  politiquement,  l'Empereur  ne 
pourrait  souffrir  longtemps  la  situation  arbitraire  de  la  Prusse, 
sans  irriter  l'amour-propre  de  son  peuple.  Cet  amour-propre, 
déjà  froissé  au  plus  haut  degré,  l'obligerait  à  la  guerre  dans  un 
temps  plus  ou  moins  rapproché,  guerre  qui,  quel  que  soit  le 
vainqueur,  se  terminerait  aux  dépens  du  Roi  grand-duc,  qui  y 
perdrait  probablement  le  Luxembourg  et  le  Limbourg.  Diteâ 
cela  à  votre  gouvernement.  » 

Moustier  ne  s'était  pas  fié  au  seul  ministrjB  des  Pays-Bas  pour 
manifester  ses  intentions  à  La  Haye.  11  avait  mandé  Baudin, 
notre  ministre,  et,  sans  lui  prescrire  encore  d'adresser  une  de- 
mande officielle,  il  le  chargea  de  préparer  les  esprits  par  ses 
conversations,  soit  avec  les  ministres,  soit  avec  Sa  Majesté.  11 
devait  indiquer,  comme  but  principal,  celui  que  le  roi  de  Hol- 
lande s'était  lui-même  proposé  :  d'affranchir  le  Grand-Duché  des 
servitudes  fondées  sur  le  système  politique  établi  contre  la 
France.  «  Le  gouvernement  néerlandais  a  échoué  dans  les  négo- 
ciations directes  avec  la  Prusse  ;  il  serait  à  craindre  qu'une  dé- 
marche officielle  faite  à  Berlin  par  le  gouvernement  de  l'Empe- 
reur ne  soulevât  une  discussion  où  l'amour-propre  national 
serait  mis  en  jeu  des  deux  côtés.  Ce  que  le  cabinet  de  Berlin  ne 
veut  pas  concéder  au  roi  des  Pays-Bas  pourrait  devenir  entre  la 
Prusse  et  nous  l'objet  d'une  transaction  honorable  et  amicale, 
n  n'est  pas  probable,  en  effet,  que  le  gouvernement  prussien, 

»»»«  XXI.  —  i904.  17 


258  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  s'applique  journellement  à  resserrer  ses  rapports  avec  la 
France,  ait  prémédité  de  conserver  contre  toute  espèce  de  droit, 
en  dehors  de  ses  frontières  et  si  près  des  nôtres,  une  garnison 
inutile  au  point  de  vue  de  sa  défense  naturelle,  et  dont  le  carac- 
tère éminemment  offensif  à  notre  égard  ne  pouvait  mainquer  de 
fixer  notre  sollicitude  la  plus  attentive.  En  acceptant  avec  bonne 
grâce  le  fait  d'une  réunion  du  Grand-Duché  à  la  France,  le  cabi- 
net de  Berlin  croirait  faire  acte  d'habile  politique  et  arriverait  à 
nous  ménager  une  satisfaction  matérielle  et  morale,  qui,  en 
donnant  aux  relations  des  deux  pays  un  caractère  plus  marqué 
d'intimité,  offrirait  de  nouveaux  gages  à  la  paix  de  l'Europe 
(27  février  1867).  » 

Il  semblait  que  Moustier  hésitât  à  s'engager  dans  le  sentier 
scabreux  qu'on  lui  montrait.  Avant  de  transformer  ces  instruc- 
tions en  ordres  officiels,  il  chargea  Benedetti  de  s'assurer  une' 
dernière  fois  des  bonnes  dispositions  de  Bismarck. 

Un  nouvel  obstacle  était  survenu  à  la  facilité  de  la  négociation. 
Il  n'était  ni  dans  le  Roi  ni  dans  spn  ministre,  mais  dans  la  pré- 
sence d'un  Parlement  animé  de  susceptibilités  patriotiques  très 
en  éveil.  Néanmoins  Bismarck  ne  retira  aucun  de  ses  encourage- 
mens,  insistant  seulement  plus  que  jamais  sur  sa  distinction  : 
«  Si  on  m'interroge,  je  m'opposerai  ;  si  on  me  met  en  présence 
d'un  fait  accompli,  j'acquiescerai  en  grognant.  —  Puis-je  sou- 
mettre ces  assurances  à  mon  gouvernement?  demanda  avec 
quelque  solennité  Benedetti  en  lui  lisant  les  jlermes  de  sa  dépèche. 
—  Vous  le  pouvez,  »  répondit  Bismarck.  Et,  puisqu'on  était  en 
confidences  de  bonne  amitié,  il  en  profita  pour  lui  communiquer 
une  nouvelle  peu  agréable  :  «  Vous  m  avez  quelquefois  interrogé 
sur  un  bruit  qui  a  couru  les  chancelleries  de  traités  militaires 
conclus  entre  les  États  du  Sud  et  nous.  Et  il  paraît  même  que 
votre  agent  à  Francfort,  qui  se  prétend  bien  informé,  quoiqu'il 
ne  le  soit  pas  habituellement,  en  a  fait  quelque  tapage.  Eh  bien  ! 
oui,  j'ai  conclu  ces  traités.  Ce  sont  des  traités  de  garantie,  je 
les  ai  signés  à  la  suite  de  la  demande  que  vous  m'avez  faite, 
quelques  jours  avant  leur  date,  de  la  cession  de  Mayence  et  des 
territoires  bavarois  et  hessois  sur  la  rive  gauche  du  Rhin.  »  Bene- 
detti, mandé  à  Paris,  vint  confirmer  ses  dépêches  par  des  explica- 
tions orales.  Moustier  ne  s'arrêta  pas  à  Tinquiétante  certitude  de 
l'existence  de  ces  traités  militaires  ;  il  ne  retint  que  la  bonne  vo- 
lonté envers  le  Luxembourg,  et  il  renvoya  Benedetti  à  son  poste. 


PREAflER   CONFLIT   AVEC   LA   PRUSSE   I    LE   LUXEMBOURG.  259 

Tout    était  donc  bien  préparé.   Il  ne  restait  qu'à  enlever 
promptement  la  volonté  du  roi  de  Hollande. 

La  reine  Sophie,  princesse  de  Wurtemberg,  femme  d'une 
haute  intelligence  et  d'un  cœur  chaud,  très  attachée  à  la  dynas- 
tie impériale,  qui  avait  vu,  ^vec  une  appréhension  désespérée, 
llmmobilité  de  la  France  et  son  abandon  de  l'Autriche  après 
Sadowa,  était,  avec  son  fils  le  prince  d'Orange,  le  centre  d'un 
parti  français  tout  disposé  à  seconder  nos  désirs  ;  mais  il  y  avait 
aussi  à  la  Cour  un  parti  allemand  puissant,  conduit  par  le  frère 
du  Roi,  le  prince  Henri,  et  sa  femme,  princesse  allemande  de 
la  maison  de  Weimai*.  Le  Roi,  pauvre  homme  ^ans  résistance 
et  sans  résolution,  oscillait    entre  ces   deux  influences,  attiré 
vers  la  France  par  la  sympathie  et  rejeté  vers  la  Prusse  par  la 
crainte.  L'opinion  publique  hollandaise,  indifférente,  eût  consi- 
déré volontiers  le  Luxembourg  comme  une  gêne  dont  elle  ne 
demandait  pas  mieux  que  d'être  débarrassée;  les  ministres  qui 
pensaient  de  même  ne   s'offusquaient  pas  des  ouvertures  de 
Baudin  ;  le  ministre  de  Luxembourg  Tornaco  les  approuvait.  Le 
Roi- fut  le  moins  commode.  Quanxl  Baudin  se  présenta  officielle- 
ment à  son  audience  (18  mars),  et  «  l'oraison  convenue  débitée, 
loi  proposa  de  nous  céder  le  Luxembourg  moyennant   une  in- 
demnité de  4  à  5  millions,  »  il  refusa  :  il  ne  voulait  prendre 
^ucnn  engagement  avant  que  la  population  luxembourgeoise,  les 
Puissances  signataires  du  traité  de  Londres,  et  surtout  la  Prusse 
^eussent  donné  leur  consentement,  et  il  ne  promettait  pas  de 
^ear  garder  le  secret.  Baudin  insiste  ;  tout  ce  qu'il  obtient,  c'est  : 
*fe    ne  dis  pas  non,  mais  je  me  réserve  la  faculté  de  décider 
^P'ès  y  avoir  réfléchi.  » 

H  voulait  attendre  le  résultat  des  débats  commencés  au  Corps 
^^gi^latif  français  sur  les  événemens  de  Sadowa.  Cela  lui  permet- 
trait.  <ie  se  rendre  mieux  compte  des  relations  de  la  Prusse  et  de 

^  *^**2ince  et  de  se  porter  du  côté  où  il  trouverait  le  plus  de  se- 
curit:^^ 

VIII 

C^s  débats  furent  en  effet  d'une  importancencapîtale.  Le  len- 

detXkaiu  du  discours  de  Rouher  sur  les  trois  toonçoas,  Bismarck 

W  insérer  dans  son  journal  officiel  le  texte  même  des  traités 

i!al\iaQce  révélés  à  Benedetti  et  que  le  ministre  d'État  n'avait 


260  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  paru  soupçonner  (19  mars).  L'émotion  fut  vive  :  c'était  dé- 
chirer publiquement  une  portion  du  traité  de  Prague.  Peut-être 
avec  un  ministre  un  peu  moins  endurant  que  Beust,  une  protes- 
tation eût  pu  arriver  de  Vienne  :  elle  ne  vint  pas.  Beust  accepta 
en  douceur  cette  nouvelle  déchéance  de  TAutriche,  et  ne  se 
plaignit  pas  à  Berlin.  Ce  fut  Benedetti  qui  vint  demander  des 
explications  à  Bismarck.  «  Ces  traités,  répondit  celui-ci,  n'ont 
rien  de  nature  à  vous  inquiéter,  malgré  les  termes  de  leurs 
libellés,  ils  sont  purement  défensifs,  et  n'obligent  pas  les  con* 
tracttos  à  participer  à  une  guerre  offensive.  Leur  publication 
n'est  pas  une  réponse  aux  discours  du  Corps  législatif  ;  elle  était 
résolue  depuis  quelque  temps  et  elle  avwt  été  retardée  pour 
qu'elle  ne  coïncidât  pas  avec  ces  débats.  Son  unique  motif  est 
le  désir  de  venir  en  aide  à  l'ami  qui  est  à  la  tête  du  gouverne- 
ment bavarois,  le  prince  de  Hohenlohe.  L'opposition  lui  reproche 
d'avoir  inauguré  une  politique  antinationale  ;  les  traités  démon- 
trent que  le  prince  reste  dans  la  voie  où  son  prédécesseur,  dont 
le  patriotisme  n'est  pas  suspect,  avait  engagé  la  Bavière  avec 
l'assentiment  du  Roi.  »  Il  se  rappelait  le  conseil  de  Frédéric  à 
son  ministre  :  «  Faites  bien  mon  charlatan,  prenez  votre  meil- 
leur orviétan  et  du  bon  or  pour  dorer  vos  pilules.  » 

Du  reste,  il  protesta  que  ses  dispositions  à  l'égard  du  Luxem- 
bourg demeuraient  toujours  les  mêmes.  Il  venait  d'en  donner  un 
témoignage  public.  Un  député  l'ayant  interrogé  sur  cette  affaire^ 
il  avait  écarté  par  la  raillerie  l'interrogation  indiscrète.  Il  fit  en- 
suite un  acte  encore  plus  significatif,  qui  n'était  pas  une  simple 
promesse  de  charlatan.  Il  avait  laissé  jusque-là  sans  réponse 
l'offre  de  la  Hollande  d'une  alliance  offensive  et  défensive  contre 
la  France.  Il  s'excusa  par  sa  grave  indisposition  de  n'y  avoir  pas 
répondu  plus  tôt,  en  ajoutant  qu'il  croyait  devoir  ajourner  la 
discussion  de  cette  affaire  (27  mars).  Le  ministre  de  Hollande  à 
Berlin,  Bylandt,  télégraphiait  à  son  tour  :«  Qu'on  voulait  la  con- 
vention, tout  en  restant  libre  de  la  blâmer  ;  qu'on  pouvait  con- 
clure sans  crainte.  » 

Le  Roi  ne  se  décidant  pas,  on  eut  recours  aux  petits  moyens  : 
il  y  avait  à  Paris  une  certaine  dame  galante  très  influente  sur  lui  ; 
on  llntéressa  à  l'affaire  ;  elle  obtint  ce  qu'il  avait  refusé  à  la  di- 
plomatie; et  le  Roi  apprit  à  Baudin,  le  26  mars,  qu'il  consentait 
à  la  cession,  mais  qu'il  était  indispensable  que  l'Empereur  s'as- 
surât l'adhésion  formelle  de  la  Prusse.  En  effet  il  envoie  son  fils 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  !  LE  LUXEMBOURG.     261 

à  TEmpereur  avec  une  lettre  lui  apportant  son  consentement  et 
le  priant  de  faire  les  démarches  nécessaires  à  Berlin.  Il  n'avait 
donc  qu'à  attendre  le  résultat  des  démarches  de  l'Empereur,  mais 
de  nouveau  saisi  de  crainte,  le  jour  même  de  l'envoi  de  son  mes- 
sage, il  mande  le  ministre  de  Prusse,  Perponcher  (26  mars),  et  lui 
dit  :  «  Je  vous  ai  prié  de  venir  chez  moi  parce  que  je  tenais  à  vous 
prévenir  que  l'empereur  des  Français  m'a  demandé  de  lui  céder 
le  Luxembourg  ;  mais  je  ne  veux  rien  faire  à  Finsu  du  Roi,  et  il 
m'a  semblé  que  je  ne  pouvais  mieux  agir  qu'en  vous  en  infor- 
mant franchement.  J'ai  écrit  à  l'Empereur  que  je  m'en  reinet- 
tais  à  sa  loyauté  pour  qu'il  s'entendit  à  ce  sujet  avec  votre  sou- 
verain. Je  vous  prie  d'en  rendre  compte  au  Roi,  qui,  je  l'espère, 
saura  apprécier  la  franchise  avec  laquelle  j'agis.  » 

Le  ministre  des  Affaires  étrangères,  Zuylen,  aggrave  encore 
la  confidence  du  Roi  ;  il  offre  ses  bons  offices  à  Bismarck  dans 
le  différend  qu'il  voit  surgir  entre  lui  et  la  France.  Grand  émoi 
à  Paris  et  à  Berlin  I  Le  plan  est  éventé  :  aux  pourparlers  mysté- 
rieux succède  cette  négociation  officielle  dont  Bismarck  ne  vou- 
lait pas  entendre  parler.  Il  est  délié  de  ses  engagemens  ;  il  pour- 
rait s'opposer  ouvertement  à  la  cession  puisque  ce  n'est  pas  à  lui 
qu'est  imputable  l'indiscrétion  commise  ;  il  ne  le  fait  pas.  Au 
contraire,  il  répond  à  son  ambassadeur  et  à  Zuylen  qu'il  n'a  pas, 
quant  à  présent,  à  s'expliquer  ni  à  faire  usage  des  bons  offices 
qu'on  lui  offrait  «  parce  qu'aucune  négociation  au  sujet  du  sort 
futur  du  Grand-Duché  n'a  lieu  entre  la  Prusse  et  la  France,  et, 
selon  la  nature  des  choses,  ne  saurait  avoir  lieu  qu'entre  Sa  Ma- 
jesté le  roi  des  Pays-Bas,  grand-duc  de  Luxembourg  et  Sa  Ma- 
jesté l'empereur  des  Français  (1).  »  C'était  dire  aussi  clairement 
que  le  permettait  la  situation  :  «  Ne  vous  arrêtez  donc  pas.  Si- 
gnez I  »  Tel  fut  aussi  le  conseil  de  Benedetti  qui  avait  recueilli 
les  impressions  personnelles  de  Bismarck  :  «  Signez  !  »  (29 mars.) 
Bylandt transmettait  la  même  instruction:  «  Hàtez-vous, signez I  » 
De  Paris  la  dame  intéressée  écrit  :  «  Hàtez-vous  I  signez  !  »  Le 
30  mars  le  Roi  se  décide.  Deux  traités  sont  préparés,  l'un  qui 
opère  la  cession,  l'autre  portant  garantie  de  la  France  contre  la 
Prusse.  On  se  croyait  arrivé.  Mais  il  était  écrit  que  la  dernière 
aberration  de  la  politique  des  compensations  ne  réussirait  pas 
plus  que  les  précédentes. 

(i)  Serrais,  p.  95. 


262  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


IX 


Depuis  plusieurs  mois  eette  affaire  était  agitée  dans  les  jour- 
naux prussiens,  sans  trop  de  colère  cependant.  A  ce  moment  elle 
s'alluma  avec  une  fureur  inattendue.  Le  Vénérable  de  la  loge 
maçonnique  de  Luxembourg,  instruit  par  des  confidences  offi- 
cielles des  pourparlers  mystérieux,  en  avait  informé  les  loges 
allemandes,  d'où  la  nouvelle  avait  sauté  dans  les  journaux,  puis 
dans  les  places  publiques  ;  et  tout  à  coup  se  produisit  un  tour- 
billon de  colère  patriotique.  Les  députés  s'agitaient;  le  Roi  était 
mécontent;  Bismarck  ne  voulut  pas  ou  ne  crut  pas  avoir  la  force 
de  s'opposer  en  face  au  courant.  Il  cbarge  Gôltz  de  se  rendre 
auprès  de  Moustier,  de  le  prier  d'ajourner  la  conclusion  de 
l'affaire  jusqu'à  ce  que  le  Reichstag  ne  fût  plus  en  séance.  Il  fait 
la  même  instance  auprès  de  Benedetti,  et  il  convient  avec  son 
ami  Bennigsen,  le  chef  des  nationaux  libéraux,  d'une  interpel- 
lation qui  lui  fournira  le  moyen  de  calmer  l'excitation  publique. 
Moustier  se  révolte  :  «  Ajourner?  c'est  impossible.  La  ques- 
tion est  vidée;  le  roi  de  Hollande  a  envoyé  son  consentement 
par  écrit  ;  la  crainte  môme  de  la  guerre  ne  nous  ferait  pas 
rompre  d'une  semelle.  —  Ajourner  !  s'écrie  Benedetti  de  son 
côté,  au'point  où  en  sont  les  choses  il  est  plus  facile  au  gouver- 
nement du  Roi  d'accepter  la  réunion  du  Luxembourg  à  la 
France  qu'au  gouvernement  de  l'Empereur  d'y  renoncer  1  »  Et 
l'ordre  est  expédié  à  Baudin  de  signer  les  deux  traités.  On  va  le 
faire  le  l*'  avril.  Mais  Tornaco,  le  président  du  gouvernement 
luxembourgeois,  appelé  par  ime  simple  lettre  mise  à  la  poste, 
n'arrive  pas  à  temps.  On  remet  la  signature  au  lendemain.  Le 
lendemain,  l'interpellation  au  Reichstag  culbutait  définitivement 
toute  la  combinaison  ourdie  à  si  grand'peine. 

Le  1^'  avril,  à  dix  heures  du  matin,  Benedetti,  averti  que  le 
traité  allait  se  signer  ce  jour-là,  s'était  rendu  chez  Bismarck  lui 
en  porter  la  nouvelle  :  «  J'ai  ime  communication  à  vous  faire.  » 
Bismarck  l'interrompt  :  «  Je  n'ai  pas  le  temps  d'une  discussion 
d'affaires,  je  vais  au  Reichstag  répondre  à  l'interpellation  que 
voici.  »  Il  lui  en  communique  le  texte  et  ajoute  :  «  Voulez-vous 
m'accompagner  ?  nous  causerons  en  chemin.  »  En  marchant  il 
résume  la  réponse  qu'il  va  faire  :  il  reconnaîtra  que  le  gouver- 
nement était  informé  des  pourparlers  avec  La  Haye,  mais  que. 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.    263 

consulté  par  le  roi  des  Pays-Bas,  il  a  dit  qu-il  fallait  d'abord 
s'adresser  aux  autres  grandes  puissances  et  qu'il  était  obligé,  lui 
aussi,  de  tenir  compte  de  l'opinion  allemande  ;  il  ne  savait  si  une 
convention  avait  été  conclue  ou  non.  «  Par  ce  langage  j'évite 
toute  rupture,  mais  si  vous  me  faites  savoir  qu'un  traité  est 
conclu,  je  serai  obligé  de  le  dire,  en  ajoutant  que  je  le  tiens  de 
l'ambassadeur  de  France,  et,  vu  l'excitation  des  esprits,  une  ex- 
plosion incalculable  se  produira.  »  Ils  étaient  arrivés  en  causant 
ainsi  à  la  porte  de  l'Assemblée  :  «  Maintenant,  dit  Bismarck, 
voulez-vous  me  faire  encore  votre  communication  ?  —  Non,  »  ré- 
pondit Benedetti.  £t  Bismarck  entra  dans  la  salle  des  séances. 

Bennigsen  posa  deux  questions  :  1^  Est-il  à  la  connaissance 
du  gouvernement  que  les  bruits  chaque  jour  plus  répandus  de 
négociation  entre  les  gouvernemens  de  France  et  des  Pays-Bas  au 
sujet  de  la  cession  du  grand-duché  de  Luxembourg  soient  fondés? 
—  2^  Le  gouvernement  est-il  en  situation  de  faire  connaître  au 
Reichstag,  —  dont  tous  les  partis  sont  d'accord  pour  l'aider  éner- 
giquement  à  repousser  toute  tentative  de  séparer  de  la  patrie 
commune  une  vieille  terre  allemande,  —  s'il  est  décidé  à  main- 
tenir, quoi  qu'il  advienne,  le  lien  qui  rattache,  le  grand-duché 
de  Luxembourg  au  reste  de  l'Allemagne,  et  notamment  le  droit 
de  garnison  de  la  Prusse  dans  la  forteresse  de  Luxembourg?  Cette 
interpellation  fut  développée  avec  force  déclamations  et  me- 
naces. Chacune  de  ses  phrases  agressives  était  soulignée  par  des 
trépignemens,  des  cris  d'enthousiasme,  de  joie.  C'était  le  senti- 
ment en  ébuUition  dans  tout  cœur  allemand  qui  faisait  explosion. 

Bismarck  ne  se  laissa  pas  entraîner.  Impassible,  il  jeta  de 
l*eau  sur  cette  fournaise  sans  redouter  la  fumée  qui  s  en  échappe- 
rait. Il  commença  par  contester  la  thèse  du  discours  de  Bennigsen 
qui  supposait  le  Luxembourg  partie  intégrante  de  l'Allemagne  : 
«  Le  duché  ne  fait  plus  partie  de  la  Confédération  et  a  récupéré 
sa  pleine  souveraineté.  »  Il  écarta  aussi  la  seconde  partie  de 
l'interpellation  en  refusant  de  prononcer  le  oui  ou  le  non  qu'on 
lui  demandait.  «  Ce  texte  est  peut-être  de  nature  à  plaire  à  une 
représentation  du  peuple,  mais  il  n'est  pas  conçu  dans  le  langage 
V^^  la  diplomatie  a  l'habitude  de  tenir  en  traitant  des  rapports 
Internationaux  tant  que  ces  rapports  peuvent  être  maintenus 
^  la  voie  pacifique.  »  Employant  le  mot  négociation  au  sens 
^plomatique  strict,  notes  et  dépêches,  et  ne  considérant  pas 
^nune  telles  les  pourparlers  confidentiels,  il  nia  que  des  négo- 


264  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ciations  fussent  engagées  entre  la  France  et  la  Prusse  relative- 
ment au  Grand-Duché.  Il  n'avait  aucun  motif  de  croire  qu'un 
arrangement  fixant  le  sort  futur  du  Grand-Duché  eût  été  conclu, 
mais  il  ne  pouvait  affirmer  avec  certitude  le  contraire,  ni  savoir 
positivement  si,  dans  le  cas  où  cet  arrangement  ne  serait  pas 
encore  intervenu,  il  ne  serait  pas  imminent.  Il  ne  s'expliqua  pas 
sur  les  intentions  du  gouvernement  au  cas  où  l'arrangement  in- 
terviendrait. Â  la  fin  seulement  il  accorda  quelque  satisfaction 
aux  sentimens  ex:cités  de  l'Assemblée  par  des  phrases  ronflantes  : 
«  Les  gouvernemens  confédérés  pensent  qu'aucune  puissance 
étrangère  ne  portera  atteinte  aux  droits  incontestables  des  popu- 
lations et  des  États  de  l'Allemagne  ;  ils  espèrent  être  en  mesure 
de  maintenir  et  de  défendre  ces  droits  par  voie  de  négociation 
pacifique,  sans  compromettre  les  relations  amicales  que  l'Alle- 
magne entretient  avec  ses  voisins  à  la  satisfaction  des  gouver- 
nemens confédérés.  Ils  pourront  se  livrer  à  cet  espoir  avee  d'au- 
tant plus  d'assurance  qu'il  sera  mieux  constaté  que  nous  saurons 
prouver  par  nos  délibérations  l'inébranlable  confiance  en  l'unioii 
indissoluble  du  peuple  allemand  avec  ses  gouvernemens  et  de  ses 
gouvernemens  entre  eux.  »  [Vifs  applaudissemens.) 

Cependant  Bismarck  ne  croyait  plus  pouvoir  braver  l'oppo- 
sition que  le  Parlement  venait  de  témoigner  à  une  cession  à 
laquelle  il  ne  s'était  prêté  qu'à  la  condition  qu'elle  lui  parût  im- 
posée par  le  fait  accompli.  Le  soir  même  du  1*'  avril,  il  fit  renou- 
veler ses  instances  pressantes  auprès  de  Moustier  par  Gôltz  afin 
que  la  signature,  renvoyée  au  lendemain,  fût  encore  ajournée  et 
fit  une  démarche  dans  la  même  sens  auprès  du  roi  des  Pays- 
Bas;  il  télégraphia  à  son  ministre  à  La  Haye  :  «  Le  roi  des 
Pays-Bas  est  indépendant  et  a  la  liberté  de  ses  actes,  mais  il 
en  a  aussi  la  responsabilité,  et  s'il  a  vu  jusqu'à  présent  dans 
la  transaction  qu'il  poursuivait  une  garantie  pour  la  paix,  il  est 
de  mon  devoir  de  le  détromper.  » 

Aussitôt  le  roi  de  Hollande,  sans  s'informer  de  ce  que  fera 
l'Empereur,  rentre  sous  terre  et  ne  veut  plus  tenir  sa  promesse. 
Il  avait  suspendu  sa  signature;  il  la  refuse:  «  La  condition,  dit- 
il,  à  laquelle  est  subordonnée  la  cession  était  l'assentiment  de  la 
Prusse;  la  Prusse  refuse  cet  assentiment,  je  suis  délié.  »  Et  il 
fit  insérer  dans  la  partie  non  officielle  du  Staal  courant  (journal 
officiel  des  Pays-Bas),  le  communiqué  suivant  :  «  Au  nom  de  la 
chancellerie  luxembourgeoise,  nous  sommes  priés  de  démentir 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.     265 

le  plus  formellement  la  nouvelle  qu'une  cession  du  Grand-Duché 
aurait  eu  lieu  et  de  faire  remarquer  qu'il  ne  saurait  être  question 
d'une  cession  pareille  qu'après  que  les  grandes  puissances  inté- 
ressées se  seraient  aussi  entendues  à  cet  égard  :  »  Le  roi  de  Prusse, 
auquel  cette  note  avait  été  directement  adressée,  l'envoya  à 
Bismarck  avec  cette  annotation  en  marge  :  «  Ainsi,  il  y  aurait 
lieu  d'admettre  que  la  question  aurait  été  remise  par  nous  dans 
la  voie  qui  convient  et  qui  prévient  toute  précipitation.  Qu'en 
dira-t'il?  »  (4  avril  1867.) 


A  Paris,  malgré  les  avertissemens  officieux  de  Bismarck,  on 
n'avait  rien  ajourné  et  on  était  si  plein  de  confiance  que  Moustier 
envoyait  à  Luxembourg  un  agent  chargé  de  préparer  les  mesures 
matérielles  de  l'annexion.  Il  télégraphiait  à  Pétersbourg  :  «J'es- 
père que  le  roi  de  Prusse  et  son  gouvernement  sauront  éviter 
ce  qui  pourrait  conduire  à  une  guerre  qui  ne  serait  que  trop  po- 
pulaire chez  nous,  car  plus  l'acquisition  du  Luxembourg  est 
petite,  moins  nous  pourrions  supporter  que  le  droit  de  faire 
môme  cette  petite  acquisition,  nécessaire  à  notre  sûreté,  nous 
'ût  contesté.  La  France,  au  point  où  en  sont  les  choses,  ne 
saurait  reculer,  et  il  serait  insensé  de  le  lui  demander.  » 

C'est  cependant  ce  que  fit  Moustier  avant  qu'on  le  lui  de- 
mandât. L'irritation  au  premier  moment  avait  été  extrême/ tant 
contre  le  roi  de  Hollande  que  contre  Bismarck.  «  Je  suis  dupé, 
avait  dit  l'Empereur  à  Sybel  à  qui  il  venait  d'accorder  la  faveur 
<le  consulter  nos  archives,  et  on  ne  dupe  pas  impunément  l'em- 
pe^eur  des  Français..  »  Si  ces  dispositions  s'étaient  maintenues, 
il  Ue  restait  qu'à  entrer  dans  le  Luxembourg,  s'en  emparer,  sauf 
iy  rencontrer  la  Prusse  et  engager  la  lutte  inévitable.  Mais  on 
n'avait  pas  tardé  à  se  calmer.  L'Empereur,  malade,  n'était  guer- 
rier que  par  soubresauts;  il  retombait  toujours  à  ses  dispositions 
pacifiques.  Moustier,  d'humeur  encore  moins  belliqueuse,  com- 
prenait qu'après  avoir  reculé  à  faire  la  guerre  pour  le  Rhin,  pour 
ia  Belgique,  s'y  décider  pour  le  Luxembourg,  c'était  s'exposer  à  une 
réprobation  générale,  d'autant  plus  foudroyante,  que  Bismarck 
û'eùt  pas  manqué  de  tirer  de  son  portefeuille  le  petit  papier  de 
Benedetti,  dont  l'encre  était  à  peine  séchée.  11  avait  mis  jusque-là 
le  poing  sur  la  hanche  ;  il  le  détend  et  il  le  laisse  tomber. 


266  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Jules  Favre  et  ses  amis  avaient  fait  une  interpellation.  Le 
gouvernement  la  fit  rejeter  dans  les  bureaux,  'mais  il  lui  donna 
satisfaction  en  venant  lire  à  la  tribune  la  déclaration  suivante  : 
«  Le  gouvernement,  dominé  par  la  conviction  profonde  que  les 
intérêts  véritables  et  permanens  de  la  France  sont  dans  la  con- 
servation de  la  paix  de  l'Europe,  n'apporte  dans  ses  relations 
nationales  que  des  pensées  d'apaisement.  Aussi  n'a-t-il  pas  sou- 
levé spontanément  la  question  du  Luxembourg.  La  position  in- 
décise du  Limbourg  et  du  Luxembourg  a  déterminé  une  commu- 
nication du  cabinet  de  La  Haye  au  gouvernement  français.  Les 
deux  souverains  ont  été  appelés  à  échanger  leurs  vues  sur  la 
possession  du  Duché  ;  les  pourparlers  n'avaient  d'ailleurs  encore 
pris  aucun  caractère  officiel,  lorsque,  consulté  par  le  roi  des 
Pay-Bas  sur  ses  dispositions,  le  cabinet  de  Berlin  a  invoqué  les 
stipulations  du  traité  de  1839.  Fidèles  aux  principes  qui  ont 
constamment  dirigé  nôtre  politique,  nous  n'avons  jamais  com- 
pris la  possibilité  de  cette  acquisition  de  territoire  que  sous  trois 
conditions  :  le  consentement  libre  du  grand-duc  de  Luxembourg, 
l'examen  légal  des  intérêts  des  grandes  puissances,  le  vœu  des 
populations  manifesté  par  le  suffrage  imiversel.  Nous  sommes 
disposés  à  examiner  de  concert  avec  les  autres  cabinets  de  l'Eu- 
rope les  clauses  du  traité  de  1839.  Nous  apporterons  dans  cet 
examen  le  plus  entier  esprit  de  conciliation,  et  nous  croyons 
fermement  que  la  paix  de  l'Europe  ne  saurait  être  troublée  par 
cet  incident  (8  avril).  » 

Cette  déclaration  impliquait  la  renonciation  formelle  à  la 
cession  du  Luxembourg,  puisque  la  première  condition,  le  con- 
sentement libre  du  grand-duc,  n'était  pas  réalisée.  Mais  en  même 
temps  elle  ouvrait  publiquement,  avec  les  puissances  signataires 
du  traité  de  1839,  la  question  de  l'évacuation  de  la  forteresse. 
Quelques  jours  après,  une  circulaire  aux  agens  diplomatiques 
commentait  ces  déclarations  :  «  Le  gouvernement  de  l'Empereur 
est  disposé  à  entrer  dans  toutes  les  pensées  de  conciliation  com- 
patibles avec  sa  dignité  et  ses  devoirs  envers  le  pays.  Il  croit  fer- 
mement que  les  puissances  ne  méconnaîtront  pas  et  amèneront 
la  Prusse  à  reconnaître  les  intérêts  généraux  engagés  dans  cette 
question.  Le  retrait  de  la  garnison  de  Luxembourg  nous  rendra  pos- 
sible de  renoncer  pour  notre  part  à  un  territoire  dont  la  cession 
était  consentie  en  notre  faveur  par  son  légitime  souverain  et  où 
nous  appelaient  les  vœux  des  populations.  La  paix  de  TEurope 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.    267 

sera  ainsi  assurée;  nous  ne  désirons  pas  autre  chose  (15  avril),  ni 
Sur  le  fond  même  de  la  question  Bismarck  était  de  l'avis  du 
gouvernement  français.  Il  estimait  le  droit  de  garnison  prussien' 
douteux,  caduc,  éteint.  «  Nous  n'avions  pas  plus  de  droit  de 
tenir  garnison  dans  le  Luxembourg,  contre  la  volonté  manifeste 
du  souverain  de  ce  pays,  a-t-il  dit  depuis,  que  nous  n'en  aurions 
d'occuper  Rastadt  contre  le  gré  du  grand-duc  de  Bade,  ou  d'avoir 
nos  troupes  dans  Mayence,  si  le  grand-duc  de  Hesse  n'avait  pas 
conclu  avec  nous  un  traité  qui  nous  accorde  à  nouveau  le  droit 
de  garnison  en  cette  ville.  »  Il  ajoutait  que,  si  la  question  n'atta- 
quait pas  un  droit  incontestable  de  l'Allemagne,  elle  ne  menaçait 
pas  son  indépendance,*  car  cette  «  forteresse  du  Luxembourg, 
d'après  les  autorités  militaires  prussiennes^  n'offrait  qu'un  mi- 
nime avantage  stratégique  (1).  » 

Bismarck  n'attachant  pas  d'importance  à  la  possession  de  la 
forteresse  et  l'Empereur  se  déclarant  prêt  à  renoncer  à  l'acqui- 
sition du  territoire,  il  n'y  avait  vraiment  plus  matière  à  conflit 
et  il  ne  restait  qu'à  réunir  d'un  commun  accord  les  signataires 
de  la  Convention  de  1839.  Moustier  l'avait  proposé  en  effet,  non 
par  une  dépêche,  mais  à  la  tribune,  par  sa  déclaration  publique 
du  8  avril.  Traiter  ainsi  les  affaires  diplomatiques  est  un  moyen 
dangereux  auquel  on  n'est  autorisé  à  recourir  que  lorsqu'on 
vous  a  fermé  la  porte  des  négociations.  Ce  n'était  pas  le  cas  : 
Bismarck  ne  demandait  pas  mieux  que  de  négocier;  c'était  nous 
qui  l'avions  mis  en  quarantaine  (2).  Moustier  avait  formellement 
interdit  à  Benedetti  d'entrer  en  explications  avec  lui;  Bismarck 
avait  vivement  ressenti  ce  procédé,  et  malgré  son  opinion  sur 
l'inanité  du  droit  prussien  de  garnison  dans  Luxemboui^,  il  avait 
sèchement  refusé  aux  puissances  neutres  l'évacuation. 

On  resta  ainsi  en  face  les  uns  des  autres,  ne  se  disant  rien  et 
faisant  de  part  et  d'autre  des  suppositions  alarmistes  sans  fonde- 
ment. «  On  veut  la  guerre  en  France,  disaient  les  Prussiens;  le 
Luxembourg  est  un  prétexte  et,  loin  d'être  une  garantie  de  paix^ 
le  sacrifice  du  Grand-Duché  ne  contribuerait  qu'à  exciter  ses 
convoitises,  en  affaiblissant  l'Allemagne.  Les  partis  ennemis  du 


(1)  Discours  du  21  septembre  1867. 

(2)  Benedetti  h  Moustier.  —  «  La  premiôre  de  vos  deux  dépêches  me  fixe  sur 
un  point  important,  en  me  répétant  que  je  dois  attendre  les  avances  de  M.  de 
Bismarck  et  par  conséquent  m'abstenir  de  prendre  l'initiative  de  nouveaux  entre- 
tiens aTec  lui  au  sujet  de  Taffaire  du  Luxembourg.  »  (Berlin,  13  avril  1867.) 


268  Revue  des  deux  mondes. 

gouvernement  pour  le  perdre,  le  poussent  à  la  guerre,  et  ses  plus 
ardens  serviteurs  font  de  même  parce  qu'ils  voient  là  Punique 
moyen  de  triompher  des  difficultés  de  Tintérieur.  »  Tout  cela  se 
disait  dans  les  salons,  dans  les  clubs,  et  même  à  la  Cour.  «  Le 
comte  de  Bismarck  a  osé  me  dire,  écrit  avec  terreur  Benedetti, 
qu'il  craignait  que  la  guerre  ne  fût  dans  mes  désirs  personnels. 
Il  doit  avoir  trouvé  bon  de  répéter  ce  propos,  car  on  me  fait, 
dans  la  société,  la  réputation  d'un  foudre  de  guerre.  Je  démens 
ce  bruit  toutes  les  fois  que  je  le  puis,  mais  je  n'en  reste  pas  moins 
le  plus  belliqueux  de  tous  les  Français,  et  plusieurs  personnes, 
avec  lesquelles  j'entretenais  les  meilleures  relations,  observent,  à 
mon  égard,  une  réserve  qui  semble  leur  avoir  été  commandée  (1).  » 
Les  Français  disaient  :  «  La  Prusse  enivrée  de  ses  victoires,  ne 
nous  refuse  pas  le  Luxemboui^  parce  qu'il  est  nécessaire  à  sa 
sécurité,  mais  parce  qu'elle  veut  détruire  notre  prestige,  nous 
provoquer,  et  profiter  de  la  supériorité  momentanée  de  son  fusil 
pour  achever  son  unité  anti-française.  »  —  Et  Moustier  dénonce 
Bismarck  à  l'Europe  comme  un  provocateur  dont  il  saura  déjouer 
les  méchans  desseins  :  «  S'il  a  voulu  chercher  une  occasion  pré- 
méditée de  conflit^  il  ne  la  trouvera  pas.  » 

XI 

Le  dépit  de  l'échec  a  rendu  Moustier  injuste  :  Bismarck  ne 
nous  avait  ni  dupés  ni  provoqués.  De  l'aveu  même  des  Alle- 
mands, Busch,  Sybel,  il  avait  été  de  mauvaise  foi  dans  l'affaire 
du  traité  belge,  en  feignant  de  favoriser  des  desseins  qu'il  n'adop- 
tait pas.  Au  contraire  dans  l'affaire  du  Luxembourg  il  était  sin- 
cère. Benedetti  l'affirmait  à  Moustier  au  moment  même:  «  Ce 
que  vous  a  dit  le  comte  de  Gôltz  et  le  langage  du  prince  de 
Hohenzollern  à  Bade  confirment  ce  que  je  vous  ai  toujours 
mc^dé  sur  les  dispositions  du  Roi  et  du  comte  de  Bismarck.  Je 
n'ai  jamais  douté,  et  je  persiste  à  croire  qu'ils  eussent  volontiers, 
l'un  et  l'autre,  consenti  à  accepter  toutes  les  conséquences  de  la 
cession  que  le  roi  des  Pays-Bas  voulait  nous  faire  du  Luxem- 
bourg ;  ils  y  étaient  déterminés  par  la  conviction  que  cette  acqui- 
sition aurait  satisfait  la  France,  contribué  ainsi  au  maintien  de 
la  paix,  et  laissé  à  la  Prusse  le  temps  nécessaire  pour  consolider 

(1)  Du  18  avrU  1867. 


r 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG.     269 

sa  domination  en  Allemagne  et  organiser  Farinée  fédérale.  Mais 
ilsontmanqué  de  résolution,  au  moment  où  il  fallaiten  avoir  (1).  » 
Benedetti  est  resté  toujours  convaincu,  et  il  me  Ta  maintes  fois 
répété,  que  Bismarck  avait  été  parfaitement  loyal  dans  cette  ques- 
tion du  Luxembourg  et  que  notre  échec  est  dû,  non  à  sa  dupli- 
cité, mais  à  la  lenteur  indolente  de  Moustier  à  engager  l'affaire 
et  à  Tindiscrétion  pusillanime  du  roi  de  Hollande. 

Des  deux  côtés  néanmoins,  on  opérait  des  armemens  pure- 
mm\  défensifs  :  des  deux  côtés,  en  effet,  nul  ne  songeait  à  atta- 
quer. Le  roi  Guillaume  et  Bismarck  étaient  aussi  pacifiques  que 
l'Empereur  et  Moustier. 

L'Empereur,  indépendamment  de  sa  propre  santé,  avait  des 
raisons  intimes  de  ne  pas  vouloir  la  guerre.  L'état  de  son  fils 
l'inquiétait.  Depuis  quelque  temps,  à  la  messe  des  Tuileries,  on 
avait  remarqué  que  Tenfant  boitait  beaucoup  (2),  qu'il  était  bien 
pâle  :  puis,  on  ne  Tavait  plus  revu  ;  pris  par  la  fièvre,  il  avait 
été  obligé  de  se  mettre  au  lit  où  il  resta  quelques  semaines. 
«  L'Empereur,  écrivait  Vaillant  dans  son  Carnet,  est  triste  comme 
on  bonnet  de  nuit  (3).  » 

Guillaume  n'était  pas  plus  belliqueux.  Son  lecteur  Schneider, 
ému  des  bruits  de  guerre  qui  circulaient,  lui  ayant  demandé  s'il 
l'emmènerait  dans  le  cas  où  il  partirait  en  campagne,  le  Roi,  avec 
on  regard  grave  et  pénétrant,  lui  dit  :  «  Je  n  ai  encore  prononcé 
le  mot  de  guerre  devant  persoïme  ;  je  n'ai  pas  même  agité  la 
question  dans  ma  pensée  ;  Bismarck  et  Roon  ne  m'ont  pas  jus- 
qu'ici parlé  de  la  possibilité  d'une  campagne  ;  je  n'ai  même  pas 
demandé  à  Roon  s'il  a  terminé  la  réorganisation  des  moyens  de 
transport  et  complété  lesapprovisionnemensà  la  suite  delà  der- 
nière guerre  (4).  » 

Bismarck  n'avait  donc  pas  à  lutter  contre  les  dispositions  de 
son  souverain.  Avec  les  diplomates,  qui  épiaient  ses  moindres 
paroles,  il  ne  sortait  pas  de  la  plus  stricte  circonspection  et,  &  la 
clôture  du  Reichstag  constituant  (17  avril),  il  ne  fit  allusion  à 
l'affaire  du  Luxembourg  et  à  l'émotion  produite  par  l'interpel- 
lation Bennigsen  que  pour  affirmer  ses  sentimens  pacifiques  (5) 

(1)  Du  13  avril  1867. 

(2)  Carnet  de  Vaillant  des  24  février,  3  mars,  28  mars,  3  avril,  17  avril. 

(3)  18  avril. 

(4)  Schneider,  t.  IV,  20  avril,  p.  325. 

(5)  <•  Le  sentiment  manifesté  au  Reichstag  a  trouvé  un  puissant  écho  dans 
touus  Ui  contrée!  de  la  patrie  allemande.  Mali  T Allemagne  antièro  n'est  pat 


270  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  mariage- de  la  princesse  de  Hohenzollern  avec  le  comte  de 
Flandre,  au  lieu  de  se  célébrer,  selon  les  usages  ordinaires,  dans 
le  château  du  prince  Antoine,  l'avait  été  à  Berlin,  en  grande 
pompe,  parce  que  les  HohenzoUem-Sigmaringen  tenaient  à 
prouver  une  fois  de  plus  que  le  roi  dé  Prusse  était  le  chef  de 
leur  famille.  Le  roi  des  Belges  assistait  à  la  cérémonie  (26  avril)  ; 
mû  par  des  sentimens  de  vraie  sympathie  à  notre  égard,  il  fit 
dire  à  Benedetti  qu'il  respirait  à  Berlin  une  atmosphère  de  paix 
et  qu'il  travaillait  à  raffermir  les  dispositions  conciliantes  de  la 
Cour  en  donnant  l'assurance  que  l'Empereur  lui  avait  témoigné 
à  Paris  ime  égale  modération. 

Les  craintes  réciproques  étaient  donc  chimériques,  mais  des 
craintes  chimériques  produisent,  autant  que  si  elles  étaient  réelles, 
l'excitation  des  esprits,  et  des  armemens  défensifs  poussés  à 
l'extrême  deviennent  aisément  offensifs.  L'intervention  des  puis- 
sances neutres  pouvait  seule  dissiper  un  malentendu  menaçant. 
Par  malheur,  celles  qui  eussent  eu  le  plus  d'autorité  se  refusaient 
à  intervenir.  Stanley,  le  ministre  des  Affaires  étrangères  d'An- 
gleterre, frappé  des  embarras  dans  lesquels  la  manie  de  se  mêler 
des  affaires  d'autrui  avait  jeté  l'Empereur,  ne  voulait  pas  s'im- 
miscer dans  ce  qui  ne  regardait  pas  directement  l'Angleterre,  et 
il  ne  sortait  pas  des  recommandations  vagues  de  modération. 
Gortchakof,  sur  lequel  nous  comptions  après  les  concessions  si 
amples  accordées  en  Orient,  se  montrait  encore  moins  empressé. 
Il  nous  raillait  :  «  Il  est  regrettable  qu'après  Sadowa  votre  souve- 
rain ait  refusé  de  se  joindre  &  l'empereur  Alexandre  pour  empé* 
cher  les  annexions  que  vous  déplorez  tardivement,  mais  au  lieu 
de  vous  y  opposer,  vous  les  avez  consacrées  par  la  circulaire  La 
Valette,  et  c'est  six  mois  après  avoir  donné  quittance  à  M.  de 
Bismarck  que  vous  revenez  sur  votre  approbation.  Vous  me  per- 
mettrez de  vous  dire  que  la  contradiction  est  flagrante  et  que  le 
but  que  vous  poursuivez  ne  mérite  pas  l'effort  que  vous  y  con- 
sacrez. Je  me  garderai  de  souffler  le  feu,  mais  j'éviterai  de  donner 
à  Berlin  des  conseils  qui  seraient  intempestifs  et  inefficaces.  » 

Seul,  Beust  guettait  trop  toutes  les  occasions  de  se  remuer 
et  de  se  donner  de  Timportance,  pour  ne  pas  en  saisir  une  aussi 
solennelle.  Il  rompit  la  réserve  générale  et  inventa  ce  qu'on  a 

moins  unanime,  dans  ses  gouvernemens  comme  dans  son  peuple,  à  sentir  que  la 
puissance  nationale  recouvrée  doit  s'affirmer  avant  tout  par  les  bienfaits  de  la 
paix.  » 


PREMIER   CONFLtT   AVEC   LA   t»RtJ8SE    :    LE   LUXEMBOURG.  271 

la  solution  belge:  —  La  Belgique,  moyennant  une 
indemnité  pécuniaire^  acquerrait  le  Luxembourg  et  céderait  à  la 
France  ime  bande  de  territoire  comprenant  les  petites  forte- 
resses qui  nous  avaient  été  laissées  en  1814  et  reprises  en  1815. 
Bismarck  accueillit  cette  idée  comme  un  expédient  pratique  fé- 
cond. Guillaume  ne  fut  pas  du  même  avis;  il  lui  écrivit  :  «  La 
longue  dépêche  du  comte  que  vous  m'avez  renvoyée,  touchant 
son  entretien  avec  Moustier,  m'a  de  nouveau  donné  Téveil  sur 
la  façon  dont  des  vues  à  demi  exposées  peuvent  être  interprétées 
et  utilisées.  C'est  l'histoire  du  piège  que,  dans  la  question  luxem- 
bourgeoise, nous  aurions  tendu  à  l'empereur  Napoléon,  c'est 
pour  cela  que  votre  rapport  d'hier  au  sujet  du  projet  de  Wimpf- 
fen  (1),  et  la  réponse  que  vous  avez  donnée,  m'a  considérable- 
ment pris  sur  les  nerfs,  parce  que  si  ce  projet  parvenait  à  Paris, 
et  que  les  vues  à  demi  présentées  par  nous  se  trouvent  irréali- 
sables, nous  devrions  être  de  nouveau  considérés  comme  des 
tendeurs  de  pièges  (13  avril).  » 

Moustier  et  Rouher,  acharnés  à  leur  mesquine  politique  des 
grignotemens,  manifestèrent  le  désir  d'accepter  la  suggestion  et 
l'exprimèrent  à  Metternich.  Alors  l'Empereur  comprit  la  peti- 
tesse de  la  conduite  où  on  l'avait  engagé.  Reprenant  ses  véri- 
tables principes  de  désintéressement,  il  déclara  qu'il  ne  voulait 
pas  «  se  donner  l'apparence  d'avoir  poursuivi  un  but  de  con- 
quête ou  d'agrandissement  en  négociant  la  question  du  Luxem- 
bourg. »  Les  Belges  refusèrent  aussi,  et  cette  combinaison  fut 
abandonnée. 

Enfin,  Stanley,  poussé  par  Cowley  l'ambassadeur  anglais  à 
Paris,  qui  nous  montra  une  réelle  vivacité  d'amitié,  consentit  à 
sortir  de  son  abstention.  Il  répugnait  encore  au  mot  conférence, 
car  il  n'en  concevait  aucune  tant  que  les  parties  dissidentes  ne 
s'engageraient  pas  à  accepter  la  décision  de  la  majorité  ou  ne 
s'entendraient  pas  sur  les  points  principaux  d'un  programme 
commun,  et  on  n'en  était  pas  là.  Toutefois  il  chargea  Loftus,  am- 
bassadeur à  Berlin,  d'exprimer  «  le  regret  qu'éprouverait  le  gou- 
vernement de  Sa  Majesté  à  voir  un  conmiencement  de  guerre 
éclater  entre  la  France  et  la  Prusse  pour  un  objet  qui  a  en  appa- 
rence si  peu  d'importance  pratique ,  surtout  qu'ime  telle  guerre 
ne  pourrait  manquer  de  retarder  la  consolidation  de  l'Allemagne 

(i)  L'ambassadeur  d'Autriche  à  Berlin. 


272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

• 

(19  avril).  »  La  Reine  s'adressa  en  termes  pressans  au  roî  de 
Prusse.  Tous  à  l'envi  se  portaient  garans  des  dispositions  conci- 
liantes de  l'Empereur. 

Tant  que  la  surexcitation  du  sentiment  allemand  lui  en  fit 
en  quelque  sorte  une  loi,  Bismarck  avait  refusé  de  comparaître 
devant  le  tpbunal  européen  auquel  Moustier  l'avait  assigné  du 
haut  de  la  tribune.  Mais  cette  surexcitation  s'était,  elle  aussi, 
lassée.  11  crut  le  moment  venu  de  se  départir  de  la  hautaine 
résistance,  qui,  s'il  y  eût  persisté  plus  longtemps,  l'obligeait  fata- 
lement aux  mesures  extrêmes.  Il  pria  son  ami  Gk)rtchakof  de 
proposer  comme  médiateur  un  arrangement  dont  ib  seraient 
d'avance  convenus  ensemble.  Celui-ci,  qui  ne  s'était  abstenu  que 
dans  la  crainte  de  le  gêner,  se  hâta  d'intervenir.  Il  proposa  la 
réunion  d'une  conférence  à  Londres  sur  la  base  de  la  neutrali- 
sation du  grand-duché  de  Luxembourg,  placé  dorénavant  sous 
la  garantie  de  l'Europe,  ce  qui  entraînerait  l'évacuation  de  la 
forteresse  devenue  inutile  (26  avril).  11  avait  été  entendu  qu'on 
écarterait  tout  examen  des  récentes  annexions  de  la  Prusse  et 
qu'elle  ne  prendrait  pas  l'engagement  préalable  de  retirer  sa  gar- 
nison de  la  forteresse  :  promettre  cette  évacuation  avant  la  Con- 
férence, c'eût  été  faire  une  concession  &  la  menace  de  la  France; 
la  Prusse  ne  se  retirerait  de  la  forteresse  qu'à  la  demande  de 
l'Europe,  et  en  conséquence  de  la  neutralisation  du  Grand-Duché. 
Napoléon  111,  plus  las  que  tout  le  monde,  était  résigné  à  tout 
subir.  Metternich  lui  ayant  demandé  avec  inquiétude  s'il  consen- 
tirait aux  exigences  de  Bismarck,  loin  d'y  opposer  des  objections, 
il  les  accepta  presque  chaleureusement  (27  avril).  «  Les  nouvelles 
sont  à  la  paix,  écrit  Vaillant;  tout  le  monde  s'en  réjouit  outre 
mesure,  un  peu  sans  pudeur  I  II  faut  qu'on  ait  eu  bien  peur  (1  ).  » 

Les  conditions  que  Stanley  exigeait  avant  de  consentir  à  la 
Conférence  étaient  réalisées,  puisque  les  parties  étaient  d'accord 
sur  un  programme  commun.  11  donna  son  assentiment  à  la 
convocation  à  Londres.  Il  exigea  seulement  que  les  invitations 
fussent  faites  par  le  roi  de  Hollande  en  sa  qualité  de  souverain 
territorial.  La  France  accepta  cette  condition  comme  elle  avait 
accepté  les  précédentes.  Bismarck  n'ergota  pas.  La  Russie  fit 
demander  au  roi  de  Hollande  de  fixer  la  date  au  7  mai.  La  Bel- 
gique se  fit  admettre  en  sa  qualité  de  signataire  des  vingt-quatre 

(1)  Carnet  du  27  avril  1867. 


PREMIER  CONFUT  AVEC  LA  PRUSSE  l    LE  LUXEMBOURG.     273 

articles  dii  traité  de  1839.  L'Italie  ayant  été  convoquée  sur  la  pro- 
position de  l'Angleterre,  «  à  cause  de  la  position  qu'elle  occupe 
aujourd'hui  dans  la  famille  européenne,  »  FEspagne  demanda 
aussi  à  si^er;  on  lui  dit  que  sa  demande  était  trop  tardive  et 
qu'on  n'avait  plus  le  temps  de  l'examiner 

XI 

Stanley,  en  vue  de  hâter  les  travaux  de  la  Conférence,  pré^ 
para  un  projet,  de  traité  et  le  communiqua  aux  divers  cabinets. 
Dans  ce  projet,  l'arrangement  relatif  à  lu  position  future  du 
Grand-Duché  et  à  l'évacuation  et  au  démantèlement  de  la  for- 
teresse était  réglé  avant  la  neutralisation  du  Duché,  et  cette 
neutralité  n'était  point  placée  sous  la  garantie  collective  de  l'Eu- 
rope. Moustier,  qui  ne  demandait  qu'à  en  finir  n'importe  com- 
ment, ne  fit  aucune  objection.  Bismarck  réclama:  l'évacuation 
ne  devait  être  présentée  que  comme  la  conséquence  de  la  neutra- 
lisation et  la  garantie  collective  était  la  condition  sine  qua  non^ 
la  seule  qui  pût  rendre  l'évacuation  tolérable  à  l'Allemagne  : 
c'était  à  prendre  ou  à  laisser.  Stanley  concéda  alors  une  clause 
semblable  à  l'article  2  du  traité  de  1863  sur  les  îles  Ioniennes, 
par  lequel  chacune  des  parties  contractantes  s'engageait  à  res- 
pecter le  principe  de  garantie  qui  y  était  posé.  On  en  était  là  le 
matin  du  7  mai,  jour  de  l'ouverture  de  la  Conférence.  . 

Le  plénipotentiaire  prussien  Bernstorff  vint  informer  Stanley 
qu'il  n'entrerait  pas  à  la  Conférence  s'il  ne  consentait  pas  à  une 
garantie  collective  telle  que  celle  qui  couvrait  la  Belgique.  Cette 
exigence  n'était  pas  inquiétante.  Qui  dit  garantie  collective  dit 
garantie  le  plus  souvent  illusoire  :  sans  doute,  cela  donne  le  droit 
de  faire  la  guerre,  mais  cela  n'en  impose  pas  l'obligation;  si 
toutes  les  puissances  sont  décidées  à  exercer  ce  droit,  celui  qui 
médite  de  violer  la  neutralité  s'arrêtera;  si  quelques-unes  re- 
fusent d'agir,  une  seule  n'est  pas  tenue  de  suppléer  celles  qui 
s'abstiennent.  Les  arrangemens  de  la  Pologne,  quoique  garantis 
collectivement   par  l'Europe,  avaient  été   ainsi   violés   par   la 
Russie  sans  qu'aucune  puissance  en  prit  la  défense.  Mais  Stanley, 
esprit  net,  précis,  bien  intentionné,  était  très  timoré.  L'Angle- 
terre avait  déjà  garanti,  par  le  traité  de  1839,  la  possession  du 
Luxembourg  au  roi  de  Hollande.  L'idée  d'aggraver  cette  pre- 
mière garantie  en  y  joignant  celle  de  la  neutralité  du  Grand- 
TOMB  XXI.  —  i904,  18 


374  REVUE  DE8  PEUX  MQNDE9. 

Duché  lui  était  insupportable  et  il  lui  répugnait  d'accroître  les 
servitudes  diplomatiques  de  son  pays.  Un  violent  combat  se 
livra  en  lui.  Il  fut  décidé  à  l'acceptation  par  la  perspective  des 
calamités  qu'eût  amenées  son  refus  ;  il  ne  voulut  pas  qu'on  pût 
lui  dire  qu'il  était  Tauteur  de  la  guerre,  qu'il  n'avait  eu  qu'à 
lever  la  main  pour  l'arrêter,  et  que,  par  ses  scrupules,  il  l'avait 
laissée  passer.  A  la  porte  même  de  la  Conférence,  il  accorda  la 
garantie  collective  de  l'Europe.  Dès  lors,  il  ne  restait  plus  de  dif- 
ficultés, et  la  Conférence,  ouverte  le  3  mai,  était  close  le  11  par  un 
traité  tel  que  l'avait  voulu  Bismarck  :  le  Grand-Duché  était  neutra- 
lisé, la  forteresse  cessait  d'être  fédérale,  le  roi  de  Prusse  devait 
l'évacuer  et  elle  serait  ensuite  démantelée  par  le  Grand-Duc. 

Moustier,  ayant  pris  l'habitude  de  raconter  sa  diplomatie  & 
la  tribune,  vint  y  annoncer  cette  conclusion.  Il  fut  écouté  ,dans 
un  silence  morne,  sans  un  applaudissement.  Quand  il  dit  que  le 
traité  assurerait  à  notre  frontière  du  Nord  la  garantie  d'un 
nouvel  État  neutre,  les  esprits  se  reportèrent  vers  cette  frontière 
sur  laquelle  s'installait  un  puissant  État  militaire,  et  l'on  se  dit 
<jue  ce  n'était  pas  la  peine  d'avoir  risqué  une  guerre  terrible  et 
d'avoir  troublé  le  monde  tant  de  jours  pour  un  si  mince  résul- 
tat. La  politique  des  compensations  avait  commencé  téméraire- 
ment, elle  finissait  piteusement. 

Drouyn  de  Lhuys  se  donna  le  plaisir  de  signaler  à  l'Empereur 
le  véritable  résultat  de  la  campagne  de  ses  successeurs  :  «  Au 
lieu  d'avoir  à  disputer  le  Luxembourg  seulement  &  la  Pru&se  et 
à  l'Allemagne,  la  France  aura  devant  elle  l'Europe  tout  entière, 
ses  propres  engagemens  et  l'interdiction  perpétuelle  de  l'ac- 
quérir par  un  moyen  quelconque.  C'est  ainsi  que,  pour  un  inci- 
dent de  médiocre  valeur,  nous  nous  exposons  à  fermer  à  notre 
politique  de  l'avenir  toutes  les  issues  et  toutes  les  perspec- 
tives (1).  » 

XII 

La  paix,  en  ces  jours-là,  n'a  été  sauvée  ni  par  la  sagesse  de 
Napoléon  III,  ni  par  l'habileté  de  Moustier,  ni  par  les  instances 
de  la  reine  Victoria,  ni  par  les  bons  offices  de  Stanley 
et  de  Gortchakof,  ni  par  la  réunion  d'une  Conférence  euro- 

(1)  Note  du  14  août  1867. 


PREBflER  CONFLIT   AVEC  LA  l^RUSSE   !   LS  LUXEMBOURG.  27S 

péenne.  Elle  a  été  assurée  parce  qu'il  n'était  pas  alors  dans  les 
Tues  de  Bismarck  de  la  troubler.  La  guerre  n'a  pas  éclaté  parce 
qu'il  ne  Ta  pas  voulue.  S'il  lavait  voulue^il  n'avait  qu'à  se  main- 
tenir dans  la  forteresse.  Aucune  puissance  ne  serait  venue  Ten 
chasser,  et  comme  nous  avions  annoncé  partout  que  nous  ne  Vf 
supporterions  pas,  nous  aurions  été  obligés  de  prendre  l'initia* 
tive  des  hostilités  et  de  nous  donner  les  apparences  de  l'agression^ 
bien  qu'il  eût  été  encore  le  véritable  provocateur.  S'il  ne  l'a  pas 
voulue,  ce  n'est  point  par  humanité  ou  par  sympathie  divers  la 
France,  ou  par  prévision  d'un  trouble  permanent  dans  la  vie 
européenne.  Il  ne  l'a  pas  voulue  parce  qu'il  ne  jugeait  pas  la 
Prusse  en  état  de  l'entreprendre  en  des  conditionâ  suffisantes 
de  succès.  Autant  que  Moltke,  il  était  convaincu  que  «  les  Fran^ 
çais,  en  raison  de  leur  vanité  nationale,  ne  supporteraient  pa3  la 
pensée  de  voir  la  Prusse  monter  et  la  France  baisser»  et  de  renon* 
cer  gratis  au  rôle  prépondérant  qu'elle  avait  Joué  en  Burope 
depuis  Richelieu.  »  Il  jugeait  comme  Moltke  la  guerre  inévitable* 
n  différait  en  ce  que  ce  féroce  flegmatique,  grisé  par  ses  fou-^ 
droyans  succès,  mal  instruit  du  véritable  état  de  l'armée  fran-^ 
çaise,  croyait  l'occasion  propice  de  vider  le  duel  fatal.  Il  avait 
adopté  sans  examen,  ce  qui  étonne  d'un  homme  si  sérieuiE,  les 
sottises  de  l'opposition  française  sur  les  arsenaux  &  sec,  les  effec- 
tif» épuisés,  et  il  paraissait  ignorer  que  nous  venions  d'adopter 
le  fusil  Chassepot  bien  supérieur  à  son  médiocre  fusil  à  aiguille 
(août  1866).  «  Rien  ne  saurait  nous  être  plus  agréable,  écrivait^il 
que  d'avoir  tout  de  suite  une  guerre  qui,  malgré  tout,  est  inévi^ 
table  (1).  » 

Bismarck  croyait,  au  contraire,  que,  militairement,  il  avait 
tout  intérêt  k  attendre  et  que  plus  la  guerre  était  inévitable, 
plus  il  importait  de  se  mettre  en  mesure  de  la  rendre  victorieuse, 
n  l'a  répété  si  souvent  qu'il  n'est  plus  permis  de  Ttgnorer  ou  de 
le  contester.  A  Versailles,  il  disait  un  soir  :  t(  Si  nous  avions 
combattu  pour  le  Luxembourg,  que  serait^il  de  nous  maintenant? 
Serais- je  à  Paris  ou  les  Français  seraient-ils  à  Berlin?  Nous 
n'étions  pas  alors  à  beaucoup  près  aussi  forts  que  nous  sommes 
maintenant.  Sans  doute  l'opinion  [publique  allemande  eût  été 
toute  pour  nous  si  nous  nous  étions  battus  pour  le  Luxerabouriy, 
mais  cela  n'aurait  pas  remplacé  ce  qui  nous  manquait  (È).  » 

'1)  Lettre  &  son  frère  Adolphe,  mai  1867. 
(2)  Busch.  Our  chancelier,  v^L  JJ  p  45^ 


f 


1     276  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l  Le  11  janvier  1886,  il  dit  au  Reichstag  :  «  Nous  avons,  je  crois, 
/  combattu  en  1870  dans  des  conditions  plus  favorables  que  celles 
r  dans  lesquelles  nous  aurions  lutté  en  1867.  »  Le  6  février  1888, 
il  dit  encore  :  «  Suivit  la  question  du  Luxembourg,  où  il  suffisait 
d'une  réponse  un  peu  plus  ferme  faite  par  nous  (peut-être  Teus- 
sions-nous  donnée  si  nous  avions  été  alors  assez  forts  pour  pré- 
voir avec  assurance  un  heureux  succès)  ;  il  suffisait,  dis-je,  d'une 
telle  réponse  pour  amener  dès  ce  moment  la  grande  guerre  fran- 
çaise. »  Il  y  revient  encore  dans  ses  Mémoires,  tant  cette  idée  le 
hantait  :  «  Je  ne  doutais  pas  qu'il  fallût  faire  une  guerre  franco- 
allemande  avant  que  l'organisation  générale  de  l'Allemagne  pût 
être  réalisée.  Ma  pensée  dominante  était  alors  de  retarder  cette 

I  guerre  jusqu'au  moment  où  nos  effectifs  seraient  au  complet. 

1  En  songeant  aux  succès  des  Français  en  Grimée  et  en  Italie,  je 

regardais  la  guerre  comme  un  danger,  je  me  l'exagérais  alors.  Il 
était  donc  naturel  de  chercher  à  retarder  cette  guerre  jusqu'à  ce 
que  les  effets  de  notre  législation  et  de  notre  éducation  militaire 
eussent  pu  se  développer  complètement  dans  toutes  les  régions  qui 
n'appartenaient  pas  à  la  vieille  Prusse.  Ce  résultat  que  je  poursui- 
vais n*était  pas  atteint  au  moment  où  se  produisit  la  question  du 
Luxembourg;  il  ne  l'était  pas  même  approximativement  (1).  » 

Dans  cette  circonstance,  comme  dai^  tant  d'autres,  l'homme 
d'État  voyait  plus  clair  que  le  militaire.  L'armée  prussienne, 
exaltée  par  la  victoire,  était,  quoique  excellente,  loin  d'être  par- 
venue à  ce  maximum  d'entraînement,  à  cette  perfection  de  méca- 
nisme qu'elle  obtint  par  quatre  années  d'efforts  extraordinaires  : 
ses  canons  d'acier  se  chargeant  par  la  culasse  n'étaient  pas  termi- 
nés; les  défauts  révélés  par  la  dernière  campagne  n^étaient  pas 
corrigés.  Les  États  du  Nord  annexés  ou  confédérés  n'étaient  pas 
encore  solidement  entrés  dans  le  régime  militaire  prussien,  et  les 
États  du  Sud  restaient  tout  à  fait  en  dehors  :  les  Parlemens  de 
Bavière  et  de*  Wurtemberg  n'avaient  pu  être  amenés  à  ratifier  les 
traités  militaires  conclus  en  août;  le  ministre  bavarois  à  Berlin 
avait  reçu  l'ordre  de  ne  pas  laisser  ignorer  au  président  du  Con- 
seil que  la  Bavière  ne  saurait,  dans  un  court  délai,  se  mettre  en 
mesure  de  prêter  à  la  Pru3se  un  concours  armé;  le  Wurtemberg  j 
s'était  réservé  de  discuter  le  casus  fœderis.  L'organisation  mili-r 
taire  des  États  du  Sud  n'était  pas  définitivement  arrêtée  :  les  mW 

[i)  Souvenirs^  t.  II,  p.  62.  j 


r 


PREMIER  CONFLIT  AVEC  LA  PRUSSE  :  LE  LUXEMBOURG. 


277 


sures  qu'elle  comportait  mettraient  à  la  charge  des  populations 
des  dépenses  nouvelles,  qu'elles  ne  seraient  pas  en  état  de  sup- 
porter, après  les  sacrifices  que  leur  avait  imposés  la  dernière 
guerre  et  les  contributions  stipulées  par  les  traités  de  paix. 

Au  contraire  Tannée  de  Griiùée,  d'Italie,  de  Chine,  du 
Mexique  dont  le  prestige  demeurait  toujours  intact  était  redou- 
table. Elle  manquait  de  certaines  facilités  de  mobilisation  encore 
à  l'étude,  mais  grâce  aux  anciens  soldats  et  aux  sous-officiers 
éprouvés,  maintenus  dans  ses  rangs  par  la  loi  de  l'exonération, 
eue  possédait  une  cohésion,  une  solidité  que  n'avait  pas  l'armée 
prussienne.  Au  1*'  avril,  elle  comptait  385  000  hommes;  au 
15  mai  4S5  000  (1).  Sa  seule  faiblesse,  celle  du  fusil,  car  elle 
n'était  pas  encore  inférieure  par  l'artillerie,  disparaissait  chaque 
jour.  Déjà  elle  avait  à  sa  disposition  500000  chassepots. 

Bismarck  était  trop  avisé  pour  risquer  ses  immenses  profits 
de  1866  dans  une  rencontre  avec  la  France  avant  d'avoir  mis  de 
son  côté  toutes  les  chances  que  la  volonté  humaine  peut  arracher 
à  la  fortune.  Déplorons  que  l'opinion  de  Moltke  n'ait  pas  pré- 
valu, et  que  la  guerre,  puisqu'elle  était  inévitable,  n'ait  pas  éclaté 
en  1867..  La  guerre  n'étant  pas  la  pire  calamité  qui  puisse  affli- 
ger un  peuple,  l'avoir  évitée  n'est  pas  toujours  un  mérite. 

Emile  Ollivier. 


(1)  Discours  du  maréchal  Niel  du  16  juillet  i867. 


UN   DIVORCE 


DEUXIÈME   PARTIE  (1) 


ÏU.   —  BERTHB  PLANAT 

Que  de  sentimenSf  et  combien  profonds,  Gabrielle  avait  faifc 
tenir,  sans  les  exprimer,  dans  le  demi-aveu  de  cette  snpplicatioiB. 
énigmatique  :  l'angoisse  de  ses  scrupules  religieux,  avivée  par 
cette  foudroyante  survenue  de  Tépreuve,  —  Tappréhension  des 
luttes  déchirantes  qu'elle  devrait  soutenir  quand  les  troubles 
encore  cachés  de  sa  foi  renaissante  seraient  révélés  à  son  mari, 
—  la  certitude  qu'ils  le  seraient,  et  bientôt,  tant  elle  étouffait  de  se 
taire,  —  le  remords  anticipé  de  cette  douleur  qu'elle  infligerait, 
malgré  elle,  à  cet  homme  si  généreux,  si  droit,  si  tendre,  — 
avec  cela,  l'épouvante  devant  l'inconnu  de  cette  passion  de  son 
fils  pour  une  femme  si  évidemment  dangereuse!  De  ces  sen- 
timens,  le  dernier  était  le  seul  qu'Albert  Darras  pût  deviner. 
C'était  aussi  le  seul  qu'il  partageât.  Il  l'éprouvait  à  un  degré 
plus  intense  encore  que  la  mère,  ayant  dans  l'oreille  les  mots 
proférés  par  Lucien,  lors  de  leur  explication,  avec  quel  regard 
et  de  quel  accent!  Il  s'était  promis  qu'il  tairait  à  sa  femme  le 
détail  de  cette  terrible  scène,  et  l'entretien  des  deux  époux 
s'acheva  en  effet  sur  un  nouvel  effort  du  beau-père  pour  ras- 
surer la  mère,  alors  que  la  soudaine  découverte  chez  son  beau- 
fils  d'idées  à  son  égard  qu'il  ne  soupçonnait  pas  le  rendait  si 

(1)  Voyez  la  Revue  du  !•'  mai. 


UN   DIVORCE.  279 

inquiet.  Cette  inquiétude  grandit  durant  l'après-midi^  passée 
fout  entière,  pour  lui,  dans  son  cabinet  de  travail,  soi-disant  à 
étudier  une  affaire,  et,  pour  elle,  dans  de  petites  occupations 
d'intérieur.  En  réalité,  ils  n'avaient  Tun  et lautre  de  pensée  que 
pour  l'absent.  Les  moindres  bruits  de  leur  maison  leur  donnaient 
uxx  battement  de  cœur...  Une  voiture  roulait  sur  le  pavé  de  la 
ra€.  Si  elle  allait  s'arrêter?  Si  c'était  la  sienne?...  Le  timbre  de 
la»  porte  résonnait.  Si  c'était  lui,  ou  un  message  venu  de  lui?... 
Puis  rien!...*  Gabri elle  n'y  pouvait  plus  tenir.  Elle  retournait 
^auprès  d'Albert,  lui  répéter,  pour  la  dixième  fois,  sous  une  autre 
forme,  sa  demande  angoissée:  «  Où  est-il?...  »  Que  répondre, 
sinon  les  mêmes  mots  de  réconfort  ;  mais,  tout  bas,  Darras  se 
posait  aussi  cette  question  à  lui-même,  et  la  dernière  image 
qu'il  gardait  de  Lucien  s'évoquait  dans  son  esprit  avec  une  pré- 
cision affreusement  douloureuse.  Le  jeune  homme  lui  appa- 
raissait tel  qu'il  l'avait  vu  sur  le  seuil  de  son  bureau  du  Grand- 
Comptoir j  la  haine  aux  yeux,  la  menace  à  la  bouche.  Était-il 
possible  que  cet  enfant,  son  fils  d'adoption,  eût  vraiment  articulé 
ces  phrases  d'adieu  : 

—  Où  je  m'en  vais?...  Chercher  la  preuve  que  tes  espions 
Vont  menti,  et,  quand  je  l'aurai,  il  faudra  bien  que  tu  rétractes  ces 
ealomnies.  Et  tu  les  rétracteras,  où  je  ne  te  reverrai  de  ma  vie, 

—  Je  n'aurai  rien  à  rétracter,  avait  répondu  le  beau-père,  à 
qui  cette  outrageante  attitude  enlevait  son  sang-froid;  je  sais 
trop  qnelles  preuves  tu  trouveras.  C'est  toi,  entends-tu,  c'est  toi 
qui  reviendras  me  demander  pardon  d'avoir  oublié  que  je  suis  le 
mari  de  ta  mère. 

—  Je  ne  l'oublie  pas,...  avait  dit  Lucien.  Il  avait  répété  :  Je 
ne  l'oublie  pas,  —  et,  sauvagement  :  Ne  touche  pas  à  cette  autre 
plaie,  si  tu  ne  veux  pas  qu'il  se  prononce  entre  nous  des  paroles 
irréparables... 

TeUe  avait  été  la  fin  de  ce  tragique  dialogue,  où,  pour  la 
première  fois,  depuis  que  la  mère  de  Lucien *avait  changé  son 
nom  de  Chambault  contre  celui  de  Darras,  le  fils  s'était  permis 
de  juger  tout  haut  ce  second  mariage  et  de  le  condamner.  Le 
beau-père  en  avait  été  saisi  d'une  surprise  qui  se  prolongeait  à 
travers  l'attente  douloureuse  de  cette  après-midi.  Il  se  répétait 
mentalement  ces  mots  d'une  si  redoutable  signification,  et  tou- 
jours il  retombait  sur  cette  même  sensation  d'une  stupeur  in- 
dignée: 


280  REVUE  DES  DEUX  MONDES.     ^   ,   _  . 

—  Gomment  a-t-il  pu?...  se  demandait-il.  Comment?...  Il  ne 
se  possédait  pas,  c'est  vrai,  mais  c'est  précisément  dans  de  telles 
minutés  que  l'on  découvre  le  fond  de  ses  pensées.  Quelles  sont 
donc  les  siennes?...  Et  Darras  se  perdait  dans  des  réflexions,  où 
il  s'efforçait  en  vain  d'appliquer  son  principe  habituel,  ce 
constant  redressement  de  sa  sensibilité  d'après  le  typé  abstrait  de 
l'homme  de  conscience,  ce  qu'il  appelait,  en  sa  qualité  de  mathé- 
maticien, sa  «  limite  morale.  »  Gomme  il  l'avait  déclaré  à  sa 
femme,  il  aimait  Lucien,  très  simplement.  Il  l'avait  considéré, 
tant  d'années  durant,  comme  le  fils  de  son  esprit  I  Dans  ces  der- 
niers mois,  l'éducateur  avait  bien  laissé  une  atmosphère  de  silence 
s'établir  entre  lui  et  son  élève,  mais,  que  l'égarement  qu'il  soup- 
çonnait fût  mêlé  à  une  aversion  contre  lui,  il  ne  l'avait  jamais 
imaginé.  Gette  découverte  le  faisait  souffrir  dans  son  cœur, 
presque  dans  sa  chair,  tant  la  rancune  soudain  manifestée  contre 
son  ménage  par  son  beau-fils  l'avait  touché  au  plus  intime  de  sa 
vie  conjugale;  et  son  affection  pour  ce  cruel  enfant  restait  si 
entière  qu'il  continuait  de  le  plaindre  malgré  cela,  d'une  pitié 
aussi  spontanée,  aussi  désintéressée  que  celle  de  la  mère.  L'idée 
de  l'épreuve  que  Lucien  traversait  dans  ces  momens  mêmes  loi 
était  horriblement  pénible.  Il  avait  dû  être  l'ouvrier  de  cette  ' 
opération  chirurgicale,  —  on  se  souvient  qu'il  avait  défini  en  ces  . 
termes  son  rôle  d'avertisseur.  —  Mis  en  demeure  de  recom- 
mencer, il  eût  recommencé,  et  de  nouveau  dénoncé  l'indignité 
de  cette  Berthe  Planât,  sur  laquelle  il  fallait  que  Lucien  fût 
éclairé.  Il  ne  doutait  pas  qu'il  ne  l'eût  sauvé  d'un  grand  danger, 
mais  au  prix  de  quelles  larmes!  Il  voyait  en  imagination  ces 
larmes  couler  sur  le  visage  du  jeune  homme.  Il  voyait,  il  sentait 
Lucien  souffrir,  et  les  questions  angoissées  de  la  mère  avaient  un 
écho  douloureux  au  plus  profond  de  son  être.  Gomme  elle,  il  se 
demandait  :  Où  est-il?  Que  fait-il?...  Et,  en  dépit  de  ses  propres 
raisonnemens,  lui  aussi,  il  avait  peur. 

Il  manquait  à  Darras  et  à  sa  femme,  pour  se  rendre  un  compte 
exact  du  drame  qui  allait  se  jouer  dans  le  cœur  de  Lucien,  une 
donnée  essentielle.  Les  renseignemens  transmis  à  l'ingénieur  du 
Grand'Comptoir  par  son  policier  ne  lui  avaient  appris  ni  la 
nature  vraie  des  relations  qui  unissaient  le  jeune  homme  à 
Berthe  Planât,  ni  l'histoire  complète  de  celle-ci.  Qu'elle  fût  la 
maîtresse  de  son  beau-fils,  lo  beau-père  n'en  doutait  pas.  Il  n'avait 


UK  DIVORCE.  ^  281 

même  pas  discuté  cette  hypothèse,  et,  comme  on  Ta  vu,  la  mère 
l'avait  admise  sans  hésiter.  Disons-le  aussitôt,  afin  de  poser  du 
coup  la  situation  dans  sa  réalité  :  non  seulement  Lucien  n'était 
pas  Tamant  de  la  jeune  fille,  mais  encore,  follement  épris  d'elle  , 
et  Ti?ant  tous  deux  une  existence  d'étudians  et  dans  cette  fami- 
liarité quotidienne  des  libres  mœurs  du  Quartier  Latin,  il  ne  lui 
avait  jamais  déclaré  sa  passion.  Cette  anomalie,  —  car  c'en  est 
une,  même  aujourd'hui  où  la  nouvelle  éducation  des  femmes 
tend  à  modifier  beaucoup  les  relations  entre  les  sexes,  dans  cer- 
tains milieux,  —  cette  anomalie  donc  dérivait,  comme  beaucoup 
d'apparentes  singularités  sentimentales,  de  causes  très  simples. 
Eltes  se  découvriront  elles-mêmes  avec  le  développement  de 
ces  deux  caractères.  Il  était  nécessaire  de  signaler  le  fait  dès 
maintenant,  pour  que  l'on  comprenne  quelle  extrémité  de  dou- 
leur cette  conversation  avec  son  beau-père  avait  infligée  à  Lucien. 
La  phrase  sur  laquelle  il  était  parti  avait  été  le  cri  qu'une  bête 
blessée  pousse  sous  le  couteau,  et  qu'accompagne  d'instinct  une 
hrieuse  morsure.  Un  sursaut  presque  animal  avait  mis  à  la 
bouche  du  jeune  homme,  atteint  en  plein  cœur,  les  mots  qui 
devaient  faire  le  plus  de  mal  à  son  bourreau,  et,  tout  de  suite, 
Que  même  frénésie  l'avait  précipité  hors  do  la  pièce.  Il  avait  fui 
/a  réponse  de  Darras  et  sa  propre  colère.  Lui  aussi,  ces  paroles  de 
^aine,  jetées  à  l'éducateur  de  son  enfance,  l'avaient  stupéfié,  à 
peine  échappées.  Elles  traduisaient  si  peu  les  portions  conscientes 
^^  sa  pensée.  Il  avait  toujours  tant  respecté  son  beau-père.  Il  en 
^'V^t  si  profondément  subi  l'influence,  si  totalement  accepté  les 


Mais  quand  une  loi  naturelle  a  été  violentée  dans  les  rap- 
^^:^rts  de  deux  êtres,  aucune  bonne  volonté,  aucune  vertu  même, 
^^^  sauraient  empêcher  que,  tôt  ou  tard,  ils  ne  souffrent  l'un 
*<^^  l'autre.  C'est  le  cas,  lorsque  le  second  mari  d'une  femme 
^"vorcée  élève  l'enfant  du  premier  lit,  du  vivant  du  vrai  père.  Ce 
^cond  mari  a  beau  déployer  les  plus  touchantes  délicatesses, 
^^e  preuve  des  plus  délicats  scrupules,  son  beau-fils  et  lui  ne 
^^^^scendent  jamais  a  cette  profondeur  dïnteiUgibilité  réciproque 
^^X::fe^lument  nécessaire  à  la  famille  et  que  produit  seule  l'iden- 
-^^  du  sang.  Le  beau-père  reste  le  nouveau  venu  au  foyer, 
t*^tranger.  La  mère,  de  son  côté,  a  beau  envelopper  son  fils 
^^ime  atmosphère  de  tendresse,  ce  fils  sait  qu'il  ne  lui  a  pas  sufli. 
^-id  simple  présence  de  son  beau-père,  lui  en  est  une  preuve 


\ 


282  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quotidienne.  Il  grandit.  Il  a  des  camarades.  Il  apprend  par  eux 
des  détails  sur  leur  intérieur.  Il  souffre  dans  son  amour-propre 
d'abord,  à  constater  que  ses  parens  ne  sont  pas  comme  ceux 
des  autres,  puis  dans  son  culte  pour  sa  mère,  quand  il  commence 
à  tout  comprendre.  Il  ne  l'en  chérit  certes  pas  moins.  Il  aime 
aussi  son  beau-père.  Il  n'aime  pas  leur  ménage.  Cette  sensation 
peut  ne  s'être  jamais  formulée.  Elle  s'est  quelquefois  distribuée, 
le  long  d'une  enfance  et  d'une  jeunesse,  en  des  centaines  d'inci- 
dens  minuscules  dont  aucun  n'a  laissé  une  trace  dans  la  mémoire 
de  leur  victime  :  ils  l'ont  tous  imprimée  dans  l'arrière-fond 
obscur  de  son  ftme.  Un  dépôt  de  secrète  amertume  s'y  est  amassé, 
qu'une  violente  secousse  amènera  soudain  à  la  surface  en  un 
flot  de  rancune  absolument  inattendue. 

Ainsi  était-il  arrivé  pour  Lucien.  Quand  il  s'était  retrouvé 
dans  l'escalier  du  Grand-Comptoir^  après  cette  dispute  avec 
Darras,  l'étonnement  avait,  pour  une  seconde,  tout  suspendu  en 
lui,  même  la  douleur  de  la  hideuse  dénonciation.  Les  dernières 
paroles  échangées  avec  son  beau-père  étaient  pourtant  réelles.  Il 
ne  rêvait  pas.  Arrêté  sur  une  des  marches,  parmi  les  allées  et 
venues  des  cliens  qui  affluent  dans  une  grande  banque  à  l'heure 
de  la  Bourse,  le  contraste  entre  cet  endroit  et  la  tempête  de  ses 
sentimens  lui  avait  infligé,  quelques  minutes,  une  de  ces  para- 
lysies de  l'être  intime,  si  fréquentes  dans  les  catastrophes  su-^ 
bites.  Brusquement,  la  vérité  de  la  situation  l'avait  ressaisi. 
L'accusation,  portée  contre  Berthe  Planât,  si  précise,  si  nette, 
s'était  représentée  à  sa  pensée  avec  ce  dur  relief  que  prennent 
pour  un  amoureux  les  images  où  est  mêlée  celle  qu'il  aime  :  — 
le  départ  de  Clermont,  la  vie  à  Paris  avec  Méjan,  la  rupture,  la 
naissance  du  petit  garçon,  sa  mise  en  nourrice  à  Moret...  De 
nouveau,  l'intolérable  morsure  avait  déchiré  le  cœur  du  jeune 
homme.  Un  jet  de  haine  en  avait  jailli  contre  le  révélateur,  et 
une  volonté  irraisonnée,  impétueuse  et  aussitôt  irrévocable,  celle 
de  le  confondre.  Le  temps  de  descendre  les  degrés,  trois  par 
trois,  de  traverser,  en  courant,  l'immense  hall  entouré  de  gui- 
chets, et  il  était  dans  l'avenue  de  l'Opéra,  sur  laquelle  donne  la 
colossale  bâtisse  que  tout  Paris  connaît,  à  la  poursuite  d'un 
fiacre  vide.  Quelques  minutes  encore  et  déjà  cette  volonté  se  réa- 
lisait, Lucien  était  assis  dans  une  voiture  qui  roulait,  au  grand 
trot  de  son  cheval,  vers  le  coin  perdu  de  la  Montagne  Sainte- 
Geneviève  où  habitait  l'étudiante. 


UN  DIVORCE.  283 

—  24^  me  RollînI...  avait-il  crié  au  cocher,  auquel  il  avait  dû 

donner  des  explications  sur  le  plus  court  chemin  à  suivre.  Il  ne 

se  doutaiti  guère,  tandis  qu'il  gagnait  ainsi  cette  ruelle  inconnue, 

débris  de  l'antique  rue  Neuve-Saint-Étienne  où  mourut  Pascal, 

qii'à  ce  môme  instant,  sa  mère  s'engageait  dans  une  autre  rue, 

contemporaine  de  celle-là,  pour  y  avoir  avec  le  religieux  proscrit, 

l'entretien  sur  lequel  »'est  ouvert  ce  récit.  Cette  similitude  des 

décors  autour  de  ces  deux  détresses  était  tout  un  symbole.  Ne 

I>:»OQédaient-elles  pas  d'une  cause  identique  ?  L'une  et  l'autre  dé- 

xziarche  n'aurait  pas  en  effet  eu  lieu»  sans  le  second  mariage  de 

C^abrielle.  Mais  quand   Lucien  eût  connu  ce  détail,  son  esprit 

é^t  trop  profondément  pénétré  des  doctrines  de  son  beau-père 

pour  rien  voir  là  qu'une  coïncidence  toute  fortuite, 'S'il  avait 

'kxDUJours,  et  même  sans  s'en  rendre  compte,  un  peu  souffert  de 

cs^e  second  mariage,  c'avait  été  d'une  peine  uniquement  instinc- 

-fcjLve.  Jamais  le  droit  au  divorce  n'avait  fait  doute  pour  lui.  Que 

la  méconnaissance  par  ses  parens  du  plus  grand  principe  social 

ptlt  entraîner  pour  eux  et  leur  famille  des  conséquences  de  dou- 

lenr,  cette  idée  n'avait  jamais  traversé  sa  pensée.  D'ailleurs»  sa 

xnère  elle-même  existait^elle  pour  lui,  durant  la  brûlante  demi- 

lienre  de  cette  course  h  travers  Paris  !  Toute  son  énergie  était 

concentrée  sur  ce  seul  point  :  comment  aborder  cette  explication 

ayee  son  amie  si  indignement  calomniée  ? 

— 11  faut  qu'elle  sache  ces  infamies,  il  le  faut!...  s'était-il 
répété  quand  le  coupé  avait  commencé  de  s'ébranler.  Nous  cher^ 
cberoas  ensemble  d'où  viennent  ces  abominables  inventions.  Elle 
Hi'aidera  à.  le  découvrir,  et  moi  je  l'aiderai  à  y  couper  court 
aussitôt.., 

La  voiture  n'avait  pas  atteint  le  bord  de  la  Seine  que  déjà 
une  autre  parole  se  prononçait  en  lui  :  —  Que  ce  sera  dur  de 
lui  répéter  de  telles  vilenies  1  Pourvu  qu'elle  comprenne  biffli 
que  je  n'ai  pas  douté  d'elle  et  que  je  ne  viens  pas  lui  demander 
de  8e  justifier  vis-à-vis  de  moi?  C'est  pour  elle,  pour  son  avenir, 
qu'il  importe  de  confondre  les  scélérats  qui  ont  mis  en  circula- 
^ces  turpitudes...  Qui  est-ce? Mais  qui  est-ce?...  L'angoisse  de 
cette  question  fut  soudain  si  forte  qu'une  tentation  saisit  le  jeune 
homme  :  ordonner  à  son  cocher  qu'il  retournât  au  Grand-Compioir^ 
iQonter  au  cabinet  de  son  beau-père,  lui  arracher  le  nom  de  la 
Paonne  ou  des  personnes  dont  il  tenait  ces  immondes  racon- 
tâmes. Sa  main  se  leva  vers  le  timbre  et  retomba  sans  que  le 


284  REVUE  DES   DEUX   MOIfDI». 

signal  eût  retenti.  —  «Non.  Je  ne  le  reverrai  pas  ainsi,  se  dît-il. 
Après  la  manière  dont  je  l'ai  quitté,  je  me  dois  de  lui  apporter 
là  preuve  qu'il  a  été  trompé,  car  il  l'a  été.  Tel  que  je  le  connais, 
aucun  motif  ne  l'aurait  décidé  à  parler  de  quelqu'un  commo  il 
à  parlé  de  Berthe,  s'il  avait  eu  même  un  doute.  Il  a  été  trompé... 
Par  qui  ?...  »  Le  respect  est,  avec  le  mépris,  le  plus  involontaire  de 
nos  sentimens.  Toute  la  partialité  de  l'affection  la  plus  pas- 
sionnée ne  peut  détruire  l'un,  ni  les  violences  de  la  rancune  la 
plus  inique  abolir  l'autre.  Le  jugement  que  Lucien  portait  sur 
la  loyauté  de  son  éducateur  n'avait  pas  été  entamé  par  sa  colère. 
Cette  estime  pour  le  caractère  de  Darras  ajoutait,  quoique  le  jeune 
homme  ep  eût,  un  poids  singulier  &  son  témoignage.  Un  scrupule 
en  suppose  d'autres.  Quiconque  est  incapable  de  mentir  l'est 
aussi  de  répéter  des  assertions  non  vérifiées.  Lucien  ne  se  for- 
mulait pas  ce  raisonnement,  mais  ce  simple  rappel  des  vertus  de 
son  beau-père  suffit  pour  donner  comme  un  autre  ton  à  sa  pen- 
sée. Instinctivement,  il  se  prit  à  repasser  l'histoire  entière  de  son 
intimité  avec  M"*  Planât,  par  un  besoin  passionné  de  trouver 
dans  chacun  des  épisodes  une  nouvelle  preuve  que  le  diffamateur, 
quel  qu'il  fût,  n'avait  pas  dit  vrai.  Qu'il  s'était  complu  de  fois, 
depuis  qu'il  aimait,  à  ces  évocations  rétrospectives,  tjoand  il 
allait  rejoindre  Berthe,  ou  quand  il  la  quittait,  jamais  avec  cette 
fièvre,  et  sans  cesse  un  soupir  lui  montait  aux  lèvres  :  —  Mon 
amie  1.  Ma  pauvre  amie  I...  Ou  bien  c'était,  proférée  à  voix 
[  haute,  cette  exclamation  :  —  Non,  c'est  impossible  ! . .  Contre  quoi 
s'insurgeait-il  avec  cette  violence  ?  Était-ce  seulement  la  diffi- 
'  culte  d'énoncer  à  la  jeune  fille  les  calomnies  qui  lui  sucerait 
'ce  cri?  Ou  bien  jetait-il  cette  réponse  à  ces  calomnies  eiles- 
'  mêmes  au  nom  des  souvenirs  émanés  de  toutes  ces  rues? 

Ils  se  faisaient  de  plus  en  plus  nombreux,  à  mesure  que  le 
fiacre  approchait  de  ce  Quartier  Latin  où  s'étaient  déroulées  les 
scènes  de  cette  idylle,  bien  simple  en  son  fond.  Pourtant,  elle  ne 
se  fût  jamais  produite  à  un  autre  moment  de  Thistoire  de  nos 
mœurs,  avant  que  la  logique  du  principe  révolutionnaire  d'égalité 
ne  se  fût  attaquée  à  la  plus  antique  des  coutumes  :  cette  diffé- 
rence d'éducation  entre  les  sexes  à  laquelle  je  faisais  allusion  a 
déjà  été  faite.  Pareillement  le  drame  des  dissidences  religieuses 
qui  allait  bouleverser  le  ménage  des  Darras  eût-il  jamais  eu 
lieu,  voici  vingt-cinq  ans?  L'une  et  l'autre  analyse,  si  elle  était 
poussée  à  fond,  permettrait  de  mesurer  le  changement  en  train 


UN  DIVORCE.  285 

de  s'accomplir  dans  notre  pays,  sous  l'infliience  de  lois  dont  les 
applications  publiques  atteignent  par  contre-coup  les  sensibilités 
privées.  De  tels  exemples  prouvent  la  justesse  de  l'axiome  posé 
par  le  plus  grand  clinicien  politique  du  xix^'  siècle,  qui  a  écrit  : 
(c  L'homme  est  entraîné  par  la  société.  »  L'avenir  décidera  si 
ce  courant  va  vers  le  progrès  ou  vers  cette  décadence,  barbare- 
ment,  mais  énergiquement  définie  par  le  même  philosophe  : 
une  déconstitution. 

V  Lucien  de  Ghambault  avait  rencontré  Berthe  Planât  pour  la 
première  fois,  dix  mois  auparavant,  dans  un  cabinet  de  lecture, 
situé  à  Tangle  de  la  rue  Monsieur-le-Prince  et  de  la  rue  Ân- 
toine-Dubois.  Cet  établissement,  célèbre  depuis  des  générations 
dans  le  Quartier-Latin,  a  la  spécialité  des  livres  de  science.  Aussi 
ses  cliens  se  recrutent-ils  presque  tous  parmi  les  habitués  de 
l'École  pratique,  à  laquelle  il  est  adossé.  Lucien  y  était  entré  par 
hasard,  ayant  des  notes  à  prendre  dans  un  ouvrage  de  médecine 
légale,  pour  une  conférence  qu'il  préparait,  sur  le  «  Droit  de 
punir.  »  Il  devait  la  prononcer  dans  un  petit  cercle  que  certains 
de  ses  camarades  avaient  fondé,  rue  ChampoUion,  à  deux  pas 
de  la  Sorbonne,  sous  un  vocable  qui  résume  une  époque  :  «  L'Im- 
pératif Catégorique  !  »  Ce  simple  détail  l'indique  :  le  beau-fils 
d'Albert  Darras  n'avait  pas  grandi  impunément  dans  l'atmosphère 
de  vague  religiosité  philosophique,  familière  aux  dirigeans  intel- 
lectuels de  ia  troisième  République.  Lucien  appartenait  par 
toutes  ses  idées  à  l'élite  de  cette  génération,  née  aux  environs 
de  i880,  en  qui  se  manifeste  déjà  le  résultat  d'un  enseignement 
institué  au  rebours  de  toutes  nos  traditions.  Le  gros  de  la  troupe 
se  compose  de  brutaux  arrivistes.  Le  reste  constitue  un  état- 
major  inquiétant  d'esprits  mai  équilibrés  chez  lesquels  un  sens 
critique,  aiguisé  jusqu'à  la  sécheresse,  coexiste  avec  une  candeur; 
naïve  jusqu'à  la  badauderie.  Ces  jeunes  gens  sont  incertains  et 
dogmatiques,  nihilistes  et  sectaires,  d'un  irréalisme  égal  à  leur 
instruction  qui  est  grande,  violemnient  destructeurs  et  non  moins 
violemment  millénaires.  Éperdus  de  nouveautés,  leur  énergie  se 
dépense  à  se  tracer  entre  eux,  en  s'échauffant  les  uns  les  autres, 
des  programmes  qu'ils  prennent  pour  des  actes,  et  où  il  n'est 
jamais  question  que  de  refaire,  —  refaire  le  pays,  refaire  la  so- 
ciété, refaire  l'humanité!  Cette  fièvre  de  réforme  les  voue  par 
avancei  «—  ironie  dont  leur  subtilité  ne  les  avertit  paSi  — ^  à  la 


286  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dupeite  des  utopies  les  plus  vieilles  et  les  plus  décidément  con*' 
damnées  pa?  Thisloire.  Une  des  caractéristiques  de  cette  jeu* 
nesse  est  le  constant  appel  à  la  conscience,  mais  l'exécrable  dis^ 
cipline  kaqtieune,  doat  ses  criminels  aines  Tout  pénétrée,  lui 
fait  interpréter  cette  formule  de  la  manière  la  plus  étroite  et  la 
plus  stérile.  Sous  le  prétexte  d'appliquer  le  fameux  et  funeste 
précepte  :  «  Agis  toujours  de  telle  sorte  que  te&  actions  puissent 
servir  de  règle  universelle,  »  ces  jeunes  gens  s'habituent  h  l'ido- 
lâtrie béate  de  leur  sens  propre.  Ils  donnent  une  solennité  de 
principes  à  des  points  de  vue  tout  personnels,  et  ils  arrivent  à 
un  fanatisme  an^^rchique,  si  Ton  peut  dire,  dont  Tégoïsme  étroit 
contraste  singulièrement  avec  leurs  parties  de  haute  culture.  Ils 
ont  eepeadant  une  vertu  qu'il  n'est  qu'équitable  de  signaler.  Lieur 
doctrinarisme  d'un^  ai  pédantesque  intolérance  les  rend  sou- 
vent très  scrupuleux  pour  ce  qui  regarde  les  choses  de  l'amour. 
Il  y  a  du  janséniste  et  du  puritain  en  eux.  C'est  là  une  disposition 
d'&me  qui  se  retrouvait  déjà,  —  on  l'aura  vu  par  la  conversation 
de  Darras  avec  sa  femme,  -r-  chez  leurs  prédécesseurs  en  mo* 
ralisme  athée.  Il  est  nécessaire  de  créer  des  mots  pouir  définûr 
des  mentalités  si  complexes,  si  factices  aussi,  où  le  dressage  ojr* 
gueilleux  de  l'intelligence,  une  haine  secrète  de  l'instinct  et 
de  ses  spontanéités,  une  rivalité  jalouse  avec  les  religions  posi«> 
tiv^,  peuv^t  aboutir  à  un  véritable  ascétisme.  Ajoutons  quQ 
les  préoccupations  ardentes  de  ces  étranges  garçons  se  tournent 
ailleurs.  Les  problèmes  sociaux  les  intéressent  trop  pour  que  ie» 
rêveries  romanesques,  lot  heureux  de  leur  âge,  aient  le  loisir 
d*éclore  dans  ces  cerveaux  saturés  d'abstractions.  C'est  là  pour- 
tant un  état  de  tension  bien  volontaire  et  qui  ccmiporte  de  su^ 
bites  volte-face,  de  déconcertantes  surprises.  La  nature,  com- 
primée et  faussée,  est  toujours  prête  à  prendre  sa  revanche 
dans  un  jeune  cœur.  Qu'une  certaine  femme  se  rencontre  dan9 
sa  vie,  à  une  certaine  heure,  et  Tamoureux  apparaît  dans  l'intel^ 
{ectuel,  mais  un  amoureux  qui  ne  dépouille  pas  pour  cela  ses 
façons  habituelles^  de  penser,  et  on  devine  quels  phénomènes 
inattendus  doit  inévitablement  produire  la  rencontre  de  la  pas* 
sion  avec  un  tour  d'esprit  si  particulier  !        . 

Cette  esquisse  d*un  type  psychologique  très  récent,  mais  assez 
multiplié  pour  qu'il  domine  l'avenir  immédiat  de  la  bourgeoisie 
française,  mériterait  d'être  creusée  dans  ses  lignes  profondes.  Ce 
tracé  suffira  pour  caractériser  la  nuance  des  émotioi^  qui  résous* 


UN  DIVORCE.  287 

citaient  dans  le  cœur  de  Lucien,  tandis  qu'enfoncé  dans  l'angle 
de  son  fiacre,  il  revivait  cette  journée  où  il  avait  rencontré  Berthe 
pour  la  première  fois  et  reçu  le  coup  de  foudre  de  cet  amour. 
Il  revoyait  la  vaste  pièce  du  «  Salon  littéraire  et  scientifique  » 
dont  les  murs  disparaissaient  sous  des  rayonnages,  sur  les  plan- 
chettes la  file  des  reliures  en  toile  grise  ou  noire  brutalement, 
numérotées,  Iss  tables  de  bois  souillées  d'encre  où  s'entassaient 
les  journaux  et  les  revues.  Il  se  revoyait,  attendant  les  ouvrages 
qu'il  avait  demandés  et  considérant  d'un  regard  distrait  les 
quelques  lecteurs  clairsemés  dans  la  salle. 

C'est  alors  qu'il  avait  remarqué,  dans  l'angle  k  côté  de  la 
fenêtre,  la  jeune  fille  occupée  à  prendre  des  notes  dans  un  fort 
volume  posé  devant  elle.  Son  joli  et  pâle  visage  aux  traits  fins, 
exprimait  cette  fervente  application  des  véritables  tâcherons  de 
bibliothèque,  pour  qui  rien  n'existe  dans  les  instans  de  travail, 
que  l'objet  actuel  de  leur  étude.   Durant  l'heure  entière   que 
Lucien,  saisi  par  la  grâce  et  le  mystère  de  cette  physionomie, 
demeura  à  Teiaminer,  tout  en  affectant  lui-même  de  lire,  pas 
une  seule  fois  les  yeux  de  l'inconnue  ne  se  détournèrent  de  la 
besogne  entreprise.  Ses  paupières  attentives  étaient  bordées  de 
cils  très  longs,  presque  bouclés,  dont  la  nuance  sombre  s'harmo- 
nisait à  ses  prunelles,  détachées  sur  la  blancheur  de  son  teint 
comme  les  taches  des  yeux  sur  les  fonds  décolorés  des  anciens 
portraits.  A  de  certains  momens  de  réflexion  plus  intense,  et 
lorsque,  ayant  lu  un  passage  important,  elle  se  préparait  à  en  faire 
le  résumé,  ces  paupières  se  relevaient,  son  regard  fixait  sa  pensée. 
£Ue  mordillait  l'extrémité  de  son  porte-plume,  et  ses  dents  appa- 
raissaient, blanches  et  bien  rangées,  entre  ses  lèvres  qui  se  fer- 
maient aux  coins  dans  un  pli  amer.  Elle  avait  6té  son  chapeau  et 
la  forme  ovale  de  sa  tête  intelligente  se  dessinait  sous  ses  cheveux, 
divisés  par  une  raie.  L'épaisseur  de  sa  natte  brune  à  reflets 
clairs,  qui  retombait  par  derrière  en  un  simple  catogan,  disait  la 
force  de  la  vie,  mais  c'était  une  vie  déjà  touchée  par  la  fatigue, 
comme  l'attestait  la  ligne  mince  des  joues,  la  gracilité  du  cou  et 
de  la  nuque,  la  sveltesse  amaigrie  du  buste  penché  sur  la  table. 
Les  mains,  très  belles,  avaient  une  énergie  presque  masculine, 
qui  se  retrouvait  dans  le  menton  un  peu  fort,  comme  dans  le  front 
large  et  puissant  où  brûlait  une  flamme  d'intelligence  virile. 
L'ensemble,  pourtant,  restait  bien  féminin,  par  l'élégance  frêle 
de  la  taille,  la  souplesse  mesurée  des  gestes  et  ce  je  ne  sais 


^TÎ^-!W»Î^ 


28S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quoi  de  trop  délicat  qui  appelle  la  protection.  L'étudiante  était 
sinaplement,  presque  pauvrement  mise,  mais  son  col  était  d'une 
irréprochable  netteté.  Les  manchettes  de  lustrine  qu'elle  avait 
eu  soin  de  passer  à  ses  bras  pour  préserver  sa  robe  et  ses  poi- 
gnets dénonçaient  un  souci  d'épargne  à  la  fois  et  de  tenue,  ré- 
pandu d'ailleurs  sur  toute  sa  personne.  Ses  pieds  étaient  finement 
chaussés,  de  souliers  à  talons  plats,  qui  en  découvraient  les  jolies 
attaches.  Cette  apparition  d'une  fille  de  cet  âge  et  de  cette 
beauté,  dans  ce  cadre  d'un  laboratoire  intellectuel  et  dans  cette 
attitude  d'ouvrière  d'idées,  était  bien  faite  pour  surprendre  d'abord, 
intéresser  ensuite  un  garçon  de  vingt-trois  ans,  étudiant  lui- 
môme,  et  chez  lequel  des  convictions  tout  idéologiques  avaient 
comprimé,  jusqu'ici,  les  ardeurs  du  cœur  et  des  sens.  Les 
femmes  qui  composaient  le  monde  de  sa  mère  avaient  trop  déplu 
à  Lucien,  les  unes  par  leur  frivolité,  les  autres  par  leur  niaiserie. 
Les  créatures  galantes  qu'il  avait  pu  connaître  dans  la  com- 
pagnie de  ses  camarades  l'avaient  dégoûté  par  leur  vilenie.  Des 
réalités  de  l'amour,  il  ne  savait  que  le  remords  de  quelques 
rencontres  brutales,  dont  il  avait  été  curieux  une  heure,  puis 
écœuré  des  mois. 

Le  charme  paradoxal  de  l'inconnue,  en  train  de  pencher  sur 
des  livres  de  science  un  profil  de  médaille,  émacié  par  la  pensée, 
devait  donc  agir  et  agit  aussitôt  sur  lui  avec  une  puissance  sou- 
veraine. Cette  vision  réunissait  les  attraits  complexes  dont  il 
rêvait  à  son  insu  depuis  très  longtemps.  Il  ne  s'aperçut  de  la  ré- 
volution, soudainement  accomplie  dans  sa  sensibilité,  qu'au  mo- 
ment où  Berthe  Planât  commença  de  ranger  ses  papiers  pour  se 
retirer.  La  certitude  qu'elle  allait  disparaître  lui  infligea  ce  ser- 
rement de  la  gorge,  ce  spasme  de  la  poitrine  qui  décèlent  le 
désarroi  produit  dans  tout  le  système  nerveux  par  un  choc  trop 
intense.  Il  eut  une  seconde  la  tentation  de  sortir  avant  elle, 
de  l'attendre  dans  la  rue  et  de  la  suivre.  Un  invincible  instinct 
de  timidité  l'immobilisa  sur  sa  chaise,  tandis  qu'elle  enlevait 
ses  manches,  reprenait  son  chapeau  accroché  à  une  patère,  et 
se  recoiffait  avec  autant  de  calme  que  si  elle  eût  été  seule  dans 
la  pièce.  Elle  sortit  après  avoir  reporté  au  bureau  les  deux  vo- 
lumes dont  elle  s'était  servie.  Elle  avait  fait  à  la  vieille  dame  qui 
se  tenait  là  une  recommandation  sans  doute  afférente  k  ces 
livres,  car  celle-ci  les  mit  à  part,  avec  un  signe  d'assentiment 
qui  prouvait  que  la  jeune  fille  n'était  pas  une  cliente  de  pas- 


Ulf  DIVORCE.  ^~^  289' 


sage.  Lucien  conclut  qu'il  avait  une  certitude  de  la  revoir,  en 
revenant  lui-même  dans  cet  endroit.  Ce  signe  indubitable  qu'elle 
était  une  habituée  fut  pour  beaucoup  dans  la  tranquillité  appa- 
rente avec  laquelle  il  la  vit  disparaître  derrière  la  porte  vitrée, 
et  au  tournant  de  la  rue.  Âllait-il  interroger  l'homme  de  ser- 
vice ou  bien  la  vieille  dame?  La  délicatesse  l'en  empêcha.  Il  fut 
eependant  au-dessus  de  ses  forces  de  ne  pas  aller,  cinq  minutes 
plus  tard,  sous  le  prétexte  d'un  renseignement  à  demander,  jusqu'à 
ce  bureau,  sur  la  planche  duquel  les  deux  volumes  étaient  toujours 
placés.  Pendant  que  la  préposée  aux  emprunts  de  livres  cherchait 
dans  le  catalogue  un  titre  donné  par  lui  au  hasard,  il  eut  le  cou- 
rage de  prendre  un  de  ces  deux  volumes  conmie  distraitement. 
Ce  fut  un  premier  contact  physique  avec  l'absente,  et  dont  tout 
son  être  tressaillit,  que  de  feuilleter  ces  pages,  maniées  par  elle 
tout  à  l'heure.  Il  constata,  non  sans  une  surprise,  qui  lui  fut 
aussi  une  douceur,  car  ce  détail  ajoutait  à  ses  chances  de  la  re- 
trouver, que  ce  volume  était  le  premier  tome  de  la  Clinique  de 
t Hôtel-Dieu  par  Trousseau...  L'inconnue  était  donc  une  étu- 
diante en  médecine  ?  Un  morceau  de  papier  laissé  entre  deux 
feuilles  attira  l'attention  de  l'amoureux.  11  était  placé  vers  le 
milieu  de  la  célèbre  leçon  sur  la  Scarlatine,  et  ces  quelques  mots 
y  étaient  tracés  au  crayon  :  «  /?.  Wj  devoir  médical^  à  relever.  » 
C'était  la  jeune  fille  qui  avait  jeté  là  l'indication  d'une  note  à 
prendre.  Lucien  parcourut  la  page  des  yeux,  avec  une  avidité 
singulière  du  regard.  Il  tomba  sur  ces  lignes,  qui  lui  firent  battre 
le  cœur,  tant  il  éprouva  de  plaisir  à  associer  leur  fierté  profes- 
sionnelle et  l'image  de  l'énigmatique  et  jolie  étudiante  :  « . . .  Depuis 
longtemps  j'emploie  ces  affusions.  Je  les  ai  employées  dans  ma 
pratique  particulière  avant  de  les  administrer  à  l'hôpital.  Car 
je  n  ai  jamais  rien  osé  pour  la  première  fois  que  je  ne  taie  fait 
dans  ma  clientèle  privée.  En  agissant  ainsi  dans  le  monde^  ma 
réputation  courait  de  grands  risques  y  et  souvent  aussi  j'ai  été 
mal  récompensé  du  bien  que  ma  conviction  profonde  me  disait 
de  tenter.  Mais  je  suis  resté  ferme  dans  cette  ligne  que  mon 
devoir  me  traçait. . .  » 

Voilà  dans  quelle  atmosphère  de  hautes  et  sévères  idées 
vivait  cette  jeune  fille  !  Dix  mois  s'étaient  écoulés  depuis  cette 
minute  où  Lucien  avait  surpris  cette  fiche  oubliée  dans  ce 
livre,  et  avec  elle  le  secret  des  préoccupations  morales  de  l'étu- 
diante. Bien  peu  de  jours  de  ces  dix  mois  avaient  passé  sans  qu'il 
Tom  XXI,  —  1904.  19 


290  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

la  vît,  et,  durant  tous  ces  jours,  elle  n'avait  pas  fait  une  action, 
pas  prononcé  une  parole,  pas  ébauché  un  geste  qui  ne  corro- 
borât ce  jugement  qu'il  avait  porté  sur  elle,  d'instinct.  Les 
images  se  succédaient,  et  d'abord  celles  qui  se  rapportaient  aux 
semaines  qui  avaient  8ui\à  cette  première  rencontre  et  précédé 
leur  premier  entrelien.  Lucien  était  revenu  au  cabinet  de  lec- 
ture toutes  les  après-midi  à  partir  du  lendemain.  Pour  s'assurer 
le  droit  d'y  passer  des  journées  entières  sans  compromettre  la 
jeune  fille,  il  avait  donné  à  la  préposée  sa  qualité  d'étudiant  en 
droit  et  prétexté  une  thèse  à  faire  qui  nécessitait  des  recherches 
prolongées.  Pour  plus  de  précautions  encore,  quand  il  eut 
constaté  que  la  jeune  fille  arrivait  régulièrement  vers  les  quatre 
heures,  —  c'était  le  moment  où  elle  sortait  de  l'École  pratique, 
—  il  prit  l'habitude  d'y  arriver  lui-même  à  trois.  Il  se  plaçait 
de  manière  à  la  voir  dans  la  rue.  Elle  apparaissait  toujours  seule. 
Elle  entrait,  échangeait  quelques  mots  avec  la  dame  du  bureau, 
s'asseyait  dans  le  même  coin  où  sa  place  était  marquée  par  une 
chaise  appuyée  contre  la  table,  6tait  son  chapeau,  passait  ses 
manches,  et  elle  commençait  de  travailler.  Sa  façon  de  s'isoler 
du  monde  extérieur  était  si  totale  que  personne  parmi  les  ha- 
bitués, dont  quelques-uns  étaient  de  très  jeunes  gens,  comme 
Lucien,  ne  semblait  même  la  remarquer.  Ce  détail  ne  prou- 
vait-il pas  qu'elle  s'était  toujours  comportée  dans  ce  milieu 
comme  elle  s'y  comportait  maintenant?  Dix-huit  jours  après 
l'avoir  vue  pour  la  première  fois,  Lucien  ne  savait  même  paa 
son  nom.  Il  n'avait  entendu  personne  ni  la  saluer  ni  parler  d'elle, 
parmi  ces  assidus  de  la  bibliothèque.  C'est  vers  ce.  moment  qu'ils 
avaient  fait  connaissance,  dans  des  conditions  si  accidentelles 
qu'elles  excluaient,  de  sa  part  à  lui,  la  préméditation,  et,  de  sa 
part  à  elle,  toute  coquetterie. 

Combien  vivement  cette  scène  se  représentait  à  l'imagina- 
tion du  jeune  homme!...  Une  après-midi  encore,  c'était  vers  le 
début  de  mai,  et  comme  il  arrivait  rue  Monsieur-le-Prince,  en 
proie  à  cette  fièvre  intérieure  de  la  passion  qui  n'en  est  qu'au 
désir  et  au  rêve,  il  avait  trouvé  le  cabinet  de  lecture  fermé.  Les 
volets  mis  en  dehors  portaient  sur  un  de  leurs  panneaux  un 
carré  de  papier  collé  au  moyen  de  pains  à  cacheter,  avec  ces 
mots  :  «  Pour  cause  de  décès.  )>  Lucien  apprit  par  la  concierge 
que  la  vieille  dame  du  bureau  était  morte  subitement  la  nuit 
précédente.  Rendons-lui  cette  justice  :  le  projet  qu'il  conçut  et 


UN   DIVORCR.  291 

réali&a  aus&iiàt  de  stationner  sur  le  trottoir  et  d'attendre  celle 
que  dans  sa  pensée  il  appelait  déjà  «  son  amie  »  ne  lui  fut 
pas  dicté  par  le  seul  désir  d'utiliser  une  Qcca:»ion  peut-être 
unique.  Il  se  dit  que  la  jeune  iille  paraissait  avoir  de  la  sympa^ 
thie  pour  la  vieille  dame  et  que  cette  mort  serait  annoncée  par 
lui  *ve€  plus  de  ménagement.  Quand  il  la  vit  qui  traversait  U 
rue  de  TÉcole-de  Médecine,  et  se  dirigeait  dn  côté  du  cabinet 
de  lecture,  il  s'approcha  du  pas  d'un  homme  qui  vient  de  aç 
heurter  à  un  obstacle  inattendu  : 

—  La  bibliothèque  est  fermée,  mademoiselle,  lui  dit-il.  Et 
comme  la  jeune  fille,  surprise  par  la  nouvelle,  ne  pensait  pas  k^ 
s'étoimer  qu'un  habitué  de  len droit  en  avertit  un  autre  habitué, 
l'amoureux  ajouta  :  «  Il  y  a  eu  un  malheur  cette  nuit.  La  per* 
somie  qui  tenait  le  bureau...  » 

—  M"'  Barillon?,.,  interrompit  la  jeune  fille.  Elle  est 
morte?...  Lucien  fit  signe  que  oui,  et  le  visage  de  l'étudiante, 
impassible  d'ordinaire,  s'altéra  d'un  coup.  Ses  traita  laissèrent 
deviaer  la  sensibilité  passionnée  qu'elle  se  tendait  sang  cesa»  ^ 
manquer.  Elle  eut  des  larmes  au  bord  des  yeux,  quoique  la  vieille 
dame  ne  fût  pour  elle  qu'une  connaissance  de  hasard,  et  avec  qui 
elle  causait  si  peu.  Elle  se  dompta  d'ailleurs  aussitôt,  et  elle 
exprima  une  réflexion  d'un  ordre  tout  technique  :  ^*"  Je  l'avais 
prévu  depuis  longtemps.  Elle  souffrait  d'une  angine  de  poitrine 
^véeau  dernier  période. 

—  On  ne  s'en  serait  guère  douté  h  la  voir,  elle  avait  l'air  si 
gcû!...  interrogea  Lucien,  pour  continuer  la  conversation. 

-^  Ellle  ne  connaissait  m  la  nature  ni  la  gravité  de  son  mal, 
répondit  la  jeune  fille.  Le  médecin  qui  la  soignait  lui  faisait 
<^ire  qu'il  s'agissait  de  névralgies  intercostales.  Je  ne  me  suis 
jamûs  permis  de  le  démentir.  Il  était  cbargé  du  traitement,  il  le 
conduiwit  comme  il  l'entendait.  Pourtant  M°"  Barillon  se  défiait, 
^e  avait  cherché  et  découvert  dans  des  livres  quelques-uns  des 
«ymptômes  qu'elle  éprouvait... 

--  Ne  trouvez-vous  pas  qu'un  malade  a  toujours  droit  à  la 
yérité  du  moment  qu'il  veut  la  savoir  et  même  sans  cela?  dit  le 
jeune  homme. 

-^  C'est  une  question,  fit  l'étudiante. 

—  Pas  pour  moi,  reprit-il  vivement,  et  je  ne  saurais  avoir 
d  estime  pour  un  médecin  qui  me  mentirait.  Sans  vérité,  il  n'y 
&  pas  de  conscience,  et  quand  on  se  donne  des  raisons  pour 


'"TT*» 


292  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

manquer  à  la  vérité  sur  un  point,  on  y  manque  bientôt  sur  fous... 
Il  avait  parlé  en  pensant  tout  haut,  d'un  ton  si^  convaincu, 
que  la  jeune  fille  en  fut  frappée.  Elle  leva  les  yeux  sur  lui.  Lucien 
comprit  qu'elle  le  regardait  pour  la  première  fois.  Il  n'avait  pas 
plus  coàipté  pour  elle,  jusqu'ici,  que  les  autres  figurans  du 
cabinet  de  lecture.  Cette  constatation,  pénible  sur  l'instant,  lui 
était  douce  à  se  rappeler  maintenant  qu'il  allait  cherchant  dans 
ce  court  et  cher  passé  de  quoi  défendre  l'honneur  de  Berthe.  Il 
lui  plaisait  que  les  premières  paroles  échangées  entre  eux  eus- 
sent été  de  cet  ordre  scientifique  et  impersonnel,  et  que  latten- 
tioû  de  la  jeune  fille  eût  été  attirée  sur  lui  par  une  profession  de 
foi  qui  l'autorisait  &  lui  parler  aujourd'hui  en  toute  franchise. 
Il  lui  plaisait  aussi  qu'elle  eût  accepté  cette  conversation  avec  la 
simplicité  d'un  camarade.  Ces  manières,  si  contraires  aux  pré- 
jugés reçus,  pouvaient,  certes,  prêter  «à  la  calomnie.  Il  savait,  lui, 
par  sa  propre  expérience,  combien  une  espèce  de  compagnonnage 
presque  masculin  est  le  plus  sûr  moyen  d'empêcher  la  familia- 
rité. Il  semble  supprimer  la  différence  des  sexes,  tandis  que  la 
réserve  trop  effarouchée  l'exagère.  Dès  ce  premier  entretien,  le 
jeune  homme  avait  senti  chez  M^^*  Planât  cette  totale  absence  de 
coquetterie,  d'autant  plus  marquée  qu'elle  était  plus  naturelle. 
Toujours  mû  par  le  désir  de  ne  pas  la  quitter  si  vite,  et  aussi 
d'en  savoir  un  peu  plus  sur  elle,  il  lui  avait  dit  : 

—  Puisque  vous  vous  occupez  de  médecine,  mademoiselle, 
peut-être  me  rendrez-vous  le  service  de  me  renseigner...  Je  tra- 
vaille à  des  recherches  sur  le  droit  de  punir  et  la  responsabilité 
qui  m'ont  conduit  à  étudier  le  problème  du  crime  chez  les 
aliénés.  Le  cabinet  de  lecture  est  fermé.  Où  croyez-vous  que 
je  pourrais  consulter  des  livres  de  cet  ordre,  Legrand  du  SauUe, 
par  exemple,  que  j'étais  en  train  de  dépouiller  ici... 

—  A  la  bibliothèque  de  l'École,  répondit-elle;  j'y  vais 
justement  de  ce  pas.  C'est  un  endroit  que  je  n'aime  guère,  il  est 
fréquenté  par  trop  de  gens.  Mais,  on  y  est  très  complaisant  et  le 
catalogue  est  très  riche. 

—  C'est  que  je  suis  étudiant  en  droit...  fit-il,  et  ilavàittiré  de 
sa  poche  le  carnet  qui  contenait  ses  cartes  de  visite.  Il  en  tendit 
une  à  la  jeune  fille,  comme  s'il  tenait  à  ne  pas  rester,  poiir  elle, 
un  inconnu.  Elle  la  prit,  et,  la  regardant,  dit  simplement:  —  Je 
crois  que  ceci  suffirait.  Mais  si  vous  voulez  venir  avec  moi,  je 
vous  introduirai  sans  difficulté... 


UN  DIVORCE.  293 

Il  l'avait  suivie,  le  ccçur  battant,  en  proie  à  une  émotion  pa- 
ralysante à  force  d'être  douce.  Ils  avaient  traversé  ensemble  cette 
petite  rue  de  TÉcole-de-Médecine,  si  sévère  d'aspect  avec  ses 
rez-de-chaussée  où  des  boutiques  de  libraires  spéciaux  confinent 
à  des  magasins  d'instrumens  de  chirurgie.  Lucien  n'y  avait  vu 
que  sa  compagne  et  la  grâce  d'une  démarche  où  se  révélaient  de 
séduisans  détails  :  une  taille  ronde  et  longue,  des  jambes  un 
peu  hautes  et  fines,  une  pose  du  pied  droite  et  légère.  Que  lui 
dire?  Comment  ne  pas  craindre  d'exorciser  d'un  mot  lé  charme 
de  cette  minute  inespérée  ?  Et  déjà  ils  avaient  pénétré  dans  la 
cour,  gravi  ensemble  le  grand  escalier.  Ils  étaient  dans  la  biblio- 
thèque. Là  il  avait  enfin  appris  le  nom  et  l'adresse  de  l'inconnue, 
Béirthe  Planât  ayant  dû  montrer  à  l'entrée  sa  carte  d'étudiante, 
en  môme  temps  qu'elle  présentait  son  compagnon.  Une  fois 
admis,  elle  l'avait  quitté,  en  le  saluant  d'un  signe  de  tête,  et  elle 
était  allée  s'asseoir  &  une  des  tables,  où  elle  s'était  installée 
comme  elle  faisait  au  cabinet  de  lecture,  avec  son  impression- 
nante simplicité  de  bonne  ouvrière.  Lucien  n'avait  pas  osé,  lui, 
se  mettre  auprès  d'elle.  Il  avait  demandé  un  volume,  l'avait  à 
peine  ouvert,  puis,  la  voyant  absorbée  dans  son  travail,  il  était 
sorti  de  la  bibliothèque.  I 

n  s'était  acheminé  vers  la  rue  Rollin,  où  il  savait  mainte- 
nant qu'elle  habitait,  poussé  par  un  irrésistible  besoin  de  voir  sa 
maison,  de  regarder  de  ses  yeux  le  décor  des  choses  parmi  les- 
quelles elle  vivait.  Par  ces  premiers  jours  de  mai,  ces  pentes 
de  la  Montagne  Sainte-Geneviève  sont  comme  parcourues  d'un 
soufQe  de  jeunesse  insouciante  et  de  libre  amour.  Il  était  cinq 
heures.  L'azur  du  ciel  enveloppait  le  Panthéon  et  la  colonnade 
d'une  clarté  fraîche  et  douce.  Les  feuilles  verdoyaient  aux 
branches  des  arbres  dont  les  racines  chétives  plongent  dans  un 
sol  où  la  terre  végétale  existe  à  peine.  La  sève  immortelle  du 
monde  trouve  pourtant  le  moyen  d'animer  ces  maigres  troncs. 
Elle  palpite  de  même  dans  les  sensibilités  appauvries  des  étu- 
dians  et  des  filles  qui  rient  en  plein  air,  assis  aux  tables  des 
cafés.  Cette  griserie  de  vivre,  éparse  dans  l'atmosphère,  Lucien 
l'avait  respirée  avec  cet  orgueil  de  l'amoureux  chaste  et  qui  porté 
en  lui  une  émotion  sacrée,  alors  que  tant  d'autres  ont  déjà  pro- 
fané leur  cœur!  Il  était  arrivé  ainsi  jusqu'à  la  rue  de  la  Vieille- 
Estrapade  et  à  celle  de  la  Contrescarpe.  Leurs  noms  pittoresques 
et  leur  physionomie  antique  l'avaient  charmé,  par  cette  sensation 


294  REVUE  DÏ3  D¥:UX  MONDES. 

d'un  très  ancien  et  très  obscur  passé  autour  d*uno  naissante  espé- 
rance. Puis  la  pauvreté  de  la  rue  Roliin  l'avait  attendri,  et  son 
silence.  Elle  n'est  traversée  que  par  des  piétons,  aboutissant 
comme  elle  fait  à  un  escalier  qui  tombe  à  pic  sur  la  rue  Monge. 
Le  soleil  couchant  prenait  en  écharpe  la  partie  de  la  ruelle  oti  se 
trouvait  la  maison  de  Berthe.  C'était  une  de  ces  vieilles  demeures, 
l'abri  jadis  de  larges  existences,  qui  gardent,  même  dans  leur 
ruine,  des  traces  et  des  touches  d'aristocratie.  Celle-là  montrait 
une  façade  presque  renOée  par  l'affaissement  du  terrain,  mais 
une  porte  cocbère  d'un  noble  style,  une  cour  sur  laquelle  ou- 
vraient des  hangars  encombrés  de  débris,  mais  de  hautes  fenêtres. 
L'amoureux  s'était  assis  sur  une  borne  adossée  à  l'escalier  de  la 
rue  Monge.  Il  était  demeuré  là  jusqu'à  la  nuit  noire,  absorbé 
dans  une  contemplation  dont  l'ivresse  inondait  son  âme  d'une 
joie  presque  surhunaaine. 

Les  invasions  d'un  grand  amour  ont  de  ce»  heures  d'une  in- 
tensité inexprimable  et  qui  contraste  d'une  manière  étonnante 
avec  la  médiocrité  des  événemens  qui  en  sont  la  cause  ou  nûeux 
le  prétexte.  Qu'était-il  arrivé  à  Lucien?  Il  avait  appris  le  nom 
.de  la  jeune  fille  qu'il  aimait,  sa  profession,  sa  demeure,  et  il  lui 
avait  parlé.  Ce  n'était  rien,  et  ce  rien  suffisait  pour  que  des  flots 
depoésie  ruisselassent  dans  ses  veines.  —  Berthe  étïdt  jeune,  il 
était  jeune,  et  c'était  le  printemps  !  Les  profondes  id^atités  d'es- 
prit,, les  ressemblances  fraternelles  de  pensées  devinées  chez  elle, 
tant  de  grâce  unie  à  tant  de  sérieux,  la  violente  antithèse  de  sa 
beauté  et  de  ses  travaux,  la  fraîcheur  et  la  délicatesse  de  ses 
traits  associées  à  des  visions  de  maladies  et  de  mort,  de  lits  d'hft- 
pital,  de  tables  de  dissection,  l'étrangeté  de  leur  rencontre  et  son 
manque  complet  de  tout  élément  conventionnel,  l'appréhension 
et  le  désir  de  leurs  prochaines  entrevues,  —  que  de  principes^de 
passion  pour  un  enfant  de  cet  âge  et  qui  n'avait  jamais  aimé  1 
Comme  il  les  avait  sentis  remuer  en  lui  et  quels  instans  il  avait 
passés  là  l  Ils  flamboyaient  dans  sa  mémoire  comme  une  aurore. 
N'avait-ce  pas  été  celle  de  son  bonheur? 

Oui,  il  avait  été  heureux,  bien  heureux,  coname  on  l'est  à 
vingt-trois  ans,  lorsque  la  fraîcheur  intacte  du  désir,  la  confiance 
dans  le  tendre  génie  féminin,  et  aussi  Tindéfini  du  temps  devant 
la  passion  permettent  au  cœur  de  s'épanouir  par  la  seule  pré- 
sence de  ce  qu'il  aime,  et  de  s'en  contenter.  Plus  tard,  l'expé- 
rience   désabusée   de   la  vie,  les  exigences  de  Torgueil  viril, 


UN  DIVORCE.  295 

llmpression  poignante  des  jours  comptés,  s'insurgeront  contre 
les  romanesques  et  naïves  ivresses  de  Tamour  sans  aveu  et  sans 
possession.  Mais,  à  Torée  de  la  jeunesse,  le  cœur  étouffe  de 
timidité  devant  cet  aveu,  tant  il  tremble  de  déplaire.  Cette 
possession  le  brûle  h  Tavance  de  telles  ardeurs  qu'il  lui  est 
presque  doux  de  la  reculer.  Il  sait  si  bien  que  Tavenir  lui 
appartient,  que  dans  un  an,  dans  deux,  dans  dix,  il  n'aura  point 
passé  la  saison  d'aimer  et  d'être  aimé.  Il  éprouve  à  palpiter  dans 
l'attente,  à  reculer  l'heure  des  paroles  décisives,  à  prolonger  les 
délices  du  rêve  et  de  l'espérance,  cette  sensation  qui  fait  le  charme 
unique  des  fiançailles,  et  c'était  bien  comme  une  fiancée  que 
Lucien  avait  aimé  Berthe  dans  le  silence  d'une  adoration  chaque 
jour  plus  émue,  depuis  ce  soir  de  printemps.  Ce  soir-là,  il 
n'avait  pas  essayé  d'en  apprendre  plus  long  sur  elle,  d'interroger 
par  exemple  le  concierge  de  la  maison.  Une  pareille  enquête  lui 
aurait  semblé  un  sacrilège.  En  eût-il  eu  la  force?  Pour  les  amou- 
reux de  cette  ferveur,  prononcer  devant  une  tierce  personne  le 
nom  de  celle  qu'ils  aiment,  est  une  véritable  souffrance.  La  voix  leur 
manque  pour  parler  d'elle.  A  quoi  bon  d'ailleurs?  Que  lui  aurait- 
on  dit  qu'il  ne  connût  d'avance?  La  vie  étroite  de  la  jeune  fille, 
son  assiduité  au  travail,  l'idéalisme  de  ses  pensées,  il  savait  cela 
par  l'aspect  de  cette  demeure,  par  son  attitude  au  cabinet  de 
lecture,  par  les  lignes  qu'elle  avait  notées  dans  Trousseau.  Dès  ce 
premier  soir,  il  lui  voyait,  par  intuition,  toutes  les  qualités 
d'âme  qu'il  avait  trouvées  chez  elle,  à  l'épreuve,  durant  les  dix 
mois  écoulés  depuis,  et  ils  les  avaient  vécus  dans  cette  liberté 
où  il  n'y  a  pas  de  place  pour  le  mystère.  Le  seul  fait  que  leur 
intimité  fût  restée  absolument  pure  n'était-il  pas  le  plus  éclatant 
témoignage  de  la  valeur  morale  de  la  jeune  fille?...  Et  les  scènes 
par  lesquelles  cette  intimité  s'était  établie  ressuscitaient  devant 
la  pensée  de  Lucien,  toutes  distinctes. 

C'avait  été  d'abord,  après  leur  premier  entretien,  l'habi- 
tude prise  d'un  salut  échangé  au  cabinet  de  lecture,  à  chaque 
arrivée  et  à  chaque  départ  de  l'un  d'eux,  quand  l'autre  était 
là.  Pas  une  de  ces  inclinations  de  la  petite  tète  pensive,  que 
Lucien  n'eût  interprétée,  tantôt,  avec  une  joie  exaltée ,  dans 
un  sens  de  sympathie,  tantôt,  avec  angoisse,  dans  un  sens 
d'indifférence.  C'avait  été  ensuite  leur  second  entretien,  pas 
beaucoup  de  jours  après  le  premier.  L'amoureux  avait  ima- 
giné, pour  l'engager,  un  procédé  qui  symbolisait  bien  le  para- 


( 


■^'^'T'^'^T^ 


296  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

doxe  de  cet  amour,  fleur  de  songe  soudain  poussée  entre  ces 
deux  cérébraux,  parmi  ces  livres  de  science.  ,11  avait  demandé 
à  la  jeune  ôUe,  au  moment  où  elle  se  levait  pour  sortir,  si 
elle  pourrait  lui  rendre  le  service  de  lui  traduire  dans  leur  vrai 
sens  deux  mots  techniques  qu'il  ne  comprenait  pas,  et  il  lui 
avait  soumis,  —  6  ironie!  —  une  phrase  rencontrée  dans  cet 
énorme  traité  de  Legrand  du  SauUe  qu'il  faisait  semblant  de 
dépouiller,  sur  les  maladies  latentes  et  les  maladies  larvées.  Le 
temps  de  formuler  sa  demande  et  ils  étaient  dans  la  rue.  Berthe 
marchait  en  lui  répondant,  et,  tout  naturellement,  il  raccompa- 
gnait : 

—  Latente  se  comprend  de  soi,  avait-elle  dit;  une  maladie 
latente  est  une  maladie  qui  ne  se  manifeste  pas  encore.  Une  ma- 
ladie larvée,  au  contraire,  se  manifeste  hautement,  mais  elle 
emprunte  la  forme  d'une  autre.  Ainsi  une  goutte  qui  se  mani- 
feste par  des  vertiges  est  une  goutte  larvée,  qui  se  déguise,  çtiœ 
induit  larvam.  Làrva^  vous  vous  le  rappelez,  c'est  le  masque  de 
théâtre  dans  l'antiquité... 

—  Je  l'avais  oublié,  je  vous  l'avoue...  avait-il  répliqué,  et, 
presque  étourdiment  :  Vous  savez  le  latin,  mademoiselle?... 

—  J'ai  passé  mon  baccalauréat,  avait-elle  répondu. 

—  Ma  question  n'avait  pas  de  sens,  avait-il  repris.  Vous  ne 
feriez  pas  votre  médecine  sans  ce  diplôme.  Mais,  en  France,  on 
est  si  peu  habitué  encore  à  voir  les  femmes  acquérir  certaines 
connaissances. 

—  Les  choses  sont  en  train  de  changer,  avait-elle  dit,  et  c'est 
très  heureux.  La  Science  est  la  grande  libératrice  et  la  femme  a 
plus  besoin  d'être  libérée  que  l'homme. 

—  Ce  sont  tout  à  fait  mes  idées,  avait  dit  Lucien,  et  j'espère 
aussi  que  l'on  ira  de  plus  en  plus  dans  cette  voie.  Je  m'éton- 
nerais pourtant,  mademoiselle,  si  les  étudiantes  en  médecine  ne 
restaient  pas  l'exception. 

—  Â  cause  de  l'amphithéâtre  et  de  l'hôpital,  sans  doute? 
avait-elle  demandé. 

—  Précisément. 

—  Vous  n'avez  jamais  disséqué,  monsieur,  avait-elle  reparti. 
Sinon,  vous  sauriez  que  c'est  une  toute  petite  impression  à 
vaincre  et  simplement  physique.  On  ne  voit  plus  dans  le  cadavre 
et  bien  vite  qu'une  leçon  d'^natomie  à  vérifier.  On  ne  réalise  pas 
que  ce  débris  ait  été  un  homme...  L'autopsie  est  plus  pénible. 


UN  DnroRCE.    "''  '^'      297 

On  Vest  intéressé  à  un  malade,  on  a  reçu  ses  confidences.  Vingt- 
quatre  heures  après,  on  le  retrouve,  sur  une  table,  inerte,  glacé, 
son  cerveau  ici,  son  cœur  là,  son  foie  ailleurs...  Pour  moi,  c'a 
été  et  c'est  encore  l'impression  affreuse,  mais  la  seule,  car,  si  h 
l'hôpital  on  assiste  à  des  spectacles  très  tristes,  on  peut  y  faire 
tant  de  bien,  par  un  mot,  un  geste,  une  attention!... 

Elle  avait  donné  ces  détails  sur  ses  impressions  profession- 
nelles, avec  une  simplicité  singulière.  Elle  n'avait  ni  dans  son 
regard,  ni  dans  sa  voix,  cet  air  de  défi,  si  déplaisant  chez  la  plu- 
part des  adeptes  du  féminisme.  Elle  disait  ce  qui  était,  tranquil- 
lement, conmie  c'était,  sans  se  soucier  non  plus  de  l'effet  dépoé- 
tisant que  la  mention  des  plus  répugnantes  besognes  de  son 
métier  pouvait  produire  sur  son  interlocuteur.  Celui-ci,  en  proie 
à  une  curiosité  encore  grandissante,  avait  demandé  : 

—  A  l'École  pratique  et  à  l'hôpital,  il  n'y  a  pas  seulement  les 
malades  et  les  morts.  Il  y  a  les  camarades.  Je  ne  connais  pas 
beaucoup  d'étudians  en  médecine,  mais  le  ton  de  la  plupart  me 
paraît  devoir  être  bien  choquant  pour  une  jeune  fille... 

—  C'est  ce  qui  vous  trompe,  avait-elle  répondu  ;  pour  ma 
part,  car  on  ne  peut  bien  parler  que  de  soi,  j'ai  bien  rencontré 
quelques  jeunes  gens  grossiers  de  langage,  mais  très  peu,  et, 
quand  ils  se  trouvaient  avec  d'autres,  ceux-là  les  faisaient  vite 
taire...  Il  arrive  souvent  qu'à  l'hôpital,  quand  on  nous  demande 
d'examiner  un  malade,  nous  entendons  derrière  nous  des  propos 
et  des  rires  que  nous  aimerions  mieux  ne  pas  entendre.  C'est 
surtout  de  la  taquinerie.  Il  s'agit  de  ik)us  embarrasser  pour  se 
divertir  ensuite  de  notre  gène...  Un  peu  de  sérieux  a  raison  de 
ces  enfantillages...  Quant  à  ceux  qui  auraient  certaines  idées, 
on  a  tôt  fait  de  les  arrêter  net.  Ils  ne  recommencent  pas.  Pour  . 
moi,  j'ai  la  prétention  d'être  la  meilleure  des  camarades,  mais 
chaque  fois  qu'un  étudiant  conmience  à  devenir  trop  aimable,  je 
l'avertis  que,  du  jour  où  il  me  parlera  autrement  qu'à  un  homme, 
je  ne  le  connaîtrai  plus... 

Elle  avait  quitté  son  compagnon  sur  cette  déclaration,  pro- 
noncée à  la  porte  même  de  cette  crémerie  de  la  rue  Racine  où 
Albert  Darras  devait  plus  tard  surprendre  les  deux  jeunes  gens, 
assis  l'un  à  côté  de  l'autre.  Lucien  l'avait  regardée  entrer  dans  la 
longue  salle,  déjà  pleine  de  dîneurs.  Elle  y  avait,  conmie  au  ^ 
cabinet  de  lecture,  sa  place  réservée.  Les  tables  de  bois  sans 
nappesi  la  grosse  vaisselle  et  l'épaisse  verrerie  s'accordaient  trop 


298  REVUE  DES  PEUX  MONDES. 

avec  riuscription  pemté  sur  la  façade  :  Bepas  à  4  fr^  10.  La 
pauvreté  de  cet  endroit  avait  étouffé  Tamoureux  de  pitié  en  mâme 
temps  que  les  derniers  mots  de  la  jeune  fille  l'accablaient  de 
confusion  et  de  crainte.  Il  devait  savoir  plu,stard  dans  quels  sen- 
timens  elle  les  avait  proférés.  Il  y  a  des  signes  presque  indéfinis- 
sables et  pourtant  évidens  auxquels  les  &mes  de  mâme  race  se 
reconnaissent,  dès  qu'elles  se  rencontrent.  La  simple  exclama- 
tion échappée  à  Lucien  sur  le  droit  des  malades  à  la  vérité  avait 
été,  pour  Berthe,  un  de  ces  signes.  Quoiqu'elle  affectât,  conoone 
elle  l'avait  dit,  d'avoir  avec  les  autres  étudians  des  manières  de 
bonne  camarade,  elle  n'aurait  pas  laissé  un  inconnu,  rencontré 
seulement  dans  une  bibliothèque,  l'aborder  et  lui  parler,  si  elle 
n'avait  pas  cédé  à  un  secret  mouvement  de  son  cœur.  Elle  s'en 
était  punie,  par  cette  phrase  de  congé.  C'était  une  barrière  dres* 
sée  entre  elle  et  le  jeune  homme,  si  celui-ci  avait  pu  concevoir 
quelque  espérance  téméraire.  Ou  bien  il  n'essaierait  plus  de  la 
revoir,  ou,  s'il  la  revoyait,  cette  franchise  ne  permettait  pas 
l'équivoque  :  il  ne  lui  ferait  pas  la  cour.  Que  ces  souvenirs  de- 
meuraient vivans  pour  Lucien  I  Dans  quel  état  de  trouble  il  avait 
repris  le  trottoir  de  la  rue  Racine,  persuadé  que  l'indiscrétion 
de  sa  reconduite  et  de  ses  questions  avaient  froissé  la  sage  étu- 
diante I  Quelle  nuit  il  avait  passée  à  se  demander  si  elle  lui  par- 
donnerait jamais  d'avoir  osé  l'interroger  I  Quand  il  l'avait  revue, 
toujours  dans  le  même  studieux^  asile,  quelle  joie  à  constater 
qu'elle  ne  lui  semblait  pas  hostile  1... 

Puis,  ils  avaient  eu  leur  troisième  entretien^  leur  quatrième, 
leur  cinquième.  Ces  causeries  et  les  innombrables  qui  avaient 
suivi  reparaissaient  dans  la  mémoire  du  jeune  homme^  à  mesure 
que  sa  course  à  travers  la  moitié  de  Paris  le  rapprochait  de  la 
Montagne  Sainte-Geneviève.  Et,  dans  toutes,  dans  les  plus  an- 
ciennes et  les  plus  intimidées  comme  dans  les  plus  récentes  et 
les  plus  familières,  il  était  demeuré  fidèle  au  programme  d'absolue 
réserve  sentimentale  imposé  par  la  jeune  fille.  Il  l'avait  traitée 
comme  si  elle  eût  été  en  effet  un  camarade  de  l'École  de  méde- 
cine, avec  qui  un  élève  en  droit  échange  un  commerce  de  pen- 
sées, et  non  pas  la  troublante ,  l'adorable  amie  dont  la  grâce 
simple,  le  joli  sourire,  allumaient  en  lui  la  fièvre  passionnée  du 
désir,  dont  la  courageuse  existence  l'exaltait  d'un«  admiration  si 
émue.  Pas  une  des  pierres  des  pavés  depuis  que  la  voilure  avait 
quitté  le  Pont-Neuf,  qui  ne  lui  représentât  un  mot  que  Berthe  avait 


vy  DIVORCE.  299 

dît,  un  geste  qu'elle  avait  fait,  un  regard  qu'elle  avait  eu...  Ici,  au 
coin  de  la  place  Saint-Michel,  il  l'avait  rencontrée  un  matin  qui 
allait  à  THôtel^Dieu,  six  semaines  peut-être  après  le  commence- 
ment de  leurs  relations.  Elle  Tavait  laissé  l'accompagner  jusqu'à 
llidpital  et  y  entrer  avec  elle.  C'était  la  première  fois  qu'il  la 
voyait  dans  l'exercice  de  son  métier.  Ils  avaient  suivi  la  visite 
et  ils  étaient  revenus  déjeuner  ensemble  rue  Racine...  Ici,  sous 
les  arbres  du  boulevard  Saint-Germain,  par  les  tièdes  soirs  d'été, 
alors  que  leur  amitié  était  plus  avancée,  ils  s'étaient  promenés 
indéfiniment,  occupés  à  discuter  quelques-unes  des  idées  aux- 
quelles ils  tenaient  le  plus  l'un  et  l'autre,  —  lui  la  théorie  de 
la  conscience  individuelle  considérée  conmie  la  règle  suprême,  — 
elle  la  conception  d'une  morale  fondée  uniquement  sur  les  faits 
et  qui  ne  serait  qu'une  biologie  appliquée.  Les  deux  tendances, 
différentes  jusqu'à  en  être  opposées,  qui  se  partagent  aujour- 
d'hui la  jeunesse  et  dont  le  conflit  éclatera  quelque  jour,  se 
trouvaient  ainsi  incarnées  en  eux,  et  cette  discussion  était  pour 
Lucien  la  découverte  de  tout  un  monde  intellectuel  en  même 
temps  qu'il  éprouvait  une  si  étrange  volupté  à  entendre  les  plus 
récentes  hypothèses  sur  la  vie  exposées  par  cette  bouche  aux 
lèvres  de  fleur...  Devant  le  Collège  de  France,  et  au  bas  des  mar- 
ches qui  montent  vers  la  statue  de  Claude  Bernard,  il  se  souve- 
nait, c'était  vers  le  début  de  l'automne,  elle  lui  avait  un  jour 
raconté  l'histoire  de  ses  idées.  Elle  lui  avait  dit  que  trois  hommes 
avaient  eu  sur  elle  une  influence  décisive  :  Claude  Bernard  avec 
SSL  Médecine  expérimetitale,ety  ayaxit  lui,  Flaubert  et  Dostoïewsky. 
A  l'un  de  ces  deux  romanciers  elle  avait  pris  son  goût  de  voir  la 
vie  dans  sa  vérité,  à  l'autre  son  sens  aigu  de  la  misère  humaine. 
De  Bernard  elle  avait  admiré  la  méthode.  A  ce  propos,  elle  avait 
parlé  de  son  éducation,  à  Tbiers  d'abord,  puis  à  Clermont,  auprès 
de  son  oncle  et  sous  la  direction  d'uû  vieil  universitaire  retraité 
qui  l'avait  prise  en  a£fection,un  M.  André.  Lucien  lui  avait  parlé) 
lui,  de  son  beau-père...  Là,  sur  la  place  du  Panthéon,  un  autre 
jour,  et  à  l'occasion  du  culte  des  grands  hommes,  ils  avaient  dis- 
cuté religion  et  politique,  et  il  était  demeuré  étonné  de  la  tran- 
quille audace  de  cette  étrange  intelligence  de  femme  qui,  sur  ces 
deux  points,  comme  en  morale,  le  dépassait  singulièrement. 
Dans  sa  persuasion  que  la  biologie,  encore  à  ses  débuts,  arrive- 
rait à  renouveler  le  plan  de  Tintelligence  humaine,  Berthe  pro- 
fessait un  nihilisme  systématique  à  l'égard  de  toutes  le!»  Insti- 


300  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tutions  du  passé  et  aussi  du  présent,  qui  enveloppait  dans  une 
même  condamnation  le  catholicisme  par  exemple  et  le  kantisme, 
la  monarchie  traditionnelle  et  la  république.  Le  jeune  homme 
avait  subi  la  fascination  de  cette  hardie  pensée  qui  poussait  à 
leur  extrémité  les  principes  qu'il  avait  reçus.  En  se  comparant 
mentalement  à  son  amie,  il  avait  senti  qu'il  n'était,  comme  son 
beau-père,  qu'un  bourgeois,  pénétré  encore  des  préjugés  de  sa 
classe.  Il  avait  admiré  la  fermeté  d'intelligence  de  Tétudiante 
comme  il  admirait  la  fermeté  d'àme  qu'elle  déployait  à  conduire 
sa  vie,  ne  perdaot  pas  une  minute  et  ne  dépensant  pas  cinq 
centimes  inutilement.  Elle  avait  hérité  une  petite  somme  de 
trente-cinq  mille  francs,  sur  laquelle  elle  prélevait  deux  mille 
quatre  cents  francs,  de  manière  à  conserver  de  quoi  s'établir  à  la 
fin  de  ses  études.  C'était  une  confidence  qu'elle  n'avait  faite  que 
dernièrement  h  Lucien.  Ses  repas  à  ^nngt-deux  sous  mettaient 
sa  nourriture  à  moins  de  soixante-dix  francs  par  mois.  Six  cents 
francs  d'entretien,  deux  cents  francs  de  livres,  deux  cents  francs 
d'examen  achevaient  l'essentiel  de  ce  budget.  C'est  à  cause  de 
cela  qu'elle  avait  choisi  cette  chambre  de  la  rue  RoUin,  dont  le 
modeste  loyer  s'accordait  avec  le  reste  de  ses  dépenses... 

La  rue  RoUinl  Elle  était  toute  voisine  maintenant,  car  à 
travers  ces  souvenances,  le  fiacre  avait  marché  et  l'amoureux 
touchait  au  terme  de  sa  route.  Les  réminiscences  du  passé 
cédèrent  soudain  la  place  à  la  sensation  aiguë  du  présent, 
quand  il  eut  contourné  le  lycée  Henri  IV.  La  physionomie  de 
ce  quartier,  associé  pour  lui  durant  tous  ces  mois  aux  émo- 
tions les  plus  douces  et  les  plus  fortes  de  sa  jeunesse,  lui  dé- 
chira le  cœur.  L'accusation  portée  par  son  beau-père  se  formula 
de  nouveau  dans  sa  pensée.  Sa  hideur  contrastait  trop  violem- 
ment avec  les  songes  qu'il  avait  promenés  là,  cette  dernière 
année,  et  qu'il  venait  de  revoir  par  le  souvenir  avec  une  force 
presque  hallucinante.  Était-il  possible  que  tant  de  grâce  lui 
eût  menti,  que  cette  réserve  fût  une  hypocrisie,  qu'un  affreux 
secret  de  maternité  coupable  se  cachât  sous  ces  manières  si 
simples  et  si  distantes,  enfin  que  celle  qu'il  aimait  avec  un 
respect  si  tendre,  si  docile,  sans  s'être  jamais  permis  de  le  lui 
dire,  eût  été  la  maîtresse  d'un  autre?  Toutes  les  visions  qu'il 
venait  d'avoir  de  tant  d'incidens  si  simples,  pour  lui  revêtus 
d'une  telle  poésie,  où  s'était  exalté  cet  amour,  protestaient  là 
contre^  et  cependant,  au  moment  de  revoir  son  amie  calomniéç^ 


UN  DIVORCE.  301 

n  avait  peur.  Ces  images  qui  la  lui  avaient  rendue  si  présente 
n'avaient  pu  touclier  à  l'autorité  du  dénonciateur.  En  môme 
temps,  cette  approche  de  la  rue  RoUin  contraignait  Lucien  de 
se  figurer  par  avance  le  détail  de  la  scène  qui  se  préparait.  Il 
allait  passer  la  porte  de  la  maison,  gravir  les  marches  de  l'esca- 
lier, entrer  dans  la  chambre...  Il  lui  faudrait  alors  énoncer 
l'horrible  chose.  La  seule  évocation,  dans  sa  pensée,  de  la  jeune 
fille  écoutant  de  telles  paroles,  lui  fut  physiquement  intolérable. . . 
La  phrase  qui  avait  dominé  toutes  leurs  relations  se  prononça 
en  lui  spontanément  :  Je  l'avertis  que  du  jour  où  il  me  parlerait 
autrement  qu'à  un  homme,  il  ne  me  connaîtrait  plus...  Elle  qui 
considérait  comime  une  insulte  la  plus  légère  ombre  de  cour,  le 
laisserait-elle  même  achever  cet  outrageant  rapport?  Elle  le 
chasserait.  Toute  cette  intimité  où  tant  d'extases  passionnées 
s'étaient  cachées  sous  des  conversations  d'idées  serait  rompue! 
L'amoureux  s'était  bien  souvent  demandé  sans  pouvoir  répondre 
à  cette  question  :  Que  sent-elle  pour  moi?  Il  ne  se  le  demanderait 
plus.  Berthe  le  mépriserait!  Elle  le  haïrait!...  L'anxiété  de  cette 
perspective  fut  si  douloureuse  pour  Lucien  qu'il  voulut  mettre 
encore  un  peu  de  temps  entre  lui  et  la  minute  où  il  accomplirait 
l'acte  peut-être  irréparable.  Il  était  au  coin  de  cette  place  de  la 
Contrescarpe,  dont  il  avait  aimé  jadis,  on  se  le  rappelle,  l'antique 
dénomination.  Ce  souvenir  lui  remémora  de  nouveau  avec  trop 
d'intensité  son  premier  pèlerinage  à  la  maison  de  son  amie.. 
11  descendit  de  son  fiacre  et  marcha  jusqu'à  la  rue  RoUin.  U 
était  un  peu  moins  de  trois  heures.  C'était  le  moment  où  l'étu- 
diante travaillait  d'ordinaire  à  l'École  pratique.  Mais,  la  veille, 
elle  lui  avait  dit  qu'obligée  de  rester,  plus  tard  à  l'Hôtel-Dieu  et 
d'y  déjeuner,  elle  rentrerait  sans  doute  chez  elle.  On  voit  qu'Albert 
D^rras  s'était  trompé  en  croyant  que  son  beau-fils  était  allé  s'en- 
tendre avec  sa  complice  avant  de  se  rendre  au  Grand-Comptoir. 
W*  Planât  pouvait  avoir  changé  d'idée.  La  perspective  d'un  der- 
nier répit  donna  au  jeune  homme  une  nouvelle  crise  d'hési- 
tation. Il  était  entré  dans  la  rue.  Il  passa  et  repassa  plusieurs 
fois  devant  la  maison  avec  un  battement  de  son  cœur  et  un 
désarroi  de  sa  volonté  dont  il  eut  soudain  honte.  La  discipline 
à  laquelle  il  avait  été  dressé  depuis  son  adolescence  par  son  beau- 
père  reprit  le  dessus  dans  cette  sensibilité  si  profondément  bou- 
leversée. Cette  fois  c'étaient  ses  propres  paroles  qui  lui  revenaient 
à  la  mémoire  :  Sans*  vérité ^  il  n'y  a  pasydc  conscience...  Il  se 


( 


302  REVUE   DES   DEUX   MONDIi:S. 

redit,  il  s'enfonça  jusqu'au  plus  intime  de  son  âme  ce  mot  de 
«  vérité,  »  et,  comme  il  eût  marché  sur  un  pistolet  chargé  dans 
un  duel,  il  entra  dans  la  maison.  Il  n'avait  rien  demandé  k  la 
loge,  mais  sa  résolution  était  si  entière  maintenant  qu'arrivé 
sur  le  palier  de  Berthe,  et  quand  il  vit  la  clef  sur  la  porte,  un 
soupir  de  soulagement  échappa  de  sa  poitrine.  Un  coup  frappé 
sur  cette  porte,  —  les  deux  syllabes  «  entrer  »  prononcées  de 
cette  Voix  à  laquelle  il  avait  tant  cru,  ^-  un  tour  donné  à  la  clef, 
et  il  était  devant  elle. 

IV.   —  LA  VÉfttTÉ 

L'étudiante  avait  reconnu  la  manière  de  frapper  du  jeune 
homme.  Aussi  ne  s'était^elle  pas  levée  du  fauteuil  où  elle  se 
tenait  assise.  Devant  elle,  sur  son  bureau,  un  atlas  se  Pouvait 
ouvert»  à  une  page  où  était  représentée  Tanatomie  de  la  jambe* 
L'entrelacement  des  vaisseaux  sanguins,  des  nerfs  et  des  muscles 
autour  des  os  était  figuré  par  une  superposition  de  lamelles  de 
papier  découpées  et  coloriées  en  bleu,  ennoir^  en  gris»  en  rouge. 
Des  doigts  de  sa  main  gauche,  Berthe  soulevait  soigneusement 
une  de  ces  lamelles,  et,  de  sa  main  droite,  elle  écrivait  sur  un 
cahier,  déjà  couvert  de  notes  au  crayon.  Lucien  reconnut 
l'agenda  qu'elle  emportait  à  l'hôpital  pour  les  visites  du  matin. 
Elle  accueillit  l'arrivant  d'un  gentil  geste  de  sa  jolie  tête,  à  peine 
retournée,  et,  sans  s'interrompre  de  sa  besogne,  elle  lui  dit  : 

—  Je  suis  en  train  de  bien  étudier  par  avance  le  détail  de 
l'opération  à  laquelle  j'assisterai  demain.  Il  s'agit  de  lliomme 
du  lit  32,  yous  vous  rappelez,  celui  qui  a  une  gangrène  du  pied 
droit?  On  a  discuté  sur  son  cas,  qui  ne  peut  plus  attendre.  Vous 
savez  comme  le  professeur  Louvet  patronise  toujours  les  moyens 
radicaux.  Il  veut  qu'on  l'ampute  au-dessus  du  genou  pour  être 
très  sûr  que  les  accidens  ne  reviendront  pas.  Mais  on  a  fait 
venir  Graux,  le  chirurgien,  et  on  a  entendu  un  autre  son  de 
eloche.  Gelui4à  ne  veut  même  pas  de  Tamputation  totale  du 
pied.  La  résection  de  la  moitié  lui  parait  suffisante.  Ces  Mes- 
sieurs ont  disserté,  chacun  soutenant  sa  thèse  avec  des  argUtnens 
où  ils  mettaient  toute  leur  science,  et,  entre  eux  deux,  le  patient 
gisait  sur  le  lit,  la  couverture  rabaissée,  montrant  ses  pauvres 
jambes,  l'une  cachectique  et  l'autre  gangreneuse.  Enfin,  comme 
ils  se  taisaient,  à  bout  de  théories  :  a  Pî  Ion  iaisait  une  CQ\e  mal 


UN   DIVORCE.  303 

taillée,..  »  a  demandé  le  malade  en  montrant  une  place  au- 
dessous  du  genou.  Ce  fut  si  comiquement  dit,  que  tous  ont 
éclaté  de  rire,  élèves  et  maîtres...  Pas  moi.  J'étais  navrée.  Je  ne 
m'habituerai  jamais  à  considérer  ainsi  une  créature  humaine, 
comme  un  simple  sujet  d'expériences  scientifiques.  Graux  et 
Louvet  ne  pensaient  pas  plus  au  misérable  que  s'il  eût  été  une 
chose  et  non  pas  un  être  Ils  pensaient  à  leurs  idées.  Ils  ont 
décidé  et  feront  une  moyenne,  comme  il  leur  a  suggéré.  On  lui 
coupera  la  jambe  entre  le  pied  et  le  genou,  demain.  La  décision 
prise,  il  a  eu  un  autre  mot,  moins  humoristique,  mais  plus  pro^ 
fond  :  «  Je  me  sens  mieux.  La  certitude  soulage...  » 

Absorbée  dans  le  souvenir  de  cette  macabre  scène,  l'étrange 
fille  n'avait  pas  pris  garde  d'abord  à  l'expression  du  visage  de 
Lucien.  Elle  refermait  maintenant  l'atlas  avec  un  soin  minu- 
tieux.  Toute  cette  chambre  attestait  les  qualités  de  méthode 
et  de  finesse  qu'elle  avait  développées  en  elle.  C'était  une  pièce 
carrée,  très  haute,  et  dont  les  fenêtres,  avec  leurs  boiseries  chan- 
tournées, gardaient  leur  élégance  de  l'ancien  temps.  Elles  don- 
naient sur  un  bouquet  d'arbres,  reliques  lui  aussi  de  cet  an- 
cien temps,  alors  que  la  maison  délabrée  d'aujourd'hui  était  une 
demeure  seigneuriale  comme  l'hôtel  d'à  côté,  où  habita  M.  de 
Caumartin,  l'évèque  de  Blois,  celui  qui  mécontenta  Louis  XIV, 
en  recevant  l'évèque  de  Noyon  à  l'Académie  par  un  discours 
cruellement  persifleur.  Ces  arbres,  qui  lui  appartinrent  peut-être, 
servent  de  réclame  hygiénique  à  une  pension  bourgeoise  !  Par 
cette  après-midi  voilée  de  mars,  leurs  branches  encore  nues  se 
détachaient  tristement  sur  le  pan  froid  du  ciel  apparu  derrière 
les  croisées.  Cette  clarté  grise  s'harmonisait  bi^  avec  la  tonalité 
des  meubles,  apportés  de  sa  province  par  la  jeune  fille.  Cee  vieux 
sièges  auvergnats,  en  noyer  et  de  forme  lourde,  leur  patine  sombre, 
le  papier  d'un  rouge  brun  et  les  grands  rideaux  de  reps  assortis 
donnaient  à  l'ensemble  une  physionomie  presque  rude,  que  ren- 
daient plus  sévère  les  signes  partout  épars  des  occupations  de  la 
«  Cerveliney  »  comme  l'argot  des  écoles  appelle  sinistrement  les 
futures  doctoresses  :  ici,  les  instrumens  d'une  trousse  rangés  à 
l'air  après  un  nettoyage,  là,  une  tête  de  mort  et  les  débris  d'un 
squelette  démonté,  dans  la  bibliothèque  des  volumes  de  méde^ 
cine,  ailleurs  un  modèle  d'œil  agrandi  en  carton,  destiné  à 
montrer  le  mécanisme  de  la  vision.  Les  seuls  objets  d'art  étaient 
six  grandes  photographies  des  prophètes  de  la  Chapelle  Sixtine. 


304  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  _^^  _ 

Leurs  musculatures  d'athlètes  semblaient  prolonger  sur  les  mv.:] 
les  enseignemens  de  l'amphithéâtre.  Quoique  l'étudiante  donnJ 
dans  cette  unique  chambre,  on  n'y  voyait  pas  de  lit.  Son  extréœ^^ 
souci  de  tenue,  en  même  temps  que  son  parti  pris  systématique^ 
de  camaraderie  masculine,  l'avaient  conduite  h  rechercher^  pour 
l'endroit  où  elle  recevait,  cet  aspect  de  salon  de  consultation. 
Elle  couchait  sur  une  banquette,  en  ce  moment  couverte  d'une 
housse  de  cretonne.  Un  petit  cabinet  attenant  lui  servait  pour 
sa  toilette  et  pour  la  penderie  de  ses  effets.  Quelques  détails  dé- 
celaient pourtant  la  femme  :  une  minuscule  étagère,  par  exemple, 
posée  sur  la  commode  avec  des  tiroirs  sur  lesquels  se  lisaient 
les  mots  :  «  Gants,  Cravates,  Mouchoirs,  »  et  flottant  dans  l'air, 
un  frais  arôme  de  poudre  d'iris  mélangé  au  parfum  d'une  gerbe  de 
mimosas  achetés  dans  la  ri^e.  Les  chatons  d'or  et  le  fin  feuil- 
lage de  ce  bouquet  méridional,  posé  dans  un  vase  de  verre,  par- 
laient de  jeunesse,  de  libre  existence,  de  plages  heureuses,  de 
lointains  voyages...  Quel  contraste  avec  cette  cellule  où  toutes  les 
singularités  de  la  destinée  de  Berthe  étaient  comme  symbolisées  : 
le  provincialisme  bourgeois  de  ses  origines,  Tindépendance  de 
ses  allures  et  leur  réserve,  l'austérité  de  ses  travaux  et  le  génie 
de  naturelle  élégance  qui  la  faisait  demeurer  fine,  et  séduisante 
dans  des  conditions  où  beaucoup  de  ses  compagnes  abdiquaient 
toute  grftce!  Jamais,  à  aucun  moment,  Lucien  n'avait  senti 
davantage  la  poésie  cachée  de  cette  chambre  où  il  avait  pénétré 
souvent,  et  toujours  avec  un  tremblement.  D'y  revoir  celle  que 
son  beau-père  venait  d'outrager  atrocement,  si  paisible,  si  assidue 
à  son  labeur  quotidien,  de  constater  comme  elle  l'ennoblissait,  ce 
rebutant  labeur,  par  un  constant  effort  vers  de  généreuses  idées, 
de  la  retrouver  aussi  toute  frêle  et  toute  jolie,  complètement 
ignorante  de  la  calomnie  propagée  contre  elle,  lui  fut  une  émo- 
tion trop  poignante.  Les  larmes  lui  vinrent.  L'extraordinaire  ten- 
sion nerveuse  de  l'heure  qu'il  avait  traversée  se  résolut  dans 
cette  crise  de  faiblesse.  Ces  pleurs  silencieux  commencèrent 
d'inonder  sa  face,  sans  qu'il  eût,  écroulé  plutôt  qu'assis  sur  une 
chaise,  la  force  de  prononcer  une  parole.  Etonnée  de  son  silence, 
Berthe  se  retourna  enfin  complètement.  Elle  vit  ces  sanglots 
muets,  cette  face  convulsée,  ce  regard.  Pas  un  instant,  elle  ne  se 
trompa  sur  la  cause.  Une  heure  décisive  et  qu'elle  appréhendait 
depuis  des  jours  était  arrivée.  Son  saisissement  fut  si  fort  qu'elle 
non  plus  n'arriva  pas  à  se  dominer  tout  à  fait.  Elle  dut  reposer 


UN   DIVORCE.  305 

Tatlas  qu'elle  se  préparait  à  ranger,  et  elle  eut  comme  un  voile 
sur  la  voix  pour  dire  : 

—  Vous  pleurez,  Lucien?  Qu'avez-vous?  Que  se  passe-t-il?.., 

—  Tout  à  l'heure,  répondit-il,  avec  un  geste  suppliant,  je  vous 
parlerai...  Maintenant,  je  ne  peux  pas...  Laissez-moi... 

Elle  lui  obéit  et  demeura  silencieuse  à  le  regarder  qui  conti- 
nuait de  pleurer.  S'il  avait  eu,  dans  un  tel  accès,  la  force  de  ré- 
fléchir même  un  peu,  le  trouble  de  la  jeune  fille  lui  aurait  appris 
quelle  place  il  avait  su  prendre  dans  ce  cœur.  Elle  aussi,  elle 
Taimait!  Mais  dans  quelles  conditions  et  combien  malheureuses! 
Si  le  beau-père  de  Lucien  s'était  absolument  trompé  sur  l'in- 
terprétation des  faits  qui  lui  avaient  été  rapportés,  comme 
sur  la  nature  des  relations  entre  les  deux  jeunes  gens,  la  litté- 
ralité  même  de  ces  faits  n'en  était  pas  moins  vraie.  Berthe  Pla- 
nât avait  été,  cinq  ans  auparavant  et  pendant  plusieurs  mois,  la 
maîtresse  de  ce  Méjan  dont  Darras  avait  donné  le  nom  h  son 
beau-fils  pour  lui  servir  de  sûr  repère.  Elle  en  avait  eu  un  fils^ 
élevé  en  effet  par  ses  soins  à  Moret,  près  de  Fontainebleau. 
A  l'époque  de  cette  liaison,  elle  étudiait  le  droit,  qu'elle  avait 
quitté,  lors  de  la  rupture,  pour  rompre  à  jamais  aussi  avec  un 
milieu  de  jeunes  gens  où  son  histoire  était  connue.  Ses  moindres 
actions,  depuis  lors,  avaient  eu  pour  principe  constant  son  aver- 
sion contre  ce  passé.  C'est  pour  cela  qu'elle  évitait  la  biblio- 
thèque, trop  fréquentée,  de  l'École  de  médecine,  pour  cela 
qu'elle  mangeait  dans  le  pauvre  restaurant  de  la  rue  Racine, 
pour  cela  qu'elle  logeait  dans  une  maison  éloignée  du  centre  du 
Quartier  Latin.  Du  jour  où  elle  avait  connu  Lucien  et  où  elle 
l'avait  aimé,  elle  avait  vécu  dans  une  angoisse  continuelle  à  l'idée 
qu'un  hasard  risquait  de  lui  apprendre  ce  passé,  sans  qu'elle  pût 
lui  expliquer  aussitôt  comment  cette  horrible  aventure  de  ses 
dix-neuf  ans  ne  correspondait  à  rien  de  vil,  h  rien  de  bas.  C'avait 
été  Terreur  déplorable,  mais  généreuse,  d'une  confiance  folle- 
ment accordée  et  indignement  trahie.  Que  de  fois,  au  cour«^ 
de  ces  causeries  de  plus  en  plus  intimes,  quoique  toujours 
intellectuelles,  où  elle  s'était  tant  complu,  la  tentation 
l'avait  saisie  de  dire,  la  première,  à  son  cher  et  tendre  ami 
cette  douloureuse  histoire  I  Puis,  elle  avait  été  retenue  par  une 
pudeur  plus  forte  que  tous  les  raisonnemens  par  lesquels  elle  se 
démontrait  à  elle-même  qu'en  se  donnant  à  Méjan  elle  n'avait 
pas  fait  le  mal.  Les  déductions  les  mieux  conduites  n'arrivent 
TOMi  zxi.  —  1904.  20 


306  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  à  détruire  entièrement  Tévidence  immanente  de  certaines 
lois  inscrites  par  la  nature  dans  les  plus  secrètes  profondeurs  de 
notre  personne  morale.  Un  père  peut  nier  la  famille  :  son  fils  ne 
sera  jamais  pour  lui  un  homme  pareil  aux  autres  hommes.  Un 
cosmopolite  peut  nier  la  patrie  :  les  horizons  de  son  enfance  ne 
ressembleront  jamais  pour  lui  aux  autres  horizons.  Pareillement, 
une  jeune  fille  peut  avoir  reçu  l'éducation  la  plus  infectée 
d'idées  révolutionnaires,  —  c'était  le  cas  de  Berthe  Planât,  — 
s'être  intoxiquée  des  pires  paradoxes,  avoir  cru  à  l'égalité 
absolue  des  sexes,  professé  le  mépris  des  conventions  sociales 
et  en  particulier  du  mariage,  proclamé  et  pratiqué,  hélas  !  dans 
des  conditions  qui  l'excusaient  presque,  le  droit  à  l'union  libre  : 
il  suffit  qu'un  amour  sincère  s'éveille  en  elle.  De  s'être  donnée 
sans  sacrement  et  sans  contrat  lui  fait  une  honte  irraisonnée  et 
invincible,  comme  un  instinct.  Berthe  n'avait  pas  voulu  admettre 
en  elle  ce  sentiment.  Elle  n'avait  pas  cessé  de  le  subir.  La 
preuve  en  était  cette  éternelle  temporisation,  cette  quotidienne 
remise  au  lendemain  d'une  confidence  dont  elle  avait  pourtant 
éprouvé  le  quotidien  besoin.  Elle  avait  endormi  sa  conscience, 
qui  lui  faisait,  d'après  ses  théories,  un  impérieux  devoir  de  la 
vérité,  en  se  promettant  de  parler  le  jour  où  Lucien  oserait  lui 
déclarer  un  amour  qu'elle  voyait  distinctement  sous  toutes  ses 
timidités.  Tant  qu'il  continuerait  de  s'en  taire,  et  que  leurs  rap- 
ports en  resteraient  à  cette  amitié  intellectuelle  qui  lui  était  si 
douce,  pourquoi  mêler  à  ce  rêve  vécu  les  cruelles  réalités  dont 
elle  avait  tant  souffert?  Elle  ne  se  disait  pas:  «  Pourquoi  le 
désenchanter?  »  En  dépit  d'elle-même,  elle  le  pensait.  Elle 
pensait  surtout  qu'il  souffrirait,  et  cette  pitié  pour  le  chagrin 
qu'il  ressentirait  à  cause  d'elle  lui  avait  scellé  les  lèvres  plus 
encore  que  la  crainte  d'être  moins  estimée. 

Et  maintenant,  voici  qu'il  était  là,  devant  elle,  montrant  ce 
chagrin  !  Un  autre  n'avait  pas  hésité  à  l'infliger  au  jeune  homme, 
en  lui  révélant  le  secret  qu'elle  n'avait  pas  osé  avouer,  qu'elle 
était  bien  décidée  cependant  à  ne  pas  défendre,  si  réellement 
Lucien  le  soupçonnait  !  Le  bouleversement  du  jeune  homme  le 
disait  trop:  il  ne  soupçonnait  pas;  il  savait,  mais  sans  croire. 
Sa  première  parole,  quand  il  eut  enfin  repris  assez  d'énergie  pour 
articuler  ses  phrases,  exprima  cette  révolte  contre  l'accusation, 
—  révolte  dont  Berthe  n'eut  pas  une  seconde  l'idée  de  béné- 
ficier. Ce  détail  caractérisera,  mieux  que  de  longues  analyses,  la 


1 


UN  DIVORCE.  307 

droiture  foncière  de  cette  fille,  victime  du  pire  sophisme  qui 
flotte  dans  Tatmosphëre  empoisonnée  du  xx*  siècle  commençant; 
mais  la  dépravation  de  son  intelligence  n'avait  pas  gagné  sa  sen- 
sibilité. 

—  Vous  m'excuserez,  finit-il  par  dire,  en  «'essuyant  les  yeux 
et  en  passant  ses  mains  sur  son  front,  comme  pour  dissiper 
un  cauchemar.  —  C'est  indigne  d'un  homme.  Mes  nerfs  m'ont 
trahi.  J'en  suis  maître  à  présent,  je  peux  vous  répondre  enfin, 
et  vous  expliquer  les  raisons  de  mon  état.  Mais  il  faut  que 
j'obtienne  de  vous  une  promesse  d'abord...  Quoi  que  je  vous 
dise,  voulez-vous  vous  engager  à  mb  le  pardonner?... 

—  Je  vous  connais  trop,  Lucien,  répliqua-t-elle  douce- 
ment, pour  croire  que  vous  me  direz  jamais  un  mot  que  vous 
n'auriez  pas  dû  prononcer  et  dont  j'aurais  à  vous  en  vou- 
loir... 

Il  hésita  devant  cette  réponse  évasive.  L'énormité  de  l'accu- 
sation dont  il  allait  se  faire  l'écho  lui  apparaissait  comme  si 
monstrueuse  qu'il  insista: 

—  Cela  ne  me  suffit  point.  Je  veux  une  promesse  positive, 
ou  bien  je  n'aurai  pas  la  force...  Et  cependant, il  faut  que  vous 
sachiez  cela.  Il  le  faut  pour  moi.  Il  le  faut  pour  vous.  Promettez- 
moi  que  vous  me  pardonnerez... 

—  Soit,  fit-elle,  je  vous  le  promets. 

—  Ah  !  merci  !  répondit-il,  et,  brusquement  :  —  Vous  con- 
naissez-vous des  ennemis,  Berthe?  interrogea-t-il. 

—  Moi?...  dit-elle,  avec  une  poussée  de  rougeur  à  ses  joues. 
Elle  venait  de  voir  en  pensée  son  unique  ennemi  en  effet, 
l'immonde  Méjan,  ce  cabotin  de  féminisme  par  qui  elle  avait  été 
séduite  dans  des  conditions  qui  constituaient  un  atroce  abus  de 
confiance.  Il  l'avait  abandonnée,  aussitôt  enceinte.  Quand  elle 
le  rencontrait  dans  la  rue  maintenant,  c'était  chaque  fois  un 
coup  au  cœur,  à  croire  qu'oUe  allait  défaillir.  Ils  ne  se  saluaient 
même  pas,  mais  de  quel  regard  arrogant  il  la  suivait  !  Pas  de 
doute.  C'était  Méjan  qui  avait  parlé,  ou  avait  fait  parler  à 
Lucien.  Cette  image  fit  bien  mal  à  Berthe,  et  cependant  la  cer- 
titude lui  procurait  un  soulagement,  conmie  au  malade  de  Thôpi- 
tal,  dont  elle  avait  admiré  la  phrase,  et  ce  fut  avec  un  calme  de 
martyre,  mais  un  calme  tout  de  même,  qu'elle  continua:  -=-  Je  ne 
connais  qu'une  personne  à  qui  je  puisse  vraiment  donner  ce  nom 
d'ennemi.  Encore  est-ce  moi  qui  devrais  bien  plutôt  être  son 


( 


208  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ennemie.  Mais,  quand  on  méprise  trop,  on  cesse  de  haïr.  Pour- 
quoi cette  question?... 

—  Parce  que  je  viens  d'apprendre  que  vous  êtes  l'objet  d'une 
abominable  calomnie...,  répondit  Lucien.  Elle  émane  proba- 
blement de  cette  personne.  Il  faut  le  savoir.  C'est  une  infamie  et 
qui  pèserait  sur  tout  votre  avenir,  si  nous  n'agissions  pas  tout 
de  suite. 

—  Que  peut-on  me  faire?...  répliqua-t-eile,  en  haussant  ses 
minces  épaules;  et  dans  ses  prunelles  commençait  de  briller 
l'éclair  d'une  fierté  qui  allait  grandir  jusqu'à  la  révolte.  Ce  que 
la  personne  dont  il  s'agit  peut  dire  ou  penser  de  moi  m'est  indif- 
férent. Elle  ne  m'empêchera  ni  de  passer  mes  examens,  ni  de 
gagner  ma  vie  en  soignant  des  malades,  quand  je  serai  docteur. 
C'est  tout  ce  que  je  demande  h  la  société  ;  quant  à  mes  amis, 
qu'ils  me  regardent  vivre  et  qu'ils  me  jugent  ! 

—  C'est  précisément  parce  qu'ils  vous  jugent,  s'écria  le  jeune 
homme,  et  parce  qu'ils  savent  qui  vous  êtes  qu'ils  ne  veulent 
pas,  qu'ils  ne  peuvent  pas  supporter  ces  infamies  que  vous  mé- 
prisez. Vous  leur  devez  de  les  aider  à  les  confondre,  si  ce  n'est 
pas  pour  vous,  pour  eux...  Souffririez- vous  que  l'on  insinuât 
devant  vous  que,  moi,  j'aie  volé?... 

—  De  quoi  suis-je  donc  accusée,  interrompît-elle,  qui  puisse 
être  comparé  à  un  vol?...  Son  accent  s'était  fait  amer  pour  poser 
cette  question.  Elle  avait  discerné,  dans  le  ton  de  Lucien,  et 
dans  les  termes  encore  mystérieux,  mais  pour  elle  si  clairs,  dont 
il  se  servait,  la  façon  de  penser  contre  laquelle  son  orgueil  se 
rebellait  depuis  quatre  ans.  Son  oncle,  le  républicain  radical, 
son  maître,  M.  André,  le  vieux  professeur  socialiste,  eux  aussi, 
en  dépit  de  leurs  doctrines  sur  les  impostures  de  l'Église  et  les 
iniquités  du  Code,  l'avaient  considérée  comme  déshonorée, 
parce  qu'elle  s'était  donnée  hors  du  mariage,  c'est-à-dire,  en  se 
passant  de  cette  Église  menteuse  et  de  ce  Code  criminel!  Ils 
1  avaient  condamnée,  pourquoi  ?  Parce  qu'elle  avait  eu  le  cou- 
rage de  leurs  idées;  et  elle  écoutait  le  même  arrêt  d'ostracisme, 
prononcé  avec  une  férocité  inconsciente  par  l'homme  qu'elle 
aimait  tant  : 

—  Ah!  gémissait-il,  c'est  pire.  On  vous  accuse...  Voyez.  Je 
ne  peux  même  pas  articuler  l'horrible  chose...  Puis,  sauvage- 
ment, se  déchirant,  s'ensanglantant  le  cœur  à  ses  propres  pa- 
roles et  trouvant  un  réconfort  dans  l'intensité  de  cette  souffrance 


UN   DIVORCEV  309 

qui  lui  faisait  sentir  toute  Tintensité  de  son  amour  :  —  On  vous 
accuse  d'être  partie  de  chez  votre  oncle,  quand  vous  avez  quitté 
Ciermont,  avec  un  amant,  d'avoir  vécu  avec  lui,  d'en  avoir  eu 
un  enfant...  Il  était  étudiant  en  droit,  raconte-t-on,  et  s'appelait 
Méjan.  On  raconte  que,  vous  aussi,  vous  étudiiez  le  droit  alors. 
On  ajoute  que  vous  vous  êtes  brouillés,  et  que  vous  avez  changé 
de  Faculté,  pour  ne  plus  vous  rencontrer  avec  lui.  Je  vous  dis 
tout  :  c'est  mon  beau-père  qui  vient  de  me  répéter  ces  ignomi- 
nies, il  n'y  a  pas  deux  heures...  Gomment  a-t-il  appris  que  nous 
nous  voyions  beaucoup?  Je  n'en  sais  rien.  Je  n'ai  jamais  parlé 
de  vous,  à  la  maison,  ni  ailleurs.  Mais  il  Ta  appris.  Nos  relations 
l'ont^ inquiété...  De  cela,  je  ne  peux  pas  lui  en  vouloir.  Mais  ce 
dont  je  lui  en  voudrai,  tant  que  je  vivrai,  c'est  d'avoir  livré 
votre  nom  à  un  agent  interlope .  qui  lui  a  rapporté  ces  turpi- 
tudes, après  quelles  basses  recherches,  et  auprès  de  qui!... 
Puisque  vous  soupçonnez  quelqu'un,  dites-moi  son  nom,  que 
nous  y  allions  ensemble,  ou  moi  tout  seul,  comme  votre  ami... 
Si  nous  ne  trouvons  rien  de  ce  côté,  je  trouverai  d'un  autre.  Je 
saurai  quel  est  cet  agent.  Je  le  forcerai  de  m'avouer  où  il  a 
ramassé  cette  boue,  pour  vous  en  salir...  Tous  les  moyens  me 
seront  bons.  Mais  je  veux  que  justice  vous  ait  été  rendue,  je  veux 
que  mon  beau-père  m'ait  dit  :  «  Je  demande  pardon  à  M"*  Planât  de 
ce  que  j'ai  répété  sur  elle...  »  Je  ne  le  reverrai  pas  auparavant... 

Berthe  avait  tenu  ses  paupières  abaissées  sur  ses  prunelles 
pour  ne  pas  voir  Lucien  lui  parler  ainsi,  —  recevant  en  plein 
cœur  ces  paroles  meurtrières,  le  sentant  souffrir,  suppliciée  par 
les  souvenirs  qu'il  évoquait  et  qui  venaient  l'atteindre  jusque 
dans  la  chair  de  sa  chair.  La  femme  amoureuse,  en  elle,  était 
attendrie  et  désespérée  tout  ensemble  par  cette  confiance 
exaltée,  preuve  saisissante  d'une  passion  que  le  soupçon 
n'avait  pas  effleurée;  mais  une  autre  impression  dominait,  celle 
de  la  libertaire  aheurtée  de  plus  en  plus  dans  sa  révolte  contre 
le  préjugé  social  si  violemment  empreint  dans  les  paroles  mêmes 
par  lesquelles  cet  homme,  qui  l'aimait  autant  qu'elle  l'aimait, 
refusait  de  la  croire  coupable.  Aussi  la  première  phrase  qu'elle 
prononça  quand  Lucien  s'arrêta  de  parler  sur  cette  menace  à 
son  beau-père  fut-elle  comme  un  geste  pour  repousser  cette  pro- 
tection et  revendiquer  une  pleine  responsabilité.  Elle  entendait 
n'être  ni  excusée,  ni  pardonnée  : 

—  Je  vous  remercie  de  l'amitié  que  vous  me  témoignez,  dit- 


SiO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

elle,  maïs  je  ne  saurais  partager  votre-  indignation  contre  votre 
beau-père.  Il  ne  me  connaît  pas,  et  on  lui  a  dénoncé  des  faits 
qu'il  a  pu  très  légitimement  traduire  comme  il  les  a  traduits. 
Votre  sincérité  vjs-à-vis  de  moi  m'impose  une  franchise  sem- 
blable. ^1  y  a  un  de  ces  faits  qui  n'est  pas  exact  :  Quand  j'ai 
quitté  Clermont,  M.  Méjan  n'était  pas  mon  amant.  En  revanche, 
il  est  parfaitement  vrai  que  j'ai  vécu  avec  lui  à  Paris  dans  ma 
première  année  d'études;  parfaitement  vrai  que  j'ai  eu  un 
enfant;  parfaitement  vrai  que  j'avais  commencé  le  droit  et  que 
je  me  suis  décidée  à  faire  ma  médecine  en  grande  partie  pour  re- 
nouveler toute  mon  existence.  Sur  ces  trois  points,  votre  beau- 
père  a  été  bien  renseigné. 

—  Vous!...  VousI...  Ce  simple  monosyllabe,  jeté  avec  un 
accent  d'agonie,  fut  l'unique  réponse  que  cette  terrible  confes- 
sion arracha  aux  lèvres  du  jeune  homme,  dont  la  physionomie 
exprimait  ime  stupeur  voisine  de  la  démence.  Les  larmes  étaient 
séchées  dans  ses  prunelles.  Il  avait  reculé  comme  pour  fuir 
une  vision  d'épouvante.  Il  répéta,  plus  bas  encore,  dans  un  cri 
rauque  :  — Vous  avez  fait  cela?  Vous  !  vous  !... 

—  Oui,  moi!...  répliqua-t-elle,  le  front  haut,  les  bras  croisés 
dans  une  attitude  altière.Et  si  je  me  reproche  quelque  chose,  ce 
n'est  pas  d'avoir  agi  comme  j'ai  agi.  J^en  avais  le  droit,  et  j'ai 
conscience  de  n'avoir  manqué  à  rien  de  ce  que  je  me  devais  à 
moi-même.  Mais,  c'est  vrai^  j'aurais  dû  vous  dire  ce  que  je  vous 
dis  aujourd'hui,  dès  le  premier  jour  où  a  commencé  notre  amitié. .. 
J'ai  reculé. . .  Pas  devant  mes  actes  !  Non,  pas  devant  mes  actes. . . 

—  Pourquoi  n'avez- vous  pas  continué  à  vous  taire,  alors? 
s'écria-t-il  douloureusement.  Ah!  il  fallait  avoir  la  charité  de  pro- 
longer cette  illusion,  puisque  vous  m'y  aviez  plongé...  Ainsi, 
tout  ce  que  j'ai  cru  de  vous  était  un  mensonge  !  Tout  ce  que 
je  vous  ai  voué  d'admiration,  de  respect,  de  culte,  ime  folie  I... 
Vous  avez  eu  un  amant!...  Il  répéta  avec  plus  de  rage. encore: 
Un  amant  I...  Et  que  nous  avons  peut-être  rencontré  dans  les 
rues  quand  nous  nous  promenions  ensemble,  que  vous  avez  vu 
nous  regarder!...  Un  amant!...  Que  cette  idée  me  fait  de  mal, 
qu'elle  me  fait  de  mal  !  Pourquoi  n'avez-vous  pas  nié  là,  contre 
l'évidence?...  Je  n'aurais  pas  douté  de  votre  parole.  Au  lieu 
que,  demain,  après-demain,  toujours,  il  faudra  me  dire  que  vous 
avez  été  la  maîtresse  de  cet  homme...  En  qui  aurai-je  jamais  foi 
maintenant? En  qui?  En  qui?  J'ai  tant  cru  en  vous!... 


UN   DIVORCE.  311 

—  Taisez-vous,  Lucien...,  l'interrompit-elle  en  marchant  sur 
lui  et  lui  saisissant  le  bras.  Je  vous  défends  de  me  parler  ainsi, 
—  et  une  telle  expression  de  révolte  indignée  émanait  d'elle, 
qu'il  lui  obéit  instinctivement,  quoique  la  jalousie  lui  tordit  le 
cœur;  et  il  Técoutait  en  silence  continuer:  —  Vous  n'en  avez 
pas  le  droit,  vous  qui  me  voyez  vivre,  depuis  tant  de  jours,  qui 
me  voyez  penser,  travailler,  sentir.  M'avez-vous  connu  une  co- 
quetterie ?  Non.  Ai-je  prononcé  une  parole,  ai-je  fait  un  geste 
qui  ait  manqué  vis-à-vis  de  vous  au  pacte  de  camaraderie,  d'un 
compagnonnage  d'étudiant  à  étudiante,  que  j'avais  formulé  dès 
la  seconde  fois  que  nous  avons  causé  ensemble?...  Je  me  rap- 
pelle si  bien  cette  minute  !  J'étais  tellement  attirée  vers  vous  et  si 
résolue  à  ne  plus  vous  revoir,  au  cas  où  vous  me  feriez  la  cour!... 
Vous  ai-je  laissé  me  la  faire?...  Et  toutes  ces  preuves  de  ma 
loyauté,  toutes  ces  évidences  dont  vous  ne  pouvez  pas  douter  ce- 
pendant, —  que  j'ai  im  caractère,  des  idées,  une  conscience,  — 
rien  n'existe  plus,  rien,  rien!  Vous  ne  m'accordez  pas  le  crédit 
de  vous  dire  :  Cette  femme  qui  me  parlé^  et  qui  se  reconnaît  res- 
ponsable de  certains  actes,  est  pourtant  la  même  que  j'estimais 
assez  tout  à  l'heure  pour  ne  pas  admettre  qu'elle  eût  commis  ces 
actes,  malgré  le  plus  accablant  témoignage.  C'est  donc  que  ces 
actes  n'ont  pas  signifié,  qu'ils  ne  signifient  pas  pour  elle  ce 
que  j'ai  cru  qu'ils  signifiaient...  Eh  bien!  oui,  je  les  ai  commis. 
Oui,  je  me  suis  donnée  à  un  homme.  Oui,  je  suis  devenue  mère 
hors  du  mariage,  et  je  n'ai  pas  cru  manquer  à  un  devoir.  Je  ne 
crois  pas,  à  l'heure  présente,  que  j'y  aie  manqué...  Agir  comme 
on  pense,  c'est  mon  seul  principe,  et,  même  alors,  alors  surtout, 
je  n'ai  pas  agi  autrement  que  je  n'ai  pensé...  i 

—  Ce  n'est  pas  vrai,  répondit  le  jeune  homme  durement. 
Vous  n'avez  pas  pensé  qu'ime  jeune  fille  avait  raison  de  manquer 
à  l'honneur. 

—  J'ai  pensé,  répliqua-t-elle,  non  moins  durement,  et  je 
pense  encore  qu'un  homme  et  une  femme  n'ont  besoin  pour 
s'engager  l'un  à  l'autre,  et  pour  fonder  un  foyer,  ni  d'un  prêtre 
qui  les  bénisse,  ni  d'un  magistrat  qui  enregistre  leur  engagement. 
J'ai  pensé  et  je  pense  encore  qu'un  vrai  mariage  consiste  dans 
la  libre  union  de  deux  êtres  qui  associent  leurs  destinées  par 
leur  choix  personnel,  sans  d'autres  témoins  de  cette  promesse 
que  leurs  consciences.  J'ai  pensé  et  je  pense  encore  qu'une  femme 
ne  perd  pas  plus  l'honneur  pour  avoir  contracté  im  tel  lien^  et 


312  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

8'6tre  trompée,  que  si  elle  avait  épousé  à  l'église  et  à  la  mairie 
un  misérable  qui  Peut  trahie  et  abandonnée  ensuite.  Voilà  pour- 
quoi je  peux  pleurer  des  larmes  de  sang,  quand  je  me  souviens 
de  rhomme  que  vous  avez  nommé  tout  à  l'heure  et  qui  m'a 
indignement  abusée.  Ce  ne  sont  pas  des  larmes  de  remords.  Je 
n'ai  pas  à  avoir  de  remords  et  je  n'en  ai  pas...  Je  n'en  ai  pas!... 
Laissez-moi  continuer,  insista-t-elle,  comme  il  esquissait  un  geste 
de  protestation.  C'est  sans  doute  le  dernier  entretien  que  nous 
aurons  eu  ensemble  ;  je  veux  du  moins  que  vous  me  jugiez  sur 
ce  qui  fut,  et  tel  que  ce  fut...  Quand  j'ai  connu  M.  Méjan,  — 
elle  ferma  de  nouveau  les  yeux  pour  prononcer  ce  nom,  comme 
tout  à  l'heure  pour  l'entendre,  par  excès  de  souffrance  ;  —  c'était 
h  Clermont,  où  il  préparait  sa  licence  de  philosophie...  Je  l'ai  ren- 
contré chez  M.  André.  Je  ne  me  cherche  pas  d'excuse.  Se  tromper 
sur  le  caractère  de  quelqu'un,  c'est  comme  une  erreur  dans  un 
diagnostic.  On  n'en  est  pas  responsable.  Mais  j'ai  le  droit  de  dirô 
que,  si  j'ai  été  trompée  par  lui,  M.  André  l'a  été  aussi,  et  il  avait 
quatre-vingts  ans,  et  c'était  un  vieil  universitaire  qui  avait  eu  des 
milliers  de  jeunes  gens  entre  les  mains.  Mon  oncle  l'a  été,  et  c'était 
un  ancien  greffier  de  tribunal,  qui  n'était  pas  suspect  d'opti- 
misme... Aujourd'hui  que  mes  études  médicales  m'ont  donné  le 
sens  du  fait,  je  comprends  ce  que  je  n'ai  pas  su  voir  alors,  non 
plus  que  mon  oncle,  non  plus  que  M.  André  :  Tintelligence  de 
cet  homme  n'était  qu'en  façade.  Son  éloquence  n'était  pas 
nourrie  de  pensée.  Mais  il  avait  de  l'éloquence,  une  grande  élo- 
quence, et  il  la  mettait  au  service  de  doctrines  qui  étaient  les 
miennes  et  celles  de  mes  deux  éducateurs.  Il  écrivait,  il  écrit  avec 
beaucoup  de  talent.  Vous  avez  toujours  vécu  à  Paris,  vous  ne 
savez  pas  combien,  en  province,  on  a  peu  d'occasions  de  causer 
véritablement  d'idées,  et  avec  quelle  ardeur  on  les  saisit!  Vous  né 
savez  pas  non  plus  combien,  même  aujourd'hui,  les  préjugés  du 
vieil  ordre  social  y  sont  forts,  et  à  quelle  solitude  sont  condamnés 
des  gens  qui  osent,  comme  mon  oncle,  professer  le  collectivisme 
intégral  et  élever  une  pupille,  comme  il  m'avait  élevée,  sans  édu- 
cation religieuse.  M.  André,  lui,  en  était  resté  à  son  fouriérisme 
de  1847.  J'avais,  moi,  pris  un  peu  de  l'un  et  de  l'autre.  Nous 
nous  sentions,  dans  notre  coin  perdu  et  si  arriéré,  emportés  pour- 
tant par  ce  vaste  flot  qui  balaiera  l'abominable  ancien  monde. 
Jugez  de  ce  que  devint  pour  nous  tous  l'apparition  de  ce  jeune 
homme  qui  semblait  destiné  à  un  bel  avenir,  en  qui  ses  maîtres 


UN   DIVORCE.  313 

reconnaissaient  leur  plus  brillant  élève,  et  qui  nous  développait 
les  théories  les  plus  modernes  de  la  Révolution  avec  un  enthou- 
siasme qui  nous  gagnait.  Avant  d'obtenir  sa  bourse  de  licence 
à  l'Université  de  Glermont,  Méjan  avait  été  précepteur  un  an  à 
l'étranger.  Il  y  avait  rendu  visite  à  Elisée  Reclus.  Ce  nom,  pro- 
noncé par  lui,  le  revotait  d'un  prestige  que  sa  chaude  parole 
accroissait  encore,  quand  il  nous  célébrait  la  société  de  demain, 
composée  d'hommes  et  de  femmes  si  bien  pénétrés  du  principe 
de  la  justice  que  toute  législation  serait  inutile.  Il  nous  montrait 
Tesprit  affranchi  par  la  science  et  par  la  suppression  de  l'auto- 
rité des  dogmes,  la  misère  détruite  par  la  suppression  de  la  pro- 
priété, la  solidarité  universelle  substituée  à  Tégoïsme  étroit  de 
la  patrie,  les  vilenies  du  trdfic  matrimonial  remplacées  pal*  la 
sincérité  de  l'union  libre...  Mon  malheur  a  commencé  dans  ce 
petit  appartement  de  la  rue  de  l'Éclache  où  j'ai  grandi  et  où  cet 
hypocrite  dissertait  ainsi.  J'ai  cru  en  lui  parce  que  je  croyais  à 
ces  généreuses  idées  !  Ai-je  été  coupable?  Répondez... 

Et,  sans  l'attendre,  cette  réponse,  tant  le  besoin  la  dominait 
d'aller  jusqu'au  bout  de  cette  confidence  et  d'en  être  délivrée,  elle 
continua  d'une  voix  qui,  de  nouveau,  se  voilait  un  peu  :  — 
Quand  j'ai  quitté  Clermont  pourtant,  il  n'y  avait  rien  entre  cet 
homme  et  moi,  que  mon  admiration  et  son  cabotinage.  Ceux 
qui  ont  dit  que  je  suis  venue  à  Paris  pour  le  suivre,  ont  menti. 
J'y  suis  venue  pour  y  faire  mon  droit,  parce  que  je  voulais  être 
avocat,  et  plus  tard  écrire.  J'avais  une  autre  raison.  Je  la  dirai.  Je 
dis  tout,  moi  aussi,  conmie  vous.  Mon  oncle  avait  vécu,  mon 
enfance  durant,  avec  une  servante  maîtresse.  Il  Tavait  épousée. 
Cette  femme  ne  m'avait  pas  aimée,  toute  petite  ;  maintenant,  elle 
me  haïssait.  Paris,  c'était  la  clôture  définitive  de  scènes  domes- 
tiques extrêmement  pénibles.  D'ailleurs  j'étais  émancipée,  j'avais 
ma  petite  fortune  à  moi,  et  une  telle  confiance  dans  la  vie  !...  Le 
hasard  d'un  héritage  voulut  que  Méjan  vînt  s'installer  au  Quar- 
tier Latin,  peu  de  semaines  après  moi,  pour  y  faire  son  droit 
aussi  et  entrer  dans  la  politique.  Nous  nous  retrouvâmes...  Il 
s'occupa  de  moi.  J'étais  si  seule,  si  dépaysée  dans  cette  grande 
ville,  si  désorientée  malgré  mes  diplômes,  parmi  ces  étudians,  et 
cet  homme  me  connaissait  si  bien  !...  Il  me  persuada  qu'il  m'ai- 
mait. Ai-je  été  coupable  en  cela  encore?  L'ai-je  été  de  penser 
qu'il  était  sincère  en  m'offrant  d'unir  nos  deux  existences,  pour 
toujours,  afin  de  travailler  ensemble  à  la  même  œuvre,  de  pra- 


314/  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tiquer  la  même  foi  révolutionoaire,  d'établir  un  foyer  tel  que  nous 
le  concevions  ?...  Quand  je  suis  allée  vivre  avec  lui,  j'ai  monté  les 
marches  de  son  escalier  avec  toute  la  sincérité  d'une  fiancée^ 
catholique  qui  franchit  le  seuil  de  Téglise,  toute  la  gravité  d'une 
fille  bourgeoise  qui  entre  dans  la  salle  de  la  mairie.  C'était  le 
mariage,  tel  que  je  le  comprenais,  tel  que  l'a  si  noblement  dé- 
fini Proudhon,  une  justice  organisée.  Nous  y  apportions,  je  croyais 
que  nous  y  apportions,  cet  infâme  et  moi,  une  égale  volonté  de 
nous  aimer,  une  égale  conviction  du  sérieux  de  notre  engage- 
ment, un  égal  respect  l'un  de  l'autre...  Cinq  mois  plus  tard,  il 
m'avait  abandonnée  pour  vivre  avec  une  fille  du  quartier  et 
j'étais  enceinte...  Osez  le  dire  encore,  que  c'est  moi  qui  ai  manqué 
à  l'honneur  I  Osez  dire  que  je  vous^  ai  menti,  que  je  ne  mérite 
plus  que  l'on  ait  foi  en  moi,  que  vous  avez  été  fou  de  me  res- 
pecter ! . . .  Osez-le  donc  ! . . . 

Il  se  dégage  de  certaines  confidences,  au  delà  desquelles  un 
être  ne  peut  aller,  tant  il  y  a  mis  Tftme  même  de  don  âme,  une 
force  de  réalité  qui  ne  permet  plus  la  discussion.  Cette  force 
s'emparait  de  Lucien  à  mesure  que  Berthe  parlait,  et  il  n'essayait 
pas  de  lui  résister.  Que  la  jeune  fille  lui  racontât  ses  vrais  sen- 
timens,  que  cette  lamentable  histoire  se  fût  passée  exactement 
ainsi,  qu'elle  eût  traversé  cette  sinistre  aventure  de  la  manière 
qu'elle  disait,  avec  cette  bonne  foi  dans  l'égarement,  il  n'en 
doutait  pas,  et  cette  évidence  faisait  tourner  son  indignation  de 
tout  à  l'heure  en  une  tristesse  accablée  qu'augmentait  chacun 
des  détails  rapportés  par  l'étudiante.  Il  la  voyait,  tandis  qu'elle 
parlait,  telle  qu'elle  avait  été  dans  son  étroit  milieu  de  province, 
entre  ses  deux  éducateurs,  s'enivrant  de  théories  trop  fortes  pour 
elle,  et  si  jeune,  si  intacte,  ayant  déjà  son  beau  regard  enthou- 
siaste, sans  l'arrière-fonds  de  tristesse  qu'il  lui  avait  toujours 
connu  et  qu'il  s'expliquait  maintenant.  Il  voyait  son  arrivée  à 
Paris  et  ses  premières  détresses.  Ah  !  s'il  l'avait  rencontrée 
alors,  au  lieu  du  libertin  dont  il  devinait  trop  bien  l'abominable 
manège,  cette  séduction  exercée  sur  ime  orpheline  sans  défense, 
au  moyen  de  cette  exaltation  d'idées  qui  aurait  dû  la  rendre 
sacrée,  comme  il  l'aurait,  lui,  protégée,  garantie,  soutenue! 
Toutes  sortes  de  nuances,  qu'il  avait  senties  sans  les  bien  com- 
prendre, s'éclairaient  pour  lui  dans  ce  caractère:  l'âpreté,  par 
exemple,  qu'elle  mettait  à  ses  études  médicales,  et  à  leurs  plus 
sèches,  à  leurs  plus  dures  parties.  Elle  y  fuyait  ses  anciens  goûts 


UN   DIVORCE.  315 

et  qui  l'avaient  tant  trahie,  pour  Félocpience,  pour  la  littérature 
et  leurs  funestes  prestiges.  Et  l'ensemble  faisait  un  épisode  d'une 
existence  de  femme  tellement  lamentable,  le  contraste  était  si 
brutal  entre  la  chimère  de  ses  utopies  et  la  misère  où  elle  avait 
échoué,  qu'il  en  avait  le  cœur  transpercé.  Elle  n'avait  pas 
besoin  de  le  mettre  au  défi  de  ne  plus  lui  parler  comme  il  avait 
fait.  Il  la  plaignait  trop,  et  à  cet  :  «  osez  donc  le  dire,  »  répété 
avec  cette  passion  emportée  jusqu'à  la  fureur,  ce  fut  d'un 
accent  vaincu  qu'il  répondit  : 

—  Non,  je  ne  le  dis  plus...  Je  ne  peux  pas  vous  juger.  Je  vous 
crois...  Tout  ce  que  vous  me  dites  me  prouve  que  j'ai  eu  tort  de 
me  laisser  aller  tout  à  l'heure,  que  je  devais  attendre  vos  expli* 
cations...  Mais  le  choc  a  été  si  rude...  Je  ne  vous  accuse  plus.  Je 
ne  vous  condamne  plus.  Je  souffre  de  savoir  ce  que  je  sais  main- 
tenant... C'est  comme  un  poids  qui  m'écrase.  T.  Si  seulement 
vous  m'aviez  parlé  dès  le  premier  jour  où  je  vous  ai  connue,  ou 
quelqu'un  d'autre!...  Non,  vous.  Je  n'aurais  cru  que  vous!... 
J'aurais  toujours  été  bien  malheureux,  mais  pas  autant... 

—  Ah  !  gémit-elle,  je  vous  aurais  perdu  plus  tôt...  C'est  cela 
qui  m'a  toujours  arrêtée,  cette  terreur  de  retrouver  en  vous  ce 
que  j'ai  trouvé  chez  mon  oncle  et  chez  M.  André,  cette  diminution 
d'estime  contre  laquelle  je  viens  de  me  débattre.  A  quoi  bon?... 
J*ai  été  lâche.  Votre  amitié  m'était  si  chère  I  II  y  avait  tant  de 
points  par  où  nous  sentions  et  pensions  de  môme.  Quelquefois 
je  me  disais  :  Sur  ce  point  aussi  il  sentira  et  pensera  comme  moi, 
un  jour  !  Et  alors  ! . . .  Elle  secoua  sa  tète  sans  achever  cette  phrase 
énigmatique,  comme  pour  exorciser  la  vision  qui  revenait  la 
tenter.  D'autres  fois,  continua-t-elle,  je  voyais  distinctement 
vers  quoi  nous  marchions.  Je  voyais  l'abtme.  Nous  y  sommes. 
Mais  le  chemin  était  trop  doux.  C'était  une  oasis  dans  mon 
horrible  désert,  où  il  faudra  savoir  rentrer.  Adieu,  Lucien,  je 
vous  ai  dit  tout  ce  que  j'avais  à  vous  dire.  Cette  explication  m'a 
épuisée.  Je  ne  me  sens  pas  bien.  Laissez-moi.  Adieu... 

—  Adieu,  répondit  le  jeune  homme.  Il  avait  pris  son  cha- 
peau, et  fait  un  pas  vers  la  porte.  Quand  il  eut  la  main  sur  la 
poignée  de  la  serrure,  il  demeura  immobile  quelques  secondes, 
puis,  se  retouma)it  et  revenant  vers  elle  :  — Je  ne  peux  pas,  ut- 
il, vous  quitter  ainsi,  m'en  aller  sur  les  paroles  que  vous  venez 
de  prononcer  et  qui  signifient  que  vous  considérez  notre  inti- 
mité comme  finie.  Non!  Je  ne  peux  pas...  Il  eut  de  nouveau  une 


316  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seconde  d'hésitation ,  et  lui  prenant  une  main  qu'elle  n'eut  pas 
la  force  de  retirer,  il  dit  d'une  voix  où  frémissaient  toute  sa 
passion  et  toute  sa  tristesse  :  —  Je  ne  peux  pas,  Berthe,  parce 
que  je  vous  aime... 

Elle  l'avait  écouté,  la  tête  penchée,  le  regard  fixe.  Ses  pru- 
nelles tout  d'un  coup  s'éteignirent,  une  pâleur  profonde  envahit 
son  visage  dont  les  traits  se  décomposèrent.  Il  sentit  la  petite 
main  fiévreuse  se  glacer  dans  la  sienne.  Il  n'eut  que  le  temps 
de  la  prendre  dans  ses  bras  pour  la  soutenir.  Elle  défaillait,  en 
proie  à  une  syncope  qui  dénonçait  l'intensité  de  son  émotion, 
et  son  propre  amour,  plus  certainement  qu'un  aveu.  Le  jeune 
homme  la  porta  i^ur  l'étroite  banquette  houssée,  et,  agenouillé 
devant  elle,  il  commença  de  l'appeler  par  spn  nom  avec  une 
épouvante  qui  se  changea  en  un  attendrissement  passionné, 
quand  elle  rouvrit  les  yeux,  et  que,  l'ayant  regardé,  au  lieu  de 
retirer  sa  tête  qu'il  soutenait  du  bras,  elle  la  rapprocha  de  son 
épaule,  comme  pour  y  chercher  un  appui,  un  asile,  une  pro- 
tection. 

—  Berthe,  osa-t-il  implorer,  cette  minute  est  solennelle.  Si 
vous  m'aimez,  vous  aussi,  dites-le-moi...  M'aimez-vous?  répéta- 
t-il . . .  M'aimez- vous ?. . . 

—  Oui,  dit-elle,  d'une  voix  si  faible  qu'il  lut  cette  réponse 
sur  cette  bouche  tremblante,  plutôt  qu'il  ne  l'entendit.  Lui- 
même,  son  cœur  battait  par  secousses  si  fortes  que  le  souffle  lui 
manquait  pour  parler.  Il  restait  à  genoux  et  il  regardait  ce  déli- 
cieux visage  autour  duquel  ses  rêves  avaient  tant  erré,  ces  joues 
amaigries  dont  la  ligne  trop  fine  l'avait  si  souvent  inquiété,  ce 
front  qu'il  avait  vu  si  souvent  se  pencher  sur  des  livres  austères 
tels  que  ceux  qui  chargeaient  encore  la.  table  à  quelques  pas 
d'eux  et  où  elle  trouvait  Toubli,  ces  lèvres  si  joliment  décou- 
pées, celle  de  dessous  aux  coins  renflée.  Elles  venaient,  après 
s'être  ouvertes  tant  de  fois  pour  des  phrases  d'une  sévérité  qui 
contrastait  avec  leur  grâce,  de  jeter  d'abord  les  cris  les  plus 
douloureux,  puis  le  soupir  le  plus  doux,  le  plus  abandonné  où 
une  âme  de  femme  puisse  épancher  son  secret...  Endolori 
encore  des  instans  atroces  qu'il  venait  de  traverser,  le  jeune 
homme  avait  la  sensation  de  perdre  pied  dans  une  ivresse  où 
tout  s'abolissait  excepté  lui  et  elle,  elle  et  lui,  excepté  cette  fragile 
enfant  dont  il  entendait  la  respiration  émue  et  Textase  passion- 
née où  elle  le  jetait,  excepté  ces  yeux  et  son  amour.  Ils  étaient 


UN   DIVORCE.  317 

si  beajxx,  ces  yeux,  si  lassés,  si  tristes,  qu'il  se  pencha  sans  y 
réâécliJr  pour  les  feriner  d'une  caresse.  Il  posa  un  baiser  sur 
leurs  paupières  palpitantes.  Son  trouble  grandit  encore  et  sa 
bonch.^  chercha  la  bouche  de  la  jeune  fille.  A  ce  contact,  à  peine 
effleux-é  pourtant,  elle  jeta  un  cri.  Elle  se  redressa  tout  d'un  coup, 
avec  vuie  terreur  empreinte  sur  tous  ses  traits.  Elle  n'eut  pas  à 
le  repousser.  Il  s'était  relevé,  lui  aussi,  devenu  pâle  à  son  tour. 
La  môme  pensée  venait  de  surgir  en  eux.  Ils  se  regardèrent  un 
instan.t  sans  se  parler,  mais  sachant  si  bien,  l'un  et  l'autre,  quel 
fantôi^cie  venait  de  les  séparer  : 

—  Tous  voyez  bien,  dit-elle  enfin,  que  j'avais  raison  et  que 
cet  entretien  doit  être  le  dernier.  Allez-vous-en,  Lucien,  par 
pitié,  si  vous  ne  voulez  pas  que  je  meure  de  chagrin  et  de  honte 
devant  vous... 

Et  ime  telle  souffrance  était  empreinte  sur  toute  sa  personne, 
dans  sa  physionomie,  dans  son  attitude,  dans  son  geste,  dans  son 
accent,  que,  cette  fois,  le  jeune  homme  obéit  et  qu'il  sortit  de  la 
chambre  pour  la  fuir,  pour  se  fuir  lui-même,  pour  fuir  le  sou- 
venir cie  l'autre,  apparu  soudain  dans  la  première  caresse  mêlée 
de  désir. 

Paul  Bourget. 
(Lu  troisième  partie  au  prochain  numéro.) 


i 


L'ORGANISATION  MILITAIRE 


LE  SERVICE  DE  DEUX  ANS.  —  LES  FINANCES. 
LA  POPULATION.  —  LE  NOMBRE 


Le  27  février  et  le  12  juin  1903,  le  Sénat  a  adopté  une  propo- 
sition de  loi  provenant  de  l'initiative  de  plusieurs  de  ses  membres, 
tendant  à  modifier  la  loi  du  15  juillet  1889  et  ayant  pour  objet  la 
réduction  à  deux  ans  de  la  durée  du  service  dans  Tarmée  active. 
Ce  texte,  né  d'une  proposition  de  M.  Rolland  déposée  le  22  no- 
vembre 1898,  avait  été  modifié  d'après  les  desiderata  exprimés 
par  le  général  André  et  déposé  à  nouveau,  après  rectification,  le 
21  mai  1901.  Il  fut  renvoyé  à  Texamen  de  la  commission  de 
Tarmée  de  la  Chambre  des  députés,  qui  désigna  comme  rappor- 
teur M.  Berteaux  ;  et  il  sera  bientôt  discuté,  tout  de  suite  après 
la  rentrée  des  Chambres,  et  à  trop  peu  de  distance  des  élections 
de  1906. 

L'existence  de  la  patrie  en  temps  de  guerre,  sa  \Hie,  son  déve- 
loppement et  son  essor  en  temps  de  paix,  sont  ainsi  remis  en 
question.  Et,  — si  Ton  ne  peut  douter  des  sentimens  patriotiques 
de  chacun  des  représentans  d'une  Chambre  française,  —  il  est 
difficile  d'être  assuré  que,  dans  les  circonstances  présentes,  des 
considérations  pratiques  et  des  résolutions  efficaces  puissent , 
même  en  matière  aussi  grave,  prévaloir  contre  les  passions  poli- 
tiques déchaînées. 

Le  malheur  veut  en  effet  qu'à  ce  point  de  vue  des  nécessités 
de  l'organisation  militaire,  l'éducation  non  seulement  du  peuple, 
mais  même  de  ceux  qui  aspirent  à  le  diriger,  ne  paraisse  pas 
près  d'être  faite  ni  même  de  se  faire  et  que,  même  en  pareille 


l'organisation  militaire.  319 

matière,  une  sorte  de  dépravation  politique,  le  goût  des  abstrac- 
tions, des  formules  et  des  utopies  menace  d'éloigner  une  fois  de 
plus  de  la  réalité  objective  et  des  dures  exigences  qu'elle  com- 
porte les  efforts  les  plus  louables  et  les  meilleures  intentions. 

Est-il  besoin  de  rappeler  dans  quelle  mesure,  lorsqu'il  s'est 
agi  en  1889  de  nous  donner  l'organisation  militaire  actuelle,  un 
si  redoutable  problème  s'est  trouvé  rapetissé  à  Tunique  question 
de  la  durée  du'  service  militaire,  pour  mieux  servir  un  dessein 
surtout  politique,  et  procurer  une  meilleure  affiche  électorale? 

Ou  bien  nous  étonnerons-nous  que  cette  organisation  mili- 
taire oii  nous  poussaient  la  folie  du  nombre  et  l'attrait  du 
mirage  égalitaire,  sans  plus  pa<*Ier  de  ces  misérables  questions 
électorales,  (organisation  dont  l'origine  compromettait  néces- 
sairement la  valeur),  puisse  être,  moins  de  quinze  ans  après, 
condamnée  par  son  auteur  même,  et,  de  son  propre  aveu,  tombei* 
en  ruines  ? 

On  lui  reproche  aujourd'hui  de  s'être  bornée  à  réduire  à  trois 
ans  la  durée  du  service;  on  ajoute  «  qu'en  dehors  de  cette  diminu- 
tion du  temps  de  service,  la  question  n'a  pas  fait  un  pas.  Parmi 
les  hommes  valides,  les  uns  sont  instruits  pendant  trois  ans,  les 
autres,  en  proportion  considérable,  pendant  dix  mois  seulement; 
l'homogénéité  de  nos  réserves  est  toujours  en  cause  et  ne  peut 
être  assurée.  De  plus,  par  l'octroi  de  la  dispense  conditionnelle 
entraînant  le  service  réduit  à  dix  mois  en  faveur  de  toute  une 
catégorie  de  jeunes  gens  faisant  partie  de  l'élite  de  la  jeunesse 
intellectuelle,  sans  exiger  d'eux  en  retour  aucune  obligation  mi- 
litaire, la  loi  tarit  en  grande  partie  la  source  du  recrutement 
des  sous-officiers  pour  le  temps  de  paix,  des  sous-officiers  et  des 
officiers  de  réserve  pour  la  mobilisation.  » 

On  pourrait  ajouter  encore  que  la  difficulté  d'accorder  l'égalité 
du  temps  de  service  avec  les  conditions  variables  de  l'instruction 
militaire,  et  d'en  concilier  les  exigences  avec  les  obligations  so« 
ciales  ;  que  le  peu  de  solidité  des  encadremens  et  surtout  le  chiffre 
faible  des  effectifs  du  temps  de  paix,  destinés  fatalement  à  être 
noyés  dans  la  foule  des  réservistes,  au  moment  même  où  la 
cohésion  d'une  troupe  sera  le  gage  principal  de  sa  solidité,  et 
par  conséquent  de  la  victoire;  enfin,  la  lourdeur  des  masses  que 
mobilise  le  système  actuellement  en  vigueur,  ont  permis  de 
concevoir  une  armée  plus  forte,  au  contingent  mieux  réparti, 
aux  cadres  plus  solides,  au  temps  de  serWce  moins  .long. 


■"■^^ 


320  REVUE  DES  DECX  MONDES. 

On  devmt  ajouter  surtout  que  cette  loi  de  1889  ne  se  confoime 
pas  aux  deux  principes  essentiels  que  l'armée  allemande  a  tirés 
de  Texpérience  de  1870/ qui  font  toute  la  force  de.  son  organisa- 
tion présente,  et  qui  rendent  plus  redoutable  la  lutte^prochaine  : 
la  permanence  des  effectifs  et  la  séparation  des  combattans  et  des 
non-combattans. 

En  revanche,  nous  voyons  aujourd'hui  comme  alors,  qu'on 
fait  intervenir  a  les  principes  démocratiques  »  dans  un  sj^me 
militaire;  on  nous  assure  même  que  l'objet  principal  de  nos  lois 
de  recrutement  doit  être,  non  pas  de  créer  ime  armée  la  plus 
forte  possible,  mais  une  armée  où  règne  pour  tous  l'égalité  du 
service. 

Lorsqu'un  pareil  problème  se  pose,  d'où  l'avenir  de  la  patrie 
dépend,  il  est  mauvais  que  l'oreille  du  peuple  soit  ouverte  aux 
sollicitations  d'une  existence  plus  facile  ;  que .  ses  yeux  soient 
attirés  vers  l'utopie  égalitaire;  et  qu'en  flattant  ses  instincts,  à  la 
fois  généreux  et  faibles,  on  lui  fasse  perdre  de  vue  le  caractère 
positif  nécessaire  d'une  organisation  militaire  vigoureuse  et 
saine,  pour  le  conduire  vers  le  mirage  de  la  milice.  C'est  un  point 
qui  divisera  toujours  d'une  manière  irrémédiable  les  fidèles  de 
la  patrie  et  les  utopistes  humanitaires  ou  politiciens.  C'est  le 
nœud  de  la  crise  présente.  Mais  il  est  juste  de  reconnaître,  soit 
dans  le  rapport  de  M.  Berteaux,  soit  dans  les  articles  de  M.  Ger- 
vais,  que  l'état  d'esprit  qui  régnait  en  1889  semble,  dans  une 
mesure  relative  et  sur  certains  points  particuliers,  s'améliorer. 
La  gravité  du  problème  militaire  actuel,  une  connaissance  plus 
précise  des  progrès  de  l'étranger,  l'émoi  causé  par  la  décomposi- 
tion de  l'armée  depuis  que  la  politique  y  a  été  introduite  par  le 
ministère  actuel,  bref,  l'urçence  d'une  solution  logique  et  forte, 
semblent  frapper  quelques  esprits,  et  permettent  peut-être,  dans 
le  désarroi  actuel,  de  compter  sur  quelques  bonnes  volontés  et 
sur  la  clairvoyîmce  du  peuple. 

Le  peuple,  a-t-on  dit,  ne  regarde  pas  au  dehors.  Il  sait  seule- 
ment de  quel  poids  pèse,  sur  les  difficultés  de  sa  vie  quotidienne, 
le  fardeau  de  la  défense  nationale,  et  à  quels  sacrifices  l'oblige 
la  présence  prolongée  de  ses  fils  sous  les  drapeaux.  Cela  peut 
être  vrai,  mais  s'il  ne  refuse  ni  son  sang,  ni  son  argent,  croyez 
qu'il  se  seût  le  droit  de  demander  que  le  meilleur  usage  soit  fait 
de  l'un  et  de  l'autre. 

Le  devoir  des  gouvemans  est  différent.  Ils  doivent  fournir 


l'organisation   MILITAIICE*  321 

an  pays  la  preuve  qu'ils  mesurent  les  difficultés  de  la  lutte  à 
prévoir  et  qu'ils  connaissent  tes  moyens  du  peuple  qui  la  sup- 
portera. À  celui-ci,  ils  doivent  donner  l'assurance  qu'ils  sauront 
proportionner  les  sacrifices  à  la  nécessité  de  vaincre.  C'est  ce  de- 
voir qu'il  semble  que  l'on  commence  à  comprendre.  > 

De  tous  côtés,  on  demande  une  séparation  du  «  combattant  » 
et  du  ce  non-combattant,  »  et  une  meilleure  constitution  des 
«  cadres.  »  Espérons  qu'il  y  a  déjà  là  le  premier  germe  des 
réformes  nécessaires. 

En  ce  qui  nous  concerne,  nous  ne  saurions  avoir  la  prétention 
de  verser  au  débat  des  documens  nouveaux,  de  formuler  des  con- 
clusions inattendues  et  révélatrices.  Mais,  au  moment  où  les 
discussions  qui  touchent  à  l'intérêt  national  le  plus  sacré 
8'ouvrent  dans  un  vif  désaccord,  nous  voudrions  simplement 
rappeler  qu'avant  de  décider  si  nous  devons  être  dotés  du  ser- 
vice de  deux  ans,  ou  d'un  service  encore  plus  réduit,  il  eût  peut- 
être  été  utile  de  juger  ce  que  semblable  réforme  suppose; 
d'examiner,  par  conséquent,  dans  toute  son  ampleur  la  réorgani- 
sation possible  de  nos  institutions  militaires;  et  de  rechercher, 
dans  un  débat  de  cette  importance,  quel  est  le  rapport  possible 
des  facultés  du  pays  aux  nécessités  de  la  lutte. 

L'organisation  militaire  projetée  doit  donc  être  conçue  comme 
un  édifice  de  jonction,  une  sorte  de  pont,  dont  il  faut  calculer 
la  portée  avant  que  le  plan  n'en  soit  arrêté.  Il  faut  que  la  con- 
struction en  soit  objective,  et  que  ses  dimensions  soient  mesu- 
rées d'après  l'écartement  des  deux  points  d'appui  donnés  :  le  sol 
nationd.avec  ses  ressources,  le  théâtre  d'opérations  avec  ses  exi- 
gences. C'est  dire  que  la  durée  du  service  ne  peut  être  ime  chose 
arbitraire,  susceptible  d'être  examinée  au  préalable*.  Elle  est  né- 
cessairement ime  conséquence. 

L'importance  des  luttes  modernes,  que  le  moindre  différend 
peut  faire  surgir,  et  qui  soulèvent  aussitôt  pour  ime  nation  la 
question  de  vie  ou  de  mort,  oblige  aujourd'hui  à  mettre  en 
mouvement  la  totalité  des  ressources  d'un  État;  et,  par  cela  même, 
intervient  la  notion  que  ces  ressources  sont  limitées. 

Ce  n  est  plu^  comme  autrefois,  où  le  maréchal  de  Broglie 
pouvait  aller  «  guerroyer  dans  les  Âllemagnes;  »  ce  n'est  plus  le 
temps  où  la  vie  de  nos  provinces  se  continuait  durant  que  les 
troapes  du  Roi  faisaient,  en  bataillant,  monter  l'impôt.  Ni  1709, 
ni  mtaie  1792  et  1814,  jii  même  1870-71,  ne  peuvent  donner 

TOME  XXI.  —  190.4.  21 


j 


\^^ 


5^^TO^"" 


322  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  idée  complète  des  perturbations  qui  attendent  les  nations 
belligérantes  en  Europe;  La  lutte  prochaine  engagera,  du  même 
coup,  les  destinées  de  la  France  et  la  totalité  de  ses  ressources  en 
argent  et  en  hommes. 

Oir,  si  tout  entière  la  faculté  financière  du  pays,  avec  la  tota- 
lité de  ses  enfans^.est,  dès  le  premier  jour,  jetée  dans  la  balance, 
nous  savons  à  quel  chiffre  se  monte  le  bilan  de  ses  ressources  et 
le  nombre  de  ses  enfans,  nous  savons  quel  en  est  le  total  et 
quelle  en  sera  la  limite.  Oui,  mais  cette  notion  n'est  pas  siiffi- 
santé.  Il  est  indispensable  de  la  comparer  aux  exigences  de  la 
guerre  pour  être  certain  que  cette  limite  ne  sera  pas  trop  basse, 
que  cet  effort  sera  fructueux,  afin  que  nous  puissions,  si  cela  est 
nécessaire  et  par  des  moyens  spéciaux,  obvier  à  sa  faiblesse, 
remédier  à  son  insuffisance. 

Bien  plus,  si  les  coalitions,  les  mouvemens  de  [la  richesse 
économique,  les  défaites  antérieurement  subies^  et  surtout  les 
défaillances  de  la  natalité,  ont  affaibli  progressivement  un  pays 
comme  le  nôtre,  et  s'il  arrive  qu'il  ait  besoin,  pour  égaler  ou  sur- 
monter Fadversaire  dans  les  luttes  futures,  sinon  de  disponibi- 
lités financières  supérieures,  du  moins  de  ressources  en  hommes 
plus  considérables,  comment  ferons-nous?  Il  faudra  répondre  à 
cette  question  angoissante  et  la  résoudre. 

Or,  si  cette  hypothèse  est  la  réalité  même,  qui  donc,  chez 
nous,  comblera  les  vides?  Qui  multipliera  les  efforts,  augmentera 
les  réserves?  Qui  galvanisera  l'effort  jusqu'à  nous  conduire  au 
succès  ? 

Ce  prodige  ne  pourra  s'accomplir  qu'à  la  condition  d^  décou- 
vrir le  secret  d'une  organisation  militaire  diminuant  les  défail- 
lances de  nos' ressources  disponibles  en  argent  et  en  hommes; 
tirant  un  rendement  supérieur  des  disponibilités  présentes;  et 
permettant,  en  fin  de  compte,  leur  meilleur  emploi  en  temps  de 
guerre,  tout  en  ayant  ménagé  soigneusement,  dès  le  temps  de 
paix,  les  nécessités  d'une  vie  sociale  qui  influe  d'un  si  grand 
poids  sur  les  naissances  et  l'essor  même  de  la  nation.  Seule,  une 
telle  organisation  pourra  prétendre  à  être  définitive. 

En  somme,  elle  doit  être  forte.  C'est  le  lien  qtii  enserrera  les 
ressources  qui  restent  au  pays,  en  finances  et  en  population, 
pour  en  former  le  faisceau  capable  de  résister  aux  exigences  de 
la  guerre,  qu'elles  soient  financières  ou  numériques. 

Nous  ne  présentons  pas  pour  le  moment  le  projet  de  cette 


l'organisation  miutairb.  323 

réorganisation.  Nous  voulons  seulement  en  déterminer  les  bases. 
La  conclusion  s'imposera  d'elle-même,  et  il  ne  sera  pas  néces- 
saire d'insister  pour  mettre  en  évidence,  —  non  pas,  d'une  façon 
étroite,  lesquels  ont  raison  de  ceux  qui  veulent  maintenir  le 
service  de  trois  ans,  de  ceux  qui  préconisent  le  service  de  deux 
ans,  ou  de  ceux  qui  réclament  le  service  de  dix-huit  ou  de  douze 
mois  seulement;  —  mais  combien  il  est  dangereux  d'adopter, 
loin  des  idées  générales,  un  point  de  départ  aussi  restreint  qu'un 
projet  de  loi  de  recrutement  présenté  indépendamment  de  la 
loi  d'organisation  générale  de  l'armée,  et  sans  la  loi  des  cadres 
correspondans,  pour  obtenir  seulement  l'effet  politique  de  la 
réductioQ  du  temps  de  service. 

Plus  tard,  et  alors  plus  librement,  nous  pourrons  exposer  une 
théorie  qui  nous  soit  personnelle.  En  tout  cas,  aucune  option 
n'est  plausible,  tant  que  les  données  générales  du  problème 
n'auront  été  ni  posées,  ni  étudiées.  C'est  ce  que  nous  voudrions 
démontrer. 

I 

L'analyse  de  nos  moyens,  de  nos  ressources  en  argent  et  en 
hommes,  est  donc  la  première  des  questions  que  nous  devions 
examiner  en  pareille  matière. 

Il  faut  entendre  par  là,  nous  l'avons  vu,  les  ressources  finan- 
cières ou  humaines  dont  s'emparera  l'organisation  du  temps  de 
paix  pour  les  égaler  aux  nécessités  de  la  victoire  en  temps  de 
guerre.  De  ces  deux  sortes  de  ressources,  hommes  et  argent, 
l'analyse  est  faite  annuellement,  et  l'examen  auquel  cette  double 
opération  donne  lieu  suffit  à  démontrer  combien  ces  ressources, 
comparées  aux  ressources  des  pays  étrangers,  sont  mesurées  en 
ce  qui  concerne  les  finances,  précaires  en  ce  qui  regarde  les 
hommes.  Les  ressources  financières  ?  Aussitôt  après  avoir  constaté 
que  leur  état  de  gène  peut  être  atténué  par  des  économies,  nous 
constaterons  malheureusement  que  la  faiblesse  de  notre  natalité  a, 
môme  sur  nos  finances,  une  répercussion  désastreuse.  Les  res- 
sources humaines? Nous  verrons  qu'elles  sont  gravement  atteintes 
et  que  la  décroissance  de  la  natalité  décharné  nos  effectifs. 

Examinons  successivement  ces  deux  ordres  de  faits. 

Le  crédit  que  la  France  met  actuellement  à  la  disposition  de 
son  armée  nationale  est  loin  d'être  inépuisable,  et  le  budget  de 


324  REVUff  DBS  DEUX  MONDES. 

la  défense  nationale,  qui  absorbe  plus  d'un  milliard  par  ait,  ne 
paraît  plus  susceptible  d'extension.  , 

Les  raisons  en  sont  faciles  à  saisir.  Notre  budget  général  est 
un  des  plus  chargés  de  la  terre.  Il  semble  correspondre  à  la 
limite  des  facultés  contributives  du*  pays. 

Une  dette  écrasante  réduit  d'un  tiers  la  quotité  disponible, 
et  le  rapport  de  ce  que  coûtent  la  vie  civile  de  l'État  et  sa  vie 
militaire  ne  semble  pas  pouvoir  être  sensiblement  modifié. 

Enfin,  dans  la  vie  militaire  elle-même,  le  rapport  entre  les 
di£rérentes  catégories  de  dépenses  militaires,  navales  ou  colo- 
niales, ne  semble  pas  moins  invariable. 

Est-ce  à  dire  que  nous  devions,  comme  certains  esprits  l'ont 
prétendu,  opter  résolument  entre  la  puissance  sur  terre  et  la  puis- 
sance sur  mer,  sérier  nos  adversaires  possibles ,  et  chercher  nos 
économies  dans  les  suites  d'une  victpire,  ou  bien  sur  terre,  ou 
bien  sur  mer? 

A  dire  vrai,  une  pareille  politique  eût  été  digne  d'examen,  si, 
dès  le  lendemain  de  la  guerre,  nous  eussions  adopté  un  pro- 
gramme de  revanche  à  court  terme  qui  nous  eût  permis,  avant 
que  nous  eussions  commencé  notre  mouvement  d'expansion 
coloniale,  et  pendant  que  nos  contingens  augmentaient  encore, 
de  faire  sur  la  Marine  les  économies  nécessaires,  et  de  pousser 
jusqu'au  paroxysme  l'effort  militaire  et  financier,  de  telle  sorte 
que  de  cette  tension  d'héroïsme  surgît  la  résolution  de  vaincre. 

Aujourd'hui,  disons-le  franchement,  pareille  thèse  n'est  plus 
soutenable.  Et  les  raisons  en  sont  nombreuses  :  d'ime  part,  les 
conséquences  d'une  défaite,  qui  ne  s'est  point  limitée  à  la  signa- 
ture d'un  traité,  mais  qui  se  multiplie  sur  tous  les  terrains,  poli- 
tique et  économique,  industriel  et  commercial,  partout  en  un 
mot  où  se  porte  l'émulation  des  peuples,  partout  où  se  répercute 
l'écho  de  notre  chute  ;  d'autre  part,  l'obligation  de  compter  avec 
un  empire  colonial  où  se  résument  heureusement  les  espérances 
de  la  patrie;  la  nécessité,  aussi,  où  nous  nous  sommes  trouvés 
de  répondre  à  des  coalitions  par  des  alliances,  de  telle  sorte  que 
nous  devons  aujourd'hui  prêter  à  nos  alliés  assistance  sur  mer  et 
sur  terre  ;  enfin  et  surtout,  l'effort  maritime  colossal  fait  en  ce 
moment  par  l'Allemagne  et  les  États-Unis.  Ces  considérations, 
qu'il  ne  serait,  hélas  !  que  trop  aisé  de  développer,  suffisent  à 
démontrer  que  nous  n'avons  plus,  en  pareille  matière,  la  liberté 
de  notre  choix,  et  nous  devons,  aujourd'hui  comme  hier,  déve- 


'^ 


ë 


L'ORGÂrtlSÀTION   MILITAIBE.  325 

lopper  le  plus  possible  nos  forces  de  terre  et  de  mer  pour  les  ' 

égaler,  s'il  se  peut,  aux  dangers  qui  nous  menacent. 

Force  est  donc  de  demander  les  améliorations  nécessaires 
peut-être  à  un  meilleur  emploi  des  ressources  financières  des 
colonies  appelées  chaque  jour  davantage  à  alléger  le  fardeau 
que  supporte  la  métropole  pour  leur  défense  ;  mais,  surtout,  à 
on  meilleur  emploi,  dans  la  métropole,  des  disponibilités  finan- 
cières actuelles,  s'il  est  possible,  comme  nous  le  pensons,  d'ob- 
tenir pour  le  même  prix  un  organisme  militaire  plus  perfec-  '  J 
lionne,  suivant  les  progrès  de  nos  voisins,  et  pouvant  peut-être  >3 
les  égaler  s'il  est  mieux  conçu. 

Dans  cet  ordre  d'idées,  il  est  facile  de  se  rendre  compte  que, 
puisqu'il  n'est  pas  possible  d'augmenter  l'appel  fait  chaque 
année  à  la  richesse  publique,  il  nest  pas  impossible  de  milita- 
riser, plus  largement  qu'à  l'étranger,  certains  organes  de  la  nation 
jusqu'à  rendre  inutiles  les  organes  correspondans  de  l'armée,  et 
de  réaliser,  de  ce  chef,  des  disponibilités  d'argent  pouvant  être 
employées  au  mieux  de  la  défense  nationale. 

Est-il  exagéré  de  dire  que  les  services  géographiques  auto- 
nomes de  chaque  ministère,  militaire  ou  colonial,  et  surtout  les 
services  cartographiques  pourraient  être  utilement  fondus 
ensemble?  Est-il  interdit  de  penser  que,  même  dans  le  minis- 
tère de  la  Guerre  seul,  le  régiment  des  chemins  de  fer  pourrait 
être  transformé  et  remplacé  par  le  personnel  même  des  compa- 
gnies instruit  périodiquement?  Ne  pourrait-on  pas  réduire  les 
dépenses  d'administration  dans  d'énormes  proportions  en  abais- 
sant le  nombre  des  unités  victimes  des  «  mutations,  »  c'est-à-dire 
en  organisant  «  la  permanence  des  eiFectifs,  »  qui  permet  la 
réduction  des  cadres  adtninistratifs  ?  L'organisation  du  train  des 
équipages  répond-elle  au  développement  des  chemins  de  fer?  Les 
dépenses  de  la  gendarmerie  doivent-elles  être  maintenues  au 
budget  de  la  Guerre?  Le  service  des  subsistances  doit-il  prévoir 
également  d'immenses  approvisionnemens  sédentaires  et  la  mo- 
bilité de  ses  ressources  ?  N'y  a-t-il  pas  en  tout  cela  des  économies 
considérables  à  réaliser?  Le  service  de  santé  doit-il  nécessai- 
remait  être  aussi  distinct  du  corps  médical  civil  ?  Les  Invalides 
ne  peuvent-ils  être  supprimés?  Enfin,  et. surtout,  n'y  aurait-il 
pas  toute  une  source  d'économies  considérables  dans  la  fusion 
des  pensions  civiles  et  des  pensions  militaires,  qui,  séparées, 
grèvent  aujourd'hui  si  lourdement  notre  hudget  total? 


326  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

En  un  mot>  est-il  nécessaire,  —  comme  Ta  fait  remarquer  le 
^_  rapporteur  du  budget  de  la  Guerre  de  1901,  —  de  conserver  tous 

les  rouages  d'ime  armée  autonome  et  distincte  de  la  nation, 

lorsque  notre  organisation  militaire  repose  tout  entière  sur  le 

principe  de  la  nation  armée? 
;  Le  devoir  de  réaliser  judicieusement  toutes  les  économies 

possibles  est  donc  absolu.  Il  est  en  outre  inévitable  ;  et,  il  le 
^  parait  davantage  encore,  si  Ton  veut  bien  examiner  la  question 

dans  ses  relations  avec  le  chiffre  de  notre  population.  La  crise  de 


^. 


I  natalité  que  traverse  la  France  en  ce  moment,  et  que  nous  allons 

étudier  au  point  de  vue  de  nos  ressources  en  hommes,  à,  en 
effeti  une  répercussion  directe  sur  la  lourdeur  de  nos  dépenses 
militaires. 

L'enchaînement  peut  paraître  inattendu;  et  cependant  il  n'en 
est  pas  de  plus  facile  à  comprendre.  Si  le  nombre  total  de  notre 
population  paraît  stationnaire,  le  nombre  des  naissances,  qui 
l'alimentent  a  diminué  depuis  quarante  ans  dans  la  proportion 
effroyable  d'un  cinquième.  Déjà  le  nombre  des  conscrits  annuels 
diminue  ;  demain,  le  chiffre  total  de  la  population  va  diminuer, 
tandis  que  celle  de  l'étranger  augmente  d'une  façon  constante. 
Quelle  est  la  conséquence  d'un  pareil  état  de  choses?  Elle  est 
grave,  même  au  point  de  vue  financier.  En  effet,  si  nous  suppo- 
sons arbitrairement  que  Ton  atteigne  en  France  le  même  chiffre 
de  dépenses  militaires  qu'en  Allemagne,  il  est  aisé  de  se  rendre 
compte  que,  par  ce  seul  fait  que  la  population  allemande  pro- 
gresse et  que  la  nôtre  tend  à  diminuer,  le  fardeau  se  répartira 
d'un  côté  sur  un  nombre  de  têtes  qui  va  en  augmentant,  tandis 
que,  de  l'autre,  il  se  divisera  par  un  chiffre  de  têtes  qui  va  aller 
en  diminuant,  de  sorte  que  la  part  pi'oportionnelle  à  chaque 
habitant  diminuera  sans  cesse  et  automatiquement  dans  le  pre- 
mier pays,  tandis  qu'elle  augmentera  automatiquement  et  sans 
cesse  dims  le  second. 

C'est  ainsi  que  déjà  la  France  paye,  par  tête  d'habitant, 
18  fr.  72,  pour  son  budget  de  la  Guerre,  avec  une  dépense  totale 
de  720  millions;  tandis  que  l'Allemagne  paye  seulement,  par 
tête  d'habitant,  15  fr.  13,  avec,  pour  sa  part,  803  millions  de 
dépenses  militaires.  Et,  par  suite  du  mouvement  que  nous  venons 
de  signaler,  cette  charge  tend  constamment  à  diminuer  de  l'autre 
côté  du  Rhin,  à  augmenter  de  ce  côté-ci. 

Est-il  donc  nécessaire  de  réduire,  chaque  année,  nos  dépenses 


l'organisation   HILITÂIKÊ.  327 

militaires,  de  les  proportionner  graduellement  au  chiffre  de  nos 
habitans,  et  de  nous  résigner  à  Teffacement  avant  qu'une  crise 
néclate,  ce  qui  rendrait  plus  grave  et  plus  douloureuse  la  rési- 
gnation nécessaire?  Le  cœur  saigne  devant  un  pareil  avenir. 
N'y  a-t-il  pas  au  contraire  un  moyen,  pour  un  pays  démocratique 
comme  le  nôtre,  d'obtenir  un  meilleur  rendement  des  dépenses 
militaires,  non  seulement  en  effectuant  ces  économies  possibles, 
auxquelles  nous  avons  fait  allusion,  mais  surtout  en  rendant  les 
dépenses  plus  profitables  par  la  création  d'un  organisme  militaire 
supérieur? 

Il  est  évident  qu'il  y  a  là  une  période  de  réformes  par 
laquelle  nous  devons  fatalement  passer  et  qui  sera  profitable,  si 
elles  ont  pour  but  la  force  militaire  du  pays  ;  désastreuse,  si  elles 
sont  guidées  par  l'intérêt  politique.  En  elles  se  résume  du  reste 
notre  dernier  espoir;  elles  nous  permettront  peut-être  d'attendre 
l'heure  où,  après  avoir  traversé  un  minimum,  le  mouvement  de 
notre  population  reprendra,  espérons-le,  sa  marche  ascensionnelle. 

Nous  ne  sommes  pas  en  face  d'une  hypothèse;  nous  sommes 
en  présence  de  faits  indiscutables  ;  et  seuls  les  esprits  témé- 
raires pourraient  ne  tenir  aucun  compte  des  enseignemens  qu'ils 
comportent.  Il  faut  renoncer  à  suivre  simplement  la  progression 
de  dépenses  que  supporte  si  facilement  l'adversaire,  grâce  à 
l'augmentation  naturelle  de  ses  richesses  et  de  sa  population, 
mais  tâcher  de  l'égaler  cependant  par  une  meilleure  utilisation 
des  ressources.  Si  nos  ressources  financières  sont,  d'une  façon 
absolue,  connues  et  limitées,  elles  peuvent  être  augmentées  rela- 
tivement par  ce  procédé.  C'est  le  seul  moyen,  tout  en  sauvegardant 
l'existence  nationale,  de  ne  pas  suivre  les  sacrifices  faits  par 
l'étranger  pour  la  prochaine  lutte,  et  dont  l'énorme  accroissement, 
qui  dépasse  si  notablement  notre  effort,  a  été  signalé,  dès  1895, 
par  le  lumineux  rapport  de  M.  Jules  Roche. 

Ressources  financières  limitées,  nécessité  d'économies  et  d'un 
emploi  plus  judicieux  de  nos  moyens,  tel  est  le  résumé  des  obser* 
valions  que  suggère  nécessairement  cet  examen  sommaire  de 
nos  disponibilités  pécuniaires. 

Voyons  maintenant,  en  étudiant  les  ressources  humaines, 
c'est-à-dire  le  nombre  des  combattans  que  fournit  à  la  nation 
l'apport  dégressif  des  naissances,  puis  des  contingens,  enfin  des 
effectifs  annuels,  si  nous  n'aboutirons  pas  à  des  considérations 
analogues. 


32S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

A  ce  point  de  vue  surtout,  malheureusement,  les  inquiétudes 
sont  permises.  Pour  la  première  fois,  il  y  a  deux  ans,  on  a'  dû 
signaler  à  la  commission  du  budget  ce  que  le  rapporteur  n'a  pas 
craint  d'appeler  une  véritable  crise  des  effectifs,  et  ce  qui  nous 
apparait  même  comme  ime  crise  plus  générale  et  plus  grave 
encore.  C'est  qu'en  effet  le  nombre  des  naissances  dans  notre 
pays  diminue,  nous  l'avons  vu  plus  haut,  d'ime  façon  réellement 
impressionnante,  et,  avec  le  nombre  des  naissances,  naturelle- 
ment, le  nombre  des  hommes  de  vingt  ans  qui  forment  les  con- 
tingens  annuels  et,  aussitôt  après,  les  effectifs. 

Il  y  a  donc  une  crise.  Mais  il  ne  parait  pas  qu'elle  puisse  être 
seulement  appelée  et  définie  :  ime  crise  des  effectifs.  Ce  qu'il  y 
a,  c'est  une  crise  vitale  et  qui  affecte  tout  d'abord  notre  natalité. 
Il  convient  donc  d'envisager  d'abord  le  désastre  qu'elle  annonce, 
et  de  juger  de  la  répercussion  qu'il  peut  avoir  sur  les  contingens 
d'abord,  puis  sur  les  effectifs. 

La  diminution  des  naissances  est  à  elle  seule  décisive,  et, 
plus  que  toute  autre  considération,  elle  militerait  en  faveur 
d'une  modification  de  la  loi  militaire,  si  on  pouvait  lui  reprocher, 
soit  d'influer  sur  le  nombre  des  naissances  par  les  entraves 
qu'elle  apporte  aux  mariages  précoces,  qui  sont  les  plus  féconds 
et  donnent  les  en  fans  les  plus  vigoureux;  soit  de  retarder  l'âge 
où  l'homme  pourra  s'établir,  et  gagner  facilement  sa  vie,  c'est-à- 
dire  l'époque  propice  à  la  fondation  d'ime  famille. 

Il  ne  paraît  pas  cependant  que  ces  causes  aient  ime  action 
prépondérante  sur  l'affaiblissement  de  notre  natalité,  car  l'ori- 
gine de  la  crise  des  naissances  remonte  à  peu  près  à  la  période 
économique  favorable,  dotée  du  système  militaire  trrès  différent, 
qui  a  marqué  les  débuts  du  second  Empire,  et  dans  lequel  l'armée 
de  métier  ou  prétorienne,  suivant  le  jargon  du  jour,  était  dis- 
tincte de  la  nation  et  ne  pesait  pas  sur  sa  natalité.  Pour  les  mêmes 
raisons,  il  n'est  pas  possible  d'apprécier  si  le  second  ordre  de 
considérations  auquel  nous  faisons  allusion  exercera  son  in- 
fluence sur  ime  crise  qui  existait  avant  le  régime  militaire  actuel. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  naissances  masculines  françaises,  au 
nombre  de  520000  environ,  en  1859,  ont  été,  en  1899,  c'est-à-dire 
quarante  ans  après,  ramenées  progressivement,  par  une  dimi- 
nution constante,  au  chiffre  approximatif  de  430000.  C'est,  nous 
l'avons  dit,  une  diminution  d'un  cinquième  en  quarante  ans. 
Cela  constitue  un  phénomène  terrifiant,  et  sans  analogue  depuis 


l'organisation  militaire  329 

rétablissement  des  recensemens  scientifiques.  Et  ce  phénomène 
semble  avoir  tellement  frappé  le  gouvernement,  que  le  dénom- 
brement de  1901  a  cessé  d'enregistrer  ces  chiffres  et  d'en  renou- 
veler les  cartes  et  graphiques  qui  rendaient  si  précieux  le  re- 
marquable dénombrement  de  1886.  On  pourrait  voir  dans  cette 
perte  absolue  le  signe  irrémédiable  de  notre  déchéance,  le  pré- 
sage certain  d'un  anéantissement  progressif  de  la  race  française, 
limitée  à  ime  population  de  vieillards,  et  à  laquelle  se  substi- 
tuerait lentement  le  nombre  croissant  des  étrangers  implantés 
sur  notre  sol. 

Les  esprits  courageux  voudront  espérer  qu'après  avoir  tra- 
versé pendant  quelque  temps  un  minimum,  la  race  française 
aura  la  faculté  de  se  ressaisir  et  de  s'accrottre  à  nouveau.  En 
tous  cas,  il  est  bien  évident,  même  pour  les  optimistes,  que  là 
doit  être  la  préoccupation  majeure,  et  que  le  premier  des  devoirs 
nationaux,  à  notre  époque,  est  d'étudier  dans  quelle  mesure  on 
pourrait  enrayer,  pallier,  combattre  les  menaces  d'un  tel  désastre. 
Ce  devoir  se  précise  immédiatement  en  ce  qui  concerne  les  me- 
sures qui  pourraient  être  destinées  à  nous  donner  une  organi- 
sation militaire  meilleure  et  plus  favorable  au  développement 
de  la  vie  civile  et  de  la  famille. 

Quels  procédés  pourraient  assurer  ce  grand  résultat?  On  en 
peut  concevoir  plusieurs,  depuis  la  réduction  du  temps  de  ser- 
vice jusqu'aux  faveurs  qu'accordent  aux  soldats  pères  de  famille 
les  propositions  du  rapporteur,  et  qui  visent,  soit  ime  ancienne 
motion  de  M.  Pourquery  de  Boisserin,  soit  les  avantages  que 
réservait,  aux  jeunes  gens  qui  auraient  contracté  mariage  avant 
l'époque  du  conseil  de  revision,  la  proposition  de  loi  déposée  au 
Sénat,  en  1897,  par  M.  Piot. 

De  toute  manière,  il  faut  aviser. 

Un  espoir  non  militaire  peut  se  fonder  sur  les  accroissemens 
de  la  race  française  au  Canada,  en  Algérie  et  ailleurs,  accrois- 
semens qui  démontrent  jusqu'à  l'évidence  qu'il  ne  s'agit  pas  là 
d'un  vice  inhérent  à  la  race,  mais  bien  d'un  concours  de  circon- 
stances indéterminées  qu'il  importe  d'étudier  au  plus  vite,  avec 
une  méthode  et  une  critique  rigoureuses.  Mais,  en  attendant  les 
espérances  qui  peuvent  apparaître  du  côté  de  nos  naissances 
coloniales,  il  faut  pallier  les  insuffisances  métropolitaines,  il 
faut  surtout  pouvoir  durer  dans  l'expectative. 

Oui,  il  y  a  évidence  de  danger,  surtout  si  l'on  considère  qu'à 


330  REVUE   DES    DEUX  MONDES. 

une  dinunution  des  naissances  correspondent  inévitablement 
une  diminution  des  contingens  et,  aussitôt  après,  une  crise  des 
effectifs. 

Au  bout  de  vingt  ans,  la  courbe  des  contingens  reproduit 
sensiblement,  en  effet,  le  dessin  de  la  courbe  des  naissances.  Il 
est  donc  à  prévoir  que  le  nombre  total  des  jeimes  gens  de  vingt 
ans,  —  qui  s'élevait,  en  1879,  à  316000  en  chiffres  ronds,  corres^ 
pondant,  pour  la  naissance,  à  Tannée  1859,  précédemment  citée» 
—  sera  diminué  dans  la  même  proportion  que  le  fut  le  nombre 
des  naissances  en  quarante  ans,  c'est-à-dire  d'un  cinquième;  et 
que  le  nombre  des  jeunes  gens  de  vingt  ans,  en  1919,  ne  sera, 
par  conséquent,  que  de  250000  environ: 

Il  y  a  là  matière  aux  plus  sérieuses  réflexions;  surtout  si 
Ton  songe,  qu'à  la  même  époque,  en  1919,  l'Allemagne  pourra 
enregistrer  un  nombre  d'hommes  de  vingt  ans  très  supérieur  au 
nôtre.  Et  cela  s'annonce  déjà  comme  inévitable;  car  les  hommes 
dont  il  s'agit  ne  sont  pas  à  naître,  ils  sont  déjà  nés.  Mais  ce  qui 
n'est  pas  inévitable,  c'est  que  cette  différence,  en  faveur  de  la 
race  germanique,  soit  aussi  irrémédiable  qu'elle  le  parait  tout 
d'abord.  La  gravité  peut  en  être  atténuée,  si  nous  savons  faire 
de  notre  contingent  annuel  un  usage  meilleur  que  les  Allemands 
ne  font  du  leur. 

La  chose,  il  est  vrai,  n*est  pas  facile.  Il  apparaît  en  effet  que 
les  Allemands  tirent  un  meilleur  parti  de  leurs  immenses  res- 
sources en  hommes,  étant  plus  ménagers  que  nous,  à  la  fois  des 
intérêts  militaires  et  des  exigences  sociales.  Mais  nous  pour- 
rions faire  aussi  bien,  peut-être  im  peu  mieux.  En  tout  cas, 
nous  devons  faire  l'impossible  pour  que,  de  la  baisse  des  nais- 
sances, de  la  diminution  du  contingent,  il  ne  résulte  pas  cette 
crise  des  effectifs  si  redoutée  par  le  rapporteur  du  budget  de  là 
Guerre  en  1901,  et  qui  reste  aujourd'hui  le  péril  de  l'organisa- 
tion nouvelle. 

((  Il  faut  prévoir  dès  aujourd'hui,  disait-il  avec  chiffres  à 
Tappui,  l'époque  peu  lointaine  où  la  loi  de  1889  cessera  de  nous 
procurer  les  effectifs  nécessaires  pour  l'entretien  de  l'armée  sur 
le  même  pied  qu'aujourd'hui,  puisque  cet  effectif  de  573  000  hommes 
correspond  à  un  contingent  annuel  de  210000  hommes  et  que 
les  contingens  avenir  tendront  à  tomber,  à  partir  de  1911,  au- 
dessous  de  190000  hommes.  » 

A  ce  moment  donc,  le  déficit  sera  de  50000  hommes,  et,  si  la 


l'organisation  militaire.  331 

loi  de  1889  devait  subsister,  «  elle  ferait  faillite,  »  suivant  le  mot 
énergique  de  M.  Raiberti.  Il  importe  que  la  loi  nouvelle,  qui  va 
tnasquer  provisoirement  cette  crise,  tienne  compte  de  cette  per- 
spective redoutable,  si  Ton  veut  que,  à  peine  née,  elle  ne  fasse 
pas  faillite  à  son  tour. 

Comment  se  fait-il,  demanderons-nous  incidemment,  que  le 
rapport  de  M.  Berteaux  reste  muet  sur  ce  point? 

D'autant  qu'à  examiner  la  question  des  effectifs,  il  y  ja  ime 
crise  qui  leur  est  spéciale.  C'est  que  la  quantité  des  hommes 
«  bons  pour  le  service  »  n'est  .pas  dans  un  rapport  invariable 
avec  la  quantité  des  jeunes  gens  de  vingt  ans  qui  forment  le 
contingent.  En  d'autres  termes,  il  y  a  là  encore  une  réalité  dou- 
lonrense  qui  tend  à  aggraver  la  situation.  Chacun,  sait  que  ce 
contingent,  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  se   répartit  ac- 
tuellement en  soldats  (troupes  et  services),  en  exemptés,  en  dis- 
pensés, en  hommes  des  services  auxiliaires.  Or,  de  l'expérience 
des  dix  dernières  années,  il  ressort  que  la  population  des  hommes 
répartis  dans  ces  diverses  catégories  n'est  pas  restée  constante. 
L^  exemptés,  les  dispensés,  les  services  auxiliaires   ont  tou- 
jours augmenté  en  nombre,  et,  par  conséquent,  les  soldats  «  bons 
pour  le  service  »  ont  diminué  dans  la  même  proportion  :  le  con- 
tingent utile  net  a  diminué  plus  vite  que  le  contingent  brut. 

On  prétend,  —  et  ceci  n'affaiblit  pas  notre  assertion  en  ce  qui 
est  des  autres  catégories,  —  on  prétend  que  le  nombre  des 
exemptés  est  demeuré  constant.  Mais  il  suffit  d'interroger  un 
commandant  de  recrutement  consciencieux  pour  savoir  qu'il  y  a 
toujours  eu,  même  en  ce  qui  concerne  les  exemptés,  une  légère 
augmentation  des  hommes  auxquels  on  a  reconnu  des  titres  à 
l'exemption  et  que  ceux-ci,  par  suite  des  instructions  ministé- 
rielles, ont  figuré  seulement  parmi  l'augmentation  reconnue  des 
services  auxiliaires. 

C'est  un  phénomène  particulièrement  grave;  il  tend  à 
démontrer  que,  si  les  naissances  s'arrêtent,  si  le  contingent 
diminue,  si  les  effectifs  sont  amoindris,  la  qualité  des  soldats 
périclite. 

Mais  il  y  a  plus  :  en  vingt  ans,  nos  coupables  erremens  et 
l'incurie  qui  règne  au  sujet  de  nos  casernes,  —  dont  les  pires 
ne  sont  pas  démolies  pour  peu  que  cela  gêne  les  combinaisons 
politiques  et  les  intérêts  électoraux,  —  ont  coûté  à  la  France 
67021  soldats  morts,  pendant  que  Tarmée  allemande,  aux'effectifs 


332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  nombreux  de  50  000  hommes,  ne  perdait  que  27053  hommes. 
D'où  Ton  pourrait  conclure  que,  si  l'Allemagne,  à  ce  qu'il  semble, 
maltraite  quelques-uns  de  ses  soldats,  elle  en  tue  trois  fois  moins 
que  nous. 

Il  est  juste  de  dire  que  le  projet  de  loi  sur  le  recrutement, 
dont  il  est  question  ici,  semble  s'ôtre  à  son  tour  préoccupé  de 
cette  criée  et  du  moyen  d'y  parer  en  réservant  d'une  façon  ab- 
solue aux  élémens  combattans  la  totalité  des  hommes  bons.  Dès 
1898,  la  Chambre  avait  invité  le  ministre  de  la  Guerre  à  lui 
(c  soumettre  un  projet  de  loi  réglementant,  tant  à  l'aide  de  dis- 
positions nouvelles  que  par  une  revision  d'ensemble  des  lois, 
décrets  et  instructions  actuellement  existans,  l'organisation  du 
service  auxiliaire,  de  manière  à  assurer,  sans  prélèvemens  sur 
les  effectifs  des  combattans,  les  services  intérieurs  des  unités,  les 
services  réginientaires  et  les  services  extra-régimentaires.  » 

Malheureusement,  l'administration  de  la  Guerre  n'a  tenu 
aucun  compte  de  ce  vœu,  qui  est  aujourd'hui  repris,  pour  : 

l^'  Rendre  des  hommes  valides  au  rang,  à  l'instruction  mili- 
taire, au  service  armé  ; 

2®  Permettre  aux  hommes  du  service  auxiliaire  de  faire  l'ap- 
prentissage en  temps  de  paix  de  leurs  fonctions  du  temps  de 
guerre  ; 

3®  Donner  à  ces  hommes  l'occasion  de  payer  leur  dette  à  la 
patrie,  dans  la  mesure  de  leurs  moyens. 

'  Sur  cette  persistance  à  réclamer  des  dispositions  qui  ont  fait 
jusqu'à  présent,  non  moins  que  le  nombre,  la  supériorité  de  nos 
adversaires,  reposent  les  quelques  espérances  exprimées  par  nous 
au  début  de  cette  étude.  Pourquoi  faut-il  qu'à  ces  espérances  on 
puisse  opposer  et  la  triste  constatation  de  nos  mœurs  actuelles, 
et  les  dispositions  contradictoires  et  inquiétantes  qui  se  rencon- 
trent dans  le  projet  de  loi  ? 

Dans  ces  dernières  années,  en  effet,  on  a  positivement  ob- 
servé l'affectation  des  «  demi-bons  »  aux  unités  combattantes, 
tandis  que,  par  compensation,  des  a  bons  »  étaient  l'objet  d'af- 
fectations latérales.  C'est  qu'à  la  crise  générale  des  naissances, 
des  contingens  et  des  effectifs,  venait  s'ajouter  la  dépravation 
politique.  Elle  sévit  plus  que  jamais  depuis  trois  ans  sur  les  opé- 
rations de  nos  conseils  de  revision  ;  tout  opposant  au  gouverne- 
ment, qui  n'est  pas  absolument  hors  d'état  de  servir,  est  déclaré 
bon.  En  revanche,  les  plus  vigoureux  et  joufflus  des  garçons 


l'organisation   MlLlTAinE,  333 

sont  reconnus, délicats  s'ils  appartiennent  à  une  famille  qui  vote 
bien.  Et  cela  aussi  influe  sur  la  mortalité  désolante  de  nos 
soldats. 

Dans  ces  conditions,  que  restera-t^il  de  ces  vœux  platoniqiies 
et  de  ces  efforts  stériles,  qui  né  vont  môme  pas,  dans  le  projet 
d:' aujourd'hui,  jusqu'à  une  distinction  absolue,  comme  en  Allé- 
m.agne,  entre  le  combattant  et  le  non-combattant? 

Loin  de  cela,  et  par  une  contradiction  inexplicable  avec  les 
vcBux  cités  plus  haut,  la  commission  de  Tarmée  projette  mieux 
eaacore  que  ,ce  système  pourri.  Elle  prévoit,  avant  le  conseil  de 
révision,  une  «  Commission  d'examen  préparatoire  »  composée  du 
sous-préfet,  d'un  officier  de  recrutement  et  d'un  médecin,  pour 
«    préparer  les  opérations   du  conseil  de  revision  et  noter  les 
conscrits  au  point  de  vue  de  leurs  aptitudes,  »  de  manière  à  «  ne 
pas  incorporer  des  hommes  sur  l'état  physique  desquels  pour- 
rait subsister  le  moindre  doute.  »  En  réalité,  c'est  une  commis- 
sion politique  précédant  la  commission  militaire  où  quelquefois 
l'honnêteté  d'un  médecin  gênait  le  préfet:  c'est  préparer  l'armée 
politicienne  de  Tammany-Hall. 

Pendant  ces  dernières  années,  en  ihoins  de  quatre  ans,  nous 
perdions  en  moyenne  30000  hommes,  ou  la  valeur  d'un  corps 
d'armée  d'hommes  d'encadrement. 

Que  perdrons-nous  avec  la  nouvelle  loi  ?  Le  rapport  est  muet 
sur  cette  question  redoutable,  il  néglige  volontairement  ce  fait 
capital  d'où  devrait  se  déduire  l'originalité  nécessaire  d'une  loi 
française;  et  àon  silence  souligne  le  caractère  politique  d'une  loi 
isolée,  limitée  à  la  question  du  recrutement,  c'est-à-dire  du 
temps  de  service. 

Que  perdrons-nous  eia  outre,  si  les  mœurs  que  nous  avons 
dénoncées,  loin  d'être  réprimées,  sont  favorisées  par  la  nouvelle 
loi? 

Si  ces  signes  de  décadence  devaient  se  multiplier  ou  seule- 
ment subsister,  ik  rendraient  bien  inutile,  pour  l'étranger,  une 
guerre  contre  la  France,  qui  semblerait  avoir  pris  à  tâche  de  se 
détruire  elle-même  !  • 

II 

La  notion  de  ressources  financières  ou  numériques  si  limi- 
iées  risque  de  faire  paraît /e  démesurées,. et  comme  au-dessus  de 


334  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nos  forces,  les  nécessités  du  temps  de  guerre  en  argent  et  en 
hommes.  Il  n'en  est  que  plus  indispensable  de  les  envisager  se* 
rieusement,  car  elles  constituent  le  second  terme  auqpiel  doivent 
correspondre  nos  lois  et  notre  organisation  militaires.  A  vrai 
dire,  et  malgré  qu'on  en  ait,  c'est  le  terme  principal.  Il  faut,  sur- 
tout pour  assurer  la  paix,  pouvoir  répondre  aux  nécessités  d'une 
guerre  éventuelle,  et,  si  la  situation  parait  grave,  le  devoir  com- 
mande d'espérer,  fût-ce  contre  toute  espérance,  et*  de  préparer  à 
tout  prix  le  succès. 

Or,  il  est  possible  d'avoir  une  notion  relativement  précise 
des  nécessités  du  temps  de  guerre  comparées  aux  ressources  de 
l'État,  car  elles  sont,  elles  aussi^  financières  et  humaines  :  elles 
feront  appel  au  Trésor  public;  elles  demanderont  au  sol  na- 
tional les  légions  nécessaires. 

Le  Trésor  public  répondra  en  mettant  à  la  disposition  du 
gouvernement  les  sommes  nécessaires  à  l'entrée  en  campagne, 
puis  à  l'entretien  de  la  guerre. 

Pour  l'entrée  en  campagne,  il  n'est  pas  besoin  en  France, 
par  ait-il,  d'avoir  recours  à  ime  provision  comme  celle  que  nos 
défaites  ont  mise  à  la  disposition  de  l'Allemagne,  et  qui  s'ap- 
pelle a  le  Trésor  de  Guerre.  » 

La  Banque  de  France  possède  ime  encaisse  métallique  qui  dé- 
passe les  garanties  nécessaires  au  billet  de  banque.  La  situation 
financière  de  l'État  français  est,  pour  le  moment,  supérieure  à 
celle  des  autres  États  de  l'Europe;  et,  tant  que  nos  capitaux 
n'émigreront  pas  à  Tétranger,  —  ce  que  l'on  ne  saurait  malheu- 
reusement pas  garantir, —  tant  que  noire  richesse  procurera  des 
ressources  inépuisables  à  l'impôt  français,  il  y  aura  certitude  que 
le  milliard  nécessaire  à  l'entrée  en  campagne,  et  chaque  mil- 
liard nécessaire  à  chaque  mois  de  campagne,  n'excéderont  pas  les 
facultés  éventuelles  du  Trésor.  Il  en  serait  de  même,  on  peut  le 
dire  hautement,  pendant  toute  la  durée  de  la  guerre.  Il  résulte- 
rait d'études  faites  en  vue  de  cette  éventualité  par  le  ministère 
des  Finances,  et,  si  nous  avons  bonne  mémoire,  par  M.  Rou- 
vier  lui-môme,  études  qui  remontent  déjà,  il  est  vrai,  à  plus 
d'une  dizaine  d'années,  mais  qui  n'ont  pas  cessé  d'être  exactes, 
que  nos  facultés  de  résistance  financière  en  temps  de  guerre  sont 
encore,  et  malgré  le  poids  formidable  de  notre  dette,  les  meil- 
leures d'Europe.  Il  ne  faut  pas  oublier  qu'en  1870,  même  à 
l'époque  la  plus  désastreuse,  et  lorsqu'on  pouvait  douter  de  l'exis- 


ip?F^?^ 


l'organisation  militaire.  335 

tene^  même  du  pays,  le  billet  de  banque  français  n'a  pas  sensi- 
bleaa.ent  fléchi  au-dessous  du  cours,  et  que,  dans  la  plupart  des 
pays  du  monde,  il  a  contiaué  à  faire  prime. 

Il  y  a  lieu  d'espérer  que  cette  expérience  décisive  de  la  vi^ 
\sH\te  du  crédit  français,  qui  se  suffit  à  lui-même,  est  un  gage 
sérieux  de  sa  solidité  dans  l'avenir.  , 

Une  autre  raison  intervient  qui  confirme  ces  heureux  pro- 
nostics, c'est  qu'il  est  permis  de  croire  à  la  courte  durée  d'une 
guerre  qui  mettrait  la  France  en  conflit  avec  une  autre  puis- 
sance. 

Cette  assertion  trouve  sa  preuve  dans  l'examen  des  conditions 
nouvelles  faites  aux  guerres  modernes  par  l'adoption  universelle 
du  système  de  la  nation  armée. 

Lorsque,  anciennement,  les  États  jetaient  à  leurs  frontières 
nne  armée  aux  effectifs  limités,  il  était  possible  de  faire  des  ap-. 
pels  successifs  aux  réserves  en  hommes  dont  disposait  la  nation, 
de  pousser  aux  frontières,  à  intervalles  variables  et  selon   les 
chances  de  la  guerre,  de  nouveaux  effectifs  prélevés  sur  la  ré- 
serve nationale,  et,  par  conséquent,  de  faire  durer  la  guerre.  Les 
guerres  du  premier  Empire  en  sont  un  exemple  frappant.  D'ime 
manière  constante,  pendant  que  les  armées  combattaient  à  l'exté- 
rieur, des  cadres  renouvelés  sans  cesse  préparaient  en  France  de 
nouvelles  unités,  destinées  à  remplacer  celles  qui  avaient  péri  ou 
qui  étaient  rapatriées. 

En  1870,  rappel  des  dépôts,  puis  de  la  «  Mobile,  »  puis  des 
«  mobilisés,  »  a  pu  prolonger  l'effort,  et  balancer  à  certidns  mo- 
mens  le  succès. 

Récemment,  la  guerre  faite  par  l'Angleterre  aux  Républiques 
sud-africaines  nous  a  fourni  un  nouvel  exemple  ;  et  nous  avons 
vu  les  morts  et  les  rapatriés  remplacés  par  de  nouvelles  levées 
qui,  en  maintenant  les  effectifs  au  même  chiffre, permettaient  la 
prolongation  de  la  lutte.         '\ 

Tous  ces  exemples  s'entendent  d'époques  ou  de  peuples  ne 
connaissant  pas,  ou  n'appliquant  pas,  le  système  de  «  la  nation 
armée.  »  Mais,  sur  notre  continent,  il  en  est,  aujourd'hui,  tout 
autrement. 

Lorsqu'un  peuple  aura  jeté  dans  la  lutte,  en  ime,  deux  ou 
trois  fois  au  plus,  la  totalité  de  la  nation  armée,  avec  quels  élé- 
mens  pourrait-il  prolonger  la  lutte  ?  D'autre  part,  l'épouvantable 
perfectionnement  des  engins  de  destruction  augmente  la  con- 


336  REVUE  DES  DEUX  MOIVDBS. 

sommation  des  combattans,  d'une  manière  toute  relative  d'ail- 
leurs, dans  des  proportions  incalculables.  Il  suffit  de  se  rappeler 
les  boucheries  de  Reichshoffen,  de  Gravelotte,  de  Sedan;  il 
suffit  de  se  dire  qu'elles  seront  plus  que  portées  au  double,  pour 
se  rendre  compte  qu'il  y  aura,  dès  le  preniier  jour  des  hosti- 
lités, une  effroyable  consommation  de  vies  humaines  ;  par  con- 
séquent, on  jettera  immédiatement  les  réserves  dans  la  balance, 
et  on  fera  un  appel  immédiat  aux  seconds  et  derniers  échelons. 

Le  perfectionnement  des  voies  ferrées  et  l'emploi  des  chemins 
de  fer  comme  moyen  stratégique  concourront  aussi  à  pousser  plus 
rapidement  sur  le  théâtre  de  la  guerre  les  grpupemens  dispo- 
nibles. 

Toutes  ces  raisons,  et  d'autres  encore,  font  que  les  guerres 
d'Europe  ne  paraissent  pas  devoir  durer  aussi  longtemps  que  par 
le  passé  ;  et  cela  est  surtout  vrai  pour  la  France  et  l'Allemagne, 
qui  n'ont  pas,  pour  prolonger  la  guerre  entre  elles,  les  énormes 
espaces  qui  séparent  les  mobilisations  de  la  Russie,  par  exemple, 
des  groupemens  qui  pourraient  se  mobiliser  contre  elle  à  l'Occi- 
dent, ou  des  adversaires  orientaux  qu'elle  rencontre  aujour- 
d'hui. 

En  résumé,  si  la  guerre  est  plus  courte,  s'il  est  sûr  qu'elle 
mettra  plus  promptement  en  danger  les  ressources  et  la  vie 
même  de  la  nation,  il  paraît  certain  aussi  que  les  facultés  de 
notre  système  financier  égaleront  sans  peine  les  difficultés  de 
notre  tâche  pécuniaire,  soit  au  début  de  la  guerre,  soit  pendant 
le  cours  des  hostilités. 

Maintenant,  et  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  la  guerre 
connaîtra  d'autres  nécessités  que  l'appel  fait  au  crédit  public  : 
Pour  assurer  sa  sécurité,  elle  demandera  au  sol  national  les  com- 
battans  nécessaires. 

Déjà  le  caractère  de  la  lutte  future,  véritable  lutte  pour  la 
vie,  nous  a  montré  que  la  totalité  des  hommes  disponibles  doit 
se  lever  pour  faire  face  à  l'ennemi,  et  le  projet  de  loi  sur  le  re- 
crutement dont  il  est  question  semble  fait  pour  répondre  à  cette 
nécessité.  11  montre  les  ressources  de  nos  contingens  classés  sur 
huit  listes  qui  comprennent  les  jeunes^  gens  déclarés  propres  au 
service  armé,  aux  services  auxiliaires,  les  engagés  volontaires, 
les  exclus,  les  ajournés  d'office,  les  sursis  du  service  auxiliaire  et 
les  mobilisables  exceptionnels.  Et,  pour  tous,  ce  projet  prévoit 
qu'ils  font  partie  de  Tarmée  active  pendant  deux  ans,  de  la  ré- 


l'organisation  militaire.  337 

serve  pendant  onze  ans,  de  la  territoriale  pendant  six  ans,  de  la 
i^rve  de  l'armée  territoriale  pendant  six  ans. 

Malheureusement,  le  défaut  de  ces  prévisions,  de  ce  classe- 
ment théorique,  —  qui  paraissent  tout  prévoir  puisqu'ils  utilisent 
tous  nos  enfans  sans  exception,  mais  qui  en  réalité  oublient  de 
prévoir  la  guerre,  —  apparaît  immédiatement.  Visiblement,  lé 
projet  de  loi  s'est  demandé  si  le  service  devait  être  obligatoire  et 
égalitaire  ;  certainement,  il  ne  semble  pas  s'être  demandé  si  cette 
organisation  pouvait  donner  la  victoire.  La  question  avait  deux 
ii&ces  :  un  côté  social,  un  côté  guerrier.  Le  premier  a  été  envisagé, 
1<  second  négligé.  Et  pourtant  il  s'agit  d'une  loi  militaire. 

On  n'a  pas  cherché  si  cette  foule  armée  est  vraiment  néces- 
saire, et,  en  admettant  qu'elle  soit  nécessaire,  comment  les  exi- 
gences de  la  guerre  veulent  qu'elle  soit  articulée  ;  s'il  n'y  a  pas 
des  économies  d'argent  possibles,  un  meilleur  emploi  des  res- 
^urces,  une  répartition  des  armées  obligatoire  et  entraînant  des 
dispositions  de  recrutement  spéciales.  On  a  étudié  les  rapports 
de  la  loi  avec  nos  institutions  démocratiques  :  on  ne  s'est  pas  de- 
^KKiandé  quelle  serait  sa  valeur  quant  au  caractère  particulier 
d'une  lutte  continentale,  telle  que  celle  dont  la  France  est  me- 
"«lâcée. 

C'était  cependant  la  seule  manière  de  définir  d'une  façon  cer- 
^«ine  le  caractère  et  la  durée  du  devoir  militaire. 

Le  reproche  que  nous  avons  fait  à  ceux  qui  préconisent,  a 
pioriy  un  service  d'un  an,  ou  de  deux  ans,  sans  avoir  étudié 
Sabord  si  cela  correspond  aux  ressources  dont  nous  disposons 
et  aux  nécessités  de  la  guerre,  s'appliquerait  également,  il  est  vrai, 
à  ceux  qui  voudraient  déterminer  arbitrairement   ces  nécessités 
mêmes.  Mais  le  facteur  numérique  à  dégager,  la  proportion  des 
échelons  successifs,  et,  par  conséquent,  la  répartition  du  contin- 
gent et  du  nombre  des  rengagés  nécessaires,  ne  doivent  être,  même 
pour  une  loi  de  recrutement,  ni  laissés  de  côté,  ni  étroitement 
définis.  D'autre  part,  l'organisation  projetée  ne  peut  se  contenter 
d'être  le  produit  véritablement  trop  simple   d'une    conception 
^alitaire,  et  doit,  au  contraire,  prétendre  à  être  la  conséquence 
logique  d'une  méthode  qui  donne  le  meilleur  rendement  mili- 
taire possible,  et  les  meilleures  chances  de  succès.  En  résUmé, 
le  programme  de  nos  lois  militaires  doit  tenir  compte  de  notre 
situation  générale,  de  notre  politique  particulière,  et  surtout  du 
caractère  spécial  des  luttes  qui  nous  menacent. 

TOMi  XXI.  —  1904.  22 


338  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Aucune  autre  méthode  né  sera  utile  et  efficace  et  ne  per- 
mettra à  nos  lois  militaires  d'obtenir  du  chiffre  de  nos  ressources, 
qui  à  prepotière  vue  parait  fixe,  un  rendement  supérieur  et  des 
chances  décisives. 

Examinons  successivement  ces  conditions. 

Il  est  évident  que,  si  nous  habitions  une  ile  coname  TAngle- 
terre,  nous  aurions  une  tout  autre  conception  des  formations 
nécessaires.  Il  est  évident  encore  que,  si  nous  avions  pour  voisin 
un  monarque  autocrate,  nous  devrions  tenir  compte  du  dan- 
ger que  présenterait  sa  faculté  de  décisions  sans  limite  ;  aussi 
bien,  si  nous  étions  gouvernés  par  un  monarque  absolu,  serait-il 
possible  de  concevoir  un  instrument  militaire  différent  de  pelui 
qui  convient  à  notre  république. 

Or,  nous  sommes  en  république,  et  nous  avons  en  face  de 
nous  un  empire  de  forme  constitutionnelle,  maià  qui,  en  matière 
militaire  surtout,  offre,  de  par  sa  constitution,  à  TEmper^ur  des 
facultés  de  décision  exceptionnelles. 

Enfin,  nos  opérations  militaires  s'engageront,  pour  la  pre- 
mière fois  peut-être  dans  l'histoire  du  monde,  sur  un  terrain  que 
les  états-majors  des  deux  pays  ont  respectivement,  depuis 
trente  ans,  préparé  pour  la  lutte. 

Tels  sont  les  deux  élémens  primordiaux  du  calcul.  L'examen 
attentif  qu'ils  méritent  peut  seul  nous  conduire  à  la  notion  des 
nécessités  de  la  guerre  et,  en  ce  qui  concerne  nos  soldats,  à  la 
notion  du  nombre  et  des  catégories  militaires  indispensables. 

L'Empereur  allemand  a,  disons-nous,  l'avantage  singulier 
d'une  faculté  de  décision  sans  contrôle  immédiat.  Il  est  certain 
qu'il  lui  est  possible,  d'abord,  de  rendre  la  guerre  inévitable, 
comme  le  fit  la  Prusse  en  1870  ;  ensuite,  d*ordonner  confidentielle- 
ment un  commencement  de  mobilisation,  tel  qu'il  lui  donne  en- 
viron 48  heures  d'avance  sur  nous,  sans  que  nous  puissions,  — 
quand  ce  ne  serait  que  par  crainte  de  provoquer  l'irrémédiable, 
—  soit  le  prévenir,  soit  même  le  suivre  dans  un  délai  plus 
court. 

Le  gouvernement  français  n'a  pas  cette  faculté  de  rendre, 
proprio  motu^  la  guerre  inévitable.  S'il  peut  nous  l'attirer  par 
une  maladresse  individuelle,  aucun  ministère,  sans  nui  doute 
ne  s'y  hasarderait,  de  propos  délibéré,  dans  l'état  actuel  de  l'opi- 
nion. Il  lui  serait  même  très  difficile,  pour  ne  pas  dire  impos- 
sible, de  prendre  de  simples  mesures  de  précaution  sans  soulever 


pp^ 


p^ 


l'organisation  militaire.  339 


i      une  agitation  dangereuse.  De  tout  cela,  nous  avons  fait  la^tnsAe.  .^^ 
expérience  lops  de  Tincident  Schnsbelé.  ^     ,,.  ;* 

Enfin,  un  vote  des  Chambres  doit,  constitutionnellementy 
précéder  Tétat  de  guerre  déclaré,  et  il  n'est  pas  besoin  d^insister 
pour  faire  comprendre  ce  que  cela  comporte  de  temps  précieux 
perdu.  On  peut  dire,  sans  aucune  exagération,. que  la  difTéreacie 
des  deux  organisations  politiques  emporte  un  avantage  de. 
48  heures  au  moins  en  faveur  de  l'Allemagne. 

Loin  de  nous  la  pensée  de  récriminer,  de  faire  intervenir  les 
opinions  politiques  en  uno  matière  où  le  salut  du  peuple  doit 
être  la  loi  suprême.  Mais  il  ne  faut  pas  non  plus  que  le  loya- 
Lsme  politique  nous  fasse  perdre  de  vue  la  vérité  militaire. 

Tout  arbre  produit  les  fruits  que  comporte  son  espèce,  et,  si 
les  fruits  de  l'organisation  républicaine  ont  leur  valeur  dans  le 
inonde  moderne,  il  faut  cependant  reconnaître  qu'ib  ne  sont  pas 
absolument  d'essence  militaire,  et  que  les  organisations  politiques 
de  nos  voisins  paraissent  mieux  douées  sous  ce  rapport.  C'est  un 
devoir  de  ne  pas  se  bercer  d'illusions  qui  seraient  payées  beau- 
coup trop  cher  au  jour  du  réveil. 

Nous  serons  donc  réduits  à  une  situation  générale  défensive, 
puis(|ue  nous  ne  serons  pas  les  premiers  prêts.  Nous  ne  pour- 
rons pas,  comme  l'exigeait  le  comité  militaire  de  1790,  nous  orga- 
niser de  manière  à  attaquer  les  ennemis  dans  leur  propre  pays  et 
les  empêcher  par  là  de  pénétrer  dans  nos  provinces  frontières 
3t  de  les  dévaster  en  y  établissant  le  théâtre  de  la  guerre.  En 
oQtre,  cette  situation  rendra  plus  difficile  l'emploi  des  facultés 
d'offensive  qui  caractérisent  la  valeur  exceptionnelle  du  soldat 
français,  lequel  ne  pourra  pas  profiter  de  l'avantage  que  lui 
donnerait  cette  qualité  maîtresse  vis-à-vis  d'un  ennemi  qui  serait 
en  retard  au  lieu  d'être  en  avance. 

Inversement,  dans  le  deuxième  ordre  d'idées  auquel  nous  nous 
étions  arrêtés  tout  à  Theure,  le  fait  que  nous  nous  battrons  en 
on  champ  clos  préparé  depuis  trente  ans  atténue  cette  situation 
défavorable.  Les  fortifications  pourront  y  aider.  Ce  palliatif  a 
une  grande  importance;  car  il  est  certain  qu'il  sera  utilisé. 

L'emploi  des  chemins  de  fer,  pour  des  concentrations  straté- 
giques convergentes  où  s'accumulent  sans  cesse  les  facilités  de 
débarquement  rapide,  les  approvisionnemens  et  le  reste,  rend 
absurde  en  effet  toute  hypothèse  dans  laquelle  un  des  deux  com- 
battans  se  priverait  de  ce  mécanismOi  savamment  combiné  à 


\ 

I 


340  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'avance,  pour  courir  les  chances  d'un  retard  incalculable,  sans 
li'V^uitage  certain,  en  dirigeant  ses  forces  vers  un  théâtre  d'opéra- 
tions imprévu,  qu'il  soit  belge  ou  suisse. 

La  question  ainsi  présentée  s'éclaire  d'elle-même. 

Nous  sommes  menacés  d'une  offensive  soudaine  de  nos  voi- 
^%\  il  nous  faut,  pour  y  parer,  des  «  troupes  de  couverture^  »  et 
il  faut  que  ces  troupes  de  couverture  soient  plus  fortes  que  les 
leurs;  il  nous  faut  également  des  fortifications  capables  démettre 
à  l'abri  d'un  coup  de  main  les  ressources  colossales  qu'offrirait 
^our  l'ennemi  la  possession  d'une  ville  comme  Nancy,  ces  forti* 
fications,  inexpugnables,  n^ais  en  petit  nombre,  pour  ne  pas  para- 
lyser nos  ressources,  et  pour  permettre  la  reprise  de  l'offensive, 
étant  destinées  à  recevoir  immédiatement  les  formations  terri- 
toriales des  régions  frontières  dotées  d'une  organisation  et  d'obli- 
gations spéciales. 

En  second  lieu,  il  nous  faut,  à  l'intérieur,  des  corps  d'armée 
à  contexture  stratégique  et  des  troupes  actives  organisées  de 
manière  à  encadrer,  solidement  et  avec  cohésion,  les  élé- 
mens  qui  constitueront  le  «  gros  »  dont  1'  <c  armée  de  couver- 
ture »  aura  été  l'avant- garde.  Étudions  successivement  ces  deux 
armées. 

Nous  avons  dit  que  notre  «  armée  de  couverture  »  devait 
être  supérieure  à  celle  de  nos  voisins.  Allons-nous  entrer  dans 
un  calcul  de  corps  d'armée,  d'ailleurs  non  comparables,  les  or- 
ganisations étant  différentes?  Allons-nous  dire  qu'aux  XIV«,  XV*  et 
XVI*  corps  allemands,  convergens  vers  la  frontière  et  doublés 
des  élémens  bavarois,  hessois  et  rhénans,  immédiatement  dis- 
ponibles, nous  devons  opposer  quatre  ou  cinq  corps  d'armée 
convergens,  eux  aussi,  vers  la  frontière?  C'est  là  une  question 
d'organisation  générale  et  stratégique  qid  sortirait  des  limites 
de  cette  étude. 

Nous  dirons  seulement  que  l'organisation  de  la  «  couverture  » 
allemande  lui  permet  évidemment  de  masser  en  quarante-huit 
heures  à  ime  journée  de  marche  de  la  frontière  au  moins 
300000  hommes  groupés  en  unités  complètes  et  susceptibles 
d'être  jetés  sur  Nancy,  le  second  jour.  Nous  dirons,  par  consé- 
quent, que  nous  devons  ol  tenir  un  résultat,  sinon  supérieur,  du 
moins  égal;  que  nos  unités  (!chelonnées  le  long  de  la  frontière 
doivent  donc  être  aussi  nombreuses  et  susceptibles  d'être  portées 
à  un  effectif  tel  que,  complété  par  les  réservistes  stationnés  ^ 


l'organisation  militaire.  341 

moins  d'un  jour  de  marche  de  chaque  garnison,  il  mette  à  notre 
ësposition  les  mêmes  forces. 

Elles  doivent  donc  compter  en  chifiFres  ronds  au  moins 
200000  hommes  destinés  à  être  complétés  par  100000  réser- 
vistes locaux.  Nous  ne  pouvons  faire  entrer  en  ligne  de  compte 
les  territoriaux  de  la  région  que  la  mobilisation  pourrait  jeter 
dans  les  forteresses  de  la  frontière.  Ces  troupes  seraient,  par  leur 
destination  même,  immobilisées  et  répondent  à  un  autre  côté  de 
la  question.  Il  faut,  en  revanche,  défalquer  de  ce  chifiFre  de 
lOOOOO  hommes  le  nombre  considérable  de  non-combattans  né- 
cessaires à  ces  troupes  pour  pouvoir  être  immédiatement  mobi- 
lisables. 

En  tous  cas,  et  sans  que  nous  puissions  insister  sur  l'utilité 
des  fortifications  de  Nancy  et  sur  la  revision  de  notre  système  de 
défense,  il  est  un  point  sur  lequel  nous  devons  immédiatement 
attirer  l'attention  :  c'est  la  méthode  nécessaire  pour  porter  dès  le 
temps  de  paix  nos  unités  de  la  frontière  au  nombre  qui  leur 
permettra  d'atteindre  avec  les  seuls  réservistes  de  la  région  le 
complet  de  guerre,  parce  que  cette  question  présente  une  corré- 
lation directe  avec  la  loi  de  recrutement,  et  doit  exercer  sur  elle 
une  influence  décisive. 

Cela  n'est  possible  que  de  deux  manières  : 
Soit  prévoir  pour  ces  corps  un  certain  nombre  de  rengage- 
mens,  ou  même  un  plus  grand  nombre  de  rengagés  qu'ailleurs, 
soit  leur  attribuer  délibérément  un  effectif  du  temps  de  paix 
plus  élevé  que  celui  des  corps  de  troupes  de  l'intérieur.  Cette  der- 
nière manière  de  procéder  a  d'ailleurs,  comme  inconvénient  évi- 
dent, «  de  découvrir  saint  Pierre  pour  couvrir  saint  Paul,  » 
comme  dit  le  proverbe  populaire.  C'est,  en  effet,  avantager  les 
unités  de  la  frontière  au  détriment  des  autres;  c'est  aussi  pré- 
lever, sur  les  effectifs  des  unités  de  l'intérieur,  les  élémens  qui 
leur  sont  indispensables.  Et,  lorsqu'on  utilise  ce  moyen,  il  suffit 
^e  le  quart  de  nos  unités  soit  groupé  dès  le  temps  de  paix  le 
long  de  la  frontière  pour  que  la  valeur  de  toute  notre  mobilisa- 
tion en  soit  amoindrie.  Le  premier  système  parait  donc  pic- 
férable,  et  le  projet  de  loi  ne  paraît  pas  s'en  être  préoccupe. 
En  tout  cas,  il  n'apparaît  point  qu'il  ait  prévu  les  rengagés  qui 
pourraient  limiter  ou  remplacer  cet  emprunt  aux  unités  de  l'in- 
térieur. 

Passons  à  l'armée  proprement  dite  :  le  manque  de  prévisions 


342  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  projet  de  loi  au  sujet  des  besoins  de  la  couverture  apparaît  ici 
non  moins  nettement. 

Nous  avons  supposé  que  le  budget  permet  d'entretenir  sous 
les  drapeaux  504700  hommes  qui  correspondent  en  chiffres 
ronds  à  l'effectif  budgétaire  prévu  et  qui  comprennent  les 
122  000  hommes  du  contingent  permanent  répartis  sur  l'ensemble 
des  corps  de  troupe.  Si  nous  n'avons  pas  de  rengagés,  c'est  sur 
ce  chiffre  global  qu'il  faudra  prendre  les  troupes  accumulées  dans 
l'Est  pour  servir  de  couverture.  Défalquons-en  200000  hommes, 
il  n'en  reste  plus  que  300000  pour  former  les  cadres  actifs  dans> 
le  reste  du  pays. 

Mais  ce  chiffre  même  est  une  illusion,  puisqu'il  comprend  la^ 
masse  des  non-combattans  instruits  avec  l'argent  qui  aurait  pu. 
et  dû  nous  donner  des  combattans.  Du  reste,  que  deviendra-t-il, 
si  nos  contingens  appauvris  ne  nous  donnent  plus  bientôt  le^ 
500000  hommes  que  nos  moyens  nous  permettent  d'entretenir? 

Ne  serait-il  pas  possible  de  prévoir  des  rengagés  toutes  les  foi» 
qu'il  y  aura  un  déficit  dans  les  effectifs? 

Ne  serait-il  pas  possible  de  réduire  au  strict  minimum  les 
dépenses  nécessaires  à  l'instruction  des  non-comi)attans,  si  Ton 
voulait  bien  renoncer  à  la  chimère  égalitaire,  et  si  les  hommes 
des  services  auxiliaires,  conformément  aux  règles  du  bon  sens, 
d'une  bonne  économie  des  deniers  de  l'État,  et  d'une  meilleure 
organisation  militaire,  passaient  très  peu  de  temps  sous  les  dra- 
peaux? 

Nous  sommes  donc  conduits  inévitablement,  soit  à  prévoir 
une  meilleure  organisation  mettant  à  notre  disposition  des  res- 
sources pécuniaires  plus  grandes  pour  augmenter  le  chiffre  de 
nos  rengagés  et  en  doter  largement  et  les  corps  de  couverture 
et  les  corps  frappés  par  la  diminution  des  contingens  ;  soit  à 
nous  résigner  à  une  diminution  d'effectifs  du  temps  de  paix,  et, 
par  corrélation,  à  une  réduction  de  nos  forces  du  temps  de  guerre 
et  aux  pires  hasards. 

Mais  il  y  a  plus.  II  est  un  principe  universellement  admis  et 
d'une  évidence  incontestable  :  c'est  que  la  cohésion,  la  discipline 
et  la  solidité  d'une  troupe  dépendent  surtout  de  la  proportion 
qui  existe  entre  les  élémens  permanens  et  les  complémens  qu'elle 
reçoit  au  moment  d'une  mobilisation.  Moins  elle  recevra  de  ces 
derniers,  plus  les  unités  partiront  en  temps  de  guerre,  comme 
elles  étaient  constituées  en  temps  de  paix,  —  et,  ajoutons-le,  sous 


m^^^ 


l'organisation  militaire.  '  343 

le  commandement  des  mêmes  chefs,  —  plus  la  troupe  aura  de 
valeur,  plus  elle  aura  de  chances  de  succès. 

Inversement,  plus  les  élémens  actifs  seront  noyés  sous  les 
ûots  de  nouveaux  arrivans,  plus  ils  auront  de  chefs  et  de  soldats 
improvisés,  et  plus  on  aura  de  présomptions  de  défaite. 

Ce  raisonnement  a  contre  lui  d'être  en  opposition  avec  le 
principe  même  de  la  loi  présentée.  Malheureusement  pour  elle, 
il  est  irréfutable. 

11  comporte,  il  est  vrai,  .—  à  moins  des  réformes  financières 
dont  nous  parlions  plus  haut,  —  une  réduction  systématique  et 
voulue  de  notre  faculté  d'encadrement,  au  bénéfice  de  notre 
puissance  militaire.  Il  réduit  le  nombre  de  notre  armée  de 
première  ligne,  mais  pour  la  rendre  plus  forte.  Mais  on  pourrait 
sans  doute  atténuer  cet  inconvénient  en  n'appliquant  cette  règle 
qu'aux  combattans  et  en  laissant  au  contraire  les  non-combat- 
tans  recevoir  une  quantité  de  réservistes  prépondérante,  ce  qui 
serait  rendu  facile  par  le  développement  des  dispositions  pré- 
vues, jusqu'à  distinguer  entre  eux  dès  l'entrée  au  service. 

En  tout  cas,  il  faut  ou  contester,  ou  admettre  le  principe 
posé  plus  haut;  il  faut  choisir  entre  la  force  et  le  nombre,  entre 
Tannée  et  la  cohue. 

C'est,  au  fond,  choisir  entre  la  confiance  et  la  panique. 
J'entends  bien  que  les  auteurs  militaires  ont  préféré  souvent 
fondre  la  totalité  de  nos  réservistes  avec  l'armée  active,  et  pousser 
ainsi  jusqu'à  1 500  000  ou  2  millions  d'hommes  les  armées  de 
première  ligne.  On  attribuait  seulement  une  proportion  moins 
grande  de  soldats  actifs  à  chaque  unité,  ce  qui  permettait  d'en 
économiser  un  certain  nombre,  destiné,  disait-on,  à  encadrer  une 
pins  grande  quantité  de  réservistes  ;  mais  ce  procédé  illusoire  di- 
minuait inévit€Lblement  la  qualité  de  l'unité  et  aggravait  la  fragi- 
lité de  nos  formations. 

J'entends  bien  encore  que  la  loi  actuelle  est  une  loi  destinée 
à  nous  donner  une  armée  de  réservistes,  et  non  une  armée  de 
ligne  renforcée;  mais  c'est  justement  pour  ce  motif  que  la  loi 
actuelle  nous  parait  frappée,  comme  la  précédente,  de  la  «  folie  du 
nombre,  »  d'autant  qu'au  point  de  vue  numérique,  nous  sommes 
déjà  certains,  malheureusement,  de  nous  battre  trois  contre 
quatre;  et,  par  conséquent,  nous  ne  pouvons  plus  espérer  rem- 
porter par  la  supériorité  militaire. 

Que  nos  formations  de  réserve  et  nos  formations  territoriales 


344         .  ..-   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

puissent  et  doivent  comprendre  la  totalité  des  hommes  en  état 
de  porter  les  armes,  de  manière  à  appuyer  Tarmée  de  première 
ligne  ou  bien  à  remplir  ses  vides,  rien  de  plus  juste  ;  mais  il 
devrait  y  avoir  ime  armée  de  première  ligne,  composée  de  soldats 
invincibles,  pour  répondre  à  l'avance  politique  de  l'adversaire  et 
pour  encadrer  nos  réserves. 

On  est  eflfrayé,  quand  on  regarde  de  près  la  fragilité  du  sys- 
tème proposé  et  la  difficulté  d'en  obtenir  une  armée  solide  :  même 
en  admettant  xm  chiffre  considérable  de  rengagés,  et  la  distinc- 
tion des  combattans  et  des  non-combattans,  nos  300  000  hommes 
de  l'intérieur  ne  pourraient  guère  encadrer  utilement  plus  de 
300  000  réservistes,  tandis  que  nos  200000  hommes  de  couver- 
ture, qui  tiendraient  d'avance  au  complet  de  guerre  les  unités  de 
la  frontière,  seraient  empêchés  par  cela  même  de  servir  de  cadres, 
et  ne  pourraient  recevoir  plus  de  100000  réser\âste8  régionaux, 
auxquels  viendraient  s'ajouter  les  territoriaux  de  la  frontière. 

Nous  aurions  donc  une  certaine  peine  à  former  une  armée 
offensive  solide,  au  chiffre  total  d'un  million  de  combattans 
environ,  qui  aurait  derrière  elle  les  armées  de  seconde  ligne,  — 
et  de  valeur  secondaire,  —  formées  exclusivement  de  réservistes 
et  prêtes  à  s'amalgamer  dans  l'armée  de  première  ligne  ou  à  Fap- 
puyer.  Mais,  au  moins,  nous  aurions  une  armée. 

Notons  que,  dans  cette  hypothèse,  les  armées  de  deuxième 
ligne  ne  seraient  pas  sensiblement  inférieures  aux  formations 
qui  résulteront  du  projet  de  loi  actuel,  chez  lesquelles  l'élément 
actif  sera  inévitablement  noyé  dans  l'élément  réserviste.  En 
revanche,  elles  emprunteraient  une  force  inappréciable  au  voi- 
sinage de  l'armée  de  première  ligne.  Si  donc  on  ne  veut  pas 
remettre  le  sort  du  pays  aux  mains  d'une  cohue  de  deux  ou  trois 
millions  d'hommes  sans  esprit  et  sans  force  militaire,  on  ne 
saurait  trop  apporter  d'attention  à  cette  question  si  négligée. 

Quant  aux  groupemens  territoriaux,  ils  garderaient  la  même 
valeur  dans  les  deux  systèmes. 

On  instruirait  ainsi  le  plus  grand  nombre  possible  de  véri- 
tables soldats  aux  moindres  frais,  et  nous  pourrions  espérer 
obtenir  cette  force  offensive  d'environ  un  million  d'hommes  qui 
nous  est  indispensable. 

Malheureusement,  cela  n'était  déjà  pas  possible  avec  l'ancien 
système  et  le  parait  encore  moins  avec  celui  que  l'on  propose.  Ce 
chiffre  de  504  000  hommes  va  comprendre  toutes  les  non-valeurs; 


l'organisation  militaire.  345 

on  va  perdre  deux  ans  à  instruire  ainsi  inutilement  les  hommes 
des  services  auxiliaires  ;  on  n'aura  pas  de  rengagés  :  donc,  pas 
d'armée  de  couverture  ;  pas  d'armée  de  première  ligne  ;  mais  on 
aura  provisoirement  un  service  égalitaire  et,  sans  parler  du  temps 
perdu,  nous  perdrons,  pour  ce  résultat  combien  spéculatif,  Tar- 
gent  précieux  de  la  défense,  l'argent  dont  nous  paierions  les 
rengagés  nécessaires,  l'argent  dont  nous  paierions  peut-être  la 
Tictoire. 

Nous  étions  loin  tout  à  l'heure  de  la  loi  de  recrutement  en 
cause,  nous  y  voici  revenus.  Mais  qui  ne  voit  la  corrélation 
nécessaire,  l'intime  relation  du  temps  de  service  dans  une  armée 
avec  les  conditions  générales  de  la  défense  du  sol  national? 

Certes,  si  cette  méthode  rigoureuse  et  scientifique,  qui  con- 
sidère l'armée  comme  un  tout  n'ayant  pas  de  raison  d'être  s'il  ne 
prévoit  pas  constamment  toutes  les  données  et  conditions  de  la 
guerre,  avait  prévalu  ;  si,  au  lieu  de  commencer  par  une  loi  qui 
vise  le  temps  de  service  sans  savoir  comment  on  utilisera  ce 
temps  de  service,  sans  savoir  à  quelle  loi  des  cadres,  à  quelle 
organisation  militaire,  à  quel  résultat,  victoire  ou  défaite,  il  doit 
correspondre,  on  avait  décidé  de  refondre  complètement  notre 
organisation  militaire  de  manière  à  en  tirer  un  tout  homogène 
et  puissant,  il  eût  été  facile,  avec  des  prémisses  ainsi  posées,  de 
voir  où  l'on  eût  été  conduit. 

Devant  nos  nombreuses  réserves  prêtes  à  remplir  les  vides 
ou  à  appuyer  leurs  efforts,  les  catégories  d'hommes  constituant 
notre  armée  offensive  eussent  été  formées  dq  rengagés,  d'appelés 
et  de  réservistes.  Les  idées  générales  que  nous  avons  exposées 
plus  haut  eussent  pu  servir  à  déterminer  la  proportion  des  unes 
et  des  autres,  et,  par  conséquent,  à  donner  une  première  notion 
approchée  du  temps  de  service  moyen  considéré  comme  néces- 
saire. 

Cette  durée  aurait  pu  n'être  pas  fixée  a  priori,  et  une  étude 
plus  serrée  aurait  permis  d'y  apporter  des  modifications  desti- 
nées, soit  à  augmenter  la  force  offensive,  soit  à  hausser  un  peu 
la  force  numérique  de  l'armée  de  première  ligne. 
Ces  modifications  sont  possibles. 

Faisons  varier  le  chiffre  qui  fixerait  arbitrairement  la  durée 
du  service,  de  manière  que  tout  d'abord  les  nécessités  de  l'in- 
struction soient  sauvegardées,  —  en  augmentant,  comme  en  Aile- 
magne,  la  durée  de  l'instruction  pour  les  armes  qui  ont  hesoin 


REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

d'un  plus  long  apprentissage,  en  la  diminuant  pour  celles  qui 
n'ont  besoin  que  d'une  instruction,  plu^  rapide  à  acquérir;  —  et 
nous  aurons  encore  approché  de  la  solution  du  problème,  qui 
est,  pour  une  même  dépense,  de  donner  une  plus  grande  valeur 
relative  à  Tune  des  deux  armées. 

Revisons  et  modifions  encore  ce  travail,  de  manière  à  obtenir 
que  certains  services  n'aient  besoin  que  d'une  quantité  d*in- 
struction  très  restreinte,  et  augmentons,  par  contre-coup,  les  res- 
sources destinées  aux  autres  armes;  en  un  mot,  distinguons, 
dès  le  recrutement,  entre  les  «  unités  combattantes,  »  longues  à 
instruire,  et  les  «  services  non-combattans,  »  plus  rapidement 
éduqués;  —  et  le  problème  se  sera  resserré  encore. 

Enfin,  fusionnons  davantage  les  services  civils  avec  les  services 
militaires^  de  manière  à  rendre  disponible  un  certain  nombre 
de  soldats  qui  aujourd'hui  portent  inutilement  l'uniforme  ;  et, 
poursuivant  le  même  ordre  d'idées,  limitons  «  aux  services  »  les 
élémens  malingres  et  les  élémens  indispensables  à  la  préser- 
vation de  l'édifice  social,  tels  ceux  qui  appartiennent  à  certaines 
carrières  libérales  ;  —  et  le  problème  sera  enfin  résolu. 

Voilà  donc  examinées,  superficiellement,  il  est  vrai,  non 
seulement  les  nécessités  de  la  guerre,  mais  encore  les  moyens 
d'y  répondre  en  nous  maintenant  dans  la  limite  étroite  de  nos 
disponibilités,  si  restreintes  qu'elles  soient,  financières  ou  numé- 
riques. Nous  n'avons  pu  le  faire  et  essayer  d'approcher  la  solution 
du  problème  qu'à  la  condition  de  suivre  l'ordre  logique  dont 
nous  avons  parlé,  et  qui  va  des  ressources  aux  nécessités. 

Malheureusement,  cet  ordre  logique  n'est  guère  suivi  dans  le 
projet  qui,  du  Sénat,  va  à  la  Chambre  des  députés,  et  qui,  prenant 
le  moyen  pour  le  but,  part  d'une  réduction  a  priori  du  temps  de 
service  pour  aboutir  à  une  organisation  militaire  inétudiée  et 
grosse  d'inconnues  où  l'amour  du  sophisme  égalitaire  tue  la  pos- 
sibilité du  meilleur  rendement  militaire. 

Disons-le  franchement  ;  vouloir  à  tout  prix  «  mettre  la  charrue 
devant  les  bœufs,  »  dire  arbitrairement:  le  temps  de  service  sera 
de  deux  ans,  sans  arrêter  au  préalable  les  élémens  des  différentes 
formations  nécessaires,  l'effectif  des  combattans  et  l'effectif  des 
non-combattans,  c'est  s'exposer  volontairement,  nous  venons  de 
le  voir,  à  diminuer  nos  effectifs  utiles  ;  c'est  créer  une  armée  de 
gardes  nationaux. 

C'est  organiser  la  cohue,  c'est  préparer  la  défaite. 


l'organisation   HlLITATRl!,.  347 


III 


i 


Ainsi,  l'erreur  est  lourde  de  commencer  par  fixer  arbitraire- 
lUent  la  durée  du  temps  de  service,  et  de  ne  pas  procéder,  en 
matière  si  délicate,  avec  la  méthode  indispensable. 

Ainsi,  un  programme  de  réorganisation  générale,  fondé  sur 
l^fc  disproportion  visible  entre  les  facultés  budgétaires  et  les  res- 
sources en  hommes  du  pays,  et,  d'autre  part,  sur  les  dépenses, 
^n  argent  et  en  soldats,  qu'exigera  la  lutte  future,  peut  seul 
xxous  donner  l'instrument  militaire  &  la  fois  logique  et  fort  qui, 
ptf  une  réforme  homogène  des  lois  d'organisation,  de  recrute- 
xnent  et  de  cadres,  remédiera  aux  insuffisances  de  nos  ressources 
^tles  égalera  au  nécessaire. 

Une  telle  réforme  comporte  nécessairement,  nous  croyons 

l'avoir  démontré,  un  travail  d'ensemble.  Il  ne  doit  pas  être  trop 

'tard  pour  faire  cet  examen  préalable,  ni  pour  aborder,  dans  les 

t^ommissions  de  l'armée,  ces  études  organiques,  alors  même  que 

le  gouvernement  s'est  engagé  formellement  à  une  réduction  du 

temps  de  service.  D'ailleurs,  fût-il  trop  tard,  nous  serions  à 

temps  pour  joindre  intimement,  au  projet  de  loi  qui  va  venir  en 

discussion,  une  loi  des  cadres  et  des  effectifs,  «  réclamée  avec 

instance  au  ministre  de  la  Guerre.  » 

Les  leçons  d'une  expérience  trentenaire  et,  ajoutons-le,  les 
exemples  de  nos  rivaux,  sont  une  base  suffisante  pour  étudier 
des  projets  qui  auront  une  répercussion  inévitable  sur  la  loi  en 
discussion,  car,  de  l'étude,  même  rapide,  des  évolutions  parai- 
iMes  de  notre  organisation  militaire  et  de  celle  de  nos  voisins,  se 
dégage  également,  avec  une  clarté  intense,  le  programme  de 
demain. 

Lorsque,  à  la  suite  de  la  guerre  de  1870,  il  fut  nécessaire  de 
reconstituer  nos  forces,  il  ne  parut  pas  possible  d'adopter  immé- 
diatement le  système  de  la  «  nation  armée,  »  qui  avait  conduit 
nos  voisins  à  la  victoire. 

Le  général  de  Gissey  nous  dota,  par  les  lois  de  1872  et  1875, 
d'one  organisation  extrêmement  remarquable,  quoique  incom- 
plète, et  qu'on  appela  communément  le  service  de  cinq  ans. 

Quinze  ans  après,  sous  l'influence  de  certaines  nécessités  so- 
ciales ou  politiques,  et  conformément  à  l'avis  du  général  Saus- 
sier,  généralissime,  M.  de  Freycinet  et  le  général  de  Miribel 


348  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


j!    nous  dotèrent  de  l'organisation  allemande,  analogue  à  celle  qui 

■'     existait  outre-Rhin  avant  1870,  mais  sans  les  réformes  que  les 

j      Allemands  Avaient  introduites  en  1873  et  1875,  c'est-à-dire  : 

j       «  la  permanence  des  effectifs  »  dans  les  unités  du  temps  de  paix, 

J       et  la  séparation  du  «  combattant  »  et  du  «  non-combattant,  » 

I        comme  base  de  la  loi  de  recrutement. 

I  Ce  fut  ce  qu'on  appela,  d'un  euphémisme,  le  service  à  court 

i         terme  ou  de  trois  ans. 

I  Aujourd'hui,  les  causes  sociales,  constamment  agissantes  et 

j  qui  font,  même  du  service  de  trois  ans,  un  fardeau  un  peu 

/  lourd  pour  les  épaules  françaises,  l'expérience  aussi  d'une  oi^- 

l  nisation  qui  a  laissé  voir  ses  imperfections  et  ses  lacunes,  sus- 

citent un  mouvement  d'opinion.  L'opinion  se  prononce  en  faveur 
d'une  meilleure  répartition  du  contingent  et  d'une  réduction  du 
temps  de  service  adoptée  d'une  manière  toute  relative,  dès  1893, 
par  les  Allemands;  en  même  temps  que^  les  militaires  de  profes- 
sion, frappés  des  inconvéniens  que  présente  le  système  actuel,  au 
point  de  vue  de  la  guerre,  concourent  d  autre  part  à  cet  état  d'es- 
prit en  réclamant,  eux  aussi,  une  réduction  du  service  militaire  ; 
mais  sous  bénéfice  de  l'adoption  préalable  des  réformes  négligées 
jusqu'à  ce  jour,  c'est-à-dire  de  mesures  tendant  à  organiser  for- 
tement les  encadremens,  et  à  améliorer  les  conditions  de  l'in- 
struction. 

L'évolution  passée  de  nos  organisations  militaires  marque 
donc  nettement  le  sens  de  l'évolution  future  vers  laquelle  le 
projet  de  loi  nous  dirige. 

Malheureusement,  comme  nous  l'avons  vu,  en  le  présentant 
isolé,  sans  la  loi  d'organisation  militaire  dont  il  devrait  être  la 
conclusion,  non  le  préambule,  on  le  rend  plus  dangereux 
qu'utile,  et  il  ne  peut,  dans  ces  conditions,  que  compromettre 
une  réforme  que  tout  Français  eût  pu  accepter. 

Aujourd'hui,  il  est  sans  doute  trop  tard;  mais,  même  en  ad- 
mettant que  la  question  soit  déjà  trop  mûre  pour  qu'on  s  at- 
tarde à  un  examen  d'ensemble,  il  est  au  moins  possible,  et  il 
demeure  indispensable,  d'agir  avec  méthode. 

Il  faut  d'abord  réaliser,  dans  la  loi  présente,  les  réformes 
que,  depuis  1870,  les  Allemands  ont  réalisées  dans  la  leur;  et 
cela,  il  faut  le  faire  nettement  et  sans  retard.  Le  projet  actuel 
vise,  il  faut  le  reconnaître,  ce  desideratum,  mais  il  le  vise  d'une 
façon  vague  :  ses  effectifs  ne  seront  pas  réellement  permanens 


rl^p« 


l'organisation  militaire.  349 

et  ne  seront  pas  distincts  en  effectifs  de  combattons  et  de  non- 
combattans.  Il  est  donc  nécessaire  d'obtenir  sur  ce  point  satis- 
faction complète. 

Il  faut  ensuite  poser  le  principe  de  n'admettre  que  des  dé- 
penses utiles,  et  ne  pas  gaspiller  inutilement,  à  garder  deux  ans 
sous  les  drapeaux  des  non-combattans,  Targent  sacré  de  la 
défense. 

Enfin,  il  faut,  pendant  la  discussion  même,  poursuivre  concur- 
remment l'examen  et  l'étude  d'une  organisation  telle  qu'elle  ré- 
ponde aux  nécessités  du  présent;  telle,  par  conséquent,  qu'elle 
tienne  compte  de  nos  facultés  pour  les  égaler  à  nos  ressources, 
sans  oublier  qu'elle  doit,  avant  tout,  nous  donner  à  la  fois  de 
meilleures  chances  de  succès  en  temps  de  guerre,  et  un  meil- 
leur état  social  en  temps  de  paix. 

Il  faut,  par  conséquent,  déposer  sans  retard  un  ensemble  de 
projets  de  lois  réorganisatrices  permettant,  par  leurs  consé- 
quences, de  revenir  sur  la  loi  en  discussion.  C'est  par  cet  ensemble 
de  lois  qu'on  pourra  reprendre  le  programme  dont  nous  avons 
tracé  les  grandes  lignes,  et  porter  successivement  son  attention 
sur  les  questions  relatives  aux  finances,  à  la  population,  et  au 
nombre,  bases  évidentes  de  toute  étude  raisonnée  de  la  réorga- 
nisation militaire.  Disons  tout  de  suite,  et  aussi  énergiquement, 
que  ce  programme  devra,  avec  le  même  scrupule,  faire  entrer 
en  ligne  de  compte  d'autres  élémens  de  succès,  les  autres  fac- 
teurs de  victoire. 

Nous  voulons  parler  de  la  qualité  des  «  unités  de  combat  » 
formées  du  nombre  des  combattans  fixé  par  la  loi. 

Cette  qualité,  cette  valeur  des  troupes  et  de  leurs  cadres,  est 
un  élément  de  succès  incomparable.  Mais  elle  dépend,  elle  aussi, 
de  considérations  multiples  et  d'efforts  nécessaires.  La  discipline, 
rinstruction  et  l'entraînement  en  sont  les  facteurs  essentiels,  et 
seules  une  bonne  loi  d'organisation  militaire  et  une  bonne  loi  des 
cadres  peuvent  les  assurer. 

On  ne  devra  pas  oublier  non  plus  que  le  succès  pourra  naître 
de  la  vitesse,  c'est-à-dire  de  la  rapidité  et  de  l'aisance  données  à 
SOS  mouvemens  par  l'importance  et  la  capacité  de  notre  réseau 
de  chemins  de  fer. 

Toutes  ces  nécessités  doivent  être  visées  dans  la  réorganisa- 
tion générale  de  nos  forces  militaires.  Celle-ci  doit  nous  donner, 
c'est  indispensable,  la  notion  qu'elle  est,  malgré  la  différence 


350  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

numérique,  égale^  sinon  supérieure,  à  Torganisation  alIemandH^e 

Rappelons-nous  que,  si  Tofficier  et  le  soldat  français  ont  oz^^ 
valeur  incomparable,  ils  ne  doivent  pas  payer  de  leur  vie  ■.es 
vices  d'une  organisation  défectueuse,  et  que,  à  égalité  d'orgax^- 
sation  avec  l'adversaire,  leur  sang  et  leur  héroïsme  doivent  seu^le- 
ment  solder  la  victoire. 

Si  cette  organisation  s'égale  aux  difficultés  de  la  guerre,  oUe 
doit  aussi  répondre  aux  nécessités  sociales  du  temps  de  paix.   Là 
notion  de  notre  crise  militaire  n'est  pas  complète,  si  Ton    ne 
s'aperçoit  pas  qu'elle  se  double  d'une  crise  sociale,  née  d'une 
équivoque  dans  les  rapports  entre  la  nation  et  Farinée. 

Notre  oi^anisme  militaire  évolue  conjointement  à  un  milieu 
social  dont  on  doit  tenir  compte,  sous  peine  d'un  divorce  aux 
conséquences  incalculables.  Cette  vérité  est  évidente  :  il  faut 
qu'il  y  ait  harmonie  entre  la  vie  de  la  nation  française  et  la  vie 
propre  de  son  armée. 

Ceux  qui  prétendent  qu'il  y  aurait  incompatibilité  foncière 
et  absolue  entre  ime  forme  de  gouvernement  qui  attribue  la     , 
souveraineté,  au  suffrage  universel  et  l'exécution  à  des  chefs     j 
élus,  et  une  organisation  militaire  qui  confère  l'autorité  absolu^     j 
à  des  chefs  non  élus  et  qui  impose  l'obéissance  à  la  masse,  ceux-1^ 
sont  peut-être  des  logiciens  redoutables,  mais  surtout  redoutabl^^ 
pour  leur  pays. 

Et,  d'ailleurs,  ce  pays  lui-même  a  démontré  l'erreur  de  V^ 
thèse  qu'ils  soutiennent.  La  France  vit  depuis  trente  ans  en  r^ 
publique  avec  ime  armée  qui,  somme  toute,  lui  fait  honneur. 

Ii!n  tout  cas,  il  faut  que  le  système  politique  et  social,  ains^^ 
que  le  système  militaire,  s'accordent  :  l'existence  de  la  France  ^ 
en  dépend. 

Reléguer  l'armée  à  part,  c'est  faire  œuvre  de  réaction  mili- 
taire, comme  au  temps  de  la  Restauration  ou  au  début  du 
second  Empire;  c'est  préparer  la  défaite. 

Rendre  plus  intime  encore  la  corrélation  de  Tarmée  et  de 
l'état  social,  c'est  faire  œuvre  de  progrès  comme  à  l'époque  du 
comte  de  Saint-Germain,  de  la  Révolution  et  du  premier  Empire  : 
c'est  préparer  la  victoire. 

Qui  oserait  dire  qu'une  pareille  tâche  est  impossible?  La 
meilleure  manière  de  la  remplir  paraît  être  de  calquer  1  organi- 
sation militaire  sur  l'organisation  politique. 

La  constitution  distingue  entre  le  pouvoir  législatif  et  le  pou- 


L'ORGAinSATION  mUTAIRB.  881 

voir  exécutif.  L'organisation  militaire  ne  peut-elle- pas  distinguer 
entre  Tadministration  de  Tarmée  et  son  emploi? 

Le  président  de  la  République  est  président  du  Conseil  supié- 
rieur  de  la  Guerre,  et  le  généralissime  en  est  vice-président. 
D'eux  doivent  dépendre  la  préparation  à  la  guerre  et  tout  ce  que 
la  guerre  comporte  d'attributions. 

Le  pouvoir  législatif  organise  et  subventionne  l'armée.  Res- 
ponsable devant  lui,  le  ministre  de  la  Guerre  doit  être  le  mattre 
eu  temps  de  paix. 

Une  pareille  dualité  ne  saurait  être  plus  périlleuse,  en  cas 
de  désaccord,  que  la  dualité  constitutionnelle  n'est  dangereuse 
pour  la  République.  La  hiérarchie  des  pouvoirs  publics  sera  le 
sûr  garant  qu'il  y  aura  toujours  accord  entre  le  ministre  qui 
organise  et  le  généralissime  qui  emploiera,  entre  le  créateui 
de  Torgane  et  celui  qui  s'en  servira,  si  cet  organe  est  créé  de 
manière  à  être  fort,  et  de  manière  à  faire  partie  intégrante  et 
harmonique  de  la  vie  nationale. 

Alors,  le  succès  ne  sera  pas  douteux. 

C'est  dans  cette  collaboration,  dans  l'affirmation  de  cette  res* 
ponsabilité  réciproque,  qu'on  trouvera  le  moyen  de  résoudre  le 
problème.  Il  y  a  un  partage  à  faire  :  au  ministre,  les  facultés  du 
pays  ;  au  généralissime  responsable,  les  nécessités  de  la  guerre. 
Au  Conseil  supérieur  de  la  Guerre,  d'établir  les  données  de  la 
guerre;  à  la  Commission  de  Tarmée,  d'étudier  ces  données,  de 
définir  le  programme  des  réformes,  de  préparer  l'ensemble  des 
lois  dont  nous  parlions  plus  haut  et  cçae  le  gouvernement  doit 
présenter  aussitôt  après  à  la  sanction  du  Parlement. 

Si  ce  programme  prévalait,  il  ne  serait  peut-être  pas  trop 
tard  pour  asseoir  sur  des  bases  solides  et  larges  l'édifice  définitif 
de  notre  réorganisation  militaire,  à  condition  toutefois  de  réagir 
immédiatement  contre  les  tendances  qui  se  manifestent  dans  le 
projet  patronné  par  le  ministre  de  la  Guerre  et  contre  la  gan- 
grène politique  dont  il  est  infecté,  à  condition  de  réduire  au 
silence  ceux  qui  semblent  avoir  pris  pour  devise  :  «  La  paix  à 
tout  prix  au  dehors.  La  guerre  à  tout  prix  au  dedans.  » 

Comment  !  du  poids  de  notre  or  et  du  nombre  de  nos  enfans, 
on  ne  voudrait  pas  mesurer  le  sacrifice;  la  protection  du  foyer, 
la  défense  du  sol  national  seraient  motifs  à  querelles  politiques  ; 
du  chifi're  de  nos  dépenses,  du  montant  de  nos  contingens,  on 
déduirait  seulement  la  durée  du  temps  de  service  à  inscrire  5ur 


i 


3S2  RBTUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  programmes  électoraux  I  Du  danger  possible,  on  conclurait, 
non  aux  obligations  de  la  guerre,  mais  aux  utopies  égalitaires. 
Un  tel  abaissement  des  âmes,  une  semblable  capitulation  des 
consciences  ne  doit  pas  pouvoir  être  possible.  La  Chambre  saura 
s'arrêter  k  temps.  La  France  payerait  trop  cher  un  tel  défaut  de 
patriotisme  et  de  logique. 

Pour  nous,  malgré  le  scepticisme  que  fait  nattre  l'expérience 
douloureuse  des  dernières  années,  nous  croirions  manquer  à  un 
devoir,  si  nous  ne  faisions  pas  encore  un  effort  pour  atténuer 
les  inconvéniens  de  l'imprudente  procédure  qui  s'est  ouverte 
sur  Torganisation  militaire  k  venir,  et  si  nous  ne  continuions  à 
combattre  pour  sauvegarder^  en  dépit  de  la  politique,  les  desti- 
nées de  la  nation. 

C'est  un  sujet  à  ne  plus  quitter  jusqu'à  entière  satisfaction. 

La  réforme  intégrale  de  notre  organisation  militaire,  en  vue 
de  la  guerre  possible  et  en  harmonie  avec  le  développement 
social,  est  désormais  nécessaire.  Il  faut  la  poursuivre  immédia- 
tement et  sans  rel&che,  si  nous  voulons  envisager  sans  trop  de 
crainte  les  conditions  auxquelles  pourrait  être  consentie  une 
réduction  à  deux  ans  de  la  durée  du  service  militaire. 

Il  y  va  de  rexistence  même  du  pays. 

Colonel  de  Là  Panouse. 


LES  FUNÇAILLES 

DE 


BERNARDIN  DE  SAINT-PIERRE 

(LETTRES  INÉDITES) 


Bernardin  de  Saint-Pierre  avait  cinquante-six  ans,  lorsqu'il 
épousa  Félicité  Didot,  qui  en  avait  vingt  (1).  Par  TefFet  de  quel 
étrange  hasard,  cette  gracieuse  et  «  vivante  »  jeune  fille  aima- 
t-elle  cet  homme  grincheux  et  âgé?  C'est  là  un  mystère  qu'il  ne 
faut  point  chercher  à  éclaircir;  et  ce  qui  vient  encore  le  rendre 
plus  impénétrable,  c'est  que  l'être  insociable  et  mécontent  que 
Bernardin  avait  été  durant  sa  jeunesse,  alors  qu'il  voyageait,  qu'il 
travaillait,  qu'il  écrivait,  resta  le  même  lorsqu'il  fut  amoureux. 

Dès  son  enfance  (2)  il  avait  eu  le  caractère  aventureux  et 
vagabond.  Â  neuf  ans,  il  fuyait  le  monde,  lisait  et  relisait 
Robinson  Crmoé,  les  Vies  des  Pères  du  Désert,  s'isolait  et  rêvait 
de  devenir  ermite  ou  missionnaire  ;  ce  fut  un  adolescent  quin- 
teux  ;  il  était  étrange  et  maladif,  hypocondriaque  et  fantasque, 
mais  non  pas  fou,  comme  le  furent  son  frère  et  son  propre 
fils.  Il  ne  pouvait  vivre  au  même  endroit,  tant  il  était  inquiet, 
agité  :  il  avait  douze  ans  lorsqu'il  partit  pour  la  Martinique 
avec  son  oncle  Godebout.  Il  revint  à  Caen  pour  se  préparer  et 

(i)  Félicité  Didot  était  née  le  dimanche  7  mars  1773,  à  quatre  heures  du  soir. 
Elle  fut  baptisée  le  lendemain,  en  l'église  Saint-André-des-Arts;  son  parrcdn  était 
M.  Onfroy,  marchand  chapelier,  et  sa  marraine,  M"*  Didot-Saint-Marc,  sa  tante. 

(2)  Jacques-Henri-Bemardin  de  Saint-Pierre  était  né  au  Havre,  le  19  jan- 
vier 1737,  me  de  la  Corderie,  47. 

TOMB  zz(.  —  1904.  23 


354.  REVUE    DES   DEUX   MONDES. 

entrer  à  l'Ecole  des  Ponts  et  Chaussées,  et,  en  1760,  il  était 
nommé  officier  d'artillerie.  Mais  cet  iùsociable,  ce  sauvage, 
était-il  capable  de  mener  la  vie  en  commun,  de  s'entendre  avec 
ses  collègues?  Il  fut  destitué  parce  qu'il  était  irascible  et  insu- 
bordonné. 

Il  quitte  alors  la  France,  voyage,  parcourt  l'Europe  avec 
ridée  de  fonder  une  colonie  modèle,  séjourne  en  Hollande  en 
qualité  de  journaliste,  en  Russie  comme  capitaine  d'artillerie, 
en  Pologne  comme  amoureux,  en  Autriche,  en  ÂHemagne;  s'em- 
barque pour  l'Ile  de  France  avec  une  situation  d'ingénieur  qu'il 
ne  peut  conserver,  à  cause  de  son  caractère  qui  rend  tout  rapport 
impossible  avec  l'ingénieur  en  chef  et  le  commissaire  de  la  ma- 
rine; et,  en  1771,  sans  un  sou  dans  sa  poche,  il  revient  dans  son 
pays. 

Mais  ce  vagabond,  dont  l'œuvre  littéraire  est  en  désaccord 
complet  avec  son  caractère,  était,  heureusement  pour  nous,  ua 
sensitif,  un  sentimental.  Il  aimait  la  nature,  la  mer,  la  forêt,  les 
couchers  de  soleil,  mais  surtout  les  femmes,  auxquelles  il  dédia 
Paul  et  Virginiey  en  les  appelant  «  les  fleurs  de  la  vie.  »  On 
ne  sait  s'il  faut  le  compter  au  nombre  des  favoris  de  la  grande 
Catherine,  mais  en  Pologne,  il  eut  une  liaison,  dont  Aimé  Martin 
a  fait  un  véritable  roman,  avec  la  princesse  Marie  Miesnik,  qu'il 
quitta,  le  24  mai  1765,  parce  qu'elle  ne  voulait  pas  l'épouser. 
Aussi  ce  dédaigneux  tout  gonflé  d'ambition  refusa-t-il,  —  sans 
doute  parce  qu'elles  étaient  pour  l'amant  des  reines  et  des  prin- 
cesses de  trop  petites  demoiselles,  —  de  répondre  aux  avances 
que  lui  firent  à  Saint-Pétersbourg,  la  nièce  du  général  du  Bos- 
quet, à  Amsterdam,  la  belle-sœur  de  Mustel  le  journaliste,  à 
Berlin,  la  fille  du  conseiller  Taubenheim. 

Tandis  qu'il  songeait  à  son  Voyage  à  Nie  de  France^  et  qu'il 
fréquentait  chez  les  philosophes  auxquels  d'Alembert  l'avait  pré- 
senté, comme  il  vivait,  sans  le  sou,  des  libéralités  que  lui  fai- 
saient ses  amis,  cet  égoïste,  qui  n'avait  jamais  aimé  que  pour  lui- 
même,  s'avisa  alors  que  dans  un  mariage  riche  il  trouverait 
peut-être  de  quoi  satisfaire  ses  goûts  et  son  ambition.  Il  se  mit 
alors  à  courir  la  dot.  La  sœur  d'un  de  ses  amis.  M"*  Girault,  et 
M"*  Delaville-Jehannîn,  qui  habitait  Rennes,  voulurent  l'aider 
à  se  marier;  mais  les  jeunes  provinciales  étaient  difficiles,  le 
prétendant  trop  exigeant  ;  aussi  ne  trouva-t-il  point  la  fiancée  de 
ses  rêves,  et  sa  colère  fut  grande  contre  les  Rennaises.  Il  parla 


LES   FIANÇAILLES   DE   BERNARDIN   DE   SAINT-PIERRE.  355 

même  de  se  «  rabattre  »  sur  les  veuves,  et  il  fallut  que  M"*  Gi- 
ranlt  intervint  plusieurs  fois  pour  l'en  empêcher. 

Sa  tristesse  cependant  augmentait  chaque  jour.  Il  se  brouilla 
avec  les  philosophes  ;  et  le  baron  de  Breteuil,  en  qui  il  avait  mis 
son  dernier  espoir,  lui  envoya  ce  billet  qui  le  blessa  profondé- 
ment :  «...  Vous  n'êtes  pas  gentilhomme,  je  ne  puis  rien  fuire 
pour  vous.  »  Il  s'en  fut  alors  dans  sa  sombre  retraite  de  la  rue 
Saint-Étîenne  du  Mont,  et  composa  ses  Études  de  ta  Nature.  Elles 
furent  publiées  en  1784,  et  attirèrent  aussitôt  l'attention  du  pu- 
blic sur  leur  auteur.  Trois  ans  après,  en  1787,  quand  parut  Paul 
et  Virginie^  il  fut  célèbre  et  populaire;  des  jeunes  filles,  alors, 
offrirent  de  l'épouser,  car  le  roman  tournait  bien  des  têtes, 
parmi  lesquelles  on  cite  M"**  Banda  de  Talhouet,  Lucette  Cha- 
pelle, Âudoin  de  Pompéry,  de  Constant,  de  Keralio  et  Pinabel  : 
il  préféra  la  fille  de  son  éditeur.  M"*  Félicité  Didot. 

Bernardin  de  Saint-Pierre  devait  beaucoup  de  reconnaissance 
à  Pierre-François  Didot.  Ignoré  du  public,  et  déjà  sur  l'âge,  il 
cherchait  un  éditeur  pour  ses  Études,  et  n'en  trouvait  point, 
lorsque  le  manuscrit  tomba  entre  les  mains  d'un  jeune  homme, 
Â.  Didot,  qui  était  attaché  à  la  librairie  de  son  père.  Il  parcourut 
l'œuvre  et  en  parla  à  M.  Bailly  :  celui-ci,  qui  avait  toute  la  con- 
fiance de  son  patron,  en  dit  quelques  mots  à  ce  dernier,  et  l'im- 
pression fut  décidée.  Ce  fut  pour  Bernardin  de  Saint-Pierre  une 
occasion  naturelle  d'entrer  en  relations  suivies  avec  Pierre- 
François  Didot;  et  quand,  après  avoir  publié  Paul  et  Virginie,  il 
fut  devenu  un  auteur  à  la  mode,  quoique  beaucoup  de  salons 
lui  ouvrissent  des  portes  qui  jusque-là  s'étaient  tenues  fermées 
pour  lui,  il  continua  de  fréquenter  quai  des  Grands- Augustins, 
d'autant  plus  volontiers  qu'il  y  rencontrait  M"*  Félicité  Didot, 

Épouser  la  fille  de  l'éditeur  connu,  dont  il  avait  reçu  de 
fortes  avances  en  argent,  cette  idée  devait  bientôt  germer  daas 
le  cerveau  de  ce  coureur  de  dot  qui  désirait  toujours  se  marier 
richement^  et  qui,  à  la  fin  de  ia  Chaumière  Indienne  (1),  faisait 
dire  au  Docteur,  répétant  une  des  trois  réponses  du  paria  sur  la 
vérité  :  «  On  n'est  heureux  qu'avec  une  bonne  femme.  » 

Félicité  voyait  souvent,  quai  des  Grands-Augustins,récrivain 
célèbre  et  applaudi  de  ce  Paul  et  Virginie,  à  la  lecture  duquel 
elle  avait  pleuré  chez  M°*  Necker.  Elle  aimait  à  s'entretenir  a\  ec 

(1)  EUe  parat  en  1790. 


356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  auteur  favori,  s'intéressait  au  sort  de  ses  œuvres,  et  lui  écri- 
vait :  «  Monsieur,  tout  le  tems  que  je  fus  au  magasin,  vos  ou- 
vrages ont  toujours  eu  le  succès  qu'ils  méritent,  et  je  ne  doutte 
pas  que  ce  ne  soit  toujours  de  même  (1).  »  Peu  à  peu  Félicité 
s'éprit  de  Bernardin.  Comment  cet  homme  âgé  de  plus  de  cin- 
quante ans  sut-il  se  faire  aimer  d'une  jeune  fille  qui  avait  à  peine 
vingt  ans?  Préféra-t-elle  en  lui,  à  d'autres  prétendans,  l'auteur 
de  Paul  et  Virginie ^  ou  l'amoureux  passionné  dont  il  aimait  à 
jouer  le  personnage,  ce  sont  là  des  questions  qui  devaient  plus 
tard  faire  couler  bien  de  l'encre  et  donner  naissance  à.  des 
procès  nombreux. 

Ce  fut  un  dimanche,  le  27  octobre  1793,  que  Bernardin 
épousa  Félicité  (2).  A  l'approche  de  ce  jour,  la  jeune  fille,  — 
nous  nous  en  doutons  seulement,  ses  dernières  lettres  n'étant  pas 
parvenues  jusqu'à  nous,  —  dut  crier  très  haut  sa  joie,  tout 
heureuse  de  voir  se  réaliser  ses  vœux  les  plus  chers;  tandb  q[ue, 
de  son  côté,  le  sauvage  que  nous  connaissons,  qui  s'était  vu 
refuser  par  son  beau-pèra  la  promesse  de  tenir  cette  union  se- 
crète, envoyait  ime  lettre  de  faire-part  unique  au  citoyen  Didot- 
Âutran  !  «  Je  m^adresse  à  vous.  Citoyen,  comme  à  l'aîné  des  enfans 
du  citoyen  Didot,  pour  vous  annoncer  l'alliance  que  je  contracte 
avec  votre  famille,  en  épousant  dimanche  prochain  votre  aimable 
sœur  Félicité  Didot.  Comme  je  n'ai  ni  le  tems  ni  les  moyens 
d'envoyer  suivant  l'usage  des  lettres  imprimées  pour  prévenir 
les  parens  et  amis  de  mon  mariage,  je  vous  prie  de  vouloir  bien 
en  faire  part,  ainsi  que  de  la  satisfaction  que  j'éprouve  à  resserrer 
avec  eux  les  liens  de  l'amitié  par  ceux  de  la  parenté.  Je  m'en 
félicite  en  particulier  par  raport  à  vous.  Je  vous  présente  ainsi 
qu'à  eux  les  assurances  de  mon  amitié  fraternelle  (3).  » 

Telle  est,  en  quelques  mots,  l'histoire  sentimentale  d'un 
homme  âgé  et  d'une  amoureuse,  qui  échangèrent,  avant  leur  ma- 
riage^ les  lettres  que  nous  présentons  aujourd'hui  au  public. 


(1)  Lettre  inédite  de  M^i*  Félicité  Didot  à  Beraardin  de  Saint-Pierre.  Citée  par 
M.  Maury  dans  sa  thèse  :  Élude  sur  la  vie  et  les  œuvres  de  Bernardin  de  Sainte 
Pierre  (1892),  p.  187. 

(2)  Nous  avons  reconstitué  cette  date  d'après  une  lettre  de  Bernardin  au  citoyen 
Didot-Âutran.  Elle  est  datée  du  25  octobre,  qui  était  un  vendredi,  et  il  y  est  écrit 
que  le  mariage  aura  lieu  «  dimanche  prochain.  » 

(3)  J'ai  trouvé  cette  lettre  citée  dans  la  thèse  de  M.  Maury,  qui  écrit  en  note  : 
«  Lettre  inédite  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  au  citoyen  Didot*Autran,  25  octobre 
1792,  l'an  II  de  la  République.  C'est  évidemment  1793  qu'il  faut  lire.  » 


LES   FIANÇAILLES   DE  BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  357 

Quelques-unes  d'entre  elles,  dues  à  Bernardin,  ont  été  publiées 
par  Aimé  Martin,  en  1826,  dans  le  3«  volume  de  la  Correspon-^ 
dame  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  (Paris,  Ladvocat,  in-8**)  ; 
dautres  ont  été  citées  (1),  par  fragmens,  dans  une  plaquette 
de  M.  Meaume  (2),  et  dans  la  thèse  de  doctorat  que  M.  Maury 
a  consacrée  à  Bernardin  de  Saint-Pierre  ;  nous  les  donnerons  en 
entier,  avec  les  nombreuses  lettres  de  Bernardin  et  de  Félicité 
qui  sont  encore  inédites. 

Aimé  Martin,  qui  épousa  la  seconde  femme  de  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  fut  pendant  longtemps  dépositaire  de  ces  lettres  : 
elles  appartenaient  à  M"*  Virginie  de  Saint-Pierre,  fille  de  Ber- 
nardin, qui  avait  épousé  le  général  de  Gazan.  Quand  M"*  de 
Gazan  fut  morte,  le  général  les  conserva,  et  quand,  en  1849,  il 
succomba  au  choléra,  elles  furent  vendues  avec  sa  bibliothèque 
et  achetées  par  un  collectionneur  dont  j'ignore  le  nom.  Paul  de 
Saint-Pierre  ne  se  porta  pas  acquéreur  à  cette  vente  ;  il  ne  pou- 
vait, étant  fou,  songer  à  la  mémoire  de  son  père.  Je  retrouve 
ces  lettres  à  Nancy,  en  1856,  entre  les  mains  de  M.  E.  Meaume, 
avocat,  puis  juge,  auteur  de  diverses  brochures,  et  président  de 
TAcadémie  de  Stanislas.  Comment  les  avait-il  eues?  «  Par  un 
heureux  hasard,  »  voilà  tout  ce  qu'il  dit.  Je  perds  alors  la  trace 
de  ces  lettres,  et  ne  les  retrouve  que  chez  M.  Pierre  Gélis-Didot, 
Tarchitecte  bien  connu,  qui  se  trouve  être  le  petit-neveu  de 
Bernardin;  il  acheta  ces  lettres  dans  une  vente  publique,  en 
février  1887,  et  depuis  lors  en  est  demeuré  Theureux  proprié- 
taire (3). 

Comment  ces  missives  parvenaient-elles  à  leur  destinataire? 
c'est  là,  je  crois,  un  point  dont  il  n'a  jamais  été  parlé.  Certaines 
d'entre  elles  ont  été  confiées  à  la  poste  :  le  timbre  qui  les  oblitère 
en  fait  foi;  d'autres  ont  été  portées  par  un  commissionnaire, 
ou  même  données  par  Bernardin  à  la  mère  de  Félicité.  Mais 
plusieurs  d'entre  elles  semblent  avoir  été  remises  en  cachette, 
de  la  main  à  la  main,  lorsque  se  rencontraient  les  deux  amans  : 
c'est  donc  là,  peut-être,  en  partie,  ime  correspondance  secrète 


(1)  Les  citations  sont  souvent  reproduites  inexactement,  et  l'orthographe  de 
Bernardin  est  peu  respectée. 

(2)  Étude  sur  la    Vie  privée  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  (1792-1800),  par 
£.  Meaume,  président  de  l'Académie  de  Stanislas.  Nancy,  1856. 

(3)  C'est  M.  Pierre  Gélis-Didot  qui  m'a  autorisé  à  publier  ces  lettres;  qu'il  mo 
soit  permis  de  lui  dire  ici  toute  ma  reconnaissance  et  mes  remerciemens. 


358  REVUE  DES  PEUX  MONDES. 

échangée  furtivementi  à  Tinsu  des  parens  qui  pourtant  avaient 
agréé  ce  mariage.  Les  deux  héros  de  ce  roman,  peu  roma- 
nesque toutefois,  craignaient  sans  doute  de  ne  pouvoir,  lors- 
qu'ils se  voyaient,  causer  assez  librement,  et  se  confiaient  par 
écrit  l'expression  de  leurs  sentimens.  Cela  ressort  de  la  lecture 
de  quelques  lettres  (1);  certains  mots  ne  s'expliquent  qu'en  ad- 
mettant cette  hypothèse  d'une  correspondance  en  partie  cachée, 
et  ce  qui  vient  la  fortifier,  c'est  que,  parmi  les  lettres  de  Bernar- 
din, qui  ne  sont  du  reste  jamais  signées,  beaucoup  ne  portent 
aucune  adresse.  Celles  qui  sont  dues  à  AT^*  Didot  sont  toujours 
signées  :  Félicité  ou  Félicité  Didot. 

Ce  qui  a  raidu  le  classement  de  ces  lettres  assez  difficile,  c'est 
que  la  majorité  d'entre  elles  ne  sont  pas  datées  ;  il  a  donc  fallu, 
pour  établir  l'ordre  dans  lequel  nous  les  publions  aujourd'hui, 
faire  des  rapprochemens  et  tirer  parti  des  indications,  assez  nom- 
breuses, des  lieux  d'où  elles  sont  envoyées  :  Paris,  Essonnes  et 
Chantilly. 

L'écriture  de  Bernardin  n'est  pas  toujours  facile  à  lire;  le 
papier  qu'il  employait  généralement  est  blanc,  d'un  très  petit 
format,  rugueux,  buvant  un  peu  l'encre,  qui,  elle,  a  fortement 
jauni.  Les  caractères  sont  moyens  et  serrés,  les  mots  souvent 
liés  et  rapprochés  ;  les  lignes  ne  sont  pas  toujours  régulières  et 
vont  en  montant  de  gauche  à  droite  ;  les  fautes  d'orthographe 
abondent  :  nous  les  avons  respectées,  ainsi  que  la  façon  d'accei»* 
tuer  et  de  ponctuer.  Les  lettres  de  Félicité  sont  d'une  calligra- 
phie plus  lisible,  mais  plus  difficile  peut-être  à  déchiffrer,  car  la 
jeune  fille  emploie  une  orthographe  qui  déroute  ;  elle  abuse  des 
majuscules  et  accompagne  souvent  les  lettres  de  fioritures  et 
d'omemens  ;  elle  aimait  le  papier  vert  clair,  d'un  grand  format, 
sur  lequel  son  écriture,  assez  grosse,  court  largement  avec  agi- 
lité. 

Ces  épttres,  conmie  on  le  verra,  sont  toutes  emplies  de  sen- 
timentalité et  abondent  en  petits  détails  sur  la  vie  journalière  et 
les  ennuis  quotidiens.  Il  est  à  remarquer  que,  pendant  la  période 
où  elles  étaient  envoyées,  d'août  1792  à  octobre  1793,  des  événe- 
mens  qui  troublaient  profondément  l'ordre  social  se  déroulaient 
en  France  :  la  chute  de  la  Royauté,  les  massacres  de  Septembre, 
la  réunion  de  la  Convention,  la  proclamation  de  la  République, 

(i)  Voir  les  lettres  n-  7,  10, 15,  20. 


LES   FIANÇAILLES   DE   BERNARDIN   DE   SAINT-PIERRE.  359 

ia  mort  de  Louis  XVI,  la  Terreur  enfin,  avec  ses  levées  d'hommes 
en  masses  pour  lutter  contre  l'étranger,  ia  loi  des  suspects  et 
les  promenades  sanglantes  de  la  guillotine.  Eh  bien  !  de  tout  cela 
Bernardin  semble  ne  pas  s'être  aperçu  ;  il  n'en  dit  mot  dans  ses 
lettres;  et  ce  serait  à  croire  que  les  historiens  ont  rêvé  les  trou- 
bles qu'ils  nous  racontent,  puisque  la  vie  en  France  était  si  pai- 
sible à  cette  époque,  que  les  gens  n'en  parlaient  même  point  ! 
De-cî,  de-là,  quelques  phrases  seulement  font  allusion  à  ces 
grands  faits  historiques  (1),  et  pourtant  Bernardin  n'était  pas 
étranger  à  tous  les  événemens  de  cette  période  :  il  était  l'ami  des 
conventionnels  les  plus  en  vue,  recevait  des  approvisionnemens 
du  Comité  de  Salut  public,  se  voyait  offrir  et  refusait  la  place  de 
bibliothécaire  en  chef  à  la  Bibliothèque  nationale,  était  chargé 
d'un  cours  à  l'École  normale,  et  touchait  jusqu'à  2  700  livres  du 
gouvernement  (2). 

Les  lettres  échangées,  avant  leur  mariage,  par  Bernardin  et 
Félicité  ne  sont  pas  les  seules  que  nous  possédions.  Aimé 
Martin,  dans  la  Correspondance  de  Bernardin  de  Saint-Pierre j  a 
publié,  en  1826,  les  lettres  que  celui-ci  écrivit  à  sa  femme  ;  par 
elles,  et  les  renseignemens  que  nous  donnèrent  les  biographes, 
nous  pouvons  connaître  l'épilogue  de  ce  roman  :  il  est  très  triste. 

Félicité  ne  fut  point  heureuse.  Elle  mena  ime  vie  de  dévoue- 
ment et  d'amour  pour  un  homme  qui  ne  sut  même  pas  s'en  aper- 
cevoir ;  la  naissance  d'une  fille  et  de  deux  fils,  dont  l'un  mourut 
^rès  jeune,  n'égaya  que  peu  de  temps  la  triste  mélancolie  de 
son  séjour  à  la  campagne  ;  elle  se  donna  toute  à  l'éducation  de 
Virginie  et  de  Paul,  mais,  restant  de  longues  journées  très  seule, 
elle  laissa  libre  cours  à  ses  rêveries,  et  dut  avoir  d'amers  re- 
grets. Elle  aimait  pourtant  toujours  son  mari,  bien  qu'il  s'occu- 
pât peu  d'elle,  et  lui  écrivait  encore  en  Tan  IV  de  tendres  lettres, 
pleines  d'affection  pour  lui  et  ses  enfans  (3).  Ses  frères,  qui  déjà 
se  querellaient  avant  son  mariage,  ainsi  qu'en  témoignent  plu- 
sieurs lettres  où  elle  le  dit  à  Bernardin  (4),  continuèrent  leurs 
disputes  qui  la  bouleversaient  profondément;  enfin  son  pèr^% 
Didot  le  jeune,  mourut  en  décembre  1795  (5).  La  succession,  em- 

(1)  Voir  lettres  n-  12,  2  et  6. 

(2)  Cf.  Maury,  p.  206. 

(3)  Voir  la  lettre  n*  I  (après  le  mariage). 

(4)  Voir  surtout  la  lettre  n«  21. 

(5)  Vers  le  milieu  de  frimaire  an  IV. 


360  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

brouillée,  fut  difficile  à  liquider,  et  ses  frères  ne  laissèrent  point 
échapper  cette  occasion  nouvelle  de  discussions  et  de  récrimi- 
nations ;  Bernardin  dut  intervenir  pour  défendre  la  part  de  sa 
femme,  et  de  tout  cela  la  pauvre  Félicité  souffrit  davantage. 
Elle  s'étiola,  et,  dans  sa  froide  maison  d'Essonnes,  les  germes  de 
la  tuberculose  qu'elle  avait  en  elle  ne  tardèrent  pas  à  se  déve- 
lopper ;  —  de  cette  tuberculose  qui  avait  tué  déjà  Sophie,  sa  sœur, 
à  r&ge  de  dix-huit  ans  (1). 

A-t-elle  voulu  divorcer?  Certains  l'affirmaient,  d'autres  le 
niaient,  et  cette  question  ne  pouvait  sortir  du  domaine  de  l'hypo- 
thèse, puisqu'on  épiloguait  sur  une  lettre,  inédite,  qui,  paratt-il, 
avait  disparu.  Nous  pouvons  aujourd'hui  trancher  le  débat:  il  a 
été  question  de  divorce  entre  le  mari  et  la  femme,  le  document 
qui  le  prouve  n'est  pas  perdu,  il  nous  est  aujourd'hui  donné 
de  le  publier  :  c'est  une  lettre  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  à 
sa  belle-mère,  M""*  Didot;  elle  est  datée  du  6  ventôse  an  VIL 

Félicité  renonça  à  son  projet,  elle  continua  de  dépérir, 
minée  par  le  terrible  mal,  auquel  son  mari  semble  ne  pas  avoir 
cru;  et  s'éteignit,  après  sept  ans  de  mariage,  vers  la  fin 
de  1799  (2).  Bernardin,  resté  veuf  avec  deux  enfans,  n'a  point  dû 
souffrir  de  la  mort  de  sa  femme  ;  il  avait  été  trop  désireux  de  se 
marier  pour  renoncer  à  un  tel  projet  après  l'essai  qu'il  venait  de 
réaliser,  en  compagnie,  il  est  vrai,  d'une  femme  qui  avait  tout  fait 
pour  le  rendre  heureux  et  qui  avait  été  sa  servante;  aussi,  bien- 
tôt après,  recommençait-il,  avec  des  expressions  identiques,  à- 
écrire  des  lettres  d'amour,  toutes  semblables  à  celles  que  l'on  va 
lire,  pour  M"*  Désirée  de  Pelleporc,  qu'il  avait  rencontrée  dans 
une  institution  de  jeunes  filles,  dirigée  par  M""*  de  la  Maisonneuve. 
Il  avait  soixante-trois  ans  lorsqu'il  l'épousa,  en  brumaire  an  IX. 

Il  s'éteignit,  le  21  janvier  1814,  à  Éragny-sur-Oise;  et,  comme 
il  avait  sans  doute  converti  sa  femme  à  ses  propres  théories  sur 
le  mariage,  elle  épousa,  en  secondes  noces,  Aimé  Martin  (3),  le 


(1)  Sophie  Didot,  sœur  aînée  de  Félicité,  était  née  le  !•*  septembre  1768;  elle 
mourut  le  14  janvier  1786.  Elle  avait  quatre  ans  de  plus  que  sa  sœur. 

(2)  C'était  en  Fan  VIII  de  la  République. 

(3)  Martin  (Louis-Aimé),  littérateur,  né  à  Lyon  en  1786,  mort  à  Paris  le  22  juin 
1847  ;  d'abord  professeur  d'histoire  littéraire  de  la  France  des  xii%  xiii*  et  xiv*  siècles 
à  l'Athénée  en  1813;  secrétaire-rédacteur  de  la  Chambre  des  députés  en  1815»  et, 
peu  de  temps  après,  professeur  de  belles-lettres,  de  morale  et  d'histoire  à  l'École 
polytechnique,  en  remplacement  d'Andrieux;  destitué  en  1831,  et  nommé  conserva- 
teur à  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève. 


LES   FIANÇAILLES   DE  BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  361 

secrétaire  de  son  mari  défunt.  Celui-ci  consacra  toute  sa  vie  à 
la  publication  et  à  la  glorification  des  œuvres  de  son  maître,  à 
la  défense  aussi  de  sa  mémoire,  et  il  eut  en  cela  fort  à  faire,  car 
elle  fut  vivement  attaquée,  comme  nous  le  verrons  dans  la  con- 
clusion de  cette  étude. 

LETTRES   ÉCRITES    AVANT    LE   MARIAGE 

L'ordre  chronologique  des  lettres  écrites  avant  le  mariage, 
tel  que  Ta  établi  Aimé  Martin,  dans  le  troisième  volume  de  la 
Correspondance  de  Bernardin  de  Saint-Pierre^  ne  nous  paraît  pas 
exact.  C'est  Félicité,  qui,  la  première,  dut  écrire  à  Bernardin  ; 
cela  n'est  point  pour  surprendre,  car  nous  savons  que  ce  der- 
nier demanda  à  M""*  Didot  mère  qu'elle  laissât  sa  fille  écrire  à  sa 
place.  A  la  lettre  de  la  jeune  fille,  —  lettre  que  nous  ne  possé- 
dons pas,  et  qui  doit  être  postérieure  au  13  août  1792,  —  Ber- 
nardin répondit  par  une  lettre  qu'Aimé  Martin  a  classée  la  troi- 
sième de  la  correspondance  imprimée  (1),  et  qui  est,  pour  nous, 
la  première  de  l'auteur  de  Paîil  et  Virginie,  Si  nous  la  publions 
à  nouveau,  c'est  que  la  seconde  lettre  de  Félicité,  inédite  celle-là, 
y  répond. 

Uttrê  n*  4.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre,  —  écrite  de  Paris,  sans  date,  mais 
probablement  du  20  ou  SI  août  1792,  imprimée  par  Aimé  Martin,  avec  le  n*  3. 
An  bas  de  cette  lettre,  Félicité  Didot  a  écrit  :  «  Reçu  le  22  août  1792.  Jour 
beureux  pour  Félicité  (2).  » 

c(  VOUS  me  priez  de  mon  plaisir,  mon  aimable  Félicité.  Je 
désire  la  campagne  et  d'y  être  avec  vous.  Mes  devoirs  me  retien- 
nent à  Paris  encore  pour  plusieurs  jours  ;  ensuite,  si  les  circon- 
stances me  le  permettent,  je  satisferai  mon  inclination  en  vous 
allant  voir. 

«  ne  vous  laissez  point  effrayer  par  la  vue  de  l'avenir. 
«  Quand  les  hommes,  dit  Epictète,  sont  au  comble  de  bonheur, 
ils  n'imaginent  pas  qu'ils  en  puissent  descendre  ;  et  quand  ils 
vont  dans  l'abîme  du  malheur,  ils  ne  voient  pas  comment  ils  en 
pourront  sortir.  Cependant  l'un  et  l'autre  arrive,  et  les  dieux  l'ont 
ordonné  ainsi,  afin  que  les  hommes  sachent  qu'il  y  a  des  dieux.  » 

«  que  ces  motifs  tout-puissans  de  consolation  vous  servent  à 

(1)  3*  voi..  p.  93, 

(2)  Cette  lettre  ne  fait  pas  partie  de  la  collection  Gélis-Didot. 


""^^^ 


362  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rassurer  votre  mère  et  vous  môme,  et  soyez  sûre  que  le  ciel  ré- 
compensera tôt  ou  tard  votre  vertu. 

«  la  lettre  que  vous  venez  de  m'écrire  est  pleine  de  raison 
et  de  sensibilité.  Fortifiez  l'une  et  Tautre  par  la  lecture  des  bons 
livres.  Je  m'estimerai  heureux  d'y  contribuer  personnellement. 
Dans  des  temps  plus  tranquilles,  j'aurais  cherché  à  faire  de  vous 
mon  élève  ;  dans  ces  temps  orageux,  je  désire  faire  de  vous  mon 
amie.  Bannissez  donc  de  vos  lettres  l'expression  froide  de  mon- 
sieur (1).  Suppléez-la  par  toutes  celles  que  vous  trouverez  dans 
votre  cœur  fait  pour  aimer  et  pour  être  aimé.  Quoique  des  cor- 
respondances en  tout  genre  m'obligent  d'abréger  mes  réponses, 
la  vôtre  me  servira  de  consolation.  Plus  elle  sera  étendue,  plus 
elle  m'intéressera.  Mon  âme,  fatiguée  de  la  corruption  des  so- 
ciétés, se  reposera  sur  la  vôtre,  douce,  pure,  solitaire,  aimante, 
conmie  un  voyageur  sur  un  gazon  frais. 

«  les  affaires  publiques  m'obligent  d'abréger  le  plaisir  que  je 
prends  à  vous  écrire.  J'entends  par  affaires  publiques  celles  qui 
regardent  mon  service,  car  je  ne  sais  point  de  nouvelles.  J'ap- 
pris hier  au  jardin  où  je  vous  cherchais,  que  vous  étiez  partie 
pour  Essonne.  Mandez-moi  le  plus  tôt  que  vous  pourrez  ce  que 
vous  pensez  dans  votre  solitude.  Avez- vous  des  livres?  Oh  I  que 
la  nature  est  un  grand  et  sublime  livre  !  Occupez-vous  dans  vos 
promenades  du  soin  de  me  chercher  une  chaumière  au  milieu 
des  bois,  dans  une  lande  ;  tout  me  sera  bon  :  c'est  là  que  mon 
cœur  resserré  s'épanouira.  Adieu,  mon  aimable  Félicité,  votre 
ami  vous  embrasse.  Je  verrai  ce  soir  votre  maman.  » 

Lettre  n*  $.  —  De  Félipité  Didot  (2)  —  d'Essones  —  24  août  1792,  —  c'est  probable- 
ment la  seconde  lettre  écrite  à  Bernardin  par  Félicité.  —  Elle  est  inédite,  sauf 
deux  courts  fragmens  publiés  par  M.  Maury.  (Nous  avons  mis  entre  crochets  les 
passages  déjà  publiés).  —  En  haut,  écrits  à  l'encre,  sans  doute  par  Aimé  Martin, 
ces  mots  :  «  lettre  qui  prouve  qu'il  ne  l'a  pas  séduite.  » 

A  Monsieur  y 

Monsieur  de  Saint-Pierre, 

auteur  des  Études  de  la  Nature. 

Hue  de  la  Reine  Blanche j 

A  Paris, 

«  [Qu'elle  Obligation  ne  vous  aige  point  0.  le  plus  indulgent 

(1)  Ce  mot  est  souligné  dans  le  texte. 

(2;  Cette  lettre  porte  le  n*  33  dans  la  collection  Gélis-Didot 


LES  FIANÇAILLES   DE  BERNARDIN   DE  SAINT-PIERRE.  363 

des  hommes,  de  ne  point  avoir  dédaigné  de  répondre  à  ma  lettre 
et  de  m'encourager  avec  tant  de  bonté  à  continuer.  Il  est  impos- 
sible de  vous  peindre  le  plaisir  que  ma  causée  la  vôtre  dans  les 
tems  ou  nous  sommes,  j'ai  déjà  bien  versée  des  larmes  de  tris- 
tesse,et  vous,  m'en  fait  te  répandre  de  joie],  ce  sera  désormais  une 
de  mes  grande  consolation  en  lisant  votre  lettre  je  me  trouverai 
moins  à  plaindre  et  au  contraire  fort  heureuse... 

«  je  suis  pourtant  ici  beaucoup  plus  tranquille  qu'à  Paris  la 
campagne  est  bien  faitte  pour  inspirer  le  calme,  la  seulle  chose 
qui  me  fâche  est  de  n'y  point  voir  maman  car  je  suis  persuadée 
qu'elle  est  toujours  aussi  prompte  à  s'afÛigée  je  desirois  aussi 
y  poseder  une  autre  personne  également  chère  a  mon  cœure  ; 
mais  j'attendrai  du  tems  cette  aimable  société... 

«  je  n'ai  point  d'autre  livre  présentement  qu'un  abrégé  de 
l'histoire  moderne  par  l'abbé  de  Gondillac  ;  je  n'ai  pu  encore  en 
lire  beaucoup  ayant  eu  plus  de  monde  que  je  naurois  désiré, 
mais  le  peu  que  j'ai  lue  m'intéresse  en  voyant  de  tout  tems  des 
révolutions  les  imes  fortes  les  autres  moindres  je  prends  du  cou- 
rage pour  attendre  la  fin  de  la  nôtre  :... 

((  ne  pensé  vous  donc  plus  à  votre  petite  isle  en  me  chargent 
de  vous  chercher  une  chaumière  puisque  vous  été  décidé  à 
y  mettre  le  prix;  j'espère  bien  que  nous  aurons  le  bonheure  de 
vous  y  voir,  pour  moi  c'est  l'endroit  que  je  vous  souhaite  le  plus 
étant  fort  agréable  et  le  plus  voisin  de  chez  nous... 

«  vous  voyez  que  je  ne  tarde  pas  à  profltter  de  la  permission 
que  vous  me  donné,  et  que,  je  ne  suis  pas  non  plus  très  laco- 
nique d'ailleur  cest  une  chose  qui  me  parroit  impossible  en  vou^^ 
écrivant,  [je  dis  toujours  moins  que  je  ne  voudrai  dire  et  m^ 
plume  est  bien  mauvaise  interprette  de  mes  sentimens;]  adieu 
mon  ami  puisque  vous  voulez  l'expression  de  mon  cœur,  voila  le 
nom  qu'il  vous  avoit  choisi  et  en  vous  le  donnant  il  en  connois- 
soit  je  vous  jure  tout  le  prix;  vous  finisse  par  m'embrasser  moi 
je  voudrois  le  faire. 

«  Félicité.  » 

le  24  aoust  1792. 

Nous  devrions,  à  cette  place,  citer  trois  lettres  de  Ber- 
nardin,  écrites  pendant  le  mois  d'août  1792;  mais  Aimé  Martin 
les  a  publiées  intégralement,  ou  à  peu  près,  car,  dans  la  pre- 
mière, il  a  supprimé  cette  phrase  :  «  Vous  serez  mon  amie  le 


364  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jour,  ma  femme  la  nuit  et  ma  maîtresse  en  tout  tems.  »  La  se- 
conde lettre  est  une  réponse  à  Félicité  (1),  car  elle  débute 
ainsi  :  «  vous  vous  exprimez,  ma  chère  amie,  avec  beaucoup  de 
di  licatesse,  lorsqu'on  parlant  de  vos  devoirs  vous  me  dites  que 
votre  secret  vous  est  inviolable  parce  qu'il  est  le  mien...  »  Ce 
sont  ces  deux  missives  qu'Aimé  Martin  a  imprimées  en  tête  de 
sa  publication  ;  il  nous  a  semblé,  avons-nous  dit,  qu'il  était  pré- 
férable de  changer  cet  ordre  et  de  les  mettre  à  cette  place-ci. 
Quant  à  la  troisième  lettre  (2),  elle  est  écrite  par  Bernwdin,  de 
Paris,  datée  du  31  août  1792,  et  adressée:  «  A  Mademoiselle, 
Mademoiselle  Félicité  Didot,  à  la  papeterie  d'Essonnes.  A 
Essonnes  :  »  Aimé  Martin  l'a  citée  entièrement,  sauf  le  premier 
alinéa  :  «  vos  lettres,  félicité,  sont  aussi  raisonnables  que  si 
votre  Maman  les  avoit  dictées,  un  peu  d'impatience  m'a  fait 
écrire  la  dernière,  mais  je  ne  suis  point  offensé.  » 

Aimé  Martin  a  fait  suivre  cette  épitre  de  deux  lettres  (3), 
écrites  de  Chantilly,  par  Bernardin,  et  datées  d'avril  1793  ;  nous 
ne  les  reproduirons  pas  à  la  même  place,  ayant  à  publier,  avant 
elles,  un  grand  nombre  de  lettres,  inédites,  antérieures  à  cette 
date,  et  estimant  que,  même  parmi  les  missives  imprimées,  il  y 
en  a  qui  sont  aussi  antérieures  au  mois  d'avril  1793. 


Lettre  n*  3.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (4),  —  sans  indication  de  lien,  ni  de 
date,  mais  probablement  de  Paris  et  de  septembre  ou  octobre  1792;  —  inédite, 
sauf  un  passage  publié  par  M.  Maury.  —  Bernardin  dans  cette  lettre  tutoie 
Félicité  pour  la  première  fois  ;  dans  les  lettres  postérieures,  il  lui  dira  votu  au. 
début,  et  tu  à  la  fin. 

«  il  ne  faut  point  veiller  la  nuit,  mon  amie.  Les  veilles 
échauffent  le  tein.  vous  m'écrives  à  ime  heure  du  matin  dites 
vous,  quoique  votre  lettre  soit  courte  et  charmante,  je  ne  sau- 
rois  vous  aprouver.  je  préfère  votre  bonheur  au  mien,  c'est  par 
ce  sentiment  que  je  prends  des  arrangemens  pour  l'assurer, 
avant  de  pondre  l'oiseau  fait  son  nid. 

«  [Vous  ne  conuoissés  pas  le  monde,  vous  ignorés  les  peines 
qui  vous  y  environneroient  si  vous  étiés  obligée  d'y  représenter 

({)  La  lettre  de  Félicité  à  laquelle  il  est  répondu  ne  nous  est  pas  parrenae. 
(S)  Elle  porte  le  n*  4  dans  la  Correspondance  imprimée,  et  le  n*  4  dans  la  col- 
lection Gélis-Didot. 

(3)  Voir  page  379, 

(4)  Cette  lettre  porte  le  n*  38  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


LES    FIANÇA  ILLE9    DE    BERNAEDlX    DE    SAt^T-PIEIlIlE:.  365 

dans  un  état  au-dessus  rie  votre  fortune  et  de  la  mienne,  je  ne 
parle  pas  de  celles  que  renvîe  vous  y  susciteroit.  croyez  moi^  il 
n'y  a  de  bonheur  que  dans  la  solitude  et  aux  champs,  loin  du 
trouble  et  de  la  corruption  des  villes,  par  exemple  tout  le  monde 
y  trouve  tout  simple  quun  homme  âgé  aye  une  jeune  maitresse 
et  tout  le  monde  le  blameroit  s'il  ëpousoit  une  jeune  femme, 
qu'importe,  dires  vous  pour  le  bonheur  lopinion  publique? 
elle  fait  tout  dans  tes  affaires  et  les  états  ou  on  est  en  repré- 
sentation, on  ne  lui  échape  que  dans  la  solitude,  je  trouverois 
assez  d'exemples  de  mariages  disproportion  es  en  âge  dans  des 
hommes  très  célèbres  de  l'antiquité,]  Socrate  plus  vieux  que 
moi  épousa  une  jeune  femme  qui  lui  donna  des  enfans  qui 
etoient  en  bas  âge  lorsqu'il  mourut  à  70  ans,  il  eut  même 
2  femmes  k  la  fois^  suivant  la  loi  de  son  pays,  mais  il  paroit  qu'il 
Beut  pas  lieu  d^en  être  content.  Sénèque  déjà  bien  âgé  épousa 
Pauline  fort  jeune  et  qui  lui  fut  si  attachée  qu'elle  voulut  mourir 
avec  lui  lorsqu'il  se  fit  ouvrir  les  veines  par  ordre  de  Néron. 
elle  avoit  déjà  perdu  une  partie  de  son  sang  lorsque  Néron 
donna  ordre  qu'on  bandât  ses  playes.  Seneque  ne  vécut  heureux 
avec  Pauline  et  ne  lui  inspira  un  si  fort  attachement  qu'eu  vi- 
vant avec  elle  loin  de  Rome  à  la  campagne,  c'est  ce  qu'on  peut 
voir  dans  ses  lettres  &  Lucilius. 

«  au  reste  je  m'occupe  plus  de  notre  bonheur  futur  que  tu 
ne  penses,  si  j'avois  a  la  campagne  un  azile  a  moi,  la  chose 
saroit  bientôt  fait  te.  ton  billet  est  charmant  mais  un  peu  court, 
je  croîs  que  lu  ferois  des  ver  si  tu  voulois.  ta  prose  est  légère 
et  remplie  des  plus  douces  images,  adieu  mon  enfant,  tes 
leçons  de  morale  môme  me  plaisent,  si  je  deviens  fou  tu  me 
rendras  sage,  je  t'embrasse  de  tout  mon  cœur,  mon  estime  pour 
loi  est  égale  à  mon  amour.  » 

Initié  ti*  4.  —  De  Bernardin  de  Samt-Pierre,  —  de  Paris,  sans  date^  mais  de 
sepbfinbre  ou  octobre  1792  (rien  ne  prouve  qu'elle  âott  postérieure  ii  la  lettre 
n*  3/  ;  —  inédite^  s&uf  deux  passages  publiés,  l'un  par  M.  Maury,  rautre  par 
E.  Heaume. 

«  ne  parlons  plus  ma  sensible  amie  de  ce  qui  vous  a  fait  de 
la  peine,  tenés  vous  pour  assurée  que  personne  ne  vous  honore 
et  ne  vous  aime  plus  que  moi.  je  m'occupe  de  votre  bonheur, 
vous  aimés  la  campagne,  mais  ne  vous  y  ennuierés-vous  points 
quand  vous  y  serés  seule  surtout  dans  les  premiers  tems?  quelles 


'^  ''^^mÊ 


366  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seront  vos  occupations?  faittes  moi  part  de  vos  projets,  je  veux 
voir  comment  je  les  ferai  cadrer  avec  les  miens,  parlés  moi 
avec  une  entière  confiance,  vous  avés  raison,  la  dissimulation 
est  un  vice  ;  surtout  à  Tégard  des  personnes  que  Ton  aime,  celle 
que  vous  vous  reprochés  à  Tégard  de...  prouve lamour  que  vous 
avés  pour  vos  devoirs  mais  c'est  moi  qui  en  suis  la  cause,  je  ne 
vous  y  exposerai  plus,  revenons  à  vos  projets  champêtres,  ne 
pouriés  vous  pas  y  joindre  Tétude  de  la  botanique,  vous  avés 
de  la  mémoire  et  vous  ne  sauriés  mieux  la  meubler  qu'en  la 
remplissant  de  fleurs  et  d'images  agréables,  vous  êtes  à  portée 
d'étudier  le  système  de  Linnaeus  en  arrangeant  une  des  bota- 
niques coloriées  qui  sont  chez  vous,  c'est  une  douce  occupation 
pour  l'hyver  et  vous  vous  rendrés  utile  à  votre  Maman,  je  peux 
vous  prêter  les  elemens  de  cette  étude,  par  Jean- Jacques. 

«  un  autre  soin  qui  pouroit  vous  occuper  est  celui  de  réformer 
votre  ortographe.  [vos  fautes  ne  sont  pas  nombreuses  mais  elles 
choquent  d'autant  plus  que  votre  style  est  facile  et  plein  de  déli- 
catesse et  de  sentiment  quand  l'amour  vous  inspire  (1).]  par 
exemple  vous  écrives  vous  m'obligeraiy  au  lieu  de  m'obligerez^ 
veillez  donc  éloigné  pour  éloigner,  ce  sont  de  petittes  taches,  et 
vous  n'en  devés  point  montrer,  votre  esprit  est  susceptible  de 
tout  genre  d'instruction,  vous  devés  donc  soigner  un  peu  vos 
expressions,  la  parole  est  l'habit  de  la  pensée;  la  mauvaise  orto- 
graphe est  par  raport  à  elle  ce  quune  déchirure  est  à  un  habit, 
excepté  un  peu  d'attention  sur  ce  point,  cpie  la  lecture  vous  don- 
nera, ne  suives  pour  modèle  de  votre  style  que  la  nature,  soyés 
comme  elle  simple  et  sans  fard,  ne  forcés  rien,  ne  chci'chés  point 
vos  idées  dans  votre  esprit,  mais  dans  votre  cœur,  pour  bien 
s'exprimer  il  faut  bien  sentir,  voilà  mon  enfant  les  conseils  que 
te  donne  ton  sincère  ami.  sois  douce,  c'est  par  la  douceur  que 
tu  triompheras  toujours,  puissai  je  trouver  en  toi  ce  que  j'ai 
cherché  si  longtems.  sois  ma  colombe,  je  t'embrasse  de  tout 
mon  cœur  en  te  serrant  dans  mes  bras,  comme  ton  amant  puisque 
tu  te  dis  ma  meilleure  amie  et  que  tu  ne  penses  être  heureuse 
sans  mon  amitié,  embrasse  moi  donc  de  toute  ton  ame.  puissai 
je  être  un  jour  ta  félicité  comme  tu  es  la  mienne.  » 

(1)  Passage  publié  par  M.  Maury. 


LES   FIANÇAILLES   DE   BERNARDIN    DE    SAINT-PIERRE.  367 

Lettre  n*  5.  —  De  Félicité  Didot,  —  datée  du  30  septembre  1792,  d'Essonnes  ; . 
—  inédite,  sauf  deux  courts  passages  reproduits  par  M.  Maury. 

D'Essonnes,  le  30  7»*"  de  même. 

ce    II  mest  impossible  mon  aimable  Ami  de  laisser  partir,  seule 

une  lettre  si  réservée  et  par  conséquent  si  éloigné  des  sentimens 

que   A70US  me  faite  éprouvé,  jai  déjà  eu  mille  fois  l'idée  de  vous 

écriire  mais  je  nai  pu  TEfectuer  étant  dans  la  société  dune  chère 

Xtûie  que  je  ne  puis  quitter  quelque  instant  sans  en  donner  la 

raison,  aussi  aige  sézie  avec  empressement  l'occasion  qui  se  pré- 

senioit  en  répondent  à  la  lettre  de  maman. 

u  Si  jai  passé  les  plus*  heureux  momens  de  ma  vie  dans  votre 
société  mon  Ami,  je  puis  vous  assurer  qu'ils  ont  servis  à  me  faire 
sentir  plus  vivement  les  peines  de  l'absence,  et  sans  la  véritable 
Amie  qui  est  auprès  de  moi  jaurois  bien  des  fois  détesté  les  jours 
passé  ici  depuis  votre  départ  (malgré  mon  goût  décidé  pour  la 
^uapagne)  les  endroits  même  embelis  par  l'idée  que  vouvous  y 
PMisiez  me  par oissent  triste  et  sauvages  ne  vous  y  trouvant  plus, 
^tte  prérie  si  riante  que  vous  avez  souvent  contemplez  avec 
P^uisir  loin  de  ce  que  j'aime  m'inspire  le  sentiment  contraire  ; 
*^3  Roches  même  dont  le  souvenir  vous  paroit  agréable  on  per- 
dues pour  moi  leur  plus  grand  ornement;  [peut-être  me  blâmerez 
^0*118  de  devenir  insensible  aux  Beautés  de  la  Nature,  mais  je 
ï^ô  saurois  m'en  vouloir  de  ne  sentir  et  de  ne  vivre  que  par 
vo-119,  (quoi  qu'il  en  puisse  résulter)  cependant  en  passant  par  la 
P^^^rie  qui  conduit  aux  roches  je  me  rapelai  avec  plaisir  de  la 
g^.ite  que  vous  temoignate  en  cet  endroit  m'Estiment  heureuse 
si    j  ai  pu  y  contribuer  en  quelque  chose  :] 

«  Quelque  fois  mon  ami  je  me  reproche  comme  égarement 

l^s  marques  d'Amiliez  que  je  vous  donnois  ici  les  trouvant  bien 

apposées  aux   règles  que  je   m'etois  prescrites:  mais   bientôt 

éloignant  cette  idée  que  je  regarde  comme  mauvaise  oppinion 

pourquoi  me  dige  me  faire  un  Crime,  de  ce  que  je  prodigue  sans 

au  qu'un  scrupule  à  l'Amie  qui  est  présentement  avec  moi.  la 

diference  de  sexce  peut  elle  en  aître  la  raison  quand  au  contraire 

elle  parroit  rendre  Généralement  moins  indissoluble  les  liens 

^i  unissent  ensemble  ;  aussi  le  nom  d'Ami  ne  me  parait  plus 

^ssez  significatif  pour  vous  :  mais  c'est  envain   que  j'en  cher- 

cherois  un  qui  puisse  entièrement  exprimer  ce  que  j'éprouve, 

d'après  cela  je  vous  assure  que  je  me  trouverois  fort  offencée 


'^'  '-T^S'TFÎ 


368  REVUE  DÉS  DEUX  MONDES. 

si  je  croyois  que  vous  puissiez  doutter  des  sentimens  que 
javance  jai  trop  aimé  pour  cela  ce  quon  appelle  Sagesse  et  il  ne 
me  falloit  pas  moin  que  ce  que  vous  m'inspirez  pour  me  faire 
passer  les  bornes  prescrites  à  notre  sexce. 

«  Je  trouve  toujours  mes  lettres  très  éloignées  de  rendre  la 
force  de  mes  sentimens ,  et  souvent  [pour  les  rendres  plus 
daccorts  avec  mon  cœur,  je  voudrois  en  effacer,  cas  vous  qui  me 
paroissent  incompatibles  avec  l'amitié  que  vous  m'inspirez;]  mais 
je  voudrois  pour  cela,  men tendre  renouveler  l'Assurance  de 
l'Attachement  que  vous  mavez  témoigné,  et  être  persuadé  que  la 
chose  ne  vous  déplaira  pas  ;  ce  qu'il  vous  sera  facile  de  me  faire 
connoitre  à  Paris  soit  par  écrit  soit  de  vive  voie,  adieu  mon  bon 
ami,  c'est  toujours  avec  peine  que  je  trace  ce  mot  je  desirois  n'être 
jamais  dai^s  ce  cas,  ce  serait  pour  moi  le  comble  du  bonheur, 
je  vous  embrasse  de  toute  mon  Ame,  et  malgré  mes  foibles 
remors  voudrois  je  vous  jure  le  faire  réelment.  Votre  Amie, 

«   FÉLICITÉ.    » 

Ici  devrait  être  placée  une  lettre  de  Bernardin  (1),  sans  date» 
mais  probablement  d'octobre  1792;  nous  ne  la  reproduisons  pas, 
Aimé  Martin  en  ayant  publié  la  plus  grande  partie,  et  M.  Maury 
le  reste,  c'est-à-dire  la  troisième  page  du  manuscrit.  Citons 
seulement  cette  phrase,  omise  par  les  deux  éditeurs  :  «  S'il  y  a 
quelque  être,  sur  la  terre  qui  partage  ton  cœur  il  n'est  pas 
destiné  pour  le  mien,  tu  as  déjà  aimé  et  tu  étois  libre  alors,  tu 
dois  l'être  maintenant  »  ;  et  ces  mots  qui  expliqueront  un  pas- 
sage d'une  lettre  postérieure  :  «  pourquoi,  par  exemple,  ne  me 
dites  vous  rien  de  Thompson  Je  voudrais  savoir  quels  sont  les 
endroits  de  ce  poëte  de  la  nature  qui  vous  ont  fait  le  plus  de 
plaisir  (2)...  » 

Lettre  rf  6.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (3),  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de 
date  ;  mais  probablement  d'octobre  1792  ;  —  reproduite  en  grande  partie,  mais 
avec  quelques  inexactitudes,  par  M.  Maury. 

«  je  vous  dois  la  vérité,  comme  votre  meilleur  ami.  hier,  à 
la  promenade  une  multitude  de  groupes  se  retournaient  derrière 

(1)  Cette  lettre  porte  le  n"*  7  dans  la  Correspondance  imprimée  et  dans  la  col- 
lection Gélis-Didot. 

(2)  C'est  de  Jacques  Thompson,  le  poète  anglais  auteur  des  Saisons,  qu'U  est 
ici  question. 

(3)  Cette  lettre  a  le  n*  3  dans  la  collection  Gélis-Didot 


LES   FIANÇAILLES   DE    BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  369 

VOUS  pour  se  moquer  de  votre  cœffure.  je  ne  scais  si  cétait  de  sa 
couleur  tranchante  ou  de  sa  forme  de  chiffon  mais  tant  y  a 
quils  s'en  moquoient.  M'  votre  père  en  fut  plusieurs  fois  té- 
moin et  me  dit  quil  vous  en  préviendroit.  jugés  donc  de  l'effet 
que  ce  soir  produit  votre  chaussure  en  brodequins  rouges,  avec 
votre  mouchoir  a  rayes  jaunes  sur  vos  cheveux  bruns  et  sans 
poudre. 

«  mon-  aimable  amie,  il  est  dangereux  dans  ce  tems  cy  de  se 
faire  remarquer  par  des  ajustemens  extraordinaires. 

«  je  vous  dirai  plus  cest  qu'ils  ne  conviennent  en  aucun 
tems  a  une  jeune  fille  qui  semble  vouloir  attirer  sur  elle  les  yeux 
du  public,  à  qui  chercheriés  vous  à  plaire  maintenant?  à  vous 
seul,  me  dires  vous,  eh  bien  je  vous  dirai  avec  sincérité  que 
les  couleurs  dures  et  tranchées  ne  vous  vont  point,  pour  moi  je 
naime  que  les  couleurs  douces  et  les  formes  simples,  en  toutes 
choses  je  fuis  l'éclat,  la  nature  n'employé  que  des  contrastes 
doux  pour  produire  Tharmonie  ;  quand  elle  en  assemble  de  durs 
elle  engendre  la  discorde,  par  exemple  la  couleur  naturelle  de 
vos  cheveux  va  à  merveille  avec  votre  tein,  mais  si  vous  oposés 
à  leur  teinte  brune  ime  couleur  jaune,  et  à  leurs  boucles  on- 
doyantes un  chiffon  aplati,  il  y  aura  dissonance,  voilà  pour 
l'effet  phisique,  quant  à  l'effet  moral,  une  telle  parure  annonce 
le  désir  d'attirer  les  regards;  vous  navés  plus  besoin  que  de 
fixer  ceux  de  votre  ami.  vous  en  êtes  assurée  si  vos  ajustemens 
sont  d'accord  avec  les  qualités  de  votre  ame,  douces,  aimant  la 
retraitte,  le  soin  de  votre  maison  et  le  bonheur  de  votrfe  ami. 
sois  bien  sûr  ma  félicité,  que  ma  plus  chère  occupation  sera  de 
faire  le  tien,  tu  dois  en  juger  par  ma  franchise,  elle  est  la  preuve 
de  mon  estime  pour  toi.  » 

Lettre  n*  7,  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (1), —  sans  indication  de  date,  mais 
d'octobre  1792,  de  Paris;  —  inédite,  sauf  un  passage  cité  par  M.  Maury  et  deux 
par  E.  Meaume. 

«  votre  dernière  lettre  m'avoit  fait  de  la  peine  parce  que  la 
mienne  sembloit  ne  vous  avoir  pas  fait  de  plaisir,  il  me  sem- 
bloit  y  démêler  un  peu  de  gronderie.  je  suis  touché  du  désir 
que  vous  me  témoignés  si  tendrement  de  vous  conformer  tou- 
jours à  mes  gousts.  puissais- je  moi  même  remplir  tous  les  vôtres. 

1)  Cette  lettre  porte  le  n*  40  dans  la  collection  Gélis-Didot. 

TOME  XXI.  —  1904.  24 


( 


370  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Tamour,  mon  enfant  te  rend  plus  jolie,  il  y  a  dans  toutte  ta 
personne  un  air  de  contentement  bien  plus  intéressant  que  tous 
les  éclats  de  la  joye.  si  je  désire  quelque  chose  c'est  que  tu  ne 
change  point,  [crains  de  devenir  trop  grasse,  trop  d'embonpoint 
sied  mal  aux  jeunes  personnes;  il  gâte  la  taille,  c'est  un  obstacle 
même  à  la  maternité  (1).]  reste  au  point  ou  tu  est  et  tu  en  vien- 
dras aisément  a  bout  en  mangeant  un  peu  moins,  sur  tout  des 
alimens  qui  engraissent. 

((  [ce  que  je  désire  encore  c'est  qu'en  redoublant  de  confiance 
pour  moi  qui  dois  être  ton  époux  tu  diminue  un  peu  avec  les 
autres  de  cette  familiarité  que  le  cousinage,  l'enfance,  le  voisi- 
nage rendent  sans  conséquence  pour  une  ame  indifférente  mais 
qui  ne  le  sont  pas  pour  celle  qui  aime,  quon  sente  en  te  voyant 
que  ton  cœur  est  engagé  par  des  liens  que  tu  chéris,  que  ce  doux 
mistere  répande  un  tendre  interest  sur  ta  phisionomie,  qu'il 
éloigne  de  toi  les  jeux  trop  folâtres;  que  ta  démarche,  et  ton 
maintien  annonce,  ma  vierge  bien  aimée,  ma  future  épouse, 
et  la  mère  de  famille,  hier  au  soir  tu  etois  charmante,  tu  pen- 
sois  peut  être  au  plaisir  que  me  feroit  ton  billet,  adieu,  mon 
bouton  de  rose,]  songe  à  venir  dimanche  avec  nous  et  ta  maman  à 
Essonnes  nous  prendrons  une  voiture  à  4.  il  faut  que  tu  dise 
ton  avis  sur  lile,  et  que  je  te  voye  encore  danser  sur  l'herbe,  au 
reste,  de  la  discrétion  sur  nos  engagemens  futurs;  qu'il  n'y  ait 
que  moi  qui  pénètre  dans  ton  ame,  je  te  donne,  a  ton  choix,  le 
plus  tendre  des  baisers. 

«  [j'ai  à  peine  un  moment  pour  l'écrire,  ton  jugement  sur 
thompson  m'a  fait  plaisir  (2).  »] 

Lettre  n"  S.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (3),  —  sans  indication  de  Ueu,  ni  de 
date,  mais  probablement  de  Paris  et  de  la  fin  d'octobre  1792;  —  inédite. 

A  la  Citoyenne  félicité  didot 
quay  des  atigustins 
a  paris. 

«  je  profite,  mon  aimable  amie,  d'un  moment  de  loisir  pour 
fous  prévenir  de  mon  arrivée  a  paris,  quoique  vous  me  taxiés 

(t)  Passage  publié  par  M.  Maury. 

(2;  Voir  au  sujet  de  Thompson  ce  que  nous  avons  dit  page  368. 

(3)  Cette  lettre  a  le  n*  41  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


LES    FIANÇAILLES   DK   BERNARDIN    DE'  SAlNT-PfERRE.  371 

d'indiférence  je  nai  pas  été  un  moment  sans  moccuper  de  vous, 
les  soins  nécessaires  à  la  disposition  d'un  azile  que  vous  devés 
partager,  me  font  naitre  une  multitude  d'idées  agréables  dont 
Texeeution  ne  laisse  pas  d'être  laborieuse  sur  une  terre  toute  nue, 
dans  une  saison  ou  il  n'y  a  pas  un  instant  à  perdre  pour  les 
plantations  et  avec  des  ouvriers  peu  nombreux  et  qui  ne  sont 
pas  échauffés  par  mes  sentimens.  cependant  à  force  d'aller 
et  venir,  de  faire  et  de  refaire,  votre  hermitage  commence  à 
prendre  une  forme  intéressante,  je  vous  en  dirai  davantage  de- 
main a  l'heure  du  diner,  car  je  comte  donner  ce  soir  et  demain 
matin  aux  affaires  afin  de  pouvoir  jouir  l'après  midi  de  quelques 
heures  de  plaisir  auprès  de  vous,  je  suis  obligé  en  ce  moment 
de  quitter  la  plume,  a  demain  tendre  amie,  je  vous  embrasse  de 
tout  mon  cœur.  » 


Lettre  n*  9,  —  De  Bernardin  de  Saint  Pierre  (1),  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de 
date,  mais  probablement  de  Paris  et  de  novembre  1792  ;  —  inédite. 

K  j'allois  vous  écrire^  ma  tendre  amie,  lorsque  Rousseau 
mesl  venu  aporter  votre  lettre,  elle  mauroit  fait  plus  de  plaisir 
par  la  poste.  Tenvoy  d'un  commissionaire  donne  trop  de  publi- 
cité à  notre  correspondance,  j'ai  cependant  parfaitement  bien 
senti  que  cétoit  l'inquiétude  ou  vous  étiés  de  ma  santé  qui  vous 
avoit  décidée  à  cette  démarche,  j'en  suis  donc  très  touché,  j'ai 
en  effet,  du  Rhume,  ce  qui  ma  décidé  a  garder  hier  la  chambre 
et  à  suivre  le  conseil  que  je  vous  avois  donné  pour  vous  même, 
cependant  j'irai  diner  aujourd'hui  chez  le  ministre  de  l'intérieur, 
j'en  ai  reçu  linvitation  hier  à  9  heures  du  soir,  j'ai  à  lui  parler 
de  plusieurs  affaires  et  aussi  de  mes  plaisirs  cest  à  dire  des 
moyens  de  me  procurer  quelques  bonnes  espèces  d'arbres  à 
fruit  de  la  pépinière  nationale  pour  l'ile  de  la  félicité,  car  cést 
le  nom  que  je  désire  qu'elle  porte,  il  ny  a  pas  un  moment  à 
perdre,  cette  perspective  de  bonheur  dont  vous  êtes  le  centre  me 
dédomage  des  tracasseries  inséparables  aujourdhui  des  fonctions 
publiques;  quand  je  suis  mécontent  des  hommes,  je  menfonce 
en  esprit  dans  les  verges  et  les  bocages,  il  est  tems  de  rendre 
mon  azile  digne  de  vous  en  y  reunissant  tous  les  arbres  fruitiers 
et  touttes  les  fleurs  que  le  climat  et  le  sol  peuvent  produire. 

1*  Cette  lettre  a  le  n"  42  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


372  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

j'attens  avec  impatience  le  plan  de  M**  Moreau  pour  les  y  apporté, 
d'un  autre  coté  les  affaires  du  jardin  (1)  me  donnent  de  l'occupa- 
tion, dimanche  je  dino  avec  les  administrateurs  des  travaux 
publics  qui  doivent  maider  dans  laffaire  de  la  Ménagerie  (2). 
enfin  mon  déménagement  ajoute  à  mes  embaras,  car  je  désire 
coucher  après  demain,  à  Tintendance  (3).  vous  jugés  bien  que 
tous  ces  objets  me  distraient  de  mes  plaisirs. 

«  rien  nest  plus  propre  à  men  dedomager,  mon  enfant,  que 
le  plaisir  de  recevoir  de  tes  nouvelles,  ton  ame  est  faitte  pour 
la  mienne  puis  quelle  est  capable  de  bien  aimer,  ce  soir  je 
calmerai  tes  agitations  en  t'embrassant  de  tout  mon  cœur,  toute 
occupée  de  ma  santé  tu  ne  me  parle  point  de  la  tienne,  con- 
serve la,  en  suivant  un  bon  régime.  la  diette  et  la  chaleur  gué- 
rissent promtement  le  Rhume,  cependant  je  crois  que  le  mien 
sera  de  quelque  durée,  ainsi  que  tous  ceux  que  j'ai  eus  :  mais 
par  cela  même,  il  n'est  point  dangereux,  le  Rhume  est  pour  moi 
une  purgation,  et  j'ai  remarqué  qu'il  me  délivre  toujours  des 
maux  de  nerfs,  calme  donc  tes  inquiétudes,  ta  lettre  pleine  de 
délicatesse  renferme  des  sentimens  de  crainte  et  de  reserve  qui 
me  font  de  la  peine,  sois  contente  du  présent  et  espère  mieux  de 
l'avenir,  je  t'embrasse,  mon  enfant,  avec  toultes  les  affections 
que  tu  merittes  et  que  tu  minspires.  » 

Lettre  n»  10,  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  i4),  —  sans  date,  mais  de  novembre 
1192,  de  Paris;  —  inédite. 

«je  quitte  un  mémoire  important  pour  répondre  sur  le  champ 
à  votre  aimable'  lettre,  elle  ma  fait  plaisir  je  croyois  que  vous 
m'aviés  oublié  et  que  vous  ne  pensiés  à  moi  que  quand  vous 
me  voiyés.  je  croiois  même  que  vous  aviés  quelque  autre  affec- 
tion, et  il  me  sembloit  que  cette  opinion  nètoit  pas  sans  fonde- 
ment; je  me  rapellois  des  marques  de  familiarité  que  la  parenté 
ou  des  amitiés  anciennes  peuvent  rendre  indifférentes  mais  que 
je  trouvois  signifiantes  dans  la  disposition  desprit  ou  jètois.  il 
me  sembloit  enfin  que  je  devois  avoir  recours  à  la  philosophie. 

(1)  Bernardin  parie  ici  du  Jardin  des  Plantes;  il  avait  en  effet  été  nommé,  en 
juillet  1192,  intendant  du  Jardin  des  Plantes  et  du  Cabinet  d'Histoire  naturelle. 
Il  conserva  cette  fonction  jusqu'au  10  juin  1793. 

(2)  C'est,  en  effet,  grâce  aux  démarches  de  Bernardin  qu'une  ménagerie  fut 
annexée  au  Jardin  des  Plantes. 

(3)  C'est  l'intendance  du  Jardin  des  Plantes. 

(4)  Cette  lettre  a  le  n"»  46  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


LES    FIANÇAILLES   DE    BERNARDIN    DE    SAINT-PIERRE.  373 

lorsque  votre  amour  est  venu  rallumer  le  mien,  jai  reçu  aujour- 
dhui  mardi  à  onze  heures  du  matin  votre  charmante  lettre  que 
vous  déviés  me  remettre  dimanche,  et  que  vous  mavés  envoyée 
lundi,  elle  a  dissipé  ma  mélancolie,  j'ai  pensé  que  puisque  je 
vous  occupois  dans  vos  rêves,  vous  pensiés  aussi  a  moi  étant 
éveillée,  puissai  je  réaliser  le  bonheur  dont  vous  vous  formés 
de  si  douces  images!  mon  plus  doux  plaisir  est  d'y  penser,  j'ai 
écrit  à  M'  Moreau  sur  le  plan  de  lile  une  lettre  fort  détaillée, 
j'âurois  été  le  voir  si  mon  Rhume  opiniâtre  navoit  pas  redoublé, 
jai  beaucoup  toussé  hier  toute  la  journée,  aujourdhui  je  me 
trouve  mieux  y  je  ne  sors  point  et  je  prends  de  la  tisanne,  afin  de 
mûrir  mon  Rhume,  j'expectore  et  je  respire  plus  librement,  vos 
lettres  hâteront  ma  guerison.  donnés  moi  un  détail  de  votre  rêve 
a  l'occasion  de  mon  ile,  il  s'y  trouvera  de  bonnes  idées  à  réa- 
User.  je  vous  exhorte  seulement  à  corriger  votre  ortographe. 
vous  m'écrives, />  vous  prie,  encrasse,  c'est  en  grâce  telle  qu'il 
vous  convient  d'être. 

«  adieu  ma  chère  amie,  je  repondrai  plus  au  long  à  la  pro- 
chaine, je  vous  embrasse  de  tout  mon  cœur. 

c<  mille  amitiés  a  vos  chers  parens.  » 

UUre  n*  il.  —  De  Bernardin  de  Saint  Pierre  (1),  —  sans  Indication  de]  lieu,  ni  de 
date,  mais  de  Paris,  et  de  novembre  1792.  —  EUe  est  adressée  à  Essonnes,  Féli- 
cité y  étant  allée  pour  quelques  jours;  —  inédite. 

A  la  Citoyenne  félicité  didot 

a  la  papeterie 

à  Essonnes. 

M  je  suis  très  touché  des  malheurs  de  ce  bon  et  infortuné 
Neuilly  (2).  si  quelque  considération  pouvoit  tempérer  votre 
douleur,  cest  le  succès  de  mes  affaires,  elles  se  desnouent  insen- 
siblement, de  la  manière  la  plus  agréable;  je  viens  d'obtenir  une 
indemnité  de  2  mille  li\Tes,  independament  de  celle  qui  est  en 
réquisition,  mais  votre  véritable  consolation  est  dans  lexercice 
même  de  la  vertu  d'où  émanent  toutes  les  autres  je  veux  dire  la 
charité,  après  en  avoir  fait  un  aprentissage  auprès  de  moi  vous 
en  continués  les  fonctions   auprès  d'un  frère,  ou  plus  tôt  il  y 

(1)  Cette  lettre  a  le  n*"  43  dans  la  collection  Gélls-Didot. 

(2)  Il  est  ici  question  de  Neuilly-Didot,  frère  de  Félicité;  il  mourut  des  bles- 
sures qu'il  avait  reçues  à  Jemmapos. 


( 


374  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avoit  longtems  que  vous  y  étiés  exercée,  par  touttes  les  solli- 
citudes obligeantes  qu'excite  en  vous  les  soufrances  d'autrui; 
cultivés  cette  pretieuse  sensibilité:  elle  fera  votre  bonheur,  je 
n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  quelle  fera  le  mien,  ma  santé  se 
soutient;  cependant  jai  encore  de  petits  mouvemens  fébriles,  si 
vous  êtes  encore  a  Essonnes  a  la  fin  de  la  semaine  prochaine, 
jirai  vous  voir  avec  le  Cit.  Moreau,  qui  va  donner  a  mes  ouvrier  de 
quoi  s'occuper  une  partie  de  Thyver,  tant  pour  achever  lintérieur 
de  la  maison  que  pour  faire  un  jardin  d'agrément  devant  sa  façade 
du  midy.  ma  santé  se  renforce  chaque  jour,  et  a  cette  époque  nous 
pourions  vous  ramener  à  paris,  pour  conclure  mon  bonheur. 

«  en  attendant  j'ai  terminé  mes  affaires  avec  les  professeurs 
du  Muséum,  je  ne  suis  plus  occupé  que  du  soin  de  déménager; 
le  voiturier  du  Cit.  Avard  qui  ma  remis  votre  lettre  ma  manqué 
de  parole,  car  il  nest  point  revenu  prendre  mes  effets,  je  suis 
bien  embarassé  de  ce  transport,  mais  auparavant  il  faut  que  je 
voye  si  tout  est  dispose  chez  moi  pour  les  recevoir. 

«  vous  mettes  beaucoup  trop  d'importance  à  mon  nom.  pour 
moi  c'est  vous  que  je  veux  épouser,  adieu  mon  amie  rien  ne 
manque  aux  sentimens  damour  et  destime  que  je  vous  porte.  » 

Lettre  n*  4i.  —  De  Bernardin  de  [Saint- Pierre  (1),—  timbrée  de  Paris;  sans  date; 
mais  de  novembre  1792;  —  inédite,  sauf  un  court  passage  reproduit  par 
£.  Meaume. 

A  Mademoiselle 

Mademoiselle  félicité  didot 

chez  M^  didot  le  jeune  imprimeur  libraire 

quay  des  augustins 

à  Paris. 

«  javais  du  monde,  hier,  quand  votre  commissionaire  est 
venu,  je  nai  pu  vous  témoigner  sur  le  champ  tout  l'interest  que 
je  prends  à  votre  santé,  vous  avés  pris  votre  rhume  chez  moi. 
vous  avés  part  à  ma  mauvaise  fortune,  ainsi  que  vous  laurés 
à  la  bonne,  s'il  plait  a  dieu,  mon  amie,  tout  l'espoir  de  mon 
bonheur  est  à  la  campagne,  vous  vous  figurés  ma  maison  avec 
des  colonnes,  vous  vous  êtes  trompée,  des  colonnes  ne  conviennent 
point  à  une  retraite  champêtre,  à  une  chaumière,  laissons  faires 

(1)  Cette  lettre  a  le  n<*  44  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


PIP^ 


LES    FIANÇAILLES    DE   BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  373 

Af  Moreau.  je  lui  écris  ce  matin  a  l'occasion  d'une  idée  d'utilité, 
je  sais  quil  travaille  au  rèz  de  chaussée  et  au  1*^'.  je  voudrois  y 
faire  un  poêle  à  la  Russe. 

«  nayés  point  d'inquiétude  sur  la  lettre  que  vous  avés  laissée 
sur  la  cheminée,  je  ly  ai  trouvée,  [vous  avés  de  tems  en  tems 
un  petit  air  grondeur  qui  ne  convient  point  à  mon  enfant,  vous 
me  dites  d'un  ton  fâché,  que  si  je  le  désire,  vous  rendriés  les 
visittes  dun  de  vos  anciens  amis  plus  rares,  ce  nest  point  a  moi 
a  le  décider,  je  ferois  une  injustice,  c'est  vous  seule  qui  pouvés 
connoitre  le  degré  et  la  nature  de  l'affection  qu'il  a  pour  vous.] 
«  quoiquil  en  soit  vous  ne  devés  point  vous  dire  incapable  de 
philosophie^  car  tous  les  évènemens  de  la  vie  nous  l'aprennent 
et  nous  y  obligent,  votre  rhume  môme  doit  vous  en  donner  une 
leçon  et  si  vous  men  croyés,  vous  garderés  non  seulement  la 
chambre  mais  même  le  lit.  dedomagés  vous  en,  si  ce  nest  par 
la  raison,  au  moins  par  des  rêves  agréables,  les  vôtres  me  plai- 
sent au  moins  autant  que  vos  conseils,  le  goûst  que  j'ai  pour  la 
solitude,  la  connaissance  que  j'ai  des  hommes,  les  délices  que 
jéprouve  à  la  vue  des  ouvrages  de  la  nature,  les  agrémens  du^scite 
qu®  jai  choisi,  le  bonheur  que  my  promet  votre  affection  vive, 
pleine  et  sans  partage  tout  me  fait  aspirer  au  tems  ou  je  pourrai 
y  faire  de  fréquentes  retraittes  pour  me  dedomager  des  peines  et 
des  embarras  attachés  à  ma  place  sur  tout  dans  les  tems  orageux 
^^  nous  sommes,  j'espère  être  en  état  d'aller  à  Essonnes  au  com- 
nieràcement  de  la  semaine  prochaine  pour  y  tracer  le  plan  de  la 
^son  (1)  et  du  jardin,  d'ici  à  ce  tems  ménagés  bien  votre  rhume 
^"i^     d'être  du  voyage,  je  vous  en  conjure  par  tout  le  pouvoir 
^^  jai  sur  vous,  ne  sortes  pas  de  votre  chambre  et  même  de 
volr-^  lit,  si  vous  avés  des  accès  de  fièvre,  adieu  mon  enfant  je 
tencfc. brasse  conmie  tu  le  meritte,  de  tout  mon  cœur. 
*«    ce  jeudi  a  dix  heures  du  matin.  » 

*^W^^c  n*  13.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (2i,  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de 
^^-*^,  mais  de  Paris,  et  de  novembre  1192  ;  —  inédite,  sauf  deux  courts  frag- 
°^^«s  publiés  par  M.  Maury. 

<«    aimable  enfant,  votre  lettre  me  prouve,  ce  que  je  savois 
4éj^,  que  vous  êtes  également  digne  de  mon  amour  et  de  mon 

^M  Bernardin  veut  sans  doute  parler  du  plan  d'organisation  intérieure  de  la 
m&Vâon,  puisqu'il  dit,  au  début  de  la  lettre,  que  M.  Moreau  travaille  au  rez-de- 
cbft^ssée  et  au  premier. 

■^)  Cette  lettre  porte  le  n«  45  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


i 


376  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

estime,  il  ny  a  quun  seul  moyen  de  mettre  d'accord  ces  deux 
sentimens  qui  se  combattent  dans  votre  cœur,  cest  que  vous 
soyés  bientôt  ma  femme,  au  lieu  de  linquiétude  et  des  remords 
que  vous  craignes  vous  éprouverés  ce  que  la  reconnaissance,  et 
le  calme  de  lame  ont  de  plus  doux,  le  mariage  seul  allie  lestime 
de  soi  même  avec  les  plaisirs  de  lamour. 

«  [je  moccupe  du  soin  d'accélérer  le  moment  qui  doit  m' unir  a 
toi.  le  plus  grand  obstacle  est  la  publicité  que  je  voudrois  éviter 
par  plusieurs  considérations  importantes,  si  lu  habitois  la  cam- 
pagne a  présent,  il  me  semble  quil  seroit  facile  de  se  faire  inscrire 
sans  bruit  à  la  municipalité  d'Essonnes.]  nous  raisonnerons  de 
tout  cela  quand  nous  y  serons. 

«  [en  attendant  recommande  notre  future  union  a  celui  qui 
est  la  source  de  toute  félicité.]  aimable  enfant,  confie  lui  tes 
peines  et  tes  plaisirs,  endors  toi  dans  son  sein  paternel,  aucune 
insomnie  ne  viendra  te  troubler. 

«  ne  veille  point  ma  tendre  amie  ;  le  sommeil  est  nécessaire 
à  ta  santé,  c'est  lui  qui  calme  le  sang  et  rafraîchit  le  tein  des 
bergères,  pour  aucune  raison,  ni  pour  aucun  plaisir  ne  passe 
point  les  nuits  à  veiller,  je  vais  te  chercher  un  livre  de  voyage 
que  je  te  donnerai  ce  soir,  mais  cest  à  condition  que  tu  ne  liras 
pas  au  milieu  de  la  nuit. 

«  endors  toi  dans  le  souvenir  doux  et  paisible  de  notre 
amour  mêlé  d'estime,  de  confiance,  de  protection,  si  j'ai  allumé 
en  toi  quelque  flame  trop  active,  ne  t  y  livre  point  jusqua  ce  que 
je  puisse  l'éteindre,  c'est  en  moi  qu'est  le  remède  à  ton  mal. 
mon  portrait  ny  peut  rien,  repose-toi,  en  imagination  à  l'ombre 
des  berceaux  que  je  vais  planter  pour  toi,  sur  le  bord  de  ces 
eaux  limpides  qui  entourent  notre  future  habitation  et  que  tu 
dois  embellir  de  ta  présence,  cest  là  que  tu  dois  goûter  un  bon- 
heur digne  de  toi  si  le  ciel  est  favorable  à  mes  vœux.  » 

lettre  n*  i4.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre,  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de 
date,  mais  de  Paris  et  de  novembre  1792;  —  imprimée  par  Aimé  Martin  il', 
sauf  le  commencement  et  la  fin,  et  avec  des  inexactitudes  (il  a  mis  ;  vous  par- 
tout où  il  y  avait  :  tu). 

«  je  nai  pu  venir  hier,  mon  enfant  mais  je  nen  ai  pas  moins 
pensé  à  toi.  je  désire  ardement  que    ma  chaumière  s'achève 

(1)  Cette  lettre,  dans  la  Correspondance  impinmée^  a  le  n*  8,  ainsi  que  dans  la 
collection  Gélis-Didot. 


LES    FIANÇAILLES   DE   BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  377 

afin  que  tu  y  fasses  mou  bonheur,  employé  tout  ce  que  tes  grâces 
et  ta  douceur  te  donnent  de  crédit  pour  en  accélérer  le  travail,  il 
faut  que  ton  frère  (1)  y  mette  toute  son  activité. 

«  [on  ne  peut  être  heureuse,  mon  amie,  quau  sein  de  la  nature, 
plus  tu  vivras  plus  tu  seras  persuadé  de  cette  vérité,  nous  vivons 
dans  un  tems  malheureux,  j^  ne  veux  pas  troubler  ta  raison  par 
la  perspective  de  l'avenir,  mais  quest-ce  qui  te  manquera  a  la 
campagne  pour  y  passer  des  jours  agréables  ?  tu  seras  dans  le 
voisinage  de  tes  parens.  tu  habiteras  une  demeure  charmante 
par  sa  situation,  tu  pourras  t'y  occuper  tantost  de  la  lecture, 
tantost  des  soins  si  doux  dune  jeune  mère  de  famille,  je  ne  te 
parie  pas  de  moi,  mais  je  mettrai  mon  bonheur  a  faire  le  tien, 
lorsque  mes  affaires  me  forceront  d'être  à  paris  je  t'écrirai  fré- 
quement.  tu  seras  la  recompense  de  mes  travaux;  je  viendrai 
oublier  dans  ton  sein,  les  troubles  de  la  ville,  en  attendant  que 
je  puisse  t'avoir  habituellement  auprès  de  moi  comme  ma  com- 
pagne, j'irai  passer  des  semaines,  des  mois  entiers  avec  toi. 
voici  mon  plan  de  vie.  je  me  lèverai  le  matin  avec  le  soleil, 
jirai  dans  ma  bibliothèque  moccuper  de  quelque  étude  intéres- 
sante, j'ai  une  multitude  de  matériaux  à  mettre  en  ordre,  a 
10  heures  un  déjeuner  que  tu  auras  préparé  toi  même  nous  réu- 
nira, après  déjeuner  je  retournerai  à  mon  travail,  tu  pouras 
m'accompagner  avec  le  tien,  si  les  soins  du  ménage  ne  tapellent 
pas  ailleurs,  je  supose  que  tu  ten  seras  occupée  le  matin,  a 
trois  heures  un  diner  de  poisson,  de  légumes,  de  volaille,  de 
laitages,  d'œufs,  de  fruits,  produits  par  notre  ile  nous  retien- 
drons une  bonne  heure  à  table,  a  4  heures  jusqu  à  cinq  dû 
repos,  un  peu  de  musique,  a  cinq  lorsque  la  chaleur  sera 
passée,  la  pèche  ou  la  promenade  dans  notre  ile  jusqu'à  6. 
a  six,  nous  irons  voir  tes  parens  et  promener  dans  le  voi- 
sinage, a  neuf  heures,  un  souper  frugal,]  ensuitte  le  lit  nous 
réunira 

«  à  propos  mon  enfant,  dis  moi  donc  quel  étoit  ton  dernier 
rêve?  ne  taige  pas  deviné!  dis-moi  la  vérité,  je  t'embrasse  de 
tout  mon  cœur. 

«  songe  que  notre  chaumière  doit  être  lépoque  de  notre 
félicité,  hâte  donc  les  travailleurs  et  leurs  surveillans,  que  Dieu 
répande  sur  toi  toutes  ses  faveurs.  » 

(1)  Probablement  Henry  Didot. 


378  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  existe  une  lettre  de  Bernardin,  sans  indication  de  lieu,  ni 
de  date,  qui  devrait  être  imprimée  à  cette  place  ;  mais  nous  ne 
la  reproduirons  pas,  Aimé  Martin  l'ayant  publiée  entièrement. 
Cette  lettre,  envoyée  d'Essonnes,  en  janvier  1793,  est  citée,  dans 
la  Correspondance  imprimée  {l),  la  dernière  des  lettres  écrites 
avant  le  mariage  :  Aimé  Martin  n^a  donc  pas  eu  connaissance  dœ 
missives  envoyées  postérieurement. 

Lelire  n"  iô.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (2i,  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de 
date,  mais  d'Essonnes  et  de  février  ou  mars  1793  ;  —  cette  lettre  fait  supposer 
que  Félicité  était  à  Paris;  —  inédite. 

«  ta  lettre  mest  arrivée  lundi  matin  au  moment  ou  Ion 
maportait  du  lait  pour  mon  déjeuner,  elle  a  mis  du  lait  dans 
mes  veines  ;  tu  est  pour  moi  la  Coupe  de  la  félicité. 

«  jai  passé  ici  des  jours  assés  tristes,  à  mon  arrivée  dans 
mon  ile,  ton  frère  y  est  arrivé  (3).  il  ma  salué  et  je  lui  ai  rendu 
mon  salut;  il  sest  ensuitte  aproché  de  moi  et  il  a  adressé  la  pa- 
role à  cadet  avec  lequel  jétois.  il  lui  a  parlé  d'échelle,  et  jugeant 
qu'il  ne  s'étoit  aproché  que  pour  lui  parler  d'ouvrages  je  me 
suis  éloigné,  a  quelques  pas  de  là.  ton  frère  bientôt  après  a 
quitté  cadet  et  sen  est  allé,  peut-être  attendoit  il  que  je  lui 
adressât  la  parole,  mais  je  me  suis  rapellé  quil  navoit  pas  ré- 
pondu à  ma  lettre,  et  cette  réflexion  ma  empêché  de  bazarder 
une  seconde  démarche,  ou  peut-être  de  répondre  à  la  sienne,  car 
jai  ignoré  son  intention,  quoi  quil  en  soit  je  ne  lai  pas  revu, 
car  je  me  suis  abstenu  daller  à  la  papeterie  où  je  n'ai  été  quune 
fois  pour  aff'aires. 

«  au  reste  jai  employé  presque  tout  mon  teros  à  régler  mes 
travaux  et  mes  ouvriers  qui  me  coûtent  beaucoup  et  qui  avan- 
cent peu.  chaque  fois  que  je  viens  ici  il  faut  augmenter  les  prix 
ou  des  matériaux  ou  de  ceux  qui  les  emploient,  jai  cependant 
fait  plusieurs  économies,  et  préparé  mes  provisions  de  bois  de 
menuiserie,  je  suis  assés  content  de  mon  voyage,  quand  aux 
afl'aires,  et  fort  peu  quand  a  mes  plaisirs  quoique  très  fêté  ches 
le  Cit.  Goubert  et  ses  voisins  qui  mont  donné  l'hospitalité, 
mais  celui  de  tous  qui  maurait  le  plus  intéressé  sest  éloigné  de 

(1)  Elle  y  porte  le  n"  9,  ainsi  que  dans  la  collection  Gélis-Didot. 

(2)  Cette  lettre  a  le  n"  48  dans  la  collection  Gélis-Didot. 

(3)  C'est  de  Léger  Didot  que  Bernardin  veut  parler;  ils  étaient  déjà  brouillés. 


LES    FIANÇAILLES    DE   BERNARDIN    DE    SAINT-PIERRE.  379 

moi   et  moi  de  lui,  par  sa  mauvaise  honte  ou  par  la  mienne. 
«  j'attends  de  toi  de  (nouveaux  dèdomagemens.  je  suis  aussi 
empressé  que  toi,  et  si  je  diffère  cest  par  la  crainte  de  mettre 
trop  de  publicité,  trouve  moi  des  expédiens  et  malgré  la  posi- 
tion des  affaires  publiques  qui  ajoutent  encore  à  mon  embarras, 
je  ne  moccuperai  que  de  ton  bonheur  et  du  mien. 

«  je  t'embrasse  mon  aimable  enfant,  en  attendant  le  plaisir 
de  te  remettre  moi  même  la  présente,  tranquilise  ton  esprit  pour 
recouvrer  ta  santé.  » 


lettre  n"  16.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (1),  —  sans  date;  probablement  de 
mars  1193  ;  —  inédite. 

A  la  Citoyenne  félicité  didot 
a  Paris. 

«  il  mauroit  été  possible  daller  voir  ce  soir  ma  félicité  mais 
non  le  théâtre  de  la  Rue  feydeau.  ce  sera  donc  partie  remise,  a 
demain  au  soir  en  revenant  du  gros  caillou. 

«  je  prie  ma  félicité  de  remettre  à  son  papa  les  papies  cy 
joints  en  le  priant  de  me  faire  faire  réponse  demain  au  soir. 
ainsi  que  par  raport  aux  mémoires  du  menuisier  et  du  serru- 
rier d'Essonnes  quil  voudra  bien  laisser  entre  les  mains  de  ma 
felicité  que  jembrasse  de  tout  mon  cœur. 
<c  mille  amitiés  à  toute  la  famille.  » 

Bernardin,  au  mois  d'avril  1793,  partit  pour  Chantilly,  avec  des 
menabres  de  la  Convention,  des  savans  et  des  artistes,  pour  faire 
rinventaire  de  tous  les  chefs-d'œuvre  et  de  tous  les  objets  rares 
qui  se  trouvaient  dans  le  château  et  qui  pouvaient  être  apportés  à 
Paris.  C'est  ainsi  que  l'on  transporta  au  Jardin  des  Plantes  beau- 
coup de  pièces  d'histoire  naturelle  qui  étaient  à  Chantilly.  Durant 
sa  mission,  Bernardin  écrivit  souvent  à  Félicité;  deux  de  ses 
lettres  ont  été  publiées  par  Aimé  Martin,  qui  les  a  placées  après 
une  lettre  datée  du  31  août  1792;  nous  avons  dit  (2)  que,  suivant 
un  ordre  chronologique  qui  nous  paraissait  plus  juste,  il  fallait 
reproduire  avant  elles  des  lettres  qui,  selon  nous,  leur  étaient  an- 
térieures. Nous  ne  citerons  pas  ces  deux  missives,  puisqu'elles 

(1  Cette  lettre  a  le  n*  47  dans  la  collection  Gélis-Didot. 
|2)  Voyez  p.  364. 


380  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

figurent  dans  la  Correspondance  imprimée  (1).  Elles  sont  adres- 
sées toutes  les  deux  :  «  à  la  Citoyenne  félicité  Didot,  chés  le 
Citoyen  didot  le  jeune  imprimeur,  quay  des  Augustins,  à  Paris  ;  » 
!a  première  est  ainsi  datée:  «  ce  2  de  ton  mois  —  au  lever  de 
l'aurore  »  (c'était  le  mois  d'Avril)  et  porte  en  marge  le  mot 
bon^  écrit  sans  doute  par  Martin;  la  seconde,  datée  du  samedi 
4  avril  1793,  l'an  2  de  la  république,  débute  en  ces  termes  : 
«  voici,  ma  tendre  amie,  la  troisième  lettre  que  je  vous  adresse 
depuis  mon  arrivée  à  Chantilly.  »  11  nous  manque  donc  une 
lettre  envoyée  entre  le  2  (jour  de  l'arrivée  de  Bernardin)  et  le 
4  avril:  ce  qui  ferait  supposer  que  Félicité  recevait  une  missive 
chaque  jour.  La  lettre  du  4  se  termine  par  ce  passage,  supprimé 
à  l'impression  :  «  mais  n'insistons  pas;  je  suis  toujours  disposé 
à  croire  que  l'objet  que  j'aime  a  plus  de  raison  que  moi  et  vous 
men  avés  tant  montré  dans  des  momens  où  je  nen  avois  plus 
que  jétois  fâché  de  vous  en  voir  un  peu  trop...  •>  Les  autres 
lettres  écrites  de  Chantilly  par  Bernardin  n'ont  pas  été  publiées. 

Lettre  n»  il.  —  De  Félicité  Didot  (2),—  de  Paris,  le  7  avril  1793;  —  elle  est  adressée 
au  citoyen  S^-Pierre  ^  Essonnes  ;  Félicité  devait  pourtant  savoir  qu'il  était  à 
Chantilly,  aussi  Bernardin  se  plaint-il  de  ne  pas  recevoir  de  réponse  ;  —  inédite. 

Au  Citoyen 

S'-Pietre 
A  Essonnes. 

Ce  1  avril  1793. 

«  Vous  restez  bien  long-tems  à  la  Campagne,  mon  Ami  je  ne 
sais  si  vous  avez  reçu  une  lettre  ou  je  vous  marquoit  Combien 
vôtre  Absence  me  rendoit  chagrinne,  et  dont  je  mettois  flatée 
d'un  mot  de  réponse  pour  me  dédomager,  mais  je  ne  le  voies 
que  trop  le  bonheur  d'être  à  la  Campagne  vous  fait  oublier  vos 
amis.  0  !  vous  qui  souvent  sans  un  sujet  fondé  me  taxée  D'indi- 
férence,  pouvez  vous  me  donner  une  si  forte  raison  d'être  assurée 
de  la  votre,  car  je  mets  en  faite  que  vous  n'ayez  pas  reçu  ma 
lettre,  si  vous  m'aimiez  autant  que  vous  le  dit,  vous  m'eussiez 
sans  doutte  forcée  à  rompre  un  silence  qui  aurroit  eu  lieu  de 
vous  étonner,  ce  n'est  sûrement  pas  le  tems  qui  vous  a  empêchés 
de  le  faire  et  quand  même  un  véritable  Amour  sait  vaincre  de 

(1)  Elles  y  portent  les  n*'  5  et  6,  ainsi  que  dans  la  collection  Gélis-Didot. 

(2)  Cette  lettre  a  le  n*  35  dans  la  collection  Gélis-Didot.  . 


•LES    FIANÇAILLES   DE    BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  381 

plus  grands  obstacles  ;  enfin  de  quelque  manière  que  je  puisse 
penser  je  voie  toujours  les  preuves  les  plus  convainquantes  de 
voire  indiference,  ce  qui  me  cause  des  peinnes  que,  vous  ne 
savez  sentir,  mais  encore  ne  sauroit  elle  m'empecher  Dadorer 
Celui  que  j'aime  plus  que  ma  vie. 

«    F^*    DiDOT.    » 


Leé/re  n*  18.  —  De  Bernardin  de  Saiiit-Pierre{l),  —  de  Chantilly,  5  mai  1793;  — 
inédite. 

A  la  Citoyenne  félicité  didot 

chès  le  Citoyen  Didot  le  jeune 

imprimeur  quay  des  Augusiins 

à  Paris. 

«  je  nai  point  encore  reçu  de  vos  nouvelles,  mon  aimable 
amie»  jen  attens  ce  soir,  et  vous  recevrès  aujourdhui  la  lettre 
que  je  vous  écrivis  hier,  ce  matin  loiseau  de  laurore  m'a  réveillé 
an  peu  plus  tard  qua  lordinaire.  pendant  que  mes  compagnons 
dorment  encore  je  fais  mon  bonheur  de  vivre  dans  votre  sou- 
venir en  vous  traçant  quelques  lignes  à  la  hâte. 

a  il  fait  ici  un  tems  fort  rude,  hier  il  tomba  une  grosse  grêle 
qui  j  espère  naura  point  fait  de  mal.  notre  besogne  est  en  train 
et  quoique  je  ne  puisse  pas  encore  dire  quand  elle  finira  je  crois 
quelle  ne  sera  pas  d'aussi  longue  durée  que  je  le  craignois  : 
elle  donnera  le  tems  au  mois  de  may  détendre  sur  la  campagne 
son  doux  empire  et  de  revêtir  de  feuillages  les  ormes  qui  doivent 
vous  ombrager  jusquàEssonnes.  vous  aurès  aussi  celui  dachever 
votre  inventaire  à  paris,  il  y  a  ici  une  vente  immense  de  meubles 
de  toute  espèce  (2),  et  il  ny  a  presque  point  de  marchands,  on 
y  donne  de  très  belles  choses  à  fort  bon  marché,  ce  sont  des 
fripiers  de  paris  qui  en  profitent,  nos  commissaires  nos  col- 
lègues ont  arrêté  la  vente  des  marbres,  tableaux  et  porcelaines 
qui  se  donnoient  pour  rien,  ce  seroit  bien  un  motif  pour  des 
mères  de  famille  de  venir  acheter  ici  du  linge  et  des  lits  mais  la 
votre  auroit  sans  doute  encore  de  plus  justes  raisons  de  faire  le 
voyage  de  Chantilly,  sans  ses  propres  affaires  et  la  rude  saison. 
puissai  je  vous  voir  arriver  lune  et  lautre  bientost. 

«  tendre  amie,  on  nest  heureux  qu'en  aimant,  on  nest  heu- 

(1)  Cette  lettre  a  le  n<*  49  dans  la  collection  Gélis-Didot. 
2>  Ce  sont  les  meubles  dachAteau  de  Chantilly  dont  parle  Bernardin. 


382  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

reux  que  dans  une  solitude  avec  lobjet  aimé,  puissent  ces  sec- 
timens  dont  mon  cœur  est  plein  pénétrer  le  vobre  :  puissiés  vous 
me  les  exprimer  dans  vos  lettres  avec  les  expressions  de  lamour, 
elles  banniront  les  ennuis  et  les  sollicitudes  qui  naissent  tou- 
jours du  commerce  des  hommes,  fille  de  l'aurore  je  tembrasse  de 
tout  mon  cœur,  songe  que  tu  est  la  plus  chère  moitié  de  ma  vie, 

((  a  chantilly  ce  5  may. 

«  mille  amitiés  à  ta  famille  et  mon  amour  pour  toi  seule.  » 

Lettre  n*  i9.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (1),  —  de  ChantiUy,  8  mai  1193;  — 
c'est  cette  lettre  qui  a  été  lue  par  M"»  Didot,  la  mère  de  Félicité  ;  —  inédite. 

«  Mon  aimable  amie,  ne  m'écrives  plus  à  Chantilly,  je 
comte  en  partir  demain  pour  paris  et  si  je  ne  trouve  pas  de 
place  ce  sera  pour  Samedy.  plusieurs  aiOfaires  me  rapellent  a 
Paris  mais  il  est  tems  surtout  que  jaille  à  Essonnes.  le  jardinier 
Baudet  me  mande  que  les  terrassiers  vont  se  trouver  sans  tra- 
vail parceque  dit  il  on  ne  peut  avoir  ni  bateau  ni  voiture  depuis 
que  je  suis  fâché  avec  M"*  didot,  vous  voyès  que  la  discorde 
règne  dans  les  cam|)agnes  même,  bannissons  la  des  familles  s'il 
est  possible,  vous  que  je  tache  de  raprocher  de  moi  par  la  plus 
intime  des  unions,  c'est  une  œuvre  digne  de  vous  de  me  concilier 
la  bienveillance  de  tous  vos  parens  et  de  dissiper  les  nuages  qui 
peuvent  s'être  interposés  entre  leur  amitié  et  la  mienne. 

«  votre  lettre  en  réponse  aux  miennes  m'a  fait  le  plus  sen- 
sible plaisir,  je  suis  fâché  cependant  de  ces  insomnies  qui  vous 
brûlent  le  sang,  ce  nest  pas  de  ma  faute,  au  reste  lamour  res- 
semble au  feu  ;  il  rechauffe  si  on  sen  tient  a  peu  de  distance,  il 
consume  si  on  sen  aproche  de  trop  près,  tenons  nous  en  assès 
loin  pour  ne  ressentir  que  sa  douce  chaleur,  jusqua  ce  que  nos 
flammes  puissent  se  confondre,  amie  très  aimée,  je  suis  fâché  de 
ces  ressouvenirs  qui  altèrent  de  tems  en  tems  la  confiance  que 
vous  m'avès  promise  et  que  je  meritte.  personne  ne  vous  chérit 
et  ne  vous  estime  plus  que  moi.  vous  êtes  la  plus  chère  portion 
de  mon  bonheur  et  je  ne  connois  aucune  personne  de  votre  sexe 
qui  me  convienne  plus  de  tout  point,  puissiés  vous  en  dire 
autant  de  moi.  pourquoi  donc  a  tu  des  repentirs?  si  quelques 
faveurs  superficielles  sont  des  fautes  elles  doivent  sans  doute  être 

(1)  Cette  lettre  porte  le  n*  50  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


LES    FIANÇAILLES   DE   BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  383 

sur  mon  comte,  puisque  je  les  ai  en  quelque  sorte  arrachées, 
mais  songe  que  lamour  justifie  tout  et  pardonne  tout,  si  tu 
maime  donc  ne  fais  plus  de  reproches  à  ton  amant,  regarde  moi 
ccMnmo  ton  futur  époux  et  travaille  de  ton  coté  a  aplanir  toutes 
les  difficultés  qui  peuvent  retarder  notre  union. 

«  il  scroit  sans  doute  facile  de  trouver  dans  un  château  de 
quoi  meubler  notre  chaumière,  mais  on  men  ofFriroit  tout  le 
mobilier  en  présent  que  je  nen  accepterois  rien,  a  cause  de  la 
mission  dont  je  suis  chargé,  vous  penserés  comme  moi  vous 
qui  sentes  si  bien. 

«  (1)  je  comtois  partir  demain  avec  le  Citoyen  Moreau  et  un 
de  mes  collègues,  mais  comme  il  en  reste  deux  autres  jai  cru 
pour  le  bon  exemple  devoir  rester  le  dernier,  quoique  ma  mis- 
sion soit  apeuprès  finie,  je  ne  partirai  donc  que  samedi  a  huit 
heures  du  matin  par  la  messagerie  et  si  vous  sentes  tout  le  prix 
que  j'attache  aux  expressions  de  votre  amour  je  recevrai  encore 
une  réponse  a  la  présente  avant  mon  départ. 

«  ce  mercredi  8  may  1793  lan  2  de  la  république. 

«  je  ne  loge  point  au  signe  de  la  croix,  mais  au  Cigne 
oiseau  dont  le  plumage  est  aussi  blanc  que  votre  ame. 

«  ma  lettre  partant  a  minuit  de  chantilly  doit  vous  être  rendue 
jeudi  après  midi,  en  me  repondant  avant  le  lendemain  onze 
heures,  je  recevrai  la  votre  vendredy  au  soir. 

«  je  vous  embrasse  de  tout  mon  cœur,  je  ferai  tout  mon 
possible  pour  aller  vous  demander  a  diner  dimanche.  » 

UUre  n"  fO.  —  De  Félicité  Didot  (2),  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de  date,  mais 
postérieure  au  8  mai  1193,  puisqu'il  y  est  fait  allusion  à  la  lettre  du  8  mai  qui 
parle  de  «  faveurs  superficielles  »  et  qui  a  été  lue  par  M"'  Didot  ;  —  inédite. 

«  Je  m'en  étois  bien  douttée  trop  sensible  Amant  que  la  der- 
nière page  de  ma  lettre  te  causeroit  du  chagrin,  aussi  à  peinne 
fut  elle  partie  que  jen  ressentis  moi  même  des  Exprextions  quelle 
contenoit,  mais  puisque  trop  de  vivacité  a  servie  à  te  faire  con- 
noitre,  à  quelle  douleure  mon  Ame  seroit  emproie  si  tu  prenois 
encore  des  douttes  pour  un  si  petit  suget.  quelle  serve  aussi  à 
taprendre  que  lorsquon  aime  bien,  les  douttes  sont  des  offences 
mortelles,  je  ne    veux    pas   pour   cela    que  tu  me  cache  tes 

(1)  Ce  dernier  passage  de  la  lettre  semble  avoir  été  écrit  plus  tard  que  le  début 
de  la  missive. 

x2)  Cette  lettre  a  le  n«  36  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


i 


384  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peinnes,  tu  ne  saurois  me  regarder  comme  une  autre  partie  de 
toi  même  et  en  user  ainsi  avec  moi  :  toi  !  qui  posede  entièrement 
mon  âme,  je  ,veux  avoir  part  entière  dans  la  tienne,  seroigeaimé 
si  je  n'a  vois  pas  toute  la  Confiance  de  mon  amant:  tache  seule- 
ment lorsque  tu  auras  à  te  plaindre  de  moi  de  te  persuader  que 
ce  n'est  pas  par  défaut  d'amour  que  j  ai  manqué,  et  alors  je  ne 
ressentirai  de  peinne  que  celle  que  je  taurrai  causé  ; 

«  il  est  midi  et  la  douce  Espérance  de  te  voir  dans  deux  heures, 
répand  dans  moie  un  contentement  secret  que  je  ne  saurois 
peindre  ;  ce  n'est  point  une  joie  bruyante,  mais  une  joie  pure  et 
aussi  attrayante  que  la  Mélancolie,  que  ton  absence  y  portoit 
avant  que  tes  douttes  m'eussent  affligée,  le  plaisir  de  te  revoir, 
de  t'embrasser,  de  te  presser  sur  mon  cœur.  Mais?...  je  doutte 
que  je  puisse  goutter  ce  doux  plaisir,  étant  très  persuadée  que 
Maman  à  décachetée  une  de  tes  lettres  et  precissément  celle  ou 
tu  parle  de  faveurs  arrachées,  j'ai  même  remarqué  en  elle  depuis 
ce  tems  un  peu  d'humeur,  et  je  pense  bien,  d'après  cela  qu'elle 
va  nous  quitter  moins  que  jamais  : 

«  il  n'est  qu'un  moyen  dechaper  à  cette  gêne  cest  de  finir  le 
plus  promptement  possible. 

a  jai  parlé  a  S*  Léger  sur  ce  qui  te  fais  de  la  peine,  sont 
défaut  n'est  pas  de  ce  perde  en  réponse  d'amitié,  mais  je  crois 
cependant  quïl  y  aura  Egar.  adieu  cher  Epoux  je  tembrasse 
comme  je  le  ferai  allors,  en  attendant  que  je  tembrasse  encore  ; 
bientôt  comme  Amante* 

«   FÉLICITÉ.    M 

Leitre  n*  ii.  —  De  Félicité  Didot  (1),  —  sans  indication  de  lieu,  ni  de  date,  mais 
probablement  postérieure  à  mai  1793  ;  —  inédite.    , 

Au  Citoyen 

S^'Pierre  auteur  des 

Études  de  la  nature  à 

r intendance  du  jardin  des  Plantes. 

«  es-tu  malade  mon  Ami,  pour  quoi  a  tu  précisément  manqué 
de  venir  le  jour  que  ton  Epouse  future  avoit  le  plus  besoin  de 
toi.  jai  passé  la  plus  malheureuse  journé  qu'il  soit  possible,  jeu 
suis  encore  toute  troublé  appeine  saige  ce  que  jécris,.. 

(i)  Cette  lettre  a  le  n«  37  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


IP^^^ 


LES   FIANÇAILLES   DE   BERNARDIN    DE    SAINï-PIERRIi.  383 

«jaivue  aujourd'hui  ce  qui  peut  marriver  de  plus  malheu- 
reux après  la  perte  de  ton  amitié  que  je  mets  au  dessu  de  tout, 
jai  vue  la  dissention  parmi  mes  frères  moi  qui  mettois  toute  ma 
Jeoiàles  voir  bien  ensemble;  mon  père  hors  de  lui  de  voir  une 
pareille  seine,  et  maman  par  le  même  sujet  dans  Tétat  le  plus 
pitoyable  ou  les  ataques  de  nerf  l'est  jamais  mise,  moi  seule, 
ii^las  avoit  conservé  assé  de  sang  froid  pour  sentir  toute  Tho- 
r^iir  dunne  pareille  seine,  certainement  en  pareil  cas  un  long 
^évanouissement  m'eut  été  plus  heureux.  Bon  dieu  mon  ami  que 
i'inomme  est  éfroyable  et  méprisable  dans  les  excès  d'emporte- 
ari.^ns  et  combien  peu  alors  nos  larmes  et  nos  prières  sont  ecou- 
t^^^s.  ») 

«  je  te  revel  la  des  choses  dont  je  ne  devrois  pas  fimpor- 
t^:axer  et  que  je  devrois  même  caché  pour  Ihonneur  de  mes  frères 
Œc^»s  tu  es  tout  pour  moi,  après  Dieu  tu  es  toute  ma  consola- 
tm^:3n;  tu  es  plus  pour  moi  que  père  mère  et  frères.  C'est  toi 
q^c:».!  réuni  mes  affections  les  plus  tendres,  c'est  de  toi  que  je 
\^<z^iidrois  des  conseils,  car  je  sens  toute  Ihoreure  du  procédé  de 
nciL^s  frères  sans  pouvoir  la  leur  faire  partager  et  cependant  tout 
nrM.<Dn  désir  seroit  de  les  voir  reconcilié.  Mais!  mon  ami  je  sens 
c|  m^e  je  dois  te  fatiguer  tu  as  tant  dautres  têtes  exalté  par  le 
cYiagrin  qui  sadresse  a  toi,  sûrement  tu  ne  peux  te  mettre  à  ma 
^lace  et  sentir  combien  jai  lieu  d'être  désolée  mon  ami  par- 
donne moi  en  faveur  de  mes  peinnes  je  ne  devrois  pas  t'en  en- 
aiiyer  toi  qui  seul  fait  mon  bonheur 
«  ce  jeudi  à  minuit 

«    F^^    DiDOT.    » 


^ttre  n»  22.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  (1),  —  de  Paris,  datée  du  8  octobre  1793  ; 

inédite. 

«  j'ai  fait  ta  commission  auprès  de  ton  amie,  ma  chère  féli- 
cité, je  te  charge  maintenant  den  faire  une  pour  moi,  cest  de 
prendre  dans  les  papiers  de  la  commode  de  la  chambre  ou  je 
couchois,  deux  parchemins  dont  lun  est  mon  brevet  de  pension 
sur  le  trésor  royal  et  l'autre  celui  d'intendant,  tu  les  donneras 
a   Ion  frère  didot  Audran  (2).  jeu  ai  un  besoin  pressant,  nos 
affaires,  s'acheminent  à  un  prompt  et  heureux  succès,  il  étoit 

(1)  Cette  lettre  a  le  n»  51  dans  la  collection  Gélis-Didot. 

(2)  C'était  l'ainé  des  enfans  de  Pierre-François  Didot  et  de  sa  première  femme. 

TOME  XXI.  —  1904.  25 


386  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

survenu  quelques  difficultés  à  loccasion  de  ta  dot,  car  je  ne 
voulois  pas  quelle  fut  remboursable  quavec  un  bien  fonds  (1); 
et  cest  sur  quoi  ton  papa  a  consenti  ou  pour  mieux  dire  a  pré- 
venu mon  intention,  le  notaire  navoit  pas  levé  cette  difficulté  et 
je  lui  en  témoignai  mon  étonnement  lorsquil  me  lut,  à  mon 
arrivée  a  paris,  les  conditions  du  contrat,  maintenant  je  nen 
prévois  plus  de  cette  nature,  je  donne  aujourdhui  a  diner  a  ton 
papa  et  au  Cit.  brunetiere  afin  de  disposer  tout  de  la  manière  la 
plus  promte  et  suivant  les  loix.  quand  tout  sera  arrangé  j'irai  faire 
un  tour  à  Essonnes  et  ce  pourra  être  vers  la  fin  de  cette  se- 
maine, alors  tu  t'en  reviendrois  avec  ta  maman  pour  signer  le 
contrat  et  nous  présenter  à  la  municipalité,  cest  une  question 
que  le  Cit.  brunetiere  nous  décidera  savoir  si  le  Mariage  doit 
se  faire  à  Essonnes  ou  à  paris. 

«  je  viens  de  faire  partir  une  voiture  de  Meubles  par  la  voiture 
à  chaux  du  Cit.  Avard.  prie  ta  maman,  de  ma  part,  dy  avoir 
Toeil,  ainsi  que  sur  celle  que  je  dois  faire  partir  vers  la  fin  de  la 
semaine,  en  cas  quil  ne  me  fut  pas  possible  d  aller  à  Essonnes.  il 
est  essentiel  que  la  cave  au  vin  ferme  bien,  car  j'y  dois  faire 
déposer  plusieurs  ustencilles  de  fer  quil  est  aisé  de  détourner, 
et  qui  coûtent  cher,  je  la  prie  aussi  de  jetter  un  coup  d  œil  sur 
le  fruitier  car  cest  là  qu'est  notre  provision  d'hyver.  tu  pour- 
rois  aussi  y  donner  ta  surveillance  car  je  travaille  principalement 
pour  toi  qui  aimes  les  pommes. 

«  je  t'embrasse  de  tout  mon  cœur,  ma  tendre  amie,  tu  est 
le  centre  ou  je  rameine  tous  mes  projets  de  fortune,  d'occupa- 
tion et  de  plaisir,  independament  du  soin  de  faire  transporter 
mes  meubles  dans  ta  maison,  de  disposer  ici  toutes  choses  pour 
qua  ton  arrivée  tu  naye  plus  qua  passer  dans  mes  bras,  de  re- 
ceuillir  les  anciens  bienfaits  dont  je  jouissois  avant  la  révolu- 
tion afin  de  nous  assurer  les  1®"  besoins  de  la  vie  (et  cette  espé- 
rance est  sur  le  point  de  se  réaliser  car  je  reviens  de  remettre  la 
pluspart  de  mes  titres  dans  les  bureaux  ou  j'ai  de  bons  amis) 
malgré  dis  je  tous  ces  embaras  qui  ont  pour  but  notre  bonheur, 
je  m'occupe  encore  du  soin  de  me  procurer  les  arbres,  arbris- 
seaux et  plantes  que  je  dois  planter  vers  la  S*  Martin,  afin  de 
gagner  une  année  de  jouissance  sur  l'avenir. 

((  que  Dieu  donc  comble  ton  cœur  de  la  même  joye  dont 

(1)  Gela  s'explique,  puisqu'on  usait,  dans  une  grande  mesure,  des  assignats,  à 
cette  époque. 


LES    FIANÇAILXES    DE   BERNARDIN    DE    SAINT-PIERRE.  387 

le  mien  est  rempli,  car  je  lui  ai  demandé  souvent  comme  le 
plus  grand  des  biens  de  ce  monde  une  retraitte  à  la  campagne 
avec  une  femme  qui  te  ressemble  —  adieu  ma  tendre  amie, 
mille  amitiés  a  ta  maman.  — 

«  a  paris  ce  mardy  8.  8'*''*'  1793  lan  2  de  la  Rep  une  et  ind 

envoyé  moi  un  morceau  de  sucre. 

LETTRES   ÉCRITES    APRÈS    LE   MARIAGE 

Ces  lettres  écrites  par  Bernardin,  numérotées  de  10  à  31  in- 
clusivement, dans  la  Correspondance  imprimée  y  ont  toutes  été 
publiées  par  Aimé  Martin;  nous  ne  les  reproduirons  donc  pas. 

Entre  la  lettre  n*'  19,  envoyée  d'Essonnes  par  Bernardin,  le 
6  vendémiaire  an  IV,  et  la  lettre  n®  20,  de  vendémiaire,  elle 
aussi,  il  faut  placer  une  lettre  de  M"*  Bernardin  de  Saint-Pierre, 
écrite  le  12  vendémiaire. 

Lellre  I.  —  De  M**  Bernardin  de  Saint-Pierre  (i),  —  datée  du  12  vendémiaire,  pro- 
bablement an  IV  ;  —  inédite  en  partie,  E.  Meaume  en  ayant  cité  des  fragmens. 

Au  Citoyen 
De  Saint-Pierre, 

«  [je  suis  à  Paris  mon  tendre  ami,  dans  un  tems  bien  orageux 
de  toute  manière,]  je  crains  que  cela  ne  retarde  lenvoie  de  ce 
que  Ton  ta  promis.  Le  Cit.  grégoire  a  bien  autre  chose  a  penser 
que  de  venir  chez  moi,  sûrement  [toutes  affaires  de  ce  jenre  sont 
suspendue  dans  un  moiïient  si  crétique,]  tout  cela  joint  a  ce  que 
chamberry  est  souvent  en  route  m'empêche  [de  prendre  à  Paris 
la  dissipation  que  je  m'ettois  promise,  et  a  laqu'elle  tu  as  toi- 
même  Taimable  attention  de  m'engager,]  je  n'ai  pu  encore  trouver 
jour  à  aller  diner  chez  la  mère  housset,  je  n'ai  pas  non  plus 
retourner  chez  le  cit.  Crouleboie  maie  à  l'Egard  de  ton  Contre- 
facteur (2),  nous  en  avions  parlé  le  jour  qu'il  est  venu  déjeuné 
avec  moi.  je  me  rappelle,  qu  il  ma  dis  que  l'on  en  avoîc  saisie  42 
mais  que  sen  étoit  resté  la  [malgré  les  autres  mesures  que  l'on  a 

(1)  Cette  lettre  porte  le  n*>  32  dans  la  collection  Gélis-Didot. 

(2j  Bernardin  lutta  toute  sa  vie  contre  ceux  qui  se  livraient  à  la  contrefaçon  de 
ses  œuvres;  il  employa  tous  les  moyens  pour  empêcher  leur  industrie  de  se  déve- 
lopper ;  c'est  ainsi  que,  lorsqu'il  publia  la  4'  édition  des  ÊtudeSy  il  fit  fabriquer  du 
papier  spécial,  sur  lequel  son  nom  était  en  lettres  transparentes  dans  les  feuillets 
du  titre. 


'-r.jp"jM>f^fp, 


388  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prises  les  loies  ne  sont  nulement  suivies,  la  plus  petite  affaire  est 
remplie  d'Entraves,  aujourdhui  on  ne  pourroit  pas  même  trouver 
un  porte-faix,  ils  sont  tous  avec  leur  section.] 

«  je  désire  pour  mon  bon  papa  et  pour  ma  tranquilité  le  ré- 
tablissement de  sa  santé  je  voudroie  partire  avec  lui,  [Essonnes 
est  bien  plus  tranquil,  puis  ton  Aimable  Solitude  renferme  ce  que 
jai  de  plus  chère  au  monde,  toi  et  ton  enfant,  voila  le  vraie 
bonheure  et  toute  la  consolation  de  ta  félicité,  tu  trouveras 
notre  chère  Virginie  maigri,  c'est  dents  y  on  contribué,  et  le 
sevrage  aussi  elle  n'a  plus  avec  moi  cette  gaité  qui  la  rendoit  si 
aimable,  mais  elle  à  comme  ton  habitation  une  petite  teinte  de 
mélancolie  qui  la  rend  plus  interessente,  je  ne  lui  laisse  pas  ou- 
blié son  père]  quoi  qu'elle,  entende  encore  fort  peu  de  chose  elle 
te  connoie  très  bien,  [lorsque  je  prononsse  ton  nom  la  pauvre 
petite  te  cherche  des  yeux  et  ne  te  trouvent  pas,  je  me  suis  déjà 
apperçu  qu'elle  alloit  pleuré  mais  alors  je  la  distrait  en  chan- 
tant et  toute  ma  chanson  est  nous  le  rêverons  bientôt,  adieu  bon 
ami,  car  je  maperçois  que  je  bavarde  tu  dois  m'excuser  puisque 
c'est  de  notre  enfant  que  je  parle.] 

«  F.  De  Saint-Pierre. 

«  Si  tu  peux  m'envoyer  quelques  pommes  de  rambour  notre 
Virginie  les  préfère  aux  cuites  elles  sont  aussi  plus  favorables 
pour  les  gensives,  gardes  en  pour  toi  je  n'en  veux  que  pour 
elle.  » 

ce  12  Vendemierre. 

Les  lettres  que  Bernardin  écrivit  pendant  les  dernières  an- 
nées de  son  mariage  furent  très  peu  nombreuses,  puisque,  —  à 
moins  que  beaucoup  d'entre  elles  n'aient  été  perdues,  —  nous 
n'en  connaissons  que  quatre,  écrites  entre  thermidor  an  IV  et 
fructidor  an  VII.  Trois  de  ces  missives  ont  été  publiées  par  Aimé 
Martin  (1);  elles  portent  les  dates  suivantes  :  13  thermidor 
an  VI,  15  fructidor  an  VI  et  21  fructidor  an  Vil.  Entre  ces  deux 
dernières,  il  faut  en  placer  une,  du  6  ventôse  an  VII,  qui  est 
inédite  et  fort  intéressante. 

(1)  Ces  trois  lettres  portent,  dans  la  Correspondance  imprimée  et  dans  la  collec- 
tion Gélis-Didot,  les  n«»'  29,  30,  31. 


LES    FIANÇAILLES   DE    BERNARDIN    DE    SAINT-PIERRE.  389 

Leltit  II.  —  De  Bernardin  de  Saint-Pierre  à  M**  Didot  mère  (i),—  Paris,  6  ventôse 
an  VU.  —  H  y  est  question  du  divorce;  —  inédite. 

A  la  Citoyenne  Didot  Mère 
près  la  papeterie 

a  Essonne  s. 

«  je  ne  peux  parler,  en  aucune  manière,  des  affaires  de  la 
succession  à  ma  femme  dont  les  vapeurs  ne  font  quaugmenter. 
elle  sest  mis  dans  la  tète  davoir  la  disposition  de  mon  argent, 
ou  une  pension  particulière,  ou  de  divorcer,  elle  me  laisse  le 
choix  :  je  lui  ai  représenté,  quelle  navoit  jamais  manqué  de 
rien  avec  moi.  que  lorsquelle  me  demandoit  40  ou  50"  pour 
solder  la  cuisinière,  je  lui  donnois  3  louis,  ainsi  de  tous  les 
comptes,  sans  lui  demander  ce  qu'elle  faisoit  du  surplus; 
que  je  lui  soldois  ainsi  touttes  les  dépenses  dont  elle  etoit 
seule  chargée,  que  je  Tinvitois  long  tems  a  acheter  du  linge 
dont  elle  se  plaignoit  de  manquer,  à  tout  cela  elle  repond  qu'il 
est  humiliant  pour  elle  de  me  demander  de  l'argent  touttes  les 
fois  quelle  en  a  besoin,  et  elle  me  donne  Talternative  ou  d'une 
pension  qu'elle  fera  régler  ou  du  divorce,  touttes  ces  altercations 
sont  meslées  de  larmes,  qui  font  couler  celles  de  Virginie,  heu- 
reusement ces  scènes  narrivent  pas  tous  les  jours  car  je  ny  tien- 
drois  pas.  je  la  mené  de  tems  en  tems  au  spectacle  pour  la  dis- 
siper, elle  se  croit  d'ailleurs  poitrinaire  décidée,  je  désire  bien 
que  votre  retour  la  rameine  a  de  meilleurs  sentiments,  jen  serois 
inconsolable  si  je  ne  les  attribuois  a  sa  maladie,  plaignes  votre 
fille  et  pour  le  moins  autant 

votre  fils 

«  De  Saint-Pierre.  » 
paris  ce  6  ventôse  an  7. 

Bernardin,  durant  son  mariage,  avait  eu  de  vives  discussions 
avec  plusicfurs  de  ses  beaux-frères  ;  mais,  après  la  mort  de  sa 
femme,  il  était  resté  en  excellens  termes  avec  l'un  d'eux,  Henry 
Didot,  le  graveur  en  caractères.  Léger  Didot  ou  Didot-Saint-Léger, 
inventeur  du  papier  sans  fin,  en  voulait  particulièrement  à  son 

1)  Cette  lettre  n'est  pas  numérotée  dans  la  collection  Gélis-Didot. 


{  390  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

frère;  pour  se  venger  de  celui-ci  et  de  Bernardin,  il  se  plut  à 
raconter  que  sa  sœur  Félicité  avait  été  séduite  avant  son  mariage 
par  Tauteur  de  Paul  et  Virgi?iie,  et  qu'elle  était  morte  tant  elle 
avait  été  malheureuse.  Quelle  est  la  part  de  vérité  contenue  dans 
ces  allégations  ?  Le  portrait  que  le  lecteur  a  pu  se  faire  de  Féli- 
cité est  peut'ôtre  celui  d'une  jeune  fille  légère,  passionnée,  sen- 
suelle même,  mais  il  est  douteux  qu'elle  eût  pu  se  laisser  séduire; 
et  Ton  ne  mettrait  même  point  en  cause  son  honnêteté,  si  1  on 
n'avait  présens  à  la  mémoire  certains  passages  des  lettres  qui  ne 
laissent  pas  de  doute  sur  les  rapports  très  intimes  qui  existèrent 
entre  les  deux  amans  (1),  et  qui  peuvent  peut-être  faire  naître 
cette  pensée  que  Dldot-Saint-Léger  avait  quelques  raisons  de 
dire  que  sa  sœur  avait  été  séduite. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  se  plut  à  répandre  ce  bruit  du  vivant 
même  de  Bernardin,  et  ne  cessa  point  après  sa  mort.  On  dit  qu  il 
inspira  Las  Cases,  lorsqu'il  écrivit  ce  passage  du  Mémorial  de 
Sainte  Hélène  :  «  L'Empereur  disait  avoir  été  fort  engoué  de  cet 
ouvrage  {Paul  et  Virginie)  dans  sa  jeunesse,  mais  il  estimait  peu 
le  personnel  de  son  auteur;  il  ne  lui  pardonnait  pas  d'avoir  mystifié 
sa  générosité  à  son  retour  de  l'armée  d'Italie.  La  sensibilité,  la 
délicatesse  de  Bernardin  de  Saint-Pierre^  disait  CEmpereur, 
ressemblait  peu  au  charmant  tableau  de  Paul  et  Virginie;  c  était 
un  méchant  homme,  maltraitant  fort  sa  femme,  fille  de  f  imprimeur 
Didot,  et  toujours  prêt  à  demander  raumône  sans  honte.  A  mon 
retour  de  l'armée  d'Italie,  Bernardin  vint  me  trouver  et  me  parla 
presque  aussitôt  de  ses  misères.  Moi  qui,  dans  mes  premi^s 
années,  n'avais  rêvé  que  Paul  et  Virginie,  flatté  d'ailleurs  d'une 
confiance  que  je  croyais  exclusive  et  que  j'attribuais  à  ma  grande 
célébrité,  je  m'empressai  de  lui  rendre  sa  visite  et  laissai  sur 
un  coin  de  la  cheminée,  sans  qu'on  eût  pu  s'en  apercevoir,  un 
petit  rouleau  de  vingt-cinq  louis.  Mais  quelle  fut  ma  honte  quand 
je  vis  chacun  rire  de  la  délicatesse  que  j'y  avais  mise,  et  qu'on 
m'apprit  que  de  pareilles  formes  étaient  inutiles  avec  M.  Ber- 
nardin, qui  faisait  métier  de  demander  à  tout  venant  et  de 
recevoir  de  toutes  mains  !  Je  lui  ai  toujours  conservé  un  peu  de 
rancune  de  m'avoir  mystifié.  Il  n'en  a  pas  été  de  même  de  ma 
famille  :  Joseph  lui  faisait  une  forte  pension,  et  Louis  lui  don- 
nait sans  cesse  (2).  »  Las  Cases  se  rétracta,  et,  en  4824,  dans  la 

(1)  Voir  les  lettres  n-  1,  2,  4,  5,  13,  19,  20: 

(2)  De  Las  Cases  :  Mémorial  de  Sainte-Hélène ;i^*  édition,  1823,  in-12,  t.  2,  p.  173. 


LES   FIANÇAILLES    DE   BERNARDIN    DE   SAINT-PIERRE.  391 

seconde  édition  de  son  Mémorial^  retrancha  seulement  les  phrases 
citées  en  italique. 

Aimé  Martin,  qui  s'occupait  à  écrire  un  ouvrage  sur  celui 
qui  avait  été  son  maître,  devait  critiquer  violemment  l'attitude  de 
Didot  Saint-Léger  et  blâmer  des  paroles  qu'il  jugeait  mensongères. 
\J Essai  sur  la  vie  et  les  ouvrages  de  Bernardin  de  SaintPierre 
parut  chez  le  libraire  Méquignon-Marvis,  en  1820.  Didol-Saint- 
Léger  s'y  trouva  si  vivement  pris  à  partie,  qu'il  nliésita  point  à 
intenteràAimé  Martin  un  procès  en  diffamation  :  c'était  en  1821  (1). 

Durant  ce  procès,  Saint- Léger  fît  paraître  une  petite  brochure 
anonyme,  de  vingt-trois  pages,  ayant  pour  titre  :  la  Vérité  y  en 
réponse  aux  calomnies  répandues  dans  un  écrit  intitulé  :  Essai  sur 
la  vie  et  les  ouvrages  de  Bernardin  de  Saint-Pierre  par  L.  A. 
Martin  (Paris,  1821,  imprimerie  de  Didot  jeune,  in-8*>).  Il  repre- 
nait, discutait,  critiquait  dans  cette  plaquette  les  divers  passages 
de  ÏEssai  qui  lui  paraissaient  inexacts  ou  mensongers,  et  il  ter- 
minait en  prenant  à  partie  M"*  de  Pelleporc;  car,  Aimé  Martin 
nayant  connu  Bernardin  que  dans  ses  dernières  années,  bien 
des  circonstances  de  sa  vie  n  avaient  pu  lui  être  révélées  que  par 
sa  veuve,  et  cette  femme,  qui  avait  remplacé  M"*  Didot  pour  être 
la  protectrice  et  la  deuxième  mère  de  ses  enfans,  se  conduisait, 
—  disait-il,  —  d'une  façon  étrange,  puisqu'elle  dédiait  au  roi  un 
ouvrage  tout  rempli  de  diffamations  contre  leur  famille  ! 

Aimé  Martin  avait  été  un  peu  loin  dans  son  appréciation  de 
la  conduite  de  Didot-Saint-Léger;  aussi,  malgré  son  avocat 
M*  Berrier,  le  tribunal  le  condamna-t-il ,  le  18  mai  1821.  Aimé 
Martin  en  personne  fît  tous  ses  efforts  pour  prouver  le  mal  fondé 
des  paroles  dites  par  Saint-Léger,  et  justifier  ainsi  ce  qu'il  avait 
écrit  sur  ce  dernier;  il  dut  même  soumettre  à  ses  juges  les 
lettres  que  nous  avons  publiées,  afin  qu'ils  apprécient  l'amour 
des  deux  fiancés  et  la  tendresse  des  deux  époux  ;  mais  je  crois 
qu'il  ne  leur  montra  point  tout.  En  effet,  la  plupart  de  ces  lettres 
portent,  en  marge,  des  suscriptions  au  crayon;  l'on  y  voit  le 
mot  :  bon,  qui  voulait  dire  sans  doute  :  passage  à  lire  au  tribunal; 
en  tête  de  l'une  d'elles,  on  lit  cette  mention  écrite  à  l'encre  : 
«  lettre  qui  prouve  quHl  ne  ta  point  séduite  (2)  »  ;  les  phrases 

(1)  Quérord  commit  donc  une  erreur  dans  la  France  liltéraire.en  disant  qne  ce 
procès  avait  été  intenté  par  le  père  de  la  première  femme  de  Bernardin  (Quérard, 
tome  VIII,  p.  367). 

(2)  Lettre  n«  2. 


392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

trop  sentimentales  ou  trop  tendres  qui  pourraient  laisser  croire 
que  Didot-Saint-Léger  avait  quelques  raisons  de  dire  ce  qu'il 
avançait^  ainsi  que  celles  qui  rappellent  les  discussions  entre  les 
frères  ou  qui  traitent  de  questions  d'argent,  sont  accompagnées 
du  mot:  7i07i  ou  inutile;  Aimé  Martin  ne  voulait  point  les  mon- 
trer. 

Cette  lecture  n'influença  pas  les  juges  de  la  police  correc- 
tionnelle qui,  «  considérant  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  d'admettre 
la  preuve  des  faits  imputés,  puisqu'il  ne  s'agissait  pas  d'un  fonc- 
tionnaire public,  et  que  le  fait  de  diffamation  et  d'injure  résul- 
tait d'un  passage  cité  de  la  notice...  »  condamnèrent  Aimé 
Martin  à  300  francs  d'amende,  1  000  francs  de  dommages-intérêts, 
et  à  la  suppression  du  passage  incriminé.  Le  perdant  fit  aussitôt 
appel,  et,  le  31  mai,  la  Cour,  «  écartant  le  fait  de  diffamation,  » 
réduisait  Tamende  à  16  francs,  les  dommages  et  intérêts  à  25, 
mais  ordonnait  la  suppression  du  passage,  qui,  dans  les  éditions 
postérieures  du  volume,  fut  remplacé  par  des  lignes  de  points. 
Didot-Saint-Léger,  peu  satisfait  de  cet  arrêt,  alla  en  Cassation, 
mais  la  Cour  suprême  rejeta  son  pourvoi  et  confirma  purement 
et  simplement  larrêt  des  juges  d'appel. 

Le  rôle  de  défenseur  que  s'était  tracé  Aimé  Martin  n'était  pas 
terminé.  En  effet,  la  Biographie  universelle  publia  un  article  sur 
Bernardin,  où  sa  conduite  était,  là  encore,  sévèrement  critiquée  : 
les  biographes,  décidément,  étaient  durs  pour  l'auteur  défunt. 
Aussi  l'apologiste  ordinaire  de  Bernardin  prit-il  de  nouveau  la 
plume  pour  présenter  sa  défense,  et  composa,  en  1826,  un  Sup- 
plément à  r Essai  sur  la  vie  et  les  ouvrages  ae  Bernardin  de  Saint- 
Pierre,  renfermant  f  histoire  de  sa  conduite  pendant  la  Bévoluiion, 
et  de  ses  relations  particulières  avec  Louis,  Joseph  et  Napoléon 
Bonaparte  (Paris,  imprimerie  de  Tastu,  in-8®).  Il  s'éleva  vigou- 
reusement contre  les  imposteurs  qui  se  plaisaient  à  diffamer  et 
à  calomnier  un  homme  dont  la  vie,  disait- il,  était  irréprochable; 
il  parla  avec  un  courage  et  une...  partialité  qu'il  ne  faut  point 
méconnaître,  et  que  l'on  devrait  presque  louer  :  le  second  mari 
est  généralement  moins  tendre  à  la  mémoire  de  son  prédéces- 
seur ! 

Bernardin  ne  pouvait  sortir  mdemne  de  toutes  ces  attaques; 
aussi  ses  admirateurs  et  ses  amis  jugèrent-ils  qu'ils  avaient  pen- 
dant longtemps  encore  à  défendre  sa  mémoire,  et,  jusque  vers 
1860,  ce  fut  une  floraison  de  plaidoyers  en  sa  faveur.  En  1856, 


ip^ 


:^g:Hl.-t- 


LE8    FIANÇAILLES    DE   BERNARDLN    DE    SAINT-PIERRE. 


393 


M.  Meaume,  qui  fut  avocat  et  qui  devait  avoir  la  monomanie  de 

là  défense^  ayant  entre  les  mains  une  partie  des  lettres  que  Ton 

a  lues,  trouva  qu'en  les  tronquant  et  en  en  détachant  certaines 

phrases,  il  pourrait  écrire  une  apologie  de  ^celui  qu'il  croyait 

calomnié  et  méconnu.  Il  fit  une  plaquette  d'une  extraordinaire 

partialité.  Il  y  déclare  que  ces  lettres  devraient  être  publiées, 

mais  il  se  garde  de  le  faire,  et  se  contente  d'en  accommoder 

certains  passages  à  sa  manière  en  les  interpolant;  il  se  rendait 

compte,  en  effet,  que,  s'il  les  montrait  toutes  au  grand  jour,  il 

n'atteindrait  point,  —  au  contraire, —  le  but  qu'il  s'était  proposé, 

et  qu'il  ne  pourrait  plus  écrire  ce  qu'il  voulait  conter  :  la  légende 

de  Saint  Bernardin. 

Nous  avons  pensé,  nous  aussi,  que  ces  lettres  devaient  être 

publiées,  ce  qui,  d'après  des  recherches  minutieuses,  n'avait 

point  encore  été  fait.  Nous   les  avons   reproduites,   toutes,  en 

entier,  telles  qu'elles  furent  écrites  :  l'on  a  pu  voir  ainsi  quel 

tomme  fut  l'auteur  de  Paul  et  Virginie,  Aurons-nous  cependant 

raison  de  la  légende?  Une  légende  littéraire  n'est  jamais  facile 

à  détruire,  et  surtout  quand  elle  concorde  avec  l'idée  que  nous 

donnent  de  lui  les  ouvrages  d'un  grand  écrivain. 

Jean  Ruinât  de  Gournier. 


Ul 

>i'i 
^À 


GÊNES  ET  MARSEILLE 


Marseille,  il  y  a  vingt-cinq  ans,  régnait  seule  en  Méditerranée. 
Premier  port  de  France,  et  premier  port  du  continent,  sa  pri- 
mauté méditerranéenne  s'était  vue  fortifiée  naguère  par  l'ouver- 
ture d'une  nouvelle  France  dans  le  Nord  africain,  et  plus  récem- 
ment par  l'ouverture  d'une  voie  nouvelle,  française  elle  aussi,  qui, 
des  mers  latines,  étendait  son  empire  jusqu'aux  routes  de  l'Inde 
et  de  l'Extrême-Orient.  Un  quart  de  siècle  a  bien  changé  tout  cela. 
Des  énormes  progrès  maritimes  et  commerciaux  accomplis  pendant 
ce  quart  de  siècle  par  les  principaux  ports  d'Europe,  le  port  de 
Marseille  n'a  pas  laissé  sans  doute  de  prendre  une  certaine  part, 
mais  une  part  inégale  et  insuffisante.  Les  circonstances  l'avaient 
autrefois  favorisé,  elles  le  défavorisaient  maintenant  :  d'un  côté, 
la  politique  du  pays  se  faisait  protectionniste  ;  de  l'autre,  on  voyait 
se  percer  de  part  en  part  ce  mur  des  Alpes  le  long  duquel,  autre- 
fois, glissait  le  trafic  continental  comme  sur  une  pente  douce  qui 
naturellement  le  dirigeait  sur  Marseille.  Marseille  ne  perdait  pas, 
mais  gagnait  moins  que  les  autres  ports  :  Hambourg  d'abord, 
en  1889,  puis  Anvers  en  1893,  dépassaient  Marseille  en  impor- 
tance, et  aujourd'hui,  distancée  encore  par  Rotterdam  depuis  1899, 
Marseille  n'est  plus  qu'au  quatrième  rang  dans  l'ordre  des  ports 
continentaux. 

De  tous  ces  rivaux,  celui  dont  les  progrès  ont  été  à  bien  des 
égards  les  plus  remarquables,  et,  en  tout  cas,  les  plus  sensibles 
pour  Marseille,  c'est  son   voisin  italien,  le  port  de  Gènes.  Nul 


f 


GÈNES    ET    MARSEILLE.  395 

poTi  en  Méditerranée   n'a  tant  gagné  en  si  peu  de  temps,  pas 
même,  et  tant  s'en  faut,  l'autrichienne  Triesie.  Gênes  a  d'abord 
7argement   bénéficié   de   Tessor   industriel   et   commercial   qui 
STimt  l'unité  italienne.   Il   lui  manquait  des  communications 
faciles  avec   l'Europe   centrale.    Le   percement  du  Mopt-Cenis 
marqua  donc  le  commencement,  celui  du  Saint-Gothard  le  grand 
essor  de  sa  fortune  :  il  reste  à  celui  du  Simplon  à  marquer  son 
épnouissement.  Gênes  a  retrouvé  sa  richesse  et  sa  prospérité 
dl«s  temps  du  moyen  âge.  En  dix  ans,  de  1880  à  1890,  son  mou- 
^""^ment  commercial  a  presque  quadruplé  ;  il  égale  presque  au- 
jourd'hui  celui  du  grand  port  provençal.   On  dit  volontiers  en. 
Italie,  on  dit  quelquefois  même  en  France,  que,  s'il  y  a  rivalité 
xi^aturelle,  il  n'y  a  pas  concurrence  économique  entre  Gênes  et 
^larseillè  :  et  c'est  une  thèse  où  nous  aurons  précisément  à  dé- 
DQêler,  avec  ce  qu'il  y  a  devrai,  ce  qu'il  y  a  surtout  de  faux.  Tou- 
jours est-il  que  Topinion  se  préoccupe  en  France  des  étonnans 
f^rogrès  du  port  de  Gênes,  qu'on  les  donne  en  cause  ou  en  con- 
ta^ste  au  déclin  relatif  de  Marseille.  Elle  s'émeut  de  l'avenir  du 
I>remier  port  français;  elle  s'alarme  de  toutes  ces  grèves  dont 
Marseille  est  depuis  tantôt  trois  ans  le  théâtre  et  la  victime, 
grèves  d'inscrits,  grèves  d'ouvriers  du  port,  —  désastreuses  pour 
^Qotre  marine  marchande,  mais  non  moins  désastreuses  pour  les 
intérêts  vitaux  du  grand  port  dont  elles  détournent  le  trafic  au 
I>Pofit  du  port  de  Gênes;  —  jusqu'à  cette  nouvelle  grève,  indice 
^t  résultat  d'une  situation  singulièrement  troublée,  cette  grève 
des  états-majors  de  la  marine  commerciale,  qui  s'est  ouverte  il 
y  a  peu  de  jours.  Enfin,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  comment 
ïie  s'inquiéterait-on  pas  de  savoir  ce  que  seront  pour  Marseille 
îes  conséquences  de  l'ouverture,  prévue  pour  l'an  prochain,  du 
tunnel  du  Simplon?  Il  n'est  donc  pas  inutile  de  jeter  ici  un  coup 
d'œil  sur  les  progrès  réalisés  par  cet  heureux  rival  de  notre  grand 
emporium  méditerranéen,  d'examiner  les  causes  et  les  consé- 
quences de  ces  progrès,  l'état  présent  et  l'avenir  de  Gênes,  com- 
parés à  ceux  de  Marseille. 

I 

Géographiquement,  Gênes  a,  comme  Marseille,  une  situation 
de  premier  ordre,  avec  son  port  naturel,  cette  large  baie  semi- 
circulaire,  enserrée  entre  deux  hautes  pointes  rocheuses,  et  que 


396  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

domine  le  magnifique  amphithéâtre  de  collines  fleuries  dont  les 
flancs  sont  couverts  d'oliviers  et  les  sommets  nus  couronnés  de 
forteresses.  Cachée  dans  le  creux  du  plus  profond  des  golfes  que 
la  Méditerranée  projette  dans  l'intérieur  du  continent,  sans  être 
enfermée  comme  Trieste  au  fond  d'une  mer  à  demi  fermée,  la 
Janua  du  moyen  âge  regarde  à  la  fois  vers  la  mer,  la  grande 
route  qui  mène  partout,  et  vers  la  terre,  vers  cet  hinterland 
continental  dont  le  col  de  Giovi,  taillé  dans  le  bourrelet  de 
l'Apennin,  semble  ouvrir  la  route  aux  entreprises  des  Ligures.  De 
tout  temps,  aventureuse,  énergique  et  âpre,  cette  race  ligure  a 
.fait  d'excellens  marins,  des  hommes  d'afl'aires  encore  meilleurs. 
Depuis  les  temps  romains,  où  l'antique  Antium  était  déjà  un 
centre  industriel  et  commercial,  le  commerce  des  mers  n'a  cessé 
d'être  sa  grande  occupation,  à  travers  toutes  les  vicissitudes  de 
l'histoire  et  les  luttes  intestines  que  provoquait  son  exubérance 
d'activité.  S'enrichir,  près  ou  loin,  bien  ou  mal,  a  toujours  été 
sa  pensée  maîtresse  :  son  afl'aire,  ce  sont  les  affaires.  En  un  temps 
où  les  États  naissaient  à  peine,  ses  citoyens  déjà  couraient  le 
monde,  pour  gaigner.  Ils  font  les  Croisades,  mais  en  marchands, 
pour  ouvrir  l'Orient  à  leur  commerce.  Ils  prennent  la  Sardaigiie 
et  la  Corse,  gagnent  des  places  en  Espagne  et  des  privilèges  au 
Maroc,  ils  s'installent  en  maîtres  à  Constantinople,  et  de  là  dans 
lès  Iles  grecques,  sur  les  côtes  de  la  Mer-Noire,  jusqu'en  Crimée, 
en  Colchide  et  à  Trébizonde.  Le  xiv®  siècle  marque  l'apogée  de 
la  puissance  de  Gênes  la  Superbe  :  mais  sa  richesse  survit  à  sa 
puissance,  grâce  surtout  à  cette  fameuse  Banque  de  Saint-Georges 
qu'avait  fondée  un  Français,  le  maréchal  Jean  Lemaigre  de  Bou- 
cicault,  —  Bacicaldo,  disent  les  Italiens,  —  gouverneur  de  Gênes 
sous  Charles  VI.  Véritable  État  dans  l'État,  elle  règne  au-dessus 
des  partis,  accapare  tout  le  commerce  génois,  elle  survit  aux 
guerres,  aux  conjurations,  au  bombardement  de  Gênes  par  Sei- 
gnelay  en  168S,  au  pillage  des  Autrichiens,  qui,  en  1746,  maîtres 
de  la  ville,  saccagent  son  palais,  le  célèbre  palais  Saint-Georges, 
et  font  main  basse  sur  les  trésors  cachés  dans  ce  qu'elle  appelait 
d'un  mot  significatif  sa  «  Sacristie  ;  »  elle  vient  enfin  mourir  de 
vieillesse  au  bord  du  xix®  siècle,  sous  le  même  régime  qui  l'avait 
vue  naître,  celui  de  la  France,  et  à  la  veille  du  jour  où  la  Répu- 
blique génoise  allait  s'unir  au  royaume  sarde. 

Sarde,  puis  italien,  le  nouveau  gouvernement  ne  s'inquiéta 
guère  des  intérêts  du  grand  port  ligure,  et  celui-ci  même  ne 


GÊNES    ET.  MARSEILLE.  397 

profita  guère  d'abord  de  cette  unité  italienne  à  laquelle  cependant 
contribuèrent  d'illustres  Génois,  Nino  Bixio  et  Mazzini.  En  1870, 
le  port  de  Gênes  est  un  port  non  certes  négligeable,  mais  secon- 
daire (1).  11  est  resté,  à  peu  de  chose  près,  au  point  de  vue  tech- 
nique, ce  qu'il  était  deux  siècles  et  demi  auparavant  :  la  large 
rade  naturelle  n'est  que  médiocrement  protégée  par  deux  môles 
fort  primitifs,  le  vieux  môle  à  Test,  sous  la  jolie  église  de  Santa 
Maria  di  Carignano,  vieux  comme  la  ville  elle-même  et  refait 
en  1283;  et,  en  face,  le  môle  dit  «  neuf,  »  lequel  ne  date  que  de 
1636.  Toute  la  vie  du  port  est  resserrée  sous  l'aile  du  vieux 
môle,  au  pied  de  la  vieille  ville,  qui,  de  là,  s  étend  en  éventail  sur 
les  collines  et  le  long  de  la  mer.  Hors  de  là,  tout  est  vide  ou  à 
peu  près;  peu  ou  point  de  quais,  moins  encore  d outillage,  le  dé- 
barquement se  fait  par  chiatte^  par  «  chattes  »  (le  mot  est  resté 
à  Marseille)  ou  chalands  ;  une  seule  ligne  ferrée  dessert  le  port, 
longeant  les  arcades  de  la  fameuse  '<  Terrasse  de  marbre  »  par  la 
voie  la  plus  populeuse,  —  et  la  plus  dangereuse,  —  de  la  ville  : 
on  l'a  baptisée  la  linea  délia  morte  !  Depuis  des  années  on  songe 
à  améliorer  cet  état  de  choses  ;  mais,  compétens  et  incompétens, 
ceux-ci  plus  encore  que  ceux-là,  les  Génois  se  disputent  autour  de 
la  question  technique  de  l'entrée  du  port,  —  orientale  ou  occi- 
dentale, bocca  levante  ou  bocca  ponente^  —  et  finalement  on  ne 
fait  rien,  ce  qui  est  en  tout  pays  le  seul  moyen  de  mettre  tout  le 
monde  d'accord. 

Il  fallut,  pour  venir  à  bout  des  querelles  et  de  rindifférence 
régnante,  l'initiative  d'un  illustre  patricien  génois  qui,  ayant  la 
vision  claire  des  possibilités  et  de  l'avenir  de  sa  ville  natale, 
voulut  contribuer  par  un  don  royal  au  développement  du  port. 
Le  marquis  Raphaël  Deferrari,  duc  de  Galliera,  fut,  on  le  sait, 
le  vrai  promoteur  de  la  renaissance  commerciale  de  Gênes.  11  mil, 
en  1876,  à  la  disposition  du  Gouvernement,  par  une  convention 
en  forme,  la  somme  de  vingt  millions  de  lires  pour  Texécution 
d'un  programme  complet  d'agrandissement  et  d'aménagement  du 
port,  en  stipulant  que  le  programme,  à  exécuter  en  douze  ans, 
devrait  satisfaire  complètement  aux  besoins  du  commerce,  sous 
la  responsabilité  de  TÉtat,  et  le  surplus  des  frais  être  supporté 

(1)  En  1870,  le  port  de  Gènes  a  un  mouvement  de  moins  de  quatorze  cent  mille 
tonneaux  de  jauge  et  de  huit  cent  mille  tonnes  de  marchandises  à  l'entrée,  tandis 
que  Marseille  a  un  tonnage  d'entrée  de  près  de  deux  millions  de  tonneaux  de  jauge 
et  de  plus  de  quinze  cent  mille  tonnes  de  marchandises. 


398  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tant  par  l'État  que  par  la  Commune  de  Gênes  et  les  provinces 
voisines.  Un  plan  d'opération  fut  dès  lors  vite  adopté;  Marseille 
eut  Thonneur  de  servir  de  modèle  aux  progrès  de  sa  rivale,  el, 
dès  1888,  tout  était  fini,  Gènes  était  vraiment  un  grand  port  mo- 
derne. Le  port  intérieur,  creusé  à  9  mètres,  bordé  de  quais  et  de 
pttnd,  de  saillans  d'accostage,  sur  toute  sa  circonférence,  con- 
venablement aménagé  et  armé  de  voies  ferrées,  était  doublé  par 
un  immense  avant-port  que  protégeaient  du  côté  de  la  mer  les 
bourrelets  rigides  de  deux  énormes  môles  dont  l'un,  trois  fois 
coudé,  mesurait  plus  de  quinze  cents  mètres  de  longueur.  Lies 
travaux  coûtèrent  68  millions,  dont  vingt  offerts  par  le  duc  de 
Galliera,  une  quinzaine  à  la  charge  de  Gênes  et  des  provinces  li- 
mitrophes, et  le  surplus  défrayé  par  l'Etat  :  ils  coûtèrent  aussi  à 
la  ville  de  Gênes  une  de  ses  gloires  nationales,  la  Terrasse  de 
marbre,  qui  tomba,  victime  du  progrès,  sous  la  pioche  des  démo- 
lisseurs. 

Ce  gros  effort  fait,  les  Génois  se  contentèrent  pendant  un 
temps  de  perfectionner  le  nouvel  état  de  choses  et  de  pousser  à 
son  maximum  l'utilisation  du  port  :  de  1897  à  1903,  on  consacra 
17  millions  et  demi  de  lires  à  perfectionner  l'outillage,  à  con- 
struire des  gares  nouvelles  de  chemins  de  fer,  d'immenses  bâtisses 
pour  magasins  généraux,  silos  à  blé,  dépôts  de  pétrole,  etc.  Mais 
actuellement,  il  est  devenu  impossible  de  différer  plus  longtemps 
l'agrandissement  du  port,  il  faut  pourvoir  d'urgence  non  seule- 
ment aux  besoins  de  lavenir,  mais  aux  nécessités  actuelles  d'un 
trafic  qui  s'est  développé  plus  vite  que  les  facilités  qu'on  lui 
offrait.  Depuis  quelques  années  déjà,  la  navigation  est  gênée  par 
le  manque  de  place;  les  quais  sont  encombrés  au  point  que,  sur 
quatre  bateaux,  il  y  en  a  trois  qui  né  peuvent  accoster  qu'en 
pointe  et  doivent  débarquer  leur  cai^ison  par  chalands;  ceux- 
ci  encombrent  le  port,  servant  à  la  fois  d'allèges  pour  le  débar- 
quement et  de  magasins  flottans  pour  les  marchandises  ;  et  c'est 
même  une  curieuse  impression  pour  le  touriste  d'apercevoir  de 
loin,  au  bout  du  port,  quelque  chose  comme  de  grands  terre- 
pleins  couverts  de  tas  de  houille,  puis,  si  l'on  approche^  de 
trouver  que  ce  sont,  dans  l'intervalle  des  saillans,  d'immenses 
bassins  littéralement  remplis  de  chiatte  toutes  noires,  pleines  de 
charbon  et  si  serrées  les  unes  contre  les  autres  qu'on  n'aurait 
pas  la  place  de  jeter  une  pierre  à  l'eau.  L'agrandissement  du  port 
a  donc  été  décidé.  Un  nouveau  bassin  de  39  hectares  va  être 


GÊNES    ET  MARSEILLE.  399 

construit;  les  travaux  doivent  commencer  incessamment,  ils  du*- 
reront  cinq  ans,  et  coûteront  45  millions,  ce  qui  portera  au  joli 
chiffre  de  125  millions  la  somme  totale  dépensée  pour  le  port  de 
Gènes  en  un  peu  plus  de  trente  ans.  Dès  à  présent,  d'ailleurs,  le 
port  de  Gènes  est  assez  près  d'égaler,  au  point  de  vue  technique, 
celui  de  Marseille  :  si  son  outillage  est  moins  parfait  et  le  déve- 
loppement utilisable  de  ses  quais  moins  considérable,  il  l'em- 
porte pour  l'étendue  de  la  surface  d'eau  comme  pour  le  déve- 
loppement de  ses  voies^  ferrées  (1).  Que  sera-ce  dans  cinq  ans, 
quand  les  nouveaux  travaux  seront  achevés? 

II 

Nos  voisins  italiens  ont  donc  donné  un  remarquable  témoi- 
gnage d'initiative  et  d'énergie  en  développant  aussi  rapidement  et 
largement  leur  grand  port  méditerranéen.  Ils  ne  sont  pas  tombés 
dans  la  faute  que  nous  avons  commise  en  France,  et  qui  a  été 
de  répartir,  d'éparpiller  chaque  année  à  droite  et  à  gauche  les 
gros  crédits  affectés  aux  ports  marchands,  de  manière  à  créer, 
contre  toute  logique,  un  très  grand  nombre  de  ports  maritimes 
dont  aucun,  disent  les  techniciens,  n'est  tout  à  fait  satisfaisant,  et 
dont  plusieurs  sont  éternellement  vides  :  voyez  Calais.  Convaincus 
de  cette  vérité  pratique  que  c'est  le  commerce  qui  fait  les  ports 
et  non  pas  les  ports  qui  créent  le  commerce,  les  Italiens  ont 
préféré  avoir  un  petit  nombre  de  ports  bien  outillés  et  vraiment 
capables  de  remplir  le  rôle  que  leur  assigne  leur  situation  ;  ils  ont 
fait  porter  le  gros  de  leurs  efforts  sur  un  seul  point  à  la  fois,  et 
leurs  efforts  ont  été  récompensés  par  les  extraordinaires  progrès 
maritimes  et  commerciaux  du  port  de  Gènes  depuis  vingt-cinq 
ou  trente  ans.  De  1870  à  1902,  le  tonnage  d'entrée  et  de  sortie  des 
navires  a  passé  de  2  823819  à  10  969573  tonneaux  de  jauge 
nette,  il  a  presque  quadruplé.  De  1875  à  1902,  le  tonnage  des 


(1)  La  surface  d'eau  du  port  de  Géues,  avant-port  compris,  est  de  222  hectares  ; 
celle  du  port  de  Marseille,  avant-port  compris,  n'est  que  de  150  hectares.  Les  quais 
utilisables  pour  les  opérations  de  chargement  et  déchargement  ont  une  longueur 
de  8600  mètres  à  Gènes,  et  de  12200  mètres  à  Marseille.  Gènes  possède  67  appa- 
reils hydrauliques  ou  mécaniques  de  chargement,  contre  IH  à  Marseille,  et  48  ki- 
lomètres de  voies  ferrées,  contre  42  kil.  300  à  Marseille.  (Tous  ces  chiffres  sont 
afférens  à  1900-1901.)  Le  futur  bassin  de  la  Pinède  ajoutera  à  Marseille  30  hectares 
de  surface  d'eau  et  2  780  mètres  de  quais;  le  nouveau  bassin,  à  Gènes, mesurera 
39  hectares  de  surface  d'eau  et  1  350  mètres  de  quais. 


i 


400  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

marchandises  embarquées  et  débarquées  a  passé  de  839  816  à 
5194875  tenues  métriques,  il  a  sextuplé.  L'accroissement  a  été 
continu  et  régulier,  sauf  en  1901,  année  de  grèves  à  Gènes  comme 
à  Marseille,  et  en  1892-93,  années  de  crise  commerciale  en 
Italie  (1).  L'exportation  a  relativement  plus  gagné  que  l'impor- 
tation :  de  1870  à  1902,  la  valeur  de  l'importation  s'est  élevée 
de  260  à  583  millions  de  lires;  celle  de  l'exportation,  de  105  à 
276  millions. 

Marseille,  dans  la  même  période  de  temps,  a  vu  sans  doute 
augmenter  très  fortement  le  chiffre  d'affaires  de  son  port,  mais 
son  avantage  sur  son  rival  génois  n'a  guère  cessé  de  diminuer,  à 
partir  de  l'année  1880  notamment.  En  1875,  le  mouvement  com- 
mercial du  port  de  Marseille  dépassait  celui  de  Gènes  de 
2  355454  tonnes  de  marchandises:  en  1880,  de  3  062497  tonnes. 
L'avance  de  Marseille  n'est  plus  en  1885  que  de  2396  354  tonnes, 
en  1895  de  1  063374  tonnes,  et  en  1902,  de  690428  tonnes.  Dans 
l'ensemble,  de  1870  à  1902,  le  mouvement  maritime  de  Marseille 
(cabotage  exclu)  n'augmentait  que  de  3  531726  à  9  463  872  ton- 
neaux de  jauge  de  navires,  soit  167  pour  100,  au  lieu  de  qua- 
drupler comme  à  Gênes;  le. mouvement  commercial  (cabotage 
compris)  n'augmentait  que  de  2  665  324  à  5  885  303  tonnes  de 
marchandises,  soit  120  pour  100,  au  lieu  de  sextupler  comme  à 
Gènes  (2).  Si,  actuellement,  le  mouvement  du  port  de  Marseille 
continue  d'être  supérieur  à  celui  du  port  de  Gènes,  l'écart  di- 
minue d'année  en  année  ;  et  comme  l'augmentation  annuelle  du 
trafic  ne  dépasse  plus  depuis  longtemps  1  pour  100  à  Marseille, 
tandis  qu'à  Gènes  elle  a  atteint  4  pour  100  en  moyenne  dans  les 
cinq  dernières  années  et  7  pour  100  de  1901  à  1902,  il  est  clair 

(1)  Il  est  assez  malaisé  d'obtenir  à  Gênes  des  chiffres  concordans  sur  le  mon- 
vement  maritime  et  commercial  du  port  :  les  chiffres  donnés  par  la  municipalité 
diffèrent  de  ceux  de  la  Chambre  de  commerce,  ceux-ci  diffèrent  de  ceux  de  la  douane. 
Nous  avons  pris,  comme  le  font  les  rapports  consulaires,  les  chiffres  fournis  par 
les  statistiques  municipales.  11  est  à  noter  que  toutes  les  statistiques  génoises 
comprennent  à  l'entrée  et  à  la  sortie  le  chiffre  des  marchandises  de  toute  nature 
destinées  à  l'approvisionnement  et  au  ravitaillement  des  navires,  ce  qui  n'est  pas 
le  cas  pour  les  statistiques  marseillaises. 

(2)  Les  Ports  maritimes  en  France ^  t.  Vil,  Marseille.  Paris,  1899.  —  Situation 
industrielle  de  Marseille,  publication  annuelle  de  la  Chambre  de  commerce.  —  Cf. 
le  Projet  de  loi  relatif  à  rétablissement  des  zones  franches  dans  les  ports  mari* 
times.  Chambre  des  députés,  n»  884,  annexe  XVI.  —  En  1903,  d'après  les  statisti- 
ques qui  viennent  d'être  publiées,  le  mouvement  commercial  aurait  atteint  le 
chiffre  de  6  636  410  tonnes  de  marchandises  à  Marseille  (cabotage  compris),  et 
celui  de  3  652 158  tonnes  h  Gènes. 


GÊNES    ET   MARSEILLE.  401 

qu*à  moins  d'un  revirement,  c'en  sera  fait  d'ici  très  peu  d'années 
de  la  prééminence  de  Marseille  en  Méditerranée. 

Ces  progrès  du  grand  port  italien,  les  Génois  comptent  d'ail- 
leurs bien  les  voir  s'accentuer  dans  l'avenir.  Et  l'on  est  tenté  de 
Rajtager  leur  assurance  en  constatant  le  développement  et  la 
pirospérité  de  la  ville  elle-même;  —  c'est,  je  crois,  avec  Milan, 
'^-  seule  ville  italienne  dont  on  oserait  parler  ainsi  :  —  la  popu- 
l^aon  s'élevant  de  130000  âmes  en  1872  à  230  000  en  1902,  l'ac- 
ti^té  partout  en  éveil,  les  rues  nouvelles  percées  de  toutes  parts, 
I^î®  collines  éventrées  pour  faire  place  à  des  buildings  de  dix 
S^*^ges,  les  vieux  palais   changés   à  l'intérieur  en  bureaux  de 
t^-^nques,  des  quartiers  nouveaux  se  poussant  de  toutes  parts, 
S^^srimpant  sur  le  flanc  des  contreforts  de  l'Apennin,  franchissant 
î^^s  remparts  et  les  torrens  qui  enserraient  la  vieille  Gênes.  On 
^^  explique,  à  la  vérité,  ces  étonnans  progrès  du  port  de  Gênes  si 
l^^i3n  se  rend  compte  qu'ils  sont  en  grande  partie  l'effet  du  déve- 
ï  ^^=^  ppement  industriel  dont  a  bénéficié  à  un  si  haut  degré  depuis 
^^'"^^3igt-cinq  ans  tout  l'hinterland  génois,  toute  la  vallée  du  Pô, 
^'^^    dont  il  n'y  a  pas  de  raison,  au  dire  des  gens  compétens,  pour 
le  le  Nord  italien  ne  continue  pas  à  profiter  pendant  quelques 
inées  encore,  quitte  à.  subir  un  jour  l'inévitable  crise  de  crois- 
ace  qui  menace  les  peuples  jeunes  à  un  certain  moment  de  leur 
^"^^olution.  Cela  est  évident,  et,  en  un  sens,  rassurant  pour  Mar- 
^•^^ille  :  l'essor  économique  de  la  Haute-Italie  est,  sinon  la  cause 
'^-^^lique  et  totale,  du  moins  une  cause  importante,  essentielle  de 
*  ^"^assor  maritime  du  port  de  Gênes,  Gênes  étant  de  par  sa  situa- 
*"^^^Dn  géographique  le  débouché  normal,  forcé,  de  la  Lombardio 
^^  ^^=^mme  du  Piémont,  de  TÉmilie  comme  du  Milanais.  C'est  ce  qui 
^plique  d'abord  la  place  énorme  occupée  par  cette  matière  pre- 
âère  de  toute  industrie,  le  charbon,  dans  le  trafic  de  cette  cité  li- 
S"^:are  qu'on  a  appelée  «  la  mine  de  houille  de  l'Italie:  »  le  charbon 
^^^présente  en  poids  plus  de  la  moitié  des  importations  génoises; 
1  ^^^umellement  le  chemin  de  fer  expédie  de  Gênes  sur  le  Nord 
^^^ae  moyenne  de  plus  de  quatre  cents  wagons  de  houille,  et  si 
■-    on  veut  supposer  qu'un  jour  les  Italiens  pourraient  trouver  chez 
^^^*ïf  a  Savone,  par  exemple,  d'importantes   ressources  houil- 
■^^Tes,  ou  réussiraient  à  développer  largement    en   Lombardie 
L       ^*  "utilisation  de  la  «  houille  blanche,  »  ce  jour-là,  le  chiffre  du 
Ë       xiaouvement  du  port  génois  pourrait  baisser  tout  d'un  coup  dans 
^      '^^e  assez  forte  proportion. 

^  TOMB  XXI.  —  190&.  20 


i02  REVUE^DES  DEUX^ilONDES. 

C'est,  d'autre  part,  ce  qui  explique  aussi  que  les  exportations 
soient  à  Gênes  très  faibles  par  rapport  aux  importations  :  les 
industries  italiennes  ont  actuellement  encore  des  besoins  de  ma- 
tières premières  qui  naturellement  excèdent  de  beaucoup  leur 
faculté  d'exportation.  A  Marseille,  les  exportations  atteignent 
normalement  en  poids  les  deux  tiers  des  importations;  à  Gènes, 
elles  ne  dépassent  guère  un  sixième  ou  un  septième.  On  estime 
qu'à  Gènes,  les  deux  cinquièmes  des  navires  arrivés  en  charge- 
ment dans  le  port  repartent  sur  lest;  et  si  les  entrées  de  mar- 
chandises à  Gènes,  charbon  compris,  dépassent  actuellement  au 
moins  d'un  huitième  celles  de  Marseille,  le  trafic  de  sortie  est  en 
revanche  à  peu  près  triple  à  Marseille  de  ce  qu'il  est  à  Gênes. 

Voilà,  dira-t-on,  qui  est,  somme  toute,  favorable  à  Marseille, 
et  doit  rendre  confiance  en  l'avenir  !  Faut-il  se  reposer  là-dessus, 
admettre  sans  contrôle  ce  que  disent  couramment  les  Italiens, 
ce  que  croient  même  quelques  Français,  j'entends  que  le  port  de 
Gênes,  tirant  son  trafic  des  besoins  et  de  la  production  de  la 
Haute-Italie,  n'est  pas  en  réelle  compétition  avec  celui  de  Mar- 
seille, que  les  progrès  de  l'un  sont  indépendans  de  ce  qui  fait 
la  décadence  relative  de  l'autre  ?  Qu'on  dise  ces  choses  en  Italie, 
sans  même,  je  le  veux  bien,  l'arrière -pensée  d'endormir  nos 
craintes  et  de  favoriser  notre  inertie,  cela  se  comprend.  Mais  ne 
nous  y  laissons  pas  tromper.  Si  la  grosse  part  du  trafic  génois 
vient  du  commerce  national,  de  ce  que  les  statistiques  doua- 
nières appellent  le  commerce  «  spécial,  »  —  comme,  au  reste,  la 
grosse  part  du  trafic  marseillais,  —  il  n'en  faut  pas  moins  recon- 
naître que  le  commerce  international,  le  transit,  compte  dans  le 
mouvement  du  port  de  Gênes  pour  une  part  point  du  tout  négli- 
geable ;  et  quand  les  porte-parole  du  commerce  marseillais  sont 
tentés  d'attribuer  au  percement  du  Saint-Gothard  toute  la  cause 
des  progrès  du  grand  port  rival,  leur  erreur  n'est  guère  plus 
grande  que  celles  des  économistes  qui  voudraient  lui  dénier  toute 
part  d'inûuence  sur  ces  progrès.  La  trouée  du  Mont-Cenis  avait 
fait  peu  de  chose  pour  Gênes,  venant  après  la  cession  de  la  Savoie 
à  la  France;  en  revanche, celle  du  Gothard  fit  beaucoup,  suivant 
de  peu  le  rapprochement  italo-allemand,  unissant  l'Allemagne  et 
la  Suisse  à  l'Italie  par  une  voie  ferrée  à  grand  trafic,  mettant  Bâle 
à  508  kilomètres  de  Gênes,  tandis  que  Marseille  restait  à  727  ki- 
lomètres de  Bâle.  Tout  de  suite.  Gênes  gagna,  et  Marseille  perdit, 
avec  une  partie  du  transit  allemand,  tout  le  transit  de  la  Suisse 


GÊNES  ET  MARSEILLE.  403 

occidentale  ou  allemande.  C'est  en  1882  que  s'ouvre  le  Gothard  :  de 
1881  à  1883,  le  mouvement  du  port  de  Gênes  s'élève  brusquement 
de  2025147  à  2455  773  tonneaux  de  jauge  nette.  De  1888  (lea 
chiffres  antérieurs  nous  manquent)  h  1902,  le  transit  international 
de  Gènes  s'élève  de  127  749  à  379  460  tonnes  de  marchandises,  ei 
encore  ces  chiffres,  les  seuls  qui  soient  officiels,  sont-ils  certa?-^ 
nement  fort  au-dessous  de  la  vérité  (1)  :  aujourd'hui,  c'est  plus 
de  10  pour  100  du  commerce  extérieur  que  représente,  d'après 
ces  mêmes  données,  le  transit  international  génois.  Inversement, 
à  Marseille,  le  transit  international,  qiii  était  de  91  775  tonnes 
de  marchandises  en  1881,  est  tombé  en  1882  à  75 111  tonnes  pour 
descendre  jusqu'à  52  663  tonnes  en  1886,  et,  bien  que  son  chiffre 
se  soit  fortement  relevé  depuis  lors,  il  ne  représente  plus  aujourr 
d'hui  que  4  pour  100,  —  au  lieu  de  10  pour  100  à  Gènes,  —  du 
commerce  extérieur.  Notez  d'ailleurs  que  le  transit  génois,  qui 
absorbe  à  lui  seul,  dit-on,  9  pour  100  du  mouvement  du  Gothard, 
augmente  chaque  année,  favorisé  par  les  bas  tarifs  des  droits  de 
port  et  par  toutes  les  facilités  qu'offre  au  commerce  un  «  dépôt 
franc  »  fort  bien  géré  et  qui  donne  aux  négocians,  sous  un  régime 
protecteur,  l'illusion  du  libre-échange.  Notez  enfin  que  c'est  le 
but  auquel  tendent  maintenant  tous  les  efforts  des  Génois  de  dé- 
velopper, avec  leur  exportation,  leur  transit,  et  qu'ils  y  arrive- 
ront tout  naturellement  et  sans  beaucoup  tarder,  avec  l'ouverture 
du  tunnel  du  Simplon. 

A  les  entendre,  la  prochaine  ouverture  du  Simplon  n'aurait 
pour  le  commerce  génois  qu'une  importance  secondaire,  négli- 
geable :  je  crains  bien,  hélas  !  qu'ils  ne  soient  trop  sûrs  du  sup- 
plément de  bénéfices  qui  en  sortira  pour  eux  !  Le  Simplon  percé, 
c'est  Lausanne  à  419  kilomètres  de  Gènes  (au  lieu  de  568  sur 
Marseille)  ;  c'est  Genève  à  479  kilomètres  de  Gènes  (au  lieu  de 
520  sur  Marseille)  :  c'est  donc,  selon  la  logique,  tout  le  transit  de 
la  Suisse  occidentale  ou  française,  —  plus  de  deux  cent  mille 
tonnes  par  an,  —  attiré  à  Gènes  au  détriment  de  notre  grand  port 
méditerranéen,  lequel  ne  l'avait  conservé  depuis  le  percement 
du  Gothard  qu'assez  péniblement  et  grâce  à  de  fortes  réductions 
des  tarifs  de  la  compagnie  P.-L.-M.  ;  pis  encore,  c'est  peut-être  le 

(!)  C«la  Tient  de  ce  que  les  statistiques  font  figurer  aux  importations  nombre 
de  mircbandises  h  destination  de  Miian,  Luino  ou  Chiasso  et  qui  sont  tout  do 
suite  réexpédiées  de  là  sur  la  Suisse  et  l'Alleniagnc.  Les  chiffres  ci-dessus  sont 
extraits  des  Rapports  annuels  de  la  Caméra  di  commercio  ed  arte  de  Gènes. 


l 


404  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

transit  de  certains  départemens  de  TEst  de  la  France,  celai  par 
exemple  de  la  zone  franche  en  Haute-Savoie,  détourné  de  Mar- 
seille sur  Gènes.  On  voudrait  nous  rassurer  en  nous  disant  que 
les  tarifs  des  chemins  de  fer  italiens  et  suisses  sont  notablement 
supérieurs  à  ceux  des  compagnies  françaises  :  mais  n'est-ce  pas 
f'  que  les  compagnies  suisses  et  italiennes  n'en  auront  que  plus  de 

marge  pour  baisser  ces  tarifs  à  un  prix  défiant  la  concurrence? 
^V  Ce  qui  est  plus  grave  encore;  au  point  de  vue  national  et 

,^:  français,  qu'une  perte  de  trafic  pour  Marseille,  ce  sont  les  con- 

1;  séquences:  c'est  d'abord  «le  dommage  commercial  résultant  du 

déplacement  d'un  marché,  de  la  rupture  de  relations  d'affaires 
anciennement  établies  ;  le  tort  causé,  par  exemple,  aux  industries 
marseillaises  par  le  détournement  d'un    courant  commercial 
'  conmie  celui  qui  unissait  la  Suisse  à  Marseille  :  cela  ne  saurait 

s'évaluer  en  chiffres.  C'est  en  second  lieu  la  perte  subie  par 
l'influence  française  à  Gênes,  comme,  plus  généralement,  dans  la 
Haute-Italie,  à  la  suite  de  l'ouverture  du  Gothard  et  du  rappro- 
chement politique  de  l'Italie  et  de  l'Allemagne.  Comme  bien 
d'autres  villes  italiennes  du  Nord,  Gènes  s'est  germanisée  à  un 
degré  extrême  depuis  vingt  ans.  La  colonie  française  n'y  dépasse 
plus  cinquante  familles,  les  Allemands  y  sont  cinquante  mille. 
Ils   y  ont  d'immenses  maisons  de   commerce,    des   capitaux 
énormes.  Un  fait  caractéristique  :  autrefois  le  gaz  et  les  tramways 
étaient  français;  aujourd'hui  l'éclairage  électrique,  les  tramways 
sont  allemands  ;  allemands  aussi,  ces  monstrueux  et  curieux  silos ^ 
le  long  desquels  viennent  se  ranger  les  bateaux  d'Odessa,  et  dont 
les  pompes  pneumatiques,  étendant  leurs  longs  bras,  plongent 
au  fond  des  cales,  aspirent  le  grain  et  le  rejettent,  après  qu'il 
a  été  nettoyé,  séché  sur  des  rouleaux  sans  fin,  dans  l'un  des  218 
énormes  estomacs  ventrus,  haut  de  17  mètres  et  larges  &  propor- 
tion, d'où  il  est  aspiré  de  nouveau,  à  mesure  des  besoins,"mis  en 
sac  automatiquement  et  expédié  au  taux  moyen  de  12  000  sacs  ou 
cent  vingt  wagons  par  jour  :  tout  le  symbole  du  cycle  organique  ! 
Le  pavillon  français  n'a  plus  que  le  septième  rang  à  Gênes;  sa 
décadence  est  rapide  :  en  1880,  il  était  entré  à  Gênes  1943  na- 
vires jaugeant  ensemble  984  085  tonneaux;  en  1902,  il  n'est  plus 
entré  que  373  na^âres  d'ensemble  280  452  tonneaux.  L'Allemagne 
a,  au  contraire,  à  Gênes  ses  deux  puissantes  compagnies  de  navi- 
gation, la  Hamburg  Amerika  et  le  Norddeutscher  Lloyd.  Elle  ap- 
porte, en  outre,  au  port  de  Gênes  une  forte  clientèle  de  voyageurs. 


ipfiW.ii^"- 


GÊNES   ET  MARSEILLE.  405 

tant  pour  F  Amérique  du  Sud  que  pour  TExtrêine-Orient,  et  qui, 
avec  la  clientèle  des  Américains  en  villégiature  sur  la  «  rivière,  » 
et  celle  des  émigrans  ou  colons  italiens  à  destination  du  Brésil 
et  de  la  République  Argentine,  —  on  sait  que  l'Italie  se  ménage 
pacifiquement  là-bas,  par  ses  colons  et  ses  émigrans,  ce  qu'en 
style  commercial  on  appellerait  une  «  filiale,  »  —  assure  à  Gênes 
an  mouvement  de  passagers  très  considérable  dont  une  bonne 
part  eût  pu  être  gardée  ou  gagnée  par  Marseille.  Gènes,  en  somme, 
est  devenue  le  grand  port  allemand  de  la  Méditerranée  :  TAUe- 
magne  a  aidé  ses  progrès,  soutenu  ses  efforts  contre  son  rival 
marseillais,  et  il  semble  que  cet  afflux  d'énergies  germaniques  ait 
comme  ranimé  dans  le  vieux  sang  génois  Tardeur  d'entreprise  et* 
l'inergie  des  anciens  temps. 

III 

Ce  qui  contribue  en  un  sens  à  expliquer  les  faciles  et  rapides 
progrès  du  port  de  Gênes,  c'est  qu'il  a  été,  au  moins  jusqu'à  ces 
dernières  années,  parfaitement  exempt  de  toutes  les  difficultés 
que  suscite  dans  la  plupart  des  autres  ports  la  question  ouvrière. 
Celle-ci  a  commencé  toutefois,  il  y  a  trois  ans,  à  se  poser  à  Gênes 
et  tout  de  suite  de  fagon  très  aiguë.  Tout  de  suite  aussi,  pour  se 
mettre  à  même  de  parer  effectivement  au  danger,  et  de  résoudre 
ea  même  temps  quantité  de  difficultés  techniques,  admini- 
stratives, commerciales,  qui  sont  inhérentes  à  l'exploitt^tion  d'un 
grand  port,  les  Génois,  avec  l'aide  du  gouvernement  et  de  la 
législature,  prirent  l'initiative  de  créer  un  organisme  nouveau 
répondant  aux  besoins  nouveaux,  dont  certains  traits  étaient  sans 
doute  inspirés  par  l'influence  allemande  et  les  doctrines  du 
socialisme  d'État,  et  dont  il  nest  pas  sans  intérêt  de  rendre 
compte  brièvement. 

Dans  toute  industrie,  qu'il  s'agisse  de  banque  ou  de  chemin 
de  fer,  d'un  «  grand  magasin  »  ou  d'un  port  mai*chand,  la  pre- 
mière condition  d'une  bonne  exploitation,  c'est  qu'il  y  ait  à  la 
tête  de  l'affaire  un  chef,  une  direction  unique  et  responsable.  Que, 
dans  on  port,  l'autorité  dirigeante  soit  locale  ou  d'État,  c'est  une 
antre  question,  que  chaque  peuple  a  résolue  suivant  ses  ten- 
dances plus  ou  moins  prononcées  à  la  centralisation  :  mais  par- 
tout il  faut  que  l'autorité  dirigeante  soit  unique.  L'Angleterre  a 
résolu  le  problème  en  remettant  la  création  et  la  gestion  des 


406  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ports  soit  à  des  boards  locaux,  soit  à  des  compagnies  de  chemii^^ 
de  fer:  la  Belgique,  la  Hollande,  rAUemagne,  en  faisant  chaqi^^ 
ville  maritime  maîtresse  de  son  port.  Un  haut  fonctionnai^Kri 
autrichien,  chargé  de  missions,  se  présentait,  il  y  a  quelque 
années,  muni  de  lettres  d'introduction  pour  le  gouverneme^ 
hollandais,  aux  autorités   du   port  de  Rotterdam  :   «  Il  n'y       a 
pas  ici  de  gouvernement  hollandais,  lui  fut-il  répondu,  il  n'y^     a 
que  la  municipalité  de  Rotterdam  !  »  En  France,  au  contraiir-^, 
tous  les  ports  soi^t  d'État,  et  si  l'État  les  exploite  mal,  s'il      se 
montre  dans  cette  exploitation  encore  plus  mauvais  industriel     et 
mauvais   commerçant  qu'ailleurs,   c'est  qu'au  lieu  d'être  cc^xi- 
centrée  dans  une  main  unique,  l'administration  de  chaque  port 
est  divisée  entre  l'ingénieur  en  chef,  représentant  les  Trava^^ux 
publics,  le  commandant  de  la  Défense  mobile,  représentant      la 
Mexine,  le  Directeur  des  Douanes,  représentant  les  Finances^     la 
Chambre  de  commerce,  les  compagnies  de  chemiAs  de  fer  et  les 
compagnies  concessionnaires  de  docks,  d'entrepôts,   etc.  C^est 
la  même  chose  en  Italie,  —  c'était  jusqu'à  ces  derniers  temps   la 
même  chose  à  Gènes,  —  avec  cette  aggravation  que  la  division, 
non  du  travail,  ce  qui  serait  excellent,  mais  de  l'autorité,  ce  €fui 
est  détestable,  y  était  plus  grande  encore,  et  que,  comme  il    y 
avait  pour  toutes  les  affaires  à  demander  un  vote  au  Parlement 
ou  une  signature  aux  ministres,  c'était  la  porte  grande  ouverte 
aux  abus, —  qui  ne  sont  pas  exclusivement  italiens,  —  de    1^ 
corruption  électorale. 

Depuis  quelques  années  déjà,  l'idée  s'était  fait  jour  à  Gènes 
de  soustraire  la  gestion  de  cette  grande  industrie,  le  port,  sl^^ 
fluctuations  de   la  politique  et  aux  tiraillemens  des  admini^' 
trations,  pour  en  remettre  la  charge  à  une  autorité  unique,  spé-^ 
ciale  et  indépendante.  L'un  des  premiers  promoteurs  de  ce  pla^ 
avait  été  un  Génois  d'illustre  famille,  un  descendant  de  ce  fameiuC^ 
doge  Lercari  qui,  venu  en  France,  après  le  siège   de  Gênes, 
apporter  à  Louis  XIV  l'hommage  de  la  République,  répondait 
spirituellement  aux  questions  des  courtisans  que  ce  qui  l'étonnait 
le  plus  à  Versailles,  c'était  de  s'y  voir  :  le  marquis  Impériale  di 
Sant'angelo,  député  de  Gènes.  En  1898,  il  avait  présenté  au  Par- 
lement un  projet  de  loi  pour  créer  à  Gènes  im  Conseil  des  «  Gou* 
verneurs  du  Port,  »  lesquels  eussent  été  les  successeurs  de  ces 
vieux  magistrats  au  nom  sonore,  les  Conservateurs  de  la  mer, 
Conservatores  mam,. dont  on  voit  encore  au  Museo  civico  le  dra- 


i 


GÊNES   ET   MARSEILLE.  407 

peau  orné  de  la  double  ancre  et  de  la  croix  de  Saint-Georges, 
avec  cette  fière  devise  :  Libertas,  Les  ^andes  lignes  du  projet 
Impériale  furent  reprises,  sur  un  plan  d'ailleurs  plus  modeste, 
par  le  gouvernement,  et  de  là  sortit  enfin,  après  de  longues  dis- 
cussions, la  loi  récente  du  2  février  1903,  qui  constitue  au  port 
de  Gênes,  pour  une  période  de  soixante  ans,  un  Consorzio  auto- 
nomOy  conseil  ou  syndicat  autonome,  composé  de  vingt-sept 
membres,  englobant  tous  les  intérêts  touchant  au  port,  repré- 
sentans  de  TEtat  d'abord,  des  divers  services  publics  intéressés, 
représemtans  de  la  Chambre  de  commerce,  des  armateurs,  des 
chemins  de  fer,  de  la  ville  de  Gênes  et  des  provinces;  enfin,  pour 
ne  pas  oublier  Tessentiel,  des  ouvriers  du  port  et  des  inscrits 
maritimes. 

Autorité  quasi  souveraine  pour  tout  ce  qui  touche  au  port,  le 
Consorzio  a  la  charge  de  tous  les  services  de  Texploitation  du  port 
comme  de  tous  les  travaux  d'amélioration  et  d'agrandissement. 
Il  a  la  police  du  port.  Il  reçoit  du  Trésor  un  tant  pour  cent  sur 
les  droits  de  tonnage,  et  peut,  pour  gager  ses  emprunts,  imposer 
une  taxe  sur  les  marchandises.  Le  président,  nommé  par  l'État, 
fait  le  gros  de  la  besogne,  avec  l'assistance  d'un  comité  exécutif 
de  onze  membres  où  d'ailleurs  l'État  a  la  majorité  :  ce  président 
est  un  Génois,  un  général  qui  s'est  fait  un  nom  dans  les  (luttes 
pour  l'unité  italienne,  au  temps  où  il  portait  la  chemise  rouge 
aux  côtés  de  Garibaldi,  dont  il  devait  plus  tard  devenir  le  gendre, 
le  général  Stefano  Canzio,  l'homme  le  plus  populaire  de  Gênes. 
Confians  et  flattés  tout  d'abord  en  la  personne  de  Canzio,  les 
Génois  furent  bientôt  touchés  dans  leurs  souvenirs  historiques 
quand  ils  virent,  comme  par  un  retour  du  passé,  le  Consorzio 
prendre  possession  de  ce  vieux  Palais  qui  est  pour  eux  ce  qu'est 
le  Palais  ducal  pour  les  Vénitiens  et  le  palais  de  la  Seigneurie 
pour  les  Florentins,  le  palais  Saint-Georges,  rose  et  fin,  si  élé- 
gant avec  ses  délicates  colonnettes  et  ses  arcades  cintrées  et  qui, 
du  côté  de  la  mer,  avec  ses  épaisses  murailles  et  ses  fenêtres  soli- 
dement grillées,  semble  vouloir  encore  défier  un  assaut  I  II  leur 
sembla  que  la  tradition  se  renouait  depuis  les  temps  glorieux  de 
la  Banque  de  Saint-Georges,  et,  de  fait,  le  visiteur  est  curieusement 
surpris  lorsqu'il  entre  aujourd'hui  dans  le  palais,  traverse  cette 
vieille  salle  du  Conseil  où  sont  encore  rangées,  sous  l'effigie  de 
Guglielmo  Boccanegra,  les  chaises  curules  des  anciens  régens,  et 
trouve  ensuite,  dans  le  cloisonnement  étroit  des  petits  Offices  à 


408  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

raméricaine,  la  paperasserie  moderne  des  bureaux,  le  téléphone 
sur  toutes  les  tables,  le  télégraphe  déroulant  partout  son  ruban, 
tout  un  personnel  affairé  et  la  machine  à  écrire  crépitant  sous 
les  doigts  d'une  fillette  agile... 

De  graves  difficultés  accueillirent  le  Consorzio  à  sa  naissance  : 
la  question  ouvrière  était  alors  à  Tétat  aigu,  et  c'était  l'effet  non 
seulement  d'une  grosse  surabondance  de  main-d'œuvlre,  mais 
surtout  d'un  brusque  passage  du  régime  ancien  des  corporations 
ouvrières  au  régime  de  la  liberté  dbsolue  dil  travail.  Les  corpo- 
rations d'ouvriers  du  port  avaient  eu  longue  et  heureuse  vie  à 
Gênes,  comme  en  témoigne  encore  la  prospérité  de  cette  Caravana 
dont  les  privilèges  datent  de  1340,  et  qui  seule  a  subsisté. 
En  1874,  toutes  les  corporations  ayant  été  supprimées,  à  l'ex- 
ception de  la  Caravana  de  Gênes,  comme  il  fallait  bien  cepen- 
dant des  intermédiaires  entré  les  patrons  et  les  ouvriers,  les 
fonctions  en  tombèrent  naturellement  aux  mains  des  Confidentij 
des  hommes  de  confiance  des  patrons,  qui,  de  simples  chefs 
d'équipe,  se  firent  entrepreneurs  de  travail,  parfois  même  entre- 
preneurs de  transports.  Les  ouvriers,  comme  bien  on  pense,  se 
montèrent  assez  vite  contre  les  Confidenii^qvLi^  dit-on,  les  exploi- 
tent sans  merci  et  retiennent  au  passage  le  plus  clair  de  leurs 
salaires.  Ils  se  forment  en  «  ligues  de  résistance,  »  créent  une 
«  Chambre  du  travail,  »  organisations  diverses  pour  l'entretien 
desquelles  ils  paient  de  lourdes  contributions,  mais  qui  leur  per- 
mettent d'imposer  aux  patrons  leurs  tarifs  et  leurs  horaires,  plus 
le  système  du  «  tour,  »  c'est-à-dire  du  rôle  général  sur  lequel  les 
Ligues  désignent  nominativement  les  ouvriers  pour  travailler  h 
tour  de  rôle,  enlevant  ainsi  tout  choix  aux  patrons,  et  tout  avan- 
tage aux  bons  ouvriers  sur  les  mauvais.  En  1901,  les  organi- 
sations de  part  et  d'autre  étant  complètes,  le  conflit  éclate;  une 
grève  des  ouvriers  du  port,  faisant  suite  à  une  première  grève 
d'inscrits,  dure  du  9  juin  au  21  juillet,  et  se  termine  par  la  vic- 
toire des  patrons,  qui  ont  fait  venir  des  ouvriers  du  Piémont. 
L'année  d'après,  nouvel  effort  des  ouvriers  contre  les  Confidenti^ 
trois  semaines  de  grèves,  nouvel  échec  pour  les  grévistes:  ce 
que  voyant,  les  patrons  prennent  l'offensive  et,  trois  fois  en  neuf 
mois,  décrètent  le  lockout,  rejetant  une  fois  pour  toutes  le  système 
du  «  tour  »  et  cherchant  à  briser  l'organisation  ouvrière. 

Il  fallait  une  fin  à  ces  conflits  sans  fin,  aux  prétentions  des 
ouvriers  et  aux  coups  de  tète  des  patrons.  Ce  fut  le  Consorzio  qui 


GÊNES   ET   MARSEILLE.  409 

ly  mit.  A  socialiste,  socialiste  et  demi  !  Il  se  pose  lui-même  en 
intermédiaire  entre  les  parties,  interdit  toute  importation  d'ou- 
vriers nouveaux,  fixe  les  tarifs,  reçoit  les  salaires  des  mains  des 
patrons  et  les  distribue  aux  ouvriers,  légalise  les  roulemens  ou 
c<  tours  »  et  s'en  Téserve^ à-lui-môme  l'application  journalière. 
Cet  acte  d'autorité  met  naturelletnent  en  joie  les  ouvriers,  dont 
les  principales  exigences  sont  satisfaites  :  ce  sont  les  patrons 
qui  se  plaignent,  bien  qu'après  tout,  ce  soit  pour  eux  une  sérieuse 
garantie  que  cette  intervention  d'un  pouvoir  qui  a  tout  intérêt 
k  la  bonne  marche  des  affaires.  Tout  cela,  d'ailleurs,  n'est  en- 
core que  du  provisoire.  D'une  part,  aisée  sur  le  papier,  la  ré- 
forme Test  moins  en  réalité  ;  jusqu'à  présent,  ligues  et  Confidenti 
ont  continué  leur  service  en  sous-main,  et  il  faudra  du  temps 
pour  que  les  agens  officiels  suppriment  les  officieux.  D'autre 
part,  c'est  un  jeu  dangereux  que  joue  là  le  Consorzio,  et  il  est 
olair  que,  lorsqu'il  y  a  dans  un  port  douze  mille  ouvriers  pour 
c^ûq  à  six  mille  à  employer  ;  que  les  ouvriers   ne  travaillent 
cjn'un  jour  sur  deux,  souvent  un  sur  trois  ;  que  les  progrès  de 
l'cutillage  mécanique  restreignent  de  plus  en  plus  les  emplois, 
1^  calme  n'est  qu'apparent  et  que,  d'un  jour  à  l'autre,  on  peut  se 
*^uver  aux  prises  avec  des  difficultés  très  graves.  On  dit  bien 
^Tie  les  nouveaux  travaux  emploieront  les  bras,  et  qu'après  les 
"fcmvaux  terminés,  le  développement  du  port  réclamera  plus  de 
^*Xiain-d'œuvre.  N'empêche  que,  tant  que  le  travail  ne  sera  pas  «  or- 
S^nisé,  »  il  y  aura  des  conflits  possibles,  et  aussi  bien  est-ce  à 
i*  «  oi^aniser  »  que  le  Consorzio  travaille  maintenant  :  à  créer  des 
^«  coopératives  »  d'ouvriers,  ou  à  les  développer,  car  il  en  existe 
^iéjii  ;  à  les  réglementer,  sous  le  contrôle  de  l'autorité,  à  les  pré- 
X>arer  à  remplacer  les  «  ligues  »  socialistes  et  à  se  charger  acces- 
soirement de  tels  ou  tels  services  d'assurance  et.  d'épargne,  qui 
<lonnerontàleurs  membres  le  sens  de  l'ordre  et  de  la  responsabi- 
lité. Le  Consorzio  n'est  encore  qu'au  commencement  de  ce  travail 
d'oi^nisation,  mais,  dès  à  présent,  on  ne  peut  se  défendre  de  tristes 
Téflexions  quand  on  voit  chez  nos  voisins  ces  vigoureuses  initia- 
tives, dont  il  peut  sembler  qu'il  y  aurait  certains  traits,  —  non 
pas  tous, —  à  imiter  chez  nous,  quand  on  compare  ces  efforts  et 
ces  progrès  de  nos  rivaux  au  désordre  et  à  la  désorganisation 
qui  régnent  à  Marseille  et  qui,  d'un  jour  à  l'autre,  comme  en  ce 
moment,  peuvent  vider  les  quais  et  les  bateaux,  tarir  les  affaires 
elles  salaires,  ou  bien, —  pis  encore, —  à  cette  tourmente  d'anar- 


410  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chie  qui  se  déchaîna  naguère  sur  le  grand  port  français,  spectacZ  ^^i"& 
inoubliable,  hélas!  à  qui  Ta  vu  une  fois:  les  essais  de  grè\^^^\Q 
générale,  les  violences  dans  la  rue,  les  pillages  en  plein  jour^K:.paT 
les  chants  révolutionnaires,  hurlés  parmi  les  actes  de  sauvs>^^^\ra 
gerie,  nulle  protection  du  travail,  toute  vie  économique  arrêt^s:^4té 
pendant  des  moisi 

IV 

Nothing  succeeds  like  success,  disent  les  Américains  avec  lev^seoj» 
drôlerie  pénétrante  :  le  succès  engendre  le  succès,  les  succ^^^zwés 
s'appellent  les  uns  les  autres.  Gènes  en  est  présentement  à  cet^'^te 
heure  des  victoires  faciles,  à  cette  heure  où  tous  les  obstacl  ^JMes 
s'aplanissent  d'eux-mêmes,  où  les  progrès  semblent  venir  spor^  n- 

tanément.  Cette  heure-là,  Marseille  Ta  connue,  mais  ensuite  < «/ 

venue  celle  de  la  lutte,  lutte  contre  les  concurrences  étrangèr-^^s 
et  aussi  contre  les  difficultés  intérieures,  car  on  Ta  souv^^sit 
constaté,  les  hostilités  ouvrières  augmentent  toujours  à  mesu^-^re 
que  la  prospérité  décroit. 

Sans  parler  de  son  admirable  position  géographique,  M»^x^ 
seille,  à  la  différence  de  Gênes,  est  un  centre  industriel  de  pr-^— 
mier  ordre.  Les  produits  et  les  besoins  de  ses  industries  so-:*^* 
immenses;  les  statistiques  nous  disent  que  les  trois  quarts  c9^^ 
mouvement  de  son  port  ont  leur  point  de  départ  ou  d'arrivée  da*^^^ 
la  ville  elle-même,  dans  les  usines  ou  la  consommation  local-^^    ^ 
et,  s'il  est  yrai  qu'à  Sampierdarena,  dans  le  faubourg  de  Gên^^  ^ 
on  voit  s'élever  maintenant  des  fabriques  aux  murs  peints  en  clmJ^^^ 
et  noircis  en  même  temps  de  fumée,  des  rangées  sans  fin  d^^ 
maisons  d'ouvriers,  lépreuses  et  déguenillées,  le  temps  n'est  pi 
proche  où  Gênes  fera  figure  dans  le  monde  industriel  conmie 
elle  fait  maintenant  dans  le  monde  commercial.  Ajoutez  autre 
chose  encore,  en  faveur  de  Marseille  :  les  progrès  de  Gênes 
seront  embarrassés  dans  l'avenir  par  une  difficulté  d'ordre  tech- 
nique, l'insuffisance  des  voies  d'accès  et  du  matériel  roulant.  La 
grande  question  du  port  de  Gênes,  a-t-on  dit  souvent,  est  une 
question  de  chemins  de  fer  :  Gênes  manque  de  wagons   pour 
expédier  ses  marchandises,  et  manque  de  lignes  ferrées,  —  elle 
n'en  a  qu'une,  à  quatre  voies  il  est  vrai,  mais  d'exploitation  dif- 
ficile, —  pour  expédier  ses  wagons  vers  le  nord,  vers  Noyi,  et 
de  Novi  vers  Turin  et  Milan.  On  travaille  à  remédier  au  mal. 


GÈNES   ET  MARSEILLE.  411 

mais  il  faudra  du  temps  pour  y  arriver  ;  or,  en  attendant,  le  Sim^- 
pion  va  s'ouvrir,  et  Gènes,  ne  pouvant  satisfaire  actuellement  à 
une  augmentation  brusque  et  considérable  de  trafic,  ne  sera 
d'abord  en  mesure  d'en  profiter  que  pour  partie  :  de  là  un  délai, 
délai  de  grâce,  dont  Marseille  pourra  et  devra  profiter,  pour  for- 
tifier et  développer  ses  positions  dans  le  commerce  international. 

Marseille  a  donc,  croyons-nous,  dans  ses  industries  propres, 
auxquelles  on  peut  ajouter  le  trafic  franco-algérien,  monopole 
du  pavillon  français,  une  solide  base  d'opérations  dans  la  lutte 
contre  ses  rivaux;  Marseille  peut  lutter,  doit  lutter  énergique- 
m^t  pour  se  relever  et  reprendre  son  rang  dans  le  monde  com^ 
mercial  maritime,  car  sa  prospérité  importe  à  la  prospérité  na- 
tionale. La  lutte  est  d'autant  plus  nécessaire  que,  si  Gènes  est  le 
grand  concurrent  méditerranéen  de  Marseille,  Gênes  et  Mar- 
seille ont  maintenant  d'autres  rivaux  qui  leui*  sont  communs  :  ce 
sont  les  ports  du  Nord  ;  c'est  Rotterdam  surtout,  dont  la  zone  de 
pénétration  s'étend  jusqu'en  Suisse  et  dans  l'Est  français,  grâce 
aux  progrès  réalisés  par  la  navigation  intérieure  en  Allemagne, 
grâce  à  l'aménagement  du  Rhin  et  à  la  merveilleuse  organisa- 
tion de  cet  immense  entrepôt  qu'est  Mannheim.  Une  tonne  de 
blé  ne  coûte  guère  aujourd'hui,  de  Rotterdam  à  Mannheim,  et  de 
Mannheim  à  Zurich,  que  de  18  à  20  francs  selon  la  saison;  de 
Gênes  à  Zurich,  elle  coûte  plus  de  23  francs.  Le  jour  où,  le  porl 
de  Strasbourg  étant  aménagé,  la  tête  méridionale  de  la  naviga- 
tion du  Rhin  se  trouvera  reportée  de  Mannheim  à  Strasbourg, 
le  danger  de  concurrence  sera  encore  accru,  notamment  pour  la 
France  et  pour  Marseille. 

Mais  comment  lutter?  Marseille  demande  deux  armes,  le  port 
franc  et  le  canal  de  jonction  du  Rhône  à  Marseille.  Personne 
ne  niera  que  l'ime  et  l'autre  ne  soient  utiles  :  mais  suffiront- 
elles?  Suffira-t-il,  pour  rendre  à  Marseille  sa  prospérité  d'antan, 
de  joindre  son  port  au  Rhône  par  un  canal  de  grande  navigation, 
sans  savoir  si  les  améliorations  faites  et  à  faire  au  cours  du 
Rhône  pourront  permettre  un  mouvement  important  de  naviga- 
tion, et  quitte  à  taxer  de  droits  supplémentaires  tout  le  fret  arri- 
vant à  Marseille,  le  fret  qui  profitera  comme  celui  qui  ne  profi- 
tera pas  du  nouveau  canal?  D'autre  part,  suffira-t-il  de  créer  une 
«  zone  franche  »  dans  le  port  de  Marseille  pour  voir  se  réaliser 
ce  but  essentiel,  le  développement  de  nos  exportations,  alors 
que   notre  politique   reste  énergique  ment  protectrice,  et   nos 


412  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

règlemens  douaniers  plus  prohibitifs  encore?  Nouis  avons  ce 
défaut,  en  France,  dans  un  cas  grave,  de  croire  volontiers  au 
remède  unique  et  souverain,  qui  guérit  tout  :  à  la  «  panacée;  »  il 
n'y  a  pas  de  panacées,  ni  économiques,  ni  sociales,  ni  politiques! 
Quand  un  mal  tient  à  des  causes  profondes  et  générales,  c'est  à 
elles  qu'il  faut  s'en  prendre  pour  trouver  un  remède.  Quoi  qu'il  en 
soit,  dans  l'espèce,  sans  chercher  la  panacée,  il  y  a  des  petits 
moyens  qui,  dans  une  certaine  mesure,  feraient  sans  doute  quelque 
bien  :  ne  serait-ce  que  la  réduction  des  droits  de  port  et  de  leurs 
annexes,  droits  qui,  dans  l'ensemble,  sont  notablement  plus  élevés 
à  Marseille  qu'à  Gènes,  et  qui  sont  plus  élevés  pour  les  bateaux 
français  que  pour  les  bateaux  étrangers  (1).  Mais  ce  qu'il  fau- 
drait surtout,  n'est-ce  pas  plus  de  bon  sens  et  de  discipline  chez 
les  ouvriers,  d'initiative  chez  les  conmierçans,  d'unité  et  de 
fermeté  dans  l'administration  du  port;  plus  d'esprit  public  sur- 
tout dans  la  nation,  avec  un  allégement  des  charges  financières 
du  pays  ;  toutes  choses  dont  il  n'est  que  trop  clair,  hélas  !  que 
nous  sommes  fort  loin? 

L.  Paul-Dubois. 

(1)  Un  iteamer  de  4  500  tonneaux,  venant  d'un  port  d'Europe  et  sortant  sur 
lest,  paiera,  à  Marseille,  selon  les  calculs  récemment  établis,  i  fr.  52  par  tonneau 
de  jauge,  s'il  est  étraufçer,  et  1  fr.  58,  s'il  est  français  ;  un  steamer  de  i  500  tonneaux, 
dans  les  mêmes  conditions,  paiera  1  fr.  70  par  tonneau,  s'il  est  étranger,  et  1  fr.  72, 
s'il  est  français.  (Les  ports  maritimes  en  France,  t.  VII,  Marseille,  1899,  pubUca- 
tion  du  Ministère  des  Travaux  publics.)  —  A  Gênes,  le  droit  de  port  est  uniformé- 
ment de  i  fr.  40  par  tonneau,  avec  faculté  d'abonnement  annuel  au  prix  de  1  fr.  20 
par  tonneau. 


LE 

RETOUR  DE  VARENNES 

JUIN  1791 


LA   RENTRÉS 


Le  temps  était  superbe,  la  route  semblait,  pour  ainsi  dire 
vivante  ;  dans  tous  les  villages,  dans  toutes  les  fermes  iso- 
lées, on  savait,  maintenant,  la  fuite  et  l'arrestation  du  Roi. 
C'était,  stir  le  pavé,  de  poste  en  poste,  un  incessant  va-et-vient 
de  courriers,  d'estafettes,  de  curieux;  les  paysans,  sur  leurs 
seuils,  regardaient  :  la  voiture  des  commissaires  de  l'Assemblée, 
à  chaque  halte,  était  annoncée,  attendue,  entourée;  on  saluait, 
on  acclamait;  les  palefreniers  montraient  du  zèle,  les  postillons, 
joyeusement,  sautaient  en  selle  et  se  faisaient  gloire  de  mener  à 
grande  allure.  A  neuf  heures  du  matin,  les  commissaires  en- 
traient à  la  Ferté-sous-Jouarre,  —  seize  lieues  de  Paris,  —  pas- 
saient le  pont  de  la  Marne  ;  à  l'entrée  de  la  ville,  leur  voiture 
s'arrêta,  la  procession  de  la  Fête-Dieu  «sortait  de  l'église;  ils 
mirent  pied  à  terre,  attendirent  la  fin  du  défilé,  gagnèrent  une 
auberge  où,  pendant  qu'on  changeait  les  chevaux,  ib  se  firent 
servir  à  déjeuner.  La  municipalité  de  la  ville  vint  les  saluer  :  ils 
apprirent  là  que  la  famille  royale  avait  passé  la  nuit  à  Gh&lons 

(i)  Voyez  la  Revue  des  15  avril  et  1"  mai. 


414  REVUR  DES  DEUX  MONDES. 

et  qu'une  foute  de  paysans  et  de  gardes  nationaux  la  ramenait 
vers  Paris,  par  le  chemin  d'Épernay  (1). 

Ils  poursuivirent  leur  route  sur  le  pavé  de  Château-Thierry, 
laissant  à  droite  celui  de  Montmirail  :  les  courriers  se  succédaient 
à  courtes  distances,  dans  les  villages,  les  gens  attelaient  des 
charrettes  pour  aller  voir  ;  d'autres  partaient  à  pied,  par  groupes; 
la  route  ressemblait  à  une  rue  très  passante.  La  joie  et  l'enthou- 
siasme régnaient  dans  toute  cette  admirable  et  riche  vallée  de  la 
Marne,  où,  durant  Tété,  quand  midi  chauffe,  le  jour  splendide 
semble  faire  des  semailles  de  soleil  ;  sur  tous  les  sentiers  tblancs 
serpentant  à  travers  la  fournaise  des  plaines,  se  hâtaient,  soulevant 
la  poussière,  des  bandes  de  campagnards  gagnant  la  grand'route. 

A  midi,  les  commissaires  étaient  à  Château-Thierry  :  vers 
trois  heures,  ils  parvenaient  à  Dormans,  gros  village  dont  les 
maisons,  d'allure  bourgeoise,  s'alignent  des  deux  côtés  du  pavé; 
ib  s'arrêtèrent  à  l'hôtel  du  Louvre,  vaste  et  basse  maison  d'au- 
berge, située  près  de  la  place  circulaire  où  est  la  mairie  et  qui 
forme,  du  côté  de  Paris,  l'entrée  du  bourg. 

Tandis  que  Bamave,  Pétion,  Maubourg  et  Dumas,  très  en- 
tourés, se  disposent  à  dîner,  des  courriers  arrivant  incessamment 
apportent  des  bruits  alarmans  :  «  L'armée  de  Bouille  est  à  la 
poursuite  du  Roi;  on  a  vu  de  la  cavalerie  sur  les  coteaux  de  la 
Marne;  la  bande  de  patriotes  volontaires  qui  ramène,  à  marche 
forcée,  la  berline  royale,  est  excédée  et  mal  en  état  de  résister 
à  l'attaque  d'une  troupe  aguerrie;  le  Roi  va  être  enlevé  d'un  ins- 
tant à  l'autre.  Varennes  est  détruit,  et  ses  habitans  massacrés; 
tout  le  pays  se  lève  pour  repousser  l'ennemi;  et  c'est  la  petite 
ville  d'Epemay,  où  le  Roi  fait  halte  en  ce  moment,  qui  semble 
devoir  être  le  théâtre  de  la  rencontre.  » 

(i)  «  La  Ferté-sous-Jouarre,  jeudi  à  neuf  heures,  Monsieur  le  président,  nous 
apprenons  que  le  Roi  et  les  personnes  qui  l'accompagnent  ont  passé  la  nuit  der- 
nière à  ChÀlons  où  ils  ont  étéjconduits  et  escortés  par  une  armée  de  gardes 
nationales,  accourues  des  départemens  voisins  au  moment  où  la  nouveUe  de  la 
présence  du  Roi  à  Varennes  s'y  est  répandue:  nous  espérons  le  joindre  ce  soir. 
Nous  avons  donné  sur  notre  passage  les  ordres  les  plus  précis  pour  la  sûreté  et 
la  tranquillité  de  son  retour  et  nous  avons  été  parfaitement  secondés  par  tes  dis- 
positions des  citoyens.  Partout  l'impression  du  départ  du  Roi  a  été  la  même  qu'à 
Paris.  La  contenance  du  peuple  est  tranquille  et  aère  :  nous  n'avons  cessé  de 
recueillir  les  témoignages  de  sa  confiance  et  de  son  respect  pour  l'Assemblée 
nationale.  Nous  avons  l'honneur  d'être,  Monsieur  le  président,  votre  très  humble 
et  très  obéissant  serviteur  («te)  Pétion,  Bamave,  La  Tour-Mauhourg.  »  Archives 
du  greffe  de  la  Cour  d'Orléans.  Un  fac-similé  de  celle  pièce  a  été  publié  par  Bixn: 
benêt  dans  sa  première  édition. 


LE  RETOUR  DE  YARENMES,  415^ 

Quoique  ces  nouvelles  parussent  bien  invraisemblables  et  que, 
de  la  part  de  Bouille,  une  semblable  «  housarderie  »  ne  présentât 
aucune  chance  de  succès,  les  commissaires,  se  contentant  «  de 
manger  debout  un  morceau  et  de  boire  un  coup,  »  hâtèrent  leur 
départ.  Dès  la  sortie  de  Dormans,  Tallure  devint  plus  lente,  tant 
la  route  s'encombrait  de  villageois  accourus  sur  le  bruit  que  les 
uhlans  de  Bouille  approchaient  :  ces  héroïques  paysans  de  Cham- 
pagne, dont  Tardeur  ne  devait  pas  être  attiédie,  un  quart  de 
siècle  plus  tard,  lors  des  grandes  invasions,  épilogue  du  drame 
dont  ils  voyaient  ce  jour-là  le  début,  ces  braves  gens  dont  la 
naïveté  et  l'ignorance  étaient  proverbiales,  arrivaient  crânement 
tous  ensemble,  «  amenant  les  vieux,  les  femmes,  les  enfans,  avec 
des  faux,  des  «  croissans,  »  des  fléaux,  des  broches,  des  sabres, 
de  vieux  fusils...  Ils  allaient  comme  à  la  noce,  des^arb  em- 
brassaient leurs  femmes,  disant  :  «  Eh  bien  !  s'il  le  faut,  nous 
irons  à  la  frontière  tuer  ce  gueux-là,  ce  j...-f.....-là!  Ahl  nous, 
l'aurons,  ils  auront  beau  faire I...  »  i 

Ils  couraient  aussi  vite  que  la  voiture  des  commissaires,  ils 
applaudissaient,  ils  criaient  :  Vive  la  nation I  Les  députés,  dans 
leur  chaise  de  poste,  a  émerveillés,  attendris,  »  saluaient,  sou- 1 
riaient  et  passaient. 

De  quoi  causaient-ils?  De  choses  indifférentes,  a  raconté 
Pétion  ;  il  semble  que,  dans  cette  extraordinaire  aventure  de  Va- 
rennes,  toute  la  révolution  menaçante  se  soit,  à  maintes  reprises, 
esquissée  et  symbolisée;  ici, c'est  la  royauté  maladroite,  vaincue, 
avilie,  feignant  la  résignation,  qu'on  traîne  prisonnière  vers  sa 
rivale  victorieuse,  l'Assemblée;  celle-ci  a  dépéché  trois  de  ses 
membres,  trois  seulement,  et  chacun  d'eux  représente  un  de  ces 
partis  dont  la  lutte  impitoyable  déchirera  la  France  :  un  royaliste, 
un  constituticmnel,  un  républicain  ;  la  droite,  le  centre,  la  gauche  ; 
la  Plaine,  le  Marais,  la  Montagne.  Genou  contre  genou,  dans  leur 
berline,  en  cette  circonstance  si  propice  aux  épanchemens  de 
fraternité,  —  un  mot,  qui,  à  chaque  minute,  est  sur  leurs  lèvres, 
—  tous  trois  s'observent,  s'épient,  se  soupçonnent,  se  taisent,  et 
cette  comédie,  mesquine  au  fond,  passe  sous  le  grand  soleil, 
parmi  l'enthousiaste  naïf  du  peuple  obstinément  crédule  et  si 
bien  grisé  de  promesses  que  vingt-cinq  ans  de  massacres,  de 
guerres,    de  misère  parviendront  à  peine  à  le  désillusionner. 

Les  trois  députés  s'abstenaient  donc  de  se  communiquer  leurs 
réflexions  :  à  certain  moment,  pourtant,  comme  on  en  était  venu. 


416  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  parler  du  Roi,  et  que  tous  trois  étaient  tombés  d'accord,  «  que 
c'était  une  béte  qui  s'était  laissé  entraîner  et  qu'il  fallait  le  traiter 
comme  un  imbécile,  »  Pétion  surprit  un  signe  de  Barnave  à  Mau- 
bourg,  (c  un  de  ces  signes  d'intelligence  pour  celui  à  qui  on  les 
fait,  et  de  défiance  pour  celui  de  qui  on  ne  veut  pas  être  vu.  » 

On  laissa  donc  la  politique  et  l'on  plaisanta  :  Dumas,  à  cheval 
à  la  portière,  jouait  au  soldat,  il  sondait  le  lointain,  d'un  regard 
de  stratège  élaborant  des  plans.  —  «  Si  Bouille  arrive,  indiquait- 
il,  il  ne  peut  surgir  que  par  là,  on  l'arrête  à  ce  défilé,  sa  cava- 
lerie ne  peut  plus  manœuvrer.  »  Il  exécuta  même  une  évolution, 
déploya  avec  le  plus  grand  sérieux  la  garde  nationale  d'un  vil- 
lage; puis  il  revenait  à  ses  compagnons,  qui  se  divertissaient  de 
ses  prétentions  militaires  ;  les  milices  villageoises  le  prenaient,  de 
bonne  foi,«pour  un  conquérant,  et  il  était  le  premier  à  rire  de 
leur  confiance  en  lui;  contraste  éternellement  surprenant  entre 
l'emphase  officielle  des  héros  de  la  Révolution  et  la  jovialité  de 
leurs  façons  intimes;  dès  qu'on  les  surprend  hors  de  la  scène, 
sans  cothurnes  et  sans  masque,  ils  sont  si  jeunes  et  de  si  sé- 
duisante humeur,  si  pleins  de  l'amour  de  vivre  et  de  la  Joie  des 
aventures,  qu'ils  ont  l'air  de  passionnément  s'amuser,  — -  c'est 
le  seul  mot,  —  des  catastrophes  qu'ils  déchaînent  et  de  l'ouragan 
qui  les  emporte. 

Il  était  sept  heures  après-midi,  le  soleil  commençait  à  peine  à 
descendre  sur  la  forêt  de  Ris  et  la  chaleur  était  accablante.  Après 
les  villages  de  Troissy  et  de  Mareuil-le-Port,  la  route  ondule  entre 
des  collines,  à  droite,  et  la  Marne.  De  l'autre  côté  de  la  rivière, 
un  long  coteau  barre  l'horizon,  velouté  de  grands  carrés  verts,  de 
ce  vert  mat  des  vignes  crayeuses  de  Champagne,  coupées  de  fa- 
laises blanches,  velues  de  bois  au  sommet.  Les  courriers  se  mul- 
tiplient ;  tous  annoncent  l'arrivée  du  cortège  royal,  la  chaise  des 
députés  traverse  le  hameau  de  Port-à-Binson  ;  des  gens  sur  les 
portes  crient  :  «  Le  Roi  approche  !  »  Une  demi-lieue  encore  sur 
la  route  bordée  de  paysans,  campés,  assis  aux  talus,  les  pieds 
dans  le  fossé;  puis  une  clameur  lointaine,  toutes  les  têtes  pen- 
chées vers  le  même  point,  là-bas,  où  s'élève  un  gros  nuage  de 
poussière.  Au  hameau  de  la  Cave,  îlot  de  chaumières  décrépites 
et  penchées,  des  gardes  nationaux  s'approchent  de  la  voiture  des 
commissaires,  qui  maintenant  s'avance  au  pas  des  chevaux  entre 
une  double  haie  impatiente  : 

—  Messieurs,  voilà  le  Roi  I  disent-ils. 


LE   RETOUR   DE  VARENNES.  417 

Une  foule  compacte  barre  la  route,  déborde  sur  les  contre- 
allées,  dans  les  champs,  jusqu'à  la  Marne,  qui  coule,  à  cet  en- 
droit, tout  près  du  chemin  :  foule  tumultueuse,  en  désordre,  deux 
mille  hommes  environ  :  gardes  nationaux  en  uniformes  divers,  en 
blouse,  en  vareuse,  à  cheval,  à  pied,  entassés  sur  des  charrettes, 
débraillés,  suans,  assoififés,  poussiéreux,  triomphans;  une 
ferme  (1)  pose  de  guingois  son  portail  en  colombier,  à  gauche 
de  la  route;  au  bas  d'une  petite  descente,  la  berline  royale  ar- 
rêtée, portières  ouvertes,  semble,  dans  la  cohue  effervescente,  une 
épave  sous  une  bourrasque. 

Les  trois  commissaires  ont  mis  pied  à  terre,  les  huissiers  pré- 
cèdent, les  têtes  se  découvrent  :  «  Place  I  Silence  !  Voilà  les  dépu- 
tés de  l'Assemblée  nationale  !  >>  Un  passage  s'ouvre,  dans  la  foule  : 
ils  arrivent  à  la  portière  de  la  berline,  d'où  sort  un  bruit  confus  ; 
la  Reine,  très  émue,  éplorée,  se  penche,  les  larmes  aux  yeux. 

—  Messieurs  !  messieurs  !  Ah  !  monsieur  de  Maubourg  ! 
Elle  parle  «  avec  précipitation,  oppressée,  »  et  prend  la  main 

de  Maubourg;  son  autre  main  se  tend  vers  Barnave  : 

—  Ah!  monsieur!  monsieur...  qu'aucun  malheur  n'arrive! 

(1)  La  ferme  du  Chône-fenda. 

H  est  assez  difficile  de  préciser  l'endroit  où  les  commissaires  de  l'Assemblée 
rencontrèrent  la  berline  royale  ;  les  indications  des  témoins  oculaires  sont  très 
peu  d'accord:  A  Port- à- Buisson  {sic),  écrit  le  Roi  dans  son  Journal.  —  A  une  lieue, 
une  lieue  et  demie  d'Épemay,  sur  une  très  belle  route,  dit  Pétion.  Entre  Dormans 
et  Épemay,  à  un  quart  de  lieue  environ  avant  d'arriver  à  Êpernay,  rapporta  Bar- 
nave  à  l'Assemblée,  le  25  juin.  Entre  Épemay  et  Dormans,  note  Valori.  C'est  aussi 
ce  qu'écrit  M">*  de  Tourzel.  Ces  indications,  on  le  voit,  sont  assez  vagues  et  presque 
contradictoires. 

Je  crois  qu'il  faut  attacher  plus  d'importance  à  ce  que  dit  Mathieu  Dumas  :  il 
était  le  strafégiste  de  l'afTaire,  il  devait  avoir,  en  cette  qualité,  examiné  le  pays 
avec  plus  d'attention  que  ses  compagnons  ;  d'ailleurs,  le  renseignement  qu'il 
donne  est  assez  précis  :  Entre  Château-Thierry  et  Chdlons,  à  deux  lieues  au  delà 
de  Dormans,  les  voilures  étaient  arrêtées  au.  bas  d'une  petite  hauteur  oit  la  route 
se  rapproche  de  la  rive  gauche  de  la  Marne.  En  comparant  qes  lignes  avec  le  procès- 
verbal  des  Gh&lonnais  qui  accompagnaient  le  Roi,  gens  du  pays,  connaissant  les 
localités,  on  arrive  à  déterminer  assez  exactement  le  lieu  de  la  rencontre,  — 
IfAf.  X  et  X,  précédant  le  Roi,  dit  ce  procès- verbal,  avaient,  proche  de  la  ferme  de 
la  Cave,  fait  la  rencontré  de  MM.  La  Tour-Maubourg,  Barnave  et  Pétion...  ils  sont 
retournés  avec  eux  au-devant  du  Roi...,  etc. 

Donc,  les  commissaires  passèrent  la  ferme  de  la  Cave  avant  de  rencontrer  le 
Roi  ;  au  delà  de  cette  ferme,  il  n'y  a  qu'un  endroit  oii  la  route  se  rapproche  de  la 
rive  gauche  de  la  Marne:  c'est  la  ferme  du  Chéne-fendu,  et  cette  ferme  se  trouve, 
conformément  encore  à  l'indication  de  Mathieu  Dimias,  «  au  bas  d'une  petite  hau- 
teur. »  C'est  là  que  les  commissaires  trouvèrent  la  berline  royale  arrêtée.  On  com- 
prend très  bien  que  la  bande  des  marcheurs  assoiffés  qui  l'entourflût  ait  fait  une 
lialte  dès  qu'ils  aperçurent,  coulant  contre  le  talus  du  chemin,  la  Marne»  que. 
depuis  Épemay,  la  route  n'avait  pas  côtoyée. 

TOMB  XXI.  —  1904.  27 


418  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

que  les  gens  qui  nous  ont  accompagnés  ne  soient  pas  victinB^^^l 
qu'on  n'attente  pas  à  leurs  jours!... 

Madame  Elisabeth  serre  le  bras  de  Pétion. 

—  Le  Roi  n'a  pas  voulu  sortir  de  France. 
Louis  XVI,  à  son  tour,  se  penche. 

—  Non,  messieurs,  dit-il  avec  volubilité,  je  ne  sortais  pas  ^a,  je 
l'ai  déclaré,  cela  est  vrai. 

Maubourg  répond  quelques  mots  ;  Pétion  se  borne  à  des  Ah! 

des  mots  insignifians,  «  et  quelques  signes  de  dignité  sans  dur^^^té, 
de  douceur  sans  afféterie.  »  Puis,  brisant  ce  colloque,  il  tire=^s5  de 

sa  poche  le  décret  de  l'Assemblée,  en  donne  connaissance  au  1   toi, 

qui  l'écoute  attentivement,  sans  mot  dire  :  alors,  montant  su    r  le 

siège  de  la  berline,  où  se  tiennent,  impassibles  dans  leur  lim — rée 
jaune,  Malden,  Valori  et  Moustier,  Pétion  fait  à  voix  très  ha^Bute 
une  seconde  lecture  du  décret.  Tous  les  fronts  découverts;^,  le 
plus  religieux  silence,  le  soleil  déclinant  derrière  les  coteaui^^  de 
Ghfttillon,  la  campagne  flamboyante  et  dorée,  donnaient  à  c^^tte 
scène  une  majesté  singulière. 

Dumas  prit  aussitôt  la  direction  de  l'escorte  et  commande  le 
départ;  les  commissaires  exposèrent  au  Roi  «  que  les  cou. ^fi- 
nances les  obligeaient  à  prendre  place  dans  sa  voiture.  »  Rarn^^ve 
et  Pétion  y  montèrent,  non  sans  quelque  cérémonie. 

—  Mais,  sire,  nous  allons  vous  gêner,...  il  est  impossible  cj*i® 
nous  trompons  place  ici. 

La  berline,  en  effet,  contenait  six  voyageurs,  mais  le  t^^^ 
insista. 

—  Je  vous  prie  de  vous  asseoir,  nous  allons  nous  presser,  vo"*^* 
trouverez  place. 

Il  désirait,  au  surplus,  qu'aucune  des  personnes  qui  l'accoS^^^' 
pagnaient  ne  le  quittât.  Le  Roi  et  la  Reine,  dans  le  fond,  s'éc^-^^' 
tèrentet  Rarnave  prit,  entre  eux,  la  place  du  Dauphin  que     ^^ 
Reine  assit  sur  ses  genoux;  la  banquette  du  devant  était  occupa 
par  Madame  Elisabeth  et  M"'  de  Tourzel,  ayant  entre  elles  ÂC^^"" 
dame  Royale  ;  celle-ci  se  plaça  debout  devant  sa  gouvernante,   ^^ 
Pétion  s'installa  en  face  de  Barnave.  Quant  à  La  Tour-Maubour^^"' 
il  se  réfugia  dans  le  cabriolet  des  femmes  de  chambre. 

On  part,  ainsi  tassé,  et,  tout  de  suite,  c'est  un  «  caquetage.  ^ 
«  Le  Roi  n'a  pas  eu  l'intention  de  sortir  du  royaume;  la  seul^^ 
chose  dont  on  s'inquiète,  c'est  le  sort  des  trois  gardes  du  corps;  >f^^ 
chacun,  sur  ces  deux  points,  répète  dix  fois  la  même  chose;  les 


LE  RETOUR   DE   VARENNES.  ^419 

paroles  se  pressent,  se  croisent,  sans  ordre  :  il  semble  que  c'est 
uo  thème  d'avance  concerté.  Mais  bientôt  la  conversation  tomba; 
Pétion,  qui,  pour  la  première  fois,  approchait  la  famille  royale, 
observait,  sans  trop  parler  :  la  mise  très  simple  des  voyageurs  le 
frappa;  il  remarqua  que  leur  linge  était  fort  sale;  en  levant  les 
yeux,  il  aperçut  dans  le  filet  de  la  voiture  un  chapeau  galonné, 
le  chapeau  de  laquais  qui  avait  servi  au  Roi  dans  son  déguise* 
ment  et  qu'on  avait  négligé  de  faire  disparaître. 

L'intrusion  des  commissaires  apportait  dans  la  carrossée 
quelque  embarras  :  la  Reine  restait  boudeuse,  bientôt  elle  laissa 
tomber  son  voile  et  ne  dit  plus  mot  (1).  Barnave,  il  faut  l'avouer, 
avait  maladroitement  débuté;  imbu  de  la  légende  populaire 
que  l'un  des  gardes  du  corps  qui  se  trouvaient  sur  le  siège  était 
le  comte  de  Fersen,  ce  gentilhomme  suédois  dont  le  dévouement 
à  la  Reine  donnait  si  beau  jeu  aux  médisances,  il  se  permit  un 
regard  et  un  sourire  malins,  presque  sardoniques.  Marie-Antoi- 
nette  se  hâta  de  faire  connaître,  sans  affectation,  le  nom  des 
trois  gardes,  et  Barnave  se  tut,  subitement  repentant.  Pétion  y 
mit  plus  d'insolence  et  de  rudesse  ;  il  dit  qu'il  savait  tout,  «  que 
les  fugitifs  étaient  montés  près  du  château,  dans  jme  voiture  de 
repiise,  menée  par  un  Suédois,  nommé...  »  il  feignit  de  ne  pas 
se  rappeler  le  nom  et  le  demanda  à  la  Reine,  qui  répliqua,  avec 
hauteur  :  . 

—  Je  ne  suis  pas  dans  l'usage  de  savoir  le  nom  des  cochers 
de  remise. 

Pourtant,  ces  premières  escarmouches  passées,  une  sorte  de 
cordialité  s'établit;  le  Roi  se  montra  simple  et  bon;  le  visage  de 
la  Reine  «  s'éclaircît.  » 

<(  Elle  (2)  causait  avec  aisance  et  simplicité  ;  elle  appelait  Ma- 
dame Elisabeth,  «  ma  petite  sœur,  »  et  faisait  sauter  le  Dauphin 
sur  ses  genoux.  Madame  Royale,  plus  réservée,  jouait  avec  son 
frère;  le  jeune  prince  était  fort  gai  et  surtout  «  très  remuant;  » 
il  échappait  aux  bras  de  sa  mère  et  s'insinuait  entre  les  genoux 
des  deux    commissaires,  d'un   air    espiègle    auquel   s'ajoutait 

(1)  •  L'arrivée  de  ces  nouveaux  compagnons  de  voyage  mit  d'abord  du  sérieux  et 
de  rembarras  dans  le  carrosse.  La  Reine,  dans  le  premier  moment,  ne  se  souciait 
nullement  de  se  Uer  avec  eux  ;  elle  prit  même  le  masque  je  l'humeur,  laissa 
tomber  son  voile  sur  son  visage,  et  résolut  de  ne  pas  ouvrir  la  bouche,  pendant 
toute  la  route,  pour  ne  pas  adresser  la  parole  aux  commissaires.  »  Relation  de 
Pontaages,  dans  les  Mémoires  de  Weber. 

(2)  Narration  Fontanges. 


^rrww^^'' 


420  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quelque  chose  de  confiant  à  la  fois  et  d'apeuré  ;  il  posait  mille 
questions  à  «  ces  messieurs,  »  et,  comme  il  jouait  avec  les  boutons 
qui  garnissaient  l'habit  de  Barnave,  il  y  découvrit  des  lettres  cp'il 
épela.  Vivre  libres  ou  mourir,  telle  était  la  devise  gravée,  suivant 
une  mode  assez  répandue,  sur  ces  boutons  de  métal.  Enchanté 
d'avoir  déchiffré  l'inscription  : 

—  «  Tiens,  maman,  vois-tu,  dit-il,  vivre  libres  ou  ,mourir.  » 
f-:                            Il  examinait  les  autres. 

^■*  ^     —  «  Ohî  maman,  sur  tous,  partout  :  vivre  libres  ou  mourir.,. 

p  vivre  libres  ou  mourir.  » 

^  La  Reine  ne  répondit  rien  :  d'ailleurs,  nulle  tristesse,  pas 

V  d'abattement,  beaucoup  de  bonhomie  et  «  un  air  de  famille  » 

qui  plut  à  Pétion  ;  le  Roi  regardait  d'une  mine  satisfaite.  Pour- 
tant il  raconta,  très  affecté,  le  meurtre  de  M.  de  Dampierre. 

—  «  C'est  abominable,  disait  la  Reine,  M.  de  Dampierre  faisait 
beaucoup'  de  bien  dans'  sa  paroisse;  ce  sont  ses  villageois  qui 
l'ont  assassiné.  » 

Elle  ajouta  un  fait  qui  lui  tenait  à  cœur  : 

—  «  Pourriez- vous  le  croire?  Je  vais  pour  donner  par  la  por- 
tière une  cuisse  de  volaille  à  un  garde  national  qui  paraissait 
nous  suivre  avec  quelque  attachement  ;  eh  bien  !  on  crie  au  garde 
national:  Ne  mangez' pas,  défiez-vous I  en  faisant  entendre  que 
cette  volaille  pouvait  être  empoisonnée.  Oh!  j'avoue  que  j'ai  été 
indignée  de  ce  soupçon  et,  à  l'instant,  j'ai  distribué  de  cette  vo- 
laille à  mes  enfans  et  j'en  ai  mangé  moi-même.  » 

Puis,  engrenant  une  histoire  à  l'autre  : 

—  «  Nous  avons  été  ce  matin  à  la  messe  à  Châlons,  mais  à  une 
messe  constitutionnelle.  » 

Madame  Elisabeth  appuya.  Pétion,  choqué  de  ce  genre  de 
persiflage,  remarqua  que  cela  était  fort  bien,  que  «  ces  messes 
étaient  les  seules  que  le  Roi  dût  entendre.  » 

De  la  promiscuité,  de  la  crainte  d'aborder  les  sujets  trop  brû- 
lans,  de  la  tranquillité  qu'éprouvaient  les  fugitifs  à  se  sentir 
maintenant  protégés,  résultait  ce  miracle  qu'ils  plaisantaient  sur 
leur  aventure.  La  nuit  était  venue;  l'obscurité,  presque  complète 
dans  la  berline,  incitait  aux  causeries  particulières  :  Barnave  par- 
lait à  la  Reine,  Pétion  à  Madame  Elisabeth,  contre  laquelle  il  était 
serré;  la  voiture  roulait  très  lentement,  quoique  Dumas  fût  par- 
venu à  immobiliser  une  partie  de  l'escorte,  qu'il  avait  campée, 
sous   prétexte   d'arrêter  l'armée   de  Bouille,  dans  une  fraîche 


LE   BETOUR   DE   VARENNES.  421 

vallée,  coupant  la  route,  le  long  du  Flagcot,  en  arrière  de  Ma- 
reuil-le-Port;  on  bivouaqua  sous  les  saules,  on  alluma  les  feux, 
on  posa  des  grand'gardes,  tandis  que  la  famille  royale,  ainsi 
débarrassée  de  ses  meneurs,  poursuivait,  avec  moins  de  fatigue, 
sa  route  vers  Dormans. 

La  lune  montait  dans  le  ciel  pur.  Madame  Royale,  sur  les 
genoux  de  sa  tante,  s'était  endormie  ;  sa  tête  reposait  contre 
Tépaule  de  Pétion,  auquel  il  arriva  un  grand  malheur.  Le  pauvre 
garçon,  qui,  accoutumé  à  la  pruderie  bourgeoise  de  M""*  Pétion, 
approchait  pour  la  première  fois  les  grands  de  la  terre,  commit 
la  sottise  de  s'illusionner  sur  la  familiarité  de  Madame  Elisabeth, 
aux  yeux  de  laquelle,  bien  certainement,  ce  démocrate,  en  tant 
qu'homme,  ne  comptait  pas.  Elle  étendit  son  bras,  sans  façon  ;  il 
ne  retira  pas  le  sien;  les  deux  bras.se  trouvèrent  enlacés,  et 
Pétion,  qui  était  bel  homme  et  qui  le  savait,  resta  persuadé 
que  la  sœur  du  Roi,  frappée  «  du  coup  de  foudre,  »  éprouvait 
pour  lui  un  sentiment  des  plus  tendres  qu'elle  ne  prenait  pas  la 
peine  de  dissimuler  (1). 

Qu'il  s'y  trompât,  la  chose  arrive  à  plus  d'un  petit  bourgeois 
fourvoyé  dans  le  monde  et  qui  prend  pour  de  l'abandon  le  dé- 
daigneux laisser  aller  des  belles  dames,  mais  le  maladroit  crut 
devoir  consigner,  par  écrit,  le  récit  de  de  bonne  fortune  :  dans 
sa  relation  du  retour  de  Varennes,  il  la  conte  en  trente  lignes 
qui  le  vouent  pour  toujours  au  ridicule.  On  a  publié  en  quatre 
volumes  les  Œuvres  de  Pétion,  que  personne,  d'ailleurs,  n'a  lues 
ni  ne  lira  jamais  :  de  tout  ce  qu'il  écrivit,  ces  trente  lignes  sur- 
vivront comme  un  monument  dïnfatuation  et  de  naïveté. 

Et  c'est  ainsi,  Barnave  s'entretenant  à  voix  basse  f^vec  la 
Reine,  Pétion  se  croyant  aimé  de  la  sœur  du  Roi,  les  enfans 
endormis,  Louis  XVI  somnolent,  que  la  berline  entra  dans 
Dormans  illuminé;  on  suivit  dans  toute  sa  longueur  la  rue 
du  bourg,  pour  s'arrêter  à  l'hôtel  du  Louvre,  où,  dans  l'après- 
midi,  les  commissaires  avaient  fait  halte.  Il  était  onze  heures  du 
soir  :  la  place  de  la  mairie,  les  avenues  qui  y  convergent, 

(i)  «  Quoique  Pétion  ne  p&t  pas  ignorer  la  haute  vertu  et  l'extrême  piété  de 
Madame  Elisabeth,  il  se  permit  de  lui  adresser  quelquefois  des  propos  équivoques 
qui  eussent  été  déplacés  envers  une  personne  ordinaire  mais  bien  élevée.  Madame 
Elisabeth  fit  semblant  de  ne  pas  les  entendre  et  n'y  opposa  que  le  silence  et  le 
mépris,  mais,  Pétion  ayant  osé  se  permettre  quelques-unes  de  ces  plaisanteries 
triviales,  sur  la  dévotion  et  la  religion,  Madame  Elisabeth  le  releva  avec  beaucoup 
de  force  et  de  vivacité.  »  Relation  de  Fontanges,  dans  les  Mémoires  de  Weber. 


422  REYUé  DES  DEUX  MONDES. 

étaient  obstruées  d'une  multitude  mugissante  ;  aucun  cri  de  ~ 
Vive  le  ifot;  mais  sans  cesse,  Vive  la  Nation!  Vive  F  Assemblée 
nationale!  Quelquefois  :  Vive  Bamave!  Vive  Pétionl  La  berline 
pénétra  dans  la  cour  de  l'hôtel  ;  on  en  ferma  les  portières,  dont 
les  clefs  furent  remises  à  la  Reine.  Quatre  hommes  de  la  garde 
nationale  de  Dormans  furent  placés  en  sentinelles  pour  la  nuit 
autour  de  la  voiture  (1). 

Au  premier  étage  de  l'auberge,  la  table  était  servie  pour  le 
,Roi  et  sa  famille  :  il  avait  convié  les  commissaires  de  l'Assem- 
blée ;  déjà,  sans  façon,  Pétion  s'était  assis  aux  côtés  de  la  Reine  (2)  ; 
mais  Rarnave,  modestement,  déclina  l'honneur  qui  lui  était  offert, 
et  Pétion  dtit  se  lever  de  table  pour  aller  souper  dans  une  autre 
pièce  avec  ses  collègues  :  le  Roi  leur  envoya  une  bouteille  de  son 
vin  de  Tokaï  (3). 

Rarnave  et  Pétion  passèrent  Hi  nuit  dans  un  même  lit  ;  autour 
de  l'auberge,  sur  la  place  et  dans  les  rues  avoisinantes,  grondait 
la  foule  tumultueuse  (4)  :  la  population  de  toute  la  contrée  af- 
fluait à,  Dormans,  les  vivres  manquèrent  ;  il  y  eut  un  com- 
mencement de  révolte,  vite  apaisé  :  on  but  et  on  chanta  en  dan- 
sant des  rondes,  jusqu'à  l'aurore.  Le  Roi  dormit  trois  heures 
seulement,  sans  se  dévêtir,  étendu  dans  un  fauteuil.  Les  cris  : 
Vive  la  Nation!  Vive  l'Assemblée  nationale!  qui  commencèrent 
/avec  le  jour,  firent  ime  telle  impression  sur  l'esprit  du  Dauphin 
qu'il  se  vit  en  rêve  avec  des  loups,  dans  un  bois  où  sa  mère  était 
en  danger:  il  se  réveilla  en  sanglotant;  on  ne  put  le  calmer  qu'en 
le  conduisant  chez  la  Reine  ;  là,  il  se  laissa  recoucher  et  dormit 
tranquillement  jusqu'au  départ  (5). 

Le  vendredi  24  juin,  dès  cinq  heures,  Dumas  et  les  trois 
commissaires  passèrent  en  revue,  sur  la  route  de  Paris,  les  gardes 
nationales,  qui  les  acclamèrent.  Avant  six  heures,  sous  un  soleil 
étincelant,  la  famille  royale  remontait  dans  sa  berline  (6)  ;  Pétion, 
cette  fois,  prit  place  dans  le  fond  de  la  voiture,  entre  le  Roi  et 

(i)  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas. 

(2)  Biographie  universelle,  article  Barnave. 

(3)  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas, 

(4)  «  11  fut  impossible  de  fermer  l'œil  de  la  nuit  par  le  bruit  qui  se  faisait  duis 
la  ville.  »  Mémoires  de  M'^*  de  Tourzel. 

(5)  Mémoires  de  3f»"  de  TourzeL 

(6)  «  M.  Truet,  maire  de  Dormans  en  1791,  s'est  signalé  en  se  présentant  au  Roi, 
qui  lui  donna  sa  main  à  baiser,  et  en  présentant  à  l'infortuné  monarque  reTenant 
de  Varennes  une  garde  d'honneur  et  de  sûreté.  >»  Essai  sur  Dormans,  par  Fabbé 
Robech,  —  1814,  —  d'après  un  manuscrit  déposé  aux  Archives  de  Dormans. 


LE  RETOUR  DE  VARENNES.  423 

la  Reine;  Barnave  s'assit  sur  le  devant,  entre  Madame  Elisabeth 
et  M"'  de  Tourzel.  Le  Roi,  que  sans  doute  on  avait  stylé,  fit  des 
efforts  pour  converser  :  il  s'informa  si  Pétion  était  père  :  le  dé- 
puté répondit  qu'il  avait  un  fils  un  peu  plus  âgé  que  le  Dauphin: 
puis,  eomme,  en  sa  qualité  de  philosophe  stoïcien,  Pétion  ne 
voulait  perdre  aucune  occasion  de  donner  une  leçon  au  monarque, 
il  fit  admirer  k  son  royal  interlocuteur  la  superbe  vallée  de  la 
Marne,  dont  on  découvrait  de  la  route,  à  mi-hauteur,  toute  la 
splehdide  opulence. 

—  Quel  beau  pays  !  disait-il,  il  n'est  pas  dans  le  monde  de 
royaume  qui  puisse  lui  être  comparé. 

L'allusion,  d'ailleurs,  semblait  perdue  :  Louis  XVI  ne  quittait 
paa  son  Itinéraire  et  ses  caries,  qu'il  consultait  avec  application, 
remarquant  : 

—  Nous  sommes  ici  dans  tel  département,  dans  tel  district, 
dans  tel  endroit. 

Son  visage  restait  froid,  inanimé,  «  d'une  manière  vraiment 
désolante,  »  et,  à  vrai  dire,  «  cette  masse  de  chair  semblait 
insensible.  »  Sa  gaucherie,  au  reste,  le  paralysait  :  à  certain 
moment,  il  se  laissa  aller  à  parler  des  Anglais,  de  leur  in- 
dustrie :  il  articula  une  ou  deux  phrases,  ensuite  il  s'embarrassa, 
s'en  aperçut,  et  rougit.  «  Ceux  qui  ne  le  ccmnaissent  pas, 
note  Pétion,  seraient  tentés  de  prendre  cette  timidité  pour  de 
la  stupidité,  mais  on  se  tromperait;  il  est  très  rare  qu'il  lui 
échappe  une  chose  déplacée  et  je  ne  lui  ai  pas  entendu  dire  une 
sottise.  » 

La  Reine,  elle,  causait  beaucoup.  Tout  en  grignotant  les 
cuisses  d'un  pigeon,  dont  elle  jetait  les  os  par  la  portière,  elle 
exposait  son  système  d'éducation  ;  elle  «  parlait  en  mère  de  famille 
et  en  femme  assez  instruite  ;  »  répétant  «  qu'il  fallait  du  carac- 
tère »  et  désirant  qu'on  lui  en  crût.  Les  voyageurs  parvenaient, 
en  devisant  ainsi,  k  s'isoler  du  peuple  armé  qui,  procession- 
nellement,  entourait  et  suivait  la  voiture  ;  toute  tentative  faite 
pour  dérouler  les  stores  avait  été  accueillie  par  des  murmures  ;  on 
voulait  voir  la  famille  royale,  et  des  têtes,  à  chaque  instant,  s'en- 
cadrant  dans  la  portière,  plongeaient  à  l'intérieur  de  la  berline 
des  regards  d'avide  curiosité. 

A  onze  heures  du  matin,  après  cinq  lieues  au  tour  de  roue, 
on  parvint  à  Château-Thierry;  l'affluence  dans  le  faubourg  et 
aux  abords  du  Pont-de-Mame  était  si  grande  qu'on  ne  fit  halte, 


42i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


^  pour  le  relais,  que  sur  la  Levée,  longue  et  double  allée  d'arbres 

I  qui  borde  la  rivière  et  la  sépare  de  la  vaste  place  triangulaire  du 

F'  Champ-de-Mars.  La  municipalité,  dès  la  veille,  avait  publié  la 

défense  «  d^adresser  à  la  famille  royale  aucune  insulte;  »  des 

Toix  grossières  pourtant  s'élevèrent,  criant  :  —  «  Louis,  Toinette, 

j,  montre  donc  ta  figure!»  et,  pendant  Tarrèt  de  la  voiture  on 

%  «  prenait  plaisir  à  faire  crier  au  Dauphin  :  Vive  la  Nation  l  ce 

f  dont  le  pauvre  enfant  s'acquittait  de  bonne  grâce  (1  ) .  »  Ces  avanies, 

\r  d'ailleurs,  profitaient  aux  captifs,  en  ce  qu'elles  leur  valaient  les 

^  excuses  des  commissaires  indignés  ;  ils  y  gagnèrent,  en  outre, 

[  d'être  délivrés  pour  ime  étape  de  leur  suante  et  traînarde  escorte  ; 

V  sur  l'ordre  de  Barnave,  à  la  sortie  de  Château-Thierry,  la  garde 

''•  nationale  à  cheval,  venue  de  Soissons,  barra  la  route  (2);  la 

^  berline  et  le  cabriolet  qui  la  suivait  partirent  au  grand  trot  (3), 

^  entourés  seulement  de  quelques  cavaliers  servant  d'état-major 

au  général  Mathieu  Dumas.  Une  heure  et  demie  plus  tard,  on 

s'arrêtait  à  la  Ferme  de  Paris,  maison  de  relais  isolée  sur  la 

*  route.  Vignon,  le  maître  de  poste,  eut  à  fournir  trente-huit 

chevaux  (4),  ce  qui  renseigne  sur  le  peu  d'importance  de  l'escorte 

dont  était  accompagnée  la  berline  ;  on  se  remit  en  route  sans. 

embarras,  à  bonne  allure,  n'ayant  à  rencontrer,  jusqu'à  la  Ferté* 

!  sous-Jouarre,   qu^un  seul  village,  Montreuil-aux-Lions,  qu'on 

traversa  à  fond  de  train,  laissant  déçus  les  groupes  de  paysans 

rangés,  bouche  bée,  sur  les  contre-allées. 

L'entretien,  dans  la  berline,  se  poursuivait  «  libre  et  même 
gai  (5).  »  Pétion,  répondant  aux  questions  du  Roi,  saisit  Tocca- 
sion  de  lui  dire  «  ce  que  l'on  pensait  de  la  Cour,  de  tous  les 
intrigans  qui  fréquentaient  le  Château.  »  On  parla  de  l'Assemblée 
nationale,  du  côté  droit,  du  côté  gauche,  «  mais  avec  cette  aisance 
que  l'on  met  entre  amis.  »  Louis  XVI  suivait  très  intelligemment 
la  conversation,  Pétion  lui  reprochant  de  ne  lire  que  des  feuilles 
aristocrates  : 

(i)  Histoire  de  Clidteau-Thierry,  par  Tabbé  G.  Porquet,  1839. 

(2)  «  Nous  nous  sommes  séparés  de  l'infanterie^  et  nous  n'avons  gardé  auprès 
de  la  personne  du  Roi  que  les  hommes  &  cheval.  Par  là,  notre  marche  est  devenue 
beaucoup  plus  prompte  et  s'est  faite  avec  le  plus  grand  succès  jusqu'à  Meaux.  > 
Rapport  de  Barnave. 

(3)  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas. 

(4)  Archives  nationales,  M.  664.  En  novembre  1191  Vignon,  n'était  pas  encore 
parvenu  à  se  faire  payer. 

(5)  Toulonçeon.  Histoire  de  France  depuis  la  Révolution,  t  II,  p.  38. 


LE   RETOUR   DE   VARENNE8.  425 

—  Je  VOUS  assure,  répondit-il,  que  je  ne  lis  pas  plus  l'Ami 
du  Roi  que  Marat  (1). 

Puis,  il  ajouta  curieusement  : 

—  Vous  êtes  pour  une  République,  vous,  monsieur  Pétion? 
Et  Pétion,  déjà  courtisan,  quoiqu'il  ne  respirât  que  depuis 

vingt  heures  «  Tair  empoisonné  de  la  Cour,  »  répondit: 

—  Sire,  je  Tétais  à  la  tribune  ;  ici,  je  sens  que  mon  opinion 
change  (2). 

Marie-Antoinette  paraissait  prendre  le  plus  vif  intérêt  à  cette 
discussion  :  <c  elle  Texcitait,  l'animait,  faisant  des  réflexions  assez 
fines,  assez  méchantes  (3).  »  Comm^  elle  cherchait  à  pressentir 
sur  ces  mêmes  points  Barnave,  celui-ci,  très  réservé,  se  défendit 
de  donner  son  avis,  et  détourna  la  tête. 

—  Dites  donc,  je  vous  prie,  à  M.  Barnave,  fit  en  riant  la  Reine 
à  Pétion,  qu'il  ne  regarde  pas  tant  à  la  portière  quand  je  lui  pose 
une  question  (4). 

Vers  deux  heures,  à  l'entrée  de  la  Ferté-sous-Jouarre,  où  Ton 
dut  ralentir  à  cause  de  la  descente,  une  foule  entassée  attendait 
la  berline  dès  qu'elle  parut,  ce  fut  une  clameur  :  Vive  la  Nation  1 
Vive  r Assemblée I  Vive  Pétion!  Ces  cris,  d'intention  injurieuse, 
laissaient  le  Roi  très  indifférent  ;  la  Reine  et  surtout  Madame  Elisa- 
beth s'en  montraient  froissées,  et  les  députés,  confus,  ne  savaient 
comment  se  faire  pardonner  leur  succès.  Dans  la  rue  du  Limon, 
qui  traverse  la  ville,  grande  affluence,  point  hostile,  presque 
respectueuse.  Le  maire  de  la  Ferté,  Régnard  de  l'Isle,  avait 
demandé  par  courrier  que  la  famille  royale  consentît  à  s'arrêter 
chez  lui,  ce  que  le  Roi  avait  accepté.  La  berline  pénétra  donc 
dans  la  dernière  ru«  à  droite,  avant  le  pont,  où  s'ouvrait  l'élé- 
gant portail  de  la  maison  Régnard  de  l'Isle.  L'habitation,  récem- 
m^it  construite,  était  vaste  et  confortable;  elle  existe  encore,  un 
peu  décrépite,  mais  toujours  élégante,  avec  ses  fines  toitures 
d'ardoises  moussues,  ses  hautes  fenêtres  à  petites  vitres  de  vieux 
verre,  ses  deux  ailes  à  balcon  de  fer  surplombant  la  Marne,  entre 
lesquelles  s'étend  un  jardinet  en  terrasse  où  s'ouvrent  les 
portes  du  rez-de-chaussée  et  dont  le  parapet  domine  la  rivière. 
Du  côté  de  la  rue,  une  cour,  un  peu  triste,  bien  encombrée  ce 

(1)  Voyage  de  Pétion. 

(3)  Toulongeon.  Histoire  de  France  depuis  ta  Révolution. 

(3)  Voyage  de  Pétion . 

(4)  Toulongeon.  Histoire  de  France  depuis  ta  Révolution. 


42&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jour-là;  puis,  un  vestibule  contenant  le  charmant  escaliei^y  sur  la 
rampe  duquel  la  main  de  la  Reine  s'est  posée.  Les  grandes 
chambres  du  premier  étage  avaient  été  réservées  au  repod  de 'la 
famille  royale  :  tandis  que  les  femmes  de  chambre  y  réparaient 
la  très  modeste  toilette  de  la  Reine  et  que  M""*  de  Tourzel  lavait 
les  enfans,  Barnave,  Pétion  et  La  Tour-Maubourg  se  dégour- 
dissaient sur  la  terrasse  :  l'endroit  était  frais,  éloigné  du  bruit  et 
à  Tabri  des  indiscrets  ;  la  vue  qu'on  y  découvre  est  riante  :  la 
Marne,  verte  et  claire,  sur  un  fond  de  grandes  herbes  ondulantes, 
les  maisons  du  faubourg  de  Gondets  sur  l'autre  rive,  et,  au  delà, 
les  coteaux  de  Jouarre. 

Madame  Elisabeth,  prête  la  première,  vint  sur  cette  terrasse 
retrouver  les  commissaires  :  elle  s'entretint  assez  longtemps  avec 
Pétion,  que  décidément  elle  avait  conquis:  «  Je  serais  bien 
étonné,  écrit-il,  si  elle  n'avait  pas  une  belle  et  bonne  àme^ 
quoique  très  imbue  des  préjugés  de  naissance  et  g&tée  par  les 
vices  d'une  éducation  de  cour.  »  La  Reine  parut  ensuite  et  fit 
quelques  pas  avec  Bamave;  puis  le  Roi,  descendant  le  perron, 
très  bonhomme  dans  sa  chemise  sale  et  son  habit  de  voyage  brun 
peluché,  s^approcha  des  députés  et  leur  demanda,  sans  façon,  s'ils 
voulaient  lui  faire  le  plaisir  de  dîner  avec  lui. 

Sur  le  pont,  aux  berges  de  la  rive  droite,  la  foule  entassée 
regardait,  de  loin,  se  jouer,  dans  ce  jardinet,  cette  page  d'his- 
toire :  on  distinguait  mal  les  personnages,  mais  on  reconnaissait 
les  deux  enfans  qui  s'amusaient  à  courir  en  attendant  le  dîner. 
La  table  de  la  famille  royale  était  dressée  dans  une  des  salles  du 
rez-de-chaussée;  les  députés  ayant  refusé  l'invitation  du  Roi, 
dans  la  crainte  de  paraître  suspects  (1),  demandèrent  à  être  servis 
dans  une  autre  pièce.  Les  repas  furent  «  splendides,  »  au  dire 
de  Pétion  (2)  ;  simples,  mais  proprement  présentés,  s'il  faut  en 
croire  M"*'  de  Tourzel  ;  un  fait  digne  d'être  rapporté  est  la  con- 
duite de  M'^''  Régnard  de  Lisle,  qui  ne  voulut  point  consentir, 
quoique  le  Roi  l'en  priât,  à  prendre  place  à  la  tablé  royale  (3)  : 

(1)  «  Noua  conférâmes,  MM.  Mauboorg,  BamaTe  et  mol,  pour  savoir  si  nous 
accepterions.  Cette  familiarité,  dit  l*un,  pourrait  paraître  suspecte.  Gomme  ce 
n'est  pas  l'étiquette,  on  pourrait  croire  que  c'est  à  l'occasion  de  sa  iituation 
malheureuse  qu'il  nous  a  invités.  Nous  conylnmes  de  refuser,  et  nous  fùmeolui 
dire  que  nous  avions  besoin  de  nous  retirer  pour  notre  correspondance,  et  qu 
nous  empêchait  de  répondre  &  l'honneur  qu'il  nous  faisait.  »  Voyage  de  Pélion, 

(2)  Mémoires, 

(3)  «...  La  Reine  ne  vit  près  d'elle  qu'une  femme  qui,  à  la  modeitie  de  son 


LÉ  RETOUR  DE  YARENNE8.  427 

eoiffée  de  son  plus  beau  bonnet  de  bonne  ménagère,  son  trous- 
seau de  clefs  pendu  à  la  ceinture  de  son  tablier  (1),  veillant  à 
i^out,  dirigeant  ses  domestiques,  elle  servit  elle-même  (2)  la  Reine 
et  se  tint  debout,  derrière  sa  chaise,  tant  que  dura  le  dîner  ;  à  la 
fin  du  repas,  comme  on  se  retrouvait  sur  la  terrasse,  M.  Régnard 
de  risie,  s'approchant  de  Ramave  : 

—  Si  vous  le  permettez,  dit-il,  on  criera  :  Vive  le  Roi  (3)  !  I 
A  cinq  heures,  Dumas  fit  atteler  les  chevaux  et  donna  le  si- 
gnal du  départ.  Dès  que  la  berline  parut,  tournant  Tangle  de  la 
inie  pour  s'engager  sur  le  pont,  une  poussée  telle  se  produisit  que 
la.  haie  formée  par  la  garde  nationale  fut  rompue  :  il  y  avait  là 
des  curieux  forcenés  venus  de  Paris.  Dans  la  bagarre,  la  voiture 
fut  tellement  pressée  que  la  Reine  ne  put  réprimer  un  mouve- 
xa^Qt  de  frayeur.  Le  Dauphin  poussa  des  cris  :  un  homme,  irès 
échauffé,  fendit  la  foule  et  jeta  cette  injure. 

—  Pour  une  brute  comme  celle-là,  voilà  bien  du  train  ! 
Pétion  avança  la  tête  et  reconnut  un  député  breton,  Kervélégan, 

^fu.i  poursuivit,  très  important,  s'adressant  à  ses  deux  collègues  : 

—  Sont-ils  tous  là  ?  Prenez  garde,  car  on  parle  encore  de 
les  enlever  :  vous  êtes  là  environné  de  gens  bien  insolens  ! 

—  Yoilà  un  homme  malhonnête,  dit  la  Reine  en  détournant 
la.  tète. 

Ce  fut  le  seul  incident  du  voyage  jusqu'à  Saint-Jean-les-Deux- 
Jixmeaux,  la  poste  suivante,  où,  trois  jours  auparavant,  au  petit 
jour,  les  fugitifs,  pleins  d'espoir,  avaient  relayé. 

De  là,  jusqu'à  Meaux,  dont  on  atteignit  les  premières  mai- 
sons vers  huit  heures  du  soir,  la  route,  absolument  droite,  était 
garnie  d'une  double  rangée  de  badauds.  A  Trilport,  dans  d'au- 
,  très  villages,  les  habitans,  devant  les  maisons,  avaient  dressé  desf 
tahles  couvertes  de  pain  tout  coupé,  de  brocs  de  vin,  de  bièr^ 
®t  d'eau  (4);  le  cortège  passé,  il  ne  restait  rien;  l'élément  pari- 

''^^^Qtjen,  à  la  simplicité  du  costume  qu'elle  yenalt  de  prendre,  avait  plus  l'air  de 
^ouIqJp  demander  des  ordres  que  d'en  donner,  et  la  Reine  désira  savoir  où  est 
'^  Maîtresse  de  la  maison.  —  Dès  que  le  Roi  ou  la  Reine  honorent  une  habitation 
f^  leur  présence,  eux  seuls  y  sont  les  maîtres,  répond  à  l'instant  la  digne 
^**UHc.  »  Histoire  de  l'événement  de  Varennes,  par  le  comte  dé  Sèze,  1843. 

(1)  Souvenirs  de  Mathieu  Dumas, 
^      (^)  «  La  femme  du  maire,  ne  voulant  point,  par  délicatesse,  manger  avec  la 
^^^^e  royale,  s'habilla  en  cuisinière  et  la  servit  avec  autant  de  zèle  que  de  res- 
^^^t.  »  Mémoires  de  Af—  de  Tourzel. 

(3)  J.-S.  Cazotte,  Témoignage  d*un  royaliste, 

(4)  Compte  rendu  par  Bodan. 


428  REVUE  DES  DEUX  MOKDES. 

sien,  fanfaron  et  godailleur,  mêlait  déjà  sa  note  débrailUv. 
tumulte  qui  saluait  les  prisonniers.  Le  long  du  faubourg  Saii 
Nicolas,  Taccueil  fut  le  même  :  bruyant,  ricaneur,  insultant. 

La  berline,  souvent  arrêtée,  avançait  lentement,  par  saccades, 
sous  un  ciel  de  plomb  (1),  une  étouffante  atmosphère  d'orage, 
dans  Tétranglement  des  rues  de  la  vieille  ville  ;  c'était  un  en- 
tassement humain;  l'escorte  fut  bientôt  disloquée,  en  déroute, 
émiettée  ;  et  c'est  livrée  aux  hasards  des  colères  populaires  que, 
dans  la  nuit  qui  tombait,  parmi  les  vociférations  et  les  menaces, 
la  famille  royale  atteignit  la  place  Saint-Étienne  et  le  parvis  de 
la  cathédrale.  Les  gardes  nationales  locales  s'étaient  massées  là, 
et  aussi  un  bataillon  de  la  garde  parisienne,  arrivé  dans  la  ^ 

journée  (2). 

La  voiture  pénétra  dans  la  cour  de  l'Évêché  et  s'arrêta  au  Ji 

pied  de  la  massive  et  sévère  tour  carrée  qui  forme  avant-corps  s 

à  la  façade  du  palais  de  Bossuet.  Aux  fenêtres,  dans  les  cours,  «, 

sur  le  chaperon  des  murs,  sous  les  voûtes  du  jardin,  aux  ogives  s 

de  la  maîtrise,  partout,  des  gardes  nationaux  encore  ;  on  en  voyait  Si 

penchés  aux  lucarnes  des  toitures,  hissés  au  faite  des  cheminées, 
accrochés  aux  sculptures  effritées  de  la  cathédrale,  qui  noyait 
dans  la  pénombre  sa  colossale  silhouette,  magnifique  et  grise,  «i 

de  ce  gris  ocreux  des  vieilles  églises  de  la  Brie.  La  porte  basse  ^ 

qui  sert  d'entMe  à  l'Évêché  donne  accès  à  la  rampe  de  bri- 
ques dont  les  plans  très  déclives  tiennent  lieu  d'escalier  (3).  On 
monta,  traînant  les  pieds  à  la  lueur  des  torches,  dans  ce  décor 
d'une  nudité  austère,  jusqu'aux  appartemens  préparés  en  hâte 
pour  le  Roi  et  sa  suite. 

La  maison  épiscopale  était  démeublée  depuis  le  départ  de 
Mgr  de  Polignac,  qu'avait  récemment  remplacé  un  évêque  con- 
stitutionnel, nommé  Mgr  Thuin  :  celui-ci,  n'occupait'^dans  le  ^® 
vaste  palais  qu'une  chambre,  très  pauvrement  garnie,  et  il  fallut,  «^» 
en  hâte,  à  l'annonce  de  l'arrivée  du  Roi,  courir  au  couvent  des  ^^ 
Ursulines,  chez  qui  M.  de  Polignac  avait  provisoirement  déposé  ^*^ 
son  mobilier  :  on  rapporta  deux  lits  pour  le  Roi  et  la  Reine;  des 
bourgeois  complaisans  de  la  Aille  prêtèrent  d'autres  lits  et  des 
couchages,  et,  tant  bien  que  mal,  on  organisa  les  logemens. 


Jt 


— ]- 


««s 


(1)  V.  Modeste,  Le  passage  de  Louis  XVI  à  Meaux, 
{2)  Idem. 

(3)  En  descendant  de  voiture,  M"«  de  Tourzel,  épuisée  de  fatigue,  s'évanoutf,  ^t«  "> 

on  la  porta  chez  la  concierge  de  l'Évêché  :  Mémoires  de  M»»  de  Tourzel. 


LE   RETOUR  DE'  YARENNES.  429 

Le  premier  étage  de  J'Evèché  n'était  pas,  comme  il  est  au- 
jourd'hui, divisé  en  plusieurs  salons;  il  comportait  une,  très 
longue  salle  capitulaire,  à  l'extrémité  de  laquelle  s'ouvrait  un  seul 
appartement  composé  de  trois  grandes  pièces  :  la  première  avait 
servi,  croit-on,  de  salon  à  Bossuet  ;  une  autre  contenant  une 
alcôve  ouvrait  par  deux  hautes  fenêtres  sur  le  jardin;  on  Tat- 
tribua  à  la  Reine  :  la  troisième,  où  le  Roi  devait  coucher,  com- 
munique avec  la  précédente  ainsi  qu'avec  le  premier  salon,  qui 
sert  à  ces  deux  pièces  d'antichambre  commune. 

Quand  la  famille  royale  parvint  à  la  salle  capitulaire,  qu'elle 
dut  suivre  dans  la  moitié  de  la  longueur  pour  gagner  ses  appar- 
temens,  l'immense  pièce  se  trouvait  encombrée  d'une  cohue 
d'officiers  de  tous  grades,  de  municipaux,  de  délégués  de  la  garde 
parisienne,  et  aussi  de  ces  curieux,  Insinuans  et  dégourdl<%,  qui 
parviennent  à  se  glisser  partout  où  il  y  a  un  spectacle  à  voir.  Dans 
le  salon  qui  suivait,  on  avait  installé  trois  lits  pour  les  gardes 
du  corps  :  le  couvert»  du  souper  y  était  déjà  dressé.  La  Reine, 
avec  sa  fille  et  Madame  Elisabeth,  s'enferma  dans  sa  chambre; 
le  Roi  s'installa  dans  la  sienne  avec  le  Dauphin  :  il  commença 
par  examiner  posément  les  dispositions  de  la  pièce,  ouvrit  une 
petite  porte  dissimulée  dans  la  tapisserie,  aperçut  un  escalier 
dérobé,  s'informa  où  cet  escalier  conduisait  et  pria  qu'on  y  mit 
une  sentinelle.  Puis  il  se  dévêtit,  s'assit,  en  chemise,  dans  un 
fauteuil  ;  comme  la  chaleur  était  excessive,  et  qu'il  en  souffrait 
beaucoup,  il  avait  demandé  qu'on  laissât  ouvertes  toutes  les 
portes,  de  sorte  que  les  curieux,  entassés  dans  la  grande  salle  et 
contenus  par  deux  sentinelles,  l'apercevaient  dans  ce  simple  cos- 
tume, très  peu  soucieux  des  regards  fixés  sur  lui  (1). 

A  neuf  heures,  on  annonce  le  souper  :  le  pauvre  évêque 
constitutionnel  s'étant  trouvé  dans  l'impossibilité  de  fournir  le 
moindre  matériel  de  table,  on  avait  fait  appel  à  l'obligeance  des 
habitans  de  Meaux  ;  une  partie  de  la  vaisselle  et  du  linge  furent 
empruntés  à  la  Poste-aux-chevaux,  voisine  de  l'Évêché,  et  Ton 
commanda  le  repas  à  Levallois,  le  premier  cuisinier  de  la  ville  : 
le  menu  était  imposant,  plus  peut-être  que  délicat  ;  on  en  a  con- 
servé le  détail. 

—  Les  potages, 

—  Les  côtelettes  de  veau  glacé;  les  poulets  gras  à  la  Tartare; 
la  matelotte  it anguille;  les  maquereaux  à  la  maitre-d* hôtel. 

(i)  Soutenin  de  Mathieu  Dumas, 


430  REVUE  DES  DEUX  MOTOES. 

—  Les  poulets  rStis  et  les  pigeons  de  volière;  les  lapereaux. 

—  Les  deux  salades;  les  artichauts  à  la  sauce;  les  artichauts 
frits  ;  les  deux  plats  de  petits  pois, 

—  Les  deux  crèmes  à  Fanglaise;  les  deux  petits  gâteaux 
à!  abricots;  les  quatre  jattes  de  fraises  ;  les  quatre  assiettes  de  sucre; 
les  deux  assiettes  de  cerises;  les  assiettes  de  biscuits  et  maca- 
rons (1). 

Pendant  ce  souper,  servi  rapidement  i^t  qui  fut  court,  les 
salles  de  TÉvéché  s'engorgeaient  d'une  affluence  sans  cesse  plus 
compacte,  et  aussi  les  corridors,  la  rampe,  le  jardin,  —  le  grave 
jardin  de  Bossuet,  planté  de  buis  en  dessin  de  mitre,  —  et  en- 
core le  parvis,  la  place,  les  rues.  Pendant  toute  la  nuit,  conti- 
nuellement, s'accumulaient,  aux  portes  fermées  de  la  ville,  les 
populations  campagnardes,  campant  dans  les  fossés,  au  pied  des 
antiques  tours,  sur  les  vieux  remparts,  et,  le  bourdonnement 
sourd  de  cet  entassement  humain  parvenait  jusqu'aux  salles 
nues  et  sonores  où  veillaient  le  Roi  et  la  Reine  (2). 

Le  Roi,  incommodé  par  la  chaleur,  avait,  contre  son  habi- 
tude, très  peu  soupe  et  s'était  retiré  de  bonne  heure.  La  Reine, 
inquiète  du  lendemain,  s'informait  fréquemment  de  l'état  de 
Paris.  Les  commissaires,  après  avoir  «  mangé  un  morceau  » 
dans  une  salle  à  part,  rédigeaient  leurs  dépêches,  quand  la  Reine 
fit  demander  M.  Barnave.  D'après  une  tradition,  elle  se  serait 
promenée  avec  lui  dans  le  jardin  épiscopal,  et  lui  aurait  com- 
muniqué ses  craintes  au  sujet  des  gardes  du  corps.  Ces  malheu- 
reux subissaient  depuis  trois  jours  un  martyre  sans  relâche. 
Comment  et  pourquoi  le  peuple  regardait-il  ces  serviteurs 
comme  les  promoteurs  de  l'évasion  ?  Lui  avait-on  soufflé  que 
Tune  de  ces  livrées  jaunes  tant  honnies  et  tant  conspuées,  dis- 
simulait, comme  Barnave  l'avait  cru,  le  comte  de  Fersen,  le  fa- 
milier de  la  Reine,  l'étranger,  sur  qui,  dans  l'opinion  populaire, 
pesaient  toutes  les  responsabilités,  sur  qpii,  par  suite,  s'accumu- 
laient toutes  les  rancunes  ?  Ou  bien  les  colères,  encore  timides, 
retombaient-elles  sur  ces  trois  hommes,  n'osant  frapper  directe- 
ment la  Majesté  royale?  Toujours  est-il  que,  depuis  le  départ  de 
Varennes,  ils  avaient  vu,  plusieurs  fois,  la  mort  de  bien  près.  La 
veille  notamment,  entre  Dormans  et  Château-Thierry,  la  foule 

(1)  V.  Modeste,  Le  passage  de  Louis  XVI ,  Toute  cette  victuaîUe  ne  coûta  que 
76  livres,  10  sols. 

(2)  Ibid. 


LE   RETOUR   DE   YARENNES.  431 

s'était  ruée  sur  eux  dans  rintention  de  «  les  garrotter  aux  roues 
de  devant  du  carrosse  »  et  de  les  écraser  sous  la  voiture  en 
marche;  déjà,  quelques  exaltés  avaient  arrêté  les  chevaux,  et 
Barnave  s'était  vu  obliger  de  mettre  pied  à  terr^  et  d'employer 
toute  l'autorité  de  son  caractère  pour  forcer  ces  monstres  à  se 
désister  de  leur  affreux  projet  (1). 

On  redoutait  donc,  pour  ces  trois  hommes,  la  rentrée  danâ 
Paris,  qui  s'annonçait  menaçante  ;  Valori,  dont  le  fantaisiste  Précis 
historique  ne  doit  être  consulté  qu'avec  grande  prudence,  rap- 
porte  ici  un  beau  discours  à  la  Tite-Live  qu'aurait  fnrononcé  le 
Roi:  «  Témoins  et  compagnons  de  notre  infortune,  vous  en  par- 
tagez la  douleur...  »  Â  l'en  croire,  Pétion  aurait  proposé  de 
déguiser  les  trois  gardes  et  de  les  faire  évader,  sous  prétexte  do^ 
leur  épargner  la  colère  de  Paris,  mais,  en  réalité,  «  dans  rin*- 
tention  secrète  de  les  faire  assassiner  par  derrière...  »  Il  est 
probable  que,  le  souper  fini,  les  commissaires  de  l'Assemblée 
et  le  général  Mathieu  Dumas  se  réunirent  à  la  famille  royale  et 
cpi'on  parla  de  la  journée  du  lendemain.  Il  paraît  certain  que 
la  Reine  insista  pour  que  les  gardes  conservassent  leur  livrée. 
«  Le  Roi,  dit-elle,  doit  rentrer  à  Paris  avec  sa  famille  et  ses 
gens  comme  il  en  est  sorti  (2).  »  Pétion  ne  parle  pas  de  ce  conci- 
liabule, auquel  peut-être  il  n'assista  pas. 

Le  samedi,  25  juin,  dès  cinq  heures,  tout  le  monde  était  de- 
bout au  Palais  épiscopal  de  Meaux.  Le  Roi,  en  faisant  sa  toilette, 
jugea  son  linge  si  sale  qu'il  emprunta  une  chemise  à  l'un  des 
huissiers  de  l'Assemblée. 

On  servit  à  la  famille  royale  un  plat  d'œufs,  de  la  crème,  du 
sucre  et  des  pains  mollets.  Le  maître  de  poste  eut  à  fournir 
vingt-quatre  chevaux,  onze  pour  les  deux  voitures  du  Roi,  huit 
pour  deux  voitures  de  suite,  deux  bidets,  l'un  pour  un  officier  dn 
service,  l'autre  pour  La  Tour-Maubourg  qui  ne  se  souciait  pas  de 
faire  son  entrée  à  Paris  dans  le  cabriolet  des  femmes  de 
chambre  (3)  ;  enfin  on  attela  de  trois  malliers  le  chariot  où  les 
Varennois  triomphans  s'entassèrent  (4).  Quant  à  Mathieu  Dumas, 
il  s'adjugea  pour  la  journée  le  beau  cheval  f  Argentin  que ,  quatre 
jours  auparavant,  l'officier  de  Eriges  avait  laissé  à  Meaux  (6).  six 

(1)  Préeiê  hiêtorique  du  comte  de  Valori, 

(2)  Souvenire  de  Mathieu  Dumas. 

(3}  Nouvelle  Revue,  15  mai  1902.  Louis  XVI  à  Varennes, 

(4)  Archives  nationales,  M.  664. 

(5)  Souvenirê  de  Mathieu  Dumas, 


r 


432  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

heures,  on  était  en  route,  sons  un  ciel  de  feu,  sans  un  nuage, 
par  une  chaleur  de  22  degrés,  qui  faisait  prévoir  une  écrasante 
journée.  Dès  la  porte  de  TÉvêché,  le  cortège  se  heurta  à  une 
cohue  si  dense  qu'elle  paraissait  infranchissable  :  elle  s'ouvrit 
pourtant,  parmi  les  cris,  devant  les  croupades  des  chevaux  de 
la  garde  nationale  parisienne,  dont  un  détachement  encadrait  la 
berline  (1).  Pétion  avait  repris  sa  place,  sur  la  banquette,  entre 
Madame  Elisabeth  et  M""*  de  Tourzel  :  Madame  Royale  resta 
presque  constamment  sur  ses  genoux;  Barnave  était  assis  au 
fond  entre  le  Roi  et  la  Reine ,  et  tenait  le  Dauphin  debout  entre 
ses  jambes;  sur  le  siège,  lés  trois  gardes  du  corps,  très  serrés  sur 
Tétroit  strapontin,  étaient,  comme  les  chevaux,  la  voiture,  Tes- 
.corte  elle-même,  couverts  de  la  poussière  soulevée  par  les 
sabots  des  chevaux  et  le  piétinement  de  la  foule,  et  qui  péné- 
trait dans  la  berline  en  tourbillons  suffocans. 

Le  Roi,  «  tout  aussi  flegme,  tout  aussi  tranquille  qpie  si  rien 
n'eût  été,  »  avait  à  ses  côtés,  dans  la  voiture,  une  carafe  d'oran- 
geade, dont  il  se  versait  de  temps  à  autre,  une  rasade  :  il  pré- 
sentait lui-même  le  verre  à  Pétion  auquel  il  servait  complaisam- 
ment  à  boire.  La  Reine,  Madame  Elisabeth  et  M"'  de  Tourzel, 
pendant  les  treize  heures  que  dura  la  route,  vue  manifestèrent 
aucun  désir.  Le  jeune  prince  fut  moins  patient  :  une  sorte  de 
grande  tasse  d'argent  servait  à  ses  besoins.  Le  Roi  la  lui  présenta 
à  plusieurs  reprises;  une  fois  même,  ce  fut  Barnave  qui  s'acquitta 
de  cet  office. 

  dix  heures,  on  descendait  la  côte  très  rapide  qui  précède 
Claye,  où  Ton  changea  de  chevaux.  La  bourgade  traversée,  dès 
qu'on  eut  repris  au  pas,  dans  la  foule,  la  marche  sur  le  pavé  pou* 
dreux,  la  cohue,  plus  animée  et  plus  bruyante,  de  nouveau 
assiégea  la  voiture  :  le  bouillonnement  de  Paris  envoyait  son 
écume  jusque-là  :  à  chaque  tour  de  roue,  on  sentait  grandir  les 
colères  ;  et  cette  marche  lente  vers  l'immense  ville  dont  on  devi- 
nait, dt  rhorizon  la  fermentation  menaçante  prenait,  de  cette 
expectative,  une  solennité  tragique. 

Villeparisis  passé,  vers  midi,  le  cortège  entrait  ^ans  le  bois 
de  Bondy;  un  nouveau  détachement  de  la  garde  à  cheval  pari- 
sienne était  posté  aux  abords  de  la  forêt  :  les  cavaliers  tentèrent 
de  se  frayer  un  passage  jusqu'à  la  berline  ;  mais  les  grenadiers  ne 

^1)  Mémoires  de  Pétion, 


^'  LE  RETOUR  DE  VARENNES.  433 

voulurent  pas  céder  la  place;  il  y  eut  une  mêlée,  sabres  au 
clair,  baïonnettes  croisées;  dans  le  désarroi  de  la  garde,  une 
bande  de  forcenés  tout  à  coup  sortit  du  fourré,  en  poussant  des 
clameurs  féroces,  et  s'élança  à  l'assaut  du  cortège;  des  femmes 
échevelées,  à  demi  ivres,  —  les  mégères  des  journées  d'Octobre, 
—  passaient  sous  le  ventre  des  cbevaux  pour  arriver  jusqu'à  la 
Reine;  ce  fut  une  boufifée  d'ordures  :  «  La  b...,  la  gueuse,  la 
p...!  » 

—  Elle  a  beau  nous  montrer  son  enfant,  on  sait  bien  qu'il 
n'est  pas  du  gros  Louis.  —  Le  Roi,  très  distinctement,  entendit 
ce  propos  :  le  Daupbin,  effrayé  du  bruit,  du  choc  des  armes,  des 
figures  horribles,  se  mit  à  pousser  des  cris.  Sa  mère  l'attira  à  elle  ; 
Pétion  vit  des  larmes  sur  les  joues  de  la  Reine. 

A  trois  heures,  on  atteignit  Pantin,  courte  halte.  Lafayette 
attendait  là  avec  son  état-major;  sous  l'implacable  soleil,  dans  la 
rue  droite  du  village,  était  tassée  une  cohue  silencieuse;  tel  était 
le  mot  d'ordre  de  Paris  :  pas  un  mot  et  les  têtes  couvertes.  De 
temps  à  autre  pourtant,  lorsque  apparaissait  à  la  portière  le  visage 
de  Pétion  ou  celui  de  Bamave,  un  grand  cri  de  :  Vive  la  Naiianl 
partait,  vite  réprimé  par  des  chuti  impératifs.  Quand  les  voitures 
se  remirent  en  marche,  il  sembla  qu'elles  entraînaient  les  popu- 
lations de  toute  une  province  :  dans  les  champs,  aussi  loin  qu'on 
pouvait  voir,  c'était  un  moutonnement  de  têtes;  sur  la  route 
large,  une  armée,  au  pas  d'enterrement,  marchait;  du  lointain, 
en  avant,  en  arrière,  parvenaient  des  bruits  de  tambour,  des 
cris,  des  chants;  mais,  sur  le  passage  des  fugitifs,  pas  une  cla- 
meur, pas  un  salut;  des  bousculades,  des  piétinemens,  une  curio- 
sité effrénée,  des  regards  avides  scrutant  l'attitude  du  Roi,  celle 
de  la  Reine  surtout,  qu'on  apercevait  à  peine  dans  la  berline  sur- 
chargée de  patriotes,  hissés  sur  l'impériale  à  la  place  des  bagages, 
assis  sur  les  paracrottes,  cramponnés  aux  cous  de  cygne,  juchés 
aux  ressorts,  partout  où  il  y  avait  place  pour  accrocher  la  main 
ou  pour  poser  le  pied.  Sur  le  siège,  deux  grenadiers,  suspendus 
on  ne  sait  comme,  formaient  rempart  aux  gardes  du  corps,  et 
sous  cette  carapace  vivante,  qui  menaçait  de  s'écrouler  au 
moindre  cahot,  la  voiture  royale  avançait,  noyée  dans  la  cohue, 
sans  cesse  plus  ardente  et  plus  épaisse,  à  mesure  qu'on  appro- 
chait de  la  barrière. 

On  a  conté  souvent  l'attitude  formidable  du  peuple  et  la 
façon  dont  la  famille  royale  humiliée  dut  enfin  affronter  Paris  ; 
TOME  XXI.  —  1904.  28 


434       .     \    RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Louis  Blanc,  particulièrement,  a  tracé,  à  Taide  des  journaux  du 
temps,  un  tableau  pittoresque  auquel  on  ne  peut  rien  ajouter  : 
rimmense  parcours  imposé,  de  là  barrière  de  la  Villette  à  celle 
de  Neuilly,  le  long  du  mur  d'enceinte;  la  revue  du  cortège  passée 
par  Lafayette  et  son  état-major  devant  le  pavillon  de  la  bar- 
rière de  Monceau,  où  le  Roi,  pour  se  remettre  le  cœur,  demanda 
u|i  grand  verre  dé  vin  qu'il  vida  d'un  trait;  la  descente  dans  les 
Champs-Elysées,  bordés  d'une  haie  de  gardes  nationaux,  pré- 
sentant l'arme,  la  crosse  en  l'air,  comme  aux  enterremens;  la 
traversée  de  la  place,  noire  de  fotile,  et  silencieuse  comme  un 
désert. 

Mais  on  a  moins  dit  ce  qui  se  passait  à  l'Assemblée  tandis 
que  la  famille  royale  suivait  cet  affreux  calvaire.  La  sé€mce  per- 
manente, commencée  le  mardi  21, durait  toujours;  ce  samedi 25, 
elle  avait  été  suspendue  à  une  heure  et  reprise  à  sept  heures  du 
matin  ;  on  avait  occupé  les  premières  heures  par  la  lecture  des 
correspondances  arrivées  de  tous  les  points  du  royaume,  pro- 
testations de  dévouement  à  l'Assemblée,  récits  des  émotions 
éprouvées  par  les  municipalités  de  l'Est  et  du  Nord  à  la  nou- 
velle de  l'évasion.  Chacune  de  ces  communications  était  chaude* 
ment*  applaudie,  on  fit  même  paraître  à  la  barre  l'un  des  cour- 
riers, porteur  des  dépêches  expédiées  de  Verdun,  et  ce  brave 
homme,  sans  timidité  ni  gaucherie,  raconta  Fétonnant  spectacle 
auquel  il  avait  assisté. 

<c  Du  côté  de  Bar,  Verdun,  Nancy,  dit-il,  il  y  a  plus  de  huit 
cent  mille  hommes  sur  la  route...  Je  serais  arrivé  hier  au  soir 
sans  la  multitude  de  patriotes  qui  se  trouvaient  sur  le  chemin,  il 
n'est  pas  possible  de  passer.  »  Le  Manège  s'était  juré  de  rester 
calme;  pourtant  Técho  de  l'émotion  qui  secouait  tout  le  pays 
réchauffait  d'autant  plus  qu'autour  de  lui  Paris  bouillonnait 
d'impatience.  L'Assemblée,  dans  cette  atmosphère  de  colères, 
d'enthousiasme  et  d'anxiété,  perdait  peu  à  peu  de  sa  froideur 
voulue  pour  se  monter  à  la  température  extérieure.  Chaque  ins- 
tant rapprochait  de  la  capitale  le  Roi  fugitif,  et  les  députés  pro- 
fitaient de  ce  qu'ils  étaient  les  seuls  maîtres  pour  prendre  barre 
sur  leur  adversaire.  Vers  dix  heures  du  matin,  Voidel,  au  nom  du 
Comité  des  Recherches,  proposa  qu'avant  l'entrée  de  la  fainille 
royale,  les  scellés  fussent  apposés  sur  tous  les  papiers  trouvés  aux. 
Tuileries,  et  la  motion  fut  adoptée.  Thouret,  au  nom  du  Comité 
de  Constitution,  présenta  un  projet  de  décret  plus  subversif  : 


LE  RETOUR   DE   VARENNK8.  /  435 

«  Dès  que  le  Roi  sera  arrivé  au  Château,  il  lui  sera  donné  une 
garde  qui  répondra  de  sa  personne  :  pareille  surveillance  sera 
établie  autour  de  la  Reine  et  de  Théritier  présomptif  de  la  cou- 
ronne. »  Et,  sur  ce  projet  de  mettre  le  Roi  en  arrestation,  la  dis- 
cussion s'engagea,  aigre,  tumultueuse.  En  dépit  d'une  belle 
défense  de  Malouet,  la  gauche  l'emporta  sur  les  constitutionnels. 
Le  décret  est  voté,  augmenté  d'un  article  5,  qui  enjoint  au  mi- 
nistre de  la  Justice  «  d'apposer  le  sceau  de  l'Etat  aux  décrets  de 
l'Assemblée,  sans  qu'il  soit  besoin  de  la  sanction  pu  de  l'accepta- 
tion du  Roi.  »  C'est  la  suspension,  presque  la  déchéance,  et  les 
avancés  exultans  obtiennent  que  la  nouvelle  en  soit,  à  son  de 
trompe,  publiée  sur-le-champ  dans  tous  les  quartiers  de  Paris. 
La  porte  est  ouverte  aux  mesures  révolutionnaires,  et  l'on  vote, 
non  sans  disputes,  la  conversion  en  monnaie  des  cloches  prover 
nant  des  églises  supprimées.  On  passe  au  paiement  des  pensions, 
mais  l'inquiétude  et  l'angoisse  grandissent;  toute  la  population 
de  la  ville  est  en  ce  moment  massée  autour  des  Tuiieri0s  et  des 
Champs-Elysées,  attendant  le  retour  du  Roi,  annoncé  pour  ^ix 
heures,  et  l'on  entend^  du  Manège,  l'immense  rumeur  qui  monte 
de  la  foule.  La  séance,  suspendue  à  trois  heures,  est  reprise  & 
cinq ;|  le  mot  d'ordre  est:  «  Du  calme,  du  calme.  »  L'Assemblée 
lUitionale  tient  à  donner  au  monde  le  spectacle  de  sa  magnifique 
indifférence  pour  tout  ce  qui  n'est  pas  son  devoir  parlementaire  ; 
et  il  a  été  entendu  que,  tandis  que  le  Roi  rentrera  aux  Tuilerîesi 
la  discussion  se  poursuivra  suivant  l'ordre  du  jour. 

Aussi,  après  lecture  de  quelques  dépêches  arrivées  de  Metz 
et  de  Strasbourg,  voit-on  monter  à  la  tribune  M.  Rureaux  de 
Pusy,  rapporteur  du  projet  tie  décret  du  Comité  militaire  sur  les 
places  de  guerre.  Mais  le  pouls  de  l'Assemblée  bat  la  fièvre; 
par  tes  allans  et  venans,  on  apprend,  de  minute  en  minute,  des 
nouvelles  du  dehors  :  le  cortège  royal  a  paru  sur  la  hauteur 
de  l'Étoile,  il  descend  maintenant  les  Champs-Elysées  ;  le 
voilà  à  la  place  Louis  XV  ;  il  pénètre  dans  le  jardin  des  Tuile- 
ries; et  M.  Bureaux  de  Pusy,  imperturbable,  s'obstine  dans  la 
lecture  de  son  rapport,  que  bien  peu,  sans  doute,  écoutent.  Bon 
nombre  de  députés  ont  déserté  leurs  bancs  et  vont  sur  la  ter- 
rasse des  Feuillans  pour  assister,  de  là,  au  passage  du  Roi  (1), 

ti)  «  Une  partie  des  députés  sortit  de  la  salle  pour  être  témoins  du  spectacle; 

OD  remarqua  M.  d'Orléans,  ce  qui  parut  au  moins  inconsidéré.  »  Mémoirei  de  Pëlion' 

cm  là  que  se  passa  ce  fait  que  M.  de  Guilhermy,    l'un  des  députés,  qui 


436  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  tout  à  coup  l'on  voit  l'un  d'eux  rentrer  en  courant  dans  la 
salie,  criant: 

—  Monsieur  le  président,  il  y  a  iiu  tumulte  aux  Tuileries... 
il  faut  nommer  des  commissaires  pour  s'y  transporter. 

En  un  instant,  le  masque  d'impassibilité  est  jeté,  toute  la 
salle  est  en  émoi.  —  Oui  !  oui  !  nommez  des  commissaires  !  Vite, 
monsieur  le  président,  vite...  Dans  le  bruit,  le  président,  — 
c'était  encoi^  Beauhamais  —  désigne  six  noms  :  Dupont,  Noailles, 
Menou,  CoroUer,  l'abbé  Grégoire  et  Le  Gouteulx.  Ils  sortent,  on 
applaudit  ;  dans  la  salle  et  aux  tribunes,  tout  le  monde  s'apprête 
à  les  suivre  ;  on  s^agite,  on  circule.  Beauharnais,  avec  une  éner- 
gie de  dompteur,  ramène  d'un  mot  les  représentans  à  leurs  sièges. 

—  C'est  avec  le  plus  grand  respect,  dit-il,  que  je  rappelle 
à  l'Assemblée  que  le  calme  lui  est  absolument  nécessaire.  J'or- 
donne aux  tribunes  le  plus  profond  silence  :  c'est  aux  membres 
de  cette  Assemblée  à  leur  en  donner  l'exemple... 

Et  l'on  voit  cette  chose  extraordinaire  :  M.  Bureaux  de  Pusy, 
placidement,  reprend  la  lecture  de  son  rapport  sur  les  places  de 
guerre  et  les  postes  militaires,  tandis  que  tous  les  cœurs  battent, 
que   toutes  les  gorges  sont  muettes    d'anxiété^  que  toutes  les 

en  fut  le  héros,  racontait  plus  tard  en  ces  termes,  &  son  cousm,  M.  de  Laborde  : 
«...  On  ramenait  ce  malheureux  prince  par  le  jardin  des  Tuileries,  et  on  le 
faisait  passer  par  l'allée  du  milieu...  J'étais  vis-à-vis  de  notre  salle  d'assemblée, 
au-dessous  de  l'allée  des  Feuillans,  très  affligé,  causant  avec  plusieurs  de  mes 
camarades  qui  étaient  assis  derrière  un  tas  de  chaises  empilées  ;  j'étais  debout  de- 
vant eux,  ayant  mon  chapeau  à  la  main.  Au  moment  où  parut  le  carrosse,  qui  por- 
tait^ entassés,  le  Roi,  la  Reine,  Mgr  le  Dauphin,  Madame,  Madame  Elisabeth, 
M"*  de  Tourzel.  gouvernante  des  Enfans  de  France,  etc.,  un  essaim  de  gardes 
naUonaux  s'éparpilla  dans  le  jardin  et  l'un  d'eux  vint  à  moi,  me  criant  à  tue-téte 
de  mettre  mon  chapeau,  parce  que  Loiiis  Capet  et  sa  famille  passaient.  Dans  ce 
moment,  je  n'étais  pas  dans  une  disposition  d'esprit  très  flexible;  je  le  regardai 
avec  mépris  et  lui  répondis  que  c'était  une  raison  pour  rester  découvert.  Ce 
soldat  courut  sur  moi,  me  menaçant  de  sa  baïonnette  et  voulant  me  prendra  au 
collet...  je  le  repoussai  avec  une  violence  doublée  par  les  sentimens  dont  J'étais 
assailli,  il  tomba  les  quatre  fers  en  l'air.  Dans  ce  moment,  une  trentaine  de  ces 
gueux-là  tombèrent  sur  moi,  me  tirant  en  tout  sens.  En  me  débattant,  je  lançai 
mon  chapeau,  les  défiant  de  nie  forcer  à  le  mettre,  —  me  le  rapporte  qui  l'ose  I  — 
Mes  amis  faisaient  de  vains  efforts  pour  me  dégager  ;  quelques-uns  de  ces  hommes 
en  uniforme.  Baissant  le  ton,  disaient  :  C'est  un  député,  il  faut  le  laisser;  les  autres 
criaient  :  C'est  un  député  du  côté  des  noirs,  il  faut  l'écharper  !  Dans  ce  hoorvari 
passa  un  des  gredins  les  plus  signalés  de  l'Assemblée;  il  se  précipita  au  mUien 
d'eux,  et  leur  ordonna  de  me  laisser,  leur  objectant  mon  inviolabilité...  la  canaille 
obéit...  Dans  ce  moment  d'exaltation,  tous  lés  canons  de  Paris  eussent  été  pointés 
sur  moi  qu'on  ne  m'eût  pas  fait  remettre  mon  chapeau,  et,  &  moins  de  le  clouer 
sur  ma  tête,  U  n'y  eût  pas  tenu.  J'étais  jeune  alors,  mais,  aujourd'hui  que  je  sois 
vieux,  je  ne  crois  pas,  qu'en  pareille  occasion,  je  fusse  ni  plus  souple,  ni  plus 
AocUft  »  [Gw9lU  de.  France^  22  janvier  1903.) 


LE   RETOUR   DE  VARRNNES.  437 

oreilles  tendues  guettent  le  bruit  de  tonnerre  lointain  qui  s'élève 
du  jardin  envahi. 

Les  six  commissaires  avaient,  percé  la  cohue  et  couru  jus- 
qu'au perron  du  ch&teau,  où  ils  arrivèrent  juste  au  moment  où 
la  berline  royale  s'y  arrêtait.  C'était  Tinstant  critique  :  une  meute 
humaine,  les  bras  levés,  réclamait,  pour  les  massacrer,  les  trois 
gardes  du  corps,  toujours  assis  sur  le  siège  ;  les  baïonnettes,  les 
sabres  nus,  les  piques,  les  poings  fermés  se  dressaient  vers  eux. 
«  A  mort,  les  gardes,  à.  mort  !  »  Sur  le  large  perron,  haut  de 
trois  marches  (1), qu'il  fallait  nécessairement  traverser  pour  ar- 
river à  l'abri  de  la  porte  centrale  du  pavillon  de  l'Horloge,  la 
foule  se  nie,  furieuse,  désordonnée  ;  la  garde  nationale  est  dé- 
bordée ;  ses  alignemens  rompus,  roulés,  noyés.  Mathieu  Dumas 
s'évertue  à  rétablir  l'ordre,  il  perd  son  chapeau,  on  arrache  son 
ceinturon,  le  fourreau  de  son  épée,  on  déchire  ses  vétemens.  A 
la  violence  de  la  cohue,  il  semble  que  tout  cet  océan  de  peuple, 
que  la  berline  a  traversé  depuis  Varennes,  reflue  et  déferle 
contre  le  château  :  un  des  gardes  du  corps,  le  premier,  chancelle  et 
tombe,  —  c'est  Moustiers;  —  il  disparaît  dans  la  tourmente,  on 
le  tire,  on  l'entraîne;  il  est  saisi,  blessé,  poussé  enfin,  sanglant, 
sous  le  vestibule,  où  un  heyduque  de  la  Reine,  nommé  Bercq,le 
recueille  (2).  Le  second  garde,  Malden,  est  plus  heureux  ;  il  par- 
vient, sous  les  coups,  à  gagner  le  château  sans  blessure.  La- 
fayette  a  rallié  quelques  gardes  ;  une  haie  se  forme,  les  députés 
se  font  jour  ;  à  leur  aspect,  il  y  a  une  accalmie  ;  on  emporte  à 
son  tour  le  troisième  carde  qui  se  débat  et  pousse  des  cris  de 
fureur (3).  Et,  tout  à  coup,  un  grand  silence:  la  portière  de  la 
berline  s'est  ouverte  ;  le  Roi  parait,  il  sort  posément,  traverse 
le  perron,  nul  ne  dit  mot.  La  Reine,  maintenant,  émerge  de 
rétroite  portière,  on  murmure.  M.  de  Noailles  s'empresse,  l'es- 
corte; les  autres  députés  l'entourent;  il  y  a  quelques  cris,  vite 
réprimés  ;  maintenant,  c'est  le  Dauphin  et  sa  sœur,  qu'on  ap- 
plaudit. —  «  Voilà  l'espérance,  le  soutien  des  Français  !  »  puis 
Madame  Elisabeth  et  M"**  de  Tourzel,  que  Barnave  et  La  Tour- 
Maubourg  conduisent.  La  grille  du  péristyle  retombe  (4).  Il  est 
•sept  heures  du  soir  (5). 

(i)  Mémoires  de  Weber, 

(2)  Précis  de  Moustiers. 

(3)  Mémoires  de  Weber, 

(4)  Nouvelle  Bévue  du  15  mai  1903,  Louis  XVI  à  Varennes, 

(5)  «  Déjà  la  grille  était  fermée,  je  suis  tr6s  fruissé  avantiide  pouvoir  entrer.  Un 


438 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


■  ri' 


Le  Roi  et  la  Reine,  maintenant,  montent  le  grand  escalier 
de  pierre  à  double  rampe  qui  conduit  aux  appartemens.  Pour  le 
service,  tous  les  valets  sont  là,  h  leur  poste  et  dans  leur  cos- 
tume d'usage  ;  on  dirait  une  rentrée  de  promenade  ou  de  chasse. 
Louis  XVI,  très  souriant,  traverse  les  antichambres,  pénètre  dans 
son  appartement  ;  la  Reine  le  suit,  et  Madame  Elisabeth;  et,  à  sa 
suite,  entrent  les  six  députés  dépêchés  par  l'Assemblée,  et  aussi 
Bamave,  La  To.ur-Maubourg  et  Pétion  ;  celui-ci,  à  moitié  mort  de 
fatigue,  écrasé  par  la  chaleur,  haletant  de  soif,  demande  à  Madame 
Elisabeth  de  lui  faire  servir  à  boire,  et  la  complaisante  prin- 
cesse s'en  occupe  aussitôt  ;  on  apporte  de  la  bière  ;  scène  intime. 
Le  Roi  fait  sa  toilette,  Tair  satisfait  ;  le  député  CoroUer  s'ap- 
proche, houspille  paternellement  Sa  Majesté.  «  Ah!  oui!  vous 
avez  fait  là  une  belle  équipée  !  Ce  que  c'est  que  d'être  mal  en* 
vironné!  »  Et,  s'attendrissant,  il  poursuit  d^un  ton  bourru  : 
«  Vous  êtes  bon,  vous  êtes  aimé...  mais  voyez  quelle  affaire  vous 
avez  là  (1)1  » 

On  sourit,  mais  la  Reine  pousse  un  cri  :  elle  ne  voit  pas  son 
fils.  «  Veut-on  le  séparer  d'elle  ?  A-t-il  été  étouffé  dans  la  ba- 
garre (2)  ?  »  Elle  l'a  quitté  dans  la  voiture,  et,  depuis,  elle  ne  l'a 
plus  aperçu  ;  on  court,  on  s'informe  ;  il  y  a  une  minute  d'affreuse 
angoisse  ;  mais  vite  on  rassure  la  Reine  ;  deux  députés,  Duport 
et  Montmorency,  ont  porté  Tenfant,  excédé  de  fatigue,  jusqu'à  sa 
chambre  et  l'ont  remis  aux  mains  de  ses  serviteurs  (3).  La  Reine 
se  calme  ;  elle  s'approche  de  Lafayette  et  lui  présente,  non  sans 
une  certaine  affectation  méprisante,  les  clefs  des  cassettes  restées 
dans  la  voiture.  Lafayette  se  défend  de  les  recevoir,  protestant 
que  «  personne  ne  pense  à  ouvrir  ces  cassettes.  »  La  Reine 
jette  les  clefs  sur  le  chapeau  que  le  commandant  général,  dans 
une  attitude  respectueuse,  tient  serré  contre  sa  poitrine  ;  il  les  y 
maintient,  s'excusant  «  sur  la  peine  que  Sa  Majesté  aura  de  les 


garde  me  prend  au  follet  et  allait  me  donner  une  bourrade,  ne  me  connaissant 
pas,  lorsqu'il  est  arrêté  tout  à  coup  ;  on  décline  mon  nom,  il  me  fait  mille 
'  excuses.  »  Mémoires  de  Pétion. 

(1)  Rapport  de  Bamave  à  TAssemblée. 

(2)  Mémoires  de  Weber. 

(3)  «  Les  députés  Dupont  (sic)  et  Montmorency  portaient  cet  auguste  rejeton.  Ce 
bel  enfant  promenait  autour  de  lui  ses  yeux  inquiets,  cherchant  ses  parens,  et 
semblait  demander  :  «  Pourquoi  m'avez- vous  séparé  de  mon  père  et  de  ma  mère? 
Pourquoi  m*appelez-vous  le  soutien  de  la  France?  l'espérance  des  Français? 
Pourquoi  ces  applaudissemens  pour  moi,  pourquoi  ce  silence  pour  mon  père?  ■ 
Louis  XVI  à  Vàrennes,  Nouvelle  Revue,  15  mai  1903. 


LE  RETOUR  DE  VARENNES.  439 

reprendre,  attendu  qu'il  ne  les  touchera  pas,  »  —  «  Oh  !  dit-elle 
avec  humeur,  j'en  trouverai  de  moins  délicats  que  vous  (1)\  » 

Le  Roi  est  entré  dans  son  cabinet  et  a  écrit  quelques  lettres, 
qu'en  prisonnier  déjà  docile,  il  charge  son  valet  de  chambre  de 
communiquer  au  général  avant  demies  faire  parvenir.  Mais  La- 
fayette  s'emporte  ;  il  estime  «  fort  mauvais  y>  qu'on  lui  attribue 
ce  rôle  d'espion  ;  et,  comme  il  fait  mine  de  se  retirer,  en  deman- 
dant au  Roi  les  ordres  de  Sa  Majesté  :  —  «  Il  me  semble,  dit 
Louis  Xyi  en  riant,  que  je  suis  plus  à  vos  ordres  que  vous  n'êtes, 
aux  miens.  »  Les  trois  commissaires  de  l'Assemblée,  consultés, 
renchérissent  :  c'est  au  commandant  général  qu'appartient  la  sur* 
veillance  du  chftteau,  il  doit  mettre  en  arrestation  les  trois  gardes 
du  corps,  M*'  Brunier  et  M™*  Neuville.  Quant  à  M"**  de  Tourzel, 
elle  sera  gardée  à  vue  dans  ses  appartemens.  Pétion,  Bamave  et 
La  Tour^Maubourg  prennent  enfin  congé,  vers  huit  heures  et 
demie  du  soir,  et  regagnent  le  Manège  où  l'interminable  séance 
8e  poursuit  toujours.  On  y  est  rassuré  maintenant  sur  la  réinté*  . 
gration  des  fugitifs  dans  leur  «  prison,  »  mais  on  attend  le  re« 
tour  des  commissaires  ;  ils  entrent,  de  longs  applaudissement 
éclatent  et  Bamave  monte  à  la  tribune.  Il  parle,  mais  on  l'entend 
à  peine,  il  y  a  des  protestations,  du  bruit;  il  fait  un  geste  : 

—  Vous  m'excuserez  peut-être,  dit-il  d'une  voix  brisée,  quand 
vous>  saurez  que,  depuis  que  nous-  avons  quitté  l'Assemblée, 
nous  n'avons  pas  pris  nû  seul  moment  de  repos... 

Un  silence  religieux  s'établit,  et  Bamave  raconte  le  départ  àeà 
commissaires,  les  incidens  de  la  route,  la  rencontre  des  per- 
sonnes royales,  les  détails  du  retour,  les  difficultés  de  la  marche 
depuis.  Meaux,  l'obligation  où  était  le  cortège  «  de  s'arrêter  tous 
les  quarts  d'heure,  en  raison  de  Taffluence  des  citoyens  sur  la 
route,  »  enfin  la  rentrée  aux  Tuileries  et  la  mise  en  surveillance 
de  la  famille  du  Roi. 

L'épilogue  fut  sans  solennité.  Le  lendemain  26,  trois  nou- 

(1)  Mémoires  de  Lafayetle, 

Déclaration  de  Joseph-Guillaume  Lescuyer,  capitaine  aide-major  du  6*  bataillon 
de  la  3*  division,  demeurant  faubourg  Saint-Denis. 

«  Le  25,  U  était  commandé  pour  aller  au-devant  du  Roi  ;  il  était  placé  pendant 
la  marche  près  de  la  portière  du  Roi;  —  après  avoir  marché  quelque  temps,  le 
Roi  Ta  appelé  par  son  nom  et  lui  a  dit  à  haute  voix  :  «  Monsieur  Lescuyer,  voiU  les 
clefs  de  ma,  voiture  ;  lorsque  j'en  serai  descendu,  vous  la  fermerez  et  m'en  ferez  re- 
mettre lés  clefs.  >»  Lescuyer  a  répondu  qu'il  exécuterait  cet  ordre.  Arrivé  sur  les 
Champs-Elysées,  le  Roi  lui  redemanda  ces  clefs,  qui  étaient  au  nombre  de  trois  ; 
U  les  rendit  sur-le-champ.  »  Archives  nationales,  DXXIX  ^.'^ 


440  ^  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

veaux  délégués  de  TAssemblée  se  présentèrent  à  six  heures  et 
demie  du  soir  aux  Tuileries,  non  pas  pour  interroger  le  Roi,  mais 
pour  recevoir  sa  déclaration  et  celle  de  la  Reine,  touchant  les 
faits  qui  avaient  motivé  leur  départ  et  les  circonstances  de  la 
fuite.  Ils  trouvèrent  le  Roi  seul  dans  sa  chambre  ;  il  leur  donna 
lecture  d'un  court  factum,  très  insignifiant,  par  lequel  il  renou- 
velait sa  protestation  de  n'avoir  point  voulu  sortir  du  royaume. 
Quand  ib  en  eurent  reçu  communication,  et  ^qu'ils  en  eurent  de- 
vant lui  signé  la  copie,  ils  témoignèrent  le  désir  d'être  introduits 
chez  la  Reine,  dont  ils  devaient  également  recevoir  la  déclaration. 
Madame  Elisabeth  parut  à  ce  moment. 

—  Elisabeth,  dit  le  Roi,  va  donc  voir  si  1%  Reine  peut  rece- 
voir ces  messieurs,  et  qu'elle  ne  les  fasse  pas  attendre  (1)... 

La  princesse  obéit  et  rentra  presque  aussitôt,  annonçant  que 
la  Reine  c<  venait  de  se  mettre  au  bain.  »  Louis  XVI.la  pria  de 
retourner  «  et  de  s'informer  si  ce^  serait  long.  »  Les  délégués, 
respectueusement, — c'était  Duport,Tronchet  et  d'André,—  priè- 
rent que  la  Reine  leur  désignât  elle-même  l'heure  de  l'entrevue; 
elle  fit  répondre  qu'elle  les  irecevraif  le  lendemain  matin  à 
onze  heures. 

Elle  les  attendait  dans  sia  chambre,  leur  fit  offrir  jies  fau- 
teuib,  s'assit  elle-même  sur  une  chaise  (2).  Cet  ironique  renver- 
sement de  l'étiqpiette  fut  sévèrement  interprété.  La  déclaration, 
très  vide  d'ailleurs,  de  la  Reine,  ne  plut  pas  davantage  :  la  lec- 
ture en  fut  accueillie  à  l'Assemblée  par  des  murmures  (3).  Le 
public  ne  se  montra  pas  plus  indulgent.  «  Peut-on  mentir  à  ce 
point  I  »  disait-on  (4). 

Déjà  on  pardonnait  au  Roi,  mais  la  rancime  contre  FAtitri- 
chienne  restait  implacable. 


G.  Len6tb£. 


(1)  Toulongeon.  Histoire  delà  Révolution, 

(2)  Mémoires  de  ta  Fayette, 

(3)  Archives  parlementaires,  27  juin  1791,  p.  553. 

(4)  Nouvelle  Revue,  15  mai  1903.  Louis  XVI  à  Varennes, 


^p^ 


^1^ 


i 


POÉSIE 


FEMMES 

Sî    celui  qui  t'aima^  trahi  par  de  plus  belles, 
^ïi  jour  doute  de  toi  :  c'est  l'injuste  retour  ! 
S'il  s'en  prend  à  ton  cœur  de  leurs  vœux  infidèles, 
S*îl  s'en  prend  à  tes  yeux,  tout  éclairés  d'amour, 

*•*  s'il  les  fait  pleurer,  laisse  couler  tes  larmes, 
Même  tout  en  soufifrant;  car  elles  laveront 
-A^U  fond  du  souvenir  les  anciennes  alarmes, 
■Et  l'ombre  qu'il  voyait  aux  pâleurs  de  ton  front. 

*^^ii8  la  chaîne  des  temps,  depuis  la  chute  d'Eve, 

*  oute  rose  en  l'Éden  que  dorait  le  matin, 
^^^   femme  a  supporté,  sans  pitié  ni  sans  trêve, 

*  ous  les  ressentimens  de  son  premier  destin. 

^îetime  de  la  faute,  elle  en  eut  l'esclavage, 
^^i"da  Tenlacement  du  mensgnge  en  ses  bras; 
•■-îa.iies  et  buissons  dans  le  jardin  sauvage 
^i^t  limité  toujours  sa  raison  et  ses  pas.   ../ 

"e  la  mère  à  la  fille,  et  des  unes  aux  autres, 
*ï^ii8mettons  le  fardeau,  Thommage  et  la  douleur, 
Et  femmes,  faisons-nous,  pour  les  femmes,  apôlves, 
*^t  mesurons  leur  vie  aux  peines  de  leur  cœur  ; 


442  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

Puisque  le  même  crime  a  rendu  solidaires 
Marthe  qui  vit  le  Christ,  Psyché  qu'Éros  aima, 
Celles  qui  n'ont  aux  doigts  que  les  grains  des  rosaires 
Ou  les  brillans  anneaux  que  Tamour  enflamma. 

Les  recluses  en  Dieu,  saintes  désenchantées, 
Glissant  au  petit  jour  en  Tombre  des  arceaux, 
Les  mères,  s'endormant  au  rebord  des  berceaux. 
Les  folles  que  leur  lampe  éteinte  a  déroutées. 

PORTRAIT    D'UNE    FEMME   INCONNUE 

Quel  attrait  curieux,  inquiet  et  jaloux 
Sous  ce  titre  :  Portrait  dune  femme  inconnue  ! ... 
Les  yeux  piers  ou  foncés,  les  cheveux  bruns  ou  roux. 
Rêveuse,  ou  présentant  des  fleurs  dans  sa  main  nue, 
Son  image  persiste  et  se  reflète  en  nous. 

Ce  n'est  plus  une  femme  humble  ou  patricienne, 
Marguerite  ou  Thérèse,  Angélique  ou  Ninon, 
Si  d'un  regard  chacun  pourrait  la  faire  sienne. 
Chacun  à  son  désir  lui  donnerait  un  nom  ; 
C'est  l'Eve  tentatrice  et  son  énigme  ancienne; 

C'est  la  femme  en  un  mot,  la  femme  seulement. 
Quoique  par  un  détail  l'image  soit  datée  : 
Les  perles  des  Valois  sur  son  ajustement, 
Ou  quelque  fanfreluche  aux  épaules  jetée, 
Le  ruban  qui  séduit,  ou  le  bandeau  qui  ment. 

C'est  la  femme  !  et  le  peintre  en  la  première  pose. 
Qui  traça  la  beauté,  le  premier  en  soufi'rit. 
En  mettant  sur  la  joue  un  peu  d'ambre  et  de  rose. 
En  arquant  d'un  pinceau  si  léger  le  sourcil. 
Sachant  qu'il  travaillait  pour  la  métamorphose 

Du  temps  inexorable  et  du  long  avenir  ! 

Et  qu'il  fixait  bien  moins  un  charme  de  jeunesse. 

L'épanouissement  de  ce  qui  doit  finir. 

Qu'une  forme  pour  le  rêve  et  pour  la  caresse 

Et  la  tentation  des  lustres  à  venir  I 


F^ 


POÉSIES.  443 


CHUTE   DU   JOUR 


Xe  soir  infiltre  au  cœur  une  mélancolie; 
lEt  des  brumes  du  ciel,  pareilles  au  passé, 
Sort  le  regret,  dont  Taile  grise  se  déplie, 
IKt  glisse  en  un  murmure  inquiet  et  pressé, 
Chauve-souris  gisant  aux  pierres  qu'on  oui)lie« 

"Tant  que  dure  le  jour,  avide  de  clartés, 
IBempli  d'heures,  portant  chacune  son  emblème 
les  premières  sortant  des  voiles  écartés, 
ZMEn  hâte,  et  secouant  des  torches  dans  Tair  blême, 
S)'autres,  arrondissant  aux  siestes  des  étés 

X.eurs  bras  chargés  de  blés  et  parfumés  de  roses; 
Ou  remplissant  des  urnes  fraîches  aux  étangs; 
Xa  pensée  est  active  et  se  limite  aux  choses, 
Xlle  admire  le  calme  et  la  beauté  des  champs, 
Se  plaît  au  mouvement  de  leurs  métamorphoses. 

^ais  les  rayons  tombans  entraînent  avec  eux 
Vers  la  terre  assombrie  un  fluide  où  tout  penche, 
Aussi  bien  notre  esprit,  soudain  vague  et  peureux, 
Que  l'oiseau  qui  se  tait  et  fait  plier  la  branche. 
Que  l'air  plus  lourd  parmi  les  taillis  plus  ombreux. 

Tout  ce  qu'évapora  ce  soleil  qui  décline, 
Larmes  sur  un  visage,  ou  rosée  en  des  fleurs. 
Ou  pensers  affligeans,  se  reforme  en  bruine 
Sur  la  pente  menant  au  goufl're  des  douleurs, 

Le  soir  debcoud,  pendant  que  monte  la  colline. 
SILENCE! 

Je  crains  l'archet  vibrant  aux  nerfs  des  violons 
Qui  les  déchire  en  les  frôlant,  ou  les  effleure. 
Et  le  filet  des  sons  sur  la  harpe  qui  pleure, 
Prenant  les  notes  d'or  en  tremblans  papillons, 


■"'""■'^f^rfî^l 


'444  REVUE  DES  DEUX:  MONDES. 

Je  crains  le  cor  aussi,  répondant  à  Tautomne 
Dans  les  vastes  forêts  que  sa  plainte  remplit; 
Sous  les  pas  des  chevaux  la  feuille  tourbillonne^ 
Et  dans  le  soir  tombant  résonne  l'hallali. 

Et  sans  voir  le  clocher,  je  redoute  la  cloche  ; 
Quel  espoir  a  sonné  plus  haut  que  son  métal 
Mêlé  d'un  argent  clair  parmi  le  fer  rival, 
Battement  mesuré  qui  s'éloigne  et  s'approche? 

Défendez-moi  de  l'air  par  l'oiseau  fait  de  cris, 
De  l'eau  brisant  l'écluse  en  colère  sonore, 
Musique  d'élémens  où  j'ai  si  bien  compris 
Ce  qui  souffre  au  couchant  et  se  plaint  à  l'aurore, 

Tout  rythme  est  un  départ  vers  d'inconnus  lointains^ 
Toute  corde  un  tremplin  vibrant  à  la  pensée, 
Des  vagues  et  des  sons  les  contours  incertains 
S'élargissent  pareils  sur  la  mer  angoissée. 

Mieux  vaut  ne  rien  entendre  à  qui  n'offre  jamais 
Sa  vie  à  la  chimère  ailée  et  triomphante. 
Qui  supprime  l'espace  et  cherche  les  sommets. 
Et  peut  forcer  l'azur  de  ce  ciel  qui  nous  hante. 

CHANTELOUP 

Cherchez  la  place;  où  fut  le  féerique  château? 
L'herbe  pousse  et  verdit  les  profondes  allées. 
Et  la  Pagode  seule  au  milieu  du  plateau 
Témoigne  pour  la  fm  des  grandeurs  écoulées. 

Elle  monte  amincie  en  étages  nombreux, 
Fière  encore  au  sommet,  et  de  bases  fragiles  ; 
Le  vent  qui  l'escalade  avec  ses  bonds  frileux 
Fait  trembler  les  balcons,  les  grilles  et  les  tuiles. 

Il  souffle  !  il  agrandit  l'espace  limité 
De  la  calme  Touraine  indulgente  aux  ruines, 
Vers  Amboise,  au  royal  domaine  inhabité, 
Vers  la  Loire,  argentant  le  pied  de  ses  collines; 


POÉSIES.  44c 

<jn  grand  ciel  se  déploie  entre  les  arbres  roux. 
L#a  forêt,  du  passé,  garde  dans  ses  murmures 
I^e  nom  de  ce  qui  fut  un  siècle,  Ghanteloup; 
Un  peu  de  gloire,  un  peu  de  faste  en  ses  ramures. 

^E^t  dans  ses  carrefours  :  celui  du  Grand  Veneur, 
I^^  route  de  Penthièvre  avec  celle  du  Maître, 
X— ^  souvenir  des  sons  de  trompes,  en  Thoniieur 
II>^s  Ghoiseul,  s'élevant  sous  le  chêne  et  le  hêtre. 

L»^^veugle  étang  sans  rien  qu'il  baigne  ou  qu'il  reflète 
I^^esi  qu'une  immense  coupe  aux  multiples  roseaux. 
A^xitrefois  il  a  vu  plus  d'une  belle  fête 
Et:  des  barques  rayant  le  cristal  de  ses  eaux. 

I>*^s    barques  débordant  de  chatoyantes  soies, 
^^    l'ameurs  d'Opéra,  de  femmes  en  atours, 
I^o    xnusiques  aussi,  chantant  les  courtes  joies, 
L^s    dépits  sourians  des  légères  amours  ; 

I>es    marches,  tout  au  bord,  descendent  vers  la  terre, 
^^    cette  eau  se  perdit,  détruisant  son  miroir 
î^^  le  passant  rêveur,  en  l'éclat  d'un  beau  soir 
Songe  aux  Embarquemens^  les  derniers,  pour  Cythère. 

M***^  Alphonse  Daudet; 


REVUE  LITTÉRAIRE 


LB   SENTIMENT   DE    LA   SOLITUDE 
DANS  LA  POÉSIE  MODERNE 


Ni  Ronsard,  ni  Montaigne,  ni  Racine,  ni  La  Fontaine,  ni  d'ailleurs 
aucun  de  nos  écrivains  classiques  ne  nous  a  confié  qu'il  se  fût  trouvé 
isolé  dans  le  monde  et  dans  la  vie.  D'où  une  telle  idée  serait-elle  venue 
à  rhomme  d'autrefois?  Le  lien  d'une  solide  tradition  le  rattache  dans 
le  passé  à  tous  les  hommes  qui  l'ont  précédé,  dont  il  porte  Tàme  en 
lui  et  dont  U  prolonge  l'existence,  en  sorte  que  l'humanité  tout  en- 
tière peut  être  comparée  à  un  même  homme  qui  vivrait  sans  cesse. 
Dùis  le  présent,  il  fait  partie  d'une  société  dont  la  hiérarchie  n*est  pas 
une  création  artificielle,  mais  a  été  lentement  élaborée  par  la  force 
des  choses  et  par  le  temps.  Il  y  a  sa  place  à  tenir,  son  rôle  à  jouer, 
ses  devoirs  à  remplir;  et  le  rang  qu'a  y  occupe  détermine  en  lui  cer- 
taines façons  de  sentir  et  de  penser.  Si  préoccupé  qu'il  puisse  être 
par  le  point  de  vue  personnel,  il  lui  est  impossible  d'oublier  que  son 
intérêt  particulier  se  confond  avec  celui  de  l'ensemble;  si  Jaloux  qu'il 
soit  de  l'indépendance  de  son  esprit,  il  n'ignore  pourtant  pas  qu'au- 
dessus  des  caprices  de  sa  fantaisie,  il  y  a  une  règle  qui  eàt  celle  de  la 
raison  et  que  chaque  esprit  vaut  autant  qu'il  sait  s'y  conformer.  Les 
principes  d'une  morale  qui  est  la  même  pour  tous,  les  dogmeis  d'une 
religion  qui  ne  veut  pas  d'infidèles,  tout  contribue  à  fortifier  en  lui 
la  notion  de  la  communion  humaine.  De  là  cette  impression  de  santé, 
de  force  tranquille,  de  vigueur  sereine  que  donnent,  à  quelques  excep- 
tions près,  toutes  les  œuvres  de  notre  littérature  classique.  Ouvrez,  au 
contraire,  un  livre  de  notre  xix«  siècle.  Vous  vous  apercevrez  aussitôt 
que  cet  équilibre  est  dérangé.  Poètes  ou  prosateurs,  faiseurs  de  vers, 
de  romans,  de  pièces  de  théâtre,  tous  lyriques  d'ailleurs,  ils  ne  cessent 


REVUE  UTTÉRAIRE. 

da  répéter  qu'ils  sont  seuls  sur  H  terre,  et  de  s*en  plaindre.  Ce  sen- 
timent de  la  solitude  morale  est  donc  un  des  traits  gui  apparaissent 
pour  la  première  fois  au  déclin  du  classicisme,  c'est  un  de  ceux  qui 
caractérisent  la  littérature  moderne,  c'est  un  des  «  frissons  nouveaux  » 
qui  ont  remué  l'ftme  contemporaine. 

Telle  est  la  remarque  dont  s'est  inspiré  l'auteur  d'une  ingénieuse 
étude  sur  le  Sentiment  de  la  foliitule  morale  chez  les  Romantiques  et 
les  Parnassiens  (i).  M-  René  Canat.  Il  a  pensé  très  justement  qu'en 
analysant  cejentiment,  en  le  suivant  à  travers  cent  aimées  de  littéra- 
ture, en  notant  au  passage  les  formes  qu'il  a  prises  et  les  effets  qu'il, 
a  produits,  on  aurait  chance  de  faire  mieux  comprendre  la  suite  de  cett^ 
littérature  et  d'en  éclairer  quelques  points  obscurs.  Son  livre  mérite 
d'être  lu.  n  soulève  plus  d'une  objection  et  n'est  certes  pas  sans, 
défauts.  On  y  voudrait  moins  de  confusion,  une  composition  gui  iplt 
davantage  chaque  chose  à  son  plan,  une  subtilité  moins  maniérée. 
Mais  c'est  une  lecture  qui  n'ennuie  pas  un  instant.  L'auteur  est  visi- 
blement soijdeux  de  ne  pas  redire  ce  que  tout  le'  monde  ays^t  dit^ 
avant  lui;  cela  ne  suffit  ^tà  toujours  à  nous  faire  tfouvQr  du  nouveii^ , 
mais  cela  peut  y  aider.  Par  exemple,  on  a  coutume  de  reprocher  à^ 
Sainte-Beuve  qu'il  s'est  trompé  ou  qu'il  a  obligeamment  trompé  ses 
amis  du  Cénacle  en  leur  désignant  André  Chénier  pour  un  d^  leurs , 
ancêtres  ;  M.  Canat  tient  que,  si  Chénier  n'était  sûrement  pas  un 
romantique  au  sens  où  on  pouvait  prendre  ce  mot  en  1830,  néanmoins,, 
par  un  souci  de  l'art  tout  nouveau  à  la  fin  du  xvni®  siècle,  0  annonçait  | 
l'école  nouvelle  et  méritait  d'être  adopté  par  elle.  Flaubert  s'eçt 
acharné  cpntre  Musset  et  l'a  traité  en  ennemi  personnel;  donc  H.  Canat  ^ 
s'amuse  à  énumérer  les  paradoxes,  boutades  et  puérilités  où  se  ren- 
contrent et  s'entendent  conimie  deux  frères  le  dandy  et  l'ennemi  des 
Bouvard  et  des  Pécuchet.  Les  historiens  de  la  poésie  au  xix®  siècle 
négligent  généralement  l'œuvre  deLaprade;  aussi  M.  Canat.  reven- 
dique-t-'il  pour  ce  poète  philosophe,  épris  de  beauté  calme  et  sereine, 
une  part  d'action  dans  le  mouvement  poétique  du  milieu  du  siècle.  U 
venge  ce  méconnu  des  injustices  de  la  critique  de  ces  dernières 
années.  «  On  ne  parle  presque  jamais  de  Laprade  :  il  parait  presque 
étouffé  entre  Vigny  et  Leconte  de   Lisle.  Je  lui  ai  fait  sur  deux  ou 
^ois  points  une  place  importante,  qu'il  me  semble  mériter.  Si  Leconte 
de  Lisle  doit  quelque  chose  à  Vigny,  il  doit  encore  plus  à  Laprade.  » 
Comme  il  arrive  toujours  en  pareil  cas,  M.  Canat  dépasse  la  mesure  : 

(1)  René  Canat»  le  Sentiment  de  la  solitude  morale  chez  les  Bomantiques  et  tes 
Parnassiens,  1  toI.  iii-8*.  Uachette. 


■^ 


.i 


448  .REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  est  emporté  par  son  zèle.  Toutefois,  ce  mouvement  de  réhabilita- 
tion en  faveur  d'un  écrivain  trop  oublié  est  intéressant  à  noter.  Il 
avait  été  commencé  par  M.  Edmond  Biré,  qui  a  consacré  à  Victor  de 
Laprade,  sa  vie  et  ses  œuvres  (1)  un  livre  savamment  documenté.  Les 
temps  redeviennent  meilleurs  pour  le  pur  écrivain  de  Psyché  et  de 
la  Mort  d'un  Chêne. 

Enfin,  c'est  un  lieu  commun  d'opposer  à  la  sécheresse  et  à  la  pau- 
vreté de  la  poésie  du  xviii*  siècle  finissant  le  soudain  éclat  de  la  révo- 
lution romantique,  puis  de  mettre  la  poésie  parnassienne  en  contraste 
avec  la  poésie  romantique  ;  M.Ganat  s'efforcera  donc  de  montrer  qu'où 
l'on  cherche  à  voir  une  opposition  entre  des  formes  différentes  de 
notre  littérature,  il  y  a  bien  plutôt  continuité  entre  des  momens  suc- 
cessifs de  la  pensée  et  de  la  sensibilité  françaises.  C'est  id  Tidée- 
mère  du  livre,  et  je  me  plais  à  la  signaler,  parce  qu'elle  porte  témoi- 
gnage de  la  méthode  qui  aujourd'hui  prévaut  dans  l'histoire  httéraire. 
U  n'y  a  pas  très  longtemps  encore,  on  s'efforçait  de  diviser  cette  his- 
toire, comme  aussi  bien  l'histoire  générale,  en  périodes  aussi  tranchées 
qu'il  était  possible,  et  de  définir  nettement  les  caractères  par  lesquels 
elles  s'opposaient.  A  cette  conception,  qui  avait  le  tort  de  figer  dans 
une  espèce  d'immobilité  pour  un  certain  nombre  d'années  le  travail 
de  l'esprit,  on  a  substitué  la  notion  de  transformations  incessantes  et 
insensibles,  qui  est  plus  en  accord  avec  ce  que  nous  savons  des  lois 
générales  de  la  vie  :  c'a  été  l'une  des  conséquences  <le  l'idée  d'évolu- 
tion appliquée  à  la  critique  littéraire.  Dans  la  préface  du  premier 
volume,  récemment  paru,  de  son  Histoire  de  la  littérature  française 
classique  (2),  M.  Brunetière  écrit  :  «  Je  crois,  et  je  persiste  à  croire 
depuis  vingt-cinq  ans,  que,  de  toutes  les  hypothèses  qui  peuvent  com- 
muniquer à  une  histoire  de  la  littérature  quelque  chose  de  l'allure,  du 
mouvement  et  du  caractère  successif  d'une  histoire  digne  de  ce  nom,  il 
n'y  en  a  ni  de  plus  naturelle  que  l'hypothèse  évolutive,  ni  de  plus 
conforme  à  la  réalité  des  faits,  ni  de  plus  abondante,  chemin  faisant, 
en  conséquences  qui  la  vérifient.  »  C'est  bien  ici  d'une  de  ces  consé- 
quences qu'il  s'agit  :  et  le  fait  est  que  cette  idée  de  la  continuité,  de- 
venue familière  à  la  critique  enseignante  aussi  bien  qu'à  la  critique 
érudite,  en  les  pénétrant,  les  a  renouvelées.  M.  Canat  ne  manque  pas 
de  s'y  conformer  :  «  Dans  le  passage  d'une  époque  littéraire  à  nue 
autre,  écrira-t-il,  ce  qu'il  faut  voir  et  marquer,  ce  sont  les  transitions 

(1)  Edmond  Biré,  Victor  de  Laprade,  1  vol.  in-8»  ;  Perrin. 

(2)  F.  Brunetière,  Histoire  de  la  littérature  française  classique  (Premier  fasci^ 
cule).  1  vol.  in-8  ;  Delagrave. 


REVUE  LITTÉRAIRE.  449 

ifisenables  et  les  nuances,  n  n'y  a  pas  de  révolutions  littéraires,  mais 
d'insMisibles  transformations.  »  Et  encore  :  «  Une  erreur  trop  com-^ 
mune  veut  que  les  romantiques  aient  été  des  poètes  inspirés  et  les 
parnassiens  des  ciseleurs  de  rythmes  ou  de  rimes.  En  réalité,  sur  ce 
point  comme  sur  beaucoup  d'autres,  le  Parnasse  représente  l'épanouis- 
sement du  romantisme.  »  Saisir  le  passage  du  xviii®  siècle  philoso- 
phique au  romantisme,  relier  le  Parnasse  au  romantisme,  voUà  jus- 
tement à  quoi  lui  servira  cette  étude  du  sentiment  de  la  solitude 
morale  dans  la  poésie. 

C'est  bien,  en  effet,  en  plein  xviu*  siècle  que  nous  voyons  nattre 
ce  sentiment,  jusqu'alors  si  parfaitement  inconnu  de  nos  écrivains 
bien  portans.  n  est  déjà  contenu  dans  l'individualisme  de  Rous- 
seau; et,  à  vrai  dire,  étudier  les  effets  de  l'isolement,  ce  n'est  autre 
chose  qu'étudier  sous  une  de  ses  formes  l'individualisme  moderne. 
Tandis  que,  avant  lui,  les  écrivains  s'étaient  efforcés  de  mettre  eu  lu- 
mière les  traits  par  lesquels  chaque  homme  ressemble  à  tous  les  autres, 
Rousseau  met  son  orgueil  à  ne  ressembler  à  personne.  Ce  qui  jus- 
qu'alors eût  paru  le  signe  d'une  anomalie  inquiétante,  d'une  ffteheuse 
bizarrerie,  et  d  une  faiblesse,  devient  à  ses  yeux  im  signe  de  supério- 
rité. «  Je  ne  suis  fait  comme  aucim  de  ceuxque  j'ai  vus.  »  C'est  pour 
prendre  mieux  conscience  de  ces  singularités  et  pour  les  révéler  au 
public  qu'il  écrit  ses  Confessions.  Seul  de  son  espèce,  il  se  pose,  dans 
un  contraste  farouche,  en  face  de  la  société  :  il  s'oppose  à  elle,  et  il  se 
préfère.  Aussi  bien  c'est  par  Rousseau  qu'a  été  donné  l'ébranlement 
décisif  à  la  sensibilité  moderne;  son  influence  est  partout  reconnais- 
sable  dans  les  multiples  manifestations  du  romantisme,  et  c'est  parce 
que  tout  le  monde  l'y  a  signalée,  qu'il  est  inutile  d'insister  sur  ce  point 
qoi  est  un  point  acquis. 

Du  môme  coup,  l'objet  de  la  littérature  se  trouve  changé.  Car  l'idée 
de  la  différence  essentielle  des  êtres  est  en  absolue  contradiction  avec 
celle  sur  laquelle  on  avait  fait  reposer  jusqu'alors  la  littérature  aussi 
bien  que  la  morale.  Montaigne  était  d'avis  que  «  chacun  porte  en  soi 
la  forme  de  l'humaine  condition.  »  C'est  pourquoi,  si  nous  voulons 
connaître  les  autres  et  savoir  ce  qui  se  passe  en  eux,  jious  avons  un 
bon  moyen,  qui  est  de  regarder  en  nous.  De  là  ce  travail  d'analyse, 
mené  non  pas  dans  ime  intention  de  curiosité  égoïste,  mais  en  vue 
d'acquérir  la  connaissance  la  plus  générale  qui  se  pxiisse  des  choses 
de  la  nature  humaine.  De  là  cette  vaste  enquête  sur  les  caractères,  les 
mœurs,  les  passions.  De  là  toute  cette  littérature  d'étude  intérieure  et 
d'observation  de  la  société,  qui  constitue  sans  doute  le  répertoire  le 
TOMi  XXI.  —  190/ .  29 


iSO  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

plus  complet  de  documens  sur  rhommet  Nuul  ne  doute  alors  qu'il 
ne  puisse  légitimemeut  étendre  à  tous  ses  semblables  les  observa- 
tions qu'il  a  faites  sur  lui-même,  et,  en  se  souvenant  de  sa  propre 
expérience,  remonter  jusqu'aux  mobiles  dont  il  n'aperçoit  autour  de 
lui  que  les  effets.  Au  iviu**  siècle,  peu  à  peu  se  perd  cette  curiosité 
morale;  tous  les  genres  littéraires  qui  en  avaient  vécu  :  maiimes, 
caractères,  tragédies,  éloquence  de  la  chaire,  dépérissent  ou  dispa* 
raissent.  Peu  d'époques  ont  été  aussi  étrangères  au  souci  de  la  v^e 
intérieure.  On  perd  le  chemin  des  âmes.  Aussi  voit-on  naître  Tidée 
contraire  à  celle  de  l'universalité  des  sentimens  et,  de  la  conforoité 
des  natures  :  on  aperçoit  poindre  le  soupçon  que  peut-être  las  âmes 
sont  entre  elles  sans  communication,  impénétrables  l'une  h  l'autre, 
destinées  à  vivre  comme  des  étrangères  et  à  mourir  sans  s'être 
connues.  G!est  déjà  ce  dont  s'inquiète  dans  son  ennui  M"^  du  DefEand. 
Elle  s'est  sentie  seule  au  milieu  d*une  fête  qu'elle  a  donnée  ^l  n 
rêverie  s'est  prolongée  en  une  méditation  désolée.  «  J'admirais  hier  aa 
soir  la  nombreuse  compagnie  qui  était  chez  moi;  hommes  et  femmes 
me  paraissaient  des  machines  à  ressort  qui  allaient,  venaient,^ar- 
laient,  riaient  sans  penser,  sans  réfléchir,  s^s  sentir...  Je  pensais  que 
je  n'avais  parfaitement  bien  connu  personne,  que  je  n'en  avais  pas  été 
connue  non  plus,  et. que  peut*être  je  ne  me  connaissais  pas  moi- 
Qiéme.  »  C'est  là  même  plainte  que  Musset  fera  entendre  en  des  termes 
presque  pareils.  «  Dans  l'intérieur  de  toutes  ces  machines  isolées,  qqek 
replis,  quels  compartimens  secrets!  C'est  tout  un  monde  que  chacoo 
porte  en  lui,  un  monde  ignoré  qui  natt  et  qui  meurt  en  silence.  Quelles 
solitudes  que  tous  ces  corpi  humains  I  »  Et  c'est  elle  encore  que 
M.  Sully  Prudhomme  exprimera  dans  l'une  de  ses  plus  pénétrantes 
Solitudes,  par  le  symbole  de  la  Voie  lactée  : 

Aux  étoiles  j'ai  dit  un  soir  : 

«  Vous  ne  paraissez  pas  heureuses...  » 

Elles  m'ont  dit  :  «  Nous  sommes  seules. 

Chacune  de  nous  est  très  loin 

Des  sœurs  dont  tu  la  crois  voisine  : 

Sa  clarté<  caressante  et  Une 

Dans  sa  patrie  est  sans  témoin  »... 

Je  leur  ai  dit  :  «  Je  vous  coiftprends, 

Car  vous  ressemblez  à  des  âmes  : 

Ainsi  que  vous,  chacune  luit 

Loin  des  sœurs  qui  semblent  près  d'elle. 

Et  la  solitaire  immortelle 

Brûle  en  silence  dans  la  nuit.  » 


REVUE  UTTÉRÂIR£.  451 

Ainsi,  d'un  boni  à  Tautre  du  siècle,  on  s'est  ingénié  à  traduire  en 
cent  manières  cette  idée  si  déconcertante,  Tune  de  celles  qui  répu^ 
gnent  le  plus  à  notre  nature,  et  qu'il  nous  est  presque  impossible  de 
regarder  en  face.  Car,  s*Q  était  vrai  que  tout  échange  et  tout  contact 
intime  entre  les  âmes  n*est  qu'un  leurre,  c'est  cela  qui  rendrait  la  vie 
intolérable.  Malheur  à  celui  qui  est  seul  I  On  ne  peut  songer  sans  effroi 
que  ce  cri  de  TËcritnre  pourrait  être  le  mot  de  notre  destinée. 

C'est  pourquoi,  chez  tous  ceux  qui  l'expriment,  ce  sentiment  de  la 
solitude  ne  va  jamais  sans  une  tristesse  poignante,  n  est  à  la  base  de 
cette  mélancolie  qui  va  s'emparer  des  ftmes  et  qui  est  la  teinte  même 
de  la  sensibilité  moderne.  On  a  beaucoup  disserté  sur  les  origines  de  ce 
qu'(m  a  appelé,  d'un  terme  d'ailleurs  assez  impropre  :  le  mal  dur  riècle. 
Et,  comme  elles  sont  très  complexes,  aucune  des  explications  qu'on 
en  a  données  n'est  tout  à  fait  inexacte  et  aucune  ne  suffit  à  en  rendre 
compte.  On  y  a  vu  la  rançon  d'une  grande  transformation  sedale,  la 
dépression  qui  suit  une  crise  violente,  la  détresse  à  laquelle  la  ruine 
des  anciennes  croyances  a  laissé  les  âmes  en  proie,  le  contre-coup  des 
émotions  trop  fortes  et  de  l'ébranlement  nerveux  produit  par  les  évé- 
nemens  extraordinaires  de  la  Révolution  et  de  l'Empire.  Ces  causes 
peuvent  avoir,  à  leur  date,  leur  réalité.  Mais  le  fait  est  que  le  mal  du 
siècle  est  antérieur  aux  convulsions  dans  lesquelles  le  siècle  allait 
naître.  Et  ce  n'est  pas  en  France  seulement  qu'il  a  sévi  ;  mais  FAlle* 
magne  de  Werther  l'avait  connu. Pour  le  dire  en  passant,  il  ne  semble 
pas  que  M.  Ganat  ait  fait  au  souvenir  de  Werther  et  à  son  influence 
une  place  assez  considérable.  La  vogue  en  France  de  ce  roman  de 
passion  fut  considérable  (1).  C'est  bien  le  héros  de  Gœthe  qui  est 

(i)  Cf.  Baldendperger,  Gœlhe  #n  France,  i  vol.  iii-8  (HacfaetU).  Ce  lim,  ^9 
soigneusemeat  informé  et  auquel  nous  ne  reprocherions  que  i'exoès  de  minutie 
et  une  certaine  sécheresse  dans  l'érudition,  retrace  l'histoire  de  la  réputation  de 
Gcethe  en  France.  L'intérêt  principal  de  cette  utile  «  étude  de.  littérature  com- 
parée »  est  de  mettre  en  lumière  la  loi  d'après  laquelle  une  littérature  entre  en 
communication  avec  l'œuvre  d'un  écrivain  étranger.  Nous  avons  découvert  chacun 
des  aspects  de  l'œuvre  de  Gœthe,  à  mesure  que  nous  y  trouvions  un  reflet  de  nos 
propres  aspirations.  Pour  les  Français  d'avant  1830,  Gœtbe  est  uniquement  Vêxr 
teur  de  Werther.  Au  lendemain  de  1830,  notre  romantisme  tourne  son  effort  vers 
le  théâtre,  et  Gœthe  devient  pour  nous  l'auteur  de  Faust.  Les  esprits  se  tournent 
chet  nous  vers  les  sciences  et  la  philosophie  de  la  nature  :  et  ce  qu'on  admire  en 
France,  c'est  que  Gœtbe  ait  joint  à  l'imagination  du  poète  le  goût  des  recherches 
scientifiques.  Au  temps  du  Parnasse,  ce  qu'on  loue  en  Gœthe,  c'est  l'impassibUité, 
Cindifférentisme  du  grand  Olympien.  A  l'époque  du  dilettantisme,  on  admire  en 
1  ui  l'inteUigence  compréhensive  et  l'aptitude  à  jouir  de  toutes  les  idées.  11  devient 
le  maître  des  égotistes,  sans  d'ailleurs  que  ceux-ci  semblent  se  douter  de  ce  qui 
fait  la  réelle  noble^fte  de  non  attitude.  «  La  vraie  grandeur  du  moi  de  Gœthe, 
dit  très  bien  M.  Baldensperger,  est  dans  l'idée  de  culture  et  non  simpleoaent  d'ia^ 


Ï52  ïiE\\m  DES   DEUX  MONDES. 

Tancètre  direct  des  René  et  des  Obermann.  Et,  jusqa*en  1820,  c'est  à  la 
nuance  de  la  mélancolie  werthérienne  que  sera  assortie  la  rêverie  fran- 
çaise. Or,  lui  aussi,  Werther  nous  offre  le  spectacle  d'une  âme  en 
détresse  et  qui  ne  peut  pas  s'adapter  aux  conditions  de  la  vie.  —  Indi- 
vidualisme, idée  de  l'imperméabilité  des  âmes,  mélancolie,  autant  de 
traits  hérités  du  xvm®  siècle  par  le  xix®.  Et,  en  ce  sens,  il  est  exact  de 
dire  que  le  romantisme  est  Taboutissement  du  mouvement  com- 
mencé cinquante  années  plus  tôt. 

Ce  sentiment  de  la  solitude  se  combinant  avec  Tinfatuation  de 
l'homme  de  lettres  va  donner  naissance  à  cet  orgueil  insensé  qui  est 
probablement  le  trait  principal  auquel  on  reconnaît  l'écrivain  roman- 
tique. On  ne  peut  reprocher  à  l'écrivain  du  xvii*  siècle  d'avoir  conçu 
une  trop  haute  opinion  de  son  rôle  dans  la  société  :  il  pense  que  la 
littérature,  au  théâtre  comme  ailleurs,  a  pour  objet  de  divertir  les 
honnêtes  gens  ;  et  il  ne  lui  viendrait  pas  à  l'esprit  de  croire  qu'un 
assembleur  de  rimes  ou  un  peintre  de  caractères  puisse  tenir  rang  du 
premier  personnage  de  l'Ëtat  :  qu'on  eût  exprimé  une  telle  opinion 
devant  lui,  il  en  aurait  aussitôt  senti  le  ridicule.  Cette  modestie 
était-elle  exagérée,  et  prouvait-elle  tout  bonnement  que  la  dignité 
de  l'homme  de  lettres  ne  faisait  que  de  naître?  Toujours  est-il  que 
les  philosophes  du  xviii®  siècle  ne  s'en  accommodent  plus  et  que,  s'ils 
font  trop  souvent  bon  marché  de  leur  dignité,  Us  ne  se  dissimulent 
pas  leur  importance.  Ils  se  vantent  d'être  les  rois  de  l'opinion,  et  on 
leur  fera  honneur  d'avoir  ruiné  l'ancien  régime.  Après  la  chute  de 
Napoléon,  on  se  souvient  que  deux  écrivains  ont  seuls  tenu  tète  à 
l'homme  de  guerre  :  M"'*  de  Staël  et  Chateaubriand.  Or,  M"**  de  Staël, 
pour  qui  la  gloire  n'est  que  le  deuil  éclatant  du  bonheur,  n'a  cessé, 
dans  toute  son  œuvre,  de  peindre  les  souffrances  de  la  femme  supé- 
rieure, qui  est,  à  n'en  pas  douter,  celle  qui  s'occupe  de  belles-lettres.  Et 
Chateaubriand  fait  dire  par  René  :  «  Je  recherchai  surtout  dans  mes 
voyages  ces  hommes  divins  qui  chantent  les  dieux  sur  la  Ijrre.  Ces 
chantres  sont  de  race  divine.  »  Toutes  les  influences  qui  devaient 
agir  sur  le  romantisme  naissant  concoururent  également  à  élaborer 
cette  idée  que  le  poète  était  un  envoyé  du  del  parmi  les  hommes. 
('  La  Renaissance  grecque  de  la  un  du  xviii^  siècle  avait  réveillé  la 
gloire  d'Homère,  le  divin  aveugle,  immortalisé  par  Chénier;la  Grande- 
Bretagne,  en  mettant  à  la  mode  le  mystérieux  d'Ossian,  imposa  l'admi- 

tellectualité  épicurienne.  Une  marche  progressive  vers  une  plus  noble  existence, 
voilà,  plutôt  que  la  sérénité  de  l'universelle  compréhension  ou  que  Tassiduité 
d'une  constante  recherche,  la  leçon  morale  qu'on  peut  tirer  de  la  vie  de  Gœtbe.  m 


REVUE   LITTÉRAIRE.  453 

L-fion  de  tous  ces  bardes  écossais  qui  savaient  les  secrets  des  nuages, 
(E^â  tombeaux,  des  brouUlards  et  des  dieux.  La  Bible,  si  goûtée  des 
r^>  xnantiques,  ne  fut  pas  non  plus  étrangère  à  cet  esprit.  On  s'habitua  à 
rs^jpprocher  le  poète  du  prophète.  L'inspiration  prophétique  ressem- 
l>l^t  si  bien  à  l'enthousiasme  lyrique,  que  le  poète  passa,  lui  aussi, 
l^<:>ur  le  confident  et  l'interprète  de  Dieu.  »  Le  fait  est  que  Lamar- 
lîjKime  se  considère  non  conmie  un  écrivain  de  métier,  mais  comme  un 
cHzM. maître  inspiré.  Victor  Hugo  sera  le  «  songeur,  »  en  communication 
liK'ecte  avec  Dieu  :  le  poète  aura,  d'après  lui,  la  mission  de  conduire 
1^^^  hommes  et  de  faire,  sur  les  grands  chemins  de  l'humanité,  «  fonc- 
tions de  flambeau.  »  Lorsqu'ils  interviendront  dans  les  affaires  pu- 
l>15.ques,  l'un  et  l'autre  se  croiront  naturellement  désignés  pour  ce  rôle 
4^  pasteur  des  peuples  qui  fut  jadis  celui  de  l'aède  antique.  Et  d'autres, 
ir^zKi  ne  sont  ni  Lamartine  ni  Victor  Hugo,  auront,  à  défaut  de  leur 
êT^xiie,  la  suffisance  qui  en  tient  lieu.  Une  idée  se  répandra,  qu'on 
r^  trouve  sous  des  formes  différentes  pendant  tout  le  xix®  siècle  chez 
<ir^^^conque  a  tenu  une  plume,  et  chez  le  dernier  des  feuilletonistes 
<^^:^:inme  chez  les  maréchaux  de  la  littérature  :  c'est  que  le  seul  métier 
^  ^  écrire  confère  une  noblesse  et  que  l'homme  de  lettres  est  un  être 
<ï^  ^  exception  et  d'élite. 

Désormais  l'opposition  est  nettement  établie  entre  le  poète  et  la 

fc^-^le,  la  distipction  est  faite  entre  l'artiste  et  le  bourgeois.  A  vrai 

^t-S-:x:e,  la  catégorie  des  bourgeois  comprend  tous  ceux  qui,  fussent-ils 

^^^iiple  ou  fussent-ils  gentilshommes,  ne  font  pas  de  vers  ou  de  drames 

T*^=^mantiques.  H  faudra  à  toute  force  accuser  la  différence  et  la  rendre 

s^^^msible  aux  yeux,  fût-ce  par  les  excentricités  du  costume;  de  là  toute 

Ic^     mascarade  des  accoutremens  vers  1830  et  le  goût  prolongé  pour 

1^     genre  bohème.  Il  est  clair  d'ailleurs  que  les  mêmes   règles  ne 

{pourront  valoir  pour  ce  monstre  qu'est  l'homme  de  génie  et  pour  le 

tMTOQpeau  des  hommes  sans  gloire.  Le  poète  étouffe  dans  le  réseau  de 

conventions  qu'on  révère  sous  le  nom  de  l'institution  sociale.  Il  est 

en  lotte  contre  la  société.  Et,  une  influence  nouvelle,  celle  de  Byron, 

*'6tant  substituée  à  celle  de  Goethe,  c'est  sur  le  modèle  du  héros  by- 

ronien,  révolté  et  sarcastique,  qu'il  composera  ses  types  d'huma- 

^^^  :  bandit,  jetme  premier  fatal  et  bâtard  sublime.  Le  romantisme 

^^  par  essence  anti-sodal.  D'ailleurs,  de  toutes  les  conventions  en 

'^SUeur  dans  la  société,  les  plus  gênantes  sont  à  coup  sûr  celles  de  la 

Morale.  El,  de  Rousseau  à  Nietzsche,  c'a  toujours  été  la  prétention  du 

*  surhomme  »  de  se  débarrasser  des  obligations  qui  sont  bonnes 

Î^Ur  le  peuple.  C'est  en  s'élevant  au-dessus  de  la  morale  qu'il  se 


454  REVUR  DES  DEUX  MONDES. 

prouve  à  lni*méme  sa  propre  élévation.  La  supériorité  da  roman^ 
tiqme  s*achève  par  son  immoralité. 

Dédaigner,  railler,  anathématiser  les  gens,  tont  cela  est  parfait;  à 
condition  toutefois  qu'on  n'ait  pas  besoin  d'eux.  Libre  à  vous  d'écarter 
la  foule  I  si  vous  ponvez  vous  en  passer.  Mais  le  romantique  ne  peilt  se 
passer  de  la  foule  et  pour  une  raison  tonte  simple,  c'est  qu'il  est  écri- 
vain, n  en  a  besoin  de  deux  manières.  D'abord  parce  qu'il  faut  vivre, 
et  que  par  suite  d'an  changement  ant^el  il  doit  toute  son  indépendance 
morale,  l'homme  de  lettres  a  pris  l'habitude  de  vivre  du  travail  de  sa 
plume.  Or  la  société  n'est  pas  encore  persuadée  que  l'existence  d'un 
bon  poète  lui  soit  plus  nécessaire  qne  celle  d'un  bon  joneur  de 
quilles  :  elle  ne  s'est  pas  encore  avisée  de  faire  des  rentes  aux  jeunes 
gens  qui  ont  bon  espoir  d'avoir  quelque  jonr  du  génie  futur;  c'est  sou 
crime  et  c'est  ainsi  qu'elle  est  responsable  du  suicide  de  Chatterton. 
Ensuite,  et  d'une  façon  plus  relevée,  le  poète  a  besoin  de  la  fouk 
parce  que  c'est  bien  à  elle  qu'il  adresse  ses  chants  et  qu'il  ne  saurait 
190  résigner  à  être  la  voix  qui  clame  dans  le  désert.  Les  poètes  et 
quelques  romanciers  ont  coutume  de  s'en  défendre.  Ils  font  proies- 
sion  de  n'écrire  que  pour  eux  seuls,  pour  leur  contentement  et  leur 
satisfaction  personnelle.  On  ne  demanderait  pas  mieuie  que  de  les 
en  croire  ;  mais,  ce  qui  étonne  alors,  c'est  qu'Us  publient  leurs  livres  : 
tant  qu'ils  les  feront  imprimer  à  plus  d'un  exemplaire,  il  faut  qu'ils 
renoncent  à  nous  convaincre  de  leur  détachement.  C'est  La  Bruyère 
qui  a?ait  raison  :  «  On  n'écrit  que  pour  être  entendu.  »  Bt  ce  désir 
d'éveUler  la  sympathie  des  hommes  est  apparemment  ce  qui  donne 
au  travail  de  l'écrivain  sa  valeur  morale.  Mais  ce  qui  est  nouveau  en 
art  déconcerte  les  habitudes  de  la  foule;  les  grandes  idées  passent 
par-dessus  les  têtes  les  meilleures  ;  le  poète,  même  s'il  est  admké, 
reste  incompris.  C'est  là  tristesse  de  Moise,  aussi  gra?e  et  profonde 
que  les  déclamations  de  Chatterton  seront  vaines.  On  le  voit,  si 
haut  qu'il  soit  monté  dans  son  orgueil,  le  romantique  n'a  pu  échapper 
à  la  tristesse  ;  cet  orgueil  est  un  orgueil  souffrant  :  la  solitude 
morale  sera  pour  le  poète  romantique  cause  d'une  intime  tor^ 
ture. 

Que  devient  chez  les  Parnassiens  ce  sentiment  de  la  solitude  f 
Va-t-il  disparaître?  Notons  que  pour  M.  Canat,  d'une  école  à  l'autre, 
l'individualisme  subsiste  aussi  intense.  C'est  par  là  même  que  ^  d'apris 
lui,  l'école  parnassienne  peut  être  la  continuation  de  l'école  roaian* 
tique.  Et  c'est  un  des  points  essentiels  de  son  argumentation.  «  Une 
opinion  généralement  admise^çst  la  suivante  :  le  romantisme  lyrique 


REVUE  UTTÉBÂIRE.  453 

c'est  rindividualisme  ;  la  solitude  morale  du  poète  romantiqua  est  la 
rançon  de  son  individualisme.  Au  contraire,  le  Parnasse  c'est  Tart 
impersonnel;  cest  par  conséquent  le  recul  de  rindividualismCi  et,  si 
Fartiste  parnassien  n'est  plus  isolé,  c'est  que  la  condamnation  de  la 
personnalitô  lui  a  fait  renouer  l'intimité  avec  la  foule  que  le  roman- 
tisme avait  brisée.  Je  voudrais  montrer  que  cette  opinion  est  fausse  et 
qu'elle  repose  sur  une  confusion.  Dire  que  les  Parnassiens  ont  refréné 
le  moi  ne  signifie  rien.  Ils  l'ont  refréné  dans  leurs  œuvres^  non  dans 
leurs  &mes.  lueurs  âmes  restent  effrénémenl  individualistes,  plus  que 
les  âmes  romantiques.  «>  Quand  M..  Caïutt  aurait  d'ailleurs  fait  cette 
démonstration,  et  prouvé  que  le  passage  du  mode  romantique  au 
mode  parnassien  n'est  pas  la  substitution  d'une  poésie  impersonnelle 
à  une  poésie  personnelle,  il  n'aurait  réussi  qu'à  embrouiller  les  choses. 
Car  il  ne  suffit  pas  de  montrer  comment  les  écoles  se  continuent,  il 
faut  montrer  en  outre  comment,  en  se  continuant,  elles  se  modifient. 
Et  l'un  des  agens  du  progrès,  ou  du  changement,  en  littérature  consiste 
justement  dans  le  désir  où  sont  les  nouveaux  venus  de  faire  au^ement 
que  leurs  prédécesseurs.  Les  romantiques  ont  pria  en  tout  le  contre- 
pied  des  classiques  ;  et  ils  s'en  sont  vantés.  Les  parnassiens  ont  répudié 
une  bonne  part  de  l'esthétique  du  Cénacle;  et  ils  ne  s'en  sont  pas 
cachés.  Aussi  bien  M.  Canat  ne  se  fait  pas  faute  de  noter  M-méme 
comment  le  parnassien,  renonçant  à  la  gesticulation  romantique,  ré- 
pudie les  procédés  vulgaires  d'exhibition  de  sa  personne,  et  comment 
sous  l'influence  de  la  science,  de  la  philosophie  positive,  de  l'histoire, 
il  donne  à  son  œuvre  un  caractère  tout  nouveau,  qui  est  précisément 
celui  de  l'im personnalité.  Tout  ce  que  l'on  peut  soutenir  c'est  que  chez 
les  poètes  du  Parnasse,  comme  chez  les  romanciers  réalistes  ou  natur 
ralistes,  il  est  resté  beaueonp  de  vestiges  du  romantisme.  Hais  je  crois 
que  cela  avait  été  déjà  dit. 

Tout  en  restant  individualistes,  ou  plutAt  parce  que  leur  individua- 
lisme se  serait  exagéré  et  exaspéré,  les  parnassiens  auraient  cessé  de 
souffrir  de  la  solitude  morale.  Leur  orgueil  fut  l'orgueO  sauveur,  a  Si, 
avant  1800,  l'isolement  ne  fut  guère  la  misère  de  l'homme  supérieur, 
Q'est  qu'alors  l'individualisme  n'était  pas  assez  fort.  Après  1S50,  il  était 
devenu  trop  fort  pour  que  la  solitude  romantique  continuât  à  troubler 
les  âmes  d'artistes.  Les  Parnassiens  n'ont  plus  besoin  de  la  société,  ils 
ne  la  regardent  môme  pas,  ils  ne  lui  ressemblent  pas.  Ils  n'ont  plus 
besoin  d'elle.  »  Distinction  spécieuse,  mais  d'ailleurs  insuffisamment 
justifiée.  Car  c'est  toujours  chez  Leconte  de  Liste  qu'on  va  chercher 
l'image  la  plus  parfaite  du  poète  d'après  1850.  Et  le  pessimisme 


486  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

stoïcien  de  Vigny  lui-même  semble  résigné  en  comparaison  de  Tàpre 
nihilisme  de  Tauteur  de  Midi! 

Le  fait  est  que  dans  la  nouvelle  école  a  persisté  la  souffrance  de 
Tisolement.  Isolement  plus  complet,  car  c*est  la  doctrine  de  Tart  pour 
l>rt  qui  met  entre  la  foule  et  le  poète  la  plus  infranchissable  barrière. 
Quand  il  exprime  ses  tristesses  ou  ses  joies,  ses  colères,  ses  rancunes» 
les  déceptions  de  son  amour  propre  ou  de  son  amour,  le  poète  se  rap- 
proche delà  foule,  en  exprimant  des  émotions  qui  lui  sont  communes 
avec  elle.  Mais,  confiné  dans  son  rêve  d'art,  il  s'y  enferme  comme  dans 
une  prison,  ou,  si  l'on  veut,  dans  une  tour  d'ivoire  :  le  sentiment  de 
l'art,  c'est  bien  là  ce  qui  établit  la  ligne  de  démarcation  «ntre  les 
artistes  et  les  autres.  «  Malhem'  aux  productions  de  l'art  dont  toute 
la  beauté  a'est  que  pour  les  artistes  I  Voilà  une  des  plus  grandes  sot- 
tises qu'on  ait  pu  dire  ;  elle  est  de  d'Alembert.  »  Cette  phrase  des 
Concourt  exprime  bien  ce  que  l'art  est  devenu  pour  eux  :  Une  conver- 
sation, entre  initiés,  un  langage  inintelligible  au  reste  des  hommes. 
Isolement  plus  douloureux,  car  c'est  maintenant  en  présence  du. 
néant  que  le  poète  va  se  trouver.  -Le  poète  romantique  n'avait  eu 
horreur  que  de  la  réalité  actuelle  et  de*  l'himianité  présente.  Mais  il 
s'était  bercé  d'harmonies  délicieuses.  U  avait  conversé  avec  Dieu,  soit 
qu'il  adressât  son  hymne  au  Dieu  personnel  des  religions,  soit  quïl 
retrouvât  Dieu  répandu  à  tous  les  degrés  dans  la  nature;  il  s'était 
adressé  àla  Nature  comme  à  une  personne,  et  tantôt  il  l'avait  remerciée 
d'ôfre  une  consolatrice,  tantôt  il  avait  D(taudit  :son  ^indifférence  ou  sa 
cruauté;  il  avait  ressuscité,  pour  en  faire  un  cadre  à  sa  fantaisie,  le 
décor  des  époques  disparues  et  s'était  plu  par  mépris  des  hommes 
d'aujourd'hui  à  revivre  parmi  les  hommes  d'autrefois.  Mais  à  la 
lumière  des  sciences,  le  parnassien  voit  se  dissiper  les  apparences 
et  toute  réalité  lui  échapper.  Les  dieux  auxquels  les  hommes  ont  suc- 
cessivemeiit  envoyé  leur  prière  ne  sont  que  les  formes  dont  leur  ima- 
gination a  revêtu  leur  désir  ou  leur  rêve  du  divin  ;  la  nature  n'est  qu'un 
système  d'illusions,  et  c'est  en  nous  que  résident  les  couleurs  dont 
nous  croyons  ^'elle  nous  enchante;  les  civilisations  mortes  font 
comme  un  inmiense  cimetière  où  nous  pouvons  déjà  discerner  la 
place  marquée  pour  les  éphémères  que  nous  sommes.  Mais  quoil  Ce 
moi  lui-même,  dernière  réalité  à  laquelle  nous  voudrions  nous  ratta- 
cher, ce  moi  orgueilleux  qui  s'oppose  lui  seul  au  monde  tout  entier, 
n'est  lui-même  que  le  cadre  irréel  où  se  succèdent  des  sensations 
qui  meurent  à  l'instant  où  nous  en  prenons  conscience. 

Telles  sont  quelques-unes  des  formes  qu'a  revêtues  le  sentiment 


Hi^^ 


ww^ 


REVUE   LITTÉRAIBE.  457 

de    la  solitude  morale  et  il  n'est  que  juste  de  reconnaître  que  la, 

poésie  moderne  lui  doit  un  peu  du  frémissement  qui  lui  est  particulier. 

H  SL  inspiré  quelques-uns  des  plus  admirables  cris  de  la  poésie  roman- 

tiqxie  :  il  s'est  inscrit  dans  quelques-uns  des  vers  les  plus  magnifiques 

de    la  poésie  paraassienne.  On  lui  doit,  pour  une  partie,  la  mélan- 

oolie  lamartinienne,   le   prophétisme    de  Hugo,  le  pessimisme  de 

^Vig^ny,  le  désespoir  de  Leconte  de  Lisle,  la  tristesse  de  tels  de  nos 

oontemporains.  Toutefois  après  en  avoir  suivi  le  développement  à 

t-ravers  l'étude  souvent  pénétrante  qui  vient  de  nous  en  être  donnée, 

012  aperçoit  aisément  tout  ce  qu'il  y  avait  en  lui  de  maladif.  U  a  mis 

son  empreinte  sur  tout  le  siècle,  comme  le  romantisme  lui-n^ôme,  et 

<pxi  donc  définissait  le  romantisme  :  une  maladie  ?  C'a  été  le  défaut 

d^^  romantiques  et  des  parnassiens  d'avoir  voulu  se  placer  en  dehors 

de    l'humanité  commime,  et,  si  quelques-uns  ont  fait  effort  pour  y 

ÔGlrapper,  je  pense  que  ce  goût  de  la  solitude  aura  trouvé  sa  der- 

■^-ièire  expression  dans   cette  poésie  décadente  qui,  il  y  a  quelques 

^^■^nées,  pour  se  mieux  abriter  contre  La.  foule,  s'enveloppait  d'une 

^^^scurité  impénétrable.  Le&  temps  qui  viennent  seront-ils  meilleurs 

I>onx  les  poètes  ?  Dans  ime  société  démocratique,  l'artiste  se  sentira-t-il 

'^■^oins  isolé  qu'il  ne  l'a  été  dans  une  société  bourgeoise  ?  C'est  affaire 

^  Xxii.  C'est  lui  qui  doit  aller,  sinon  à  la  foule,  du  moins  au  public,  et 

'"^  t3.])lir  l'accord  entre  l'art  et  la  vie.  Si  l'on  en  croit  les  programmes 

^l=>a.iichés  par  les  plus  jeunes  des  théoriciens,  c'est  en  ce  sens  que 

^commencerait  à  se  dessiner  un  mouvement.  U  faut  le  souhaiter. 

-À-^ussi  bien,  tant  que  l'humanité  continuera  de  vivre,  c'est-à-dire  de 

Aon.lMr,  le  poète  aura  mieux  à  faire  que  de  s'affliger  de  sa  propre 

solitude,  et  il  en  verra  aisément  se  dissiper  le  mirage;  car,  puis- 

^vi.*il  traduit  dans  la  forme  impérissable  de  l'art  une  plainte  où  se 

DCkMent  des  voix  venues  de  tous  les  coins  de  la  terre  et  de  toute  la 

d^zirée  des  temps,  le  poète  n'est-il  pas  bien  plutôt  celui  qui  communie 

arv^ec  tous  les  homme»  et  donne  à  son  chant  le  son  de  ce  qui  est 

éternel? 

René  Doumic. 


REVUES  ÉTRANGÈRES 


L'AUTOBIOGRAPHIE  D'HERBS:RTi^SPBNCBR 


An  Aulobiography,  par  Herbert  Spencer,  2  vol.  în-8*».  Londres, 
Williams  and  Norgate,  1904. 

Dans  le  courant  de  Tannée  1886,  le  vieux  philosophe  Herbert 
Spencer  s'était  senti  si  malade  qu'il  avait  bien  cru  (devoir  abandonner 
poiV  tom* ours  l'achèvement  de  son  Système  de  Philosophie  $ynthéiiquef 
auquel  jl  travaillait  depuis  1860.  Non  pas,  que  les  sources  de  la  vie 
fussent,  en  aucune  façon,  atteintes  chez  lui.  Tous  ses  organes,  au 
coùtraire,  fonctionnaient  le  mieux  du  monde;  et  il  constatait  hd-* 
même,  ayec  une  satisfaction  où  se  mêlait  un  peu  de  dépit,  que  chaque 
jour  son  teint  devenait  plus  clair,  sa  mine  plur  brillante.  «  Ni  dans 
les  traits  du  visage  ni  danS  sa  couleur,  disait-il,  il  n'y  a  chez  moi  de 
signes  de  >mauvaise  santé  :  au  contraire,  je  parais  plus  jeune  de 
dix  ans  que  mon  âge.  »  Mais  il  avait  de  fréquentes  insomnies i  qui  la 
fatiguaient  :  sans  compter  qu'un  isolement  trop  complet,  et  une  trop 
constante  habitude  de  ne  penser  qu'à  soi,  l'avaient  de  plus  en  plus 
conduit  à  s'inquiéter  outre  mesure  du  plus  léger  désordre  qa'Q 
découvrait  dans  sa  respiration  ou  sa  digestion.  De  telle  sorte  que,  peu 
à  peu,  tout  effort  de  réflexion  abstraite  lui  était  devenu  insupportable. 
En  vain  il  avait  traîné  son  secrétaire  des  lacs  d'Ecosse  aux  rivières 
du  Pays  de  Galles,  pour  lui  dicter  quelques  pages  pendant  que,  assis 
au  bord  de  l'eau,  il  péctutit  à  la  ligne  ;  en  vain  il  l'avait  installé  près 
de  lui  dans  un  canot,  sur  la  pièce  d'éau  d'un  des  parcs  de  Londres, 
et,  là,  alternativement,  avait  ramé  cinq  minutes  et  dicté  un  quart 
d'heure  :  impossible  de  donner  à  ses  idées  l'ordre  et  la  suite  néces- 


REVUES   ÉTRANGÈRES.  459 

saires.  Et  comme  il  n'avait  ni  parens  ni  amis  avec  ^  il  se  plût  à 
causer,  et  comme,  malgré  sa  prétention  d'être  grand*  amateur  de 
peinture  et  de  musiijue,  U  ne  pouvait  aller  avec  plaisir  ni  au 
musée  ni  à  l'opéra,  parce  que,  à  son  avis,  ni  Raphaël,  Rubeas,  et 
Rembrandt,  ni  Mozart  et  Wagner  n'avaient  rien  fait  qui  méritât  d'être 
vu  ou  entendu» le  profond  ennui  dont  il  avait  toujours  souffert  s'était 
encore  douloureusement  aggravé.  C'est  alors  que  lui  était  venu  le 
projet  d'occuper  ses  loisirs  à  raconter  l'histoire  de  sa  vie,  d'après  des 
notes  qu'il  avait  déjà  commencé  à  recueillir  onze  ans  auparavant. 
Voici  d'ailleurs  ce  qu'il  nous  dit  lui-même  des  circonstances  qui  l'ont 
amené  à  concevoir  un  tel  projet,  particulièrement  surprenant  de  la 
part  d'un  homme  qui  se  vantait  de  n'avoir  jamais  lu  une  biographie, 
et,  en  toute  circonstance,  professait  pour  ce  genre  littéraire  un  mé- 
pris plus  absolu  encore  que  pour  tous  les  autres  : 

Au  mois  de  mai  dç  cette  année-là  (1875),  j'ai  commencé  à  dicter  la  pre- 
nclière  esquisse  de  cette  autobiographie.  On  me  demandera  sans  doute  com- 
ncient  j'en  suis  arrivé  à  entreprendre  d'aussi  bonne  heure  une  semblable 
ocoupation?  La  cause  qui  m'a  décidé  a  été  celle-ci  :  peu  de  temps  ayant 
<^ette  date,  un  ami  a  fait  allusion,  devant  moi,  à  une  idée  assez  importante 
que  je  lui  avais  suggérée  naguère  pour  le  succès  d'un  mouvement  publiq 
^^  je  m'intéressais;  cette  allusion  de  mon  ami  me  rappela  l'incident,  maiç 
i^  m'aperçus  que,  à  défaut  d'elle,  je  l'aurais  sûrement  tout  à  fait  oublié. 
^^  là  résulta  la  réflexion  que,  si  ma  biographie  avait  à  être  écrite  un  jour, 
P^r  moi-même  ou  par  un  autre,  il  y  avait  urgence  pour  moi  à  en  rassembler 
^^^t  de  suite  les  matériaux,  faute  de  quoi  elle  risquerait  de  contenir  de 
sérieuses  lacunes. 

«  Mais  pourquoi  une  biographie?  »  va-t-on  peut-être  me  demander.  Ques- 
tion fort  raisonnable,  quand  on  songe  combien  de  fois  j'ai  exprimé  des  opi- 
'^^ons  défavorables  au  sujet  de  toute  espèce  de  biographie.  Ma  répobse  est 
^^^»  en  des  temps  d'activé  fabrication  de  livres  comme  sont  les  temps  où 
'^oiis  rivons,  un  homme  dont  le  nom  a  été  très  familier  au  public  peut  être 
**^^olximent  assuré  que  Ton  écrira  sa  vie  :  s'il  ne  l'écrit  pas  lui-même,  quel- 
^^***Jn  d'autre  le  fera  pour  lui.  Et  l'expérience  courante  m'a  fait  conclure 
^^^^^,  dans  les  deux  cas,  il  était  désirable  que  j'écrivisse  moi-même  un  récit 
^^^vi  je5  faits,  moi  seul  pouvant  rendre  un  tel  récit  relativement  complet. 

^       Ce  serait  donc  par  méfiance  de  ses  admirateurs  futurs  qu'Herbert 

^^^^car  se  serait  résigné  à  écrire  lui-même  cette  autobiographie,  où, 

;w^^e  .fois  de  plus,  —  vingt  fois  de  plus,  —  il  nous  fait  part  de  son 

^^foris  aussi  bien  pour  ceux  qui  ont  raconté  leur  propre  vie  que  pour 

^^eiix  ip^  ^^^  perdu  leur  temps  à  raconter  la  vie  des  grands  hommes  de 

y       les  temps.  Mais  on  ne  peut  se  défendre  de  songer  que,  s'il  avait 

^  ^^  a/invânir  en  cette  occasion,  de  l'une  de  ses  habitudes  dont 


460  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  était  le  pins  fier,  son  autobiographie  aurait  été,  pour  notre  plus 
grand  profit,  sensiblement  différente  de  ce  qu'elle  est  devenue.  Il  nous 
apprend  en  effet  que,  toute  sa  vie,  il  n'a  pu  s'intéresser  à  un  sujet 
quelconque  que  s'il  avait  à  en  faire  usage  pour  un  travail  personnel. 
Il  nous  dit,  par  exemple,  (pe  «  le  sujet  du  style  ne  l'a  attiré  que  lors- 
qu'il a  eu  lui-même  une  idée  originale  sur  ce  qui  constituait  la  force 
de  l'expression;  mais  qu'alors,  ayant  une  théorie  à  élaborer,  il  a  pris 
plaisir  à  lire  tous  les  livres  qui  se  rapportaient  au  sujet  donné.  »  Que 
n'a-t-il  fait  de  même  quand  l'idée  lui  est  venue  d'écrire  son  autobio- 
graphie? Que  n'a-t-il  essayé  tout  au  moins  de  jeter  les  yeiix  sur 
quelques-uns  de  ces  ouvrages  méprisés  où  d'autres,  avant  lui,  ont 
raconté  l'histoire  de  leur  vie  I  Intelligent  et  réfléchi  comme  il  l'était, 
cette  lecture  ne  l'aurait  peut-être  pas  empêché  de  mettre  dans  son 
autobiographie  quelques  graves  défauts  qu'il  y  a  mis,  et  qui  tenaient 
au  fond  même  de  son  caractère  ;  mais  à  coup  sûr  elle  l'aurait  empêché 
d'en  faire,  au  point  de  vue  de  la  forme,  ce  qu'il  en  a  fait  :  un  des 
livres  les  plus  difficiles  à  lire  qu'on  ait  jamais  écrits,  un  monstrueux 
monument  d'inexpérience  et  de  gaucherie  littéraires. 

n  nous  avertit  bien,  dans  sa  préface,  «  que  c'est  une  fâcheuse 
nécessité  qu'une  autobiographie  soit  toujours  égoïste,  en  nous  mon- 
trant l'auteur  continuellement  occupé  à  parler  de  soi.  »  Mais  encore 
aurait-il  pu  se  rendre  compte,  en  lisant  d'autres  autobiographies, 
qu'un  auteur  peut  «  parler  de  soi  »  sans  supprimer  tout  à  fait,  au- 
tour de  lui,  toute  trace  des  personnes  parmi  lesquelles  il  a  eu  à 
vivre.  Lui,  quand  il  nous  apprend  que,  tel  jour,  il  a  fait  la  connais- 
sance d'un  écrivain  ou  d'un  homme  politique,  presque  invariable- 
ment il  se  borne  à  ajouter  qu'il  a  passé  là  quelques  heures  assez 
agréables,  ou  plutôt  encore  qu'il  s'est  ennuyé,  et  a  eu  ensuite  une  nuit 
détestable.  Des  mille  pages,  fines  et  serrées,  de  son  récit,  il  n'y  en  a 
pas  vingt  qui  ne  soient  entièrement  consacrées  à  nous  exposer  le  dé- 
tail de  ses  propres  sentimens,  pensées,  ou  actions.  C'est  comme  si  le 
reste  de  l'humanité  n'avait  jamais  eu  d'autre  rôle,  dans  sa  vie,  que  de 
l'importuner  et  de  l'énerver  ;  et  non  seulement  il  ne  prend  presque 
jamais  la  peine  de  nous  décrire  personne,  sauf  quand  il  a  quelque 
chose  de  particulièrement  déplaisant  à  nous  en  signaler  :  mais,  de  sa 
correspondance  même  avec  ses  amis,  jamais  il  ne  nous  cite  que  des 
fragmens  de  ses  propres  lettres.  Si  bien  que,  de  page  en  page,  tout  au 
long  de  ces  deux  énormes  volumes,  Darwin  et  Stuart  Mill,  George 
Eliot  et  Thackeray,  cent  autres  figures  mémorables  ne  nous  apparais- 
sent que  comme  de  values  ombres,  entrevues  un  moment  derrière  on 


REVUES  ÉTRANGÈRES.  461 

voile,  tandis  qu'en  face  de  nous  se  dresse  toujours  une  seule  et  même 
figure,  nous  entretenant,  pêle-mêle,  de  ses  découvertes  philosophiques 
et  de  rétat  de  sa  santé,  de  l'itinéraire  de  ses  promenades  et  de  ses 
craintes  de  tomber  dans  des  embarras  d'argent. 

Car  plus  fatigant  encore,  peut-être,  que  1'  «  égoïsme  »  trop  mono- 
tone de  cette  autobiographie  nous  est  l'extraordinaire  désordre  qui  y 
règne,  et  qui,  lui  aussi,  provient  évidemment  de  ce  que  l'auteur  n'a 
point  daigné  se  renseigner  à  l'avance  sur  les  lois  et  les  traditions  du 
nouveau  genre  littéraire  où  il  s'engageait.  Avec  l'ingénuité  de  son 
ignorance,  Spencer  s'est  imaginé  qu'une  suite  chronologique  rigou- 
reuse pouvait  lui  tenir  lieu  de  plan  et  de  méthode.  De  page  en  page, 
dans  une  suite  indéfinie  de  paragraphes  de  longueur  à  peu  près 
égale,  il  nous  raconte  quelles  pensées  lui  sont  venues  en  teUe  ou 
telle  année,  quelles  excursions  il  a  faites,  quelles  sommes  il  a  gagnées 
ou  perdues,  avec  une  tendance  à  insister  sur  les  détails  matériels 
qui  ont  aujourd'hui  pour  nous  le  moins  d'intérêt.  A  peine  commen- 
çons-nous à  nous  émouvoir  avec  lui  de  la  mort  de  son  père,  qu'il  se 
met  à  nous  décrire  un  fauteuil  mécanique  qu'il  a  inventé  durant  ce 
même  temps  ;  après  quoi,  il  nous  raconte  ses  négociations  avec  un 
éditeur  américain,  nous  énumère  les  étapes  d'une  excursion  dans  le 
Pays  de  Galles,  nous  apprend  que,  pour  avoir  moins  de  bruit,  il  a 
changé  de  chambre,  dans  une  maison  meublée  qu'il  habitait  alors,  et 
termine  son  chapitre  par  l'annonce,  en  dix  lignes,  de  la  mort  de  sa 
mère.  Toute  son  autobiographie  n'est,  pour  ainsi  dire,  que  le  dévelop- 
pement, en  un  millier  de  pages,  d'un  Journal  dont  il  nous  cite  d'ail- 
leurs quelques  extraits,  immédiatement  après  nous  avoir  informés 
«  qu'un  biographe  est  obligé  d'omettre  de  son  rédt  les  menus  faits  de 
la  vie  quotidienne,  et  de  se  limiter  presque  exclusivement  aux  choses 
saillantes.  »  Et  voici,  au  hasard,  dix  lignes  de  ce  Journal,  datant  de 
l'année  4879  : 


30  juillet.  —  Parti  de  la  gare  d'Euston  par  l'express  de  8  h.  50  pour 
Sterling.  Arrivé  à  Sterling  le  31  à  7  h.  50.  Inveroran  vers  trois  heures. 
/*'  août,- —  Commencé  de  pêcher  à  onze  heures,  fini  à  cinq.  Pris  trois  sau- 
mons, an  de  17  livres,  un  de  15,  et  un  de  10,  tous  dans  l'Étang  de  Tlle. 
2  aoûL  —  Ce  matin,  revu  mon  chapitre  des  Institutions  cérémonielles.  L'après- 
midi,  péché  ;  la  rivière  trop  basse,  rien  pris.  3  août.  —  Revu  mon  chapitre 
presque  toute  la  journée  ;  un  pied  écorché  m*a  défendu  la  marche.  4  août, 
—  Revu  mon  chapitre;  courte  promenade.  //  août,  —  Parti  à  10  h.  30; 
arrivé  à  Tyndrum  à  l2  h.  30  ;  parti  à  i  heure  ;  arrivé  à  Oban  à  6  h.  30  ; 
Uôiel  Craygard  ;  rencontré  les  Lingard. 


462  ilEVUE   DES   DiEUX   MONDES. 

Qu'on  imagine  chacune  de  ces  lignes  entourée  d'un  petit  comment 
taire,  nous  disant  ce  que  contenait  le  chapitre  revisé  à  Inveroran,  ou 
dans  quelles  circonstances  Spencer  s'est  écorché  le  pied,  ou  comment 
il  a  dormi  à  Thôtel  d'Oban  :  et  l'on  aura  une  idée  à  peu  près  exacte  de 
rimpression  de  désordre  à  la  fois  et  de  vide  que  donnent  les  deux  gros 
volumes  de  V Autobiographie  du  philosophe  anglais,  avec  la  masse  de 
leurs  menus  faits  soigneusement  répartis  suivant  Tordre  des  dates. 
Veut-on  savoir  encore,  cependant,  de  quelle  façon  l'auteur  nous  ra- 
conte les  événemens  plus  «  saillans  »  de  sa  vie  ?  Void  tout  ce  qu'il 
trouve  à  nous  apprendre  de  son  premier  grand  voyage,  une  excur- 
sion en  Suisse,  faite  avec  un  ami,  à  l'âge  de  trente-trois  ans,  durant 
l'été  de  1853  : 


A  quoi  bon  donner  un  récit  de  notre  voyage  ?  Tous  ceux  qui  n'ont  pas 
été  en  Suisse  ont  lu  des  livres  oii  l'on  en  parlait;  et,  seul,  un  génie  spécial 
de  description  ou  dliumour  pourrait  me  servir  d'excuse  pour  un  tel  récit. 
Je  vais  donc  m'en  tenir  au  plus  bref  résumé. 

Ma  première  connaissance  avec  le  continent  s'est  faite  à  Anvers  ;  d'où, 
après  avoir  eu  juste  le  temps  de  voir  la  cathédrale  et  le  tableau  de  Rnbens, 
je  suis  parti  pour  Aix-la-Chapelle.  Arrivé  le  lendemain  malin  à  Cologne; 
puis,  après  une  heure  ou  deux  passées  surtout  dans  la  cathédrale,  alors 
inachevée,  pris  le  bateau  pour  Coblence.  Départ  le  lendemain  pour  Mayence 
et  Francfort  ;  grosse  déception  éprouvée  à  la  vue  des  fameux  bords  du 
Rhin.  Deux  nuits  et  un  jour  à  Francfort  m*ont  été  intolérables,  à  cause  d'un 
accès  de  mal  de  dents,  le  premier  après  une  immunité  de  trente-trois 
ans.  De  là  à  Bâle  ;  et  de  là,  après  un  jour,  à  Zurich.  Dans  cette  ville  j'ai 
passé  environ  une  semaine;  puis,  comme  mon  ami  tardait  à  venir  me  re-* 
joindre,  je  me  suis  impatienté  et  ai  laissé  une  lettre  pour  lui,  au  bureau  de 
poste,  pour  lui  dire  qu'il  me  trouverait  au  sommet  du  Righi...  Pais  les 
étapes  de  notre  voyage  ont  été  celles-ci  :  le  long  du  lac  de  Lucerne  jusqu'à 
Fluelen  et  Amsteg  ;  à  Andermatt  et  Hospenthal;  le  défilé  et  la  pointe  de  la 
Furca  ;  monté  au  Glacier  du  Rhône,  puis  à  la  passe  du  Grimsel,  et  redes- 
cendu jusqu'aux  chutes  de  Handeck;  à  Meyrin^en;  monté  à  Grindelwald  par 
Rosenlaui... 


La  relation  se  poursuit,  du  même  ton,  pendant  encore  une  ving- 
taine de  lignes  ;  et  Spencer  ajoute  simplement  que  la  Suisse,  comme 
le  Rhin,  a  été  pour  lui  une  déception.  «  Au  point  de  vue  de  la  gran- 
deur, elle  a  réalisé  mon  attente,  mais  non  pas  au  point  de  vue  de  la 
beauté.  »  En  effet  «  la  beauté  manque  à  la  Suisse  parce  que  les  cou- 
leurs brillantes  et  chaudes  y  font  défaut,  et  que  les  formes  ne  s'y 
combinent  pas  bien*  »  Sur  quoi  l'auteur,  pour  donner  plus  d'autorité 
à  son  jugement,  nous  dit  qu'il  a  pour  les  montagnes  un  goût  très  pro- 


REVUES  ÉTRA^(iÈRES.  463 

nonce.  «  On  répète  souvent  nne  réflexion  de  Kant,  (|q1  disait  (}Qe  deux 
choses  excitaient  son  respect  :  le  ciel  étoile  ^u-dessus  de  lui  et  la 
conscience  morale  au  dedans  de  lui.  C'est  là  un  sentiodent  que,  pour 
ma  part,  Je  ne  partage  point.  Chez  moi,  le  respect  a  été  particulière- 
ment produit  par  trois  choses  :  la  mer,  une  grande  montagne,  et  de 
belle  musique  dans  une  cathédrale.  Encore  là  première  de  ces  trois 
choses  a-t-elle  beaucoup  perdu  de  son  pouvoir  sur  moi,  sans  doute  pat 
le  fait  d'une  trop  longue  familiarité.  » 

Si  vraiment  Herbert  Spencer  n'a  écrit  lui-môme  sa  biographie  que 
pour  empêcher  que  personne  autre  pût  se  charger  de  récrire,  on  devra 
reconnaître  que  sa  précaution  n'a  pas  été  heureuse.  Peut-ôtre  un  autre 
biographe  aurait-il  négligé  de  nous  révéler  que  les  grands-parens  de 
la  mère  du  philosophe,  qui  s  appelaient  Brettell,  se  piquaient  de  des- 
cendre de  la  famille  française  des  Breteuil  ;  peut-être  ne  nous  aurait-il 
point  parlé  des  longues  et  vaines  démarches  faites  en  1867  par  Spencer 
pour  découvrir  si  c'étaient  des  Brettell  de  sa  famille  qui,  jadis,  s'étaient 
alliés  avec  des  Shakspeare  :  du  moins,  aux  faits  qu'il  aurait  notés  il 
n'aurait  pas  manqué  dé  donner  le  relief  et  la  proportion  sans  lesquels 
ils  demeurent  pour  nous  comme  s'ils  n'existaient  pas.  Mais,  au  reste. 
Je  ne  crois  pas  que  le  motif  allégué  par  l'auteur  des  Premiers  Principes 
soit  le  seul,  ni  même  -le  principal,  qui  l'ait  conduit  à  s'engager  dans 
une  telle  entreprise,  n  n'était  pas  sans  savoir  que  plus  d'un  grand 
homme  de  son  pays,  et  dont  le  nom  avait  été  plus  (encore  que  le  sien 
«  familier  au  public,  »  avait  cependant  réussi  à  éviter  que  personne 
s'occupât,  après  sa  mort,  d'écrire  le  détail  de  sa  biographie.  Et  s'il  a 
Ini'-mème  employé  tant  d'années  à  écrire  la  sienne,  c'est  précisément 
qu'il  voulait  qu'elle  fût  écrite,  et  qu'elle  nous  le  représentât  tel  qu'il 
s'est  représenté  à  nous,  c'est-à-dire,  à  la  fols,  comme  un  philosophe  qui 
ne  doit  rien  à  personne,  et  conmie  l'unique  philosophe  véritable  qu'il 
y  ait  jamais  eu. 

Car,  d'année  en  année,  dans  l'âme  de  ce  solitaire,  s'était  amassée 
une  vanité  naïve  et  énorme,  dont  chaque  page  de  ses  deux  volumes 
vientnous  apporter  quelque  preuve  nouvelle.  Chaque  page,  oui  :  ori  peut 
affirmer  cela  sans  exagération.  Aux  premières  lignes  de  la  préface. 
Spencer,  après  nous  avoir  dit  «  qu'une  histoire  naturelle  de  lui-môme 
lui  semblait  devoir  former  un  supplément  utile  à  ses  autres  livres,  » 
ajoute  :  «  Que,  ni  dans  mon  enfance  ni  dans  ma  Jeunesse,  je  n'aie 
reçu  une  seule  leçon  de  langue  anglaise,  et  que  jusqu'à  l'heure  pre- 
ssente je  n'aie  jamais  appris  les  moindres  élémens  de  la  syntaxe,  ce 


464  REVUE^  DES  DEUX  MONDES. 

sont  là  des  faits  qui  méritent  d'être  connus,  car  la  conclusion  qui  s*en 
dégage  contredit  des  opinions  universellement  acceptées.  »  Et  Tundes 
derniers  épisodes  du  second  volume  nous  montre  le  vieillard  faisant 
une  excursion  aux  ruines  d*Êze,  durant  un  séjour  dans  le  midi  de  la 
France.  «  Après  avoir  contemplé  un  moment  le  magnifique  panorama, 
nous  ditril,  je  tirai  de  ma  poche  un  chapitre  de  mes  Données  de 
l'Éthique,  et  passai  une  demi-heure  à  le  revoir;  et,  me  rappelant  tout 
ce  dont  Tendroit  avait  été  témoin  jadis,  je  fus  frappé  de  l'étrange 
contraste  entre  les  destinations  diverses  qu'il  avait  reçues  alors  et  la 
destination  à  laquelle  je  l'employais  maintenant.  » 

D'im  bout  à  l'autre  des  deux  volumes,  l'objet  évident  de  l'auteur 
est  d'élablir  qu'il  n'a  jamais  eu  aucun  maître,  que  personne  n'a  jamais 
exercé  la  moindre  influence  sur  lui,  et  que  c'est  lui  seid  qui  a  conçu  et 
constitué  de  toutes  pièces  la  doctrine  tout  entière  de  l'évolution.  Cet 
ordre  chronologique,  qu'il  s'obstine  à  suivre  avec  une  rigueur  désas- 
treuse, je  ne  serais  pas  éloigné  de  penser  qu'il  l'a  adopté  surtout  pour 
pouvoir  nous  montrer,  de  proche  en  proche,  comment  il  s'est  con- 
struit son  système  sans  aucun  secours  étranger.  Le  fait  est  que  sa 
préoccupation  de  ne  rien  devoir  à  personne  ^finit  par  prendre  chez  loi 
le  caractère  d'une  vraie  manie.  Son  père  ayant  écrit  de  lui  en  i847, 
dans  une  lettre  à  un  de  ses  oncles,  qu'il  énonçait  des  opinions  très 
hardies,  «  dérivées  apparemment  de  la  lecture  d'Emerson,  )>  le  voilà 
qui  se  fâche,  et  proteste  vivement.  «  Mes  convictions  rationalistes, 
s'écrie-t-il,  s'étaient  développées  lentement  et  insensiblement,  depuis 
des  années  ;  et  mon  père  a  tout  à  fait  exagéré  la  soi-disant  influence 
d'Emerson.  »  Une  autre  fois  il  proteste  contre  lui-même.  Il  vient  de  citer 
une  lettre  où  il  annonçait  à  son  père  «  qu'il  était  en  train  de  lire  Au- 
guste Comte,  et  de  réunir  contre  lui  un  dossier  formidable.  »  Mais  non, 
il  nous  affirme  qu'il  s'est  mal  exprimé,  et  qu'à  ce  moment  ni  jamais  il 
n'a  a  lu  Auguste  Comte.  »  11  a  lu  simplement  un  petit  résumé  anglais 
de  la  Philosophie  Positive,  et  où  il  n'a  d'ailleurs  rien  trouvé  qui  eût 
l'ombre  de  sérieux. 

Jamais  il  n'a  pu  lire  aucun  philosophe  anden,  depuis  Platon  et  Ari- 
stote  jusqu'à  KanI  et  Hegel.  Plus  d'une  fois,  en  vérité,  il  a  essayé  de  les 
lire  :  mais,  dès  les  premières  pages,  l'absence  complète  de  tout 
talent  littéraire  et  la  pitoyable  niaiserie  des  argumens  l'ont  contraint  à 
s'arrêter.  Stuart  Mill,  Darwin,  Alexandre  Bain,  il  ne  les  a  lus  que  très 
tard,  et  fragmentairement,  et  il  n'y  a  rien  vu  qu'il  ne  sût  d'avance,  ou 
qui  ne  lui  parût  absolument  faux.  Mais  tout  particulièrement  il 
s'échauffe  et  s'irrite  chaque  fois  qu'il  rencontre  sur  son  chemin  le  nom 


REVUES   ÉTRANGÈRES.  465 

d'Auguste  Ck)mte.  Il  ne  se  résigne  pas  à  Tidée  qu'on  ait  pu  voir  en  lui 
un  élève  ou  un  continuateur  du  positiviste  français.  Cent  fois  il  revient 
là-dessus,  multipliant  les  preuves  de  fait  et  les  xaisonnemens,  allé- 
guant son  ignorance  du  français,  énumérant  une  à  une  les  théories  de 
Comte  qui  ne  se  retrouvent  point  dans  son  propre  système  ;  et  d'ail- 
leurs, il  faut  bien  Tavouer,  ne  nous  offrant  pas  un  seid  argument  qui 
vaille  à  nous  convaincre.  Car  de  ce  que,  sur  maints  points,  il  ait  différé 
de  Comte,  et  même  de  ce  que  jamais  il  ne  Tait  lu  en  entier,  nous  ne 
voyons  pas  qu'on  doive  conclure  nécessairement  qu'il  n'ait  point 
connu  les  grandes  lignes  de  la  doctrine  de  Comte,  et  qu'il  n'en  ait 
point  subi  llnfluence.  Combien  d'hommes,  aujourd'hui,  sont  évolu- 
tionnistes  sans  avoir  lu  une  seule  ligne  de  Darwin  ou  de  Spencer  !  Et 
qui  d'entre  eux  s'aviserait  de  prétendre,  cependant,  qu'il  ne  doit  rien 
à  ces  deux  penseurs  ?  . 

liais,  par-dessous  les  argumens,  la  protestation  indignée  de  Spencer 
se  fonde  sur  la  conscience  qu'il  a  du  néant  de  toute  œuvre  philoso> 
phique  autre  que  la  sienne.  Lui  seul,  —  il  nous  le  dit  en  propres 
termes,  —  a  découvert  le  critérium  définitif  de  la  certitude  ;  lui  seul 
nous  a  fourni  une  explication  raisonnable  de  tous  les  problèmes  de 
la  nature,  une  explication  ayant  le  double  avantage  de  s'adapter  à 
l'ensemble  des  phénomènes  et  d'être  en  accord  avec  l'expérience. 
Et,  depuis  la  «métaphysique  jusqu'à  la  politique,  il  n'y  a  pas  un 
domaine  où  il  ne  prétende  avoir  raison,  eût-il  contre  lui  l'unani- 
mité des  hommes  de  son  temps  et  de  tous  les  temps.  C'est  de  quoi 
ses  jugémens  sur  les  artistes  nous  fournissent  une  illustration  tout  à 
fait  typique.  De  la  même  manière,  en  effet,  qu'il  ne  supporte  point 
qu'on  prononce  à  son  sujet  le  nom  d'Auguste  Comte,  il  ne  supporte 
point  que  l'on  doute  de  la  sûreté  de  son  goût  en  matière  d'art.  Toute 
sa  vie,  il  a  passionnément  cherché  la  beauté  ;  et  le  fait  est  que,  deux 
ou  trois  fois,  il  a  eu  le  bonheur  de  pouvoir  la  trouver.  Le  Palais  de 
Cristal  de  Sydenham,  par  exemple,  l'a  toujours  émerveillé.  «  Sa 
beauté  a  vaincu  toutes  mes  prévisions,  nous  dit-il.  C'est  un  royaume 
féerique,  on  miracle  dépassant  tous  les  autres.  »  Pareillement,  en 
peinture,  les  paysages  de  J.  B.  Pyne,  et  un  Combat  dfi  Taureaux  de 
Burgess,  lui  ont  donné  l'impression  d'une  beauté  parfaite.  Mais  d'au- 
tant plus  il  s'indigne  de  voir  l'enthousiasme  factice  des  prétendus 
connaisseurs  pour  dos  œuvres  foncièrement  dépourvues  de  tout  inté- 
rêt et  dq  tout  mérite,  comme  le  Don  Juan  de  Mozart,  le  plafond  de  la 
Chapelle  Sixtine,  le  Tournoi  de  Rubens,  la  Transfiguration  de  Raphaël, 
la  Leçon  d'anqtomie  de  Rembrandt,  ou  encore  les  frontons  du  Parthé- 
TOMB  xxr.  —  1904.  30 


466  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

non,  ou  encore  les  poèmes  d*Homère,  de  Dante,  de  Wordsworth.  De 
chacune  de  ces  œuvres  fameuses  il  nous  prouve  péremptoirement  le 
manque  de  beauté  :  Mozart  ne  sait  pas  donner  la  vie  à  ses  person- 
nages;  Rubens  ne  sait  ni  composer  un  tableau,  ni  Tomer  de  couleurs 
agréables  à  l'œil;  Michel-Ange  ne  se  rend  aucun  compta  des  lois 
esthétiques  de  la  décoration  ;  Raphaël  ne  réussit  pas  même  à  faire 
deviner  le  sujet  de  ses  tableaux;  Rembrandt  prête  aux  élèves  du 
docteur  Tulp  «  des  attitudes  insignifiantes  et  des  expressions  imbé- 
ciles ;  »  Homère  est  simplement  illisible  ;  Dante  est  d'une  monotonie 
fatigante;  et  la  plupart  des  poèmes  de  Wordsworth  «  sont  de  la 
bière  au  lieu  d'être  du  vin.  »  Jugemens  qui,  ainsi  isolés,  risqueront 
peut-être  de  sembler  comiques  :  mais,  c'est  le  plus  naturellement  du 
monde  qu'Herbert  Spencer  les  énonce,  au  cours  de  son  récit;  et  c'est 
d  un  ton  pareil  qu'il  juge  toutes  choses,  avec  l'assurance  impertur* 
bable  d'un  homme  qui  se  sent,  seul,  en  possession  complète  et  défini- 
tive de  la  vérité.  Quoi  d'étonnant  qu'un  tel  homme,  tout  en  méprisant 
du  fond  du  cœur  la  biographie  d'un  Napoléon  ou  d'un  Descartes, 
ait  tenu  pour  indispensable  que  la  postérité  possédât  sa  biographie? 
Et  quoi  d'étonnant  que,  avec  une  pareille  opinion  de  sa  propre  valeur, 
il  se  soit  estimé  seul  capable  de  nous  parler  de  lui? 

Resterait  à  savoir,  après  cela,  si  tous  les  grands  constructeurs  de 
systèmes  ne  se  sont  pas  imaginé,  de  la  même  façon,  être  seuls  en  pos- 
session de  la  vérité.  Descartes,  Hegel,  s'ils  nous  avaient  laissé  leur 
autobiographie,  peut-être  y  aurions-nous  retrouvé  un  mélange  ana- 
logue de  mépris  pour  autrui  et  de  confiance  en  soi.  £t,  sans  prétendre 
apprécier  la  valeur  propre  du  système  philosophique  d'Herbert  Spen- 
cer, on  doit  bien  constater  qu'il  à,  tout  comme  ceux  de  Hegel  et  de 
Descartes,  rencontré  un  nombre  suffisant  d'admirateurs  et  d'adeptes 
pour  justifier  l'orgueilleuse  satisfaction  de  son  créateur.  Mais  peut-être 
aussi,  d'autre  part,  les  Descartes  et  les  Hegel  ont-ils  fait  sagement 
de  ne  pas  nous  laisser  leur  autobiographie  :  car  le  système  le  plus 
parfait  du  monde  risque  de  perdre  pour  nous  une  part  de  son  prestige 
lorsque  nous  en  apercevons,  pour  ainsi  dire,  le  revers,  en  assistant 
au  détail  quotidien  de  sa  construction.  Pour  le  système  de  Spencer,  en 
tout  cas,  la  chose  ne  saurait  faire  de  doute:  à  force  de  vouloir  nous  en 
expliquer  la  genèse,  le  vieux  philosophe  nous  en  a  offert  une  image 
si  morcelée  et  si  décolorée  que  personne  n'aura  l'idée  de  voir,  comme 
lui,  danscette  «histoire  naturelle  de  lui-même,  »  un  «supplément  utile» 
à  ses  autres  ouvrages.  Et  il  n'y  a  personne  qui,  je  crois,  en  lisant  don 


REVUES    ÉTRANGÈRES.  467 

Autobiographie,  ne  soit  amené  à  se  faire  encore  les  deux  réflexions 
que  voici,  sur  l'origine  véritable  et  sur  les  chances  de  durée  de  tout 
Tensemble  du  Système  de  Philosophie  synthétique  : 

La  première  de  ces  réflexions  ressort  en  droite  ligne  de  ce  que  nous 
apprend  Spencer  sur  ses  sentimens  et  ses  travaux  favoris  jusqu'à 
Tâge  de  quarante  ans,  où,  comme  on  sait,  Tidée  lui  est  venue  d'édi- 
fier son  système.  Non  seulement  il  nous  dit  que,  «  né  avec  un  tempé- 
rament plus  originatif  que  réceptif,  »  il  a  toujours  «  pris  pour  devise 
le  mot  de  Danton  :  De  V audace,  de  l'audace,  et  encore  de  V audace;  » 
non  seulement  il  nous  avoue  que,  s'il  avait  été  astronome,  ou  natura- 
liste, il  y  a  nombre  de  ses  théories  astronomiques  ou  biologiques 
qu'il  n'aurait  point  hasardées  :  nous  voyons  en  outre  que,  jusqu'à 
quarante  ans,  la  philosophie  n'a  tenu  dans  sa  pensée  qu'une  place  se- 
condaire, tandis  que  son  occupation  principale  a  été  à'inventer  toute 
sorte  de  petits  appareils  pratiques  pour  la  vie  usuelle,  ou  plutôt  des 
perfectionnemens  à  tous  les  appareils,  comme  à  tous  les  procédés,  que 
les  hasards  de  son  existence  lui  faisaient  connaître.  C'est  ainsi  que  j'ai 
compté,  dans  le  tome  I"'  de  son  Autobiographie,  au  moins  24  mentions 
d'instrumens  ou  de  procédés  inventés  par  le  futur  philosophe,  et  se 
rapportant  aux  usages  les  plus  divers  :  en  janvier  1836,  une  nou- 
velle façon  de  manier  la  pompe  à  air  ;  à  l'automne  de  la  môme  année, 
on  nouveau  modèle  de  maison  de  campagne;  en  1838,  un  nouveau 
moyen  de  dresser  des  plans,  une  nouvelle  manière  de  vider  les  étangs; 
l'année  suivante,  une  façon  nouvelle  de  projeter  les  ombres,  un  nou- 
veau cyclographe,  un  nouvel  appareil  pour  décharger  les  wagons,  elc. 
Viennent  ensuite,  pour  dter  au  hasard,  ime  «  épingle  à  relier,  »  une 
canne  à  pèche,  un  «  céphalographe.  »  Tout  cela  extrêmement  ingénieux, 
autant  du  moins  que  j'en  puis  juger  ;  et  cependant  le  pauvre  Spencer 
reconnaît  tristement  que,  pour  difl'érens  motifs ,  au  premier  rang  des- 
quels il  cite  M  l'apparition  d'obstacles  mécaniques  imprévus,  »aucimede 
ses  inventions  n'a  réussi  à  s'imposer  comme  il  l'aurait  espéré.  Et  nous 
nous  demandons  involontairement  si  l'invention  à  laquelle  il  a  employé 
la  seconde  période  de  sa  vie,  y  transportant  le  «  tempérament  originatif  » 
quilni  était  naturel,  sil'invention  de  son  Système  synthétique  ne  se  heur- 
terait pas,  elle  aussi,  enfin  de  compte,  à  des  «  obstacles  imprévus.  » 
Déjà  en  1833,  dans  son  enfance,  comme  il  avait  longuement  exposé  à 
son  père  sa  façon  propre  de  s'expliquer  un  certain  fait  d'expérience  : 
«  Oui,  avait  répondu  le  père,  des  gens  qui  ne  connaissentpoint  la  ques- 
tion seraient  très  frappés  de  ton  explication  ;  mais,  avec  tout  cela,  elle 
n'est  pas  vraie.  »  La  postérité  ne  réserverait-elle  pas  un  jugement  du 


168  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

môme  genre  à  rexplication  que  nous  a  offerte,  plus  tard,  Herbert 
Spencer  du  vieux  problème  de  l'origine  et  de  la  fin  des  choses  ? 

Ce  qui  nous  porterait  encore  à  le  supposer,  c'est  que  certainement 
Spencer  lui-même,  dans  ses  dernières  années,  si  son  Système  de  Philo- 
mphie  synthétique  avait  été  inventé  par  un  autre  que  lui,  aiirait  été 
aussi  sévère  pour  ce  système-là  que  pour  tous  les  autres.  Je  regrette  de 
ne  pouvoir  pas  analyser  ici  les  soixante  pages  de  Tépilogue  qui,  écrit 
i[uatre  ans  après  les  chapitres  précédens,  en  1893,  termine  le  second 
volume  de  son  Autobiographie  :  mais  je  puis  bien  dire  qu  elles  sont 
d'une  mélancolie  et  d'un  désenchantement  sans  pareils.  Le  vieUlard 
y  va  presque  jusqu'à  nous  laisser  entendre  que  tout  son  patient  effort 
a  été  inutile.  «  Les  croyances,  écrit-ril,  tout  comme  les  créatures,  ne 
peuvent  vivre  et  se  développer  que  dans  un  milieu  approprié  :  et  le 
milieu  fourni  par  les  idées  et  les  sentimens  qui  ont  cours  à  présent  est 
aussi  peu  approprié  que  possible  aux  croyances  que  j'ai  exposées.  »  Et 
il  ne  s'en  tient  pas  à  accuser  son  «  nailieu.  »  Il  s'accuse  lui-môme,  ex- 
pressément, d'avoir  fait  la  part  trop  grande  à  l'élément  «  intellectuel,  • 
dans  toute  sa  doctrine  psychologique  et  sociologique,  et  de  n'avoir  pas 
assez  tenu  compte  de  l'élément  <c  sentimental.  »  U  reconnaît  que,  ni 
en  matière  de  politique,  ni  en  matière  de  religion,  il  n'a  plus  tout  à 
fait  les  mômes  «  croyances  »  qu'il  a  exposées  dans  ses  livres.  En  poli- 
tique, «  tandis  qu'il  se  figurait  autrefois  que  tout  irait  bien  si  Ton 
transformait  les  procédés  de  gouvernement,  il  a  fini  par  comprendre 
que  les  transformations  des  procédés  de  gouvernement  ne  pouvaient 
avoir  de  valeur  qi;e  si  elles  résultaient  d'une  transformation  dans  les 
idées  et  les  sentimens  des  citoyens.  »  En  religion,  «  tandis  que,  na- 
guère, l'unique  question  avait  été  pour  lui  de  savoir  si  les  diverses 
doctrines  religieuses  étaient  vraies  ou  fausses,  peu  à  peu  il  s'est  aperça 
que  c'était  loin  d'être  l'unique  question.  »  Il  s'est  aperçu  que  les 
doctrines  religieuses  ont  eu  et  gardent  encore  une  précieuse  efficacité 
inorale.et  que,  en  outre,  ces  doctrines  ont  pour  objet  de  remplir, 
dans  les  âmes,  «  une  sphère  qui,  décidément,  ne  s'arrangerait  jamais 
de  n'être  pas  remplie.  »  «  J'en  suis  donc  venu  à  considérer  avec  une 
sympathie  croissante  les  croyances  religieuses,  qui,  d'une  façon  ou 
d'une  autre,  occupent  cette  sphère  que  l'interprétation  rationnelle 
cherche  vainement  à  occuper,  y  échouant  d'autant  plus  quelle  s'y 
efforce  davantage.  »  C'est  sur  cet  aveu  que  se  termine  V Autobiographie 
d'Herbert  Spencer. 

T.  DE  Wyzewa. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


1i  mai. 

Les  élections  municipales  ont  été  meilleures  qu'on  ne  Tespérait. 
11  faut  mettre  à  part  Paris,  où  le  gouvernement  a  obtenu  un  incontes- 
table succès  ;  mais  les  élections  de  Paris  ont  toujours  été  quelque  peu 
capricieuses,  et  souvent  différentes  de  celles  du  reste  de  la  France.  Il 
y  a  quatre  ans,  Paris  avait  donné  une  majorité  très  faible  à  Topposi- 
tion  :  il  vient  de  donner  une  majorité  un  peu  plus  nombreuse,  mais  qui 
reste  encore  très  faible,  au  gouvernement.  En  province,  les  choses 
ont  évolué  en  sens  inverse.  Il  y  a  quatre  ans,  le  gouvernement  affec- 
tait de  se  consoler  de  la  perte  de  Paris  en  faisant  sonner  bien  haut  sa 
victoire  de  province.  Aujourd'hui,  la  situation  est  retournée  :  il  serait 
sans  doute  excessif  de  dire  que  le  gouvernement  a  perdu  la  province, 
mais  il  y  a  incontestablement  fait  des  pertes,  et  quelques-unes  fort 
sensibles.  Sa  politique  à  outrance  commence  à  être  moins  appréciée 
un  peu-partout,  mais  particulièrement  dans  les  villes  ;  ou  du  moins 
c'est  dans  les  villes  qu'on  peut  le  mieux  se  rendre  compte  de  ce  pre- 
mier mouvement  de  réaction. 

Dans  les  campagnes,  comment  savoir  ce  qui  s'est  passé?  Il  y  a 
trente-six  mille  communes  ;  il  y  a  eu  par  conséquent  trente-six  mille 
élections,  et  comme  ces  élections  se  sont  faites  sur  des  listes,  et  qu'il 
y  en  avait  généralement  deux  en  présence,  sinon  trois,  le  nombre  des 
candidats  a  été  de  plus  de  huit  cent  mille  dont  la  moitié  constitue 
le  nombre  des  élus.  La  vue  la  plus  perçante  a  de  la  peine  à  démêler 
quoi  que  ce  soit  au  milieu  d'une  pareille  foule.  S'il  y  avait  eu  un  grand 
mouvement  dans  un  sens  ou  dans  l'autre,  on  l'aurait  quand  môme 
aperçu,  et  si  on  n'en  a  pas  aperçu,  c'est  sans  doute  parce  qu'il  n'y  a 
pas  eu  de  grand  mouvement.  La  situation  rurale  s'est  maintenue  à  peu 


I 


470  REVUE  DKS  DEUX  MONDES. 

près  telle  quelle.  Mais  il  n*en  a  pas  été  ainsi  dans  les  villes.  Là,  des 
changemens  se  sont  produits,  et  le  parti  républicain  libéral  a  le  droit 
de  les  compter  à  son  actif.  Paris  est  repris  par  le  gouvernement,  soit; 
mais  Lille  lui  échappe  avec  presque  toute  la  région  du  Nord  ;  et  il  en 
est  de  môme  4^  Bordeaux,  de  Bourges,  de  Caen,  de  Versailles,  de 
Nancy,  de  Bar-le-Duc,  d'Alençon,  de  Saint-Lô,  de  Poitiers,  de  Niort, 
de  Perpignan,  de  Clermont-Ferrand,  d'Avignon,  de  Privas,  etc.  Il  gagne, 
à  la  vérité,  Melun,  Vesoul,  Agen,  Mende,  Annecy,  Troyes,  Dijon;  mais, 
on  le  voit,  la  balance  ne  penche  pas  de  son  côté.  Encore  ne  parlons- 
nous  que  des  chefs-lieux  de  départemens,  sinon  il  faudrait  citer  Le 
Havre,  et  tant  d'autres  villes  plus  ou  moins  importantes  où  les  radicaux 
ont  été  battus  et  où  la  municipalité  est  passée  entre  les  mains  des 
modérés.  Ceux-ci  ont  maintenu  leurs  positions  à  peu  près  partout,  à 
Beauvais,  à  Chartres,  à  Nevers,  etc.,  et  notamment  à  Marseille,  où  la 
lulte  a  été  plus  vive  que  partout  ailleurs  et  où  les  chances  du  parti 
modéré  ont  paru  un  moment  compromises. 

On  connaît  la  situation  de  cette  malheureuse  ville,  qui  a  été 
longtemps  si  mal  administrée  par  les  socialistes,  et  qui  est  restée 
troublée,  agitée  par  des  fermens  révolutionnaires  que  le  ministère 
actuel  a  entretenus  avec  la  plus  criminelle  imprudence.  Les  grèves 
qui  ont  déjà  porté  une  atteinte  si  grave  à  sa  prospérité  ont  été  un  des 
plus  clairs  résultats  de  cette  politique.  Les  deux  partis,  à  Marseille, 
sont  représentés  par  deux  hommes  dont  chacun  avait  sa  liste  : 
M.  Chanot,  le  maire  actuel,  et  M.  Flaissières,  le  maire  d'autrefois, 
qui,  chassé  de  l'Hôtel-de- Ville  il  y  a  quatre  ans,  aspirait  à  y  rentrer 
en  maître.  Le  gouvernement  a  tout  fait  en  faveur  de  M.  Flaissières. 
Sur  ce  point  comme  sur  tant  d'autres,  M.  Combes  a  rompu  avec  la 
politique  de  M.  W^aldeck-Rousseau,  qui  avait  su  mettre  M.  Flais- 
sières à  sa  place  et  le  tenir  à  distance.  M.  Combes  s'est  rendu  de  sa 
personne  à  Marseille,  et  M.  Flaissières  s'est  empressé  d'organiser  des 
manifestations  autour  de  lui  dans  l'espoir  qu'elles  tourneraient  fina- 
lement à  son  propre  profit.  M.  Flaissières  ne  s'est  pas  séparé  on 
moment  de  M.  Combes.  M.  Combes  a  tenu  constamment  le  langage 
qui  convenait  le  mieux  à  M.  Flaissières.  Depuis,  M.  Vallé,  ministre  de 
la  Justice,  et  M.  Doumergue,  ministre  des  Colonies,  sont  allés  entre- 
tenir le  mouvement.  M.  Pelle  tan,  qui  est  député  des  Bouches-du- 
Rhône,  a  lié  partie  avec  l'ancien  maire.  M.  Jaurès  était,  il  y  a  quelques 
jours,  à  Marseille,  où  il  donnait  de  toutes  ses  forces.  Rien  n'a  été 
négligé  pour  assurer  le  succès  du  parti  socialiste.  La  grève  des 
inscrits  maritimes  est  venue  lui  apporter  un  nouvel  appoint  en  rendant 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  471 

disponibles  pour  le  scrutin  plusieurs  centaines  de  grévistes.  Aussi  le 
premier  tour  de  scrutin  lui  a-t-il  donné  l'avantage;  M,  Flaissiôres 
est  passé  avec  quatre  ou  cinq  des  siens.  Le  reste  était  en  ballottage; 
mais  le  premier  succès  semblait  devoir  déterminer  le  second,  et  le 
parti  ministériel  chantait  déjà  victoire.  Marseille  reconquis  était  pour 
lui  la  note  dominante  dans  les  élections.  Les  modérés,  de  leur  côté, 
étaient  bien  près  de  croire  tout  perdu,  et  ils  ne  cherchaient  pas  à 
atténuer  Timportance  de  Tévénement  :  c'était  la  révolution  triom- 
phante dans  une  des  plus  grandes  villes  du  Midi,  la  plus  éprouvée  par 
les  agitations  antérieures,  la  plus  intéressante  par  les  efforts  en  sens 
contraires  qui  y  avaient  été  faits.  On  peut  dire  que  toute  la  France 
avait  les  yeux  sur  Marseille.  Le  second  tour  de  scrutin  a  eu  lieu;  il 
a  trompé  les  espérances  des  socialistes  et  dissipé  les  appréhensions 
des  modérés.  Marseille  s'était  ressaisie.  Au  bord  de  l'abtme,  elle  s'était 
rejetée  brusquement  en  arrière.  La  municipalité  restait  en  fonctions. 
Etant  donnés  les  conditions  et  l'enjeu  de  la  lutte,  il  était  impossible 
de  remporter  un  succès  plus  significatif. 

Le  parti  ministériel  cherchera  vainement  à  déguiser  le  caractère 
général  des  scrutins  du  1*''^  et  surtout  du  8  mai;  loin  de  gagner  du 
terrain,  il  en  a  perdu  ;  et  si  Ton  songe  qu'il  est  au  pouvoir  depuis  six 
années  consécutives,  on  reconnaîtra  l'importance  du  fait.  Nous  ne 
disons  pas  que  les  républicains  modérés  aient  remporté  une  grande 
victoire;  ce  serait  excessif;  mais  enfin,  le  terrain  que  les  ministériels 
ont  perdu,  ils  l'ont  gagné,  et,  dans  la  situation  où  ils  se  trouvaient, 
ils  y  ont  eu  du  mérite.  Jamais,  en  effet,  ministère  n'a  pratiqué 
la  candidature  officielle  plus  efi'rontément  que  celui-ci.  Tous  les 
moyens  lui  sont  bons;  tous  les  scrupules  lui  sont  inconnus.  La 
corruption,  la  pression,  l'intimidation  s'exercent  avec  une  liberté 
d'allures  qu'aucun  des  gouvernemens  antérieurs  n'aurait  osé  se  per- 
mettre, non  pas  qu'ils  se  soient  toujours  abstenus  de  procédés  peu 
recommandables,  mais  ils  y  mettaient  quelque  retenue  et  nous 
allions  dire  quelqpie  pudeur,  que  le  progrès  de  nos  mœurs  démocra- 
tiques a  fait  disparaître  aujourd'hui.  Les  choses  se  passent  ouverte- 
ment et  cyniquement.  Malgré  tout  cela,  le  parti  ministériel  n'a  fait 
aucun  progrès  :  U  commence  même  à  reculer.  La  France  continue 
d'être  divisée,  comme  elle  l'a  été  aux  dernières  élections  législatives, 
en  deux  camps  à  peu  près  égaux.  On  a  fait  le  calcul,  il  y  a  deux  ans, 
des  voix  obtenues  par  les  ministériels  d'une  part  et  par  les  anti- 
ministériels de  l'autre,  —  puisque  les  partis  s'étaient  à  tort  ou  à  raison 
classés  ainsi,  —  et  on  a  trouvé,  non  sans  quelque  étonnement,  que 


472  REVLE  DES  DEUX  MONDES. 

récart  entre  ces  voix  n'était  pas  supérieur  à  200  000.  Comment  se 
fait-il  que,  la  différence  étant  si  faible  entre  les  vaincjaenrs  et  les 
vaincus,  les  premiers  aient  une  majorité  aussi  considérable  à  la 
Chambre  ?  Gela  vient  de  Tinégale  distribution  des  électeurs  dans  des 
circonscriptions  dont  les  unes  sont  beaucoup  plus  populeuses  que 
^es  autres  et  nomment  néanmoins  le  môme  nombre  de  députés;  mais, 
si  on  prend  les  chiffres  eux-mômes  pour  déterminer  la  force  propor- 
tionnelle des  opinions  en  présence,  on  s'aperçoit  (pie  Tune  ne  l'em- 
porte sur  l'autre  que  d*une  quantité  presque  négligeable.  Un  gouver- 
nement qui  aurait  eu  le  moindre  souci  de  son  devoir  en  aurait  tenu 
compte.  Il  ne  se  serait  pas  reconnu  le  droit  de  gouverner  violemment 
avec  la  moitié  du  pays  contre  Tautre,  et  d'abuser  d'une  majorité 
artifîcielle  pour  organiser  une  véritable  oppression.  Il  aurait  compris 
l'opportunité  et  la  convenance  d'une  politique  de  tolérance  et  de 
conciliation.  Mais  ce  n'est  pas  ainsi  qu'a  raisonné  le  nôtre.  Il  s'est 
proposé  pour  but  de  réaliser  coûte  que  coûte  «  Tunité  morale  »  de  la 
France,  conception  chimérique  que  d'autres  gouvernemens,  les  plus 
puissans  et  les  plus  absolus  de  tous,  n'ont  pas  mieux  réussi  que  lui 
à  réaliser  en  France,  ni  même  ailleurs.  Car  il  n'y  a  pas  réussi,  certes  I 
Après  plusieurs  années  d'un  gouvernement,  dont  nous  venons  de  rap- 
peler les  principaux  caractères,  la  situation  du  pays  reste  ce  qu'elle 
était  ;  la  force  respective  des  partis  n'est  pas  modiûée,  et  on  peut 
dire  que  l'immense  effort  fait  par  le  gouvernement  a  complètement 
avorté.  C'est  la  leçon  qui  ressort  avec  évidence  des  scrutins  du  1*^  et 
du  8  mai  :  il  est  malheureusement  à  craindre  que  le  gouvernement  y 
ferme  les  yeux. 

Quant  aux  élections  de  Paris,  elles  ont  quelque  peu  surpris  tout  le 
monde,  et  le  ministère  tout  le  premier.  On  croyait  généralement 
que  Paris  voterait  comme  il  l'avait  fait  en  1900,  et  le  parti  qui  l'avait 
emporté  alors  espérait  même  que  sa  nouvelle  victoire  serait  plus 
complète  que  l'ancienne.  Le  gouvernement,  en  effet,  n'avait  rien  fait 
pour  ramener  Paris  :  on  entendait  dire  partout  que  les  esprits  y 
étaient  de  plus  en  plus  excités,  que  les  affaires  y  allaient  mal,  que 
les  souffrances  y  étaient  grandes.  Que  s'est-il  donc  passé  dand  les 
esprits  ?  On  ne  peut  faire  à  cet  égard  que  des  hypothèses.  La  plus 
plausible  est  que  la  population  parisienne,  ne  voyant  se  réaliser 
aucune  des  espérances  qu'elle  avait  conçues  il  y  a  quatre  ans,  a  fait 
au  moins  partiellement  retomber  la  responsabilité  de  sa  déception 
sur  les  hommes  qu'elle  avait  cru  mettre  au  pouvoir  en  les  mettant 
à  l'Hôtel-de- Ville.  La  vérité  est  qu'ils  s'y  sont  trouvés  impuissans,  et 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  473 

cela  pour  plusieurs  motifs.  Lq  premier  est  que  leur  majorité  était 
trop  faible  pour  avoir  beaucoup  d'autorité.. Le  second  est  qu'elle 
manquait  d'homogénéité,  les  nationalistes  ayant  dû,  pour  se  la  pro- 
curer, faire  une  coalition  où  étaient  entrés  des  élémens  très  dispa- 
rates. Il  y  avait  là  même  des  radicaux  avancés  qui,  pour  des  raisons 
diverses  et  quelquefois  toutes  personnelles,  étaient  devenus  des 
mécontens.  Dans  des  votes  très  importans,  on  a  vu  la  majorité  se 
débander,  c'est-à-dire  disparaître,  puisqu'elle  tenait  seulement  à 
quelques  voix.  Dans  ces  conditions,  le  gouvernement  pouvait  en 
prendre  à  son  aise  avec  une  assemblée  coupée  en  deux,  et  on  se  rap- 
pelle que  M.  Waldeck-Rousseau  ne  s'en  est  pas  fait  faute.  Le  Conseil 
municipal  de  Paris  a  été  pour  lui  comme  non  existant.  La  majorité 
radicale-socialiste  du  nouveau  Conseil,  bien  qu'un  peu  plus  considé- 
rable que  randenne,  n'est  guère  que  de  huit  voix,  et  im  autre  gou- 
vernement que  le  nôtre  n'aurait  pas  beaucoup  de  peine  à  l'arrêter 
dans  la  voie  où  elle  se  prépare  à  s'engager.  Si  on  en  juge  par  le  lan- 
gage de  ses  journaux,  elle  se  croit  le  droit  de  tout  faire  parce 
qu'elle  imagine  en  avoir  le  moyen,  et  ce  moyen  est  dans  les  complai- 
sances qu'elle  attend  du  gouvernement.  Probablement  elle  n'a  point 
tort.  Nous  craignons  que  la  ville  de  Paris  n'ait  encore  moins  à  se  louer 
du  nouveau  Conseil  municipal  que  de  l'ancien. 

Les  nationalistes  pourraient  bien  alors  avoir  leur  revanche.  Mais, 
pour  cela,  —  ayons  le.  courage  de  dire  la  vérité  à  un  parti  qui  vient 
d'être  battu,  —  ils  devront  modifier  sensiblement  la  composition  de 
leur  parti  et  leurs  méthodes  de  combat.  Ils  devront  surtout  recruter 
avec  plus  de  soin  leur  personnel.  Ils  ont  pris  avec  eux  tout  ce  qui 
n'appartenait  pas  au  parti  ministériel  et  y  était  hostile.  Les  groupe- 
mens  de  ce  genre,  nécessairement  bariolés  des  couleurs  les  plus 
diverses,  ont  le  malheur  de  ne  pas. inspirer  confiance.il  y  avait  de 
tout  dans  le  camp  nationaliste,  depuis  des  radicaux,  comme  nous 
l'avons  dit,  jusqu'à  des  hommes  qui,  s'ils  étaient  républicains, 
l'étaient  de  bien  fraîche  date.  Il  y  en  avait  même  qui  ne  l'étaient 
pas  et  n'en  faisaient  pas  mystère.  En  un  mot,  c'était  une  coalition. 
On  peut  livrer  une  bataille  avec  une  coalition  et  même  la  gagner  : 
le  difficile  est  de  maintenir  ensuite  la  cohésion  de  l'armée  triom- 
phante. La  victoire  d'il  y  a  quatre  ans  n'était  pas  très  considérable  ; 
cependant  c'en  était  ime.  Il  est  arrivé  le  lendemain  ce  qui  arrive  tou- 
jours en  pareil  cas.  L'indiscipluie,  l'inévitable  indiscipline  s'est  mise 
dans  les»  rangs  des  vainqueurs  et  les  a  réduits  à  Timpuissance.  Ils 
n'ont  pas  donné  un  mouvement  déterminé  aux  affaires  municipaleSi 


474  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  comment  Tauraient-ils  pu?  Voilà  comment  de  réelles  qualités  d'es- 
prit, et  surtout  de  cœur,  ont  été  stériles.  Ajoutons  que,  dans  bien  des 
cas,  et  particulièrement  en  province,  les  nationalistes  ont  augmenté 
la  confusion  des  partis  en  prenant,  ou  en  s*efforçant  de  prendre  sur 
le  terrain  électoral  la  place  des  républicains  modérés.  Nous  disions 
plus  haut  que  sans  doute  le  gouvernement  ne  profiterait  pas  de  la 
leçon  qu'il  avait  reçue  :  puisse  du  moins  l'opposition  profiter  de  celle 
qu'elle  a  reçue  elle-même,  et  se  préparer  en  meilleur  ordre  aux 
combats  de  l'avenir  I  Telles  qu'elles  ont  été,  les  élections  des  i^  et  8 
mai  sont  de  nature  à  l'y  encourager. 

Les  événemens  d'Extrême-Orient  ont  aujourd'hui  un  intérêt  supé- 
rieur à  tout  autre.  Depuis  quelques  jours,  deux  faits  graves  se  sont 
produits  :  le  passage  du  Yalou  par  les  Japonais  et  l'investissement  de 
Port- Arthur,  qui,  s'il  n'est  pas  encore  complet,  menace  de  le  devenir. 
Us  devaient  naturellement  produire  et  ils  ont  produit  une  assez  vive 
émotion  :  cependant  ils  n'avaient  rien  d'imprévu,  surtout  le  premier, 
et,  quelle  que  soit  leur  importance,  il  ne  faut  pas  l'exagérer.  Ce  qui 
est  malheureux  pour  les  Russes  et  pour  ceux  qui,  comme  nous, 
souhaitent  ardemment  leur  succès,  c'est  qu'ils  n'ont  obtenu  jusqu'ici 
aucun  de  ces  avantages  partiels  qui  entretiennent  ou  relèvent  la  con- 
fiance, et  que,  au  contraire,  ils  ont  éprouvé  coup  sur  coup  un  certain 
nombre  d'accidens  dont  l'efTet  moral  est  fâcheux.  Mais  nous  ne  sommes 
d'ailleurs  qu'au  début  des  opérations,  et,  dès  le  premier  jour,  tout  le 
monde  a  eu  le  sentiment  qu'elles  seraient  longues  et  mêlées  de  péri- 
péties très  diverses  :  il  n'y  a  donc  pas  lieu  de  s'alarmer  prématurément. 
L'opinion  la  plus  générale  était  que  la  dispersion  de  leurs  forces 
maritimes  condamnait  les  Russes  à  l'infériorité  sur  mer;  mais  on 
croyait  non  moins  généralement,  et  nous  continuons  de  croire,  qu'ils 
sont  sur  terre  supérieurs  aux  Japonais,  et  qu'ils  les  y  battront.  Toute- 
fois ce  ne  sera  ni  si  facilement,  ni  si  vite.  Non  seulement  les  Japonais 
se  battent  bien,  avec  courage,  avec  audace,  et  avec  cet  absolu 
mépris  de  la  mort  qui  caractérise  les  Asiatiques,  mais  ils  sont  conduits 
par  un  état-major  et  par  des  officiers  instruits,  habiles,  qui  ont  préparé 
de  longue  main  leur  plan  de  conduite,  et  qui  l'exécutent  aujourd'hui 
avec  une  remarquable  précision.  Ils  en  ont  terminé  la  première 
partie  :  la  seconde  sera  peut-être  plus  difficile. 

Le  passage  du  YaLou  était,  en  quelque  sorte,  escompté  d'avance. 
On  était  d'accord  pour  croire  que  les  Russes  ne  défendraient  pas  sérieu- 
sement la  ligne  du  fieuve,  et  qu'ils  ne  devaient  pas  le  faire.  C'est 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  475 

plus  loin  vers  le  nord  et  vers  Touest  qu'ils  opèrent  leur  concentra- 
tion et  qu'ils  attendent  l'ennemi.  Ils  l'attendent,  disons-nous  :  en 
efifet,  il  n'est  pas  probable  qne  leur  stratégie  puisse  consister,  comme 
quelques  personnes  le  pensent,  à  reculer  d'une  première  ligne  sur  une 
seconde,  puis  d'une  seconde  sur  une  troisième,  et  ainsi  de  suite,  de 
manière  à  obliger  l'ennemi  à  allonger  indéfiniment  sa  ligne  d'opé- 
ration et  à  éparpiller  ses  forces.  Il  serait  douteux  que  les  Japonais 
se  prêtassent  complaisamment  à  cette  manœuvre.  A  un  certain 
moment,  ils  s'arrêteraient,  et,  à  leur  tour,  ils  attendraient  l'ennemi. 
Pendant  ce  temps,  ils  feraient  le  siège  de  Port-Arthur,  et  comme  une 
place  de  guerre  investie  de  toutes  parts  finit  toujours  par  succomber 
lorsqu'elle  n'est  pas  secourue,  on  voit  à  quelles  conséquences  fatales 
s'exposerait  le  général  Kouropatkine  s'il  se  refusait  trop  longtemps  à 
livrer  bataille.  La  chute  de  Port-Arthur  ne  serait  peut-être  pas  un 
désastre  matériel  d'une  gravité  extrême  ;  mais  l'effet  moral  en  serait 
immense.  Elle  serait  considérée  à  bon  droit  comme  un  grand  échec 
pour  la  Russie,  et  il  serait  très  possible,  très  vraisemblable  même, 
qu'elle  produisit  dans  l'imagination  du  monde  jaune  un  ébranle- 
ment profond.  Les  Russes,  —  nous  en  avons  su  autrefois  quelque 
chose,  —  soutiennent  un  siège  avec  beaucoup  de  sang-froid  et  de 
ténacité.  Le  souvenir  de  Sébastopol  est  resté  vivant  dans  toutes 
les  mémoires.  Cependant  Sébastopol  a  fini  par  être  pris,  malgré  l'hé- 
roïsme de  ses  défenseurs,  parce  qu'il  n'a  pas  été  secouru,  ou  plutôt 
parce  que  les  armées  envoyées  pour  le  secourir  ont  été  défaites.  C'est 
à  l'Aima  que  s'est  décidé  le  sort  de  Sébastopol  :  de  même  le  sort  de 
Port-Arthur  sera  réglé  sur  le  point  encore  ignoré  de  la  Mandchourie 
où  aura  lieu  le  choc  décisif  entre  les  Russes  et  les  Japonais.  Le  général 
Stœssel,qui  commande  la  place,  s'en  est  parfaitement  rendu  compte, 
s'il  a  tenu  à  ses  troupes  le  langage  que  lui  prêtent  certains  journaux  et 
qui  peut  se  résumer  ainsi  :  —  Quoi  qu'il  arrive,  gardez  votre  sang- 
froid  et  tenez  bon  jusqpi'au  moment  où  on  viendra  nous  dégager.  — 
La  ville,  en  effet,  est  aujourd'hui  bloquée  du  côté  de  la  mer  :  les 
passes  du  port  sont  obstruées,  et  ce  qui  reste  de  la  flotte  russe  est 
a  embouteillé,  »  suivant  l'expression  usitée  depuis  la  guerre  hispano- 
américaine.  Sur  terre,  une  armée  japonaise  a  débarqué  à  Pitse-Ouo, 
et  on  a  cru  au  premier  moment  que  les  communications  avec  la 
Mandchourie  étaient  coupées.  Il  parait  qu'elles  ne  le  sont  pas,  ou 
qu'elles  ont  été  rétablies  ;  mais  il  est  à  craindre  que  ce  ne  soit  qu'un 
répit.  Port-Arthur  sera  bientôt  séparé  du  reste  du  monde.  On  ignore 
quelle  est  la  force  de  la  garnison  qui  y  est  restée  :  elle  est  sans  doute 


i 


476  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

assez  considérable  pour  défendre  la  place  contre  on  assaut,  mais  non 
pas  assez  pour  influer  d'une  autre  manière  sur  la  suite  des  événe- 
mens. 

Quant  au  passage  du  Yalou,  le  seul  tort  des  Russes  est  d'avoir  paru 
le  défendre  alors  qu'ils  étaient  résolus  à  ne  pas  le  faire.  Ce  tort  appar- 
tient-il en  propre  au  général  Zassoulitch,  comme  on  Ta  dit,  ou  la 
responsabilité  doit-elle  être  reportée  plus  haut  ?  Le  général  Zassou- 
litch a-t-il  mal  compris  ses  instructions,  ou  ces  instructions  ne  lui 
ont-elles  pas  été  données  en  termes  suffisamment  explicites?  Peu  im- 
porte :  il  y  a  eu  là  une  faute  commise,  et  les  Russes  ont  perdu  plus 
de  monde  qu'ils  ne  l'auraient  dû.  Mais,  pour  ce  qui  est  du  terrain  qu'ils 
ont  abandonné,  ils  devaient  l'abandonner  de  toute  manière,  et  cette 
fois  encore,  l'inconvénient  moral  a  été  supérieur  à  l'échec  matériel.  Les 
Japonais,  au  contraire,  ont  manœuvré  avec  beaucoup  de  correction.  Ils 
n'ont  tenté  le  passage  du  fleuve  qu'après  avoir  réuni  des  forces  suffi- 
santes pour  Topérer  à  coup  sûr,  et  avoir  pris  sur  les  Russes  une 
supériorité  numérique  écrasante.  Ce  qu'il  faut  remarquer  aussi,  c*est 
l'habileté  avec  laquelle  ils  ont  débarqué  au  nord  de  la  péninsule  du 
Liao-Toung,  à  Pitse-Ouo,  en  même  temps  qu'ils  passaient  le  Yalou 
Ils  auraient  pu  débarquer  plus  tôt,  puisqu'ils  venaient  par  mer  et 
qu'ils  sont  maîtres  de  la  mer;  mais  leur  corps  de  débarquement  aurait 
alors  couru  des  dangers,  qui  avaient  cessé  d'être  menaçans  pour  lui  à 
partir  du  moment  où  l'armée  russe,  menacée  elle-même  sur  son 
front  et  sur  son  aile  droite,  se  voyait  obligée  de  concentrer  toutes  ses 
forces,  et  d'abandonner  provisoirement  Port-Arthur  à  lui-même.  Tous 
ces  mouvemens  ont  réussi;  mais  ne  s'attendait-on  pas  à  ce  qu'ils 
réussissent,  et  faut-il,  parce  qu'ils  l'ont  fait,  se  laisser  aller  au  pessi- 
misme? Il  aurait  été  assurément  très  désirable  que  les  Russes  pussent 
empêcher  Port-Arthur  d'être  investi;  mais  il  aurait  fallu,  pour  cela,  ou 
bien  qu'ils  eussent  sur  mer  une  supériorité  qu'ils  n'avaient  pas,  ou 
bien  qu'ils  portassent  toutes  leurs  forces  en  avant  pour  défendre  avec 
elles  le  passage  du  Yalou,  ce  qui  aurait  été  de  leur  part  une  grande 
imprudence.  Ce  n'était  pas  sur  le  Yalou  que  la  partie  devait  être  jouée, 
n  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cette  série  de  revers  que,  jusqu'à  ce 
jour,  aucun  succès  partiel  n'a  interrompue  a  produit  une  impression 
pénible,  et  qu'elle  pourrait,  en  se  prolongeant  encore  un  peu,  créer  un 
danger  sérieux. 

Nous  disions,  en  effet,  il  y  a  un  moment,  que  l'imagination  du  monde 
asiatique  était  en  travail.  En  somme,  on  n'a  jamais  été  bien  sûr  de 
l'attitude  de  la  Chine,  et  ce  qui  s'est  passé  ces  derniers  jours  montre 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  477 

que  les  inquiétudes  à  ce  sujet  n*ont  pas  encore  complètement  disparu. 

On  annonce  que  les  ministres  étrangers  présens  à  Pékin  ont  fait  une 

démarche  auprès  du  gouvernement  chinois  pour  lui  recommander 

avec  force  de  persister  dans  la  neutralité  et  dans  l'abstention,  jugées 

plus  opportunes  et  môme  plus  nécessaires  que  jamais.  Elles  le  sont, 

certes,  et  nul  n'y  contredira;  mais  cette  démarche  même  prouve  que 

^^s  puissances  n*ont  pas  une  confiance  absolue,  dans  les  intentions 

de  la  Chine,  et  qu'elles  les  estiment  pour  le  moins  un  peu  hésitantes. 

^i  la  démarche  est  rassurante  dans  ses  résultats,  —  car  le  gouverne- 

'^^ent  chinois  n'a  pas  manqué  de  protester  qu'il  maintiendrait  sa  neu- 

^«•a.lité,  —  elle  Test  moins  dans  son  origine,  et  il  suffit  qu'on  l'ait  crue 

ûiclispensable  pour  inspirer  quelques  doutes  sur  les  dispositions  réelles 

<iii  Céleste-Empire.  Il  restera  neutre,  nous  n'en  doutons  pas,  aussi 

loxàgtemps  que  la  fortune  des  armes  restera  elle-même  en  suspens, 

oomme  elle  Test  encore  aujourd'hui,  entre  les  Russes  et  les  Japonais; 

ixiais,le  jour  où  elle  se  prononcerait  décidément  en  faveur  de  ces  der- 

i:i  î^rs,  nous  ne  garantirions  pas  un  jour  de  plus  le  maintien  de  la  nçu- 

Ix^sàlité  de  la  Chine,  ni  même,  ce  qui  ne  serait  pas  moins  grave,  le 

m.fiûntien,  à  rintérieur,  de  la  sécurité  des  étrangers.  Et  c'e^t  pour  cela 

C|tj.*ils  se  trompent  grandement,  ceux  qui,   non  pas  chez  nous  où 

l*" opinion  est  à  peu  près  unanime  en  faveur  de  la  Russie,  mais  dans 

oei^tains  pays  étrangers,  considèrent  ingénument  le  Japon  comme  le 

x>e présentant  de  la  civilisation  occidentale  et  souhaitent  plus  ou  moins 

oxx^ertement  son  succès. 

Quel  serait  le  lendemain  de  ce  succès?  Nous  n'avons,  en  France, 
ancun  mauvais  sentiment  à  l'égard  du  Japon,  pays  à  coup  sûr  très 
^telligent  et  très  intéressant,  en  même  temps  que  très  courageux  : 
toutefois,  dans  le  conflit  actuel,  nos  vœux  sont  pour  la  Russie,  non 
seulement  parce  qu'elle  est  notre  amie  et  notre  alliée  et  qu'à  ce  double 
^tre  elle  a  droit  a  toute  notre  sympathie,  mais  encore  parce  que  c'est 
elle  qui  est  le  véritable  champion  de  l'Europe,  et  que  sa  défaite,  si  elle 
^^tiait  à  se  produire,  préparerait  et  déchaînerait  dans  le  monde  la 
P*us  grande  des  révolutions.  Nous  ne  serions  pas  les  derniers  à  en 
^^ssentir  les  contre-coups. 


Nous  parlions,  il  y  a  quinze  jours,  du  voyage  de  M.  le  Président  de 
^  République  à  Rome  et  des  sentimens  très  chaleureux  qu'il  a  fait 
^^Itre  en  France  comme  en  Italie.  Nous  avons  été  heureux  de  donner 
^  nos  voisins  d'au-delà  des  Alpes  ce  témoignage  de  notre  amitié. 


478  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  nous  le  serons  encore  davantage  s'il  a  pu  dissiper  les  nuages 
factices  qu'on  avait  formés  entre  les  deux  pays.  Ce  sentiment  ne 
saurait  être  modifié  chez  nous  par  aucun  incident  ultérieur  :  néan- 
moins, nous  n'avons  pas  appris  sans  peine  que  le  pape  Pie  X  avait 
protesté  officiellement,  c'est-à-dire  au  moyen  d'une  note  remise 
aux  divers  gouvernemens  catholiques,  contre  une  démarche  dont  le 
caractère  lui  a  paru  «  offensant  pour  sa  dignité  et  pour  ses  droits.  >»  Ce 
sont  les  termes  mêmes  reproduits  par  les  journaux  qui  tiennent  de 
plus  près  au  Vatican,  notamment  par  VOsservatot*e  romano.  Mais,  bien 
entendu,  nous  n'en  garantissons  pas  l'exactitude,  et,  quand  même 
elle  serait  confirmée,  encore  faudrait-il  avoir  sous  les  yeux  le  document 
tout  entier  pour  l'apprécier  d'après  don  ensemble  et  non  pas  d'après 
un  détail.  En  tout  cas,  le  Saint- Père  se  tromperait  s'il  attribuait  à  M.  le 
Président  de  la  République  xme  intention  offensante,  ou  même 
simplement  désobligeante  pour  lui,  car  rien  n'a  été  plus  loin  de  la 
pensée  de  M.  Loubel.  Mais,  s'il  s'est  contenté  de  dire  que  le  voyage 
en  lui-même,  indépendamment  de  la  volonté  de  celui  qui  le  faisait, 
mettait  en  cause  sa  propre  situation  à  Rome  et  semblait  un  désaveu 
de  ce  qu'il  considérait  comme  son  droit,  c'est  une  affirmation  qui  ne 
saurait  nous  étonner.  Qui  donc  ignore  que  le  Pape  n'a  jamais  accepté 
l'établissement  italien  à  Rome,  et  qu'il  ne  cesse  pas  de  protester  contre 
un  fait  illégitime  à  ses  yeux  ? 

^  M.  Loubet  n*a  voulu  certes  rien  ajouter  à  ce  que  cet  état  de 
choses  a  de  profondément  douloureux  pour  le  Saint-Père;  mais  enfin 
il  existe  depuis  près  de  trente-quatre  ans,  et  il  a  été  reconnu  depuis 
lors  par  l'Europe  entière.  Si  la  France,  pour  ne  parler  que  d'elle, 
a  un  ambassadeur  auprès  du  Vatican,  elle  en  a  un  autre  auprès  du 
Quirinal,  et  le  Pape  a  renoncé  à  s'en  trouver  «  offensé  dans  sa  dignilé 
et  dans  ses  droits,  »  à  supposer  qu'il  l'ait  jamais  fait.  Pie  X  est  le  sou- 
verain spirituel  de  tout  le  monde  catholique,  mais  Victor-Emmanuel 
est  le  roi  d'Italie  :  nous  serait-il  interdit  d'entretenir  de  bons  rapports 
avec  l'un  et  avec  l'autre,  et  de  donner  à  ces  rapports  la  forme  que  les 
circonstances  comportent?  Ne  pourrons-nous  pas  recevoir  le  roi 
d'Italie  à  Paris,  et,  l'ayant  reçu,  ne  pourrions- nous  pas  lui  rendre  sa 
visite  à  Rome  ?  On  comprendrait,  nous  ne  disons  pas  que  nous  admet- 
trions, mais  enfin  nous  comprendrions  cela,  si  la  môme  règle  était 
appliquée  à  tout  le  monde,  et  si  les  chefs  d'Ëtat  hérétiques  ou  schis- 
matiques  y  étaient  soumis  comme  les  catholiques  ;  mais  il  n*en  est 
rien,  et,  par  une  subtilité  assez  difficile  à  saisir,  ce  sont  ces  derniers 
seuls  qui  se  voient  fermer  à  Rome  la  porte  du  Vatican  lorsqu'ils  sur- 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  479 

tent  de  celle  du  Quirmal.  Pourcjaoi  cette  différence,  qui  n*est  certai- 
nement pas  pour  eux  un  privilège?  Les  préoccupations  du  Saint-Père, 
dans  Tordre  d'idées  dont  il  s'agit,  ne  sont  pas  du  don[iaine  spirituel  ; 
elles  sont  évidemment  du  domaine  politicpie.  Dans  ces  conditions,  il 
ne  saurait  trouver  déplacé  que  M.  le  Président  de  la  République  se 
préoccupe,  lui  aussi,  des  intérêts  temporels  du  pays  qu'il  représente. 
N'est-ce  pas  son  devoir  ^e  le  faire?  Il  voit  dans  le  monde,  —  et 
comment  pourrait-il  ne  pas  le  voir?  —  im  grand  pays  qui  est  en 
pleine  croissance  et  qui  se  développe  chaque  jour  davantage.  Toutes 
les  autres  puissances  européennes  doivent  compter  avec  l'Italie  et 
faire  de  la  politique  avec  elle.  Serait-il  admissible  que  les  gouveme- 
mens  hérétiques  ou  schismatiques  eussent  pour  cela  des  moyens 
d'action  qui  seraient  interdits  aux  gouvememens  catholiques?  Ne  se- 
rait-ce pas  placer  ces  derniers  dans  une  situation  d'infériorité  mani- 
feste? Nous  savons  bien  tout  ce  qu^on  peut  dire  pour  expliquer 
l'attitude  prise  par  le  Saint-Père.  Les  diplomates  et  les  théologiens 
parviennent  à  en  comprendre  le  sens  un  peu  mystique;  mais  il  faut 
tenir  compte  aussi  de  l'intelligence  des  peuples,  qui  est  faite  de  simple 
bon  sens  et  à  laquelle  les  choses  visibles  et  tangibles  parlent  mieux 
que  les  raisonnemens.  Eh  bien  !  quand  un  peuple  catholique  voit  le 
Pape  accueillir  avec  beaucoup  de  considération  et  de  satisfaction 
l'Empereur  allemand  ou  le  roi  d'Angleterre  au  moment  môme  où 
ils  viennent  de  serrer  la  main  du  roi  d'Italie,  il  ne  comprend  pas,  et 
personne  ne  réussira  à  lui  faire  comprendre  pourquoi  son  représentant 
à  lui,  peuple  catholique,  ne  serait  pas  traité  sur  le  même  pied.  Fau- 
drait-il donc  que  l'amitié  ou  l'alliance  de  l'Italie,  avec  le  poids  dont 
elles  peuvent  éventuellement  peser  dans  le  monde,  fussent  abandon- 
nées aux  gouvememens  hérétiques?  Ne  pourrions-nous  pas  y  pré- 
tendre, ou  n'aurions-nous  pas  les  mêmes  moyens  de  nous  les  assurer? 
Serions-nous  mis  dans  l'alternative,  parce  que  la  majorité  du  peuple 
français  est  catholique,  de  manquer  à  l'Italie  ou  au  Pape,  alors  que 
nous  sommes  pleins  de  sympathie  pour  la  première  et  de  respect  pour 
le  second?  Peut-être  n'a-t-on  pas  assez  examiné,  au  Vatican,  la  question 
à  ce  point  de  vue.  Le  Président  de  la  République,  tout  enlregretlant 
l'impression  produite  sur  le  Saint-Père,  avait-il  le  droit  de  s'y  arrêter? 
U  aurait  certes  commis  une  faute,  et  en  même  temps  ime  grave 
inconvenance  si,  sachant  que  la  porte  du  Vatican  devait  s'ouvrir 
devant  lui,  il  n'était  pas  allé  y  frapper  ;  mais  il  savait  le  contraire,  et 
cela  de  source  sûre,  puisque  le  Pape  le  lui  avait  confirmé  par  l'organe 
de  YOsservatore   romano.  Dès  lors,  tout  le  monde  [ avouera  qu'il  ne 


480  HEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

devait  pas  s'exposer  à  demander  une  audience  qui  lui  aurait  été  cer- 
tainement refusée. 

Nous  convenons  volontiers  qu'à  côté  des  avantages  qu'il  présen- 
tait, son  voyage  à  Rome,  sans  visite  faite  au  Pape,  risquait  d'avoir 
rinconvénient  d*entretenii*,  d'alimenter,  de  surexciter  les  polémiques 
et  les  passions  anti -religieuses  dans  les  deux  pays.  Quelque  effort  que 
nous  ayons  fait  pour  lui  enlever  ce  caractère  de  manifestation 
regrettable,  d'autres  devaient  inévitablement  le  lui  restituer  en  l'ac- 
centuant. C'est  ce  qui  est  arrivé  ;  mais  la  protestation  du  Saint-Père 
n*a-t-elle  pas  fourni  de  nouvelles  armes  à  ceux  qui  travaillent  dans  ce 
dernier  sens?  Si  le  Pape  a  voulu  seulement,  à  propos  d'un  voyage  qui 
n'avait  pas  de  précédent  historique,  maintenir  son  affirmation  contre 
l'occupation  de  Rome  par  le  gouvernement  italien,  c'est  son  droit 
strict,  et  à  cela  nous  n'avons  rien  à  dire  ;  mais  s'il  se  plaint  que  M.  le 
Président  de  la  République  ait  fait  un  acte  offensant  pour  lui,  il 
se  trompe  sur  le  caractère  du  voyage  et  encore  plus  sur  les  inten- 
tions dans  lesquelles  il  a  été  accompli.  Empressons-nous  d  ajouter 
que  ce  n'est  pas  une  raison  pour  répondre  à  sa  note  avec  une  dureté 
qui  serait  déplacée.  11  faut  tenir  compte  au  Pape  de  la  situation  où  il 
se  trouve.  Au  premier  moment,  le  gouvernement  a  communiqué  une 
note  aux  journaux,  dans  laqpielle  il  considérait  que  celle  du  Saint-Siège 
était  nulle  et  non  avenue;' il  a  dit  ensuite  qu'elle  était  inacceptable 
dans  la  forme  et  dans  le  fond,  et  que  notre  ambassadeur  avait  été 
chargé  de  le  déclarer.  Ne  connaissant  pas  la^forme  de  la  note  ponti- 
ficale, nous  n'avons  sur  elle  aucime  opinion.  Quant  au  fond,  il  n'est 
pas  autre  chose  qu'une  confirmation  nouvelle  d'une  attitude  très  an- 
cienne: en  quoi  pouvions-nous  en  être  blessés?  Nous  n'avions  rien  à 
répondre  au  Saint-Père,  et  le  silence  eût  été  non  moins  respectueux 
que  sage.  Mais  ceux  qui  poursuivent  chez  nous  la  campagne  anti- 
religieuse, on  sait  avec  quelle  violence,  et  qui  poussent  de  toutes  leurs 
forces  à  la  dénonciation  du  Concordat,  on  sait  dans  quels  desseins, 
ont  vu  là  une  occasion  qu'ils  ne  devaient  pas  laisser  échapper.  Pour- 
quoi la  leur  avoir  fournie? 


Francis  Charmes. 

Le  Directeur^Gérant, 
F.  Brunbtièrb. 


UN  DIVORCE 


TBOISliMB  PARTIS  (1) 


V.  —  FIANÇAILLES 

Depuis  ces  quatre  années  qu'elle  était  venue  s'installer  dans 
cette  chambre  solitaire  de  la  rue  Rollin,  Berthe  Planât  y  avait 
connu  bien  des  heures  d'amères  méditations,  jamais  d'aussi 
tristes  que  celles  qui  suivirent  cette  violente  et  rapide  scène,  com- 
mencée sur  ime  telle  confiance  de  Lucien,  continuée  sur  cette 
révolte  indignée,  et  brusquement  achevée,  par  un  de  ces  dé- 
tours presque  tous  où  se  manifeste  la  frénésie  incontrôlable  de 
l'amour,  sur  cette  explosion  de  passionnée  tendresse.  Ce  fut 
d'abord,  durant  toute  la  soirée  et  toute  la  nuit,  l'accablement 
dont  s'accompagne  la  foudroyante  survenue  d'un  accident  ter- 
rible, prélude  certain  d'autres  plus  redoutables  encore.  Le  jeune 
homme  avait  refermé  la  porte  depuis  bien  longtemps  que  l'étu- 
diante était  toujours  là,  assise  sur  la  chaise  où  elle  travaillait 
avec  tant  de  liberté  d'esprit  à  son  arrivée,  et,  la  tête  dans  les 
mains,  les  coudes  sur  la  table,  elle  ne  regardait  plus  le  cahier  de 
ses  notes  d'hôpital,  l'atlas  d'anatomie,  les  pièces  du  squelette, 
ces  techniques  outils  d'une  aride  besogne.  Elle  y  avait  pourtant 

(i^  Voyez  la  Revue  des  1"  et  15  maf. 

TOMi  zzi.  —  1904.  3! 


*^ 


482  REVUE  DES  DEUX  MOTiDES. 

goûté  rapaisemeni  de  tant  de  troubles,  —  oh  !  pas  de  celui-lî 
pas  de  ce  désespoir  qui  grandissait,  grandissait  en  elle,  à  mesure 
que  Tombre  envahissait  la  pièce  !  Des  ténèbres  pires  lui  noyaient 
le  cœur.  Ce  n'était  pas  d'avoir  confessé  la  funeste  aventure  de  sa  -^ 

jeunesse,  sa  liaison  avec  Méjan  et  le  reste,  qui  la  brisait.  Si  elle  — 

avait  toujours  tremblé  à  l'idée  de  cet  aveu,  elle  l'avait  toujours  s 

prévu,  mais  entièrement  volontaire,  mais  fait  au  moment-cju'elle  s 

aurait  fixé,  avec  le  loisir  nécessaire,  afin  d'expliquer  dans  son  él 

moindre  détail  une  situation  trop  exceptionnelle,  trop  mMée  à  x 

l'histoire  entière  de  sa  vie.  Au  lieu  de  cela,  attaquée  à  l'împro- 
viste,  bouleversée,  jetée  hors  d'elle-même,  elle  n'avait  5)u  que  t 

laisser  s'échapper  pêle-mêle,  que  gémir  plutôt  cette  confession. 
Qu'avait  dû  en  penser  Lucien?  Comment  surtout  pouvait-il  ne  e 

pas  la  mépriser,  pour  cet  autre  aveu,  celui  de  son  nouvel  amour,  ^, 

que  l'excès  de  son  émotion  n'avait  pu  reteiiir?  Un  remords  la  jsa 

poignait  d'avoir  subi  cette  minute  de  défaillance,  prononcé  ce  œ 

«  oui  »  irrévocable,  abandonné  son  front  sur  l'épaule  du  jeune  ^e 

homme,  reçu  ce  baiser  sur  les  yeux  çt  sur  les  lèvres.  Elle  s'en  jcm 

était  arrachée,  trop  tard,  et  quand  la  brûlure  de  cette  caresse  ^ue 

avait  allumé  dans  son  sang  une  fièvre  qui  ne  lui  permettait  plus  sjis 

de  s'y  tromper.  Elle  était  à  la  merci  de  Lucien.  Dans  ime  heure, 
demain,  il  reviendrait.  Elle  le  verrait  de  nouveau,  à  ses  pieds, 
éperdu  de  désir,  s'approchant  d'elle,  laffolant  de  ses  regards,  de  ^-!e 

son  souffle,  de  ses  caresses.  Une  seconde  fois,  elle  résisterait,  une  ^  e 

troisième,  puis  elle  céderait...  Et  alors  elle  ne  serait  plus  la  J»a 

femme  qu'elle  s'enorgueillissait  d'être  depuis  sa  rupture  avec  l'in- 
digne Méjan,  celle  qui  a  le  droit  d'assimiler  une  liaison  irrégu- 
lière à  un  mariage,  à  cause  de  son  unicité.  Elle  serait  la  jeune 
fille  qui  a  eu  deux  amans.  Les  antiques  vérités  morales  con- 
cordent d'une  si  étroite  façon  avec  les  intimes  besoins  de  notre 
personne,  que  les  âmes  de  bonne  foi  les  affiriment,  malgré  elles, 
dans  l'instant  même  où  elles  les  nient.  Pour  continuer  de  s'esti-  ''^' 

mer,  cette  théoricienne  de  l'Union  libre  avait  besoin  de  pra- 
tiquer les  vertus  de  fidélité,  fût-ce  dans  la  séparation  la  plus  ^ 
justifiée,  que  l'Église  impose  à  l'épouse  chrétienne.  La  per- 
spective d'y  manquer  la  confondait  par  avance  de  honte,  —  ce 
mot  qui  avait  jailli  pour  la  première  fois  du  fond  révolté  de 
son  cœur,  au  sortir  de  cette  faiblesse  si  courte,  si  incomplète  I 
Qu*eût-ce  été  si  elle  s'était  donnée  tout  à  fait?  Et  cette  honte 
reloublait  par  la  vision  anticipée  des  sentimens  que  Lucien  i^ 


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UN  DIVORCE.  483 

éprouverait  auprès  d'elle  maintenant,  qu'il  éprouvait  déjà.  Elle 
avait  voulu,  au  cours  de  ses  études  médicales,  et  par  une  ran* 
cune  vengeresse  contre  la  duperie  de  ses  anciens  songes,  lire 
tous  les  livres  où  les  entraînemens  de  l'amour  sont  considérés 
d'un  point  de  vue  exclusivement  pathologique.  Elle  savait  que, 
par  une  affreuse  loi  de  la  sensualité  masculine,  la  jalousie  agit, 
sur  certains  hommes,  à  l'état  d'image  impure  et  troublante.  ElliB 
se  demandait,  avec  effroi,  si  la  subite  apparition  dû  délire  dans 
les  yeux  de  Lucien,  jusque-là  remplis  d'une  timide,  d'une  reli- 
gieuse idolâtrie,  n'avait  pas  eu  pour  cause  cette  certitude  qu'elle 
avait  appartenu  à  un  autre?  N'était-ce  pas  aussi  la  haine,  l'ignoble 
et  inséparable  compagne  de  la  sensualité  souillée,  qui  avait  passé 
dans  son  regard  et  dans  ses  gestes,  quand  il  avait  fui  sans  plus 
lui  parler?  Si  dès  les  premières  secondes  et  aussitôt  qu'il  avait 
su,  il  avait  eu  pour  elle,  instinctivement,  animalement,  ce  mé^ 
pris  dans  le  désir,  il  l'aurait  et  plus  acre  encore,  plus  empoi- 
sonné dans  la  possession,  et  il  n'aurait  pas  tort  de  l'avoir.  Elle 
le  mériterait  puisqu'elle  aurait  été  lâche,  lâche,  lâche  I...  Elle 
ne  pourrait  plus  se  rendre  ce  témoignage  qu'elle  s'était  rendu^ 
encore  aujourd'hui,  hautement,  celui  d'avoir  vécu  son  existence 
hors  la  loi  avec  autant,  avec  plus  de  respect  d'elle-même,  que 
si  elle  eût  accepté  les  plus  rigides  conventions  du  monde...  Et 
alors,  vers  quel  avenir  marcheraient-ils? 

Elle  n'était  pas  sortie  pour  aller  d!ner,  de  peur  de  rencon- 
trer Lucien,  tant  elle  appréhendait,  dès  ce  soir,  une  nouvelle 
épreuve  où  elle  succombât.  Elle  n'osa  pas,  de  cette  longue  nuit, 
allumer  sa  lampe,  par  crainte  que,  monté  jusqu'à  sa  porte,  à 
une  heure  quelconque,  et  voyant  de  la  lumière,  il  ne  sût  qu'elle 
était  là  et  ne  frappât  en  l'implorant.  Couchée  dans  cette  obscu- 
rité froide,  sans  s'être  déshabillée,  sur  la  mince  banquette  où 
son  ami  l'avait  déposée  évanouie,  elle  finit  pourtant  par  s'en- 
dormir d'un  sommeil  tardif  et  fiévreux.  Quand  elle  s'éveilla,  vers 
les  six  heures,  conmie  elle  en  avait  l'habitude  dans  sa  vie  uni- 
formément réglée,  son  anxiété  de  la  veille  se  retrouva  la  même, 
avec  cette  différence  pourtant  qu'un  nouveau  projet  commençait 
de  poindre  dans  sa  pensée... Nouveau? Non.  Souvent  déjà,  lorsque 
les  rencontres  avec  Méjan  dans  les  rues  du  Quartier  Latin  se 
faisaient  trop  fréquentes,  et  que  le  suborneur  la  regardait  comme 
s'il  allait  lui  parler,  elle  avait  entrevu  une  voie  possible  pour 
échapper  à  cette  obsession  de  son  passé  :  partir,  quitter  Paris, 


484  ItEVUE  DE8   DEUX   MONDES. 

changer  d'Université.  Son  orgueil  Tavait  tou^fonrs  retenue.  (Tétait 
à  Méjan  de  rougir  devant  elle  et  de  l'éviter.  Aujourd'hui,  il  s'agis- 
sait bien  d'une  lutte  d'amour-propre  avec  le  misérable  !  Il  s'agis- 
sait de  savoir  si  la  chère  intimité  de  cette  dernière  année  som- 
brerait dans  une  liaison  qui,  à  ses  yeux,  —  et  aux  yeux  de  Lucien, 
hélas!  —  serait  la  seconde,  avec  tout  ce  qu'une  semblable  dé- 
chéance comporte  de  dégradant,  ou  bien  si  elle  conserverait  dans 
le  souvenir  du  jeune  homme  cette  place  d'estime  à  laquelle  elle 
avait  encore  droit.  Partir  ainsi,  après  avoir,  durant  toute  cette 
intimité,  maintenu  leurs  relations  dans  cette  haute  atmosphère, 
quelle  plus  indiscutable  preuve  pouvait-elle  donner  de  sa  sincé- 
rité? Lucien  serait  bien  obligé  de  se  dire  qu'elle  n'était  pas  une 
fille  galante  qui  prend  un  amant  après  un  autre.  Il  avait  vu 
qu'elle  l'aimait.  Il  comprendrait  qu'elle  n'avait  pas  voulu  être  sa 
maîtresse  précisément  parce  qu'elle  l'aimait...  A  ébaucher  de  la 
sorte,  en  imagination,  ce  roman  de  sa  fuite  loin  de  cet  homme 
qu'elle  adorait,  sa  souffrance  de  la  veille  se  détendait  dans 
l'anéantissement  des  suprêmes  sacrifices.  Peu  à  peu,  le  projet  se 
faisait  plus  précis,  des  noms  se  prononçaient  dans  son  mono- 
logue intérieur  :  celui  de  Nancy,  celui  de  Montpellier.  La  pre- 
mière de  ces  Universités  l'intéressait  par  l'originalité  des  re- 
cherches psychologiques  qui  s'y  poursuivent.  Dans  la  seconde 
enseigne  l'illustre  clinicien  de  l'hôpital  Saint-Éloi,  l'auteur  des 
Limites  de  la  biologiey  dont  la  doctrine,  si  contraire  aux  siennes, 
avait  toujours  exercé  sur  elle  une  fascination  de  curiosité.  Elle 
se  figura  son  arrivée  dans  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  villes, 
qu'elle  se  représentait  d'après  les  souvenirs  de  Clermont  et  de  sa 
province,  avec  des  places  solitaires,  de  l'herbe  entre  les  pavés 
des  ruelles.  Il  y  aurait,  parmi  les  gens  qui  la  connaîtraient, 
un  étonnement  d'abord  autour  d'elle  qui  serait  sans  doute  la 
seule  étudiante,  puis  une  malveillance  quand  ils  découvriraient 
l'existence  du  petit  Claude.  —  On  devine  d'après  quel  célèbre 
physiologiste  elle  avait  appelé  son  enfant.  —  Qu'étaient  ces 
mesquines  difficultés,  auprès  de  ce  supplice  :  voir  Lucien  la  mé- 
priser entre  ses  bras?...  Cette  image  fit  tout*  d'un  coup  point 
d'arrêt  en  elle,  et  elle  sentit  que  sa  résolution  était  prise...  Oui, 
elle  partirait,  et  sans  retard.  Si  elle  voulait  vraiment  se  sauver 
de  cette  chute  dont  elle  éprouvait  à  la  fois  l'horreur  et  le  vertige, 
leur  entretien  de  la  veille  devait,  comme  elle  l'avait  dit,  avoir 
été  le  dernier.  —  Pourquoi  ne  pas  .disparaître  le  jour  même, 


UN   DIVORCE.  485 

quitte  à  charger  quelqu'un  de  préparer  son  déménagement,  la 
vieille  concierge,  par  exemple,  qui  lui  servait  de  femme  de  mé- 
nage? Elle  reviendrait,  dans  un  mois,  enlever  ses  meubles,  quand 
Lucien  la  croirait  définitivement  en  allée?. . .  Oti?. ..  Elle  trouverait 
le  moyen  qu'il  ne  pût  pas  le  savoir...  Que  ferait-il  alors?  Toute 
la  volonté  de  la  jeune  fille  se  tendit  à  ne  pas  laisser  cette  ques- 
tion se  poser  devant  elle.  Sa  force  y  aurait  défailli.  Décidée  à 
ce  que  la  journée  ne  se  passât  point  sans  qu'elle  eût  adopté  un 
parti  définitif,  elle  eut  l'énergie  d'agir  aussitôt.  11  y  avait  dans 
le  service  du  professeur  Louvet,  à  l'Hôtel-Dieu,  un  interne  ori- 
ginaire de  Montpellier.  L'étudiante  se  dit  qu'il  assisterait  assu- 
rément à  l'opération  que  Graux,  le  chirurgien,  devait  tenter  sur 
ce  malade  du  lit  n^  32  dont  elle  avait  répété  à  Lucien  la  stoïque 
parole.  Elle  ne  se  doutait  guère  qu'elle  devrait  si  vite  la  prendre 
à  son  propre  compte!...  Et  elle  se  mit  en  mesure  de  se  rendre  à 
l'hôpital  comme  à  son  ordinaire.  Son  cœur  battait  à  se  rompre, 
malgré  tous  les  raisonnemens,  lorsqu'elle  passa  devant  la  loge. 
Âllait-elle  apercevoir,  dans  le  casier  qui  lui  était  réservé,  une 
enveloppe  avec  l'écriture  de  Lucien?...  Ne  l'attendait-il  pas  lui- 
même,  en  haut  des  marches  de  cet  escalier  de  la  rue  Monge 
qu'elle  prenait  toujours,  pour,  de  là,  par  la  place  Maubert  et  le 
pont,  gagner  la  place  Notre-Dame?...  Aucune  lettre  n'était  dans 
le  casier...  Lucien  n'était  pas  dans  la  rue...  Pour  ce  matin,  elle 
était  à  l'abri. 

Cette  constatation  aurait  dû,  après  ces  réflexions  de  la  nuit 
et  du  matin,  calmer  un  peu  son  inquiétude.  Mais  non.  L'amou- 
reuse en  elle,  par  un  illogisme  trop  légitime,  avait  secrètement 
attendu  et  désiré  cette  périlleuse  présence  que  les  portions  rai- 
sonneuses de  son  être  redoutaient  au  point  de  lui  suggérer  l'irré- 
parable projet  de  l'exil.  Après  s'être  défendu  de  se  demander  ce 
que  ferait  Lucien,  elle  se  demanda  soudain  pourquoi  il  n'avait 
rien  fait,  comment  il  ne  s'était  pas  rapproché  d'elle  après  qu'ils 
s'étaient  quittés  ainsi?  Cette  idée,  aussitôt  entrée  dans  son  esprit, 
ne  cessa  plus  de  la  déchirer  comme  une  pointe  de  flèche  que 
chaque  mouvement  enfonce  davantage.  Elle  exécuta  bien,  avec 
la  ponctualité  qui  était  un  trait  marquant  de  son  caractère,  tous 
les  gestes,  un  par  un,  qu'elle  s'était  prescrits,  —  comme  de  se 
rendre  à  la  visite  du  professeur  Louvet  par  le  chemin  fixé  et  à 
l'heure  exacte,  d'aborder  l'interne  montpelliérain,  et  do  1  inter^ 


486  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

roger,  soinlisant  pour  une  amie,  sur  les  conditions  de  la  vie  dans 
son  pays.  C'étaient  des  gestes,  en  effet,  tout  extérieurs,  tout  con- 
venus.  Sa  pensée  était  bien  loin...  Une  hypothèse  sinistre  venait 
de  lui  apparaître  entre  vingt  autres.  Il  arrive  cependant,  tous  les 
jours,  que  le  désespoir  d'une  révélation  soudaine  précipite  au 
suicide  un  homme  qui  aime?  Si,  au  sortir  de  chez  elle,  écrasé 
de  douleur  par  son  aveu,  n'ayant  plus  la  force  de  supporter  ni 
ce  qu'il  avait  appris,  ni  son  propre  cœur,  Lucien  s'était  tué?... 
Elle  le  vit  étendu  sur  le  parquet  d'une  chambre,  sanglant,  la 
main  encore  crispée  sur  la  poignée  du  pistolet  qu'il  portait  pour 
ses  retours  dans  le  quartier  désert  du  Luxembourg,  le  soir.  Vai- 
nement se  démontra-t-elle  qu'une  telle  catastrophe  était  impos- 
sible, que  Lucien  lui  aurait  écrit  certainement  avant  d^  mourir, 
que  l'on  ne  se  tue  pas  quand  on  se  sait  aimé.  Ce  fut  dans  l'an- 
goisse qu'elle  assista,  avec  la  sensation  de  rêver  éveillée,  à  l'am- 
putation dont  elle  avait  si  consciencieusement  étudié,  la  veille, 
le  détail  anatomique.  Ce  fut  dans  l'angoisse  qu'elle  se  dirigea, 
aussitôt  la  pénible  séance  achevée,  vers  le  petit  restaurant  de  ia 
rue  Racine.  Elle  aurait  dû  l'éviter  ce  matin,  comme  la  veille, 
pour  rester  dans  ia  ligne  de  sa  résolution.  Elle  se  hâtait  au 
contraire  d'y  arriver,  dans  l'espérance  que  Lucien  serait  venu 
là,  reprendre  cet  entretien  dont  elle  tremblait  maintenant  qu'il 
n'eût  été  réellement  le  dernier.  Lucien  n'était  pas  venu  I  Et  voici 
que,  rentrée  à  la  maison  de  la  rue  Rollin  pour  savoir  si  aucune 
lettre  n'était  arrivée  durant  son  absence,  sa  concierge  lui  apprit 
qu'un  visiteur  s'était  présenté  ce  matin  pour  demander  si  M.  de 
Ghambault  n'était  pas  installé  chez  elle  : 

—  Un  monsieur  de  cinquante  ans,  tout  gris,  l'air  très  comme 
il  faut,  avec  une  rosette... 

—  C'est  le  beau-père,  se  dit  Berthe  sur  ce  signalement.  Il  est 
venu  le  chercher  ici...  Lucien  n'est  donc  pas  rentré?...  Pendant 
l'éclair  d'un  instant,  cette  absence  de  la  maison  maternelle  parut 
h  la  malheureuse  une  preuve  sans  réplique,  à  laquelle  ce  sens 
du  fait  dont  elle  était  si  reconnaissante  à  ses  études  lui  permit 
pourtant  d'opposer  cette  objection  :  —  C'est  à  sa  mère  surtout 
que  Lucien  aurait  écrit,  sïl  avait  dû  se  tuer...  Il  ne  s'est  pas  tué... 
Il  souffre.  Il  n'a  pas  voulu  revoir  son  beau-père,  parce  qu'il  ne 
peut  pas  me  défendre  auprès  de  lui.  Il  est  caché  quelque  part  à 
se  dévorer  le  cœur.  Demain,  après-demain,  il  reparaîtra...  Il 
faut  que  je  sois  partie. 


UN   DIVORCE.  487 

Cette  volonté,  comme  automatiquement  persistante  à  travers 
ces  cruelles  agitations,  détermina  la  jeune  fille,  dans  l'après-midi 
à  une  démarche  bien  simple.  Elle  devait  y  trouver,  à  sa  grande 
surprise,  une  raison  impérieuse  de  ne  pas  s*en  aller  et  la  preuve 
saisissante  que  sa  terreur  de  la  matinée  avait  été  une  de  ces 
demi-hallucinations  familières  à  l'amour.  Il  est  si  voisin  de  la 
démence  quand  il  craint  !  Incapable  de  supporter  l'idée  du  moindre 
danger  suspendu  sur  ce  qu'il  aime,  il  l'aperçoit,  il  le  crée,  ce 
danger,  au  plus  vague,  au  plus  fugitif  indice!  Cette  démarche 
était  une  visite  à  Moret.  Si  Berthe  quittait  Paris  le  lendemain,  — 
il  n'était  déjà  plus  question  de  départ  le  jour  même,  —  elle 
avait  besoin  de  s'entendre  avec  les  personnes  à  qui  était  confié 
son  fils.  Elle  faisait  cette  excursion  d'habitude  tous  les  diman- 
ches, et,  depuis  qu'elle  fréquentait  Lucien,  chacune  de  ces 
absences  avait  été  pour  elle  un  supplice.  Leur  existence  étant 
presque  commune,  le  jeune  homme  pouvait  s'étonner  de  la  voir 
disparaître  une  après-midi  par  semaine ,  régulièrement.  Il  lui 
fallait  prendre  un  train  à  deux  heures  pour  être  à  Moret  à  quatre, 
et  rentrer  à  huit.  En  outre,  c'était  un  signe,  après  tant  d'autres, 
de  l'erreur  sur  laquelle  sa  jeunesse  avait  vécu  ;  ses  visites  au  petit 
Claude  ne  lui  représentaient  que  de  l'amertume.  La  maternité, 
associée  au  souvenir  méprisé  du  séducteur  par  qui  elle  avait 
conçu,  faisait  plaie  dans  ce  cœur  si  fier.  L'animalisme  de  l'ins- 
tinct ne  suffit  pas  plus  aux  créatures  affinées  comme  elle,  dans 
les  relations  de  mère  à  enfant,  que  dans  les  rapports  de  femme 
à  homme.  Elles  ont  besoin  d'un  enrichissement,  d'une  culture 
autour  de  ces  sensations  primitives,  d'un  ennoblissement  aussi, 
qu'elles  ne  trouvent  que  dans  la  famille.  Sans  la  famille,  une 
femme  n'est  pas  complètement  mère,  et  il  n'y  a  pas  de  famille 
sans  certaines  conditions  inhérentes  à  la  nature  même.  Elles 
ne  dépendent  ni  des  Codes  écrits,  ni  des  fantaisies  de  nos  intel- 
ligences. Elles  existent  hors  de  nous,  et,  si  nous  les  mécon- 
naissons, contre  nous.  Berthe  les  avait  méconnues.  C'est  pour 
cela  qu'elle  n'arrivait  pas  à  se  complaire  dans  ce  fils  qu'elle  aimait 
cependant,  et  envers  qui  elle  se  sentait  si  responsable  I  II  n'avait 
pas  demandé  à  vivre,  et,  dans  cette  société  construite  sur  des 
principes  qu'elle  jugeait  bien  durs,  il  n'avait  qu'elle.  Telles  étaient 
les  réflexions  qu'elle  associait  d'habitude  à  l'aspect  de  la  petite 
ville,  toute  paisible  au  bord  de  sa  lente  rivière,  dans  l'ombre  de 
son  antique  cathédrale,  avec  sa  longue  rue  centrale  ouverte  et 


( 


488  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

terminée  sur  ses  portes  du  temps  de  Charles  VII.  Quand  elle 
descendit  du  train,  ce  voyage-ci,  elle  avait  un  poids  trop  lourd 
sur  le  cœur  pour  penser  à  rien  qu'à  cette  sinistre  possibilité 
d'un  suicide  de  son  ami,  et,  tour  à  tour,  si  cette  épreuve  lui  était 
épargnée,  aux  détresses  du  lendemain  de  ce  départ.  Elle  en 
faisait  une  première  étape.  Ce  fut  dans  cet  état  de  sensibilité 
vaincue  qu'elle  entra  dans  la  petite  maison,  pittoresque  ment 
adossée  à  un  débris  de  rempart,  avec  un  jardin  potager  ouvert 
sur  une  prairie,  où  habitait  son  fils.  Les  propriétaires  de  cette 
bicoque,  M.  et  M"**  Bonnet,  étaient  des  domestiques  retirés  qui 
avaient  pris  l'enfant  en  amitié,  à  le  voir  chez  sa  nourrice,  leur 
voisine.  Cette  femme  ayant  dû  quitter  le  pays,  la  mère  leur  avait 
demandé  de  le  garder.  Ils  avaient  accepté ,  sans  qu'une  allusion 
eût  jamais  été  faite  entre  eux  et  elle  au  secret  de  la  naissance 
du  petit.  En  parlant  et  dans  leurs  lettres,  ils  appelaient  Berthe 
Madame,  par  un  besoin  de  respectabilité  bourgeoise,  que  la  liber- 
taire n'avait  pas  osé  contrarier.  Que  pensaient-ils  de  son  his- 
toire? Elle  se  l'était  souvent  demandé,  à  rencontrer,  posé  sur 
elle,  le  regard  atone  et  inquisiteur  de  l'ancien  valet  de  chambre 
et  de  l'ex-cuisinière.  Que  lui  importait,  d'ailleurs?  Ces  gens 
étaient  bons  pour  l'enfant,  qui  distrayait  leur  solitude,  et  sa  petite 
pension  augmentait  un  peu  leur  budget.  Elle  les  trouva,  cet 
après-midi,  qui  s'occupaient,  l'homme  à  ses  légumes,  la  femme 
à  des  savonnages,  tandis  que  Claude  jouait  dans  l'allée  avec  an 
énorme  chien  de  garde  qui  se  laissait  taquiner  complaisamment. 
Les  rires  du  garçonnet,  ses  cheveux  blonds,  mêlés  aux  soies 
fauves  de  la  bête,  la  souplesse  lente  et  docile  de  celle-ci  et  l'agi- 
lité de  son  innocent  tourmenteur,  formaient  un  tableautin  tout 
posé  d'intimité  domestique  qui  contrastait  trop  avec  la  scène  tra- 
versée la  veille  par  la  mère.  Le  bondissement  de  l'enfant  vers 
elle  et  la  joie  de  ses  yeux  bleus,  cruellement  pareils  aux  yeux 
de  l'infâme  Méjan,  l'éclat  insoucieux  de  ses  cris  achevèrent  de 
Faccabler  d'une  mélancolie  qui  se  changea  soudain  en  une  émo- 
tion intense,  à  écouter  M"'  Bonnet  lui  dire,  avec  l'expression 
dans  la  voix  et  dans  la  physionomie  d'une  femme  qui  ne  peut 
plus  dominer  sa  curiosité  : 

—  Claude  a  été  gâté  aujourd'hui.   Un  ami  de  Madame  est 
venu  le  voir  ce  matin. 

—  Un  ami?  interrogea-t-elle. 

—  Un  M.  de  Chambault...  fit  le  mari  à  son  tour.  —  Le  flot  de 


UN   DIVORCE.  489 

pourpre  monté  aux  joues  de  la  jeune  fille  acheva  de  lui  per- 
suader qu'ils  avaient  deviné  juste,  sa  femme  et  lui.  Ce  visiteur 
était  le  père.  —  Il  nous  a  donné  son  nom  et  nous  a  dit  qu'il 
venait  de  la  part  de  M""'  Planât.  Nous  n'avons  pas  cru  devoir 
lui  refuser  d'embrasser  l'enfant... 

—  Et  c'est  qu'il  l'a  embrassé...  insista  la  femme.  Ah  !  il  l'aime 
bien.  Il  en  avait  les  larmes  dans  les  yeux... 

Lucien  avait  voulu  voir  l'enfant?  Il  lui  avait  parlé?  Il  l'avait 
embrassé?  C'était  là  un  fait  si  extraordinaire,  si  absolument  im- 
prévu I  Berthe  n'eut  pas  la  force  de  sentir  le  soulagement  de 
son  atroce  inquiétude,  tant  cette  nouvelle  la  frappa  de  stupeur. 
La  façon  dont  les  Bonnet,  mâle  et  femelle,  épiaient  sur  son 
visage  l'effet  produit  par  leurs  paroles,  lui  rendit  l'énergie  de  dis- 
simuler la  violence  de  son  bouleversement.  Elle  ne  put  supporter 
ridée  du  plus  intime  secret  de  sa  vie  mêlé  à  leurs  conversations. 
Us  n'étaient  pourtant  pas  des  exploiteurs,  mais  ils  avaient  tou- 
jours dans  leur  attitude,  et  en  ce  moment  plus  que  jamais,  cet  air 
de  demi-complicité  si  particulier  aux  gens  de  maison,  habitués 
à  ménager  les  vices  des  maîtres.  Même  à  cette  minute  d'intense 
émotion^  la  mère  sentit  cette  nuance  qui  lui  avait  souvent  rendu 
bien  pénible  la  nécessité  de  faire  élever  son  fils  ainsi.  —  Elle 
n'avait  pas  le  choix  !  —  Elle  eut  le  courage  de  répondre  que  M.  de 
Chambault  était  en  effet  un  de  ses  amis,  qu'ils  avaient  eu  raison 
de  lui  laisser  voir  l'enfant,  et  elle  commença  de  les  entretenir 
de  son  départ  possible  et  de  la  date  où,  dans  ce  cas,  elle  leur 
redemanderait  le  petit.  En  abordant  ce  sujet,  après  ce  qu'elle 
venait  d'apprendre,  elle  savait  bien,  elle,  la  doctrinaire  des  sin- 
cérités intransigeantes,  qu'elle  n'était  pas  véridique.  Elle  main- 
tenait, vis-à-vis  de  son  orgueil,  le  parti  pris  de  rupture  définitive 
auquel  elle  s'était  rangée,  mais  elle  le  maintenait  sans  plus  y 
croire.  Une  voix  intérieure  et  à  qui  elle  ne  commandait  plus 
de  se  taire,  lui  disait  trop  que  les  pensées  de  Lucien  à  son  égard 
n'étaient  pas  celles  qu'elle  avait  crues.  Elle  ne  pouvait  plus  le 
quitter  ainsi,  à  présent  qu'elle  savait  cette  visite,  et  lui,  de  son 
côté,  ne  la  laisserait  pas  s'en  aller  sans  l'avoir  revue,  sans  lui 
avoir  reparlé.  Cette  image  du  jeune  homme  arrivant  dans  cette 
maison  solitaire  de  Moret,  cherchant  ce  fils,  dont  l'existence 
soudain  apprise  lui  avait  arraché  un  cri  d'agonie,  le  découvrant, 
puis lattirant  avec  des  larmes,  attestait  un  retournement  de.tou.t 


490  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  cœur  qui  avait  dû  le  ramener  vers  elle  d^jà.  Elle  était  sûre 
qu'à  son  retour  à  Paris,  il  aurait  essayé  de  la  voir,  sûre  qu'il  lui 
avait  écrit.  Et  à  elle  aussi  Tannonce  de  cette  visite  avait  retourné 
tout  le  cœur.  Elle  n'avait  plus  qu'une  pensée  :  revenir  rue  RoUin, 
retrouver  Lucien,  s'expliquer  avec  lui.  Elle  ne  doutait  pas  qu'une 
lettre  ne  l'attendît.  Où  étaient  maintenant  ses  héroïques  projets 
d'exil?  Mais  se  contredisait-elle  vraiment?  Celui  qu'elle  ETait 
résolu  de  fuir,  c'était  l'amant  brûlé  de  jalousie,  soulevé  de  désir 
et  de  rancune,  haineux  dans  sa  fpassion  exaspérée.  Ce  n'était 
pas  l'amoureux  capable  du  mouvement  de  tendresse  navrée  et 
pitoyable  que  racontait  ce  baiser  sur  le  front  du  fils  de  l'autre. 
Et  puis,  elle  ne  raisonnait  pas  tant.  Elle  était  redevenue  celle  qui, 
depuis  dix  mois,  n'avait  pu,  voyant  le  gouffre,  s'en  aller,  comme 
elle  avait  dit,  du  chemin  trop  doux  qui  l'y  conduisait.  Quand,  à 
huit  heures,  arrivée  chez  elle,  avec  toutes  les  fièvres  de  cette 
nouvelle  attente,  elle  aperçut  dans  le  casier  l'enveloppe  vaine- 
ment espérée  le  matin  et  à  midi,  elle  sentit  qu'il  lui  serait  im- 
possible de  ne  pas  faire  ce  que  cette  lettre  lui  demanderait,  quoi 
que  ce  fût.  C'était  un  billet  et  qui  ne  contenait  que  ces  quelques 
mots  :  «  //  faut  que  je  vous  parle,  Berthe.  En  allant  à  rhôpital, 
demain,  venez  à  neuf  heures  aux  Arènes.  Je  vous  y  attendrai 
avec  une  inquiétude  que  vous  comprendrez.  De  ce  que  f  ai  à  vous 
demander  dépend  toute  ma  vie  y  et  je  tremble.  Votre  ami  ;  L...  » 

Ce  petit  square  des  Arènes  où  l'amoureux  fixait  ainsi  leur 
rendez-vous  est,  à  cette  heure  matinale,  un  des  coins  les  plus 
solitaires  de  Paris.  Il  doit  son  nom  à  quelques  degrés  d'un  cirque 
romain,  dégagés  par  des  fouilles  récentes  et  fortement  restaurés, 
autour  desquels  on  a  ménagé  des  pentes  gazonnées  et  planté  des 
arbres,  le  tout  séparé  par  une  grille  de  la  rue  de  Navarre,  baptisée 
ainsi,  depuis  que  la  large  artère  de  la  rue  Monge  a  coupé  en 
deux  la  rue  RoUin.  Cette  rue  de  Navarre  en  est  le  second  tronçon. 
Berthe  Planât  avait  donc  une  bien  petite  distance  à  franchir  pour 
aller  de  sa  porte  au  square.  Ces  trois  minutes  lui  parurent  très 
longues  cependant,  lorsque  après  une  nuit  passée  à  se  débattre 
parmi  des  impressions  trop  contradictoires,  elle  s'achemina  vers 
cet  endroit  perdu  où  se  jouerait  une  scène  nouvelle  et  décisive 
du  drame  de  son  sort.  Jusque-là,  même  dans  son  engagement 
avec  Méjan,  elle  l'avait  conduit,  ce  sort,  avec  sa  volonté.  Elle 
avait  pu  se  tromper  de  la  manière  la   plus  déplorable.  Elle 


UN  DIVORCE. 


491 


n'avait  pas  étë  entraînée.  Elle  Tétait,  en  ce  moment,  et  roulée, 
et  noyée  par  une  grande  vague  de  passion ,  qui  no  lui  permettait 
plus  d'y  voir  clair.  C'était  la  revanche  en  elle  de  la  femme  sur 
la  féministe,  de  la  jeune  fille  sur  l'étudiante,  de  la  créature  im- 
pulsive et  tendre,  incomplète  et  incertaine,  dont  la  faiblesse 
réclame  l'appui  viril,  sur  l'orgueilleuse  et  la  raisonneuse  qui  avait 
enfantinement  rêvé  de  se  tenir  debout  seule  contre  la  société, 
par  la  seule  force  de  l'acte  individuel.  Lorsque,  après  avoir  tra- 
versé la  rue  Monge,  elle  aperçut  Lucien  qui  allait  et  venait 
devant  la  grille  du  jardin,  le  dérobement  de  ses  jambes  sous  elle 
lui  fit  croire  qu'elle  n'achèverait  point  de  faire  les  quelques  pas 
qui  la  séparaient  de  lui...  Mais  il  l'avait  vue  aussi.  Il  s'avançait. 
Il  l'abordait...  Tout  de  suite,  à  sa  façon  de  la  saluer,  à  sa  physio-* 
nomicy  à  sa  voix  quand  il  lui  parla,  à  son  regard,  elle  reconnut, 
avec  un  attendrissement  qui,  à  lui  seul,  était  du  bonheur,  qu'il 
ne  tremblait  pas  moins  qu'elle.  Surtout,  elle  se  rendit  compte 
qu'il  n'avait  pas  changé.  Celui  qu'elle  avait  devant  elle,  ce 
n'était  plus  l'auditeur,  révolté  ou  désespéré,  de  sa  confession, 
ni  l'homme  en  délire  agenouillé  devant  le  canapé  et  dont  le 
baiser  si  voisin  d*ôtre  brutal  lui  avait  fait  peur.  C'était  Pami  de 
ces  dix  mois,  dont  elle  avait  tant  aimé  l'ardeur  contenue  à  son 
approche,  le  respect  fervent,  la  réserve  frémissante.  11  portait 
sur  son  visage,  volontiers  pensif,  la  trace  de  la  grande  lutte 
intérieure  qu'il  soutenait  depuis  ces  deux  jours.  La  pâleur, 
l'éclat  de  ses  yeux,  les  cercles  bleuâtres  de  ses  paupières,  révé- 
laient quelles  heures  il  avait  subies,  lui  aussi,  de  fièvre  et  d'in- 
somnie. La  pensée  d'en  finir  pour  toujours,  ou  par  la  fuite,  ou 
par  le  tragique  moyen  tant  redouté  de  fierthe,  avait  certaine- 
ment traversé  ces  sombres  prunelles,  au  fond  desquelles  se  devi- 
nait maintenant  une  étrange  sérénité.  Évidemment  le  jeune 
homme  savait  ce  qu'il  voulait,  et  il  le  voulait  après  un  de  ces 
examens  de  conscience  où  l'être  se  ramasse  tout  entier,  pour 
ne  plus  reculer.  Que  voulait-il?...  L'importance  des  paroles  qui 
allaient  se  prononcer  entre  eux  était  si  grande  qu'un  instinct 
les  fit  tous  les  deux  se  taire  d'abord  et  comme  se  recueillir.  Ils 
marchèrent  l'un  h  côté  de  l'autre  jusqu'à  un  banc  ménagé  dans 
un  des  bosquets  du  jardin,  et  parmi  les  arbustes  aux  branches 
desquels  pointait  vaguement  la  poussée  des  premières  feuilles. 
Le  ciel  tendu  et  voilé  dos  journées  précédentes  s'était  nettoyé  de 
ses  nuages.  Le  printemps  riait  déjà  dans  cet  azur  pâle  et  doux. 


492  tlEVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Le  soleil  brillait  sur  les  buis  lustrés  des  massifs.  La  brise  circu- 
lait, légère,  presque  tiède,  dans  les  aiguilles  des  pins,  dont  les 
ramures  toujours  vertes  alternaient  avec  la  nudité  des  arbres 
annuels.  Cette  impression  du  renouveau  enveloppait  les  deux 
jeunes  gens,  les  gagnait,  amollissait  leurs  nerfs  trop  vibrans. 
Ils  étaient  venus  bien  des  fois,  à  cette  même  place.  Tété  et  l'au- 
tomne dernier,  causer,  discuter,  échanger  ces  propos  d'abstruse 
philosophie,  par  lesquels  ils  avaient  cru  tromper  l'irrésistible  et 
naïf  instinct  du  cœur.  Que  ce  récent  passé  était  loin,  pour  Berthe 
surtout  qui  n'était  plus  qu'une  amoureuse  suspendue  aux  gestes, 
au  désir,  à  la  volonté  de  celui  qu'elle  aime  !  Car  Lucien  restait, 
et  il  allait  le  prouver,  même  dans  cette  crise  de  passion,  l'intel- 
lectuel dressé  à  tout  systématiser  dans  ses  sentimens  et  dans  ses 
actes.  De  tels  caractères,  et  que  cette  discipline  semblerait  devoir 
préserver  de  toute  folie,  sont  capables  des  plus  extraordinaires 
à-coups  de  romanesque,  quand  leurs  théories  se  trouvent  corres- 
pondre aux  mouvemens  irréfléchis  de  leur  instinct  et  qu'ils  se 
donnent  des  raisons  sublimes  pour  obéir  tout  naturellement  à 
l'élan  de  leur  désir  : 

—  Vous  êtes  allé  à  Moret,  hier,  Lucien,  dit  Berthe,  rompant 
la  première  ce  silence  chargé  de  trop  de  pensées.  —  Je  l'ai  su.  J'y 
suis  allée  aussi,  après  vous... 

—  J'ai  voulu  connaître  votre  enfant,  répondit-il,  c'était  une 
épreuve  que  je  tenais  à  m'imposer  avant  de  vous  revoir...  Oui, 
insista-t-il,  comme  elle  fixait  sur  lui  des  yeux  où  passait  une 
interrogation:  quand  on  se  prépare  à  prendre  un  engagement, 
il  faut  être  bien  sûr  de  le  tenir,  et,  pour  cela,  bien  sûr  d'en  avoir 
la  force...  J'ai  trop  constaté  que  je  puis  être  si  faible  I... 

Il  regardait  la  jeune  fille  à  son  tour.  Elle  tressaillit.  Ce  début 
énigmatique  venait  d'éveiller  en  elle  une  idée  qui  n'avait  jamais 
effleuré  son  esprit,  depuis  le  commencement  de  leurs  relations. 
Elle  ne  releva  que  l'allusion  à  la  terrible  scène  de  l'avant- 
veille,  ce  simple  rappel  lui  avait  fait  si  mal  : 

—  Ne  vous  reprochez  rien,  dit-elle.  Toute  la  faute  est  à 
moi,  qui  aurais  dû  parler  plus  tôt. 

—  Chère,  chère  amie  !...  fit-il,  en  lui  prenant  la  main,  vous 
avez  eu  peur  de  me  faire  souffrir...  Écoutez-moi,  continua-t-il, 
ce  que  j'ai  à  vous  dire  est  si  grave  pour  moi,  si  grave  aussi 
pour  vous,  puisque  vous  m'aimez!  Car  vous  m'aimez,  je  le  sais, 
je  le  crois.  Et  moi,  il  faut  que  je  vous  répète,  avec  toute  ma 


UN  DIVORCE.  493 

réflexion,  en  pleine  maîtrise  de  mes  mots  et  de  mon  cœur,  ce  que 
je  TOUS  ai  confessé  avant-hier  dans  des  instans  d'une  véritable 
démence,  moi  aussi,  je  vous  aime,  Berthe,  passionnément,  uni- 
quement... Je  vous  aime.  Je  le  sais  depuis  longtemps.  Combien 
et  à  quelle  profondeur,  je  ne  Tai  su  qu'avant-hier  aussi,  pendant 
que  vous  me  parliez,  et  ensuite  durant  ces  heures  que  j'ai  passées 
à  reprendre  une  par  une  toutes  vos  paroles,  à  en  épuiser  tout  le 
sens.  Pas  une  d'elles  que  je  n'aie  pesée,  mot  pour  mot,  pas  un 
de  vos  sentimens,  pas  un  de  vos  principes,  pas  un  de  vos  actes, 
depuis  que  je  vous  connais  et  auparavant,  que  je  n  aie  discuté 
comme  s'il  s'agissait  d'une  autre  c[ue  vous,  à  la  lumière  qui  no 
trompe  pas,  celle  de  la  conscience...  Au  sortir  de  cet  examen,  j'ai 
trouvé  que  je  ne  vous  avais  jamais  tant  chérie,  tant  estimée.  Vous 
aviez  raison,  quand  vous  me  disiez  que  je  ne  devais  pas  vous  juger 
avant  de  vous  avoir  entendue.  Je  vous  ai  entendue,  et  je  sais  qu'à 
aucun  moment,  vous  n'avez  cessé  d'être  celle  dont  j'ai  tant  ad- 
xniré,  dès  le  premier  jour,  la  noblesse  d'âme  et  la  hauteur  d'idées. 
Je  sais  que  vous  êtes  digne  de  tous  les  respects  que  l'on  doit  à 
ujie  créature  humaine  qui  s'est  elle-même  toujours  respectée. 
Si,  dans  un  premier  instant  d'aberration,  je  vous  ai  parlé  autre- 
n^ent  que  je  ne  vous  parle,  je  vous  demande  de  me  le  par- 
donner. J'ai  été  fou.  Je  ne  voyais  pas,  je  vois.  Je  ne  compre- 
^^Î8  pas,  je  comprends.  Vous  m'avez  fait  regarder  bien  en  face 
^^    problème  du  mariage  auquel  je  n'avais  jamais  pensé  par 
^^oi-même.  Les  esprits  qui  se  croient  les  plus  libres  ont  de  ces 
''O'iitines,  à  leur  insu.  Je  me  suis  demandé  en  quoi  il  consistait 
^^sentiellement,  et  je  n'ai  trouvé  qu'une  réponse,  la  vôtre  :  le  ma- 
^^ge,  c'est  un  engagement  entre  une  conscience  d'homme  et  une 
^^ouscience  de  femme.  Qu'ajoute  la  loi  à  cet  engagement?  Rien, 
^ixion  des  conditions  de  garantie.  Ces  conditions  n'augmentent 
P^*  plus  la  validité  du  contrat  qu'une  signature  n'augmente  la 
^^.lidité  d'une  dette.  J'en  ai  conclu  qu'en  contractant  l'engage- 
^xx^nt  que  vous  avez  contracté,  il  y  a  cinq  ans,  sans  cette  garantie, 
Taxais  avec  une  absolue  bonne  foi,  vous  vous  êtes  conformée  aux 
ï^gles  de  l'Éthique  éternelle.  Votre  action  était  imprudente,  dan- 
gereuse pour  vous.  Le  fait  l'a  prouvé.  Moralement  elle  était  de 
nature  à  servir  de  règle  absolue,  puisque  l'Union  libre,  ainsi 
conçue,  est  vraiment  le  mariage  idéal,  celui  qui  ne  relève  qup 
de  la  conscience  individuelle  dans  ce  qu'elle  a  de  plus  intimo 
et  de  plus  profond.  Je  voulais  vous  avoir  dit  et  redit  cela  :  que  je 


494  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VOUS  estime,  que  je  vous  respecte  autant  que  je  vous  aime...  Me 
croyez- vous? 

—  Je  crois  que  vous  avez  senti  combien  j'étais  sincère,  ré- 
pondit-elle, et  que  vous  êtes  très  bon. . .  J'avais  tant  renoncé  depuis 
ces  cinq  ans  à  jamais  être  jugée  de  mon  point  de  vue  I  Je  m'étais 
tant  habituée  h  me  considérer  comme  seule  au  monde,  absolu- 
ment seule  de  cœur  et  d'esprit!...  Cela  me  change  uQi  peu  trop, 
continua-t-elle  avec  un  sourire  voisin  de  la  souffrance,  tant  il 
était  frémissant.  Il  me  sera  doux  de  m'y  habituer...  J'ai  été 
bien  malheureuse  d'avoir  voulu  vivre  en  dehors  de  toutes  les  con- 
ventions, et  d'avoir  vu  que  ma  bonne  foi  ne  servait  qu'à  me  faire 
méconnaître.  J'ai  trouvé  cela  une  grande  injustice.  J'en  suis  payée 
à  cette  minute,  et  avec  usure... 

—  Non  !...  dit-il  vivement.  Vous  n'en  êtes  pas  payée,  et  il  faut, 
—  il  répéta  ce  mot  avec  une  extrême  énergie,  —  il  faut  que  vous 
le  soyez.  Ce  que  je  pense,  il  faut  que  les  autres  le  pensent;  ce 
que  je  sais,  il  faut  qu'ils  le  sachent...  Écoutez,  Berthe,  —  et  il  eut 
dans  la  voix  une  supplication,  —  ce  que  j'ai  à  vous  demander  va 
vous  paraître  bien  étrange  après  ma  déclaration  de  tout  à  l'heure. 
Pensant  comme  je  pense  maintenant  sur  le  mariage,  la  logique 
exigerait  que  je  vinsse  vous  dire  :  Vous  êtes  libre,  je  suis  libre, 
voulez-vous  essayer  de  refaire  votre  vie  avec  moi?  Cet  échange 
de  deux  promesses  au  nom  de  deux  consciences,  voulez-vous  y 
consentir,  fonder  avec  moi  le  foyer  comme  nous  le  concevons 
tous  deux?  Oui,  voilà  ce  que  je  devais  vous  dire,  et  c'est  bieu 
mon  plus  ardent  désir,  mon  vœu  le  plus  cher.  Ce  n'est  pas  tout 
mon  désir,  et  à  cause  de  cela,  je  veux  autre  chose...  Même  si 
vous  viviez  avec  moi  ainsi-,  et  pour  toujours,  il  me  manquerait 
d'avoir  réparé  publiquement  cette  injustice  dont  vous  vous  plai- 
gnez. Je  ne  vous  aurais  pas  donné  cette  preuve  visible  d'estime 
que  je  veux  vous  avoir  donnée.  Cette  preuve,  je  vous  la  donnerai 
le  jour  ob  nous  sortirons  de  la  mairie  au  bras  l'un  de  l'autre; 
vous,  portant  mon  nom;  moi,  ayant  le  droit  de  vous  protéger. 
Je  disais  que  le  mariage  légal  n'ajoute  rien  au  vrai  mariage, 
celui  des  consciences,  que  des  garanties.  Parmi  ces  garanties,  il 
y  a  celle-ci  :  pour  un  homme,  dans  notre  société,  épouser  une 
femme,  c'est  déclarer  à  tous  qu'il  a  foi  en  elle,  qu'il  ne  permet 
paô  qu'on  doute  d'elle.  Vous  ne  me  refuserez  pas  cette  joie, 
Berthe.  Vous  accepterez  de  m'épouscr  devant  la  loi,  de  porter 
mon  nom^  d'être  ma  femme...  C'est  pour  vous  faire  cette  demande 


UN   DIVORCE.  495 

^ue  je  vous  ai  suppliée  de  venir  ici.  Elle  est  faite.  J'attends  votre 
:ï'éponse... 

Elle  l'avait  écouté,  haletante.  Â  ses  dernières  paroleâ,  il 
la  vit  p&lir  si  profondément  qu'il  crut  qu^elle  allait  défaillir, 
^romme  Pavant-veille.  Il  voulut  la  soutenir.  Elle  le  repoussa  dou- 
^^ement. 

—  Votre  femme?...  répéta-t-elle.  Vous  me  demandez  d'être 

^^^otre  femme?...  Ah  !  que  vous  m'aimez  I  Que  cela  me  fait  du  bien 

ciele  sentir!...  Quel  baume  sur  cette  plaie!...  Votre  femme?... 

3Iais  non,  Lucien,  je  ne  dois-pas  être  votre  femme.  Je  ne  dois 

jpas  vous  épouser.  C'est  impossible... 

—  J'avais  prévu  vos  objections,  dit-il.  Vous  ne  voulez  pas 
xnenlir  à  votre  pensée  en  abandonnant  votre  principe,  celui  de 

l'Union  libre.  Vous  auriez  raison,  s'il  s'agissait  d'un  mariage 

^olîgieux.  Celui-là  dénature  l'union  des  consciences  telle  que 

-ïio^js  la  comprenons,  puisqu'il  suppose  un  troisième  élément, 

qx:i-i  est  Dieu.  Le  mariage   civil,  non.  Il  ne  fait  qu'enregistrer 

^^^*.^e  union..  S'il  n'y  ajoute  rien,  il  ne  lui  enlève  rien.  Le  ma- 

**i«fc^ge  civil  n'est  que  l'Union  libre,  affirmée  devant  témoins...  Se 

^^^^^*:Mmettre  à  une  formalité  purement  extérieure,  est-ce  renier  ses 

^<=>:B::ivictions? 

—  Je  n'en  suis  plus  à  ces  intransigeances  !...  répliqua  Berthe,. 
secouant  la  tête,  avec  accablement.  La  force  de  la  vie  a  été 
p  atteinte  en  moi.  Je  ne  suis  plus  une  révoltée.  Je  suis  une 

—  lignée.  Je  suis  prête  à  subir  toutes  les  conventions  sociales 
^^■.i  ne  touchent  pas  au  fond  de  la  conscience,  et,  c'est  vrai, 
^*ie  banale  cérémonie  prescrite  par  le  Code  et  que  l'on  appelle 
^  :marjage  légal  n'y  touche  pas.  L'obstacle  à  ce  mariage  entre 
^^^'^s  n'est  pas  là.  L'obstacle,  c'est  que  j'ai  un  enfant... 

—  Nous  serons  deux  à  l'aimer,  répondit-il.  J'ai  voulu  savoir 
^_  j'en  aurais  la  force.  C'est  la  raison  de  mon  voyage  à  Moret, 
•^^^r.  Je  sais  que  j'aurai  cette  force,  à  présent.  Votre  enfant 

^^st  plus  un  obstacle.  C'est  une  raison  au  contraire  pour  que 
'^^'^s  acceptiez  mon  offre.  11  lui  faut  un  protecteur,  un  guide, 
il  ajouta,  et  l'émotion  dont  le  remplissaient  ses  propres  paroles 
*""  t-^ra  ses  traits,  —  un  père...  Je  le  serai  pour  lui... 

—  Ah!  gémit-elle  en  cachant  son  visage  dans  ses  mains, 
'^^^^xis  me  tentez  trop!  Vous  m'offrez  le  bonheur!...  Mais  c'est  un 
^^'V'e...  Et  les  joignant,  ces  tremblantes  mains  :  —  Ce  n'est  pas  à 

^^►xise  de  moi,  ce  n'est  pas  à  cause  de  l'enfant  que  je  ne  dois  pas 


496  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voua  épouser,  c'est  à  cause  de  vous...  La  façon  dont  vous  avez 
réagi  vous-même,  (juand  vous  avez  appris  mon  histoire,  suffit  à 
vous  démontrer  comment  la  société  juge  une  fille  qui  a  été  mère 
hors  du  mariage.  Votre  amour,  votre  sens  de  la  justice  aussi, 
votre  haute  intelligence  ont  triomphé  de  cette  impression;  le 
monde  n'aura  pas  pour  moi  celte  partialité.  Il  ne  Ta  pas  eue.  Il 
m'a  déjà  condamnée  par  mon  oncle,  par  M.  André,  par  votre 
beau-père.  Sa  réprobation  retomberait  sur  vous,  pour  m'avoir 
donné  votre  nom.  Vous  verriez  se  dresser  devant  vous  toutes 
les  difficultés  que  rencontre  un  homme  qui  s'est  mal  marié... 
Il  y  a  des  misères  que  Ton  brave,  que  Ton  méprise  d'un  cœur 
léger...  pour  soi-même.  On  ne  se  pardonne  pas  de  les  infliger  à 
un  autre.  Vous  voir  humilié  pour  moi  me  serait  trop  durl... 

—  Est-ce  bien  vous  qui  me  parlez  ainsi?...  s'écria-t-il.  Vous 
que  j'ai  toujours  connue  si  hardie,  si  indépendante,  si  fière  ?  Que 
le  monde  se  retourne  contre  nous,  qu'il  nous  solidarise  !  Eh  bien  ! 
nous  nous  appuierons  l'un  contre  l'autre  et  nous  nous  suffirons. 
A  moi,  du  moins,  vous  suffirez.  Le  monde  mliumilier?  Moi?  Je 
l'en  défie!...  Avec  nos  ressources  réunies,  nous  aurons  l'indé- 
pendance. Vous  savez  que  j'ai  été  de  plus  en  plus  tenté,  ces  mois- 
ci,  par  la  médecine.  Je  me  consacrerai  tout  entier  à  ces  éludes. 
Nous  ferons  de  la  Science  ensemble.  Je  vous  répéterai  vos  propres 
paroles  d'avant-hier  :  nous  empêchera-t-on  de  soigner  nos  ma- 
lades, si  nous  voulons  exercer?  Et,  si  nous  ne  le  voulons  pas, 
de  travailler  dans  un  laboratoire?...  Il  n'y  a  pas  de  difficulté  de 
carrière  pour  un  homme  qui  ne  veut  ni  la  fortune,  ni  les 
honneurs...  Ne  donnez  pas  ce  motif  à  votre  hésitation,  Berthe, 
il  me  blesserait  trop!...  D'ailleurs,  —  il  s'arrêta  une  seconde 
comme  si  les  mots  qu'il  allait  prononcer  remuaient  en  lui  une 
fibre  trop  saignante,  un  éclair  de  sauvage  souffrance  passa  dans 
son  regard,  et  d'un  accent  changé,  —  d'ailleurs,  répéta-t-il,  me 
refuser,  c'est  vouloir  que  nous  ne  nous  revoyions  jamais...  Oui, 
ou  nous  épouser  ou  nous  quitter  ;  ou  ma  femme,  ou  rien...  Ah  ! 
ne  comprenez-vous  donc  pas  qu'il  faut  que  votre  vie  avec  moi, 
pour  être  possible,  soit  une  nouvelle  vie?... 

Il  n'en  dit  pas  davantage.  Méjan  venait  de  reparaître  entre 
eux.  Berthe  l'avait  aussitôt  traduite  dans  son  sens  véritable,  cette 
dernière  et  obscure  phrase.  Elle  signifiait  :  Je  ne  peux  pas  vivre 
avec  vous  comme  a  vécu  l'autre.  Cet  inattendu  et  soudain  rappel 
de  l'odieux  passé,  —  et  dans  quel  moment  !  — leur  fut  si  pénible  à 


N 


UN  DIVORCE.  497 

Ton  et  à  l'autre  qu'ils  demeurèrent  quelquesminutes  sans  parler, 
comme  à  leur  arrivée  :  lui,  tout  ému  des  paroles  qu'il  venait  de 
dire,  elle  plus  vaincue  encore  de  Tavoir  revu  souffrir  et  par  elle... 
Et,  brisée,  elle  sentait  sa  résistance  s'en  aller  devant  le  dévoue- 
ment passionné  de  son  ami.  Autour  d'eux  la  brise  du  matin  de 
mars  continuait  de  courir,  les  oiseaux  de  chanter,  le  soleil  dé 
rayonner  sur  les  Arènes.  L'antique  débris  de  la  Lutèce  romaine 
faisait  un  décor  presque  solennel  à  cet'  étrange  débat  entre  deux 
enfans  du  xx*  siècle  qui  ne  comprenaient  pas  la  muette  leçon 
émanée  pour  eux  de  ces  décombres  restés  visibles  d'une  ville 
ensevelie.  Elle  supporte  la  ville  neuve  :  ainsi  les  coutumes  aû- 
cestrales  doivent  servir  de  substruction  solide  et  durable  à  nos 
destinées  passagères.  Le  fils  de  la  femme  divorcée  et  l'étudiante 
anarchiste  professaient  précisément  le  principe  contraire.. Pour- 
tant la  réalité,  cette  grande  redresseuse  des  sophismes  et  qui  ne 
modèle  pas  ses  lois  étemelles  sur  nos  raisonnemens,  contraignait 
ces  deux  ftmes  révolutionnaires  à  chercher  leur  point  d'appui, 
en  une  heure  de  crise,  dans  un  peu  de  vie  traditionnelle,  puis- 
qu'ils discutaient  le  projet  d'un  mariage  autre  que  l'Union  libre. 
Ce  mariage  selon  le  Code,  Lucien  le  voulait,  —  dernier  repli  de 
sa  pensée  qu'il  n'osait  pas  explorer  lui-même  après  ses  affirma- 
lions,  —  pour  estimer  leur  amour.  Berthe  lui  en  avait,  sans  se 
l'avouer  non  plus,  une  reconnaissance  passionnée  où  réapparais- 
sait la  petite  bourgeoise  française  qu'elle  était  vraiment  au  fond, 
et  qu'une  éducation  à  rebours  de  toutes  ses  hérédités  avait  para- 
lysée sans  la  détruire.  Quand  elle  se  retourna  vers  cet  ami  si 
délicat,  si  généreux,  pour  lui  répondre  enfin,  elle  avait  cédé  danà 
son  cœur.  Pourtant  un  dernier  scrupule  lui  fit  dire  encore  : 

—  Vous  parlez  comme  s'il  n'y  avait  que  moi  et  que  le  monde, 
Lucien.  11  y  a  votre  famille.  Je  ne  peux  pas  vous  en  séparer.  Et, 
comment  voulez-vous  qu'elle  m'admette  jamais,  quand  vous  savez 
ce  que  pense  de  moi  votre  beau-père? 

—  Mon  beau-père?...  répondit  le  jeune  homme,  —  et  la  ran- 
cune de  la  pénible  discussion  du  Grand-Comptoir,  Tavant-veille, 
grondait  de  nouveau  dans  sa  voix.  —  Non.  Je  ne  crois  pas  que 
mon  beau-père  s'oppose  à  ce  mariage,  maintenant...  Au  cours  de 
la  scène  que  nous  avons  eue  ensemble,  nous  n'avons  pas  parlé 
seulement  de  vous.  Dans  ces  momens-là,  bien  des  choses  que  l'on 
avait  gardées  sur  son  cœur  toute  sa  vie  en  sortent  du  coup.  Après 
ce  que  nous  nous  sommes  dit,  nous  ne  serons  plus  jamais  l'un 

TOMi  X2I.  —  1904.  32 


498  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  Tautre  ce  que  nous  étions.  Son  plus  grand  désir  doit  ètro 
que  je  me  fasse  ma  vie  à  moi,  hors  de  chez  lui...  Malgré  cela,  s'il 
continuait  à  penser  de  vous  ce  qu'il  en  pensait  après  cet  ignoble 
rapport  de  son  agent,  il  considérerçdt  comme  son  devoir  d'em- 
pêcher à  tout  prix  que  je  ne  vous  épouse.  Mais  je  le  connais, 
quand  il  saura  ce  que  je  sais,  tout  ce  que  je  sais,  il  vous  jugera 
cpnmie  je  vous  juge.  J'ai  pu  souvent  être  jaloux  de  la  place  qu'il 
a  prise  dans  le  cœur  de  ma  mère,  j'ai  toujours  vénéré  en  lui  lo 
caractère  le  plus  droit,  le  plus  incapable  d'un  compromis.  11 
appartient  à  ce  groupe  d'hommes  de  haute  culture  qui  ont  rêvé, 
voyant  la  banqueroute  des  vieilles  croyances,  de  donner  à  notre 
démocratie  une  morale  en  accord  avec  la  raison  et  qui  ont  com-» 
mencé  par  se  la  donner,  cette  morale,  à  eux-mêmes  et  par  la  pra- 
tiquer. Le  principe  absolu  qui  domine  tous  ses  actes,  toutes  ses 
pensées,  c'est  la  Justice,  et  il  la  fait  résider  essentiellement  dans 
le  droit  de  chacun  à  se  conduire  d'après  sa  conscience.  Personne 
plus  que  lui  ne  professe  la  haine  et  le  dédain  des  hypocrisies 
mondaines.  Il  est  partisan  de  l'égalité  entre  les  sexes,  des  femmes 
avocats,  des  femmes  médecins.  Que  de  fois  je  l'ai  entendu  répéter 
que  nous  n'en  sommes,  socialement,  qu'à  la  barbarie;  que  tout 
évolue,  la  famille,  la  propriété,  la  patrie,  et  que  le  rôle  des  classes 
supérieures  est  de  hâter  cette  évolution  au  lieu  de  la  relarder.  Je 
vous  dis  tout  cela  pour  vous  bien  montrer  quel  esprit  large  est  lo 
sien.  Ce  qu'il  hait,  c'est  le  mensonge,  et  l'on  vous  a  si  hideuse- 
ment menti,  —  Tinjustice,  et  si  quelqu'un  a  été  la  victime  do 
l'injustice,  c'est  vous.  11  admire  ceux  qui  ont  le  courage  de  leur 
opinion,  et  qui  l'a  eu  plus  que  vous?  —  ceux  qui  cherchent  et 
qui  veulent  la  vérité,  et  vous  ne  vivez  que  pour  elle...  Ah!  je 
n'ai  pas  de  doute  sur  sa  réponse,  et  sa  réponse,  c'est  celle  de  ma 
mère.  Je  ne  parle  pas  de  mou  vrai  père.  Si  la  loi  m'oblige  à 
demander  son  consentement,  qui  suffirait  seul,  —  quelle  ironie  1 
ce  consentement,  pour  moi,  ne  compte  pas.  Mais  l'autre,  celui 
de  ma  mère,  compte...  Berthe,  si  je  reviens  après  mon  entrevue 
avec  eux,  approuvé  par  eux,  leur  ayant  fait  comprendre  qui 
vous  êtes  et  pourquoi  je  veux  vous  donner  mon  nom,  me  répon- 
drez-vous  encore  que  c'est  impossible  ?  Me  refuserez-vous  d'être 
ma  femme?... 

—  Non  !  dit-elle,  je  ne  refuserai  pas. 

Elle  le  contemplait  avec  des  yeux  où  il  put  lire  le  don  de  cette 
âme  tout  entière.  Il  attira  la  ieune  fille  à  lui,  et,  pour  la  seconde 


^ 


UN    DIVORCE.  499 

fois,  leurs  lèvres  s'unirent  d*un  baiser  qui,  celui-là,  ne  ressuscita 
plus  le  fantôme  de  l'ancien  amant.  La  vie  nouvelle  dont  avait 
parlé  le  jeune  homme  avait-elle  vraiment  commencé  pour  la 
fille-mère  ?  Après  tant  d'années  de  martyre  intime  et  de  farouche 
renoncement,  elle  entrevit  la  possibilité  d'un  avenir  enfin  dégagé 
du  cauchemar  où  elle  s'était  débattue  !...  Quand  ils  sortirent, 
quelques  instans  plus  tard,  du  petit  jardin,  où  ce  chaste  et  tendre 
embrassement  avait  scellé  leur  promesse,  ce  fut  avec  un  vcbu 
passionné  pour  le  succès  de  cette  démarche  qu'elle  le  vit  s'éloi- 
gner dans  la  direction  du  Luxembourg.  C'était  elle  qui  s'était 
dégagée  de  l'étreinte  de  son  ami,  en  lui  disant  : 

—  Il  faut  nous  quitter,  Lucien.  C'est  l'heure  où  je  dois  être 
à  l'hôpital.  J'ai  besoin  d'avoir  un  peu  de  paix  après  tant  d'émo- 
tions. Je  n'en  ai  jamais  retrouvé  qu'en  m'assujettissant  à  ma 
t&che,  bien  modestement,  bien  régulièrement.  Pour  me  main- 
tenir en  équilibre,  j'ai  besoin  de  faire  toujours  la  môme  chose. 
Vous  verrez.  Je  serai  une  femme  bien  monotone...  mais  bien 
heureuse,  ajouta-t-elle  avec  un  sourire  qu'il  ne  lui  avait  ja- 
mais vu. 

—  Et  moi,  avait-il  répondu,  j'ai  hâte  d'avoir  causé  avec  mon 
beau-père.  L'idée  que  ma  mère  et  lui  vous  méconnaissent  m'est 
trop  pénible  maintenant.  Il  me  semble  que  chaque  minute  de 

.retard  est  un  crime  contre  vous... 

—  Pourvu  quils  vous  croient!...  n'avait-eïle  pu  s'empêcher 
d'ajouter,  craintivement. 

—  Ils  me  croiront,  avait-il  affirmé  avec  la  conviction  d'un 
dévot  d'amour  tpiî  sent  en  lui  la  force  d'avoir  raison  de  tous  les 
doutes.  Et  «aussitôt  j'irai  rue  Racine,  ou,  si  vous  n'y  êtes  pas, 
chez  vous...  D'ici  là,  ayez  confiance...  —  Et  il  avait  ajouté,  avec 
toute  la  tendresse  dont  il  débordait  à  cette  minute,  ces  mots  si 
simples,  mais  de  lui  à  elle,  c'avait  été  une  caresse  d'âme  si  douce, 
à  croire  qu'elle  ne  la  supporterait  pas  :  —  Adieu,  ma  chère 
fiancée... 

VI.   —  LA   PLAIE  OUVERTE 

Dans  cette  conversation  dont  l'issue  importait  tant  à  l'avenir 
de  son  amour,  Lucien  n'avait  pas  raconté  à  Berthe  le  détail 
de  ces  fiévreuses  trente-six  heures  employées  à  discuter  avec  lui- 
même  le  projet  de  cette  demande  en  mariage,  ni  par  quel  pro- 


SOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cédéy  d'une  simplicité  brutale,  il  avait  momentanément  coupé 
court  à  toute  action  sur  lui  et  de  son  beau-père  et  de  sa  mère. 
Ne  doutant  pas  que  celle-ci  ne  fût  au  courant,  et  du  rapport  fait 
par  le  policier  sur  l'étudiante,  et  de  l'explication  au  Grand-Comp- 
toir^ il  avait  éprouvé  autant  d'horreur  à  la  revoir  qu'à  revoir 
Darras  lui-même.  Il  avait  loué  une  chambre  dans  un  hôtel  quel- 
conque du  Quartier  Latin;  et  de  là  expédié  rue  du  Luxembourg 
un  mot  adressé  au  domestique  qui  s'occupait  de  son  service.  Il 
y  demandait  que  cet  homme  remît  au  commissionnaire,  porteur 
de  la  lettre,  ime  valise  et  quelques  effets,  pour  un  petit  déplace- 
ment. Cet  ordre  serait  communiqué  à  ses  parens,  il  le  savait,  et 
qu'ils  seraient  ainsi  rassurés  sur  lui,  naturellement.  L'égoisme 
de  l'amour  l'avait  empêché  de  songer  à  l'inquiétude  morale  dont 
sa  mère  devait  être  dévorée.  Cette  négligence  avait  une  autre 
cause  :  cette  secrète  aliénation  du  cœur  que  les  seconds  mariages 
créent  si  naturellement  entre  l'enfant  du  premier  lit  et  le  père  ou 
la  mère  qui  a  convolé.  Lucien  n'avait  jamais  vécu  avec  M"**  Darras 
dans  cette  pleine  et  entière  intimité  qui  rend  deux  êtres  si  pré- 
sens l'un  à  l'autre  qu'ils  se  sentent  sentir.  Il  avait  toujours  ren- 
contré Darras  entre  eux,  et  même  à  l'époque  où  il  croyait  le  plus 
aimer  son  beau-père,  cette  présence  d'un  témoin  dans  toutes  ses 
effusions  l'avait  fait  se  replier.  Entre  la  mère  et  le  fils  s'était  établi 
peu  à  peu  un  de  ces  états  de  malentendu  muet  d'autant  plus 
malaisés  à  dissiper  qu'ils  sont] inconsciens.  Si  le  jeune  homme 
avait  pu  formuler  en  termes  précis  son  impression  du  foyer  ma- 
ternel, il  aurait  dit  :  «  Ma  mère  m'aime  par  surcroît.  Je  ne  lui 
suis  pas  nécessaire...  »  Et  il  se  serait  trompé.  Ses  vingt-trois 
ans,  ombrageux  et  passionnés,  avaient  souffert  de  partager  une 
tendresse  qu'ils  auraient  voulue  exclusive.  Même  partagée,  cette 
tendresse  était  bien  profonde,  et  sa  mère  avait  beaucoup  souffert 
des  marques  de  son  indifférence. Cette  marque-ci,  ce  silence  dans 
un  pareil  moment,  avait  été  la  pire.  On  se  rappelle  que  toute 
l'après-midi  s'était  passée,  pour  la  pauvre  femme,  après  qu'elle 
avait  appris  la  scène  des  deux  hommes  et  la  rébellion  de  Lucien, 
à  se  demander  dans  une  angoisse  ssms  cef>  '  maudissante  :  «  Où 
est-il?...  Mais  où  est-il?...  »  Vers  les  neuf  heures,  et  au  moment 
où  elle  adjurait  son  mari  d'aller  dès  le  soir  même  à  la  Préfec- 
ture de  police  demander  qu'on  fît  des  recherches,  le  billet  de 
Lucien  au  domestique  était  arrivé. 

—  Il  faut  que  j'y  aille  moi-même...  avait-elle  dit.  Ce  com- 


UN   DIVOBCE.  501 

missionnaire  me  conduira.  Je  verrai  mon  fils.  Je  lui  parlerai.  Je 
le  ramènerai. 

—  Tu  ne  feras  pas  cela,  avait»  répondu  Darras.  C'était  la  pre- 
mière fois  peut-être  depuis  leur  mariage,  qu'il  avait  pris  un 
accent  impérieux  pour  ajouter  :  —  Je  te  le  défends...  Lucien 
vient  de  te  manquer  gravement  en  ne  décrivant  pas,  après  m'avoir 
manqué  plus  gravement.  C'est  à  lui  de  revenir...  D'ailleurs, 
avait-il  continué .  plus  doucement,  raisonne  un  peu.  Ou  bien, 
il  est  chez  cette  fille.  Est-ce  à  toi  de  l'y  relancer?  Ou  bien, 
comme  je  l'ai  pré\^,  il  fait  une  enquête,  et  cette  demande  d'une 
valise  indique  qu'il  va  partir  pour  Moret  sans  doute,  peut-être 
pour  Clermont.  .Dans  ce  cas-là,  il  doit  agir  seul...  Aie  le  courage 
d'attendre,  ma  chère  femme.  J'avoue  que  c'est  un  courage... 

Gabrielle  avaât  obéi.  Sa  raison  s'était  rendue  à  cette  évidence  : 
tant  que  son  fils  ne  serait  pas  éclairé,  une  démarche  d'elle  ris- 
quait de  rendre  son  retour  plus  difficile.  Elle  avait  voulu  seule- 
ment choisir  elle-même  les  vêtemens  de  la  valise  et  les  plier  de 
ses  main».  Ces  humbles  soins  trompèrent  un  instant  sa  détresse 
qu'avaient  accrue  encore  les  quelques  paroles  de  son  mari.  Il 
avait  été  presque  dur,  lui  si  délicatement  affectueux  d'ordinaire  I 
Elle  ne  l'en  bl&mait  pas.  Cette  irritation  était  trop  légitimé,  après 
l'attitude  de  Lucien.  Il  n'en  était  pas  moins  vrai  que  jamais  il  ne 
lui  avait  parlé  ainsi,  et,  sentant  le  malheur  l'envelopper  de  toutes 
parts,  elle  était  montée,  comme  cela  devenait  son  habitude  de- 
puis plusieurs  semaines,  quand  elle  ne  sortait  pas,  faire  dire 
la  prière  du  soir  à  sa  fille.  Elle  avait  espéré  trouver  là  un  apaise- 
ment, et  voici  qu'au  contraire  elle  avait  été  saisie  d'une  crise 
plus  forte  de  ce  remords  religieux,  qui  la  conduisait,  quelques 
heures  auparavant,  dans  la  cellule  du  Père  Euvrard.  Quand  la 
petite  Jeanne,  agenouillée  au  pied  de  âon  lit  dans  sa  longue  che- 
mise blanche,  avait  prononcé  les  mots  de  l'oraison  : 

—  Visitez,  nous  vous  en  supplions,  mon  Dieu,  cette  demeure. 
Visita,  qusssumusy  Domine^  habitationem  nos  tram. 

—  Il  ne  peut  pas  la  visiter,  —  avait  gémi  tout  bas  la  mère, 
puisqu'il  y  est  outragé!... 

Cette  dure  formule,  qui  lui  revenait  ainsi  à  l'esprit,  avait  été 
employée  par  le  premier  prêtre  à  qui  elle  s'était  adressée  et  dont 
elle  avait  parlé  avec  tant  de  révolte  au  Père  Euvrard.  —  «  Vous 
vivez,  lui  avait-il  dit,  avec  un  homme  qui  n'est  pas  votre  mari,  et 
que  vous  appelez  votre  mari,  alors  que  vous  êtes  réellement 


'J^^^ll 


502  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mariée  à  un  autre.  C'est  un  adultère  pire,  puisqu'il  constitue 
en  même  temps  un  outrage  public  à  Dieu...  »  —  Oui,  de 
quelle  force  elle  s'était  révoltée  contre  cet  injuste  anathème,  sur 
le  moment,  et  encore  aujourd'hui!  Qu'elle  le  reprit  à  son  compte 
et  pour  elle  seule,  c'était  la  preuve  que  le  grand  travail  ébauché 
dans  sa  conscience,  pendant  ces  derniers  mois,  venait  d'être  activé 
d'une  manière  surprenante  par  ces  quelques  heures  d'agonie 
maternelle.  La  vague  et  confuse  appréhension  d'une  menace  sus- 
pendue sur  son  coupable  bonheur  s'était  changée  en  une  vision 
épouvantée  et  presque  hallucinatoire  de  ce  que  l'indulgent  Ora- 
torien  avait  pourtant  appelé  lui-même  l'action  vengeresse  de 
Dieu. 

-^  Mais  il  pardonne,  ce  Dieu  qui  punit!  s'était-elle  dit  le  len- 
demain matin,  après  une  nuit  consumée  à  prendre  et  à  re- 
prendre cette  terrible  idée  :  Que  va-t-il  m'arriver  dans  mon  fils? 
—  Le  Père  Euvrard  l'a  déclaré  lui-même,  il  ne  demande  qu'à 
pardonner.  C'est  le  Dieu  vengeur,  mais  c'est  le  bon  Dieu!... 
Je  le  prierai  tant  qu'il  m'épargnera,  ou,  sinon  moi,  ceux  qui 
m'entourent  et  qui  ne  sont  pas  complices  de  ma  faute.  Lucien 
surtout  n'y  est  pour  rienl...  Et,  dans  un  élan  de  dévotion  expia- 
triœ,  elle  était  allée  avec  sa  fille  entendre  une  messe.  Plusieurs 
fois  déjà,  depuis  que  sa  première  communion  approchait,  Jeanne 
avait  demandé  à  être  conduite  à  l'église,  le  matin,  pour  assister 
à  quelque  office  avec  ses  camarades  de  catéchisme.  ftT^*  Schultze 
l'y  avait  toujours  accompagnée,  M"'  Darras  appréhendant  quelque 
remarque  de  son  mari  sur  son  absence.  Lorsqu'elle  était  revenue 
de  Saint-Sulpice,  en  efi'et,  cette  fois-ci,  vers  les  neuf  heures,  elle 
avait  trouvé  Darras  qui  l'attendait,  habillé  pour  sortir. 

—  Pourquoi  ne  m'as-tu  pas  prévenu?  lui  demanda-t-il.  J'avais 
besoin  de  te  parler. 

—  J'ai  conduit  Jeanne  à  la  messe,  avait-oUe  répondu. 

•^  A  la  messe?  avait  remarqué  le  père.  Mais  ce  n'est  pas 
dimanche. 

—  Elle  y  va  souvent  en  semaine,  avec  les  autres  premières 
communiantes,  avait  dit  Gabrielle. 

—  Est-ce  bien  nécessaire  ?  avait  repris  Darras.  Je  te  renou- 
velle mon  conseil  d'hier.  Puisque  l'enfant  a  un  peu  de  penchant 
au  mysticisme,  ne  laisse  pas  se  multiplier  ces  impressions- 
là... 

—  Ah  I  qu'elle  ait  de  la  foi,  avait-elle  répondu,  beaucoup  de 


Ulf  DIVORCE.  803 

foi  !  Elle  n'en  sera  que  mieux  armée  contre  les  épreuves  de  la 
viel... 

Darras  l'avait  regardée  avec  étonnement,  et  elle  s'était  sentie 
rougir.  Elle  avait  attendu  une  question  qui  n'était  pas  venue,  — 
malheureusement.  Dans  la  disposition  où  elle  était,  elle  n'aurait 
pas  pu  mentir  et  la  révélation  de  ses  troubles  religieux,  à  cette 
minute,  n  aurait  pas  eu  le  caractère  de  tragique  violence  qui 
devait  plus  tard  rendre  le  conflit  entre  les  deux  époux  irréconci- 
liable. Albert  Darras  avait  pensé  que  la  préoccupation  de  l'ab- 
sent était  la  seule  cause  de  cette  nervosité.  Il  avait  donc  con- 
tinué, tout  simplement  : 

—  Je  voulais  te  prévenir  que  je  vais  de  ce  m%  r!:e  Roljin.  Je 
tiens  à  savoir  si  Lucien  s'est  installé  chez  celte  tille...  Je  ne  le 
crois  pas.  Mais  il  peut  être  là,  et  nous  devrions  aviser.  S'il  est 
vraiment  parti  pour  un  voyage  d'enquête,  il  sera  revenu  avant 
-lingt-quatre  heures. 

Gabrielle  Darras  avait  imploré  si  passionnément  une  pitié 
d'en  haut  durant  sa  visite  à  l'église,  qu'elle  avait  voulu  voir  un 
signe  d'exaucement  dans  le  silence  de  son  mari  après  son  im^ 
prudente  exclamation.  Elle  avait  cru  en  reconnaître  un  autre, 
dans  la  nouvelle,  rappprtée  par  Darras  plus  tard,  que  Lucien  ne 
s'était  pas  retiré  chez  M"'  Planât.  Cette  seconde  journée  s'était 
donc  passée  moins  fiévreusement  que  la  précédente  à  cause  de 
cette  légère  reprise  d'espérance.  C'est  une  des  illusions  les  plus 
habituelles  aux  âmes  comme  la  sienne,  déshabituées  de  la  disci- 
pline chrétienne,  de  demander  à  la  prière  une  efficacité  immé- 
diate et  perpétuellement  arbitraire.  Elles  ne  se  rendent  pas  compte, 
même  dans  leur  plus  sincère  élan  de  retour,  que  certaines  dou- 
leurs ne  sauraient  être  écartées  par  aucune  supplication,  lors- 
qu'elles sont  une  rentrée  dans  l'ordre,  cet  ordre  éternel,  universel, 
nécessaire,  auquel  l'homme  doit  être  ramené  par  le  châtiment.  II 
est  si  rare  qu'il  y  revienne  par  un  repentir  sans  épreuves  ! 
Gabrielle  avait  pourtant  continué  d'être  bien  tourmentée,  au  point 
qu'elle  n'avait  pas  quitté  sa  maison  de  tout  le  jour,  afin  d'être 
sûrement  là  quand  Lucien  reparaîtrait.  Suggestionnée  par  les 
assurances  de  son  mari,  elle  avait  considéré  que  la  matinée  du 
troisième  jour  serait  le  moment  décisif,  celui  où  le  jeune  homme, 
enfin  éclairé  par  sa  visite  à  Moret  et  peut-être  à  Clermont,  arri- 
verait se  jeter  dans,  les  b«:as  et  sur  le  cœur  de  sa  mère.  Qu'on 


504  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

juge  donc  de  son  émotion,  quand,  vers  les  onze  heures,  son  mari 
accourut  dans  sa  chambre  pour  lui  dire  : 

—  Lucien  est  là.  Je  viens  de  le  voir  par  la  fenêtre  qui  des- 
cendait de  voiture.  Il  rentre.  Il  sait  la  vérité.  Avais-je  raison?... 

—  Il  rentre  ! . . .  répéta  la  mère  en  joignant  les  mains  :  Ah  !  merci, 
mon  Dieu  !  Merci  à  toi  aussi,  mon  Albert  !...  Et  elle  serra  son  mari 
entre  ses  bras.  L'incohérence  de  ses  sentimens  de  catholique 
l*eprise  par  la  foi  et  d'épouse  toujours  aimante  ne  se  manifestait 
que  trop  par  ces  deux  cris  contradictoires,  et  tout  de  suite  :  —  Il 
faut  qu'il  me  voie  d'abord,  qu'il  ait  pleuré  sur  mon  cœur.  Je  te 
l'amènerai,  et  tu  seras  bon  pour  lui,  tu  lui  pardonneras?... 

— ;  Je  n'ai  rien  à  lui  pardonner,  répondit  Darras.  Il  est 
malheureux,  et  c'est  ton  fils.  Qu'il  vienne  chez  moi  quand  il 
voudra.  S'il  soufi^re  trop  maintenant,  garde-le.  Je  le  verrai  plus 
tard.  Qu'il  ne  me  parle  de  rien.  Nous  nous  embrasserons,  et  cela 
sera  fini.  J'ai  déjà  tout  oublié... 

—  Ah!  que  je  t'aime!...  dit  Gabrielle.  Puis,  frissonnante,  et 
lui  étreignant  le  poignet:  —  Écoute,  j'entends  son  pas...  Laisse- 
moi  aller  au-devant  de  lui...  Elle  poussa  son  mari  dans  son  ca- 
binet de  travail,  —  cette  courte  scène  avait  eu  lieu  dans  le  petit 
salon,  —  et  elle  ouvrit  la  porte  qui  donnait  sur  le  vestibule. 
C'est  là,  debout,  appuyée  contre  un  des  battans,  que  Lucien 
l'aperçut  comme  il  débouchait  de  l'escalier.  Il  avait  tant  espéré 
que  l'explication  avec  son  beau-père  précéderait  celle-ci  !  Mais  de 
la  voir  lui  apparaître,  se  soutenant  à  peine,  le  visage  inondé  de 
larmes,  pâle  des  anxiétés  éprouvées  depuis  ces  deux  jours,  il 
eut  tout  le  cœur  renversé.  Il  se  précipita  vers  elle,  et  ils  s'em- 
brassèrent avec  une  tendresse  qui,  pour  une  minute,  abolit  tout. 
Lucien  venait,  pour  la  première  fois  depuis  des  années,  de  con- 
stater à  quel  degré  sa  place  demeurait  intacte  dans  l'alTection  de 
sa  mère,  malgré  le  second  mariage.  Pour  elle,  de  son  côté,  il  était 
de  nouveau  l'enfant  qu'elle  avait  porté  dans  son  sein,  la  chair  de 
sa  chair,  son  unique  raison  de  vivre  quand  elle  était  si  misé- 
rable, et  elle  l'embrassait  parmi  ses  larmes  en  lui  disant,  avec  la 
même  appellation  protectrice  et  caressante  qu'alors  : 

—  Mon  petit  !  Je  t'ai  retrouvé  ! . . .  C'est  toi  !.. .  Pourquoi  n'es-tu 
pas  venu  à  ta  mère  tout  de  suite  quand  tu  as  soufi^ert?...  Com- 
ment m'as-tu  laissée  sans  m'écrire?...  J'ai  été  si  tourmentée!... 
Mais  tu  es  là.  Tu  ne  me  quitteras  plus...  Tu  m'auras  pour  tout 
comprendre  de  toi,  pour  te  plaindre,  pour  te  consoler...  Ne  lae 


UN    DIVORCE.  505 

patrie  pas  maintenant.  Reste  la  tête  là,  comme  autrefois  quand 
tu      avais  une  peine...  —  Elle  Tavait  fait  s'asseoir  sur  sa  chaise 
lox^gue,  auprès  d'elle,  et  elle  le  berçait  doucement.  Lucien  avait 
Cité   si  ébranlé  par  les  secousses  de  ces  dernières  heures,  il  était 
oixc^ore  si  blessé,  même  dans  son  espérance,  qu*il  s'abandonna  un 
ii:is  tant  à  cette  douceur  de  se  sentir  si  aimé  par  cette  mère,  qu'il 
li'ei^ait  jamais  connue  uniquement  à  lui.   Cette  affection  pas- 
sionnée n'était-elle  pas  aussi  une  certitude  qu'elle  ne  s'oppose- 
x^^ît;  pas  à  un  mariage  où  il  trouverait  le  bonheur? 

—  Non,  maman...  finit-il  par  dire,  ne  me  plains  pas.  C'est 
'VTro.i  que  j'ai  été  bien  misérable  avant-hier.  Mon  père,  —  il  avait 
^t^  élevé  à  appeler  Darras  ainsi,  —  mon  père  t'a  tout  raconté, 
^^*&si"Ce  pas? 

—  Oui,  répondit-elle.  Le  ton  de  son  fils,  sérieux,  presque 
S'Olennel,  ne  ressemblait  pas  à  la  lamentation  convulsive  qu'elle 
^-ttendait.  Il  avait  pourtant  appris  la  vérité.  Son  retour  ne  s'ex- 
F^licjuait  pas  autrement.  D'où  lui  venait  cette  espèce  de  calme 
^^tns  l'émotion,  dont  elle  eut  soudain  presque  peur? 

—  Alors,  continua-t-il,tu  sais  sans  doute  aussi  que  je  me  suis 
■-^-îssé  emporter  à  des  paroles  que  je  ne  pense  pas?...  J'ai  besoin 
^Ttxe  tu  sois  bien  sûre,  toi,  que  je  ne  les  pense  pas... 

—  Ton  père  ne  m'a  rien  répété  de  ce  que  tu  lui  as  dit,  ré- 
pliqua la  mère.  Il  a  voulu  l'avoir  oublié  aussitôt.  Ah  !  aime-le 
^ien,  Lucien,  parce  qu'il  t'aime  bien...  En  t'éclairant  sur  cette 
^^"^digne  femme. . . 

—  Ne  parle  pas  ainsi,  maman,  interrompit  le  jeune  homme 
^>^ec  une  vivacité  qui  acheva  de  confondre  la  mère.  Il  s'était  levé 
l^i'usquement,  sous  le  coup  de  cet  outrage,  adressé  à  celle  qu'il 
aimait.  Puis  d'une  voix  saccadée  :  —  C'est  moi  qui  ai  eu  tort,  re- 
prit-il. J'aurais  dû  écrire  à  mon  père,  le  voir  le  premier,  tout 
Ixii  expliquer...  Écoute,  maman...  —  Et  ses  mains  serraient  les 
'ïiiains  de  M°*'  Darras,  —  tu  sais  combien  je  te  respecte,  combien 
îe  t'aime,  combien  je  suis  incapable  de  te  mentir?...  Hé  bien  !  je 
^  donne  ma  parole  d'honneur  que  mon  père  a  été  trompé  et  que 
^a  personne  dont  il  s'agit  est  une  des  plus  hautes,  des  plus  pures 
consciences  qui  se  puissent  rencontrer...  Mais  tout  cela,  je  veux 
^^*il  te  Tait  dit  lui-môme.  C'est  lui  qui  a  porté  l'accusation,  c'est 
lui  qui  doit  la  retirer.  Et  quand  il  aura  causé  avec  moi,  il  la 
^^irera...  11  est  dans  son  bureau,  m'a  dit  le  domestique.  J'y 
vais  . 


■  / 


J 


506  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Avant  que  M""*  Darras  eût  pu  même  répondre  un  mot,  il  avait 
frappé  à  la  porte  qui  du  petit  salon  donnait  sur  le  cabinet  de  son 
beau-père.  Quand  la  tapisserie  qui  servait  de  portière  fut  re- 
tombée derrière  lui,  une  seconde,  la  mère  eut  la  tentation  de 
courir,  de  se  jeter  entre  les  deux  hommes  qui  se  revoyaient  pour 
la  première  îois  depuis  le  heurt  terrible  de  Tavant- veille.  Le 
discours  que  venait  de  lui  tenir  Lucien  dénonçait  un  état  d'es- 
prit si  absolument  opposé  à  celui  qu'Albert  et  elle  avaient  at- 
tendu! Que  Darras  prononçât  une  parole  imprudente,  comme 
elle  tout  à  Theure,  et  Lucien  se  révolterait  de  nouveau,  d'une 
façon  peut-être  irréparable...  Elle  écouta  si  un  éclat  de  voix 
lui  arrivait  à  travers  la  porte?  Elle  n'entendit  aucun  bruit.  Son 
sens  de  femme  lui  fit  se  dire  que  sa  présence  risquait  d'exaspérer 
l'orgueil  irritable  de  son  fils,  et  surtout  de  passionner  un  entretien 
qui  devait  rester  dans  le  domaine  des  faits.  Lucien  ne  se  serait 
pas  exprimé  avec  cette  énergie  s'il  n'avait  pas  des  preuves  cer- 
taines, ou  qu'il  croyait  telles,  à  l'appui  de  son  opinion.  Il  les 
donnerait,  et  qui  sait?  Peut-être  avait-il  raison.  Peut-être  Albert, 
si  sincère,  si  scrupuleusement  soumis  à  la  vérité,  serait-il  con- 
vaincu... Qu'arriverait-il  alors?  La  crainte  énoncée  par  lui,  que 
Juucien  ne  pensât  à  épouser  M"'  Planât,  traversa  tout  d'un  coup 
Tesprit  à%  la  mère.  Elle  eut,  devant  cette  nouvelle  menace  du 
sort,  à  quelques  pas  de  la  pièce  où  son  mari  et  son  fils  confé- 
raient ensemble,  —  pour  aboutir  à  quoi?  —  un  sentiment,  exalté 
aussitôt  jusqu'à  la  phobie,  d'une  fatalité  acharnée  sur  elle.  Son 
ménage  était  donc  maudit,  et  quoique  ses  prières,  multipliées 
depuis  ces  derniers  jours  n'eussent  écarté  de  sa  tête  aucun  des 
dangers  au-devant  desquels  elle  s'était  vue  entraîner,  elle  se  jeta  à 
genoux,  et  elle  recommença  d'implorer  Dieu  de  tout  son  cœur... 
Elle  se  détournait  sans  cesse  pour  tendre  l'oreille.  Il  lui  semblait 
que  maintenant  les  voix  grandissaient  dans  la  chambre  voisine... 
Elle  écoutait  de  nouveau.  Elle  se  disait.  «  Je  me  suis  trompée...  » 
Et  elle  reprenait  sa  prière» 

Quand  Lucien  était  entré  dans  le  cabinet  de  Darras,  celui-ci 
était  assis  à  son  bureau,  occupé  en  apparence  à  im  travail  qu'il 
interrompit.  Si  le  jeune  homme  eût  été  de  sang-froid,  il  aurait 
observé  que  le  papier  posé  devant  l'ingénieur  ne  portait  aucune 
trace  d'écriture.  Sa  main  nerveuse  se  crispait  sur  une  plume 
toute  sèche,  prise  pour  se  donner  une  contenance.  Le  beau-père 


im  DIVORCE.  507 

ne  Youlàit  pas  avoir  épié  le  beau-fils.  Officiellement,  il  ignorait 
jusqu'à  cette  minute  et  son  entrée  dans  cette  chambre  et  son 
retour  à.  la  maison.  Plus  un  caractère  est  fort,  plus  les  pièces  qui 
le  composent  sont  exactement  balancées,  c'est-à-dire  plus  il  a  les 
défauts  de  ses  qualités.  L'extrême  tension  de  volonté  où  ses 
théories  sur  la  conscience  faisaient  vivre  Albert  Darras  le  ren- 
dait incapable  de  cette  grâce  dans  la  spontanéité  que  les  na- 
tures plus  faibles,  plus  ondoyantes,  mais  aussi  plus  humaines 
trouvent  à  leur  service  dans  des  crises  très  difficiles.  L'émotion 
le  raidissait  et  le  guindait  au  lieu  de  l'ouvrir  et  de  l'assouplir. 
L'instinct  de  son  cœur,  à  ce  moment-ci,  l'eût  poussé  à  prendre 
Lucien  dans  ses  bras,  comme  il  l'avait  dit,  en  lui  répétant  l'appel 
de  sa  mère  :  «  Tu  souffres,  mon  fils,  appuie-toi  sur  moi.  »  Mais  il 
l'avait  aussi  déclaré  à  Gabrielle,  on  s'en  souvient,  avec  tant 
d'amertume,  s'il  aimait  Lucien  comme  un  fils,  il  savait  que  le 
jeune  homme  ne  le  considérait  pas,  lui,  comme  son  père.  Leur 
conflit  de  l'avant-veille  avait  redoublé  en  lui  cette  sensation. 
Elle  était  cause  qu'à  cette  heure  d'une  explication  solennelle 
son  expressif  visage  était  tout  contracté,  tout  noué.  Son  re^ 
gard  d'ordinaire  si  droit  traduisait  cette  gène  qui  propage  la 
gène.  Lucien,  qui  venait  de  communier  avec  sa  mère  dans  une 
fusion  totale  de  leurs  deux  cœurs,  perçut  du  coup  la  différence 
entre  cet  accueil  et  l'autre.  Il  avait  devant  lui,  de  nouveau, 
l'étranger.  Darras  cependant  lui  avait  tendu  la  main,  en  lui 
disant  : 

—  C'est  toi,  Lucien.  Je  savais  que  tu  nous  reviendrais.  Gomme 
je  suis  heureux  que  ce  soit  sitôt!...  Tuas  vu  ta  mère.  J'ai  tenu 
à  te  laisser  seul  avec  elle  dans  les  premiers  momens.  Elle  a  été 
malade  d'inquiétude.  Ta  présence  lui  aura  fait  tant  de  bien,  et  je 
suis  sûr  que  la  sienne  t'en  aura  fait  aussi  I...  Quant  à  ce  qui  s'est 
passé  entre  nous  l'autre  jour,  nous  n'en  parlerons  plus,  n'est-ce 
pas?  C'est  effacé.  Tu  es  rentré  à  la  maison.  Nous  t'avons  de 
nouveau.  C'est  la  seule  chose  qui  importe... 

^—  Je  tiens  au  contraire  à  ce  que  nous  en  parlions,  répondit 
le  beau-fils.  C'est  dans  cette  intention  que  je  suis  rentré,  mon 
père.  Je  l'ai  dit  à  maman  :  j'aurais  dû  t'écrire  et  te  voir  avant 
elle...  C'est  entre  toi  et  moi,  et  en  dehors  d'elle,  qu'une  certaine 
question  a  été  posée.  Elle  doit  être  reprise,  entre  toi  et  moi. 
Mais  il  y  a  un  point  qu'il  faut  régler  avant  le  reste.  Nous  nous 
sommes  quittés  sur  des  paroles  très  dures,  mon  père.  Je  veux 


508  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

t'avoîr  dit  d'abord  que  je  regrette  celles  qui  me  sont  échappées. 
Je  souffrais  trop. 

—  Elles  étaient  trop  naturelles,  interrompit  Darras.  Je  m'y 
suis  mal  pris.  Je  devais  te  donner  le  pénible  avertissement  que  je 
t'ai  donné.  J'aurais  pu  te  le  donner  autrement,  te  préparer  è  en- 
tendre certaines  révélations,  les  graduer.  Mon  excuse  est  que  je  te 
voyais  courir  un  très  grand  danger.  J'ai  voulu  t'en  arracher  tout  de 
suite.  Mais  encore  une  fois,  je  n'ai  jamais  douté  que  tu  ne  revinsses. 
Je  te  connais,  mon  ami,  parce  que  je  peux  dire  que,  moralement, 
je  t'ai  fait.  Tu  es  l'honneur  môme.  Des  hommes  tels  que  toi,  on 
peut  les  tromper,  les  égarer.  On  ne  peut  pas  les  pervertir... 

La  physionomie  de  Lucien  s'était  assombrie  è  écouter  cet 
éloge,  derrière  lequel  il  discernait  la  même  sévérité  de  jugement 
à  l'endroit  de  son  amie^  qui  l'avait,  quarante-huit  heures  aupa- 
ravant, soulevé  d'indignation.  Cette  fois,  il  eut  la  force  de  se  do- 
miner. Que  voulait-il?  Que  son  beau-père  fût  contraint  de  rendre 
justice  à  Berthe  au  nom  de  ses  propres  principes.  Il  fallait  donc 
engager  aussitôt  une  discussion  d'idées.  Les  dernières  phrases 
de  Darras  fournissaient  une  occasion  que  le  jeune  homme  saisit 
vivement  : 

—  Ce  que  je  suis,  je  te  le  dois,  répondit-il,  c'est  vrai.  Toutes 
mes  convictions,  c'est  toi  qui  me  les  a  données  :  la  foi  absolue 
dans  la  conscience  d'abord  et  dans  la  justice  ensuite,  l'une  créant 
l'autre.  Qu'est-ce  que  la  justice,  sinon  le  respect  religieux  de  la 
conscience  individuelle? Et,  comme  condition  à  l'une  et  à  l'autre, 
le  culte,  le  fanatisme  de  la  vérité,  quelle  qu'elle  soit.  C'est  ta  doc- 
trine et  que  je  t'ai  vu  vivre.  C'est  la  mienne  et  que  j'espère  bien 
vivre  aussi,  jusqu'au  bout...  Quand  je  t'ai  quitté  avant-hier  après 
la  scène  que  nous  venons  de  rappeler,  c'est  cette  doctrine  qui 
m'a  soutenu.  Pénétré  d'elle  et  la  tenant  de  toi,  j'ai  vu  nettement 
deux  points  :  le  premier,  que  tu  ne  pouvais  ni  m'avoir  menti,  ni 
avoir  accusé  un  innocent,  une  femme  surtout,  à  la  légère;  le 
second,  que  mon  devoir  était  d'avertir  immédiatement  M"'  Planât. 
Elle  était  accusée.  Elle  avait  le  droit  de  se  défendre.  En  sortant 
du  Grand-Comptoir,  je  suis  allé  directement  chez  elle. 

—  Une  enquête  préalable  et  impersonnelle  eût  été  plus  habile, 
remarqua  Darras.  Mais  ce  n'est  pas  moi  qui  blâmerai  jamais  quel- 
qu'un de  n'être  pas  habile.  Même  sans  connaître  M"'  Planât, 
j'avais  pensé  un  moment  à  agir  comme  toi...  Lui  aussi,  le  ton  de 
son  beau-fils  Tétonnait  trop  pour  qu'il  ne  pressentit  pas  un  in^ 


UN   DIVORCE.  509 

cident  nouveau  dans  une  situation  à  laquelle  il  n'avait  vu  que 
deux  issues  :  ou  bien  Lucien  persévérait  dans  son  illusion,  et 
alors  des  preuves  décisives,  obtenues  par  le  ministèrç  de  l'Inté- 
rieur, auraient  raison  de  cette  crédulité;  ou  bien  ce  serait  une 
reconnaissance  de  la  vérité,  désespérée  mais  irrévocable,  et  alors 
la  rupture  était  certaine.  Voilà  pourquoi  il  écoutait  avec  stu- 
peur le  jeune  homme,  son  élève,  sa  pensée  prolongée  et  vivante, 
continuer  : 

—  J'ai  dit  à  M"'  Planât  ce  que  tu  m'avais  dit,  tout  ce  que  tu 
m'avais  dit,  comme  tu  me  l'avais  dit...  Tu  avais  été  renseigné 
exactement.  M***  Planât  a  en  effet  vécu  quelques  mois,  il  y  a  cinq 
ans,  avec  M.  Méjan.  Elle  a  eu  un  enfant  qui  est  élevé  à  Moret, 
par  ses  soins.  Je  n'ai  pas  eu  besoin  de  l'interroger.  C'est  elle- 
même  qui  est  venue  au-devant  de  mes  questions,  elle-même  qui, 
aux  premiers  mots,  m'a  déclaré  :  «  C'est  vrai,  »  elle-même  qui 
m'a  donné  les  détails  les  plus  positifs  sur  cette  triste  histoire... 
Elle  aurait  pu  nier.  Je  laurais  crue.  Pas  un  instant  elle  n'en  a 
seulement  eu  l'idée... 

—  Il  lui  était  difficile  de  contester  des  renseignemens  aussi 
précis,  répliqua  Darras.  Mais  tu  lui  sais  gré  de  cette  franchise,  et 
tu  as  raison.  Ma  maxime  a  toujours  été  de  faire  crédit  à  toute 
créature  humaine  et  d'interpréter  ses  actes  dans  le  sens  le  plus 
favorable.  Ma  réserve  porterait  sur  ceci  que  cette  franchise  est 
un  peu  tardive.  Elle  aurait  dû  parler  plus  tôt. 

—  Et  pourquoi?  interjeta  Lucien.  Sous  la  modération  voulue 
de  son  beau-père,  il  avait  senti  la  pointe  :  —  Oui,  pourquoi? 
répéta-t-il.  A  quel  titre?...  Dans  notre  conversation  d'avant-hier, 
tu  m'as  dit  qu'elle  était  ma  maîtresse,  que  tu  le  savais.  Je  t'ai 
répondu  que  c'était  une  calomnie  et  que  je  ne  daignais  même 
pas  la  discuter...  Je  suis  de  sang-froid  aujourd'hui.  Hé  bien  I  je 
te  l'affirme  sur  l'honneur  ;  avant-hier  est  le  premier  jour  où 
j'aie  eu  avec  M"'  Planât  une  conversation  différente  de  celle  qu'un 
étudiant  peut  avoir  avec  un  autre  étudiant.  Pendant  dix  mois, 
nous  nous  sommes  vus  presque  tous  les  jours,  plusieurs  fois  par 
jour,  et  jamais  je  ne  lui  ai  dit  que  je  l'aimais.  Je  ne  lui  ai  jamais 
fait  la  cour,  même  la  plus  légère.  Elle  m'avait  avertie,  dès  le 
début,  qu'au  moindre  mot  qui  sortirait  de  la  bonne  et  franche 
camaraderie  elle  ne  me  connaîtrait  plus.  Cet  engagement,  passé 
entre  nous  deux,  nous  l'avons  tenu.  Par  conséquent  elle  n'avait 
pas  à  me  faire ,  comme  camarade,  une  confession  de  femme  que 


510  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  camarade  n'avait  pas  à  recevoir.  Ses  relations  avec  moi  ont  été 
d'une  loyauté  irréprochable.  Il  était  essentiel  aussi  que  cela  fûl 
dit.  Si  tu  crois  qu'un  caractère  doit  ôtre  jugé  favorablement 
jusqu'à  preuve  du  contraire,  tu  crois  a  fortiori  qu'il  faut  tenir 
compte  à  une  personne  des  qualités  qu'elle  a  montrées  réelle- 
ment. Est-ce  équitable,  oui  ou  non?  Réponds^moi..« 

—  C'est  trop  évident,  fit  Darras.  Son  intelligence  simple  et 
nette  répugnait  aux  subtilités.  Il  ne  comprenait  pas  bien  où 
tendait  son  beau-fils.  Mais  il  lui  semblait  qu'il  n'y  allait  pas 
droit,  qu'il  biaisait,  et  ce  fut  avec  une  visible  irritation  qu'il 
ajouta  :  Où  veux-tu  en  Venir?... 

—  Où  je  veux  en  venir?...  répondit  Lucien.  A  ceci  :  que  j'ai 
été  en  droit  de  me  révolter  quand  tu  m'as  appris  que  M^^*  Planât 
avait  commis  des  actions  opposées  à  tout  ce  que  je  savais  de  son 
caractère.  Aussi  ne  les  a-t-elle  pas  commises...  Laisse-moi 
m'expliquer,  insista-t-il  presque  violemment,  comme  son  beau- 
père  esquissait  un  geste  de  protestation.  Tu  énonçais  une  bien 
grande  idée  tout  à  l'heure  quand  tu  disais  que  l'on  doit  toujours 
faire  crédit  à  une  créature  humaine.  On  le  doit.  Mais,  en  réalité, 
si  peu  de  gens  le  font,  ce  crédit!...  Quand  une  femme  se  donne 
hors  du  mariage,  on  n'a  qu'un  seul  mot  pour  qualifier  cette 
liaison  :  elle  est  la  maîtresse  de  cet  homme,  et  qu'un  jugement  : 
on  la  condamne  et  on  la  méprise...  Admets-tu  cependant  qu'il 
y  a  une  différence  dans  l'acte,  si  cette  femme  s'est  donnée  pour 
de  l'argent  et  du  luxe  ou  par  amour?  Et  une  différence  encore 
si  cet  amour  a  été  simplement  sensuel  ou  généreux,  élevé,  en- 
thousiaste?... Oui,  n'est-ce  pas?...  Admets-tu  qu'en  dehors  de 
l'argent,  de  la  galanterie,  de  la  passion  même,  il  puisse  y  avoir 
d'autres  motifs  à  une  liaison  de  cette  espèce?...  Une  fille  a  été 
élevée  par  des  révolutionnaires  qui  lui  ont  montré  dans  les  con- 
ventions du  monde  actuel  le  principe  de  toutes  les  misères  et  de 
tous  les  crimes.  Elle  est  persuadée  que,  parmi  ces  conventions, 
une  des  pires  est  le  mariage.  Pour  elle,  l'Union  libre  est  la  vraie 
formule  de  la  vie  conjugale,  celle  qui  affranchira  l'homme  et  la 
femme,  non  pas  de  la  moralité,  mais  du  mensonge.  Elle  oroit 
cela,  profondément,  absolument.  Elle  rencontre  un  scélérat  qui 
lui  joue  la  comédie  de  convictions  pareilles  aux  siennes.  Il  s'en 
fait  aimer  et  il  lui  offre  d'unir  leurs  destinées  pour  fonder  une 
famille  telle  qu'elle  la  comprend,  en  dehors  de  ces  conventions 
qu'il  prétend  détester  comme  elle.  Le  misérable  manquera  à  sa 


UN   DIVORCE.  511 

promesse  et  rabandonnera  plus  tard.  C'est  un  débauché,  un  sé- 
ducteur. Elle  n'en  sait  rien.  Elle  accepte.  Diras-tu  qu'elle  a  pris 
un  amant?  Non.  Elle  s'est  mariée  hors  la  loi,  contre  la  loi.  Mais 
tout  ce  qui  constitue  la  valeur  morale  du  mariage  est  dans  cette 
union.  C'est  toute  l'histoire  de  M"'  Planât  que  je  viens  de  te  ra- 
conter... Ne  me  réponds  pas  que  je  ne  la  sais  que  par  elle.  Il  y 
a  des  cris  qui  ne  trompent  pas.  Je  l'ai  vue,  sous  l'accusation,  se 
dresser,  avec  de^yeux,  des  gestes,  une  douleur!...  Non.  Elle  ne 
m'a  pas  menti.  Ne  me  crois  pas  fou,  mon  père,  je  ne  le  suis 
pas  .Je  suis  un  homme  qui  vient  t'adjurer  de  reconnaître  une 
injustice  que  tu  as  commise,  à  ton  insu,  en  jugeant  cette  femme, 
comme  tu  l'as  jugée,  de  la  reconnaître  et  de  la  réparer... 

—  Si  c'est  la  réparer  que  la  reconnaître,  j'y  suis  prêt,  répon- 
dit Darras.  Tu  as  causé  avec  M"*  Planât,  tu  l'as  entendue.  Tu 
m'affirmes  qu'elle  a  été  la  victime  d'une  idée  fausse  et  que  son 
égarement  n'a  rien  eu  de  bas.  Je  ne  fais  pas  de  difficulté  de  te 
croire.  Mais  oti  je  ne  peux  pas  te  suivre,  c'est  quand  tu  assi- 
miles une  Union  libre  comme  celle-là  à  un  mariage. 

—  Et  quelle  est  la  difi^érence?  interrogea  Lucien. 

—  Danê  l'obéissance  ou  la  désobéissance  à  la  loi,  précisément, . 
dit  le  beau-père.  Il  venait  d'apercevoir  distinctement  et  avec 
épouvante  le  projet,  pour  lui  insensé,  qpi'avait  formé  son  bean- 
fils.  L'éclair  de  cette  intuition  l'avait  arrêté  net  dans  les  conces- 
sions de  langage  qu'il  avait  commencé  de  faire  au  jeune  homme 
pour  éviter  une  querelle.  Toutes  les  préventions  éprouvées 
contre  Berthe  Planât  dès  le  premier  jour  s'étaient  du  coup  ac- 
crues encore.  Cette  fille  était  autrement  redoutable  qu^il  ne 
l'avait  pensé!  Toutefois,  il  n  avait  pas  voulu  discuter  sur  sa  per- 
sonne, sentant  bien  qu'il  retrouverait  aussitôt  devant  lui  l'amou- 
reux affolé  de  l'autre  jour.  Il  se  préparait,  en  revanche,  à  être 
d'une  intransigeance  absolue  sur  un  principe  auquel  il  tenait 
d'ailleurs  par  ses  fibres  les  plus  intimes.  Il  était  d'une  génération 
qui  aura  vécu  sur  ce  constant  paradoxe  de  vouloir  concilier  toutes 
les  vertus  du  monde  traditionnel  avec  le  système  d'idées  le  plus 
contraire  àces  vertus.  En  politique,  cette  génération  a  voulu  l'ordre 
et  la  grandeur  nationale,  —  en  morale,  elle  a  rêvé,  et  elle  rêve 
de  stoïcisme  et  d'intégrité  ;  —  avec  des  théories  dont  la  consé- 
quence immédiate  est  l'anarchie.  C'est  ainsi  que  Darras  avait  pu 
épouser  une  femme  divorcée,  et  il  était  un  défenseur  convaincu 
de  la  famille,  qu'il  professait  et  avait  enseigné  t  son  beau-fils  la 


Si2  KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

religion  dn  sens  propre,  et  il  avait  au  plus  haut  point  ce  souci 
de  rhonorabilité  bourgeoise,  héréditaire  chez  tous  les  Français 
de  sa  classe.  Il  allait  éprouver  cette  colère  des  gens  de  la.premitoe 
étape  contre  ceux  de  la  seconde,  aussi  fréquente  dans  les  tra- 
gédies secrètes  de  la  vie  privée  que  dans  les  drames  retentissans 
de  la  vie  publique.  Il  avait  mis  dans  ce  beau  mot  de  /oi,  pour 
protester  contre  les  raisonnemens  de  son  beau-fils,  autant  d'énergie 
que  s'ils  n'eussent  pas  d'avance,  lui  et  son  parti,  vidé  ce  terme 
de  tout  sens.  Son  disciple  en  révolution  devait  aussitôt  le  lui 
faire  sentir. 

—  Il  n'y  a  de  loi  respectable  que  celle  que  nous  reconnais- 
sons juste,  répondit-il...  Sinon,  que  devient  la  conscience  indi- 
viduelle?... 

—  Elle  se  soumet  à  l'intérêt  de  la  Cité,  dit  Darras. 

—  Et  si  elle  voit  cet  intérêt  dans  une  loi  opposée  à  la  loi 
existante?...  insista  le  jeune  homme.  C'a  été  le  cas  de  M"*  Planât, 
et  je  persiste  à  prétendre  que  l'Union  libre,  telle  qu'elle  l'a 
comprise  et  pratiquée,  est  aussi  respectable  que  le  plus  respec- 
table mariage. 

—  Et  moi,  je  vais  te  prouver  le  contraire  d'un  mot,  répondit 
le  beau-père.  Et,  fixant  ses  yeux  dans  les  yeux  du  jeune  homme 
pour  savoir  enfin  s'il  avait  deviné  juste  —  :  Cette  preuve,  c'est 
que  tu  n'as  pas  encore  osé  me  dire  :  Je  veux  l'épouser. 

—  Oui,  dit  Lucien,  je  veux  l'épouser.  Je  suis  venu  demander 
l'autorisation  de  ma  mère,  et,  comme  elle  ne  me  donnera  pas 
cette  autorisation,  tant  qu'elle  croira  de  M"*  Planât  ce  qu'elle  en 
croit,  je  te  prie,  au  nom  des  principes  que  tu  professes,  de  défrâ^ 
dans  son  esprit  l'œuvre  de  calomnie  dont  tu  as  été  l'ouvrier 
inconscient...  Tu  vois  si  je  n'ai  pas  osé!  Mais  on  n'a  pas  démé- 
rite à  oser,  quand  on  défend  la  vérité  et  la  justice. 

—  Voyons,  Lucien,  s'écria  le  beau-père.  Ce  n'est  pas  toi  qui 
parles...  Ce  n'est  pas  possible...  Toi,  épouser  cette  femme,  toi, 
toil...  Mais  elle  t'a  fait  perdre  le  sens  de  ce  que  tu  es,  de  ce  que 
nous  sommes!...  L'épouser?  Toi?...  Et  dans  la  même  haleine 
tu  viens  de  me  déclarer  que  tu  es  partisan  de  l'Union  libre!... 

—  Je  n'ai  pas  dit  cela,  répliqua  le  jeune  homme  dont  la  voix 
devenait  plus  sèche  et  plus  Apre  à  mesure  que  celle  de  son  beau- 
père  se  faisait  plus  impérieuse  et  plus  irritée.  J'ai  dit  que  les 
formalités  du  mariage  civil  n'ajoutaient  rien  à  l'Union  libre.  Elles 
ne  lui  ôtent  rien  non  plus.  Toute  la  question  est  desavoir  si  l'on 


UN   DIVORCE.  513 

jnge  ou  non  opportun  xde  se  soumettre  à  ces  formalités.  Au- 
jourd'hui, et  à  l'occasion  de  M"'  Planât,  je  le  juge  opportun, 
précisément  parce  qu'il  y  a  des  gens  qui  pensent  comme  toi, 
beaucoup  de  gens,  et  que  je  veux  avoir  le  droit  légal  de  la  dé- 
fendre... 

—  Et  tu  ne  penses  pas  que  ta  mère  a  le  droit  moral,  elle,  de 
n'avoir  pas  cette  belle-fille,  ta  sœur  le  droit  moral  de  n'avoir 
pas  cette  belle-sœur?...  Et  cet  enfant?  Tu  m'amènerais  cet 
enfant!... 

—  Ma  mère  m'avait  quand  tu  l'as  épousée,  et  tu  n'as  pas 
hésité  à  lui  offrir  de  l'aider  à  reconstruire  sa  vie!...  Je  ne  vous 
demande  rien  que  de  me  permettre  de  faire  ce  que  vous  avez 
fait. 

—  Ce  que  nous  avons  fait?  Ta  mère?...  Ta  mère?...  Tu  com- 
pares ta  mère  à...  Et  Darras  marcha  sur  son  beau-fils,  les  poings 
levés,  tandis  que  celui-ci,  les  bras  croisés,  et  sans  reculer,  répétait  : 

—  Oui,  je  les  compare,  et  c'est  la  preuve  du  respect  que  j'ai 
pour  M*^'  Planât,  pour  ma  fiancée... 

—  Je  ne  te  frapperai  pas,  dit  le  beau-père  en  passant  ses 
mains  sur  son  front,  comme  pour  chasser  la  funeste  tentation  de 
la  violence.  Je  ne  ferai  pas  cela,  à  cause  de  cette  mère  à  la- 
quelle tu  viens  de  manquer  si  honteusement.  Mais  elle  est  ma 
femme,  et  nous  allons  voir  si  tu  répéteras  cette  infamie  devant 
elle... 

Il  avait  ouvert  la  porte  qui  séparait  les  deux  pièces,  et,  sai- 
sissant Lucien  par  le  bras,  il  le  traîna  dans  le  petit  salon.  Ce 
mouvement  avait  été  trop  rapide,  trop  énergique  aussi  pour  que 
le  jeune  homme  pût  s'y  dérober.  Si  bouleversés  qu'ils  fussent 
l'un  et  l'autre  par  les  paroles  qu'ils  venaient  d'échanger 
ils  s'arrêtèrent  quelques  secondes,  immobilisés  et  surpris  devant 
cette  femme  agenouillée  qui  priait,  le  visage  caché  dans  ses 
doigts.  Même  dans  sa  colère,  Darras  en  pâlit.  Il  y  avait  long- 
temps que  certaines  phrases  de  Gabrielle,  certaines  mélancolies, 
cent  petits  signes  presque  indéfinissables,  lui  donnaient  l'appré- 
hension d'un  travail  en  elle  dont  il  avait  devant  lui  une  preuve 
évidente.  Cependant,  rappelée  à  elle-même  par  le  bruit  des  pas, 
elle  s'était  relevée.  Elle  était  debout  devant  son  mari  et  son  fils, 
celui-là  tenant  toujours  l'autre  par  le  bras,  et  elle  implorait  : 

—  Albert!...  Lucien!...  Mon  ami,  si  tu  m'aimes,  —  elle 
s'adressait  à  son  mari  et  lui  prenait  le^bras  pour  dégager  celui  de 

ToiiB  XXI.  —  1904.  33 


Sil  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

son  fils,  —  laisse-Ie  I...  Et  toi,  Lucien,  que  lui  as-tu  dit  encore 7... 
Que  vous  êtes- vous  dit?...  Vous  me  faites  trop  mal...  Et  elle 
avait  mis  ses  mains  sur  sa  poitrine,  comme  pour  comprimer  les 
battemens  trop  forts  de  son  cœur.  Puis,  avec  un  accent  qui  les 
déchira  tous  deux  :  —  Mais  parlez-moi,  parlez-moi  donc!... 

—  C'est  à  lui  de  te  parler,  fit  le  beau-père  en  montrant  le 
beau-fils.  Je  Tai  amené  devant  toi  pour  cela,  pour  qu'il  te  répète 
ce  qu'il  vient  de  me  dire...  Il  en  a  honte  maintenant,  conti- 
nua-t-il,  repris  par  son  indignation  de  tout  à  l'heure,  et  coomie  le 
jeune  homme  se  taisait  :  Sais-tu  ce  qu'il  est  venu  nous  demander? 
D'épouser  cette  fille... 

—  D'épouser  cette  fille  ?  répéta  la  mère. 

—  Oui,  insista  Darras,  de  l'épouser...  Et  sais-tu  encore  à  quoi 
il  a  comparé  ce  déshonorant  mariage?...  Ces  mots  me  brûlent 
à  les  répéter.  Mais  ce  sera  son  châtiment  que  tu  saches  com- 
ment il  a  pensé,  senti,  parlé...  Au  nôtre,  tu  m'as  entendu,  au 
nôtre!...  Cette  aventurière  qu'il  a  ramassée  sur  les  trottoirs  du 
Quartier  Latin... 

—  Tais-toi  !...  Ce  cri  du  jeune  homme,  qui  s'était  à  son  tour 
élancé  sur  son  beau-père,  se  mêla  au  cri  que  jeta  aussi  la  mère. 
Elle  les  avait  séparés.  Mais  Lucien  continuait,  s'adressant  à  elle  : 
—  Dis-lui  de  se  taire  I  Dis  lui  de  se  taire  I  Je  lui  défends  de 
calomnier  cette  femme.  Je  le  lui  défends... 

—  Tu  me  défends  ?  répéta  Darras.  C'est  moi  que  tu  insultes 
maintenant,  après  avoir  insulté  ta  mère  1 

—  Je  ne  t'insulte  pas,  fit  Lucien,  et  je  n'ai  pas  insulté  ma 
mère...  Je  suis  venu  ici  par  déférence  pour  elle  et  pour  toi, 
quand  je  pouvais  ne  pas  y  venir.  Car  enfin  c'est  mon  vrai  père 
qui  garde  le  droit  légal  de  permettre  ou  d'interdire  mon  mariage. 
Je  veux  épouser  quelqu'un  que  j'aime  et  que  je  respecte,  tu  as 
bien  entendu,  que  je  respecte,  absolument,  complètement.  J'ai 
espéré  trouver  en  toi  un  appui,  parce  que  je  te  croyais  l'homme 
de  tes  idées.  Tu  ne  l'es  pas.  C'est  à  ma  mère  seule  que  je 
m'adresserai  dorénavant  pour  avoir  son  consentement* 

—  Moi  vivant,  tu  ne  l'auras  jamais,  répliqua  le  beau-père,  tu 
as  bien  entendu,  toi  aussi,  jamais,  jamais  !...  Si  tu  épouses  cette 
créature,  ta  mère  sera  morte  pour  toi... 

—  J'attendrai  qu'elle  me  le  dise  elle-même,  répondit  Lucien. 
Elle  était  ma  mère  avant  d'être  ta  femme.  Je  verrai  si  elle  est  ta 
femme  plus  qu'elle  n'est  ma  mère... 


UN   DIVORCE.  615 

—  Malheureux!...  dit  Darras,  hors  de  lui,  tu  reux  donc 
la  tuer?...  Et  il  montrait  Gabrielle  qui  s'était  laissée  tomber  sur 
une  chaise,  les  yeux  fixes,  la  bouche  ouverte,  les  bras  pendans, 
comme  si  le  coup  que  venait  de  lui  porter  son  fils  avait  été 
vraiment  le  dernier,  celui  après  lequel  la  souffrance  morale  déri- 
vera dans  la  folie.  Devant  ce  spectacle,  le  jeune  homme  poussa, 
lui  aussi,  un  appel  de  consternation.  Puis  comme  son  beau* 
père  lui  disait  de  la  voix  d'un  homme  en  fureur  et  qui,  dans  une 
minute,  ne  se  connaîtra  plus  :  —  Va-t'en  !  Mais  va-t'en,  par  pitié 
pour  elle,  va-t'en  ! ...  il  sortit  de  la  chambre.  Jamais  son  orgueil  de 
fils  ne  devait  se  plier  à  un  plus  grand  sacrifice.  11  venait  de  com- 
pr^dre  que,  réellement,  si  cette  dispute  se  prolongeait,  sa  mère 
mourrait  de  douleur,  là,  sous  leurs  yeux.  Deux  minutes  plus 
tard,  le  battant  de  la  porte  cochère  ouverte  puis  refermée  an- 
nonçait que  l'enfant  de  la  femme  divorcée  avait  quitté  la  maison 
maternelle,  pour  y  rentrer,  quand?  comment?...  Ce  bruit  parut 
avoir  rendu  la  conscience  de  la  réalité  à  Gabrielle,  à  qui  son  mari 
essayait  en  vain  d'arracher  un  mot.  11  lui  prenait  les  mains,  il 
l'embrassait,  il  la  suppliait.  Elle  ne  le  voyait  pas,  ne  l'entendait 
pas.  Ce  signe  de  la  sortie  de  son  fils  la  réveilla  subitement  de 
cette  effrayante  hypnose  : 

—  11  est  parti  I...  gémit-elle.  Ah  !  mon  ami,  cours  le  chercher, 
ramène-le... 

—  Je  ne  peux  pas,  répondit  Darras.  Et  je  le  pourrais  que  je 
ne  le  ramènerais  pas.  Tu  l'a  constaté  toi-même.  En  ce  moment, 
il  est  fou... 

—  Non,  dit-elle  d'un  accent  qui  fit  tressaillir  le  mari,  il  n'est 
pas  fou.  C'est  lui  qui  a  raison. 

—  Que  veux- tu  dire? interrogea- t-il. 

—  Ce  que  je  dis,  répéta-t-elle,  qu'il  a  raison.  Je  ne  suis  pas  plus 
que  cette  fille.  Ni  toi  ni  moi  n'avons  le  droit  de  les  condamner... 
Je  t'aime,  mon  Albert,  continua-t-elle  en  le  regardant  avec  des 
yeux  où  toute  l'agonie  de  ses  scrupules  se  laissait  deviner  enfin, 
et  k  cause  de  cet  amour,  voilà  des  semaines,  des  mois,  que  je  te 
cache  ce  qui  me  dévore...  11  faut  que  je  te  l'aie  dit,  maintenant. 
11  le  faut  pour  que  tu  pardonnes  à  Lucien.  Il  n'est  que  l'instru- 
ment de  la  justice  d'en  haut...  Mon  ami,  tu  n'as  jamais  cru.  Tu 
ne  sais  pas  ce  que  c'est  que  d  avoir  eu  Dieu  avec  soi  et  de  ne 
l'avoir  plus.  Quand  je  t'ai  épousé,  j'avais  été  si  malheureuse, 
tu  m'aimais  tant,  j'ai  voiilu  me  démontrer  que  j'avais  le  droit  de 


5{6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

refaire  ma  vie,  avec  toi.  Je  sais  aujourd'hui  que  je  ne  l'avais  pas. 
Non,  continua-t-elle  en  s'exaltant,  je  ne  l'avais  pas.  J'étais  la 
femme  d'un  autre  devant  Dieu... 

—  Devant  quel  Dieu?...  répondit  Darras.  —  Il  ne  s'agissait 
plus  maintenant  des  égaremens  de  son  beau-fils.  La  soudaine 
lamentation  de  sa  femme  venait  de  lui  causer  un  tel  saisissement 
de  surprise  que  sa  colère  de  tout  à  l'heure  avait  disparu  du  coup 
pour  laisser  la  place  à  une  stupeur  épouvantée  devant  la  plaie 
découverte  au  plus  secret  de  son  ménage.  —  Tu  ne  crois  pas 
cela,  Gabrielle?  supplia-t-il...  Tu  ne  peux  pas  le  croire,  que  tu 
n'aies  pas  bien  agi  eu  acceptant  de  refaire  ton  existence  avec 
moi,  si  honnêtement,  si  loyalement,  en  conformité  avec  une 
loi  de  sagesse  et  de  progrès?  Ce  serait  renier  tout  notre  passé, 
tu  ne  le  peux  pas!. 

—  Je  ne  renie  rien,  dit-elle,  j'ai  des  remords...  Devant  quel 
Dieu?  me  demandes-tu.  Mais  le  Dieu  de  ma  mère  et  de  mon 
père,  de  ta  mère  et  de  ton  père,  le  Dieu  que  j'ai  appris  à  prier 
quand  j'étais  toute  petite,  le  Dieu  que  ma  fille  apprend  à  prier, 
le  Dieu  de  l'Évangile  et  de  l'Église,  de  mou  Église.  J'avais  perdu 
la  foi  en  lui,  je  l'ai  retrouvée...  Ce  qui  s'est  passé  depuis  trois 
jours  me  prouve  trop  que  j'avais  raison  :  notre  foyer  est  maudit. 
Nous  sommes  frappés  parce  que  nous  sommes  en  révolte  contre 
lui,  parce  que  nous  Toutrageons  tous  les  jours,  parce  que...  — 
Elle  hésita  une  seconde.  Elle  pensait  à  la  phrase  qu'avait  pro- 
noncée le  Père  Euvrard  :  confesser  de  bouche  ce  que  Con  croit 
pour  obtenir  le  salut,  —  Ah!  je  dirai  tout,  tu  sauras  tout  mon 
cœur,  ce  cœur  qui  t'aime  tant,  mais  le  cri  de  la  conscience  est 
ie  plus  fort,  —  parce  que  nous  ne  sommes  pas  mariés  !... 

Paul  Bourget. 
[La  quainème  partie  au  prochain  numéro.) 


LA  CRISE  INTERIEURE 

APRÈS  SADOWA 


I 

L'affaiblissement  de  la  suprématie  extérieure  de  rEmpîre 
n'était  pas  compensé  par  la  prospérité  de  son  régime  intérieur. 
Il  était  loin  de  s'effondrer  et  reposait  encore  sur  une  base  solidei 
mais  il  se  lézardait.  Il  n'y  avait  plus  assez  de  contrainte  pour 
obliger  au  silence,  et  il  y  en  avait  assez  pour  permettre  de  crier  à 
l'oppression.  Les  vieilles  tentes  étaient  levées,  les  nouvelles 
n'étaient  pas  encore  plantées;  les  autoritaires  se  plaignaient  d'être 
désarmés,  les  libéraux  de  n'ôtre  pas  affranchis;  le  désir  des 
nouveautés  était  d'autant  plus  impatient  qu  il  avait  été  excité  sans 
être  satisfait.  Les  amis  ressentaient  le  malaise  et  le  signalaient 
tristement.  Mérimée  écrivait  :  «  Nous  sommes  malades  à  Tinte- 
rieur,  nous  ne  sommes  pas  gouvernés.  Les  préfets  ne  ie4;oivent 
pas  de  direction.  Les  uns  se  font  capucins  parce  qu'ils  croient 
faire  ainsi  leur  cour;  d'autres  inclinent  vers  le  libéralisme  outré 
parce  qu'ils  s'imaginent  que  l'avenir  est  là.  La  pin  part  font  les 
morts  pour  demeurer  bien  avec  tout  le  monde,  11  faillirait  ou 
résister  énergiquement.  ou  bien  faire  à  temps  quelques  conces- 
sions utiles,  mais  on  attend  et  on  ne  fait  rien.  » 

Dans  celle  attente,  les  ressorts  du  gouvernement  se  déten- 
daient ou  se  faussaient.  La  candidature  officielle  n'était  trop  sou- 
vent  qu'un  moyen  de  favoiilisme.  Le  régime  discrétionnaire  de  la 


Si 8  reVue  des  deux  mondes. 

presse  rachetait  ses  tolérances  envers  les  attaques  contre  TEmpe- 
reur  par  ses  sévérités  contre  les  critiques  adressées  aux  mi- 
nistres. «  Certains  ministres,  ayant  personnellement  la  main 
dans  le  bureau  ou  la  direction  de  la  pressé,  établie  au  ministère 
de  rintérieur,  causaient  aux'journaux  une  terreur  sérieuse  :  tous 
les  jours,  un  rédacteur  de  chacune  des  feuilles  de  Paris  était  obligé 
de  venir  demander  un  mot  d'ordre  à  cette  direction  ;  là,  on  leur 
faisait  comprendre  qu'attaquer  un  ministre  était  autrement  grave 
que  médire  de  l'Empereur  ;  que,  s'ils  parlaient  ou  ne  parlaient 
pas  de  telle  mesure,  louaient  ou  ne  louaient  pas  tel  ministre  ou 
tel  personnage,  on  saurait  bien  trouver,  d^ns  le  journal  récalci- 
trant, Toccasion  de  le  frapper,  et  les  journaux  s'exécutaient.  Il 
en  résultait  que  l'opinion  publique  était  trompée  sur  toute 
chose  (1).  » 

Du  reste,  partout  l'incohérence  de  l'arbitraire.  Persigny  avait 
été  contraint  par  le  Conseil  des  ministres  de  donner  deux  aver- 
tissemens  pour  des  articles  envoyés  par  un  de  ses  collègues; les 
journaux  ministériels  refusaient  d'insérer  des  articles  qui  ve- 
naient de  TEmpereur,  parce  qu'ils  eussent  mérité  des  avertisse- 
mens.  Le  Conseil  d'État,  que  la  Constitution  de  1852  avait  fait  le 
tuteur  du  Corps  législatif,  ne  justifiait  plus  comme  au  début  ce 
rôle  par  sa  supériorité  :  devenu  Tasile  des  fonctionnaires  vieillis 
ou  des  députés  démodés,  il  se  montrait  maintenant  si  inférieur 
à  son  pupille  que  celui-ci  se  révoltait  contre  sa  prépotence  légale. 
Les  hommes  éminens,  qui  avaient  illustré  les  commencemens 
de  l'Empire,  disparaissaient  et  n'étaient  pas  remplacés.  Quelques 
égoïstes,  groupés  autour  de  Rouher,  n'étant  plus  tenus  en  main 
ou  éperonnés  par  le  souverain  malade,  ne  songeaient  qu'à  s'as- 
surer une  tranquille  jouissance  de  leurs  emplois;  vieux  arbres 
aux  branches  et  aux  racines  voraces,  ils  étouffaient  au-dessous 
d'eux  la  croissance  des  jeunes  plantes.  Un  homme  de  quarante 
ans  n'était  à  leurs  yeux  qu'un  jeune  homme  auquel  ils  voulaient 
bien,  s'il  avait  du  talent,  reconnaître  de  l'avenir,  mais  auqud 
ils  refusaient  l'accès  aux  grandes  affaires,  ne  tombant,  eux,  d'un 
ministère  que  pour  en  escalader  un  autre.  Chaque  jour  s'accen- 
tuait une  des  infériorités  du  régime  autoritaire  sur  le  régime 
parlementaire  :  sous  le  régime  parlementaire,  le  recrutement  des 
nouvelles  générations  s'accomplit  de  lui-même;  les  jeunes  talens 

(!)  Persigny,  Mémowes,  p.  4Î0. 


LA   CRISE  INTÉRIEURE   APRÈS   SADOWA. 


319 


■  arrivent  au  Parlement,  se  désignent  par  leurs  succès  à  la  con- 
fiance du  pays,  s'imposent  au  souverain;  sous  le  régime  auto- 
ritaire, le  souverain  doit  rechercher  les  hommes  d'État,  les  de- 
viner avant  qu'ils  soient  et,  inconnus  encore;  les  mettre  aux 
prises  avec  les  grandes  responsabilités.  C'est  ainsi  qu'avaient 
procédé  Louis  XIV,  Napoléon  P'  et,  à  son  début,  Napoléon  III. 
Maintenant  l'Empire  tournait  à  n'être  plus  qu'une  gérontocratie 
alourdie.  Il  en  résultait  que  la  jeunesse,  naturellement  encline 
à  l'opposition  où  l'on  recueille  la  popularité,  y  était  encore  jetée 
par  son  intérêt,  puisque  là  seulement  elle  trouverait  les  moyens 
de  déployer  ses  talens  et  de  se  créer  une  carrière  brillante  avant 
que  le  sang  fût  refroidi  dans  ses  veines  et  que  les  cheveux  eus- 
sent blanchi  sur  sa  tête.  Un  jeune  fonctionnaire  impérialiste  très 
distingué,  attaché  au  cabinet  de  Rouher,  Fernand  Giraudeau, 
ayant  eu  le  courage  de  signaler  ce  mal,  fut  disgracié.  Son  re- 
marquable écrit  intitulé  :  La  jeunesse  et  les  fonctions  publiques 
sous  CEmpire  démontre,  par  des  statistiques,  que  partout  où  les 
affaires  publiques  ont  été  puissamment  conduites,  elles  Tout  été 
par  des  hommes  jeunes,  dont  les  ardeurs  étaient  guidées  par 
l'expérience  de  quelques,  hommes  d'âge  (1). 


II 

La  conduite  à  suivre  dans  la  politique  générale  n^était  pas 
douteuse  :  il  n'y  avait  qu'à  redire  ce  qui  était  sur  les  lèvres  de 
tous  les  gens  clairvoyans  que,  malheureux  ou  heureux,  imprudent 
ou  habile,  aucun  acte  de  la  politique  étrangère  du  gouvernement, 
sauf  la  guerre  d'Italie,  n'avait  été  inspiré  par  une  passion  ou  une 
volonté  du  pays  ;  qu'on  ne  ramènerait  l'Europe  et  la  France  à  un 

(1)  •  A  son  début,  le  second  Empire  ayant  manifesté  l'intention  d'agir  plus  que 
de  délibérer»  il  semblait'devoir  rechercher  dans  ses  serviteurs  l'activité,  l'énergie 
plus  que  Texpérience.  Parmi  les  ministres  de  1852,  plusieurs  étaient  fort  Jeunes 
(Rouher,  Morny,  Persigny,  Walewski,  etc.).  11  y  avait  des  préfets  de  26  ans,  un 
directeur  général  du  personnel  au  ministère  de  l'Intérieur  de  28  ans.  11  fallait 
continuer  ainsi...  On  s'éloigna  peu  à  peu  de  ces  sages  traditions.  Les  ministres  se 
succédèrent  entre  eux,  se  remplacèrent  réciproquement.  Le  Corps  législatif  a  été 
presque  exclusivement  composé  d'hommes  âgés;  le  gouvernement  n'a  presque 
iamab  accordé  son  patronage  à  de  jeunes  candidats  dans  lesquels  il  devinait  des 
oimteors;  les  talens  inattendus  qui  se  sont  révélés  au  Corps  législatif  n  ont  pas  été 
suffisamment  encouragés.  En  l'absence  de  toute  concurrence,  en  ciïet,  devant  un 
seul  candidat,  n'entendons-nous  pas  dire  chaque  jour  :  C'est  bien  l'homme  qu'il 
nous  faudrait,  plus  que  tout  autre  il  conviendrait  à  l'emploi,  mais  il  est  trop 
Jtun«,» 


520  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

état  normal  qu'en  renonçant  à  la  discipline  politique  sous  la- 
quelle nous  vivions  depuis  1852  et  en  revenant  aux  institutioBs 
de  la  paix,  c'est-à-dire,  à  l'action  complète  des  libertés  inté- 
rieures. 

Il  était  plus  difficile  de  prendre  un  parti  sur  les  derniers  évé- 
nemens  extérieurs.  Pendant  longtemps,  l'Europe  civilisée  n'avait 
vu  dans  l'Allemagne  qu'un  antre  d'où  sortaient  des  retires, 
«  dépassant,  selon  notre  Du  Bellay,  tous  les  autres  en  barbarie  » 
ou,  selon  Machiavel,  «  d'énormes  bêtes  féroces  n'ayant  de  l'homme 
que  la  voix  et  le  visage.  »  Luther,  Frédéric,  Leibnitz,  Bach,  Kant, 
Gœthe,  avaient  forcé  les  hommes  à  y  voir  un  des  foyers  les  plus 
incan descens  de  Télaboration  intellectuelle.  De  bonne  heure,  je 
lui  avais  consacré  tout  ce  que  me  laissait  d'admiration  dispo- 
nible le  culte  de  ma  patrie  et  l'affection  vouée  à  l'Italie.  Bee- 
thoven avait  été  mon  consolateur  durant  les  heures  de  détresse 
de  ma  jeunesse  autant  que  Michel- Ange,  Lamartine,  Victor 
Hugo;  j'étais  épris  du  génie  poétique  de  Henri  Heine  où 
s'unissent,  dans  un  mélange  exquis,  la  grâce  et  la  finesse  fran- 
çaises à  la  sentimentalité  germanique.  J'avais  étudié  le  droit 
éternel,  le  droit  romain,  en  grande  partie  dans  les  livres  de 
Savîgny,  et  autres;  j'avais  attentivement  suivi  les  évolutions  de 
rbegélianisme;  je  m'étais  nourri  des  fortes  histoires  de  Nîebûhr, 
Ranke,  Gervinus;  à  la  table  où,  le  dimanche,  m'admettait 
paternellement  le  grand  Arago,  j'avais  joui  de  la  conversation 
éblouissante  de  Humboldt  :  des  relations  personnelles,  quelques- 
unes  très  chères,  avaient  fortifié  ces  affinités  artistiques  et  intel- 
lectuelles. Je  considérais  chacune  des  nations  comme  Tune  des 
ailes  qui  portent  en  haut  la  pensée  humaine.  Entre  elles  je  ne 
voyais  plus  de  frontières  intellectuelles  ;  les  frontières  matérielles 
avaient  été  réglées  par  un  arrangement  transactionnel  devenu  un 
fait  accepté.  Troubler  cette  harmonie,  faire  couler  à  côté  du  Rhin 
un  fleuve  de  sang  plus  infranchissable,  susciter  une  haine  inex- 
tinguible entre  deux  peuples  qui  perdaient  l'habitude  de  se  haïr, 
me  paraissait  une  œuvre  funeste,  anti-civilisatrice,  sans  profit 
désirable  pour  le  vainqueur.  Et  cependant  il  était  d'une  évidence 
obsédante  qu'aucune  prévision,  aucun  bon  vouloir  ne  conjurerait 
cette  guerre,  si  nous  n'acceptions  pas  le  mouvement  irrésistible 
en  route  depuis  1815,  qui  poussait  l'Allemagne  divisée  à  se 
serrer  en  uçe  unité  politique  plus  forte  sous  l'hégémonie  de  la 
Prusse.  Dès  1821,  Chateaubriand  écrivait  de  son  ambassade  de 


LA   CRISE  INTÉRIEURE  APRÈS   8AD0WA. 


521 


Berlin  :  «  L'Allemagne  comme  Tltalie  désire  aujourd'hui  Tunité 
politique  et  avec  cette  idée,  qui  demeurera  dormante  plus  ou 
moins  longtemps  selon  les  événemens  et  les  hommes,  on  pourra 
toujours  être  sûr,  en  la  réveillant,  de  remuer  les  peuples  ger- 
maniques. Les  princes  ou  les  niinistres  qui  pourront  paraître 
dans  les  rangs  des  États  de  la  Confédération  allemande  hâteront 
ou  retarderont  la  révolution  dans  ce  pays  :  ils  n'empêcheront 
pas  la  race  humaine  de  se  développer.  »  L'idée  n'avait  cessé 
depuis  lors  de  couver  sous  la  cendre  de  l'absolutisme,  en  jaillis- 
sant parfois  en  brûlantes  étincelles.  Si  nous  nous  arrogions  le 
droit  de  gêner  l'Allemagne  dans  son  évolution  fatale,  nous  lui 
fournirions  un  cas  légitime  de  guerre,  car  elle  n*était  pas  obligée 
de  plier  ses  aspirations  à  nos  convenances  ou  à  nos  intérêts  ni 
de  se  condamner  à  la  petitesse  pour  nous  assurer  le  plaisir  de  la. 
domination.  I 

Je  n'arrivai  pas  cependant  du  premier  coup  à  cette  vue  claire. 
J'étais  de  ceux,  comme  la  plupart  des  démocrate,  que  l'unit^^ 
allemande  n'effrayait  pas,  pourvu  qu'elle  fût  libérale  et  volon- 
taire, et  j'avais  été  révolté  que  Bismarck  la  réalisât  en  ressusci- 
tant le  principe  barbare  de  la  conquête  sans  tenir  compte  de  la 
volonté  des  populations.  L'annexion  violente  du  Hanovre,  de 
la  Hesse,  de  Francfort,  des  Duchés  m'avait  indigné  autant  que 
l'expédition  du  Mexique.  A  la  réflexion,  il  me  parut  que,  si  nous 
nous  devions  à  nous-mêmes  de  sauvegarder  le  droit  par  une  ré- 
serve, nous  ne  pouvions  aller  au  delà,  et  que  c'était  aux  Alle- 
mands seuls  de  repousser  par  la  force,  s'il  leur  convenait,  la 
violence  qui  venait  de  leur  être  imposée.  En  nous  en  mêlant, 
nous  nous  exposions  à  ce  qu'ils  nous  répondissent  comme  Mar- 
tine :  «  Et  s'il  me  plaît  d'être  battue?  »  Je  pris  donc  le  parti  de 
conseiller  au  gouvernement  et  à  Topinion  Tacceptation  loyale, 
sans  arrière-pensée,  de  la  révolution  accomplie  en  Allemagne.  Je 
ne  me  dissimulai  pas  que  j'allais  augmenter  mon  impopularité; 
mais  il  me  semblait  qu'un  effort  sérieux  pour  prévenir  la  guerre, 
en  mettant  le  pied  sur  le  tison  qui  devait  fatalement  l'allumer, 
était  un  devoir  envers  Thumanité,  dût-il  augmenter  mes  dif- 
ficultés et  finalement  échouer. 

Retiré  à  la  campagne,  après  un  séjour  à  Prangins  chez  le 
prince  Napoléon  avec  qui  je  me  trouvais  alors  en  parfaite  com- 
munauté d'idées,  je  préparais  un  discours  en  réponse  à  celui  que 
prononcerait  Thiers,  sûrement  dans  un  sens  opposa  quand  fe 


t. 


f 


S22  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

reçus  un  billet  du  président  de  la  Chambre,  Walewskî,  me  disant 
qu'il  désirait  m'entretenir  de  réformes  à  apporter  au  règlement 
du  Corps  législatif. 

III 


En  1814,  à  Fontainebleau,  au  moment  des  angoisses  suprêmes, 
une  femme  se  présenta  et  demanda  à  parler  à  l'Empereur.  Le 
grand  vaincu,  écrasé  par  les  émotions,  l'oublia  dans  l'anti- 
chambre. Cette  femme  était  la  comtesse  Walewska,  qui  venait 
apporter  son  dévouement  au  père  de  son  enfant.  Cette  illustre 
paternité  était  écrite  sur  le  \âsage  de  Walewski,  qui  ressemblait 
à  Napoléon  autant  que  le  prince  Napoléon,  mais  avec  plus  de 
beauté  et  moins  de  finesse.  Lui  seul  affectait  d'ignorer  ce  que 
tout  le  monde  savait.  Quelqu'un  ayant  cru  lui  plaire  en  lui  disant 
qu'il  ressemblait  à  son  père,  il  répondit  :  «  Personne  ne  m'a  dit 
que  je  ressemblasse  au  comte  Walewski.  »  Bien  accueilli  par  le 
roi  Louis-Philippe,  comme  tous  ceux  qui  se  rattachaient  à  l'Em- 
L*  pire,  il  avait  été  employé  dans  la  diplomatie  du  gouvernement 

^  de  Juillet.  De  cette  partie  de  sa  carrière  il  avait  gardé  des  rela- 

p  tions  amicales  et  non  interrompues  avec  Thiers^  et  du  goût  pour 

f  le  système  parlementaire. 

I  II  avait  plus  de  solidité  dans  l'esprit  que  de  brillant,  plus 

f  d'obstination  que  de  flexibilité  ;  il  concevait  avec  lenteur,  s'ex- 

^  primait  sans  facilité,  mais  avec  une  telle  autorité  de  droiture  que, 

s'il  ne  charmait  pas,  il  imposait  le  respect,  et  personne  n'avait 
l'idée  de  croire  qu'il  pût  ne  pas  dire  la  vérité.  C'était  un  hon- 
nête homme  dans  toute  l'étendue  du  terme  ;  celui  auquel  il  avait 
tendu  la  main  n'avait  à  redouter  ni  duplicité,  ni  trahison.  Il  ne 
soutenait  pas  avec  indifférence  des  thèses  quelconques  ;  il  croyait 
à  quelque  chose.  Dans  la  négociation,  il  allait  droit  au  fait;  son 
habileté  consistait  à  fermer; les  portes  de  sortie,  à  ne  pas  per- 
mettre les  équivoques,  à  contraindre  aux  réponses  décisives.  Il 
avait  médiocrement  réussi  comme  président  :  il  manquait  de 
prestesse  dans  la  riposte,  et  ne  savait  pas  circuler  avec  sécurité 
dans  le  labyrinthe  du  règlement;  les  arguties  de  l'opposition  le 
déconcertaient  et,  quoique  animé  d'un  sentiment  vraiment  libé- 
ral, parfois,  dans  la  crainte  de  permettre  trop,  il  ne  permettait 
pas  assez. 

Un  mouvement  semblable  à  celui  que  nous  avons  signalé 


LÀ   CRISE  IMTÉRIEUBE   APRÂS   SADOWA.  823 

dans  Tesprit  de  Morny  s'était  opéré  dans  le  sien.  Effrayé  du 
dé<M>usu,  des  témérités,  d^  contradictions,  des  aveuglemens  de 
la  politique  extérieure,  il  s'était  convaincu,  comme  son  prédé- 
cesseur, que  plus  de  liberté  accordée  au  Corps  législatif  était 
l'unique  moyen  de  contraindre  l'Empereur  à  plus  de  sagesse. 
Néanmoins,  s'il  m'avait  constamment  témoigné  une  cordiale 
sympathie,  il  ne  m'avait  pas  initié  à  ses  préoccupations.  Aussi 
fus-*J6  fort  surpris  lorsque  je  reçus  dans  ma  solitude  son  invi- 
tation. 

Le  31  décembre  1866,  j'étais  dans  son  cabinet.  Il  ouvrit  Ten- 
trelien  en  disant  qu'à  Compiëgne,  il  était  rentré  en  conversation 
d'amitié  avec  l'Empereur.  Il  croyait  comme  moi  que  l'Empire  ne 
pouvait  se  consolider  que  par  la  liberté,  et  il  avait  engagé  l'Em- 
pereur à  faire  un  nouveau  pas  vers  le  régime  constitutionnel. 
Après  de  longues  hésitations,  l'Empereur  s'y  était  décidé,  et  les 
mesures  suivantes  avaient  été  arrêtées  :  envoi  des  ministres  à  la 
Chambre  comme  commissaires  ;  suppression  du  ministère  d'État 
ou  plutôt  réduction  à  ce  qu'il  avait  été  d'abord  ;  retrait  de  l'Adresse 
et  remplacement  par  le  droit  d'interpellation  ;  suppression  des 
journaux  subordonnée  à  certaines  garanties  telles  que  l'inter- 
vention du  Conseil  d'État.  Il  fit  ressortir  rimportance  de  ces 
réformes,  surtout  de  l'envoi  des  ministres  à  la  Qxambre,  qui  lui 
paraissait  marquer  un  retour  décidé  au  gouvernement  de  la 
nation  par  elle-même.  «  Pour  que  cela  s'accomplisse,  dit-il,  il 
faut  que  vous  nous  aidiez.  »  Je  répondis  :  «  Ce  que  vous  proposez 
reste  en  deçà  de  mon  programme  :  cela  y  conduit  néanmoins; 
je  suis  donc  disposé  à  vous  aider.  —  Mais  il  faut  que  vous  nous 
aidiez  efficacement,  et,  pour  mettre  les  pieds  dans  le  plat,  je  vous 
dirai  (en  prononçant  ces  mots,  il  appuyait  sur  chaque  syllabe  et 
me  regardait  dans  les  yeux),  je  vous  dirai  que  l'Empereur  m'a 
chargé  de  vous  offrir  le  ministère  de  l'Instruction  publique,  avec 
délégation  générale  à  la  Chambre,  en  qualité  d'orateur  du  gou- 
vernement. —  Si  je  désirais  entrer  aux  affaires,  aucun  ministère 
ne  siérait  mieux  à  mon  humeur  et  à  mes  études  que  le  ministère 
de  l'Instruction  publique.  D'ailleurs,  si  je  le  croyais  nécessaire 
au  service  dé  mes  idées,  je  consentirais  à  remplir  les  fonctions 
de  garde  champêtre.  Seulement,  je  suis  très  résolu  à  ne  pas 
devenir  ministre  :  je  ne  puis  vous  promettre  mon  concîours  que 
comme  député.  »  Je  lui  soumis  alors  les  argumens  que  j  avais 
exposés  autrefois  à  Morny .  «Gela  ne  me  convainc  pas,  riposla-t-il  ; 


824  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VOUS  êtes  indispensable  au  succès  du  plan  ;  l'Empereur  a  con- 
fiance en  votre  caractère  et  en  votre  talent,  et  il  a  de  la  sym- 
pathie pour  votre  personne  ;  votre  nom  lui  parait  nécessaire  pour 
donner  à  la  réforme  sa  véritable  signification,  et  aussi  pour  qu'il 
ait  la  garantie  qu'il  ne  restera  pas  sans  défenseur,  si  M.  Rouher 
l'abandonne;  moi-même  j'ai  besoin  d'avoir  auprès  de  l'Empereur 
quelqu'un  qui  me  seconde.  Sans  doute  ce  que  nous  ferons  ne  sera 
pas  tout  ce  qui  est  désirable  :  ce  sera  du  moins  un  bon  commen- 
cement, et,  avec  le  temps,  nous  obtiendrons  le  reste.  —  Mais  avec 
qui  me  trouverais-je  ?  —  L'Empereur  n'est  encore  fixé  que  sur 
votre  nom.  »  Puis  il  insista:  «  Si  on  ne  marcbe  pas  en  avant, 
on  marchera  en  arrière  ;  donnez-nous  donc  sans  hésiter  votre 
concours  pour  marcher  en  avant.  »  Je  ne  me  rendis  pas;  je 
promis  simplement  de  réfléchir.  Nous  nous  ajournâmes  au  2  jan- 
vier 1867. 

Je  passai  la  journée  du  !«'  janvier  à  débattre  le  pour  et  le 
contre.  Le  soir  venu,  je  fis  connaître  mes  impressions  à  Walewski. 
Écrire  n'est  une  faute  dans  une  négociation  que  quand  on  ruse; 
quand  on  est  loyal,  c'est  une  garantie.  Voici  ma  lettre  :  —  «  Mon 
cher  président,  je  suis  vraiment  très  combattu.  J'éprouve  une 
répugnance  presque  invincible  à  quitter  ma  vie  paisible  d'études 
et  de  méditations  et  à  me  lancer  dans  la  vie  militante  de  l'ac- 
tion. D'autre  part,  je  sens  que,  comme  citoyen,  je  n'ai  pas  le 
droit  de  refuser  mon  concours  à  une  œuvre  de  salut  pour  mon 
pays.  Si  je  m'adressais  à  un  cœur  moins  droit  que  le  vôtre,  le 
premier  sentiment  l'emporterait,  et  à  votre  ouverture  je  répon- 
drais: Non.  Avec  vous,  mon  langage  sera  différent  et  je  dirai  :  Si 
vous  le  pouvez,  épargnez-moi  cette  épreuve;  faites,  sans  moi,  avec 
vos  amis;  mais,  si  vous  m'affirmez  en  conscience  que  mon  refus 
rendrait  tout  impossible,  je  me  déciderai.  Je  ne  stipule  rien 
pour  moi  personnellement.  Aucun  poste  ne  me  paraîtrait  trop 
humble.  Mais  il  est  deux  points  sur  lesquels  je  ne  puis  rien  con- 
céder : 

1®  L'abandon  du  projet  de  loi  de  réforme  militaire.  Ce  projet 
soulève  un  toile  général.  Les  ennemis  de  l'Empire  s'en  réjouis- 
sent, ses  amis  sont  consternés.  La  réorganisation  de  Parme'e  ne 
cessera  d'être  nuisible  au  gouvernement  que  si  elle  s* opère  avec  les 
ressources  du  budget  et  du  contingent  actuels.  Faire  plus  ne  serait 
opportun  que  si  fon  se  propose  de  préparer  une  guerre  à  courte 
échéance  avec  la  jprusse.  Or,  je  ne  saurais  défendre  une  telle 


LA   CRISE   INTÉRIEURE   APRÈS   SADOWA. 

politique.  J'ai  blâmé,  regretté  les  événemens  de  Tannée  dernière 
et  la  circulaire  maladroite  qui  les  a  amnistiés,  mais  je  considère 
maintenant  Funité  allemande  comme  un  fait  irrévocable^  faial^ 
que  la  France  peut  accepter  sans  péril  ni  diminution;  tant  que  je 
ne  voudrai  pas  perdre  mon  pays  par  des  conseils  fallacieux,  je 
ne  lui  conseillerai  pas  de  méditer  avec  TÂutriche  épuisée,  eu 
dissolution,  une  nouvelle  guerre  de  Sept  ans,  dans  laquelle  nous 
trouverions  cette  fois  la  Russie  à  côte  de  la  Prusse,  sans  être 
certains  d'entraîner  l'Italie  avec  nous.  Tout  ce  qu'on  tenieta 
contre  la  Prusse  facilitera  son  oeuvre  au  lieu  de  l'entraver  ;  un 
léna  môme  n'y  nuirait  pas.  La  paix  sans  aucune  arrière-pensée  : 
telle  est  la  seule  politique  exterieure  à  laquelle  je  puissa 
m'adapter. 

«  2^  Cessation  du  pouvoir  arbitraire  qui  pèse  sur  la  presse  et 
constitution  pour  elle  d'un  régime  légal  quelconque.  Sur  ce  point, 
il  est  inutile  que  j'insiste  ;  l'Empereur  lui-même  sent  la  nécessitii 
d'une  réforme,  et,  quant  à  moi,  je  suis  absolument  engagé  par 
mes  discours  depuis  dix  ans.  » 

Le  2  janvier,  j'étais  à  la  présidence;  nous  causâmes  lon- 
guement. «  En  principe,  me  dit  Walewski,  j'accepte  vos  idées; 
la  réorganisation  de  l'armée  est  presque  abandonnée;  TEm- 
pereur  est  décidé  à  faire  quelque  chose  pour  la  presse  :  à  vous 
d'obtenir  qu'il  fasse  beaucoup  et  qu'il  aille  jusqu'à  un  régime  légaL 
Laissez-moi  entamer  la  négociation.  L'Empereur  a  autant  de 
sympathie  pour  vous  qu'il  en  a  peu  pour  Thiers.  Pour  agir  sur 
lui,  il  faut  le  voir  souvent,  et  cela  n'est  possible  que  quand  on  est 
ministre.  » 

Le  S,  il  me  dit  :  «  J'ai  rapporte  notre  conversation  à  l'Em- 
pereur. Il  me  semble  que  tout  cela  doit  aboutir.  II  y  a  un  point 
sur  lequel  il  est  déjà  plus  rapproché  de  vous  que  moi:  c'est  le 
droit  de  réunion.  Il  a  demandé  quelques  joun  pour  réfléchir. 
Puis  il  vous  verra.  » 

Et  deux  jours  après  :  «  J'ai  lu  à  Sa  Majesté  votre  demie! 
discours  en  réponse  à  Rouher.  Il  l'avait  oublié  et  s*est  écriai  : 
«  Il  est  impossible  que  je  ne  m'entende  pas  avec  un  homme 
qui  pense  ainsi.  »  Quand  je  lui  ai  dit  que  vous  étiez  préoccupé 
de  ce  qui  arriverait  si  vous  ne  pouviez  vous  accorder  dans  la 
suite  :  —  «  Sans  doute,  a-t-il  répondu,  rien  n'est  impossible, 
mais  c'est  peu  probable;  au  contraire,  ce  qui  nous  sépare  encûJe 
s'aplanira.  » 


/ 


526  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


IV 


Le  10  janvier,  à  cînq  heures  du  soir,  Thuissier  Félix  m'intro- 
duisait dans  le  cabinet  de  l'Empereur  au  rez-de-chaussée  sur  la 
cour.  L'Empereur  vint  au-devant  de  moi  en  me  tendant  la  main  : 
«  Je  vous  remercie,  Sire,  lui  dis-je,  de  la  confiance  que  vous 
me  témoignez.  —  Et  moi,  de  vos  sentimens  à  mon  égard,  n  11 
m'interrogea  sur  la  situation;  je  la  lui  décrivis  sans  ménage- 
ment, lui  montrai  les  intérêts  alarmés  se  demandant  ce  que 
serait  demain,  ses  adversaires  plus  ardens,  ses  amis  désemparés, 
un  sentiment  d'humiliation  générale  et  surtout  la  crainte  d'un 
danger  prochain,  dont  on  s'effrayait  d'autant  plus  qu'on  ne  savait 
le  préciser.  «  Le  ressort  principal  de  votre  gouvernement,  Sire, 
a  été  la  crainte  ou  la  confiance  qu'inspirait  la  vigueur  de  volonté 
de  Votre  Majesté;  on  vous  croit  malade,  affaibli.  Si  vous  ne 
voulez  pas  que  le  malaise  s'accroisse  et  devienne  un  péril  sé- 
rieux, il  est  urgent  que  vous  affirmiez  votre  initiative  par  un 
acte  résolu.  Vous  ne  pouvez  le  taire  par  la  guerre,  faites-le  par 
des  mesures  libérales  audacieuses,  car  l'immobilité,  malgré  ses 
dangers,  malgré  ses  inconvéniens,  serait  préférable  à  de  petites 
mesures  timides. 

— Mes  renseignemens  sur  la  situation,  me  dit  l'Empereur,  sont 
conformes  aux  vôtres;  mais  quelles  sont  les  mesures  libérales  que 
vous  me  conseillez?  —  Avant  tout  l'affirmation  de  la  paix.  Placez 
au  ministère  des  Affaires  étrangères  un  ministre  dont  les  senti- 
mens pacifiques  soient  notoires  en  France  et  à  l'étranger,  et  ef- 
forcez-vous par  tous  les  moyens  possibles,  momentanément  au 
moins,  de  renfermer  la  réorganisation  militaire  dans  les  limites 
du  budget  et  du  contingent  actuel.  »  Il  répondit  :  «  Une  réoi^- 
nisation  sérieuse  est  indispensable  ;  cette  nécessité  m'est  apparue 
en  Italie  :  c'est  l'insuffisance  de  notre  armée  et  l'impossibiUté 
d'en  avoir  une  seconde  sur  le  Rhin,  qui  m'a  contraint  à  la  paix 
de  Villafranca.  Gomment  rester  inerte  après  les  enseignemens 
de  la  dernière  guerre?  Je  sais  que  mon  projet  est  impopulaire, 
mais  il  faut  savoir  braver  l'impopularité  pour  remplir  son  de- 
voir. »  —  Je  ne  contestai  pas  la  nécessité  d'une  réorganisation 
sérieuse  de  notre  mécanisme  militaire.  Seulement  j'ajoutai  : 
«  Votre  Majesté  a  réalisé  la  plus  urgente  des  réformes  en  adop- 
tant le  fusil  Ghassepot;  il  en  est  d'autres  non  moins  nécessaires, 


LÀ   CRISE  INTÉRIEURE  APRÈS  8AD0WA.  527 

qui,  au  dire  des  hommes  compétens,  s'imposent  dans  notre  tac- 
tique, dans  notre  méthode  de  mobilisation  et  d'approvisionne- 
ment, mais  tout  cela  ne  pourrait-il  pas  s'opérer  sans  toucher  à 
notre  loi  organique  de  recrutement?  Il  y  a  deux  jours,  j'ai  assisté 
chez  votre  cousin  à  une  conversation  entre  Niel,  Trochu,  Lebrun, 
de  laquelle  est  résulté  que,  grâce  à  la  longueur  de  notre  service 
militaire,  à  notre  système  de  réserves  qu'on  pourrait  encore  per- 
fectionner, à  l'élasticité  de  nos  contingens  actuels,  notre  armée 
a  une  solidité  que  le  système  prussien,  plus  démocratique  mais 
moins  militaire,  affaiblirait.  »  L'Empereur  n'en  convint  pas;  il 
maintint  que  le  nombre  aurait  désormais  à  la  guerre  une  impor- 
tance décisive  ;  que  l'oi^anisation  actuelle  ne  nous  l'assurait  pas, 
et  qu'il  fallait  absolument  l'obtenir. 

Je  lui  parlai  de  l'envoi' des  ministres. à  la  Chambre.  Il  m'ob- 
jecta :  «  Ne  craignez-vous  pas  que  cela  ne  nous  ramène  le  ré- 
gime parlementaire  et  que  les  Assemblées  ne  recommencent  à 
taire  et  à  défaire  les  ministères?  »  Évidemment  c'était  la  grosse 
objection  par  laquelle  les  ennemis  des  réformes  essayaient  da 
l'arrêter.  Je  répondis  :  «  L'envoi  des  ministres  à  la  Chambre  ne 
lui  donnera  pas  plus  de  pouvoir  qu'elle  n'en  a  actuellement,  car, 
si  cela  lui  convient,  elle  peut  dès  maintenant  obliger  Votre  Ma- 
jesté à  renvoyer  un  ministre.  —  Comment?  Expliquez-moi 
cela.  —  Supposez  que  la  majorité  veuille  se  débarrasser  de  votre 
ministre  de  la  Justice,  un  orateur  se  lèvera  et  dira  :  Nous  trou- 
vons l'administration  du  ministre  de  la  Justice  mauvaise,  nous 
désirons  que  l'Empereur  le  change  et,  pour  marquer  notre  vo- 
lonté, jusqu'à  ce  que  satisfaction  nous  ait  été  accordée,  nous 
rejetons  son  budget  ou  une  section  importante.  Dans  ce  cas,  que 
ferait  Votre  Majesté?  Elle  serait  obligée  de  dissoudre  l'Assemblée 
ou  de  changer  de  ministre.  —  C'est  vrai,  »  répondit-il. 

Quant  à  la  presse,  je  lui  démontrai  que  le  petit  palliatif  do 
Walewski  était  insuffisant.  Le  régime  administratif  avait  fait  son 
temps,  et  il  fallait  se  résoudre  à  renoncer  à  la  nécessité  de  l'au- 
torisation préalable  et  des  avertissemens,  et  établir  une  loi  or- 
ganique et  définitive,  non  pas  en  revenant  aux  rengaines  passées, 
mais  selon  des  principes  plus  rationnels  :  faire  correspondre  à 
la  suppression  des  rigueurs  exceptionnelles  du  régime  de  1852 
l'abolition  des  privilèges  également  exceptionnels  des  lois  pré- 
cédentes, en  soumettant  la  presse  au  régime  du  droit  commun, 
les  délits  déférés  aux  tribunaux  correctionnels  et  les  crimes  seu 


828  REVUE  DES  DEUX  MONDES.   . 

lement  aux  Cours  d'assises.  On  pourrait  aussi  rendre  obligatoire 
l'interdiction  de  publier  les  .débats  que  les  tribunaux  ont  la  fa- 
culté de  prononcer  dans  toutes  les  affaires.  Il  serait  plus  essentiel 
encore  de  modifier  le  système  des  peines  :  pas  de  prison,  ce 
qui  donne  un  air  de  martyre;  atteindre  la  racine  du  mal.  Le 
journaliste  violent  pèche  par  ambition ,  en  vue  de  se  créer  im 
rôle  politique,  ou  par  cupidité,  dans  l'espérance  d'accroître  le 
nombre  de  ses  abonnés  ;  punissez-le  au  point  sensible,  prononcez 
contre  lui  l'incapacité  des  droits  politiques  et  l'amende  :  cela  lui 
paraîtra  plus  dur  que  la  prison,  et  ce  sera  plus  efficace.  — Mais 
au  bout  d'un  certain  temps  les  tribunaux  se  lassent  de  con- 
damner. —  Sans  doute,  alors  c'est  un  symptôme  que  quelque 
chose  va  mal  et  un  avertissement  d'aviser.  »  L'Empereur  reprit  : 
«  Les  évoques  gallicans  me  demandent  la  suppression  du  Monde 
qui,  disent-ilS|  enflamme  les  prêtres  et  les  fanatise.  Pourrait-on 
le  supprimer  avec  votre  loi?  —  Certainement,  mais  après  une 
condamnation  judiciaire,  et  il  n'est  pas  désirable  qu'on  le  fasse. 
Les  prêtres  ne  sont  pas  rendus  ultramontains  par  la  lecture  du 
Monde;  ils  s'abonnent  au  Monde  parce  qu'ils  sont  ultramontains.  » 

Nous  en  vînmes  à  la  loi  sur  le  droit  de  réunion  :  liberté  de 
se  réunir,  excepté  sur  la  voie  publique,  sans  autorisation, 
moyennant  une  simple  déclaration  préalable,  en  tout  temps,  quand 
il  s'agira  de  matières  non  politiques,  et  pendant  les  vingt  jours 
qui  précéderont  un  scrutin  électoral.  «  Ne  craignez-vous  pas 
que  l'on  recommence  les  clubs?  —  Non,  Sire,  puisque  la  liberté 
des  réunions  politiques  n'existerait  que  pendant  les  vingt  jours 
qui  précèdent  une  élection.  Ces  réunions  électorales  ainsi  res- 
treintes ne  pourront  que  profiter  au  gouvernement;  elles  rom- 
pront la  discipline  des  partis  par  la  discussion,  empêcheront  les 
élections  de  ressembler  à  des  conspirations  et  déjoueront  les 
coalitions  subversives.  —  Il  y  aurait,  dit  l'Empereur,  un  meil- 
leur moyen  de  les  déjouer,  ce  serait  de  supprimer  les  scrutins 
de  ballottage  et  de  décider,  comme  dans  la  loi  de  1848  et  comme 
en  Angleterre,  que  les  élections  auront  lieu  à  la  majorité  rela- 
tive. —  Je  n'ai  pas  réfléchi.  Sire,  à  ce  moyen.  » 

J'y  ai  réfléchi  depuis  et  je  regrette  de  ne  m'être  pas  rallié  à 
Topinion  de  TEmpereur,  car  elle  était  profondément  juste.  Les 
scrutins  de  ballottage  sont  la  facilité  des  coalitions  subversives, 
parce  qu'ils  permettent  des  rapprochemens  monstrueux,  que  la 
passion  ou  l'intérêt  rendraient  impossibles  avant  qu'un  premier 


^ 


LA   CRISE  INTÉRIEURE' APRÈS  SADOWA.  529 

tour  ait  indiqué  où  étaient  les  chances.  Tout  gouvernement  ayant 
le  souci  de  sa  stabilité  doit  les  proscrire.  D'ailleurs,  quoi  de  plus 
illogique  que  de  ne  pas  se  contenter  au  premier  tour  d'une  ma- 
jorité relative  qui  suffira  au  second?  Dans  les  élections  acadé- 
miques, on  exige  la  majorité  absolue,  mais  on  s'y  tient  jusqu'à 
la,  fin,  et,  dussent  les  tours  de  scrutin  se  multiplier  à  l'infini,  il 
n'y  a  pas  élection  tant  que  cette  majorité  absolue  n'a  pas  été 
obtenue.  Il  en  est  de  même  dans  une  élection  plus  haute,  celle 
du  Souverain  Pontife  par  le  Conclave. 

Tous  ces  points  parcourus  et  discutés,  l'Empereur  me  dit  : 
ce  Je  suis  de  votre  avis  :  il  faut  que  je  fasse  (^elque  chose  de  ré- 
solu et  de  libéral.  Mais  j'hésite  sur  l'opportunité.  N'aurais-je  pas 
l'air  de  vouloir  me  faire  pardonner  mes  échecs  au  Mexique  et 
en  Allemagne?  Par  des  raisons  qu'il  serait  trop  long  d'expliquer, 
je  n'ai  pas  pu  profiter  des  affaires  allemandes  et  je  suis  obligé  de 
revenir  du   Mexique.  Dans  cette  situation,  des  concessions  ne 
m.'afraibliraient-elles  pas?  —  Je  ne  le.  crois  pas,  Sire.  Je  pense 
«qu'elles  calmeraient  l'opinion,  h  laquelle,  d'ailleurs,  vous  ne 
pouvez  accorder  d'autre  satisfaction,  puisque  vous  ne  voulez  pas 
l^  guerre. —  Ne  dira-t-on  pas  que  j'ai  abdiqué  entre  les  mains  de 
ï^ï^es  ministres?  —  C'est  aujourd'hui,  Sire,  qu'on  le  dit.  La  réa- 
lisation du  plan  que  médite  Votre  Majesté  serait,  au  contraire, 
^-Mx  yeux  de  l'opinion,  comme  un  réveil,  une  reprise  d'énergie. 
-^^  toute  chose  il  y  a  des  objections;  elles  n'arrêtent  que  les 
l^^tits  esprits;  dès  qu'on  a  trouvé  la  raison  de  décider ^  il  faut 
^^^vancer  sans  en  tenir  compte.  —  Ne  vaudrait-il  pas  mieux,  afin 
^-^  ne  pas  se  donner  l'air  de  fuir  devant  une  discussion,  ajourner 
^  ^^squ'après  le  vote  de  l'Adresse  ?  —  Je  ne  le  crois  pas.  Pendant 
'^^tte  discussion,  des  demandes  impératives  de  liberté  seront  re- 
^^^uvelées,  et  la  décision  que  vous  aurez  ajournée  paraîtra  une 
^^^issance  à  leurs  sommations.  Il  suffira  d'une  note  au  Moni- 
wr,  annonçant  d'avance  que  le  gouvernement  acceptera  la  pre- 
ière  interpellation  sur  les  affaires  d'Allemagne  ou  sur  les  af- 
^  ^^ires  d'Italie,  et  l'on  verra  bien  que  ce  n'est  point  par  crainte 
^-^^  la  discussion  que  vous  supprimez  cette  vieillerie  inutile  de 
^  ""^  adresse.  Quant  à  vos  intentions  de  réformes,  le  mieux  sera  de 
annoncer  dans  le  discours  du  Trône,  dont  l'effet  sera  d'autant 
us  grand  qu'on  n'attend  plus  rien  de  libéral  de  Votre  Majesté 
^^  qu'on  en  craint  tout  le  contraire,  un  coup  à  la  Narvaez.  —  Je 
*^  sais,  »  répondit-il. 

ToxB  XXI.  —  1904.  34 


S30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'entretien  durait  ainsi  depuis  plus  d'une  heure  et  demie  sur 
uTi  ton  de  gaîtéy  d'épanouissement,  de  confiance,  allant  sans 
cesse  croissant.  D'une  voix  pleine  et  douce,  et,  «  avec  la  tran- 
quille grandeur  des  choses  naturelles,  »  il  me  dit  :  <(  Je  ne  veux 
que  le  bien.  Si  je  ne  me  croyais  pas  utile  à  ce  pays,  je  m'en 
ireîs  sans  hésiter.  »  Jusque-là,  pas  un  mot  n'avait  été  prononcé 
sur  moi.  «  Et  vous?  me  dit-il  tout  à  coup.  On  me  dit  que  vous 
ne  croyez  pas  pouvoir  entrer  aux  affaires.  —  C'est  vrai,  Sire,  et  je 
vous  prie  de  ne  pas  me  le  demander.  Laissez-moi  prouver  qu'il 
est  des  hommes  de  conviction  pour  lesquels  la  modération  n'est 
pas  te  moyen  de  parvenir  ;  mon  concours  sera  d'autant  plus  effi- 
cace qu'il  sera  plus  indépendant.  —  Vos  raisons  sont  trop  bonnes, 
répondit  l'Empereur,  pour  que  j'y  oppose  une  seule  objection  ; 
mais  il  est  bien  entendu  que  ce  n'est  que  (tune  manière  momen- 
tanée que  je  vous  fends  votre  liberté.  —  Je  vous  remercie,  Sire. 
Vous  me  trouverez  à  votre  disposition  quand  vous  le  jugerez 
iTuHspensable,  mais,  tant  que  vous  avez  à  votre  service  l'immense 
talent  de  Rouher,  vous  n'avez  besoin  de  personne.  —  Oui,  il  a 
un  grand  talent,  et,  ajouta-t-il  en  souriant,  il  trouve  les  expédions 
avec  facilité.  J'ai  l'intention  de  le  placer  aux  Finances.  Ne  pour- 
riez-vous  pas  m'indiquer  des  noms  nouveaux?  Je  ne  puis  re- 
pr*ïûdre  des  personnes  que  j'ai  déjà  mises  aux  divers  ministères. 
Mon  cousin,  qui  a  beaucoup  d'esprit,  surtout  quand  il  s'agit  de 
critiquer,  me  disait  :  «  Vos  ministres  sont  des  Maître  Jacques  ; 
vous  les  habillez  tantôt  en  cochers,  tantôt  en  cuisiniers.  »  Cette 
diëette  d'hommes  est  affligeante  !  On  dit  que  cela  tient  à  la  forme 
do  mon  gouvernement,  mais  il  en  est  de  même  en  Angleterre  : 
excepté  M.  Gladstone,  on  en  est  réduit  à  aller  sans  cesse  de  lord 
John  Russell  à  lord  Derby. 

—  Votre  Majesté  a-t-elle  pressenti  M.  Rouher?  —  Non,  quel- 
ques mots  en  l'air,  je  ne  me  suis  confié  qu'à  l'Impératrice  et  à 
Walewski.  L'Impératrice  est  de  mon  avis  sur  le  fond,  mais  elle 
nù  croit  pas  le  moment  opportun.  Voudriez-vous  aller  en  causer 
avec  elle  demain  à  cinq  heures?  —  Très  volontiers.  »  Il  me 
quitta,  se  rendit  chez  l'Impératrice,  et,  en  revenant,  me  dit 
qu'elle  me  recevrait  avec  plaisir  le  lendemain,  a  Seulement,  nous 
sommes  dans  une  maison  de  verre  et,  coname  il  est  essentiel 
qu'on  ne  se  doute  de  rien,  ne  revenez  pas  ici  ;  allez  chez  Pietri, 
il  vous  conduira  aux  appartemens  de  l'Impératrice.  »  Il  me  de- 
manda encore  si  je  consentirais  à  conférer  dans  son  cabinet  avec 


w^ 


LA   CRISE  INTÉRIEURE    APRÈS   SADOWA.  S31 

Rouher.  Je  consentis.  Enfin,  debout,  au  moment  de  le  quitter, 

je  lui  dis  :  «  Je  suis  heureux  de  la  grande  détermination  que  va 

pi'endre  Votre  Majesté.  Qu'elle  compte  sur  mon  dévouement!  — 

J'y  compte  absolument,  »  répondit-il.  Et  il  répéta  en  appuyant  : 

'*  Je  n'accepte  d'être  privé  de  votre  concours  actif  que  d'une  ma- 

^i^îère  momentanée.  » 


Le  11,  à  cinq  heures,  Pietri  me  conduisit  auprès  de  Tlmpéra- 
t«ce.  Elle  insista  sur  l'inopportunité  :  «  Je  comprenais  le  décret 
du  24  novembre  rendu  en  pleine  force  ;  un  nouveau  décret,  qui 
axirait  l'air  de  parer  à  ime  liquidation,  me  semble  une  cause 
d'affaiblissement.  — Votre  argument,  Madame,  répondis-je,  porte 
beaucoup  plus  loin  que  vous  ne  pensez,  car  sa  véritable  con- 
olnsion  serait  non  d'ajourner,  mais  de  ne  rien  faire 'jamais;  plus 
yous  retarderez,  plus  vous  paraîtrez  céder  à  une  nécessité  humi- 
liante. —  Cela  me  frappe,  »  dit-elle.  Au  contraire,  elle  n'admit 
aucune  de  mes  objections  à  la  loi  militaire  :  avec  une  connais^ 
sance  très  précise  du  sujet  et  une  éloquence  véritable,  elle  m'ex- 
pliqua, qu'une   réforme  était   urgente,  qu'on  avait  trop  tardé; 
^'était  sa  conviction  depuis  1859  :  «  En  vue  d'xme  attaque  sur  le 
I^hîn,  mon  oncle  Jérôme  voulut  alors  me  faire  signer  un  décret 
d-e  mobilisation  de  300  000  gardes  nationaux;  je  ne  voulus  pas, 
ïïialgré  l'avis  de  la  majorité  des  ministres,  consentir  à  signer  là, 
devant  l'Europe,  un  aveu  de  notre  impuissance  militaire.  J'écri- 
"^s  à  l'Empereur, et  la  paix  de  Villafranca  fut  conclue;  il  ne  faut 
pas  que  nous  nous  retrouvions  un  jour  dans  une  situation  sem- 
*^lable;  l'Empereur  donne  une  preuve  de  plus  de  son  dévoue- 
^^ent  à  la  France  en  se  créant  des  difficultés  dans  le  présent  pour 
assurer  l'avenir.  » 

En  quittant  l'Impératrice,  je  laissai  entre  les  mains  de  Pietri, 
pour  le  remettre  à  l'Empereur,  un  résumé  précis  des  idées  que 
j^  lui  avais  soumises.  Le  lendemain,  je  reçus  la  réponse  sui- 
vante écrite  tout  entière,  y  compris  la  suscription,  de  la  main 
^«  Napoléon  III  :  «  Je  vous  remercie,  monsieur,  de  la  lettre  que 
v^us  m'avez  écrite  et  qui  contient  le  résumé  aussi  clair  que  précis 
^^  notre  conversation.  Notre  entretien  m'a  laissé  la  plus  douce 
^Hipression,  car  c'est  pour  moi  une  grande  satisfaction  de  causer 
^"Vec  un  homme  dont  les  sentimens  élevés  et  patriotiques  planent 


S32  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

au-dessus  des  petits  imtérêts  de  personnes  ou  de  parti.  Quoi- 
que décidé  à  suivre  la  route  dont  j'ai  tracé  le  but,  il  y  a  quelques 
mois  à  Walewski,  je  voudrais  bien  causer  encore  avec  vous  et 
Rouher  des  détails  d'exécution.  Croyez  bien  que  ce  qui  me  re- 
tient n'est  ni  l'incertitude,  ni  une  vaine  infatuation  de  mes  pré- 
rogatives, mais,  la  crainte  de  m'ôter  les  moyens  de  rétablir  dans 
ce  pays,  troublé  par  tant  de  passions  diverses,  Tordre  moral,  base 
essentielle  de  la  liberté.  Ce  qui  m'inquiète  au  sujet  d'une  loi  sur 
la  presse,  ce  n'est  point  de  trouver  la  force  qui  réprimera,  mais 
la  manière  de  définir  dans  ime  loi  les  délits  qui  méritent  une 
répression.  Les  articles  les  plus  dangereux  peuvent  échapper  à 
toute  condamnation,  tandis  que  les  plus  insignifians  peuvent 
tomber  sous  le  coup  de  la  loi.  Là.  a  toujours  été  la  difficulté. 
Néanmoins,  pour  frapper  les  esprits  par  des  mesures  décisives , 
je  voudrais  d'un  coup  établir  ce  qu'on  a  appelé  le  couronnement 
de  r édifice ;*\q  voudrais  le  faire  afin  de  ne  plus  y  revenir,  car  il 
m'importe  et  il  importe  surtout  au  pays  d'être  définitivement 
fixé.  Il  faut  marquer  résolument  le  but  que  je  veux  atteindre  sans 
avoir  l'air  d'être  entraîné  d'années  en  années  à  des  concessions 
successives,  car  on  tombe  toujours,  comme  l'a  dit  M.  Guizotydu 
côté  où  Ton  penche,  et  je  veux  marcher  droit  et  ferme,  sans  os- 
ciller, tantôt  à  droite,  tantôt  à  gauche.  Vous  voyez  que  je  vous 
parle  avec  une  grande  franchise,  vous  m'avez  inspiré  une  en- 
tière confiance,  et  mes  inspirations  me  sembleront  toujours  d'au- 
tant meilleures  qu'elles  seront  conformes  aux  vôtres.  Croyez  à 
tous  mes  sentimens.  » 

Le  plus  difficile  n'était  pas  franchi.  Il  fallait  que  l'Empereur 
communiquât  son  dessein  à  ses  conseillers  et  résistât  aux  efforts 
qu'ils  tenteraient  indubitablement  pour  l'en  détourner.  Magne 
fut  le  premier  mis  au  courant.  L'Empereur  lui  demanda  même 
de  rédiger  un  exposé  de  motifs  et  un  décret.  Walewski  avait, 
après  cette  audience,  trouvé  l'Empereur  tout  joyeux:  ce  Cela  me 
donne  bon  espoir,  me  dit-il,  il  est  ainsi  quand  il  a  pris  son  parti. 
Il  n'a  jamais  été  plus  gai  que  dans  les  deux  jours  qui  ont  pré- 
cédé le  coup  d'État.  Lorsqu'il  délibère,  il  est  sombre  et  morose.  » 
Je  lui  montrai  la  lettre  que  j'avais  reçue.  «  C'est  un  témoignage 
énorme  de  confiance  !  s'écria-t-il.  A  quelle  heure  avez- vous  reçu 
cette  lettre  ?  —  A  cinq  heures.  —  C'est  donc  après  son  entretien 
avec  Magne.  Allons,  cela  marche  bien  !  » 

Cela  mai*cha  beaucoup  moins  bien  le  13.  L'Impératrice,  très 


( 


IP^*^ 


Là  crise  intérieure'  après  SADOWâ.  S33 

Agitée,  voulait  qu'on  soumit  la  question  au  Conseil  des  ministres, 
^'Empereur  ne  consentit  à  instruire  que  La  Valette  et  Rouher. 
Celui-ci  se  montra  fort  ii*rité.   «  C'est  un  tour  de  Walewski, 
dit- il.  —  Je  ne  permettrai  pas  qu'on  dise  cela,  répondit  l'Em- 
pereur; c'est  moi  qui  ai  voulu,  c'est  moi  qui  me  suis  adressé  à 
W'alewski.  »  Le  môme  soir,  au  rendez- vous  qui  m'avait  été  fixé 
à.  cinq  heures,  je  ne  trouvai  pas  Rouher.  L'Empereur  me  dit 
qxie,  retenu  par  une  commission,  le  ministre  d'Etat  n'avait  pu 
venir. 

Il  me  lut  un  projet  de  décret  et  un  exposé  de  motifs  fort 

l>ien  faits,  dont  il  ne  nomma  point  l'auteur,  sur  la  suppression 

de  l'Adresse,  le  droit  d'interpellation,  l'envoi  des  ministres  à  la 

Cliambre.  Il  ne  revint  pas  sur  le  droit  de  réunion.  Quant  à  la 

smjppression  de  l'autorisation  préalable,  la  substitution  du  pou- 

v^oir  judiciaire  au  pouvoir  administratif,  il  reprit  son  objection 

suir  la  difficulté  de  définir  les  délits.  —  «  La  difficulté,  dis-je,  a 

d^jàété  résolue.  Que  Votre  Majesté  veuille  bien  se  faire  apporter 

^^TCk  Code,  et  je   lui  lirai  l'énumération  de  tous  les   délits  de 

ï> Presse  punis,  la  plupart,  en  vertu  de  lois  rendues  par  des  Assem- 

t^lées  républicaines.  Mais  je  préviens  Votre  Majesté  que  la  lecture 

■^«  sera  pas  courte.  »  Le  Code  apporté,  je  lus  l'énumération. 

t^  iiand  j'eus  fini  :  «  Ah  !  dit-il  en  riant,  la  litanie  est  complète. 

-^  Vous  le  voyez.  Sire,  une  loi  sur  les  délits  de  presse  n'est  donc 

F^^  à  faire.  —  Non,  vous  avez  raison,  elle  est  faite.  —  Pourquoi, 

^* ailleurs,   ajoutai-je,   refuseriez-vous  la  liberté  de  la  presse? 

^^iie  peut-on  écrire  de  vous  de  plus  que  ce  qu'on  écrit?  Cette 

*- alerté  n'aura  qu'un  effet,  c'est  de  permettre  contre  vos  minis- 

^^^^>es  ce  qui  se  permet  uniquement  contre  vous.  —  Le  fait  est  que 

^^-^  messieurs  me  consultent  parfois,  mais  qu'en  général  je  ne 

lis  pas  ce  qu'ils  font.  —  Eh  bien  !  Sire,  les  journaux  vous  l'ap- 

►^ï^ndront  de  temps  à  autre.  —  Du  reste,  je  suis  décidé.  Ce  qui 

le  décide  surtout^  c'est  qu'en  fait  on  a  beaucoup  de  liberté  et 

i  ^^i  l'air  de  n'en  laisser  aucune.  »  11  ajouta  :  «  Ce  que  j'accorde 

^^t  considérable,  et,  si  je  sortais  du  premier  Empire ,  on  le  re- 

^^^^nnaîtrait;  mais  comme  je  succède  à  des  gouvernemens  parle- 

*^^entaires,  tant  que  je  ne  verserai  pas  dans  l'ancienne  ornière, 

^^^  trouvera  que  j'accorde  peu  ;  vous  le  verrez,  Thiers  le  dira. 

Sans  doute,  mais  tous  les  esprits  équitables  rendront  justice 

^  la  généreuse  initiative  de  Votre  Majesté.  » 

J'avais  obtenu  de  Walewski  plus  qu'il  ne  m'avait  offert,  de 


534  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

TEmpereur  plus  que  Walewski  ne  m'avait  concédé,  et  j'avais 
conservé  ma  liberté.  Je  sortis  tout  heureux  du  cabinet  im- 
périal. Je  ne  ressens  plus  le  même  contentement  en  racontant 
ce  passé. 

Il  est  erroné  de  croire  C[ue  sans  ambition  on  puisse  exercer 
une  action  politique  efficace.  La  Bruy^e  a  dit  :  «  Je  ne  mets 
au-dessus  du  grand  politique  que  celui  qui  néglige  de  le  deve- 
nir et  qui  se  persuade  que  le  monde  ne  mérite'  pas  qu'on  s'en 
occupe.  »  Juge-t-on  le  monde  digne  qu'on  s'en  occupe,  il  faut 
être  ambitieux,  non  d'argent,  c'est  bas;  non  de  vanité,  c'est  sot: 
il  faut  être  ambitieux  de  pouvoir.  Il  faut  le  rechercher,  le  conqué- 
rir, s'y  complaire,  s'y  cramponner,  ne  l'abandonner  que  lorsque, 
les  forces  épuisées,  on  ne  peut  plus  le  retenir  par  les  mains,  ni 
même  par  les  dents.  En  eût-on  peu  le  goût,  il  faut  l'aimer  pour 
les  autres  :  on  n'obtient  pas  un  résultat  politique,  seul,  sans 
l'appui  d'une  armée  de  partisans  ;  or,  toute  armée  veut  une  solde 
et  il  n'a  pas  de  parti  celui  qui  ne  montre  pas  au  bout  d'un  succès 
le  partage  d'un  butin.  Le  désintéressement  est  une  vertu  privée, 
non  une  vertu  d'État.  Dans  la  lutte  des  partis,  il  affaiblit  : 
apportez  à  vos  partisans  les  réformes  les  plus  amples,  ils  les  trou- 
veront mesquines  s'ils  ne  s'en  promettent  pas  des  places  ;  les  plus 
insuffisantes  leur  sembleront  parfaites  s'ils  y  trouvent  un  profit 
Toute  collectivité  politique  est  cupide  ;  les  idées  n'y  sont  que  le 
mot  de  passe  des  appétits.  D'ailleurs,  il  ne  sert  de  rien  d'être 
sans  ambition;  on  vous  prête  celle  que  vous  n'avez  pas,  et  le 
détachement  n'est  imputé  qu'à  l'impuissance. 

Je  juge  donc  fausse  aujourd'hui  la  conception  qui  m'avait 
paru  superbe  en  1867,  de  transformer  TEmpire  autoritaire  en 
Empire  libéral,  sans  rechercher  le  pouvoir  (1).  Morny,  Walewski 
et  d'autres  amis  avaient  raison  contre  moi  en  voulant  me  faire 
sortir  de  cette  abstention  imprévoyante.  Il  ne  suffit  pas  de  con- 
cevoir un  plan,  de  le  formuler,  de  le  défendre,  de  l'imposer:  l'es- 
sentiel c'est  de  l'appliquer.  Ce  qui  est  excellent  en  théorie  devient 
souvent  faux  dans  la  pratique,  par  excès  ou  insuffisance,  par 
maladresse  ou  précipitation  ;  on  ne  peut  vraiment  répondre  que 
de  ce  qu'on  exécute  soi-même.  Dans  la  circonstance  actuelle,  mon 
erreur  était  aggravée  par  le  caractère  de  celui  auquel  je  conseil- 
lais à  l'Empereur  de  confier  l'évolution  nouvelle.  Avocat  incom- 

(1)  Voir  t.  V,  Empire  libéral,  p.  147. 


LA   CRISE  INTÉRIEURC   APRÈS   SADOWA.  S3S 

parable,  Rouher  eût  aussi  hien  plaidé  le  dossier  liberté  qu'il  avait 
fait  le  dossier  autorité  s'il  avait  été  libre  de  l'accepter;  mais  un 
parti  violent,  lié  à  sa  fortune,  pourvu  que  lui-même  fût  le  ser- 
viteur de  ses  intérêts,  ne  le  lui  permettrait  pas.  On  a  toujours 
tort  de  demander  à  quelqu'un  ce  qui  ne  se  concilie  pas  avec  les 
nécessités  de  sa  situation;  vous  l'accordàt-il  un  moment,  il  ne 
persiste  pas. 

Donc,  au  lieu  de  faire  des  efforts  pour  que  l'Empereur  ne 
m'obligeftt  point  à  prendre  le  ministère  de  l'Instruction  publique, 
j'aurais  dû  lui  réclamer  un  ministère  prépondérant  et  dire  :  «  Je 
ne  saurais  entrer  aux  affaires  à  la  place  de  Duruy,  que  j'estime 
grandement,  le  seul  libéral  de  votre  cabinet.  Je  ne  puis  non  plus 
accepter  de  représenter  le  gouvernement  à  côté  de  Rouher;  cela 
est  impratique.  Qui  dirait  le  mot  décisif?  Est-ce  lui?  Est-ce  moi? 
Si  c'est  lui,  je  ne  serai  plus  que  son  subordonné,  ce  à  quoi  je  ne 
consentirai  pas.  Si  c'est  moi,  il  deviendra  le  trophée  de  ma  vic- 
toire, ce  que  sa  dignité  lui  défend.  Il  faut  que  vous  choisissiez 
entre  lui  et  moi.  Avec  lui,  vous  pourrez  opérer  les  petites  ré- 
formes; avec  moi,  vous  devrez  vous  résoudre  aux  grandes*  Je 
reste  convaincu,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  que  les  petites  réformes 
ne  profitent  qu'à  vos  ennemis  et  que  les  grandes  seules  vous 
donneront  une  force.  Renvoyez  donc  M.  Rouher,  le  plus  hono- 
rablement possible,  et  chargez-moi  de  composer  un  ministère 
dont  la  mission  sera  d'achever  la  transformation  libérale  et  de 
couronner  vraiment  l'édifice.  Entre  le  système  de  1852  et  celui 
inauguré  en  1860,  il  n'y  a  pas  d'abri  sûr,  retournez  au  premier 
ou  achevez  le  second.  »  L'Empereur  aurait-il  écouté  alors  ce 
conseil  qu'il  suivit  plus  tard  ;  un  tel  degré  de  confiance,  un  tel 
courant  de  sympathie  s'était  établi  entre  nous  que  je  le  crois. 
Ne  l'eût-il  pas  regretté  les  jours  suivans,  je  n'oserais  l'affirmer* 
Quoi  qu'il  en  soit,  la  constitution  d'un  ministère  libéral  à  cette 
époque  eût  prévenu  tant  de  tiraillemens,  tant  d'erreurs,  qu'y 
pousser  de  toute  sa  force  était  un  devoir. 

VI 

On  comprend  la  vive  contrariété  d'amour-propre  de  Rouher 
à  l'annonce  que  lui  fit  l'Empereur  de  la  victoire  imprévue  de  ma 
politique.  Il  essaya  de  l'arrêter,  non  en  face,  mais  en  présentant 
des  objections  de  détail,  et  en  se  plaignant  des  procédés.  La 


S36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Valette  agissait  auprès  de  Tlmpératrice,  ravivait  ses  scrupules, 
menaçait  de  sa  démission  et  de  celle  de  Rouher.  Magne  trouvait 
l'Empereur  troublé. 

Dans  un  conseil  tenu  le  17,  il  exposa  néanmoins  son  plan  de 
réformes.  Ce  fut  un  toile  général,  conmie  il  n'y  en  eut  jamais 
depuis  le  commencement  du  règne.  Baroche  surtout  fut  véhé- 
ment. «  Nous  en  reparlerons  ime  autre  fois,  »  dit  l'Empereur. 
Et  il  leva  la  séance  (1).  Dans  la  journée  du  18,  Rouher  et  Fould 
eurent  de  longues  conférences  avec  lui.  Ils  ne  le  détournèrent 
pas.  Lie  19  au  matin,  il  réunit  ses  ministres,  les  remercia  de  leur 
zèle  et  leur  demanda  leur  démission  qu'ils  donnèrent  immédia- 
tement de  vive  voix.  Puis  il  envoya  au  Moniteur  officiel  une 
lettre  annonçant  les  réformes ,  qui  fut  insérée  dans  le  numéro 
du  20  janvier. 

«  Monsieur  le  ministre,  on  se  demande  si  nos  institutions  ont 
atteint  leur  limite  de  perfectionnement  ou  si  de  nouvelles  amé- 
liorations doivent  être  réalisées;  de  là  une  regrettable  incertitude 
qu'il  importe  de  faire  cesser.  —  Jusqu'ici,  vous  avez  dû  lutter 
avec  courage  en  mon  nom  pour  repousser  des  demandes  inop- 
portunes et  pour  me  laisser  l'initiative  de  réformes  utiles  lorsque 
l'heure  en  serait  venue.  Aujourd'hui,  je  croîs  qu'il  est  possible 
de  donner  aux  institutions  de  l'Empire  tout  le  développement 
dont  elles  sont  susceptibles  et  aux  libertés  publiques  une  exten- 
sion nouvelle  sans  compromettre  le  pouvoir  que  la  nation  m'a 
confié.  Le  plan  que  je  me  suis  tracé  consiste  &  corriger  les 
imperfections  que  le  temps  a  révélées  et  à  admettre  les  progrès 
compatibles  avec  nos  mœurs,  car  gouverner  c'est  profiter  de 
l'expérience  acquise  et  prévoir  les  besoins  de  l'avenir.  —  Le 
décret  du  24  novembre  1860  a  eu  pour  but  d'associer  plus  direc- 
tement le  Sénat  et  le  Corps  législatif  à  la  politique  du  gouver- 
nement, mais  la  discussion  de  l'Adresse  n'a  pas  amené  les  ré- 
sultais qu'on  devait  en  attendre;  elle  a,  parfois,  passionné 
inutilement  l'opinion,  donné  lieu  à  des  débais  stériles  et  fait 
perdre  un  temps  précieux  pour  les  affaires  ;  je  crois  qu'on  peut, 
sans  amoindrir  les  prérogatives  des  pouvoirs  délibérans,  rem- 
placer l'Adresse  par  le  droit  d'interpellation  sagement  régle- 
menté. —  Une  autre  modification  m'a  paru  nécessaire  dans 
les  rapports  du  gouvernement  avec  les  grands  corps  de  TÉtat; 

(1)  Carnet  de  Vaillant,  17  janvier  1867. 


LA   CRISE  INTÉRIEURE   APRÈS    SADOWA.  S37 

j'ai  pensé  que,  en  envoyant  les  ministres  au  Sénat  et  au  Corps 
législatif,  en  vertu  d'une  délégation  spéciale,  pour  y  participer 
à  certaines  discussions,  j'utiliserais  mieux  les  forces  de  mon 
gouvernement,  sans  sortir  des  termes  de  la  Constitution  qui 
n'admet  aucune  solidarité  entre  les  ministres  et  les  fait  dépendre 
uniquement  du  chef  de  TÉtat.  —  ^tfais  là  ne  doivent  pas  s'ar- 
rêter les  réformes  qu'il  convient  d'adopter;  une  loi  sera  proposée 
pour  attribuer  exclusivement  aux  tribunaux  correctionnels  l'ap- 
préciation des  délits  de  presse  et  supprimer  ainsi  le  pouvoir 
discrétionnaire  du  gouvernement.  Il  est  également  nécessaire  de 
régler  législativement  le  droit  de  réunion  en  le  contenant  dans 
des  limites  qu'exige  la  sûreté  publique. 

«  J'ai  dit,  Tannée  dernière,  que  mon  gouvernement  voulait 
marcher  sur  un  sol  affermi,  capable  de  supporter  le  pouvoir  et 
la  liberté.  Par  les  mesures  que  je  viens  d'indiquer  mes  paroles 
se  réalisent,  je  n'ébranle  pas  le  sol  que  quinze  années  de  calme 
et  de  prospérité  ont  consolidé,  je  l'affermis  davantage  en  rendant 
plus  intimes  mes  rapports  avec  les  grands  pouvoirs  publics,  en 
assurant  par  la  loi  aux  citoyens  des  garanties  nouvelles,  en  ache- 
vant enfin  le  couronnement  de  l'édifice  élevé  par  la  volonté  natio- 
nale. Sur  ce.  Monsieur  le  ministre,  je  prie  Dieu  qu'il  vous  ait 
en  sa  sainte  garde.  »  (19  janvier  1867.) 

Cette  lettre  ne  me  satisfit  pas.  Je  trouvai  qu'elle  manquait  de 
souffle,  d'élan,  d'ampleur;  que  le  couronnement  de  l'édifice,  s'il 
devait  se  borner  à  ce  qui  était  annoncé,  était  trop  maigre  et  ne 
supposait  pas  un  édifice  bien  imposant.  J'y  sentis  un  premier 
refroidissement. 

L'acte  de  l'Empereur  n'en  consterna  pas  moins  la  cour  et  le 
vieux  parti  impérialiste;  ils  répétaient  à  l'envi  ce  que  Vaillant 
écrivait  dans  son  Carnet  :  «  Moi,  je  ne  sais  qu'une  chose,  c'est 
qu'il  y  aura  un  cabinet;  que  ce  cabinet  sera  plus  puissant  que 
l'Empereur;  et  que  c'est  un  amoindrissement  considérable  du 
Souverain,  comme  une  abdication.  »  Rouher  accrut  leur  épou- 
vante en  annonçant  l'intention  de  se  retirer.  Lui  parti,  l'Empe- 
reur serait  contraint  de  confier  le  pouvoir  à  Emile  Ollivier  ;  ce 
jeune  infatué  accélérerait  le  mouvement,  et  l'on  tomberait  dans 
l'odieux  parlementarisme.  Il  fallait  retenir  Rouher;  il  écarterait 
un  homme  dangereux  et  rendrait  moins  nuisibles  les  lois  impru- 
dentes, les  entourerait  de  restrictions  préservatrices,  les  atténue- 
rait dans  l'application,  et,  qui  sait?  peut-être  avant  leur  mise  en 


538  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pratique,  réussirait  à  en  démontrer  les  périk  et  à  en  obtenir 
retrait.  L'Impératrice  le  pressa  de  ne  pas  les  abandonner  da 
une  épreuve  périlleuse ,  à  la  veille  même  du  jour  où  les 
sources  de  son  talent  seraient  nécessaires  à  la  défense  des  aci 
de  l'année  précédente.  Qui  serait  de  taille  à  le  remplacer?  C 
insistances  persuadèrent  d'autant  plus  Rouber  qu'il  redout 
l'influence  que  je  prendrais  sur  l'Empereur  dans  des  relation 
familières  de  chaque  jour,  à  cause  des  similitudes  de  sentimei 
et  d'idées  qu'il  supposait  entre  nous.  «  Si  nous  les  laissons  s'a 
crocher,  disait-il,  on  ne  pourra  plus  les  séparer.  »  Il  aimait 
pouvoir;  il  avait  pris  une  longue  habitude  de  la  domination, 
l'idée  de  retomber  dans  un  néant  relatif  lui  était  pénible.  Il  av 
en  outre  un  réel  attachement  à  la  famille  impériale  ;  se  senta^.ot 
les  forces  de  la  bien  servir,  il  ne  se  résignait  pas  à  ne  le  pouv^=>ir 
plus.  Il  se  laissa  retenir,  et  l'Empereur,  voulant  effacer  ses  clé- 
plaisirs,  lui  donna,  en  le  conservant  au  ministère  d'État,  le  cBttî- 
nistère  des  Finances. 

Le  maréchal  Niel  remplaça  Randon  à  la  Guerre;  l'amL:*"»! 
Rigault  de  Genouilly,  Chasseloup-Laubat  à  la  Marine  ;  Forc^<l^ 
de  la  Roquette,  Béhic  aux  Travaux  publics;  Baroche  resta  au  Aa 
Justice,  Vaillant  à  la  Maison  de  l'Empereur,  Moustier  aux  Affai*^^ 
étrangères,  et  Duruy  à  l'Instruction  publique. 

Vaillant,  dans  ses  Carnets^  a,  sur  les  premiers  Conseils    ^^^ 
nouveau  ministère,  deux  petits  croquis  très  significatifs  :  «  ^^^ 
a  l'air  un  peu  étonné  de  ce  qui  s'est  passé,  de  ce  que  l'on  a  fa.^ 
l'Empereur  a  l'air  plus  étonné  que  tout  le  monde.  »  —  «  L'Ii 
pératrice  assiste  au  Conseil  ;  on  y  traite  des  attributions  à  donn^  ' 
au  Sénat  et  de  la  loi  à  faire  sur  la  presse  ;  on  se  débat  cont^^ 
des  impossibilités,  on  tourne  dans  un  cercle  des  plus  vicient 
donner  et  retenir  ;  on  a  déraillé  décidément  (1).  » 

Donner  et  retenir,  c'est  la  tactique  que  Rouher  va  faire  pr« 
valoir.  Le  public  en  eut  le  pressentiment  et  ne  fit  pas  bon  accue 
au  remaniement  ministériel.  La  portée  des  changemens  libérai, 
en  fut  diminuée.  «  Si  c'est  là  le  couronnement,  disait-on,  il 
digne  de  l'édifice.  C'est  un  piège  grossier,  brutal,  qui  consiste 
couronner  un  bon  verre  d'arsenic  avec  un  peu  de  vin  bleu  de 
Courtille  sucré  sur  les  bords.  Allons,  bois  ça,  et  va  dormir  (2)^' 


(1)  23  et  25  janvier  1867. 

(S)  Quinet  à  Jules  Ferry,  23  Janvier  1867. 


LA   CRISE   INTÉRIEURE    APRÈS   SA  DOW  A.  539 

La  haute  valeur  de  Tacte  fut  cependant  mise  en  relief  dans 
une  chronique  de  la  Revue  des  Deux  Mondes,  dont  le  retentis- 
sement fut  d'autant  plus  considérable  que  son  auteur,  Forcade, 
était  un  panégyriste  constant  de  Thiers,  un  des  défenseurs  les 
plus  écoutés  de  la  liberté.  <c  Le  fond  des  choses,  dans  les  nou- 
velles mesures,  ce  n'est  rien  moins  que  la  renonciation  au  pou- 
voir discrétionnaire  qui  a  perpétué  pendant  quinze  ans  la  dicta- 
ture; c'est  le  commencement  d'un  système  nouveau  qui,  dans 
de  certaines  limites,  non  seulement  admet,  mais  sollicite  la  par- 
ticipation directe  et  continue  du  pays  au  gouvernement  de  lui- 
même...  C'est  une  victoire  de  la  force  des  choses  consentie  par 
une  prévoyance  éclairée  de  patriotisme.  Les  discussions  trop  pro- 
longées de  TAdresse  ont  toujours  été  à  nos  yeux  une  application 
malencontreuse  du  gouvernement  représentatif.  Cette  manière 
de  procéder,  au  début  d'une  session,  par  une  revue  des  questions 
rétrospectives  et  de  poser  des  questions  de  cabinet  sur  des  don- 
nées générales  a  toujours  eu  le  défaut  de  n'être  point  pratique  et 
de  nuire  à  la  vraie  politique  des  affaires.  Elle  excitait  des  pas- 
sions, donnait  lieu  à  des  manœuvres,  entretenait  dans  la  contro- 
verse politique  un  ton  violent  et  déclamatoire  qui  n'est  point 
compatible  avec  la  pratique  régulière  et  solide  du  gouvernement. 
C'était  une  mauvaise  pratique  qui  ne  pouvait  d'ailleurs  se 
recommander  par  l'expérience  d'aucune  autre  nation  librement 
gouvernée.  Le  changement  apporté  à  la  situation  de  la  presse  par 
rabolition  des  décrets  de  1852  est  peut-être  la  plus  considérable 
des  réformes...  c'est  vraiment  la  fin  d'une  captivité  d'Egypte... 
Nous  pourrons  maintenant  supporter  d'un  cœur  plus  léger  les 
premiers  tàtonnemens  d'une  législation  nouvelle  s'efforçant  de  se 
rapprocher  du  droit  commun.  » 

Je  n'avais  rien  confié  au  prince  Napoléon,  mais,  la  veille  de  la 
lettre  impériale,  j'allai  tout  lui  raconter.  Il  fut  parfait,  sans  aucun 
dépit  de  ce  que  je  lui  eusse  gardé  le  secret.  Après  la  modifica- 
tion ministérielle,  je  le  trouvai  moins  content.  Cependant,  il  me 
dit  :  «  L'Empereur  tiendra  bon,  il  veut  tenter  loyalement 
répreuve,  mais  il  n'est  pas  absolument  sûr  qu'elle  réussisse  et 
il  se  ménage  une  retraite.  Et  vous  pouvez  croire  à  ce  qu'il  dit, 
car  il  ne  ment  jamais.  Quelquefois  il  se  protège  par  le  silence,  et 
il  ne  dit  rien  ;  mais,  quand  il  parle,  il  dit  tout.  Du  reste,  il  est 
bien  fatigué;  il  est  malheureux  :  il  n'a  plus  d'amis,  il  s'ennuie.  Il 


^ 


h  540  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

g  est  vraiment  malade  de  la  moelle  épinière  et  de  la  vessie;  il 

n'en  a- pas  pour  plus  de  trois  ou  quatre  ans.  » 

Rouher^  ayant  accepté  en  principe  le  programme  libéral,  de- 
[r  manda  à  TEmpereur  quelles  dispositions  il  entendait  insérer 

1^  dans  les  lois  annoncées.  L'Empereur  lui  répondit-:  c(  Causez-en 

j:  avec  M.  Emile  OUivier  :  entre  gens  de  métier,  vous  vous  enten- 

fy  drez  tout  de  suite.  »  Il  était  difficile  de  refuser  une  seconde  fois 

^^  à  TEmpereur  cette  démarche  auprès  de  moi.  Il  la  fit  donc,  et,  sur 

[;,  son  invitation,  je  me  rendis  au  ministère  d'État.  Il  me  reçut  sans 

cordialité  et  me  dit  d'un  ton  embarrassé  :  «  L'Empereur  m'a 
chargé  de  causer  avec  vous  de  la  loi  sur  la  presse  et  le  droit  de 
réunion.  —  J'y  suis  prêt,  répondis-je,  mais,  conmie,  avant  tout, 
j'aime  les  situations  nettes,  permettez-moi  de  vous  instruire  de 
ce  qui  s'est  passé.  »  Je  lui  racontai  tout  en  n'omettant  que  ma 
correspondance  avec  l'Empereur.  «  Vous  voyez  que,  si  j'avais 
voulu  être  ministre,  je  le  serais,  et  non  seulement  ministre 
de  l'Instruction  publique,  mais  ministre  de  la  parole.  Loin  de 
vous  miner,  j'ai  offert  de  vous  soutenir;  il  est  inexact  que  mon 
désir  soit  de  vous  remplacer  ;  pas  un  de  mes  cheveux  n'y  pense  : 
si  on  vous  rapportait  de  moi  un  propos  ou  ime  démarche  qui 
parût  contredire  ces  déclarations,  je  vous  prie  de  mïnterpeller. 
Du  reste,  je  vous  prouverai  mes  dispositions,  en  vous  envoyant 
mes  notes  importantes  sur  la  presse.  »  Je  l'engageai  à  exécuter 
avec  lai'geur  le  programme  nouveau.  —  Il  répondit  :  «  Je  suis 
de  votre  avis,  il  ne  faut  pas  ruser  avec  l'opinion,  il  faut  toujours 
tenir  plus  que  Ton  ne  promet.  » 

Quelques  jours  après  je  reçus  une  lettre  toute  dégelée  : 
«  Mon  cher  député,  je  vous  remercie  de  la  communication  que 
vous  m'avez  faite,  j  ui  lu  ces  notes  avec  grand  intérêt.  Je  n'ai 
eu  qu'à  me  louer  de  la  franchise  qui  a  présidé  à  notre  entretien, 
el  je  u  attacherai  aucune  importance  à  des  insinuations  qui  cher- 
cheraient ù  dénaturer  vos  intentions.  Au  fond,  croyez  que  je 
cherche  à  assurer  au  programme  de  l'Empereur  Toxécution  la 
plus  sincère  et  la  plus  loyale;  toute  autre  solution  serait  sans 
valeur.  Recevez,  mon  cher  monsieur  OUivier,  Tassuranco  de  mes 
sentimens  affectueux.  »  (27  janvier.)  U  se  mit  à  Tœun-e  sans 
retard  en  réglementant  par  le  décret  du  5  février  les  nouveaux 
rapports  qui  allaient  s'établir  entre  les  corps  de  l'État  et  TEmpe- 
reur. 

Walewski,  de  son  côté,  innovait  aussi  ;  il  faisait  rétablir  !a 


LA   CRISE  INTÉRIEURE   APRÈS   SADOWA.  541 

tribune.  Depuis  1851,  elle  avait  été  remplacée  par  le  banc  des 
commissaires  du  gouvernement.  Cet  ^rangement,  tout  naturel 
dans  une  salle  rectangulaire  où,  comme  en  Angleterre,  le  parti  de 
l'opposition  est  d'un  côté  et  celui  du  gouvernement  en  face,  était 
très  gênant  dans  une  Chambre  disposée  en  amphithéâtre,  et 
chaque  orateur,  parlant  de  sa  place,  était  difficilement  entendu 
de  toute  l'Assemblée.  Mais  cela  était  fort  commode  à  Tbiei*s,  qui, 
au  lieu  de  se  fatiguer  en  restant  debout,  avait  pris  l'habitude  de 
s'asseoir,  pendant  qu'il  parlait,  sur  le  banc  placé  derrière  lui. 
Quand  il  apprit  qu'on  lui  retirait  cette  commodité,  il  entra  dans 
une  exaspération  aussi  violente  que  s'il  s'agissait  du  salut  de  la 
France,  et  il  écrivit  lettres  sur  lettres  de  protestation  à  Wa- 
lewski.  Celui-ci  ayant  persisté,  il  se  rabattit  à  ce  que  la  tribune 
fût  adaptée  à  son  usage  particulier.  Avec  l'assentiment  de  l'ex- 
cellent président,  il  la  fit  refaire  plusieurs  fois  jusqu'à  ce  qu'elle 
fût  à  la  portée  de  sa  petite  stature  ;  les  hommes  de  taille  ordi* 
naire  pouvaient  à  peine  s'en  servir. 

Ce  changement  matériel  produisit  dans  l'opinion  xme  impres- 
sion plus  considérable  que  la  lettre  du  19  janvier. —  La  tribune 
est  rétablie,  cela  signifiait  :  La  liberté  est  rendue.  Ceux  qui  ne 
s'en  applaudissaient  pas  s'en  efl'rayaient.  Vaillant  écrit  :  «  Dans 
la  nuit  du  3  au  4  février,  je  rêve  qu'on  me  mène  à  la  guillo- 
tine; j'approche  de  la  machine;  ello  était  voilée;  le  voile 
tombe!...  c'était  la  tribune  qu'on  rétablit  à  la  Chambre.  » 


VII 


Je  n'avais  reçu  aucun  signe  de  Rouher  depuis  sa  lettre,  et 
j'ignorais  ce  qu'il  préparait.  Je  savais  seulement  que  ses  amis 
me  minaient  dans  la  majorité  et  tenaient  contre  moi  les  plus 
mauvais  propos  :  il  ne  fallait  pas  crbire  à  mon  désintéressement; 
je  ne  me  fixais  à  rien;  j'oscillais  perpétuellement  entre  mes 
anciens  amis  et  la  majorité;  je  n  avais  pas  réussi  à  être  ministre; 
j  avais  voulu  sans  succès  renverser  le  ministre  d'État,  etc.  Toute- 
fois, en  entrant  dans  la  séance,  je  m'avançai  vers  son  banc  et  je 
lui  tendis  la  main  en  signe  de  concours,  ce  que  je  n'avais  jamais 
fait.  J'obtins,  non  sans  peine,  de  tous  les  signataires  de  l'amende- 
ment des  Quarante-Deux  qu'ils  voteraient  pour  l'ordre  du  jour, 
c'est-à-dire  pour  le  gouvernement,  dans  Tinterpellation  déposée 


542  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

par  la  Gauche  sur  les  «  modificatious  apportées  aux  décrets  du 
24  novembre  1860.  » 

Cette  interpellation  fut  soutenue  par  Lanjuinais^  Marie,  et  sur- 
tout Jules  Favre.  Ne  voulant  pas  me  donner  Tair  de  m'attribuer' 
le  mérite  de  la  réforme  Je  ne  me  fis  pas  inscrire  le  premier,  me 
réservant  de  saisir  le  moment  propice  pour  faire  l'acte  public 
d'adhésion  que  j'avais  promis  à  l'Empereur.  Je  voulais  prendre 
la  parole  après  Marie;  mais  Vuitry,  envoyé  par  Rouher,  m'en 
empocha.  En  réponse  à  ce  ministre,  Jules  Favre  prononça  le 
manifeste  de  l'opposition.  Rouher  ne  laissa  pas  un  de  ses  so- 
phismes  haineux  sans  ime  réfutation  péremptoire.  Il  répondit 
par  un  compliment  inattendu  aux  impertinences  :  «  Vous  dites 
C[ue  l'Adresse  est  un  droit  primordial  antérieur  et  supérieur, 
mais  alors  comment,  depuis  1857  que  vous  êtes  dan.«  cette 
enceinte,  n'avez-vous  pas  eu  la  pensée  de  la  revendiquer?  Com- 
ment !  vous,  les  ardens  et  passionnés  défenseurs  des  libertés  du 
pays,  vous  qui  avez  soutenu  pendant  trois  années,  malgré  votre 
petit  nombre,  avec  une  énergie  digne  d^admiration^  les  intérêts 
démocratiques  que  vous  croyez  représenter  seuls,  vous  étiez  en 
face  d'un  droit  primordial  absent,  et  vous  ne  l'avez  pas  réclamé 
depuis  1857  jusqu'à  1860!  » 

Au  milieu  des  acclamations,  il  raconta  qu'au  moment  du 
traité  de  commerce,  l'Empereur  lui  avait  dit  :  «  Croyez-moi, 
abaissons  les  barrières;  toutes  les  libertés  sont  sœurs;  la  liberté 
commerciale  engendrera  les  autres  libertés;  elles  viendront 
graduellement  à  leur  heure.  Je  n'ai  pas  reçu  la  mission  de  fonder 
dans  cet  Empire  l'ordre  et  l'autorité;  ma  mission  plus  ou  moins 
prochaine,  c'est  de  fonder  à  la  fois  la  liberté  et  le  pouvoir,  c'est 
d'arriver,  dans  cette  nation,  qui  s'est  livrée  à  moi  éperdue, 
éplorée,  dévorée  par  l'anarchie,  à  rétablir  l'ordre  et  la  sécurité 
d'abord,  et  en  faire  le  principe  graduel  de  toutes  les  libertés 
publiques  qui  constituent  un  grand  pays  et  une  grande  civi- 
lisation. » 

Je  donnai  plusieurs  fois  le  signal  des  applaudissemens  et, 
quand  je  demandai  la  parole,  ce  ne  fut  ni  pour  atténuer,  ni 
pour  compléter  les  démonstrations  du  ministre.  Je  tenais  seule- 
ment à  apporter  l'adhésion  publique  promise  à  l'Empereur.  Je 
fus  stupéfait  de  voir  ma  demande  accueillie  par  une  explosion 
de  cris  :  «  Aux  voix  !  »  proférés  par  les  amis  de  Rouher.  De  la 
tribune,  je  les  regardais,  courant  de  banc  en  banc,  se  donnant  le 


LA    CRISE   INTÉRIEURE   APRÈS   SADOWA.  543 

mot  d'ordre,  s'agitant,  s'excitant.  Je  combattis  leur  demande  de 
clôture  par  quelques  mots  durs  et  la  fis  repousser.  Mais,  dans 
l'état  de  tumulte  de  TÂssemblée,  je  n'étais  pas  disposé  à  pro- 
noncer un  discours,  et  encore  moins  la  Chambre  à  Técouter.  Je 
ne  pouvais  cependant  garder  un  silence  qui  eût  paru  un  manque 
de  parole  ;  je  m'en  tins  b.  une  brève  déclaration  que  je  me  ré- 
servai de  compléter  plus  tard  :  «  M.  le  ministre  d'État  a  prononcé 
des  paroles  nobles,  des  paroles  loyales.  {Oui,  oui.)  Après  les  décla- 
rations qu'il  a  fait  entendre,  je  n'ai  qu'un  désir,  c'est  celui  de 
réunir  mon  vote  à  ceux  qui  exprimeront  leur  confiance  et  leur 
satisfaction  en  votant  l'ordre  du  jour(l).  »  {Très  bien,  très  bien, 
rumeurs  diverses.) 

Girardin,  qui,  depuis  le  19  janvier,  contenait  une  sourde 
colère  de  dépit,  de  n'avoir  pas  été  appelé  lui-même  par  l'Empe- 
reur, assistait  à  la  séance.  Il  comptait  que  je  ferais  du  scan- 
dale par  des  jactances  personnelles  ou  par  des  félicitations 
railleuses,  ou  par  des  réticences  et  des  sous-entendus  amers.  Il 
sortit  furieux.  «  OUivier  est  fou,  4it-il,  ou  bien  il  a  un  porte- 
teuille  dans  sa  poche.  —  Il  n'est  ni  fou,  ni  ministre,  répondit 
un  de  nos  amis  communs,  c'est  un  honnête  homme  qui  remplit 
un  acte  de  conscience.  —  Alors,  s'écria-t-il,  qu'il  se  fasse  moine 
et  nous  laisse  tranquilles  !  »  Et  il  lança  dans  la  Liberté,  le  lende- 
main, un  article  sur  les  réserves  qui  n'avaient  pas  été  faites  : 
«  Avant  les  droits  de  l'amitié,  ceux  de  la  vérité.  Le  Journal  des 
Débais,  à  l'époque  de  la  coalition  de  1839,  laissa  échapper  ce  mot 
cruel,  adressé  à  M.  Guizot  :  «  Vous  aurez  peut-être  encore  notre 
concom*s,  mais  vous  n'aurez  plus  notre  estime.  »  C'est  le  con- 
traire que  nous  disons  à  M.  Emile  Ollivier;  nous  lui  disons  : 
M  Vous  aurez  toujours  notre  estime,  mais  vous  n'aurez  plus 
notre  concours.  »  Vous  ne  l'aurez  plus,  parce  que,  chef  de  l'op- 
position dynastique,  vous  avez  donné,  par  votre  déclaration  de 
confiance  et  de  satisfaction  sans  réserve, en  pleine. tribune,  votre 
démission  de  ministre  de  la  conscience  publique.  » 

On  ne  peut  s'imaginer  le  déchaînement  qui  éclata  contre  moi 
après  cet  abandon  de  mon  unique  défenseur:  c'était  mon 
Waterloo;  j'étais  un  imbécile,  un  misérable,  un  homme  perdu; 
voilà,  le  ministère  d'Ollivier  à  l'eau!  Quelques  fidèles  ne  m'aban- 
donnèrent pas.  Le  prince  Napoléon  surtout  courut  chez  Girardin 

(1)  Sé«no68  des  S5  et  26  févr^tr  1367. 


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S44  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  me  défendît  chaleureusement.  Girardin,  'de  lui-môme,  avait 
compris  l'injustice  de  son  emportement.  Il  se  retourna  contre 
la  meute  qui,  n'étant  plus  contenue  par  lui,  me  déchirait  à 
belles  dents  :  <(  Une  exagération  de  loyauté  plus  facile  à  expliquer 
qu'à  justifier,  un  excès  de  désintéressement  personnel  poussé 
jusqu'à  l'abnégation  extrême,  ont  pu  entraîner  M.  Emile  Ollivier 
plus  loin  qu'il  n'aurait  dû  aller,  mais,  en  proclamant  sa  confiance 
et  sa  satisfaction,  M.  Emile  Ollivier  n'en  conserve  pas  moins  tous 
les  droits  au  respect  que  commande  son  caractère.  Nous  n'en 
connaissons  pas  de  plus  noble  et  de  plus  pur...  La  justice  exige 
qu'il  soit  reconnu  qu'avant  que  M.  Ollivier  adhérât  au  pro- 
gramme de  M.  ^ouher,  le  ministre  d'État  avait  adhéré  au  pro- 
gramme du  fondateur  de  l'opposition  constitutionnelle  et  se 
l'était  approprié.  Non,  quoi  qu'en  dise  plus  spirituellement  que 
véridiquement  le  journal  le  TempSy  ce  n'est  pas  M.  Ollivier  qui 
est  monté  dans  le  train  chauffé  par  M.  Rouher;  c'est  M.  Rouher 
qui  est  monté  dans  le  train  chauffé  par  M.  Ollivier.  » 

Mon  assentiment  public -ne  m'attira  pas  de  remerciement  de 
Rouher.  Il  ne  m'entretint  d'aucun  des  projets  en  préparation, 
évita  même  de  me  rencontrer.  Son  gendre  Welles  de  La 
Valette,  assisté  par  Darimon,  s'occupa  de  constituer  une  réu- 
nion de  la  majorité,  appelée  de  l'Arcade,  du  nom  de  la  rue  où 
elle  se  rassemblait  et  dont  l'objet,  comme  il  xlisait,  était  de 
démolir  Walewski  et  Emile  Ollivier,  et  surtout,  de  rendre  les 
lois  libérales  le  moins  libérales  possible.  Les  deux  journaux  le 
plus  particulièrement  sous  son  inspiration,  la  Pairie  et  le  Pays^ 
ouvrirent  un  feu  permanent  contre  moi. 

L'Empereur,  du  moins,  me  marqua  sa  gratitude.  Il  me  fit 
prier  de  venir  le  voir  et,  cette  fois,  sans  mystère  :  «  Je  suis 
heureux,  me  dit-il,  de  pouvoir  compter  sur  votre  concours.  J'ai 
désiré  vous  voir  pour  vous  remercier  de  votre  adhésion.  »  Je 
lui  dis  :  «  Je  regrette  qu'elle  n'ait  pas  inspiré  à  M.  Rouher  les 
mêmes  sentimens;  il  me  fait  attaquer  sans  répit  par  ses  jour- 
naux, ce  qui  n'encouragera  personne  à  m'imiter.  —  Mais,  répondit 
l'Empereur,  il  m'a  dit  qu'il  ne  le  faisait  pas.  —  Il  ne  vous  a  pas 
dit 'la  vérité,  Sire.  »  Et  je  lui  en  donnai  les  preuves.  Il  devint 
sérieux  et  s'écria  :  «  Il  faut  que  cela  cesse;  du  reste,  vous  êtes  au- 
dessus  de  tout  cela.  »  Il  m'expliqua  pourquoi  il  avait  donné  à 
Rouher  le  ministère  d'État  et  les  Finances  :  Walewski  avait  trop 
parlé,  Rouher  était  blessé;  il  lui  fallait  une  réparation.  «  Du 


LA   CRISE  ULTÉRIEURE  APRÈS   SADOWA.  845 

reste,  Walewski  préside  mal  ;  ainsi,  à  propos  des  dernières  înter^ 
pellations,  je  lui  avais  recommandé  de  ne  pas  laisser  attaquer  la 
Constitution;  il  a  arrêté  à  tort  M.  Lanjuinais  et  a  laissé  le  champ 
libre  aux  violences  de  M.  Jules  Favre.  » 

La  conversation  s'égara  sur  divers  sujets.  Je  dis  qu'il  ne  fal- 
lait pas  s'épouvanter  des  agitations  de  la  liberté  :  «  C'est  comme 
sur  la  mer,  quand  une  tempête  éclate;  on  croit  l'océan  boule- 
versé jusqu'au  fond,  et  cependant  les  couches  superficielles 
seules  sont  remuées.  —  C'est  vrai,  me  répondit-il,  mais  cette 
agitation  suffit  pour  submerger  le  navire.  —  Très  bien  répondu, 
Sire  !  mais  permettez-moi  d'ajouter  :  Quand  le  capitaine  est  in- 
capable. »  Enfin  il  m'annonça  qu'il  comptait  avoir  le  Luxem- 
bourg. Je  me  récriai:  «  A  quoi  bon?  C'est  si  peu  de  chose! 
nous  n'avons  pas  besoin  de  cela  !  —  Cela  fera  bon  effet,  »  ré- 
pondit-il. 

VIII 

L'Empereur  se  faisait  illusion. 

L'affaire  du  Luxembourg  avait  été  entreprise  en  vue  de  désar- 
mer l'opinion  par  une  apparence  de  satisfaction.  Son  effet  fut 
inverse  :  on  ne  fut  que  plus  âpre  à  demander  la  réforme  consti- 
tutionnelle qui  préserverait  à  l'avenir  de  ces  réveils  soudains 
dans  la  terreur  d'ime  guerre,  sans  que  nous  en  eussions  délibéré 
les  causes,  sans  que  nous  en  eussions  accepté  les  chances  avec 
une  volonté  réfléchie. 

Ce  vœu  de  liberté  qu'on  avait  cru  exaucé  paraissait  de  nou- 
veau déçu.  Le  «  donner  et  retenir  »  constaté  par  Vaillant  était  en 
train  de  prévaloir.  Rouher  travaillait  à  écarter  de  la  présidence 
de  la  Chambre  Walewski  et  &  annihiler  mon  action  dans  le  Par- 
lement. La  nomination  des  commissaires  de  la  presse  fut  l'occa- 
sion choisie  par  lui  avec  d'autant  plus  de  raison  qu'il  y  attaquait 
à  la  fois  Walewski  et  moi.  Deux  jours  auparavant,  dans  un  dîner 
de  députés  aux  Tuileries,  Vuitry  s'approcha  de  Walewski  et  lui 
demanda  de  s'entendre  avec  lui,  selon  l'usage,  sur  les  noms  à 
désigner  aux  présidens  des  bureaux.  —  «  Mathieu,  dit  Vuitry. 
—  Ollivier,  répondit  Walewski.  —  C'est  que  nous  sommes  en- 
gagés avec  Mathieu.  —  J'en  référerai  à  l'Empereur.  »  En  effet, 
Walewski  s'approcha  de  l'Empereur  et  lui  dit  :  «  Votre  Majesté 
a-t-eile  pour  désagréable  qu'OUivier   soit  dans  la  commission 

TOME  XXI.  —  1904.  33 


S46  REVUE  DES   DÈÎJX  MONDES. 

de  la  presse?  —  Au  contraire,  je  le  désire.  —  On  lui  oppu 
Mathieu.  —  On  pourrait  le  désigner  pour  une  autre  commissio 
—  Si  Votre  Majesté  le  veut,  je  pourrai  dire  à  Ollivier  de  ne  pas 
se  présenter.  —  Du  tout!  je  désire  qu'il  soit  nommé.  —  Voire 
Majesté  m'autorise-t-eile  à  répéter  ce  qu'EUe  me  dit?  —  Assu- 
rément. » 

Walewski  répandit  cette  conversation,  et  ma  nomination  ne 
fit  plus  aucun  doute.  Mais  ma  nomination,  c'était  mon  influence 
sur  la  rédaction  de  la  loi,  la  probabilité  que  j'en  serais  rappor- 
teur, comme  je  l'avais  été  de  la  loi  des  coalitions;  et  c'est  ce  que 
Rouher  et  surtout  ses  amis  ne  voulaient  pas  :  il  fallait  m'éli- 
minier;  ainsi  l'on. serait  sûr  de  rendre  la  loi  moins  libérale  et 
de  «  donner  et  retenir.  »  Sur  cette  alarme,  Darimon  et  Welles 
de  Lavalette,  indissolublement  unis,  se  rendirent  au  cercle  de 
l'Arcade  et  racontèrent  que  Rouher,  ému  de  la  démarche  de  Wa- 
lewski, était  allé  prendre  les  ordres  de  l'Empereur  :  celui-ci 
l'avait  autorisé  à  démentir^le  langage  du  président  de  la  Chambre; 
Mathieu  restait  le  seul  candidat  du  gouvernement.  Rouher  était 
pourtant  inquiet  du  résultat.  Avant  la  séance,  se  trouvant,  avec 
Pereire,  membre  de  mon  bureau,  dans  un  des  comités  de  l'Expo- 
sition, un  de  mes  amis  l'entendit  dire  à  Pereire  :  «  Dépéchez- 
vous  d'aller  à  la  Chambre,  Ollivier  pourrait  être  nommé.  »  En 
effet,  la  précaution  n'était  pas  inutile;  je  ne  fus  battu  qu'à  une 
voix  (12  contre  43). 

Walewski,  homme  d'honneur,  ne  supportait  pas  un  démenti. 
Il  va  droit  à.  Rouher  et  lui  en  demande  compte.  Rouher  répond  : 
<c  L'Empereur  vous  a,  en  effet,  dit  ce  que  vous  avez  répéta,  mais, 
le  lendemain,  il  m'a  dit  le  contraire.  »  Alors  Walewski,  se  tour- 
nant vers  l'Empereur,  lui  demande  une  satisfaction,  sans  quoi  il 
sera  obligé  de  donner  sa  démission.  La  bonté  de,  Napoléon  III, 
qui  de  plus  en  plus  tournait  à.  la  faiblesse,  l'empêchait  d'exprimer 
un  non  résolu  à  qui  le  sollicitait,  et  lui  donnait  parfois,  comme 
en  cette  occasion,  les  apparences  de  la  duplicité.  Embarrassé,  il 
m'envoya  dire  de  ne  pas  me  troubler  :  «  qu'il  y  avait  eu  mal- 
entendu, que  Rouher  et  Walewski,  chacun  de  son  côté,  avaient 
exagéré  ses  paroles,  que  cela  s'arrangerait.  »  Cela  ne  s'arrangea 
pîts.  Walewski,  n'ayant  pas  reçu  satisfaction,  se  retira.  Il  voulut 
l'annoncer  lui-même  au  Corps  législatif.  «  Ce  n'est  pas  sans  un 
vif  regret  que  j'ai  pris  cette  résolution.  Mais,  dans  un  intérêt 
supérieur  d'union,  j'ai  cru  devoir  renoncer  à  l'honneur  de  vous 


LA   CRlSE  INTÉRIEURE  APRÈS   SADOWA.  S47 

présider.  »  Quand  il  eut  proféré,  d'une  voix  émue,  ces  derniers 
mots,  il  descendit  du  fauteuil.  La  majorité,  que  Rouher  sur- 
veillait et  retenait  du  regard,  resta  inmiobile,  muette,  visible- 
ment troublée  ;  au  contraire,  les  députés  de  l'opposition  descen- 
dirent de  leurs  bancs  et  vinrent  serrer  la  main  de  lïiomme  de 
bien  qui  les  quittait.  Ce  fut  sa  récompense;  on  se  rappela  sa 
loyauté,  son  esprit  de  justice  et  de  conciliation,  son  libéralisme, 
qui  s'était  manifesté  dans  les  petites  choses  aussi  bien  que  dans 
les  grandes  :  il  avait,  en  effet,  contribué  aux  décrets  de  novembre 
et  de  janvier,  et  on  lui  devait  le  rétablissement  de  la  tribune. 
Glais-Bizoin  s'écria  :  «  Nous  aimons  à  rendre  un  dernier  hom- 
mage à  votre  haute  inipartialité  I  »  (!'''  avril.)  «  L'Empereur,  dit 
Vaillant,  parait  affecté  de  la  manière  dont  Walewski  a  donné 
sa  démission.  » 

Cependant  l'Empereur  ne  fit  pas  à.  Rouher.  la  victoire  aussi 
complète  qu'il  l'eût  voulue.  Il  ne  nomma  pas  président  Jérôme 
David,  un  des  fondateurs  du  cercle  de  l'Arcade,  ce  qui  eût  été 
un  démenti  trop  brutal  à.  ses  promesses  libérales;  il  préféra 
Schneider.  Le  nouveau  président  n'avait  de  liaison  qu'avec  Magne  ; 
très  dévoué  à  l'Empereur,  il  n'appartenait  ni  à  Rouher  ni  k  l'Im- 
pératrice. Son  caractère  calme,  flexible,  transactionnel,  conve- 
nait à  merveille  h  la  situation  indécise  où  l'on  se  trouvait.  Il 
plaisait  à  la  majorité,  et  il  était  plutôt  agréable  à  l'opposition. 
Il  se  montrait  d'autant  plus  facilement  impartial  quil  faisait  de 
la  politique  en  dilettante.  Sa  passion  était  ailleurs  :  industriel 
de  génie,  il  avait  fondé  cette  immense  affaire  du  Creusot  qu'il 
conduisait  avec  une  netteté,  une  vigueur,  une  intelligence  de 
premier  ordre.  Tout  autre  était-il  dans  la  politique  :  là  il  disait 
rarement  oui  ou  non,  mais  peut-être  oui  y  peut-être  non;  ou  bien  il 
se  donnait  l'air  de  ne  pas  comprendre,  afin  de  ne  pas  s'expliquer. 
Il  avait  néanmoins ,  ^par  sa  haute  situation  et  par  sa  longue 
familiarité  avec  la  plupart  des  membres,  une  très  réelle  in- 
fluence, d'autant  plus  efficace  qu'il  ne  l'affichait  pas.  Il  n'a- 
gissait pas  d'autorité,  à  la  façon  de  Morny  et  de  Walewski,  mais 
par  insinuation.  Ses  collègues  étaient  déférens  et  écoutaient  ses 
avis. 


f^ 


54S  nEYUE  DES  DEUX  MONDEs/ 


IX 


Malgré  toutes  les  incitations,  je  m'étais  réfusé  jusque-là  à 
entrer  en  guerre  ouverte  avec^  Rouher.  Je  jugeais  contraire  à 
rintérét  public  de  combattre  un  homme  probe,  doué  d'une  telle 
éloquence,  de  tant  de  fécondité,  d'une  connaissance  si  appro* 
fondie  des  affaires,  d'un  si  riche  don  de  tout  comprendre  et  de 
tout  expliquer,  qui,  s'il  eût  eu  autant  de  solidité  dans  le  carac- 
tère qu'il  avait  de  flexibilité  dans  l'esprit,  et  autant  d'intuition 
de  l'avenir  qu'il  avait  de  facilité  à.  s'accommoder  au  présent,  eût 
été,  sans  conteste,  un  homme  hors  ligne..  C'est  pourquoi  j'avais 
recommandé  à  l'Empereur  de  ne  pas  s'en  séparer;  c'est  pourquoi 
je  m'étais  mis  à  sa  disposition  sans  aucune  arrière-pensée;  c'est 
pourquoi  j'avais  supporté  patiemment  les  mauvais  procédés  de 
ses  amis;  c'est  pourquoi  j'avais  encouru  les  colères  de  mon  seul 
défenseur,  Emile  de  Girardin.  Après  la  démission  de  Walewski, 
je  n'avais  plus  le  choix;  j'étais  obligé,  en  conscience  et  en  hon- 
neur, d'accepter  le  combat  qu'on  m'imposait,  et  de  débarrasser  la 
liberté  de  l'obstacle  qui  lui  barrait  le  chemin.  Je  m'expliquai  une 
dernière  fois  avec  l'Empereur  : 

«  Je  serais  désolé  que  Votre  Majesté  crût  que  le  trouble  et  le 
malaise  actuels  proviennent  dçs  résolutions  de  janvier.  Si  les 
réformes  n'ont  pas  produit  tout  l'effet  désirable,  ce  n'est  pas 
qu'elles  aient  été  prématurées,  c'est  qu'elles  ont  été  insuffisantes 
et  mal  exécutées,  on  n'y  a  mis  ni  conviction  ni  entrain.  On  a 
rechigné,  protesté,  rogné,  atténué  :  au  lieu  de  donner  une  appa- 
rence libérale  aux  dispositions  restrictives,  on  a  donné  une  appa- 
rence restrictive  aux  dispositions  libérales.  D'ailleurs,  les  lois 
sont  quelque  chose,  mais  les  pratiques  sont  davantage  :  en  quoi 
les  a-t-on  modifiées  ?  en  quoi  est-on  devenu  plus  large,  plus  tolé- 
rant, plus  accessible?  au  lieu  d'attirer  ceux  qui  vous  confinaient 
par  quelque  point,  on  n'a  été  occupé  qu'à  rejeter  ceux  (jui,  par 
quelque  nuance,  s'en  écartent  !  —  La  presse  hostile  exploite  les 
sentimens  de  mécontentement  :  elle  ne  les  crée  pas.  N'y  eût-il 
aucun  journal  pour  les  manifester,  ils  n'en  existeraient  pas  moins, 
et  ils  n'en  seraient  que  plus  dangereux  car,  selon  la  parole  de 
Bonald,  «  si  un  État  peut  être  troublé  par  ce  que  disent  les 
journaux,  il  périt  par  ce  qu'ils  ne  disent  pas.  »  L'essentiel, 
Sire,  ne  me  parait  pas  de  détruire  ses  ennemis  :  on  le  tenterait 


LA   CRISE   INTÉRIEURE  APRÈS    SADOWA.  549 

vainement  y  et  cela  n'est  pas  même  désirable.  Quis  custodiet  cus- 
todes nui  hostis?  Ce  qui  doit  surtout  préoccuper  Votre  Majesté, 
c'est  de  se  créer  des  amis.  Pour  cela,  il  existe  beaucoup  de 
moyens.  Il  n'en  est  pas  de  plus  efficace  que  de  marcher  résolu- 
ment dans  les  voies  nouvelles.  J'ai  été  votre  ennemi  jusqu'au 
24  novembre  1860,  je  n'ai  cessé  de  l'être  que  de  ce  jour.  Le 
19  janvier,  beaucoup  ont  été  sur  le  point  de  m'imiter;  si  on  avait 
été  plus  net  et  plus  sincère,  ils  l'eussent  fait.  On  se  flatte  de  vous 
ramener  en  arrière,  et  Ton  s'efforce  de  rendre  mauvaises  des 
lois  déjà  médiocres.  Si  on  y  réussit,  ce  sera  un  malheur.  Le 
mouvement  en  avant  est  aujourd'hui  trop  prononcé;  il  a  trop 
d'intensité,  d'élan,  de  profondeur,  pour  qu'il  puisse  être  contenu. 
Je  ne  vois  plus  de  place  possible  entre  une  dictature  dont  l'heure 
est  passée  et  une  liberté  réelle  et  sans  arrière-pensée.  » 

Je  profitai  de  la  discussion  du  ministère  de  l'Intérieur  pour 
m'expliquer  au  Corps  législatif.  Je  commençai  par  établir  que 
les  réformes  du  19  janvier  constituaient  un  progrès  :  «  Sans  me 
prononcer  sur  la  manière  dont  la  loi  sur  la  presse  est  faite,  par 
cela  seul  qu'on  a  accordé  à  la  presse  le  droit  d'exister  sans  au- 
torisation, et  qu'on  l'a  soustraite  à.  la  juridiction  administra- 
tive, la  liberté  de  la  presse  est  fondée.  [Mouvemens  divers,)  La 
liberté  de  réunion  accordée  pour  les  affaires  industrielles,  c'est 
l'épreuve  des  sociétés  coopératives  assurée.  La  liberté  de  réu- 
nion accordée  en  matière  électorale,  c'est  la  liberté  des  élec- 
tions garantie.  L'envoi  des  ministres  à  la  Chambre  a  encore  plus 
d'importance  ;  sous  une  forme  modeste,  c'est  l'établissement  de 
la  responsabilité  ministérielle  telle  qu'elle  est  compatible  avec 
nos  institutions.  L'introduction  des  ministres  à.  la  Chambre  aura 
encore  un  autre  effet  considérable  :  c'est  la  suppression  d'une 
institution  que  je  regarde  comme  l'obstacle  le  plus  sérieux  à  la 
libre  expansion  de  la  liberté  parlementaire,  la  suppression  du 
ministère  d'État.  [Ah!  ah!  —  Mouvement  prolongé !)  Ici,  mes- 
sieurs, c'est  le  cas  de  dire  :  Incedo  per  ignés.  [On  rit.)  Pour  définir 
le  ministère  d'État,  on  s'est  servi,  successivement  ou  à  la  fois, 
de  diverses  expressions.  {Écoutez!  écoutez!)  Les  uns  ont  dit  : 
C'est  un  premier  ministre;  d'autres  :  C'est  un  grand  vizir...  {Hila- 
rité.) D'autres  :  C'est  un  maire  du  palais.  {Oh!  oh!)  Je  trouve 
ces  trois  expressions  inexactes.  {Ah!  ah!)  Pourquoi?...  Premier 
ministre,  c'est  une  expression  inconstitutionnelle  :  dans  notre 
Constitution,  il  n'y  a  pas  de  premier  ministre.  Grand  vizir... 


550  REVUE  DES   DEUX  INONDES. 

{On  rit.)  c'est  trop  vif;  maire  du  palais,  c'est  blessant  pour  l'une 
des  personnes  que  cette  expression  atteint.  Qu'est-ce  donc,  au 
vrai,  sans  chercher  des  formes  épigrammatiques,  qu'est-ce  donc 
que  le  ministre  d'État?  Le  ministre  d'État,  dans  le  décret  qui  Ta 
institué,  est  l'avocat  d'office  de  tous  ses  collègues.  On  ne  sau- 
rait exiger  qu'un  homme  de  valeur  se  condamne  à.  ce  rôle  d'être 
un  avocat  qui  explique  des  causes...  (Rumeurs)  qu'il  n'a  pas  con- 
duites. Aussi,  les  attributions  du  ministère  d'Etat  ont  dû  s'ac- 
croître démesurément;  Tavocat  des  ministres  ert  d'abord  devenu 
leur  conseil,  puis  leur  directeur,  et  aujourd'hui  il  est,  non  pas, 
premier  ministre,  maire  du  palais  ou  grand  vizir,  mais  un  Vice- 
Empereur  sans  responsabilité.  »  [Exclamations  et  mouvemens 
prolongés.) 

Pendant  la  longue  interruption  <jui  suivit,  Schneider,  se  pen- 
chant, me  dit  à  l'oreille  :  «  Adoucissez  votre  expression.  — 
Comment,  répondis-je,  adoucirais-je  une  expression  qui  est  la 
raison  d'être  de  mon  discours?  »  Le  calme  rétabli,  je  repris  : 
«  Ainsi  d'une  part  rétablissement  constitutionnel  de  la  responsa- 
bilité ministérielle,  d'autre  part  suppression  d'un  rouage  inutile 
que  je  trouve  dangereux,  telles  sont  les  deux  conséquences  qui 
résultent  de  l'envoi  possible  et  bientôt  nécessaire  des  ministres  à 
la  Chambre.  Mais  une  objection  se  présente  à  l'esprit  :  Était-il 
prudent,  était-il  politique  de  confier  l'exécution  des  mesures  libé- 
rales à  des  ministres  qui  les  avaient  naguère  combattues  avec  une 
si  éloquente  énergie?  [Chuchotemens.)  L'honorable  M.  Glais- 
Bizoin  ne  le  pense  pas,  et  il  ne  connaît,  a-t-il  dit,  aucun  pays 
libre  dans  lequel  un  tel  spectacle  se  soit  vu.  Je  lui  en  demande 
pardon  :  ce  spectacle  s'est  vu,  dans  le  pays  le  plus  libre  qui  existe, 
dans  la  libre  Angleterre.  [Mouvement.)  On  a  vu  dans  ce  siècle 
les  mêmes  hommes,  Wellington  et  Robert  Peel,  deux  fois  char- 
gés, de  réaliser  des  mesures  qu'ils  avaient  combattues  avec 
énergie  :  en  1829,  l'émancipation  des  catholiques;  en  1846,  la 
réforme  de  la  loi  des  céréales.  [C'est  vrai!)  A  cette  époque,  parmi 
ceux  qui  attaquèrent  la  prétendue  trahison  des  ministres,  au 
premier  rang,  par  le  talent  et  l'impétuosité,  se  trouvait  un 
membre  de  la  Chambre  des  communes,  Disraeli.  Ce  fut  cdors 
qu'il  dit  ce  mot,  dont  toute  l'Angleterre  a  ri  :  «  Les  torys  ont 
profité  du  moment  où  les  whigs  étaient  au  bain  pour  leur  voler 
leurs  habits.  »  [On  rit.)  Or,  ces  jours-ci  précisément,  Disraeli, 
imitant  les  exemples  qu'il  avait  raillés,  a  fait  comme  lord  Wel* 


LA    CRISE  INTÉRIEURE  APRÈS   SABOWA.  551 

lington  et  sir  Robert  Peel,  et  après  avoir  été  un  des  adversaires 
les  plus  décidés  de  la  réforme  électorale,  il  s'illustre  en  l'opé- 
rant. Sans  doute,  il  est  désirable,  dans  l'intérêt  de  la  moralité 
des  partis  et  des  hommes,  que  chacun  grandisse  et  tombe  avec 
son  parti  ;  mais  il  est  des  circonstances  dans  lesquelles  un  gou- 
vernement agit  avec  sagesse  lorsqu'il  imite  le  gouvernement  an- 
glais. Une  réforme  longtemps  débattue  ne  peut  se  réaliser  sou- 
vent que  par  un  compromis  entre  ceux  qui  la  défendaient  et  ceux 
qui  l'attaquaient.  Or,  à  qui  confier  le  soin  de  ce  compromis,  si 
ce  n'est  à  ceux  qui  étaient  les  plus  forts  et  les  plus  nombreux? 
Si  l'on  s'adressait  aux  membres  de  la  minorité,  le  parti  de  la 
résistance  se  tiendrait  à  l'écart  et  tout  avorterait.  Lorsque,  au 
contraire,  les  chefs  d'une  majbrité  pensent  que  l'intérêt  du  pays 
leur  commande  de  revenir  sur  leurs  refus  précédents,  la  mino- 
rité qui  demandait  le  progrès  s'unit  à.  ceux  qui  le  repoussaient,  et 
la  réforme  se  réalise  sans  difficulté.  {Mouvemens  divers.)  C'est  ce 
qu'on  a  eu  raison  de  faire  le  19  janvier.  Mais  les  ministres  qui 
avaient  accepté  ce  mandat  contractaient  l'obligation  impérieuse 
de  réaliser  le  programme  qu'ils  avaient  eu  le  malheur  de  com- 
battre avec  plus  de  netteté,  d'énergie,  d'ampleur,  que  n'eussent 
pu  le  faire  ceux-là  mômes  dont  il  était  l'œuvre.  Cette  condition 
n'a  pas  été  remplie.  Le  programme  a  été  mollement  exécuté,  mal 
exécuté  dans  toutes  ses  parties.  (Rumeurs.) 

«  Cette  conduite  explique  comment  une  réforme,  qui  aurait 
dû  être  envisagée  de  toutes  parts  comme  un  événement  heureux, 
est  au  contraire,  de  très  bonne  foi,  considérée  par  un  grand 
nombre  comme  un  événement  douteux.  Sans  doute,  le  pays  est 
calme  matériellement,  et  rien,  même  de  loin,  ne  peut  faire 
craindre  que  ce  calme  soit  troublé.  Mais  ce  qui  est  à.  redouter 
pour  un  gouvernement,  fort  comme  celui-ci,  ce  qu'il  y  a  à 
craindre  et  à  prévenir,  c'est  la  difficulté  de  gouverner  qui  résul- 
terait de  l'absence  d'un  concours  empressé  et  constant.  [Rumeurs.) 
Ce  qu'il  y  a  à  craindre,  à  prévenir,  c'est  que  les  populations,  en 
restant  soumises,  deviennent  malveillantes...  {Vive  intemiptioti, 
et  qu'en  restant  décidées  à  ne  pas  renverser,  elles  retirent  leur 
assistance  et  se  bornent  à  observer  sans  coopérer.  Certainement, 
nous  n'en  sommes  point  encore  là  [Ah!  ah!)  ;  mais,  si  vous  n'y 
prenez  garde,  si  vous  accomplissez  toujours  vos  actes  les  plus 
louables  de  façon  qu'il  reste  quelque  doute  sur  leur  signification, 
,nou8  y  viendrons.  [Non!  non!)  Et  alors  la  situation  sera  grave.  » 


S52  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  lendemain,  j'arrivais  à  la  séance  prêt  à  entrer  dans  une 
lutte  serrée,  lorsque  je  vis  Rouher,  entouré  d'un  grand  nombre 
de  députés  de  la  majorité  qui  le  félicitaient.  On  m'apprit  qu'il 
venait  de  recevoir  une  lettre  de  l'Empereur  avec  une  plaque  en 
diamans,  et  que  cette  lettre,  insérée  au  Moniteur^  serait  la  seale 
réponse  qu'on  ferait  à  mon  discours.  En  effet,  le  ministre  d'État 
garda  le  silence  et  le  Moniteur  publia  la  lettre  suivante  :  «  Palais 
des  Tuileries,  13  juillet  1867. —  Mon  cher  monsieur  Rouher,  je 
vous  envoie  la  grand-croix  de  la  Légion  d'honneur  en  diamans. 
Les  diamans  n'ajoutent  rien  à  la  haute  distinction  que  je  vous  ai 
conférée  depuis  longtemps,  mais  je  saisis  le  moyen  de  vous 
donner  publiquement  une  nouvelle  preuve  de  ma  confiance  et  de 
mon  estime.  Au  milieu  de  vos  nombreux  travaux,  au  milieu  des 
attaques  injustes  dont  vous  êtes  l'objet,  une  attention  amicale  de 
ma  part  vous  fera  oublier,  je  l'espère,  les  ennuis  inséparables  de 
votre  position,  pour  ne  vous  rappeler  que  vos  succès  et  les  ser- 
vices que  journellement  vous  rendez  au  pays.  Recevez,  mon  cher 
monsieur  Rouher,  l'assurance  de  ma  sincère  amitié.  » 

À  sa  réception  du  soir,  la  foule  vint  congratuler  le  ministre 
de  cette  haute  distinction.  On  croyait  le  voir  orné  de  sa  plaque: 
il  ne  portait  aucune  décoration.  Un  ami  s'en  étonnant,  il  appelle 
un  valet  de  pied,  lui  parle  à  voix  basse,  et  quelques  minutes 
après  le  laquais  revient  avec  un  simple  ruban  que  le  ministre 
passe  à  sa  boutonnière  :  «  Vous  voyez,  dit-il,  que  je  trion^he 
modestement.  »  En  descendant  lescalier,  un  conseiller  d'Etat, 
Bataille,  ancien  complice  des  complots  de  Louis-Napoléon,  ren- 
contre Darimon  et  lui  dit  :  «  Rouher  se  trompe  sur  la  p^sée  de 
l'Empereur.  C'est  surtout  son  discours  sur  le  Mexique  qu  on  a 
voulu  récompenser;  prenez  note  de  ce  que  je  vous  dis  :  Ollivier 
reviendra.  » 


Depuis  quelque  temps  déjà,  Rouher  était  en  fait  le  véritable 
directeur  de  la  politique  de  l'Empire,  dont  l'Empereur  ne  s*occa- 
pait  que  de  haut  et  à  certains  momens  critiques  seulement.  Il 
dirigeait  tous  les  ministres,  et  les  ambassadeurs  étrangers  trai- 
taient avec  lui,  depuis  que  Drouyn  de  Lhuys  était  sorti  des 
affaires.  Cependant  l'Empereur  le  jugeait  bien  ce  qu'il  était. 
Après  une  discussion  très  vive  qu'il  avait  eue  en  conseil  avec 


LA   CRISE  INTÉRIEURE  APRÈS   SADOWA.  553 

Chasseloup-Laubat,  il  dit  à  ce  ministre,  qui  lui  présentait  des 
pièces  à  signer  :  «  Eh  bien  !  vous  avez  été  bien  battu  ?  —  Ce  qui 
me  console,  Sire,  c'est  de  Tavoir  été  avec  tant  de  talent  par 
M.  Rouher.  —  Ah!  bahl  dit  TEmpereur  en  se  caressant  la 
moustache;  il  a,  en  effet,  très  bien  parlé,  mais  il  aurait  aussi 
bien  soutenu  le  contraire.  »  Un  tel  homme  était  fort  commode. 
On  était  sûr  d'en  obtenir  toujours  un  concours  utile,  jamais 
de  difficultés.  Comme,  dans  son  entourage.  Napoléon  III  ne 
connaissait  personne  qui  sût  ainsi  parer  à.  tous  les  incidens, 
éluder  les  embarras  par  des  expédiens,  louvoyer  entre  les  con- 
traires, défendre  toutes  les  causes,  môme  désespérées,  se  dérober 
aux  solutions  impérieuses  en  gagnant  du  temps,  il  n'avait  pu, 
quoi  qu'on  fît,  se  résoudre  à  s'en  séparer.  Non  seulement  il  l'avait 
gardé,  mais,  à.  mesure  que  ses  forces  déclinaient,  il  l'avait  insen- 
siblement laissé  prendre  une  importance  plus  marquée  dans  la 
conduite  générale  du  gouvernement.  La  lettre  impériale  contre- 
signait le  titre  de  vice-empereur  par  lequel  je  venais  de  cai*ac- 
tériser  sa  véritable  position.  Cela  augmenta  son  crédit  en  Europe 
et  rendit  encore  plus  prépondérante  l'autorité  de  sa  parole  à  la 
Chambre. 

Pourtant,  au  moment  même  où  il  l'investissait  d'une  telle 
autorité,  l'Empereur  se  créait  une  protection  contre  sa  toute- 
puissance.  La  princesse  Mathilde  m'a  souvent  raconté  qu'ayant, 
au  lendemain  du  19  janvier,  dit  avec  reproche  à  son  cousin: 
i<  Eh  bien!  vous  donnez  la  liberté  de  la  presse?  »  l'Empereur 
lui  répondit  :  «  Je  le  fais  pour  moi  autant  que  pour  les  autres^ 
Chaque  fois  que  j'envoie  un  article  au  journal  d'un  de  mes  mi- 
nistres, sous  un  prétexte  quelconque,  on  refuse  de  l'insérer; 
maintenant,  je  pourrai  avoir  un  journal  à  moi,  dans  lequel  je 
dirai  ce  qui  me  conviendra.  »  Et  il  fournit  des  fonds  à  son  ancien 
tailleur,  Diisautoy,  pour  qu'il  fondât  le  journal  V Époque  (1). 
Dusautoy  prit  comme  rédacteur  en  chef  le  collaborateur  prin- 
cipal de  Girardin,  Clément  Duvernois  (2).  L'Empereur,  qui  ne  le 
connaissait  pas,  l'accepta.  L'eût-il  fait  s'il  eût  su  que  Duvernois 
était,  encore  plus  que  moi,  l'adversaire  de  Roulier,  el  qu'autant 
que  moi,  il  professait  des  idées  de  réforme  libérale?  F.n  tout  cas, 
qu'il  le  sût  ou  non,  il  constituait  un. organe  qui  pouvait  devenir 

(1)  Carnet  du  28  mars. 

(2)  Rouher  ne  le  sut  que  beaucoup  plus  tard.  Duvernois  vint  me  le  raconter  &u 
moment  même. 


S5i  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

un  instrument  sérieux  d'opposition  contre  son  vice-empereur. 
Dans  la  majorité  même,  Rouher  n'était  pas  sans  rencontrer 
un  sourd  mécontentement.  Sa  bonhomie  n'était  plus  comme  jadis 
souriante  :  elle  était  devenue  importante,  peu  polie,  dédaigneuse; 
il  avait  froissé  bien  des  amours-propres.  Ceux  qu'on  appelait 
autrefois  les  Mameluks  et  aujourd'hui  les  Arcadiens  lui  demeu- 
raient inébranlablement  fidèles  :  ils  s'offusquaient,  il  est  vrai,  de 
sa  complaisance  à  se  plier  à  des  innovations  libérales  après  les 
avoir  lancés  au  combat  contre  elles,  mais  ils  ne  lui  en  faisaient 
pas  grief,  attribuant  sa  docilité  à.  un  dévouement  personnel 
envers  l'Empereur,  et  au  désir  d'empêcher  un  plus  grand  mal. 
Cependant  la  partie  plus  indépendante  de  la  majorité  était,  tout 
en  le  suivant,  froissée  de  son  optimisme  de  commande,  des  exa- 
gérations de  sa  défense,  de  sa  facilité  à  affirmer  des  faits  inexacts, 
et  que  tout  le  monde  savait  tels.  «  La  plus  grande  pensée  du 
règne,  »  à  propos  du  Mexique.  <(  Il  n  y  a  pas  eu  une  faute  commise,  » 
à.  propos  de  Sadowa,  tout  cela  leur  déplaisait.  Ils  eussent  voulu 
plus  de  véracité  et  de  mesure,  ce  qui  eût  assuré  plus  de  crédit. 

Toutefois,  quels  que  pussent  être  les  reviremens  ou  les  infi- 
délités de  Napoléon  III,  les  ombrages  des  membres  de  la  majo- 
rité, les  intrigues  des  courtisans,  Rouher  s'appuyait  sur  une  force 
qui  le  garantissait  contre  toutes  les  menaces,  la  confiance  de 
rimpératrice.  Elle  était  entière.  Rouher  avait  su  la  capter  par 
ses  assiduités,  plus  flatteuses  que  des  complimens,  par  l'impor- 
tance qu'il  témoignait  attacher  à  son  jugement,  par  son  empres- 
sement à  la  consulter  et  à  l'instruire,  par  sa  souplesse  à  se  prêter 
à  ses  désirs  et  à  entrer  dans  ses  idées,  et  enfin  par  son  dévoue- 
ment et  par  les  services  de  toute  espèce  qu'il  rendait  chaque  jour. 
La  régence  était  une  éventualité  que,  malgré  son  attachement  à 
son  mari,  l'Impératrice  se  croyait  obligée  d'envisager  parfois. 
La  santé  de  Napoléon  III  ne  s'améliorait  un  moment  que  pour 
empirer  aussitôt.  Il  ne  se  couchait  pas,  il  ne  se  plaignait  pas, 
mais  il  souffrait  toujours.  Le  17  juillet,  il  avait  fait  faire  du  feu 
dans  la  salle  du  Conseil  (1);  il  avait  été  plusieurs  fois  arrêté  par 

(l)  Carnet  de  Vaillant.  —  Lettre  de  Rouher,  de  Chislehurst,  11  janvier  1873  : 
«  L'autopsie  a  révélé  les  vastes  ravages  faits  dans  la  santé  de  l'Empereur  par  la 
maladie  dès  1866,  67  et  69.  Les  deux  reins  et  l'intérieur  de  la  vessie  étaient  gra- 
vement attaqués.  Cause  ou  résultat  de  ces  désordres  irrémédiables,  la  pierre  était 
d'ancienne  et  lente  formation;  elle  était  énorme.  L'esprit  demeure  confondu  &la 
pensée  des  souffrances  que  ce  malheureux  souverain  a  stoïquement  supportées 
depuis  plus  de  dix  années.  » 


LA    CRISE   INTÉRIEURE   APRÈS    SADOWA.  555 

des  malaises  pendant  les  fétes  de  TExposition  ;  il  urinait  du  sang 
de  temps  à  autre.  En  cas  de  malheur,  personne  ne  semblait  à 
l'Impératrice  de  force  à  suppléer  Rouher.  Une  partie  des  amis 
de  l'Empire,  mécontens  des  défaillances  du  souverain  et  effrayés 
de  son  affaiblissement,  dissimulaient  à  peine  qu'une  abdication 
s'imposerait,  peut-être  à  un  moment  prochain,  comme  une  né- 
cessité d'État.  Ceux-là,  non  moins  que  l'Impératrice,  croyaient 
Rouher  l'homme  indispensable  d'une  telle  crise.  Or,  à  ce  mo- 
ment, Fappui  de  la  souveraine  était  beaucoup  plus  efficace  que 
celui  de  son  époux.  Elle  n'était  plus  la  jeune  femme  brillante, 
éprise  de  plaisirs,  tout  entière  au  bonheur  de  vivre  au  milieu 
des  hommages  :  c'était  une  femme  sérieuse,  expérimentée,  ayant 
le  goût  des  affaires,  l'aptitude  à  les  comprendre  et  à  se  les  assi- 
ïniler,  l'éloquence  pour  les  exposer  et  les  débattre,  et,  tandis  quo 
l'Empereur  se  montrait  de  plus  en  plus  réduit  à  n'avoir  que  dès 
velléités,  ou  plutôt  des  volontés  intermittentes,  elle  était  en  pos- 
session d'une  volonté  forte.  Ainsi  le  vice-empereur  n'avait  à  re- 
douter aucune  résistance  sérieuse  dans  l'exercice  de  l'immense 
pouvoir  que  l'Empereur  venait  de  lui  confirmer. 

Emile  Ollivier. 


•"  ^m 


UN  PEINTRE  DU  JAPON 

LAFCADIO  HEARN 


Glimpses  of  Unfamiliar  Japan,  2  vol.  Regan  Paul,  Trench,  Trùbner,  London.  -^ 
Kokoro,  1  vol.  Gay  and  Bird,  London.  —  KoUOf  1  vol.  Macmillan,  New-York. 
—  Shadowings,  Little,  Brown,  Boston.  —  Exotics  and  Rétrospectives,  id.f  etc. 


I  ' 

La  guerre  entre  la  Russie  et  le  Japon  prête  une  saveur  nou- 
velle à  tous  les  livres  écrits  sur  TExtrême-Orient,  et,  parmi  ces 
livres,  il  n'en  est  pas  qui  offrent  un  plus  vif  intérêt  de  rensei- 
gnemens  et  d'art  que  Tœuvre  de  Técrivain,  exquis  dans  son 
étrangeté,  qui  signe  Lafcadio  Hearn. 

Kipling,  Stevenson,  Hearn,  ces  trois  noms  mériteraient  d'être 
cités  au  même  rang  dans  la  littérature  d'un  même  pays,  si  Ton 
ne  tenait  compte  que  du  talent,  nourri  chez  tous  les  trois  d'exo- 
tisme. D'où  vient  que  les  deux  premiers  sont  universellement 
connus,  tandis  que  le  troisième  n'a  été  apprécié  jusqu'ici  à  sa 
valeur  que  par  un  groupe  de  délicats?  La  raison  en  est  peut- 
être  à  son  dédain  de  la  popularité  et  des  moyens  qui  y  conduisent. 
Ses  ouvrages,  d'une  distinction  unique,  ne  sont  pas  nombreux,  et 
dans  le  même  volume  se  trouvent  rassemblés  comme  au  hasard 
des  nouvelles,  des  essais,  des  souvenirs  personnels,  des  impres- 
sions de  voyage,  de  la  psychologie,  des  contes  fantastiques.  Le 
gros  du  public  n'aime  pas  ces  mélanges  qui  le  déroutent  ;  il 
apprécie  fort  en  revanche  les  éditions  Tauchnitz  auxquelles  ne 
sont  jamais  descendus  ces  beaux  livres  plus  ou  moins  illustrés 
et  tous  assez  coûteux  ;  enfin  il  demande  à.  un  auteur  anglais  des 
qualités  anglaises,  beaucoup  d'humour  en  particulier.  Or  Lafcadio 


UN  PEINTRE  DU  JAPON.  557 

Hearn  ne  se  pique  pas  d'humour  ;  il  n'est  Anglais  en  rien,  et 
d'abord  il  lui  manque  pour  L'être  le  mépris  des  races  qui  ne  sont 
point  anglo-saxonnes.  Kipling,  jusque  dans  la  jungle,  se  fait 
l'interprète  belliqueux  et  impérialiste  de  l'Inde  conquise;  l'Écos- 
sijais,  protestant  dans  l'âmQ,  transparait  chez  Stevenson,  même 
quand  il  est  le  plus  fortement  imprégné  des  mœurs,  des  sen- 
sations nouvelles  vers  lesquelles  le  portent  ses  croisières  sur 
l'océan  Pacifique.  Hearn,  au  contraire,  s'est  laissé  absorber  par 
le  Japon,  où  le  retient  un  exil  volontaire,  où  il  a  perdu  en  partie 
sa  personnalité  européenne.  Nationalisé  Japonais,  marié  à  une 
Japonaise,  il  est  devenu  dans  la  patrie  de  son  choix  Koizumi 
Yakumo  :  ce  n'est  guère^  que  comme  membre  honoraire  de 
la  Japan  Society  qu'il  se  rattache  encore  au  monde  savant  et 
littéraire  de  Londres.  Renoncer  à  l'honneur  insigne  d'être  sujet 
britannique  serait  déjà  chose  grave,  mais  déclarer  en  outre  que, 
sans  être  absolument  bouddhiste,  on  n'est  pas  du  tout  chrétien; 
prétendre,  à  la  face  des  missions  protestantes  que  le  Japon  ne 
pourrait  rien  gagner  à  se  convertir,  voilà,  des  audaces  qui  nuisent 
nécessairement  au  succès  général  d'ouvrages  écrits  en  langue 
anglaise,  cette  langue  fût-elle  la  plus  pure,  la  plus  poétique,  la 
plus  imagée,  avec  des  qualités  de  forme  et  de  couleur  qui  lui 
donnent  une  valeur  plastique  incomparable  ;  —  à  moins  qu'on  ne 
veuille  la  comparer  à  celle  de  Loti. 

Je  ne  sache  guère  qu'un  critique  qui  ait  pleinement  rendu 
justice  à  Lafcadio  Hearn,  celui  qui,  aux  États-Unis,  signe  ses 
pénétrantes  études  du  nom  de  Paul  Elmer  More.  11  a  montré, 
mieux  que  nul  ne  peut  essayer  de  le  faire  après  lui,  comment 
ce  merveilleux  artiste  s'efforce  d'interpréter  dans  la  langue  de 
l'Occident  le  mystère  insaisissable  de  la  vie  asiatique,  et  com- 
ment, pour  cela,  il  a  fondu  en  un  savant  mélange  trois  élémens 
qui  jusque-là  n'avaient  jamais  été  associés,  l'un  des  trois  parais- 
sant être  destructeur  des  deux  autres  :  l'instinct  religieux  de 
l'Inde  ;  le  sentiment  esthétique  du  Japon  ;  et  l'esprit  investigateur 
de  la  science  occidentale,  le  tout  produisant,  grâce  aux  sympa- 
thies particulières  qui  le  guident,  une  sensation  psychologique 
auparavant  inconnue.  «  Ha  plus  qu'aucun  auteur  vivant,  écri- 
vait naguère  M.  More,  ajouté  un  frisson  nouveau  à  notre  expé- 
rience intellectuelle.  Quant  aux  procédés  de  son  art,  ils  font 
penser  à  ce  que  lui-même  dit  de  la  poésie  japonaise  :  à  «  ce  coup 
de  cloche  qui  vibre  indéfiniment  en  ondes  sonores  et  en  mur- 


I 


558  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mures  prolongés.  »  Réserve  et  suggestion,  habitude  de  laisser 
dans  la  pensée  du  Jecteur  rémotion  et  la  curiosité  de  l'inexpri- 
mable, c'est  le  secret  de  la  poésie  japonaise;  et  Lafcadio  Heam 
semblerait  le  lui  avoir  emprunté  si,  avant  même  d'avoir  akordé 
Tîle  heureuse  qui  devait  le  retenir^  il  n'avait  donné  raison  à 
ceux  qui  prétendent  que,  depuis  les  jours  de  la  Grèce  antique^ 
les  Japonais  sont  les  seuls  artistes  absolument  originaux.  Car  ce 
Japonais  d'adoption  est  Grec  de  naissance  ;  —  nous  ne  l'avions 
pas  encore  dit. 

II 

Son  histoire  est  aussi  étrange,  aussi  subtilement  composite 
que  son  œuvre  elle-même,  aussi  voilée  de  mystère.  Il  vit  le 
jour  à  Leucade  (Sainte-Maure)  en  18S0,  d'un  père  d'excellente 
famille  irlandaise  que  le  hasard  des  garnisons  avait  amené  aui 
îles  Ioniennes,  et  d'une  mère  grecque.  Son  premier  souffle  aspira 
dans  une  poétique  atmosphère  l'essence  même  des  fables  et  des 
symboles  de  la  mythologie  dont  il  est  resté  pénétré  jusqu'aux 
moelles.  Par  ses  origines,  il  semble  avoir  été  prédestiné  au  rêve 
plutôt  qu'à  la  vie  prosaïque  de  nos  civilisations  contemporaines. 
Si  nous  cherchons,  à  travers  les  admirables  fragmens  épars  qui 
composent  son  œuvre,  les  confidences  qu'il  n'a  pas  faites,  nous 
croyons  deviner  que  la  frêle  petite  plante  hybride,  fleurie  sur  le 
rocher  de  Leucade,  fut  bientôt  déracinée,  transplantée,  torturée 
par  un  système  de  répression  septentrionale  antipathique  à  sa 
nature.  Quelques  pages  des  Ombres  [ShaHowings)  font  voir  que, 
dès  sfon  enfance,  le  jeune  Grec  se  troliva  mal  à.  l'aise  dans  les 
climats  du  Nord.  Il  nous  raconte  comment,  bien  avant  l'âge  de 
raison,  il  fut  conduit  à  Téglise  et  combien  la  vue  de  l'architec- 
ture gothique  le  frappait  d'un  sentiment  d'horreur,  horreur  étant 
employé  ici  dans  le  sens  classique  d'épouvante.  L'élancement 
des  hautes  nefs,  la  forme  aiguë  de  l'ogive,  ce  au'il  appelait  dans 
son  langage  enfantin  les  pointes,  les  terribles  pointes",  en  prêtait 
à  ces  formes  gigantesques  une  pensée,  une  vie  menaçante,  la 
vie  monstrueuse  d'un  fantôme  multiple,  tout  cela  s'associait  aux 
cauchemars  qui  tourmentaient  ses  nuits.  À  cinq  ans,  on  le  con- 
damnait à.  coucher  seul  sans  lumière  et  enfermé  à  clef,  sous  pré- 
texte de  le  corriger  de  la  peur  et  au  risque  de  détraquer  à  jamais 
les  nerfs  de  cet  être  impressionnable,  chez  lequel  se  manifesta 


i 


UN   PEINTRE   DU  JAPON. 

dès  lors  la  puissance  d'hallucination  qui  est  restée  une  des 
caractéristiques  de  son  génie,  comme  elle  l'est  du  génie  de  Poe 
ou  de  Quincey.  Le  surnaturel  l'a  touché  tout  petit.  Seul  chez  nous, 
Maupassant  a  ressenti  la  peur  avec  cette  communicative  inten- 
sité. L'auteur  de  Nightmare  Touch  (la  Touche  du  Cauchemar) 
croirait  volontiers  à  quelque  expérience  de  ce  supplice  dans  /     /\l 

d'autres  vies  que  la  sienne;  la  terreur  du  rêve  serait  alors  la  Jl 

somme  accumulée  d'une  expérience  ancestrale.  Quelque  vague 
survivance  de  craintes  sauvages  et  primitives,  qui  sait,  les  ter- 
reurs incomparablement  plus  anciennes  de  la  bête  se  retrou- 
veraient dans  les  cauchemars  de  l'enfance;  les  profondeurs 
de  notre  moi,  cet  abîme  où  n'a  jamais  pénétré  aucun  rayon  de 
soleil,  seraient  étrangement  agitées  sous  l'apparence  du  repos,  et 
de  leurs  ténèbres  surgirait  un  frémissement  de  la  mémoire, 
impossible  à  calculer,  fût-ce  par  des  millions  d'années.  Quoi 
qu'il  en  soit  de  cette  théorie,  Lafcadio  Hearn  naquit  avec  le  don 
d'exprimer  l'épouvante.  Ses  premières  tentatives  littéraires 
furent  consacrées  à.  rendre  les  visions  qui,  des  glaces  du  pôle 
aux  plages  tropicales,  ont,  de  tout  temps,  défrayé  la  légende 
des  peuples  et  fait  trembler  les  navigateurs. 

J'ai  trouvé  les  Stray  leaves  from  strange  literatures  et  Chinese 
Ghosts  dans  toutes  les  bibliothèques  de  la  Nouvelle-Orléans 
C'est  en  effet  à  la  Nouvelle-Orléans  qu'il  commença  d'écrire. 
Pour  lui,  les  années  d'école  avaient  été  courtes;  cet  esprit  si 
riche  de  connaissances  variées  s'est  formé  tout  seul  ;  l'éducation 
de  Lafcadio  lui  vint  principalement  de  lui-même.  À  dix-neuf 
ans,  il  se  laissa  tenter  par  l'aventure  et,  comme  ses  précurseurs 
dans  la  découverte  d'un  monde,  prit  le  chemin  le  plus  long 
pour  atteindre  la  Chine.  Nous  le  voyons  d'abord,  lui  aussi,  égaré 
en  Amérique.  Il  y  apprend  modestement  le  métier  d'imprimeur, 
puis  il  s'essaye  au  journalisme.  Sa  plume  novice  fait  penser  déjà 
au  plus  brillant  des  pinceaux.  Trop  brillant  peut-être  ;  ce  ne  fut 
qu'au  contact  de  la  retenue  japonaise  qu'il  éteignit  cet  excès 
d'éclat  dans  le  style  et  renonça  une  bonne  fois  à  la  recherche  de 
leffet. 

Quelques  défauts  peuvent  être  reprochés  au  roman  intitulé 
Chita,  où  il  a  peint  avec  puissance  des  réalités  bien  voisines  du 
fantastique  par  l'horreur  et  par  l'étrangeté  :  la  destruction  d'une 
île  que  balaye  et  emporte  le  Mississipi,  l'enlèvement  des  femmes 
en  toilette  de  fête  par  le  tourbillon  dévastateur  qui  roule  une 


/ 


560  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avalanche  de  cadavres  jusqu'au  golfe  où  tout  disparaît.  Pais 
l'auteur  de  Chita  fut  attiré  vers  d'autres  régions  plus  suggestives 
encore  de  la  vie  à  outrance,  brûlée  par  un  ciel  de  feu,  »tre- 
coupée  de  cataclysmes,  molle  et  ardente  tout  à  la  fois.  Errant 
jusqu'en  1890,  il  nous  donne  ses  esquisses,  si  chiaudemect  co- 
lorées, des  Antilles  françaises,  où  il  a  passé  deux  années  fécondes  : 
Two  years  in  the  French  West  Indies.  Enfin  sa  bonne  étcile  le 
porte  au  Japon  et,  à  peine  débarqué,  il  se  sent  enveloppé  sou- 
dain de  «  ce  charme  intangible  et  volatil  comme  un  parfum 
qui  est  le  charme  du  pays.  »  Il  nous  le  dit  en  racontant  sa  pre- 
mière promenade  hors  du  quartier  européen  de  Yokohama  : 

«  Il  y  a  un  charme  inexprimable  dans  l'air  matinal,  frais  de 
la  fraîcheur  d'un  printemps  japonais  et  des  ondes  que  le  vent 
souffle  là-haut,  au  cône  neigeux  du  Fuji,  un  charme  qui  tient 
surtout  peut-être  à  la  merveilleuse  limpidité  atmosphérique 
où,  à  travers  un  soupçon  de  bleu,  les  objets  les  plus  lointains 
se  précisent  extraordinairement.  Le  soleil  n'a  qu'une  chaleur 
douce,  la  kuruma  est  le  plus  commode  des  véhicules,  et  la  per- 
spective des  rues  oti  je  plonge,  par-dessus  le  chapeau  blanc,  en 
forme  de  champignon  qui  danse  sur  la  tête  de  mon  coureur  en 
sandales,  possède  une  séduction  dont  je  ne  me  lasserais  jamais. 
Tout  ici  semble  fantastique,  tout  et  chacun  est  petit,  bizarre  et 
mystérieux,  les  petites  maisons  avec  leurs  toits  bleus,  les  petites 
boutiques  à  stores  bleus,  le  petit  monde  souriant  habillé  de  bleu. 
L'illusion  n'est  rompue  que  par  le  passage  d'un  étranger  ou  par 
de  certaines  enseignes  absurdes  en  anglais.  » 

Et  le  voilà  déjà  ennemi  déclaré  d'une  odieuse  société  qui  s'est 
fondée  dans  le  dessein  utilitaire  d'introduire  l'usage  des  carac- 
tères anglais  dans  l'écriture  japonaise  :  «  L'idéographe  ne  fait  pas 
sur  le  cerveau  japonais  une  impression  similaire  à  celle  que  crée 
dans  le  cerveau  occidental  une  lettre  ou  une  combinaison  de 
lettres,  symboles  écrits  et  inanimés  des  sons.  Pour  le  Japonais, 
un  idéographe  est  un  tableau  vivant  qui  respire,  parle,  gesticule. 
Et  toute  la  longue  étendue  d'une  rue  japonaise  est  pleine  de 
ces  caractères  expressifs,  —  des  mots  qui  peuvent  sourire  et 
grimacer  comme  autant  de  visages. 

«  Il  n'est  pas  surprenant,  si  l'on  considère  l'esprit  animé,  chan- 
geant, personne],  ésotérique  des  lettres  japonaises,  qu'il  existe 
des  légendes  de  calligraphie,  expliquant  comment  les  mots, 
écrits  par  des  saints  experts  en  cet  art,  s'incarnèrent  et  descen- 


UN  PEINTHE  BU  JAPON.  561 

dirent  de  leurs  tablettes  pour  converser  avec  le  genre  humain. 
Dans  les  échoppes  de  ces  rues  étonnantes,  tout  est  exquis,  ne 
fût-ce  qu'un  paquet  de  cure-dents  enveloppé  d'un  papier  déli- 
cieusement illustré  de  lettres  en  trois  couleurs.  Les  billets  de 
banque,  la  monnaie  de  cuivre  sont  choses  de  pure  beauté,  oui, 
jusqu'à  la  tresse  nuancée  qui  lie  le  paquet  renfermant  votre  der- 
nière emplette.  De  quelque  côté  que  vous  regardiez,  les  mer- 
veilles abondent.  Ne  les  regardez  pas,  c'est  dangereux  :  à  chaque 
coup  d'œil,  quelque  chose  d'irrésistible  vous  forcera  d'acheter,  à 
moins  que  vous  ne  preniez  la  fuite.  Jamais  le  marchand  ne  vous 
fait  de  propositions,  mais  ses  marchandises  sont  enchantées,  et 
elles  ont  beau  être  à  bas  prix,  vous  êtes  ruiné  d'avance...  Les 
ressources  de  ce  bon  marché  artistique  sont  inépuisables.  Le 
plus  grand  des  steamers  qui  traversent  le  Pacifique  ne  suffirait 
pas  à  contenir  tous  les  riens  qui  vous  tentent,  car,  sans  qu'on 
se  l'avoue  peut-être,  ce  qu'on  a  envie  d'acheter  n'est  pas  seule- 
ment le  contenu  de  la  boutique,  c'est  la  boutique  elle-même  et 
le  boutiquier  et  les  rues  entières  de  boutiques,  avec  tout  ce 
qu'elles  recèlent,  c'est  toute  la  ville  avec  la  baie  et  les  montagnes 
qui  lui  font  une  ceinture,  et  la  blanche  magie  du  Fujiyama,  sus- 
pendue au-dessus  d'elle  dans  le  ciel  sans  tache,  enfin  c'est  tout 
le  Japon  avec  ses  arbres  féeriques  et  sa  lumineuse  atmosphère, 
et  ses  cités,  et  ses  temples,  et  quarante  millions  du  peuple  le 
plus  aimable  de  l'univers...  » 

De  pareilles  impressions  constituent  à  n'en  pouvoir  douter  le 
coup  de  foudre  et,  une  fois  parti  sur  cette  pente,  Lafcadio  Heam 
ne  s'arrêtera  plus. 

Quel  mépris  lui  inspire  le  mot  grossier  d'un  Américain  pra- 
tique :  —  «  Peu  importe  un  incendie  au  Japon,  les  maisons  ne 
valent  pas  cher  !» 

Comme  si  la  maison  ne  valait  pas  surtout  par  ce  qu'elle 
•  renferme!  Ce  qui  les  rend  belles  ces  frêles  maisons  de  bois, 
provisoiresi  comme  des  huttes,  ne  saurait  être  remplacé,  car 
le  Japon  est  la  terre  de  la  variété  infinie,  faite  à  la  main; 
les  machines  n'ont  encore  réussi  à  introduire  ni  monotonie,  ni 
laideur  utilitaire  dans  les  productions  les  plus  humbles,  sauf 
quand  il  a  fallu  satisfaire  le  mauvais  goût  étranger.  Heureuse- 
ment, dans  ce  pays  d'incendies  fréquens,  l'impulsion  artistique 
a  une  vitalité  qui  survit  à  chaque  génération  d'artistes  et  défie 
la  flamme  si  prompte  à  réduire  leur  travail  en  cendres  ou  à  le 

TOME  XXI.  —  1904.  3ft 


l  ^562  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

t  fondre  en  une  masse  informe.  L'idée  dont  le  symbole  est  mort 

t  ressuscitera  dans  d'autres  créations  après  un  siècle  peut-être, 

modifiée  sans  doute,  mais  encore  reconnaissable^  conservant  un 
air  de  famille  avec  le  passé. 

Chaque  artiste  est  un  ouvrier  spirilueL  Ce  n'est  pas  par  des 
années  de  tàtonnemens  et  de  sacrifices  qu'il  atteint  à  sa  plus 
haute  expression  ;  le  passé  est  en  lui,  son  art  est  un  héritage,  ses 
doigts  sont  guidés  par  les  morts  dans  la  délinéation  d'un  oiseau 
qui  s'envole,  quand  il  retrace  les  vapeurs  d'un  sommet,  les  cou- 
leurs du  matin,  la  structure  des  branches,  l'épanouissement 
printanier  des  fleurs.  Des  générations  de  savans  b^availleurs  lui 
ont  transmis  leurs  secrets  et  revivent  dans  la  magie  de  son 
dessin.  Ce  qui  était  effort  conscient  au  début  est  devenu  incon- 
scient dans  la  suite  des  siècles,  presque  automatique  ou  plutôt 
instinctif.  Voilà  pourquoi  une  image  boloriée  par  Hokusa!  ou 
Hiroshige,  vendue  moinç  d'un  sou  à  l'origine,  peut  renfermer 
en  réalité  plus  d^art  que  beaucoup  de  peintures  occidentales  esti- 
mées au  prix  que  coûterait  une  rue  tout  entière  au  Japon.  Et 
Lafcadio  est,  la  plume  à  la  main,  un  digne  émule  de  Hiroshige 
et  de  HokusaT  :  regardez  plutôt  avec  lui  ce  paysage  : 

La  mer  et  le  ciel  se  mêlent  dans  le  même  bleu  clair  délicieux.  Au- 
dessous  de  moi  se  soulève  une  houle  bleuâtre,  celle  des  toits  pressés  qui 
atteignent  le  bord  de  la  mer,  immobile  à  droite,  et  le  pied  des  Tertâs  collines 
boisées  qui  flanquent  la  ville  de  deux  côtés.  Une  haute  rangée  de  montagnes 
dentelées,  silhouettes  d'indigo,  domine  ce  demi-cercle  verdoyant.  Et  à  une 
hauteur  énorme  au-dessus  de  la  ligne  qu'elles  tracent,  plane  une  apparition 
de  beauté,  un  cône  solitaire  et  neigeux  si  vaporeusement  exquis,  d'une  si 
spirituelle  blancheur  que,  n^était  sa  silhouette  familière  de  temps  immé- 
morial, on  croirait  à  un  nuage.  La  base  en  reste  invisible,  étant  de  la  même 
teinte  que  le  ciel  ;  seulement,  au-dessus  des  neiges  éternelles,  le  cône  rêveur 
apparaît,  comme  suspendu,  fantôme  d'un  pic  entre  la  lumineuse  terre  et  le 
ciel  lumineux,  la  montagne  sacrée,  l'incomparable  Fujiyama. 

Voici  maintenant  un  autre  genre  de  kakémono  qui  nous  pé- 
nètre de  r  «  orageuse  dignité  »,  de  la  «  force  d'ouragan  i>  incarnées 
dans  deux  antiques  idoles  : 

Au  coin  d'une  rue  étroite, le  petit  temple,  à  peine  plus  grand  que  la  plus 
petite  des  boutiques...  et,  de  chaque  côté  de  la  porte,  deux  figures  mons- 
trueuses, nues,  d'un  rouge  de  sang,  démoniaques,  aux  muscles  eiïrayans, 
avec  des  pieds  de  bois,  des  mains  qui  brandissent  une  foudre  dorée,  des 
yeux  de  délirante  fureur.  Ce  sont,  gardiens  de  choses  saintes,  les  Ni-0,  les 


>-' 


UN   PEINTRE   DU   JAPON.  563 

deux  Rois.  Et,  entre  ces  monstres  empourprés,  nne  jeune  fille  debout  nous 
regarde  ;  sa  svelle  figure  en  robe  gris  d'argent,  avec  ceinture  violet  d'iris,  se 
détache,  sur  l'obscurité  créposci^aire  de  l'iotérieur.  Son  visage  impassible 
et  curieusement  délicat  serait  partout  charmant,  mais  ici,  par  le  contraste 
avec  les  terribles  grotesques  plantés  à  sa  droite  et  à  sa  gauche,  elle  produit 
QQ  effet  inimaginable.  Et  tout  à  coup  j'en  viens  à  me  demander  si  mon  sen- 
tinrent  de  répulsion  contre  ces  monstres  jumeaux  est  juste,  puisqu'une  si 
ravissante  fille  les  trouve  dignes  de  vénération.  Ils  cessent  même  de  me 
sembler  laids  tandis  que  je  la  contemple  posée,  gracieuse  et  légère,  à  leurs 
côtés,  tel  un  papillon  magnifique,  et  regardant  toujours,  d'un  œil  naïf, 
l'étranger,  sans  se  douter  que  ses  dieux  aient  pu  lui  paraître  profanes  et 
bideux. 

Et  voici  qui  est  supérieur  encore,  ce  morceau  sur  les  renards 
de  pierre  dispersés  dans  tous  les  coins  de  la  campagne  japonaise, 
par  paires  généralement,  ou  même  en  beaucoup  plus  grand 
nombre  : 

Aux  environs  de  la  capitale  et  à  Tokio  même,  parfois  dans  les  cimetières, 
vuus  voyez  de  belles  figures  idéalisées  de  renards,  élégans  comme  des  lé- 
vriers ;  ils  ont  de  longs  yeux  de  cristal  vert  ou  gris  et  vous  impressionnent 
fort  à  titre  de  conceptions  mythologiques.  Mais,  dans  l'intérieur,  les  images  de 
renard  sont  beaucoup  moins  artistement  façonnées.  A  Izumo  en  particulier, 
ces  pierres  sculptées  offrent  un  aspect  tout  primitif.  U  y  a  dans  la  Province 
des  Dieux,  un  nombre  inouï  d'images  de  renards,  images  copiiques, bizarres, 
grotesques,  ou  monstrueuses,  et,  pour  la  plupart,  très  grossièrement  travail- 
lées. Je  ne  les  trouve  pas  pour  cela  moins  intéressantes.  L'œuvre  du  sculp- 
teur de  Tokio  se  conforme  à  une  tradition  de  grâce  légère  et  de  spiritualité. 
Les  renards  rustiques  d'Izumo  n'ont  pas  de  grâce,  ils  sont  rudes,  mais  de 
mille  façons  ils  trahissent  les  fantaisies  personnelles  de  leurs  créateurs.  Il  y 
en  a  de  tontes  physionomies  drôle,  apathique,  inquisitoriale,  morose, 
joyeuse,  ironique;  ils  veillent,  ils  ronflent,  ils  louchent,  ils  ricanent,  ils  vous 
guettent  en  dessous  ;  ils  écoutent  en  dressant  l'oreille,  le  museau  ouvert 
ou  fermé.  Il  y  a  chez  chacun  d'eux  une  amusante  individualité,  un  air  par- 
fois de  moquerie  consciente,  même  chez  ceux  qui  ont  le  nez  cassé.  En  outre 
les  vieux  renards  de  campagne  ont  de  certaines  beautés  naturelles  dont  ne 
.peuvent  se  vanter  leurs  frères  modernes  de  Tokio.  L'âge  les  a  parés  de  di- 
vers habits  mouchetés  de  couleurs  douces  absolument  délicieuses,  tandis 
qu'assis  sur  leurs  piédestaux,  ils  regardaient  couler  les  siècles,  tout  en  toi- 
sant le  genre  humain  d'une  grimace  fantastique.  Leurs  dos  sont  revêtus 
d'un  beau  velours  vert  mousse  ;  des  lichens  délicats  ont  tacheté  d'or  ou 
d'argent  mat  leurs  membres  et  le  bout  de  leur  queue.  Et  les  lieux  que 
hante  Kitsune,  comme  on  les  appelle,  sont  des  plus  aimables:  des  bois 
pleins  d'ombre  où  chante  Vuguisu  dans  le  vert  crépuscule,  au-dessus  de 
quelque  temple  sans  voix  dont  les  lampes  et  les  lions  de  pierre  sont  moussus 
et  herbeux  au  point  de  ressembler  à  des  choses  sorties  du  sol,  comme  les 
champignons. 


I 


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564  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  nous  trouveriona  àBjas  Japoneries  (tautomne  des  des- 
criptions qui  ne  le  cèdent  en  rien  à  celles  de  Lafcadio  Heam;et 
il  serait  le  premier  à  en  convenir,  lui  qui  parle  si  volontiers  de 
Pierre  Loti,  comme  du  premier  des  poètes  en  prose  contempo- 
rains. Ce  qu'il  nous  donne  en  revanche  d'unique,  à  titre  de  Regard 
sur  le  Japon  inconnu,  c'est  le  Journal  d'un  maître  d'anglais,  sa 
propre  expérience  dans  les  écoles  de  l'intérieur,  à  Matsue. 

Il  enseigna  en  même  temps  au  Jinjo  Chugakko  (école  secon- 
daire) et  au  Shihan-Gakko  (école  normale).  Le  premier,  un 
grand  bfttiment  de  bois,  peint  en  gris-bleu,  à  deux  étages  et  de 
style  européen,  est  fréquenté  par  trois  cents  externes  environ. 
L'école  normale,  construite  à  l'angle  opposé  de  la  même  place 
carrée,  est  beaucoup  plus  vaste  encore,  d'une  blancheur  de  neige 
et  surmontée  d'un  petit  dôme.  Les  cent  cinquante  étudians  sont 
tous  pensionnaires.  Présenté  au  directeur  et  à  ses  futurs  collè- 
gues (c'était  en  1890),  le  nouveau  professeur,  une  fois  instruit 
de  tout  ce  qui  concernait  les  livres  et  les  heures  de  classes,  alla 
saluer  le  gouverneur  de  la  province,  avec  lequel  il  avait  passé 
un  contrat.  Dans  la  préfecture,  construite  et  meublée  à  l'euro- 
péenne, il  fut  reçu  par  un  homme  que  sa  haute  taille  et  la  force 
placide  de  sa  physionomie  faisaient  ressembler  aux  héros  antiques 
du  Japon;  autour  de  lui  une  douzaine  de  fonctionnaires  et  de 
professeurs  en  costumes  de  cérémonie,  hakama  de  soie,  robes 
chatoyantes,  pardessus  enrichis  de  leurs  armes  de  famille,  avaient 
l'air  de  pygmées.  Obligeamment,  en  prenant  le  thé,  il  entretint 
son  hôte  des  traditions  de  la  province  d'Izumo,  la  plus  ancienne 
du  Japon  et  dont  Matsue  est  le  chef-lieu.  Ensuite,  retour  à  Técole. 
L'épreuve  de  l'enseignement  commence.  Elle  n'a  rien  de  dur, 
quand  il  s'agit  de  petits  Japonais.  Presque  tous  depuis  leurs 
premières  années  ont  étudié  déjà  l'anglais.  Ils  sont  en  outre  mer- 
veilleusement dociles  et  patiens,  d'une  scrupuleuse  politesse. 

Lafcadio  Hearn  donne  presque  tout  son  temps  au  Chugakko. 

A  l'École  normale,  où  il  ne  fait  que  quatre  leçons  par  se- 
maine, il  se  trouve  en  présence  de  jeunes  gens  en  uniforme 
militaire  gros  bleu,  chacun  d'eux  assis  devant  un  tout  petit  pu- 
pitre reposant  sur  un  support  à  trois  pieds.  Au  bout  de  la  salle, 
claire  et  blanchie  à  la  chaux,  se  trouve  ime  plate-forme  avec  un 
pupitre  plus  élevé  que  les  autres,  la  place  du  maître. 

Tous  les  étudians  se  lèvent  comme  un  seul  homme  et  saluent, 
au  commandement  de  Tun  d'eux  qui  porte  les  galons  de  capi- 


UN   PEINTRE   OU   JAPON.  565 

taine.  Cette  école  est  une  institution  de  TÉtat.  On  y  est  admis 
après  examen,  mais  le  nombre  des  étudians  est  limité.  Ils  ne 
payent  rien  ni  pour  la  pension,  ni  pour  les  li\Tes,  ni  pour  le 
vêtement;  mais,  en  échange,  ils  doivent,  munis  de  leurs  brevets, 
servir  dans  l'enseignement  cinq  années  de  suite.  L'examen  de 
sortie  est  difficile,  la  discipline  rigoureuse  et  toute  militaire,  si 
bien  que  l'étudiant  breveté  qui  quitte  Técole  est  déjà  un  soldat. 
Il  ne  passe  qu'une  année  au  régiment.  Jamais  en  classe  ne  se 
produit  une  distraction  ni  un  chuchotement,  l'étudiant  inter- 
pellé par  le  maître  se  lève  en  répondant  avec  une  énergique  net- 
teté, presque  déconcertante  par  le  contraste  avec  le  silence  et 
la  retenue  des  autres. 

Le  département  des  femmes,  où  se  forment  une  cinquantaine 
de  futures  institutrices,  occupe  un  quadrangle  à  deux  étages 
tout  à  fait  isolé  des  autres  bâtimens  et  invisible  au  milieu  des 
jardins.  Ces  jeunes  filles  ne  sont  pas  seulement  initiées  à  la 
science  européenne,  mais  à  tous  les  arts  japonais  :  broderie,  dé- 
coration, peinture,  arrangement  des  fleurs. 

Le  dessin  européen  est  admirablement  enseigné  ici  comme 
dans  toutes  les  écoles  japonaises,  mais  toujours  combiné  avec 
les  méthodes  du  pays.  L'habitude  de  tracer  les  caractères  chinois, 
si  compliqués,  contribue  de  bonne  heure  à  l'éducation  de  l'œil 
et  des  doigts. 

Attachée  à  l'École  normale  et  se  reliant  par  ime  galerie  au 
Chugakko,  une  grande  école  primaire,  à  laquelle  s'ajoute  un 
Kindergarterij  réunit  les  élèves  des  deux  sexes.  Les  classes  y 
sont  faites  par  les  étudians,  hommes  et  femmes,  qu'un  entraîne- 
ment pratique  prépare  ainsi  au  service  de  l'État.  Rien  de  joli 
comme  cette  foule  de  tout  petits  enfans  d'ime  gentillesse  de 
poupées,  les  garçons  en  kimono  gros  bleu,  les  petites  filles  en 
robes  de  toutes  couleurs  avec  le  hakama  bleu  ciel,  —  car  l'obli- 
gation de  porter  l'uniforme  ne  commence  que  plus  tard,  —  tous 
courbés  sur  des  feuilles  de  papier  d'un  noir  de  charbon  qu'ils 
noircissent  encore  à  grands  traits  d'encre  de  Chine,  l'encre 
humide  ressortant  suffisamment  sur  l'encre  sèche.  C'est  la 
leçon  d'écriture.  Dans  une  autre  chambre,  les  enfans  apprennent 
à  manier  les  ciseaux  d'une  seule  pièce  en  forme  d'U,  découpant 
ainsi  des  fleurs  et  des  symboles.  Ils  ont  aussi  ime  classe  de 
chant  où  le  professeur  accompagne  les  voix  avec  un  accordéon. 
Le  chant  national  éclate  :  Kimi  ga  yo  wa.  D'heure  en  heure,  dix 


n 


S66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


minutes  de  récréation  leur  sont  accordées.  Ils  jouent  de  bon 
cœur,  mais  sans  se  disputer;  durant  les  années  qu41  passa  dans 
plusieurs  grandes  écoles  japonaises,  Lafcadio  Hearn  n'a  jamais 
surpris  aucune  querelle  brutale^  et  cependant  quelque  huit  cents 
jeunes  gens  ont  passé  par  ses  mains. 

Les  exercices  au  grand  air  sont  cultivés  au  Japon  presque 
autant  qu'en  pays  anglo-saxons,  bien  qu'ils  soient  un  peu  diffé- 
rens.  Hearn  nous  raconte  que,  chaque  année  au  mois  d'octobre, 
des  luttes  athlétiques  ont  lieu  dans  un  vaste  cirque  improvisé 
que  domine  la  tribune  pavoisée  du  gouverneur.  Les  écoliers 
des  villes  et  villages,  à  vingt-cinq  milles  à  la  ronde,  arrivent  en 
foule,  et  un  bon  tiers  de  la  population  de  la  ville  assiste  à  leurs 
exploits.  Ce  sont  des  jeux  d'adresse,  des  courses,  die  l'escrime 
exigeant  beaucoup  plus  d'agilité  que  la  nôbe.  On]  s'évertue 
à  ramper,  à  grimper,  à  sauter.  Les  petites  filles  ramassent  en 
courant  des  balles  die  trois  couleurs  différentes  parmi  d'autres 
balles  innombrables  semées  sur  le  gazon.  Elles  ont  aussi  la 
course  du  drapeau,  un  concours  de  volant,  et  tandis  qu'elles  y 
déploient  leurs  grâces  mignardes,  les  garçons  montrent  leur  vi- 
gueur en  tirant,  cent  contre  cent,  les  deux  bouts  d'un  câble  qui 
forme  «  le  nœud  de  la  guerre.  »  Mais  le  triomphe  du  jour  est  la 
cloche  muette  :  six  mille  garçons  et  filles  massés  en  rangs  de 
cinq  cents  de  profondeur,  six  mille  paires  de  bras  s'élevant  et 
retombant  en  mesure,  six  mille  paires  de  sandales  avançant  ou 
reculant  au  signal  des  maîtres  de  gymnastique,  six  mille  voix 
chantant  à  la  fois,  le  «  un,  deux,  trois,  »  qui  règle  les  gestes  de  la 
cloche  muette.  C'est  aussi  le  jeu  curieux  de  la  prise  du  château, 
deux  hautes  tours  en  papier  se  dressant  aux  deux  extrémités  du 
terrain  de  manœuvre  et  qui,  bombardées  avec  des  balles  parties  de 
deux  camps  opposés,  prennent  feu  toutes  seules  ;  des  vases  dé- 
couverts remplis  d'un  liquide  inflammable  sont  disposés  intérieu- 
rement à  cet  effet. 

De  huit  heures  du  matin  à  cinq  heures  du  soir,  les  jeux  con- 
tinuent, des  milliers  de  voix  entonnent  pour  la  clôture  l'hymne 
national  terminé  par  trois  acclamations  en  l'honneur  de  Leurs 
Majestés  impériales.  Les  Japonais  en  ces  circonstances  ne 
hurlent  pas,  ils  chantent,  chaque  cri  prolongé  produisant  l'effet 
d'un  immense  chœur  aaaaaaaa. 

L'application  des  sciences  est  liée  très  utilement  à  l'habitude 
des  longues  marches.  Même  dans  cette  partie  reculée  du  vieux 


UN   PEINTRE  DU  JAPON.  867 

Japon,  la  botanique,  la  géologie,  etc.,  sont  enseignées  selon  les 
méthodes  les  plus  avancées.  Des  travaux  connus  jusqu'en  Europe 
prouvent  déjà  que  les  Japonais  ont  à  un  haut  degré  le  goût  de 
rhistoire  naturelle.  Il  se  manifeste  de  bonne  heure.  Hearn  cite 
un  écolier  de  seize  ans  qui  a  rassemblé  et  classé  plus  de  deux 
cents  variétés  d'algues  marines  ;  un  autre,  du  môme  &ge,  peut, 
sans  références  et  sans  omission,  dresser  la  liste  scientifique  do 
tous  les  papillons  de  la  contrée.  La  physiolo/^ie  des  plantes  et 
la  nature  des  tissus  végétaux  sont  étudiés  à  Matsue  sous  d'excel- 
lens  microscopes  et  dans  leurs  rapports  avec  la  chimie.  Â  inter- 
valles réguliers,  chaque  professeur  emmène  sa  classe  à  la  cam- 
pagne et  lui  fait  tirer  des  exemples  du  sol  môme.  L'agriculture, 
enseignée  par  un  agrégé  de  la  fameuse  école  spéciale  de  Sapporo, 
est  pratiquement  appliquée  sur  des  fermes  acquises  dans  un  des- 
sein purement  éducatif.  Les  cours  de  géologie  sont  complétés  par 
des  visites  à  la  montagne,  au  lac,  aux  falaises  où  les  étudians 
peuvent  se  familiariser  avec  les  formes  de  stratification  et 
l'histoire  visible  des  roches.  Tous  les  environs  se  trouvent  étu- 
diés ainsi  physiographiquement. 

Pour  les  étudians  les  plus  robustes,  on  organise  des  congés 
spéciaux  impliquant  de  longs  voyages  à  pied  vers  des  sites  cé- 
lèbres. Les  camarades  sortent  de  la  ville  en  bon  ordre  militaire^ 
accompagnés  de  quelques-uns  de  leurs  maîtres.  La  sandale  de 
paille  étroitement  attachée  au  pied  nu  laisse  leur  marche  parfai- 
tement libre.  Ils  dorment  la  nuit  dans  les  temples  et  préparent 
leurs  repas  en  plein  air. 

Les  plus  jeunes  apprennent  aussi  à  marcher  en  mesure.  Le 
maître  qui  les  conduit  entonne  un  à  un  les  vers  d'un  chant  hé- 
roïque qu'ils  répètent  après  lui,  et  la  gravité  d'ime  classe  de  petits 
garçons  en  kimono,  en  sandales  et  nu-téte,  obéissant  des  pieds 
et  de  la  voix  à  un  maître  en  habit  japonais  est  le  plus  amusant 
des  spectacles.  L'attention  et  le  respect  avec  lesquels  les  élèves 
reçoivent  tous  les  genres  d'enseignement  seront  mieux  compris 
quand  on  aura  vu  combien  l'Empereur  lui-môme,  par  l'entremise 
du  ministère  de  l'Instruction  publique,  veille  à  entretenir  ces 
sentimens  dans  les  écoles.  A  la  date  du  treizième  jour  du  dixième 
mois  de  la  vingt-troisième  année  de  Meiji  par  exemple,  maîtres 
et  professeurs  se  réunirent  en  grand  cérémonial  pour  entendre 
les  paroles  impériales,  sur  l'éducation  ;  en  voici  le  résumé.  L'Em- 
pereur rappelle  que  les  ancêtres  de  sa  maison  ont  établi  leur 


S68  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autorité  sur  des  principes  de  la  plus  profonde  humanité.  Sur  ces 
mômes  principes  a  été  fondée  au  Japon  l'éducation  :  «  Donc  vous, 
nos  sujets,  soyez  soumis  à  vos  parens,  affectueux  envers  vos 
frères,  en  harmonie  comme  mari  et  femme,  fidèles  à  vos  amis; 
conduisez-vous  avec  convenance,  étendez  à  tous  vos  voisins  la 
bienveillance  et  la  générosité,  appliquez-vous  à  l'étude,  cultivez 
votre  •intelligence,  élevez  votre  moral,  favorisez  les  bénéôces 
publics,  faites-vous  les  promoteurs  des  intérêts  sociaux,  con- 
formez-vous aux  lois  et  à  la  constitution  du  pays,  faites  preuve 
de  courage  et  d'esprit  public  toutes  les  fois  que  le  pays  en  aura 
besoin,  et  soutenez  ainsi  la  prérogative  impériale  qui  est  co- 
existante avec  le  ciel  et  la  terre.  Une  telle  conduite  de  votre 
part  ne  fortifiera  pas  seulement  le  caractère  de  nos  bons  et 
loyaux  sujets,  il  contribuera  aussi  à  la  gloire  de  vos  dignes  an- 
cêtres. » 

Rien  dans  ces  paroles  n'est  de  nature  à  encourager  l'ambition 
personnelle  ni  Tégoïsme,  ou  à  faire  prévaloir  l'obéissance  pas- 
sive. Le  maître,  en  efTet,  n'obtient  d'inQuence  que  par  la  douceur, 
grand  sujet  d'étonnement  pour  les  Anglais  qui  recommandent  la 
verge.  Avec  ses  élèves,  le  maître  est  comme  un  frère  aîné;  il 
n'ordonne  ni  ne  gronde,  la  punition  existe  à  peine.  Un  maître 
qui  frapperait  un  élève  serait  congédié  sur-le-champ.  Le  seul 
châtiment  consiste  à  rester  dans  la  salle  d'étude  aux  heures  de 
récréation  ;  encore  le  but  n'est-il  pas  d'infliger  une  peine  par  la 
privation  d'un  plaisir,  mais  de  dénoncer  publiquement  la  faute. 
L'indépendance  dont  jouissent  les  écoliers  est  faite  pour  sur- 
prendre. En  Occident,  les  maîtres  expulsent  un  élève;  au  Japon, 
il  arrive  tout  aussi  souvent  que  les  élèves  expulsent  un  maître, 
chaque  école  étant  une  petite  république  où  le  directeur  et  les 
professeurs  représentent  le  Président  et  le  Cabinet,  celui-ci  sus- 
ceptible d'être  renversé.  La  rébellion  est  silencieuse;  elle  ne 
résulte  presque  jamais  d'une  animosité  personnelle,  mais  d'un 
manque  de  confiance  dans  les  capacités  du  professeur;  on  le 
supportera  dur  et  désagréable,  s'il  enseigne  bien,  et  on  pourra 
demander  le  refnvoi  d'une  aimable  et  indulgente  médiocrité,  c'est- 
à-dire  se  mettre  en  grève  pour  ainsi  dire,  cesser  de  fréquenter  son 
cours. 

Quoique  populaire  parmi  ses  élèves,  Hearn  lui-même  a  essuyé, 
assure-t-il,  des  critiques,  généralement  assez  justes.  Il  a  trouvé 
parmi  cette  jeunesse  de  bien  rares  mérites,  sauf,  règle  générale, 


UN   PEINTRE   DU  JAPON.  S69 

l'originalité.  Exemple  :  chaque  semaine,  il  fait  écrire  aux  étu- 
dians  de  troisième,  quatrième  et  cinquième  années,  une  compo- 
sition en  anglais  sur  des  sujets  japonais,  et  il  est  émerveillé  de 
rhabileté  de  quelques-uns  pouir  exprimer  leurs  pensées;  mais 
les  compositions,  toujours  marquées  à  l'empreinte  du  sentiment 
national,  ne  révèlent  guère  de  caractère  individuel.  Il  cite  une 
de  ces  compositions  sur  la  Lune,  qui  nous  semble  ravissante 
par  la  nouveauté  des  images,  des  pensées,  des  comparaisons; 
cependant  ces  mêmes  pensées,  ces  mêmes  images  se  retrou- 
vent dans  une  trentaine  de  compositions  à  la  fois.  L'imagina- 
tion que  parait  posséder  le  Japonais  n'est  que  réminiscences;  elle 
a  été  formée,  il  y  a  des  siècles  et  des  siècles,  en  Chine  d'abord, 
puis  au  pays  natal.  Depuis  l'enfance,  il  a  appris  à  sentir  la  nature 
comme  l'ont  sentie  ces  merveilleux  artistes,  à  qui  quelques 
coups  de  pinceau  suffisent  pour  jeter  sur  le  papier  la  sensation 
en  couleur  d'une  aurore  glaciale,  d'une  ardente  après-midi  ou 
d'un  mélancolique  soir  d'automne.  Durant  toute  sa  jeunesse,  il 
a  appris  par  cœur  les  plus  beaux  passages  de  la  littérature  an- 
cienne ;  il  s'est  approprié  la  vision  du  Fuji  pareil  à  un  éventail 
renversé,  suspendu  sur  le  bleu  du  ciel,  et  la  comparaison  qui 
montre  le  cerisier  en  fleur  retenant  captifs  entre  ses  branches 
les  nuages  '  roses  de  l'été.  Il  a  appris  à  reconnaître,  dans  cer- 
taines feuilles  tombées  sur  la  neige,  la  chute  des  textes  au  pin- 
ceau sur  une  feuille  blanche  ;  ainsi  de  suite  ;  il  ne  fait  qu'utiliser 
l'héritage  des  vieux  poètes,  et  la  supériorité  d'une  composition 
ne  prouve  que  de  la  mémoire  jointe  à  une  combinaison  plus 
ou  moins  adroite  de  pensées  anciennes.  De  même  les  enfans  ont 
été  dressés  à  découvrir  une  moralité  en  toutes  choses  animées  ou 
inanimées.  Si  on  leur  parle  de  mouches  phosphorescentes,  ils 
vous  content  l'histoire  de  l'étudiant  chinois  qui,  trop  pauvre  pour 
s'acheter  une  lampe,  emprisonna  ces  insectes  en  grand  nombre 
dans  une  lanterne  et  parvint  à  travailler  la  nuit  avec  leur  se- 
cours jusqu'à  ce  qu'il  fût  devenu  un  grand  savant. 

La  pivoine?...  Elle  est  belle  à  voir,  mais  son  odeur  est  dés- 
agréable. Telle  la  beauté  attire  souvent,  mais  la  désillusion  suit 
cet  attrait. 

Le  moustique?...  Il  est  utile  parce  que  sa  piqûre  ramène  au 
devoir  de  l'étude  l'écolier  somnolent,  etc. 

Ils  ne  trouventrien  de  tout  cela,  ils  se  rappellent.  L'uniformité 
apparaît  de  même  dans  les  sentimens.  Ayant  demandé  à  plusieurs 


870  REVUfi  DË^   DEUX   MONDES. 

classes  une  réponse  écrite  à  la  question  :  —  Quel  est  votre  plus 
cher  désir?  —  Vingt  pour  cent  des  réponses  furent,  avec  de  très 
légères  variantes  :  —  Mourir  pour  Sa  Majesté  sacrée  notre  Empe- 
reur bien-aimé.  —  Presque  toutes  les  autres  expriment  le  désir 
de  faire  du  Japon  la  première  des  nations  par  l'héroïsme  et  le 
sacrifice. 

L'uniformité  de  la  physionomie  chez  les  étudians  s'harmo- 
nise avec  celle  de  l'esprit. 

Regardez  les  rangées  successives  de  jeimes  visages  dans  une 
école;  vous  ne  remarquerez  rien  qui  s'impose,  rien  dïncisif; 
les  traits  paraissent  à  demi  esquissés,  tant  sont  doux  les  con- 
tours n'indiquant  ni  agression,  ni  timidité,  ni  sympathie,  ni 
curiosité,  ni  indifférence.  Mais  quoi,  alors?  Quelques-uns  ont 
un  air  de  fraîcheur  et  de  franchise  enfantines  qui  semble  appar- 
tenir à  l'âge  le  plus  tendre,  quelques  autres  sont  d'une  beauté 
féminine  déconcertante  ;  il  y  en  a  d'insigniôans,  mais  tous  sont 
sans  caractère,  empreints  d'une  douceur  singulière,  reflet  du  repos 
parfait,  de  la  placidité  rêveuse  qui  marque  la  face^'or  de  Bouddha. 
Plus  tard,  à  mesure  que  vous  le  connaîtrez  mieux,  chaque  visage 
s'individualisera  pour  vous  davantage  ;  mais  les  nuances  imper- 
ceptibles que  vous  arriverez  à  discerner  n'effaceront  pas  chez 
vous  la  trace  de  cette  première  impression,  et  le  temps  viendra, 
où  beaucoup  d'expériences  variées  vous  prouveront  qu'elle  vous 
a  fait  pressentir  quelque  chose  du  caractère  japonais.  Vous  avez 
entrevu  du  premier  coup  d'œil  l'âme  de  la  race  avec  son  amabi- 
lité impersonnelle  et  ses  impersonnelles  faiblesses.  Vous  avez  eu 
à  demi  conscience  d'une  vie  dans  laquelle  l'Occidental  peut 
trouver  un  confort  psychique  comparable  au  soulagement  qu'où 
éprouve  en  passant  soudain  d'une  atmosphère  étouffante  dans  un 
air  pur  et  léger. 

Au  contraire,  les  figures  d'Occident  produisent  sur  un 
Chinois  ou  sur  un  Japonais  l'effet  le  plus  brutal  :  l'œil  enfoncé, 
le  front  proéminent,  le  nez  accusé,  la  forte  mâchoire  leur  pa- 
raissent des  symboles  de  force  agressive  et  ils  éprouvent  ce 
qu'un  animal  apprivoisé  peut  éprouver  devant  un  fauve.  Les 
premiers  matelots  européens  firent  l'effet  de  démons,  les  démons 
de  la  mer,  au  petit  Japonais  imberbe  ;  en  Chine,  on  les  appelle 
encore  les  diables  étrangers,  et,  dans  tels  villages  écartés,  les  en- 
fans  pleurent  à  la  vue  d'une  figure  européenne  ou  américaine. 
Un  officier  français,  qui  vint  jadis  à  Matsue  comme  instructeur 


UN   PEINTRE  DU  JAPON.  571 

militaire,  a  laissé  derrière  lui  une  légende  et  certaine  chanson 
qui  est  supposée  imiter  son  langage  avec  le  refrain  expressif  : 

Petit,  mince  et  brun,  Lafcadio  Hearn  se  laisse  confondre 
beaucoup  plus  facilement  avec  la  population  indigène,  et  c'est 
ainsi  qu'il  a  toujours  pu  explorer,  sans  être  poursuivi  par  la 
curiosité  ni  la  méfiance,  les  parties  les  plus  reculées  de  l'empire 
où  d'aufa*es  voyageurs  n'avaient  avant  lui  jamais  posé  le  pied. 
L'adoption  de  sa  personnalité  toute  cosmopolite  par  la  patrie 
qu'il  s'est  finalement  choisie,  commença  dans  cette  école  bizarre 
sur  les  murs  de  laquelle  les  idéographes  se  mêlent  aux  tableaux 
représentant  des  faits  zoologiques  envisagés  à  la  lumière  de 
l'évolution.  11  sut  pénétrer  dans  l'intimité  de  ses  élèves,  ne  se 
bornant  pas  à  leur  faire  la  leçon,  mais  les  invitant  à  causer;  ces 
conversations  en  classe  sur  des  sujets  étrangers  au  Japon  étaient 
souvent  pour  lui  très  instructives.  On  demandait  par  exemple 
s'il  était  vrai  qu'un  Européen  pût  aimer  sa  femme  plus  que  père 
et  mère.  Quelle  immoralité!...  —  Et  si  tout  de  bon  les  mères 
européennes  portaient  leur  enfant  dans  les  bras,  ce  qui  rend 
impossible  qu  elles  puissent  travailler  en  même  temps.  Quelle 
imprévoyance  ! 

Un  petit  groupe  de  privilégiés  venaient  en  outre  rendre  visite 
au  maître,  chez  lui.  Il  nous  présente  et  nous  rend  infiniment 
sympathiques  plusieurs  de  ces  jeunes  gens  choisis  parmi  les 
mieux  doués.  Avec  le  formalisme  de  rigueur,  ils  lui  envoyaient 
leurs  cartes  pour  s'annoncer,  et,  laissant  leurs  chaussures  sur  le 
seuil,  entraient  dans  son  cabinet  avec  de  profonds  saints,  prenaient 
ensuite  le  thé,  accroupis  sur  le  plancher  rembourré  qui,  dans  les 
maisons  japonaises,  est  comme  un  matelas  très  doux.  Après  un 
an  de  séjour,  Lafcadio  Hearn,  accoutumé  au  costume  de  Tendroit, 
en  était  venu  à  trouver  l'usage  des  chaises  incommode,  et  le 
coussin  d'agenouillement  lui  était  familier. 

La  communauté  d'habitudes  aide  au  rapprochement  des 
esprits.  Les  étudians  se  sentaient  à  l'aise,  bien  que  la  conversa* 
tion  eût  lieu  en  anglais  :  conversation  entrecoupée  de  longs  si-o 
lences,car  la  visite  avait  surtout  pour  but  de  témoigner  leur  sym- 
pathie et  souvent  ils  restaient  plongés  dans  une  sorte  de  rêverie 
heureuse  ;  et  puis,  c'étaient  des  dons  de  fleurs  ou  bien  quelque  objet 
curieux,  quelque  trésor  de  famille,  bronze  ou  kakémono  apporté 
pour  le  faire  voir  au  maître.  Jamais  l'ombre  de  curiosité  impolie  ; 


i 


572  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

un  tact  imperturbable,  bien  que  ces  jeunes  gens  ne  fussent  pas 
tous  d'une  bien  haute  condition.  L'un  des  plus  distiogués  par  le 
caractère  est  fils  d'un  charpentier,  un  riche  protecteur  faisant, 
comme  il  arrive,  les  frais  de  son  éducation  :  un  autre,  d'humeur 
stoïque,  s'est  toujours  refusé  à  goûter  aux  gâteaux,  parce  que, 
voué  par  la  pauvreté  à  ime  vie  dure,  il  ne  veut  se  permettre 
aucun  luxe  éventuel  qui  la  lui  ferait  paraître  ensuite  plus  dure 
encore. 

Ils  ne  rient  guère,  mais  le  sourire  qui  a  inspiré  à  Lafcadio 
Hearn  l'un  de  ses  plus  admirables  essais,  ne  quitte  guère 
leur  visage.  Ce  sourire,  résultat  d'une  étiquette  antique  défie 
Tégoïsme,  puisqu'il  est  inspiré  par  la  crainte  d'attrister  Tinter- 
locuteur  en  lui  montrant  un  visage  sombre  ou  maussade;  il 
peut  être  héroïque  à  l'occasion,  car  un  Japonais  sait  sourire 
devant  la  mort,  comme  il  sourit  à  la  vie.  Tel  fut  le  sourire  du 
petit  Shida,  l'un  de  ces  jeunes  garçons  qui,  malade,  écrivait, 
pour  les  attacher  soigneusement  au-dessus  de  son  lit,  les  paroles 
suivantes  : 

«  Toi,  mon  âme,  mon  seigneur,  tu  me  gouvernes.  Tu  sais 
que  je  ne  peux  me  gouverner  moi-môme  en  ce  moment.  Daigne 
nie  guérir  vite.  Ne  me  permets  pas  de  trop  parler.  Fais-moi 
obéir  en  toutes  cnoses  aux  ordres  du  médecin. 

«  Du  corps  malade  de  Shida  à  son  âme,  » 

Pauvre  Shida!  Si  vaillante  que  fût  son  âme,  elle  ne  réussit 
pas  à  sauver  le  corps  irrémédiablement  atteint!  Et  celui  de  ses 
camarades  qui,  le  jour  des  funérailles,  continua  dans  un  éloquent 
discoui's  le  colloque  avec  l'âme  du  jeime  défunt,  Yokogi,  l'au- 
stère Yokogi  qui  se  refusait  à  manger  des  gâteaux,  ne  tarda 
pas  à  succomber  lui  aussi.  La  maladie  cérébrale  qui  l'emporta  fut 
attribuée  par  les  médecins  au  surmenage.  Dans  les  intervalles 
de  son  délire,  il  répétait  sans  relâche  :  «  Je  veux  aller  à  l'école.  » 
Et  un  robuste  serviteur  lui  donna  cette  dernière  joie  de  l'em- 
porter ime  nuit  sur  ses  épaules  devant  le  grand  bâtiment  presque 
noir  dans  les  ténèbres.  Il  revit  la  fenêtre  de  sa  classe,  le  porche 
où  pendant  quatre  ans  il  avait,  chaque  matin,  échangé  ses 
bruyantes  geta  contre  de  silencieuses  sandales  de  paille,  il  revit 
la  silhouette  de  la  cloche.  Et  il  murmura  :  «  Je  me  rap- 
pelle maintenant...  J'avais  oublié,  j'étais  si  malade!  Me  voilà 
content  d'avoir  revu  l'école.  »  Chez  celui-là  aussi  s'éteignit  le 
sourire. 


UN   PEINTRE  DU   JAPON,  573 

Comme  à  Tordinaire,  les  prêtres  bouddhistes  arrivèrent 
avant  même  d'être  avertis,  Tâme  du  défunt  ayant,  selon  la  tradi- 
tion, frappé  à  la  porte  du  temple  de  la  famille,  et  ils  accom- 
plirent les  minutieuses  cérémonies  qui  ont  lieu  devant  Tautel 
domestique^  au  pied  duquel  git  le  cadavre  en  compagnie  de 
Tépée  nue  qui  doit  éloigner  les  mauvais  esprits.  Dans  le  kwan, 
ce  curieux  cercueil  carré  qui  ressemble  à  un  palanquin,  le  mort 
fut  déposé,  muni  de  la  somme  voulue  pour  les  six  Jizo  (1)  qui 
gardent  les  chemins  de  l'ombre.  Puis  une  procession  funèbre  se 
mit  en  marche,  suivant  à  pas  lents  la  clochette  du  prêtre,  quel- 
ques-uns portant  des  bannières  blanches,  d'autres  des  fleurs,  tous 
des  lanternes  en  papier,  car  les  adultes  de  la  province  d'Izumo 
sont  enterrés  le  soir.  Le  cercueil,  au  bras  des  fossoyeurs' parias, 
venait  derrière,  et,  après  lui,  les  femmes  toutes  de  blanc  vêtues 
comme  des  fantômes.  Au  temple,  le  kwan  est  déposé  devant  la 
porte,  et  un  autre  service  s'accomplit,  ime  musique  lente  se 
mêlant  à  la  récitation  des  suiras.  La  procession  repart,  tou- 
jours éclairée  fant^tiquement  par  les  lanternes,  elle  tourne 
autour  de  la  cour  du  temple,  gagne  le  cimetière;  mais  l'eMer- 
rement  ne  se  fera  que  vingt-quatre  heures  après.  Les  corps  sont 
rarement  brûlés  dans  Izumo  où  le  shintoïsme  forme  le  fond 
des  croyances.  Une  fois  encore,  le  maître  revoit  son  élève  vêtu 
de  blanc,  souriant,  les  yeux  fermés,  presque  du  même  sourire 
dont  il  accueillait  en  classe  une  explication  difficile  à  comprendre, 
seulement  le  sourire  est  plus  doux  et  il  exprime  une  connais- 
sance plus  large  de  choses  plus  mystérieuses. 

Le  service  commémoratif  coûte  très  cher,  et  Yokogi  était 
pauvre,  mais  une  souscription  des  maîtres  et  des  étudians  a  cou- 
vert les  dépenses.  Ce  tonnerre  de  bronze,  la  grande  cloche  de 
Tokoji  résonne  pour  lui  au-dessus  du  lac;  il  est  répercuté  par 
le  cercle  des  montagnes.  Des  prêtres  de  tous  les  temples  prin- 
cipaux sont  accourus.  Mille  chaussures  s'entassent  à  la  porte. 
Offrandes  de  fleurs  et  de  fruits,  nuages  d'encens,  déploiement 
de  soies  éclatantes  sur  les  épaules  des  superbes  officians  qui 
se  tiennent  côte  à  côte,  en  longues  rangées.  La  cloche  s'ar- 
rête, la  prière  qu'accompagne  l'offrande  de  nourriture  faite  aux 

(1)  Jizo,  sous  ses  fonnes  multiples  est  l'une  des  plus  aimées  parmi  les  divinités 
populaires,  celle  que  les  mères  en  deuil  implorent  avec  le  plus  de  confiance  ;  il 
préside  au  Sai-no-Kawara  où  vont  les  enfans  après  leur  mort  et  s'y  fait  leur  ami, 
le  compagnon  de  leurs  jeux. 


374  ,   REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

esprits  est  récitée,  puis  s'élève  un  chant  plaintif  entrecoupé 
de  coups  frappés  en  mesure  sur  le  mokugyOj  une  énorme  tète 
de  poisson  en  bois  laqué  et  doré.  C'est  la  magnifique  invoca- 
tion à  Ewannon,  la  Madone  japonaise,  la  déesse  de  pitié  qui 
refusa  le  repos  du  Nirvana  pour  s'employer  à  sauver  les  âmes  : 

0  toi  dont  les  yeux  sont  clairs,  dont  les  yeux  sont  bienveillans,  dont  les 
yeux  sont  pleins  de  pitié  et  de  douceur,  ô  toi,  si  belle  avec  ton  beau  yisage 
et  tes  beaux  yeux.  —  0  toi  si  pure,  dont  la  lumière  est  sans  tache  et  la  science 
sans  une  ombre.  —  0  toi  qui  brilles  à  jamais  comme  ce  soleil  contre  lagloire 
duquel  nulle  puissance  n'a  de  prise.  —  Toi,  pareille  au  soleil  dans  le  cours, 
de  ta  miséricorde,  tu  répands  la  lumière  sur  le  monde. 

Les  baguettes  d'encens  s'allument  et,  avec  la  fumée  odorante 
de  chacune  d'elles,  monte  un  vers  de  la  liturgie.  Après  ^oi,  les 
prêtres  retournent  à  leurs  places  et  les  adresses  à  l'âme  du  dé- 
funt commencent;  ses  camarades,  un  de  chaque  classe,  disent 
leur  douleur  et  leurs  espérances.  Dernière,  parmi  les  étudians, 
une  jeune  fille  de  l'école  normale,  a  la  voix  douce  comme  celle 
d'un  oiseau.  C'est  maintenant  le  tour  des  maîtres;  le  poète  Kata- 
yama,  professeur  de  chinois,  vénéré  de  ses  élèves  comme  un 
père,  vient  déplorer  en  paroles  éloquentes  que  la  mort  ne  Vdxi 
pas  pris,  lui,  si  vieux,  plutôt  que  cet  être  de  dix-sept  ans,  plein 
de  jeunes  vertus  et  de  fortes  promesses. 

Lafcadio  Hearn  nous  parle  ici  de  croyances  et  nous  décrit  de 
pompeuses  cérémonies  religieuses.  Gardent-ils  donc  la  foi,  quoi 
qu'on  en  dise,  ces  Japonais  instruits  et  civilisés?  Sa  réponse  mé- 
rite d'être  opposée  aux  affirmations  négatives  trop  absolues  de 
beaucoup  de  voyageurs.  Une  éducation  scientifique,  dit-il,  a  dé- 
truit comme  partout  les  superstitions  courantes  parmi  les  illettrés. 
Les  formes  extérieures  du  bouddhisme  ont  cessé  d'intéresser  nos 
étudians.  Neuf  fois  sur  dix,  ils  se  montrent  plutôt  honteux  des 
signes  de  la  foi  populaire  manifestés  autour  d'eux.  Mais  le  sens 
religieux  qui  se  cache  sous  le  symbolisme  demeure  cependant 
au  plus  profond  d'eux-mêmes.  Presque  tous  les  étudians  sont 
sincèrement  shinto,  non  pas  par  le  culte  des  huit  cents  myriades 
de  Kami,  mais  comme  observateurs  fervens  de  ce  que  le  Shinto 
recommande  :  piété  filiale,  obéissance  aux  parens  et  aux  supé- 
rieurs, respect  des  ancêtres.  Le  Shinto,  lié  à  l'idée  moniste  qui 
s'affranchit  du  bouddhisme  inférieur  et  lui  survit,  représente 
pour  le  Japonais,  —  qu'il  se.  pique  ou  non  de  raisonner.  —  les 


UN    PEINTRE   DU   JAPON.  875 

éthiques  de  la  famille,  un  esprit  de  fidélité,  devenu  tellement 
inné  qu'à  Tappel  du  devoir  la  vie  elle-même  cesse  de  compter, 
sauf  comme  instrument  pour  accomplir  ce  devoir. 

—  De  la  forme  grossière  et  agressive  de  scepticisme  si  ré- 
pandue en  Occident,  je  ne  trouve  pas  trace  parmi  mes  élèves, 
ajoute  Lafcadio  Hearn. 

Peut-être  Ta-i-il  rencontré  davantage  à  Tokio  où  il  occupé 
maintenant  ime  chaire  de  conférencier  sur  la  littérature  anglaise 
à  l'Université  impériale;  car  il  répète  le  mot  déjà  ancien  d'un 
étudiant  qui,  entendant  sonner  la  cloche  d'un  temple,  s'écriait  : 
«  N'est-il  pas  honteux  qu'au  xix*  siècle,  un  tel  son  retentisse 
encore  à  nos  oreilles?  » 

Les  habitans  des  grandes  villes  voisines  de  la  mer  sont  sou- 
vent, je  suppose,  moins  dévots  que  Lafcadio  lui-même  qui,  le 
jour  où  il  se  trouva,  —  premier  Occidental  admis  à  ce  privi- 
lège, — devant  le  sanctuaire  de  la  célèbre  déité  de  Kitzuki,  fit  une 
pieuse  offrande  au  «  centre  symbolique  du  respect  d'une  nation 
pour  son  passé.  »  Jamais  il  ne  manqua  de  rendre  hommage  aux 
dieux  qu'il  visitait  dans  leurs  temples  ;  et  surtout  aux  vieilles 
divinités  des  routes  et  de  la  terre,  bizarres,  usées,  moussues, 
passées  de  mode  et  passablement  délaissées.  La  foi  primitive 
s'émiette  lentement  sous  l'influence  corrosive  d'ime  nouvelle  phi- 
losophie; «  mais,  dit-il,  je  le  sens,  je  suis  encore  païen  et  j'aime 
ces  simples  vieilles  divinités,  ces  dieux  de  l'enfance  d'un  peuple. 
Ils  ont  besoin  d'un  peu  d'amour  humain,  naïfs  et  innocens  qu'ils 
sont  et  très  laids.  Les  belles  divinités  vivront  à  jamais  par  cette 
douceur  féminine  qu'idéalise  chez  elles  l'art  bouddhique  ;  éter- 
nelles sont  les  Kwannon  et  les  Benten,  elles  n'ont  besoin  d'aucun 
secours  des  hommes,  elles  s'imposeront  au  respect  quand  les 
grands  temples  seront  à  leur  tour  sans  prêtres  et  sans  voix.  Mais 
ces  pauvres  dieux  bizarres  et  croulans  qui  ont  consolé  tant 
d'affligés,  réjoui  tant  de  cœurs  simples,  entendu  tant  de  prières 
naïves,  avec  quel  plaisir  je  prolongerais  leur  vie  en  dépit  de  l'irré- 
futable philosophie  de  l'évolution  !  »  D'ailleurs  que  les  dieux  dis- 
paraissent, que  les  temples  s'écroulent,  rien  ne  détruira  le  shinto, 
cette  religion  primitive  qui  a  tant  de  rapports  avec  le  jpanthéisme 
grec  et  qui  tient  au  sol  lui-même.  Culte  des  ancêtres,  ootêlé  au 
culte  de  la  nature,  il  n'existe  ni  dans  les  livres,  ni  dans  les  rites, 
ni  dans  aucun  commandement,  mais  dans  le  cœur  du  peuple 
dont  il  est  l'émotion  la  plus  haute  et  toujours  jeune.  Lafcadio 


576  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Hearn  l'a  senti  palpiter  à  Matsue  chez  tous  ceux  de  ses  élèves 
qui  se  croyaient  le  plus  absolument  pénétrés  des  doctrines  de 
Darwin,  de  Huxley  et  de  Herbert  Spencer.  Il  Ta  retrouvé  dans 
tous  les  actes  de  leur  vie  et  de  leur  mort,  car  il  en  a  vu,  hélas  I 
•  beaucoup  mourir. 

'^  Ils  tombent  en  grand  nombre,  les  pauvres  étudians  japonais. 

^;  Si  peu  payée  que  soit  l'éducation  qu'ils  reçoivent,  elle  leur  coûte 

[^  encore  trop  cher  bien  souvent,  puisqu'elle  leur  coûte  la  vie;  ils 

meurent  d'épuisement,  de  surmenage,  de  privations.  Les  externes 

d'Izumo  ne  dépensent  guère  plus  d'une  centaine  de  francs  par  an, 

,;;  ce  qui  représente  un  ordinaire  où  le  riz  bouilli  et  l'eau  claire 

'^  tiennent  presque  toute  la  place.  Gomment  s'assimileraient-ils  la 

comme  de  savoir  des  étudians  occidentaux  auxquels  ne  manquent 

ni  la  viande  ni  le  vin  ou  la  bière  ?  La  science  démontre  que  les 

races  bien  nourries  ont  été  les  races  dominatrices  et  la  question 

de  nourriture  est  un  problème  qui  s'impose  au  Japon  s'il  veut 

devenir  prépondérant. 

Notez  que  la  déperdition  de  forces  est  plus  grande  chez 
Técolier  japonais  que  chez  son  modèle  d'Occident.  Il  lui  faut 
sept  ans  d'études  pour  acquérir  la  connaissance  nécessaire  de 
son  triple  système  d'idéographes,  c'est-à-dire  de  l'énorme  alphabet 
qui  représente  la  littérature  nationale  Cette  littérature,  il  faut 
qu'il  l'étudié  aussi,  avec  l'art  difficile  des  deux  formes  de  langage 
parlé  et  écrit;  il  faut  qu'il  apprenne  l'histoire  et  la  niorale  de 
chez  lui,  tout  cela  en  dehors  des  connaissances  que  lui  apporte 
l'étranger  !  L'anglais  exige  de  lui  un  terrible  eflFort,  étant  si  diffé- 
rent du  japonais  que  la  plus  simple  phrase  ne  peut  être  rendue 
par  une  traduction  littérale,  non  pas  seulement  des  mots,  mais 
de  la  forme  de  la  pensée.  Avec  cela,  il  mange  à  peine,  il  est  insuf- 
fisamment vêtu  de  minces  cotonnades.  Les  poêles  commencent 
bien  à  être  introduits  dans  les  écoles,  mais  longtemps  l'étudiant 
n'eut  pour  se  dégeler  les  doigts  qu'un  hibachi  renfermant  quelques 
morceaux  de  charbon  allumé  sur  un  lit  de  cendres.  Comment 
s'étonner  qu'un  nombre  relativement  petit  de  Japonais  récoltent 
le  fruit  de  leurs  longs  efforts  ?  Et  ceux  qui  succombent  ne  sont 
pas  les  médiocres,  ce  sont  au  contraire  les  meilleurs  d'entre  ces 
élèves,  l'orgueil  de  l'école.  Depuis  quelques  années,  il  y  a  certai- 
nement progrès  pour  les  questions  d'hygiène  autant  que  les 
finances  le  permettent,  mais  le  bien-être  des  étudians,  dont  dépend 
en  grande  partie  leur  santé,  laisse  encore  beaucoup  à  désirer. 


UN   PEINTRE  DU  JAPON..  577 

Une  invasion  de  choléra  asiatique  acheva  de  décimer  les 
écoles  où  enseignait  Lafcadio  Hearn.  Il  n'y  eut  point  de  panique, 
la  discipline  fut  maintenue,  tandis  tju'on  prenait  les  mesures  sa- 
nitaires indispensables;  maîtres  et  élèves  tombèrent  à  leur  poste. 
Un  jeune  garçon,'  voyant  le  président  du  collège  s'approcher  de 
son  lit,  trouva  la  force  de  se  soulever  sur  son  coude  pour  faire  le 
salut  militaire.  Et,  en  saluant,  il  passa  dans  le  grand  silence... 

Cette  épidémie  attrista  singulièrement  la  fin  du  séjour  que 
Lalcadio  Hearn  fit  à  Matsue,  avant  d'aller  occuper  le  poste  qu'on 
lui  offrait  au  Sud,  dans  un  grand  collège  du  gouvernement.  Mais 
il  ne  quitta  pas  sans  regret  la  province  des  dieux,  la  curieuse 
maison  emmurée,  remontant  aux  temps  féodaux,  qu'il  habitait 
après  des  samuraï  de  haut  rang,  le  jardin  qui  était  à  ses  yeux 
tout  ensemble  un  poème  et  un  paysage.  Pour  quelque  initié 
d'autrefois,  le  dessin  de  ce  jardin  dut  exprimer  une  idée  abstraite  : 
la  foi,  la  chasteté,  le  calme,  le  bonheur  conjugal,  mais  il  n'est  pas 
besoin  d'interprète  quand  on  ne  lui  demande  que  de  la  beauté. 
Les  pruniers  y  fleurissent  dès  les  premiers  jours  du  printemps, 
un  bon  mois  avant  les  cerisiers,  et  nul  n'ignore  que  cette  floraison 
est  un  si  merveilleux  spectacle  qu'elle  donne  lieu  à  des  congés 
et  à  des  processions  populaires.  L'idée  que  les  arbres  ont  une 
ftme  semble  naturelle  devant  certains  arbres  japonais  qui  ont 
toute  la  grâce  des  dryades.  Leurs  possesseurs  les  traitent  avec 
respect,  avec  amour  (1);  parmi  eux  Tenoki  reçoit  les  honneurs 
religieux  ;  chaque  fleur,  chaque  insecte  a  sa  légende  ;  des  espèces 
nombreuses  de  semi,  de  cigales  chantent  dans  le  jardin,  quelques- 
unes  rivalisant  avec  les  oiseaux;  et  les  mouches  phospho- 
rescentes, semblables  à  des  étincelles  agitées  par  un  vent  doux, 
recherchent  les  coins  les  plus  enténébrés  pour  y  mener  leur  ronde 
lumineuse.  Chaque  jour,  Lafcadio  Hearn,  après  avoir  donné  ses 
cinq  heures  de  leçons,  revenait  vers  ce  paradis  japonais,  où, 
ayant  échangé  son  uniforme  de  professeur  pour  la  robe  flot- 
tante, il  s'abandonnait,  accroupi  sous  la  véranda  ombreuse,  à  ses 
rêves.  U  bénit  les  anticjues  murailles  qui  empochent  jusqu'au 
murmure  de  Texistence  des  villes  d'arriver  jusqu'à  lui.  Dehors,  il 
y  a  le  Japon  des  journaux,  des  télégraphes,  des  bateaux  à  va- 

(1)  L'idée  de  riniluence  de  Tamour  sur  les  objets  môme  prétendus  inanimés  est 
conrante  au  Japon.  Une  jeune  ÛUe  à  qui  Hearn  demandait  si  elle  cro^'oit  vriûment 
qu'une  poupée  pouvait  vivre,  fit  cette  réponse  cliarmantc  et  profonde  :  —  Oui,  si 
foog  l'aimez  assez  pour  cela. 

TOME  XXI.  —  i904.  37 


578  REyUE  DES  DEUX  MONDES. 

peur,  mais  il  a  ici  à  lui  seul  le  Japon  du  xvi«  siècle,  ies  spectres 
charmans  des  dames  qu'on  ne  rencontre  plus  que  dans  de  vieux 
livres  d'images.  La  lumière  qui  effleure  les  formes  bizarres  de 
pierre  grise,  qui  vibre  à  travers  le  feuillage  des  arbres  longtemps 
aiioiés,  lui  apporte  des  caresses  fantômes...  Ce  sont  les  jardins  du 
passé.  L'avenir  ne  les  connaîtra  que  comme  les  créations  d'un 
'  art  évanoui.  Plus  d'uù  a  été  converti  déjà  en  champ  de  riz  et  en 
bois  de  bambou;  la  curieuse  ville,  atteinte  à  la  fin  par  une  ligne 
de  chemin  de  fer,  depuis  longtemps  projetée,  deviendra  peut- 
être  en  dix  ans  vulgaire  et  commerciale,  elle  réclamera  ce  ter- 
rain pour  y  bâtir  des  fabriques.  «  Tout  passe,  »  songe  en  lui- 
môme  ce  quasi-boiiddfaiste  de  Lafcadio  Hearn  en  évoquant  pour 
se  consoler  le  texte  sacré  qui  fait  entrer  finalement  dans  le  Nir- 
vana les  plantes,  lés  arbres,  les  rochers  et  les  pierres.  Mais  avant 
mêine  cette  immortalité,  il  en  décerne  une  autre  à  ce  qui  l'en- 
toure. Le  jardin  décrit  par  lui  vivra  dans  la  mémoire  des 
hommes,  et  c'est  dans  ce  cadre  adorable  qu'il  a  dû  méditer  une  à 
une  ses  interprétations  de  légendes,  de  poésies,  de  curiosités 
japonaises,  entremêlées,  comme  il  le  dit,  à  diverses  toxks  darax^ 
gnées  dans  le  livre  illustré  par  un  Japonais  et  intitulé  Koito. 
C'était  avant  la  guerre  ! 

III 

<(  Manzai  !  Manzai  I  »  Ses  élèves,  du  haut  des  quais,  lui  souhai- 
tent dans  ce  dernier  sàlùt  de  vivre  dix  mille  ans.  L'heure  da 
départ  a  sonné.  Un  long  aaaaaaaaa  part  des  rangs  pressés 
d'uniformes.  Pendant  son  séjour  à  Matsue  le  maître  n'a  ren- 
contré chez  tous  que  de  la  bonté,  de  la  courtoisie  ;  personne  n'a 
eu,  même  par  inadvertance,  le  plus  léger  tort  envers  lui.  Et  il  se 
demande  si  dans  d'autres  pays  que  le  Japon  la  mêm^  expérience 
pourrait  donner  les  mêmes  résultats.  En  général,  les  compa- 
raisons, sous  sa  plume,  aboutissent  à  la  plus  grande  gloire  des 
Japonais.  Comme  tous  les  amoureux,  il  doit  être  parfois  aveugle, 
mais  il  sait  découvrir  aussi,  comme  le  font  dans  lohjet  aimé  1^ 
véritables  amans,  des  beauté?  nouvelles  et  insoupçonnées,  de 
sorte  que,  même  après  les  nombreux  ouvrages  anglais,  français 
et  américains,  quelques-uns  d'une  très  haute  valeur,  qui  ont  paru 
récemment  sur  le  Japon,  il  y  aura  toujours  beaucoup  à  apprendre 
de  cet  Européen  acclimaté  qui  longtemps  habita  l'intérieur, 


UN   PEINTRE  DU  JAPON. 


579 


prisonnier  pour  ainsi  dire  des  jardins  du  passé.  N'exigeons  pas 
de  lui  une  logique  imperturbable,  ne  lui  demandons  pas  d'être 
part«^tément  conséquent  avec  lui-même.  Les  feuilles  éparses  que 
de  temps  à  autre  il  ïéunit  ea  volume  reflètent  le  fait,  la -figure, 
la  seii^Rdon  qui  passoi  fendi^it  en  paroles  mélodieuses  la  mu- 
sique étrangère  que  sait  percevoir  son  oreille,  rapportant  ses 
entretiens  avec  le  commun  du  peuple  encore  attaché  aux  vieilles 
coutumes,  la  seule  société  dont  il  se  soucie. 

ijes  Japonais  d'une  autre  classe,  les  lettrés,  les  critiques,  col- 
laborateurs estimés  des  Revues  américaines,  lui  en  veulent  uui 
peu  de  ses  préférences,  tout  en  reconnaissant  qu'il  est  l'Occidental 
qui  les  a  le  mieux  compris.  Ils  lui  reprochent  de  ne  pas  les 
suivre  assez  dans  les  sentiers  de  la  vie  moderne,  de  rétrograder 
trop  volontiers  vers  les  régions  légendaires  d'un  Japon  mys- 
tique (1).  au  lieu  d'aborder  la  psychologie  actuelle  et  vivante, 
conune  il  fit  par  exemple  en  écrivant  la  petite  nouvelle,  petite  par 
le  nombre  de  pages,  grande  par  le  sujet  :  il  la  Steuion  du  Chemin 
de  fer.  La  voici  en  quelques  mots  : 

Un  criminel  a  été  arrêté  après  s'être  dérobé  plusieurs  années 
aux  recherches  de  la  police;  il  doit  être  jugé  pour  meurtre  ^ 
Kumamato,  et  un  officier  de  police  va  au  train  de  midi  le  rece- 
voir. Il  y  a  foule  ;  on  redoute  quelque  violence,  car  la  population 
de  Kumamato  n'est  pis^  endurante  et  la  victime  était  très  aimée 
dans  cette  ville. 

Le  prisonnier  descend  du  train  sous  bonne  garde,  les  mains 
liées, derrière  le  dos,  et  il  se  produit  une  poussée  formidable  pour 
le  voir;  mais,  du  geste,  l'officier  de  police^  écarte  la  multitude,  en 
appelant  un  nom,  et  aussitôt  une  toute  petite  femme,  un  enfant 
sur  le  dos,  s'avance.  C'est  la  veuve  de  l'honmie  assassiné,  l'enfant 
qu'elle  porte  est  son  fils.  Dans  l'espace  resté  vide  autour  de  l'as- 
sassin, elle  se  tient  immobile  au  milieu  d'un  silence  de  mort. 
L'efficier  parle,  non  pas  à  elle,  mais  à  l'enfant;  il  lui  dit  :  —  Petit, 
cet  homme  a  tué  ton  père,  il  y  a  quatre  ans;  tu  n'étais  pas  né,  tu 
étais  encore  dans  le  sein  de  ta  mère.  Si  tu  n'as  plus  de  père  à 
aimer,  c'est  la  faute  de  cet  homme.  Regarde-le,  regarde-le  bien. 
N'aie  pas  peur... 

Et  mettant  la  main  sous  le  nienton  du  meurtrier,  .il  le  force 
à  leve^  la  tète. 


> 


'i 


(1)  In  GKo9tly  Japon,  1  toL  Boston. 


SSO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Par-dessus  l'épaule  de  la  mère,  Tenfant  regarde  avec  de^ 
yeux  terrifiés,  puis  il  se  met  à  sangloter,  mais,  tout  en  |>leu- 
rant,  il  regarde ,  il  regarde  encore  le  visage  qui  «e  convulsé. 
On  dirait  que  la  foule  a  cessé  de  respirer.  Soudain  le  misérable 
se  jette  à  genoux,  malgré  ses  fers,  et  bat  la  poussière  de  son 
front,  tout  en  criant  d'une  voix  rauque  étranglée  par  le  remords  : 

—  Pardon  !  Pardonne-moi,  petit. 

Et  il  se  confesse,  et  il  se  déclare  content  de  mourir,...  il 
veut  mourir...  Et  le  mot  de  Pardon  revient  toujours.  Et  l'enfant 
continue  de  pleurer.  Et  soudain  la  foule  entière  se  met  à  pleurer 
avec  lui. 

Cette  scène  est  d'un  pathétique  inexprimable.  La  justice  ob- 
tenant l'aveu  du  crime  par  le  simple  appel  d'un  témoin  muet;  le 
coupable  criant  grâce,  sans  souci  de  la  peine  capitale  qui  va 
suivre;  la  populace  qui  comprend  tout,  qui  accepte  silencieuse- 
ment la  contrition  et  la  honte  en  expiation  du  péché.  —  Mais  le 
trait  significatif  de  net  épisode,  c'est  que  Tappel  au  remords 
a  été  fait  à  travers  le  sentiment  paternel,  l'amour  des  enfans 
tenant  une  place  immense  dans  Tâme  de  tous  les  Japonais. 
On  raconte  que  le  plus  fameux  des  brigands,  Isbikawa  Goëmon» 
oublia  ime  nuit  de  voler  et  de  tuer  dans  certaine  maison  où  il 
s'était  introduit,  et  cela  sous  le  charme  du  sourire  d'un  bébé  qui 
lui  tendit  les  bras. 

Nous  ne  faisons  nulle  difficulté  pour  reconnaître  que  cette 
scène  toute  réaliste,  saisie  sur  le  vif  ;  A  ta  Station  du  Chemin  de 
fer  y  est  l'un  des  meilleurs  récits  de  Lafcadio  Hearn;  mais  le  plus 
beau  de  tous.  Une  danseuse,  est  tiré  des  chroniques  de  ce  loin- 
tain passé  où  il  a  mille  fois  raison,  quoi  qu'on  en  dise,  de  puiser 
ses  inspirations.  C'est  l'histoire  de  la  courtisane  amoureuse. 

Au  comble  de  sa  célébrité,  cette  idole  d'une  capitale  disparaît 
de  la  vie  publique  sans  que  personne  sache  pourquoi.  Laissant 
la  fortune  derrière  elle,  elle  fuit,  enlevée  par  un  pauvre  garçon 
qui  l'aime.  Ils  se  construisent  une  petite  maison  dans  la  mon- 
tagne ;  là,  ils  n'existent  plus  que  l'un  pour  l'autre.  Mais  l'amant 
meurt  par  un  froid  hiver  et  elle  reste  seule,  sans  autre  consola- 
tion que  de  danser  encore  pour  lui  tous  les  soirs  dans  la  maison 
déserte.  Car  il  avait  aimé  à  la  voir  danser  et  il  devait  toujours 
y  trouver  plaisir.  Donc,  quotidiennement,  elle  place  sur  la 
tablette  funéraire  les  offrandes  accoutumées  et  elle  danse,  la 
nuit^  dans  tous  ses  atours^  comme  au  temps  où  elle  faisait  les 


UN   PEINTRE  DU  JAPON. 


581 


délices  d'une  grande  ville.  Et  le  ;iour  vient  où,  vieille,  décrépite, 
mourante,  réduite  à  la  mendicité,  elle  porte  son  costume  superbe, 
défraîchi  par  le  temps»  à  un  peintre  qui  Fa  vue  au  temps  de  sa 
beauté,  pour  qu'il  l'accepte  en  échange  d'un  portrait  fait  de 
mémoire  qui  sera  déposé  devant  l'autel  toujours  chargé  d'of- 
frandes, afin  que  son  bien-aimé  la  voie  jeune  à  jamais,  la  plus 
belle  des  shirabyoshi,  et  qu'il  lui  pardonne  de  n^  plus  pouvoir 
danser. 

L|  shiràbyoshiy  avec  le  recul  du  temps,  nous  apparait  ici 
parée  de  je  ne  sais  quelle  dignité  hiératique  que  ne  sauraient- 
avoir  les  modernes  geisha/  Lafcadio  I^eam  ne  prétend  nulle- 
ment dans  les  pages  qu'il  leur  consacre  idéaliser  outre  mesure 
ces  dernières,  qui  apparaissent  sous  sa  plume  comme  de  gentils 
animaux  assez  dangereux,  mais  n'est-ce  pas  leur  métier  de  l'être? 
Quel  que  soit  le'  rang  de  la  femme  japonaise,  il  ne  parle  d'elle 
qu'avec  une  extrême  discrétion  et  des  précautions  qu'on  cherche- 
rait vainement  dans  le  portrait  de  M"^  Chrysanthème.  La  volupté 
subtile  dont  son  style  est  empreint  ne  s'étend  jamais  aux  scènes 
qu'il  représente;  elle  est  immatérielle  à  un  degré  rare;  il  sait 
nous  faire  entendre  ce  qu'il  veut,  sans  qu'un  mot  blesse  jamais 
ces  convenances  chères  aux  Japonais,  plus  que  la  vertu  même. 
Et,  à  l'en  croire,  la  jeune  fille  bien  élevée,  l'honnête  épouse  sont 
au  Japon  les  types  les  plus  parfaits  de  féminité  qu'il  ait  ren- 
contrés sur  aucun  point  du  monde,  lui  qui  a  tant  voyagé  !  Les 
opinions  formulées  à  la  légère  par  les  glqhe-troUers  sur  ce  sujet 
qu'il  effleure  à  peine,  par  respect,  Tindignent  autant  qu'elles 
peuvent  indigner  les  Japonais  de  naissance.  Évidemment  il  u 
pénétré  la  vie  intérieure  de  ceux-ci,  le  mystère  de  leurs  pensées, 
les  ressorts  cachés  qui  les  font  agir,  au  point  de  partager  leurs 
sentimens.  Ce  phénomène  s'est  produit  chez  cl'aïutres  que  lui 
après  de  longs  séjours  au  Japon,  chez  le  poète  Edwin  Arnold, 
l'auteur  de  The  Light  of  Asia,  qui,  lui  aussi,  épousa  une  Japo- 
aaise;  chez  le  peintre  John  La  Farge  qui  a  rendu  avec  une  sorte 
de  piété  l'image  virginale  de  Kwannon  à  TauréolQ  lunaire,  dont 
Hearn  nous  dit  qu'après  avoir  pris  dans  l'Inde  cent  formes  di- 
verses, elle  est  devenue  au  Japop  comme  le  symbole  divinisé 
des  plus  adorables  qualités  de  la  femme. 

De  symbole  en  symbole,  de  sanctuaire  en  sanctuaire,  et 
parmi  toutes  les  traditions  ressuscitées  d'autrefois,  Tauteur  des 
deux  volumes  intitulés  Glimpses  of  iinfamiliar  Japan,  nous  pro- 


■'l  ■•>> 


582  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mène,  curieux  et  ravis  jusqu'au  bout.  Ses  impressions  de  voyages, 
de  pèlerinages  plutôt,  sont  encore  le  meilleur  de  son  oeuvre. 

Et  du  Japon  moderne,  que  nous  dit-il?...  Il  nous  dit  qae  si 
occidentalisé  qu'il  paraisse,  on  aurait  tort  de  croire  qu'en  trente 
ans,  le  caractère  moral  et  mental  de  la  race  ait  pu  changer  :  le 
Japon  a,  selon  lui,  emprunté  des  armes  à  l'Occident  pourmieax 
résister  à  ses  insidieuses  influences;  ses  véritables  progrès  n'ont 
jamais  été  opérés  que  du  dedans.  Rien  de  vraiment  remarquable 
ne  sera  obtenu  dans  des  directions  étrangères  à  l'âme  de  la 
race.  Le  développement,  prétendu  subit  et  quasi  miraculenx, 
n'est  qu'un  réveil  national,  tendant  à  rendre  le  Japon  aux  seub 
Japonais,  à  expulser  les  influences  étrangères  commerciales  et 
autres. 

Mais  à  travers  la  Société  japonaise  contemporaine  nous  avons 
eu  ici  même  un  guide  sûr  et  abondamment  documenté,  M.  André 
Bellessort  (1).  C'est  à  lui  qu'il  faut  nous  reporter  pour  savoir  ce 
qui  reste  des  antiques  vertus  ancestrales  au  Japon  européanisé  et 
pour  corriger  par  quelques  antidotes  l'effet  des  enchantemens  de 
Lafcadio  Heam.  Nous  renvoyons  à  son  livre  daté  d'hier  ceux  qni 
sont  curieux  de  connaître  les  héritiers  des  daîmô,  des  samuraî 
et  des  geisha  légendaires,  dont  un  poète  survenu  au  bon  mo- 
ment dans  leur  patrie,  où  tout  est,  comme  il  le  dit.  impermanent, 
nous  a  retracé  l'histoire  et  laissé  les  portraits. 

Cette  impermanence,  M.  Bellessort  l'a  qualifiée  :  goût  déplo- 
rable du  provisoire  et  du  changement,  mais  voyez  comme  Laf- 
cadio Hearn  la  poétise  !  Rien  n'a  jamais  été  fait  au  Japon,  nous 
dit-il,  avec  une  idée  de  durée  :  les  sandales  de  paille  sont 
changées  à  chaque  étape  du  voyage  ;  la  robe  n'est  qu'une  étoffe, 
attachée  çà  et  là  par  quelques  points,  la  maison  se  construit  en 
peu  de  jours  :  partout  la  même  absence  de  solidité,  de  stabilité, 
sauf  dans  la  forme  immémoriale  du  costume  des  paysans  et  de 
leurs  instrumens  de  travail.  Depuis  le  commencement  de  son 
histoire,  le  Japon  a  eu  plus  de  soixante  capitales;  sauf  quelques 
temples,  quelques  forteresses,  la  plupart  des  villes  n'ont  qne  la 
durée  d'une  génération  ;  la  terre  elle-même  est  celle  de  Vimpemuh 
nence,  il  n'y  a  pas  de  nature  {(lus  sujette  aux  transformations  : 
les  pics  volcaniques  s'écroulent,  les  vallées  sont  bloquées  pu*  la 
lave,  les  lacs  paraissent  et  disparaissent  ;  il  ne  demeure  que  des 

(1)  Voyage  au  Japon,  La  Société  Japonaise,  i  toI.  Perrin* 


UN   PEINTRE   DU  JAPON.  583 

lignes  générales  et  le  caractère  général  des  saisons.  La  beauté 
même  du  paysage  est  en  grande  partie  illusoire,  une  beauté  de 
couleurs  changeantes,  de  brumes  mouvantes,  de  mirage.  Et  si  les 
dieux  s'attardent,  répandant  une  vague  émotion  religieuse  à  tra- 
vers le  crépuscule  des  bois  qui  enveloppent  leurs  demeures,  c'est 
peot-étre  parce  qu'ils  sont  sans  forme  et  sans  substance.  De 
flude  aryenne,  par  la  Chine,  est  venue  se  joindre  à  cette  imper- 
manence  naturelle  l'impermanence  psychique  du  bouddhisme. 

Une  religion  qui  enseigne  que  l'univers  tout  entier  est  illu- 
sion, la  vie  une  halte  momentanée  dans  un  voyage  infini,  que 
tout  attachement  aux  personnes  ou  aux  choses  ne  produit  que 
chagrin,  que  l'humanité  ne  peut  atteindre  la  paix  étemelle  que 
par  la  suppression  de  tout  désir,  une  telle  religion  devait  s'harmo- 
niser avec  le  sentiment  de  la  race.  Le  peuple  ne  chercha  jamais 
à  pénétrer  la  philosophie  plus  profonde  de  la  religion  importée, 
mais  sa  doctrine  d'impermanence  influença  profondément  le  ca- 
ractère national   et   ajoute  chez  lui   à   la   patience  originelle. 
Même  dans  l'art  japonais,  elle  a  laissé  sa  trace,  car  le  boud- 
dhisme enseignait  bien  que  la  nature  était  un  rêve,  une  fantas- 
niagorie,  mais  il  enseignait  aussi  aux  hommes  à  saisir  l'impres- 
sion fugitive  de  ce  rêve  et  à  l'interpréter  en  relation  avec  la  plus 
haute  vérité.  Voilà  pourquoi  les  Japonais  ont  saisi  dans  le  passage 
d'un  nuage  ou  la  floraison  rapide  du  printemps  des  paraboles 
d'une  signification  éternelle  ;  voilà  pourquoi  dans  les  nombreuses 
<^lamités  qui  les  ont  assaillis,  incendies,  inondations,  tremble- 
lïiens  de  terre,  ils  n'ont  vu  que  la  preuve  incessante  et  répétée  de 
l'illusion  qui  passe.  L'absence  de  témoignages  réellement  solides 
^t  grandioses  des  très  grandes  choses  qu'a  accomplies  le  Japon 
indique  les   procédés  spéciaux   de   sa  civilisation  :  des  chefs- 
d'œuvre  se  fabriquent  sous  de  simples  hangars,  l'industrie  reste 
dispersée,  le  capital  industriel  n'existant  pas,  et  le  gouvernement 
donne  le  même  spectacle,  rien  n'y  est  fixe,  sauf  le  trône.  Tous 
les  hauts  fonctionnaires  civils  et  militaires  sont  changés  à  de 
courts  intervalles.  Dans  les  écoles,  directeurs  et  professeurs  se 
déplacent  incessamment.  Nous  sommes  habitués  à  croire  qu'un 
degré  quelconque  de  stabilité  est  nécessaire  à  tous  les  grands 
progrès,  mais  le  Japon  a  donné  la  preuve  irréfutable  du  con- 
ti^ire.  Et  l'explication  en  est  dans  le  caractère  de  la  race  uni- 
formément mobile,  uniformément  impressionnable,    marchant 
comme  un  seul  homme  vers  un  but  qui  l'intéresse  tout  entière, 


584  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

soumettant  ses  quarante  milHons  d'individus  à  des  chefs  qui  les 
manient  comme  le  vent  peut  manier  le  sable.  Et  cette  sounûs- 
sion  aux  formes  qu'on  lui  imprime  appartient  aux  plus  anciennes 
conditions  de  sa  vie  qu'a  dominées  longtemps  deux  qualités  : 
l'absence  d'égoïsme  et  la  foi. 

Mais  domineront-elles  longtemps  encore?  La  foi,  tout  au 
moins,  n'existe  plus  guère  que  dans  le  peuple  des  campagnes,  à 
moins  quïl  ne  s'agisse  de  la  foi  en  soi-môme  qui  est  portée  jus- 
qu'à l'exaspération,  depuis  la  guerre. 

Sur  la  guerre,  il  nous  faut  encore  interroger  l'auteur  de 
Kokoro  {i).  Ce  qu'il  raconte  du  conflit  avec  la  Chine  éclaire 
d'un  jour  très  vif  celui  qui  se  poursuit  présentement  contre  la 
Russie. 

IV 

Les  rues  sont  pleines  d'uniformes  blancs,  elles  retentissent  de 
la  musique  des  trompettes  et  du  fracas  de  l'artillerie;  les  armées 
du  Japon,  pour  la  troisième  fois  dans  l'histoire,  ont  conquis  la 
Corée  ;  la  déclaration  de  guerre  contre  la  Chine  a  été  publiée  dans 
les  journaux  de  la  ville,  imprimés  sur  papier  cramoisi.  Tous  les 
pouvoirs  militaires  de  TEmpire  sont  en  mouvement.  La  première 
ligne  de  réserves  a  été  appelée  ;  les  troupes  affluent  à  Kumamoto 
(où  se  trouvait  alors  Lafcadio  Uearn).  Des  milliers  de  soldats  sont 
logés  chez  l'habitant,  les  casernes,  les  auberges,  les  temples  ne 
suffisant  pas  à  abriter  ces  hôtes  de  passage;  la  place  manque, 
bien  que  des  trains  spéciaux  emportent  les  régimens  aussi  vite 
que  possible,  vers  le  nord.  Cependant,  malgré  tout  cet  imm^ise 
mouvement,  la  ville  est  étrangement  tranquille;  nui  signe  exté- 
rieur n'avertirait  l'étranger  du  sentiment  public,  la  race  comme 
l'individu  devenant  au  Japon  d'autant  plus  calme  en  apparence 
que  ses  émotions  sont  plus  profondes.  L'empereur  a  donné  un 
exemple  que  chacun  s'efforce  de  suivre  en  envoyant  des  présens 
à  ses  troupes  de  Corée  :  les  provisions  de  riz,  de  fruits,  de  tabac 
partent  par  chaque  bateau,  et  la  nation  tout  entière  a  souscrit 
aux  fonds  de  gueiTe,  le  chèque  du  riche  marchand  se  mêlant 
au  dollar  en  papier  de  l'artisan,  à  la  dtme  du  manœuvre.  On  ne 
refuse  même  pas  les  dons  puérils  des  enfans. 

(1)  Un  mot  qui  en  japonais  V6ut  dire  «  cœur,  »  et  aussi,  sens  caché,  le  «  ccDur 
des  choses.  • 


UN   PEINTRE  DU  JAPON.  585 

Quant  aux  soldats,  ils  sont  silencieux  et  doux  comme  de 
petits  écoliers  en  classe.  Ni  vantardise,  ni  galté;  les  prêtres  boud- 
dhistes exhortent  les  escadrons  dans  la  cour  des  temples;  une 
grande  cérémonie  religieuse  a  été  célébrée  sur  le  terrain  de  pa- 
rade,  lapplication  d'une  lame  de  rasoir  sur  chaque  jeune  léte  de 
soldat  symbolisant  le  renoncement  volontaire  aux  vanités  de  la 
vie.  Dans  tous  les  antiques  sanctuaires,  ce  sont  des  prières  aux 
dieux  des  armées,  aux  ombres  des  héros  qui  moururent  pour 
leur  empereur.  Mais  les  rites  les  plus  imposans  sont  célébrés 
à  HoumyOji,  le  monastère  où  pendant  trois  siècles  ont  reposé  les 
cendres  de  Kato  Kiyomasa,  le  conquérant  de  la  Corée,  lennemt 
des  Jésuites,  le  protecteur  du  bouddhisme  ;  à  Houmyôji,  le  chant 
sacré  des  pèlerins  sonne  comme  le  rugissement  de  la  mer.  Aussi 
le  bruit  circule-t-il  que,  la  nuit,  des  chevaux  invisibles  piaffent 
dans  la  cour  du  temple  et  qu'une  ombre  puissante  est  sortie  de 
son  sommeil  pour  conduire  une  fois  de  plus  à  la  victoire  les 
armées  du  Fils  du  ciel.  Les  soldats,  des  garçons  ignorans  et 
simples  venus  de  la  campagne,  ne  discutent  pas  plus  cette  lé- 
gende que  les  Athéniens  ne  discutèrent  la  présence  de  Tbésée  u 
Marathon.  Mais  ce  n'est  point  avec  ceux-là  que  s'entretient  Lafca- 
dio  Hearn  dans  le  touchant  récit  intitulé  :  Un  vœu  réalûé. 

Un  de  ses  anciens  élèves  est  venu  lui  dire  adieu,  un  beau 
garçon  dont  le  régiment  va  partir  le  jour  même  pour  la  Corée. 
Ils  devisent  ensemble  du  bon  temps  de  Matsue,  au  cours  du 
repas  qu'ils  prennent  en  tête  à  tête.  Fils  de  riches  fermiers, 
Asakichi  a  fait  des  études  complètes,  ce  qui  ne  l'empêcha  pas, 
à  sa  sortie  de  Técole,  d'aider  ses  parens  dans  leurs  travaux;  puis, 
à  dix-neuf  ans,  il  a  été  convoqué  au  temple  pour  un  examen 
tant  intellectuel  que  physique,  après  lequel  on  le  déclara  propre 
au  service  militaire.  Inscrit  comme  ichiban  (de  première  classe) 
par  le  médecin  et  le  major  recruteur,  il  fut  pris  à  la  conscrip- 
tion suivante.  Sergent  au  bout  de  treize  mois,  il  a  demandé  de 
quitter  sa  garnison  dans  la  crainte  de  n'être  pas  envoyé  eu 
Corée. 

—  Maintenant,  je  suis  si  heureux  !  s'écrie-t-il  avec  une  sou- 
daine rougeur,  honteux  d'avoir  ainsi  trahi  ses  sentimens. 

—  Vous  rappelez-vous,  lui  dit  le  maître,  quand,  à  l'école,  vous 
exprimiez  le  désir  de  mourir  pour  Sa  Majesté  l'Empereur? 

—  Oui,  répond-il,  et  cette  chance  est  venue,  non  seulement  à 
moi,  mais  à  plusieurs  de  ma  classe.  .....  ^ 


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S86  REVUE  DES  DEUX  , MONDES. 

Et  il  parle  presque  gaiment  de  Thonneur  qu'il  y  a  à  tomber 
sur  le  champ  de  bataille.  Après,  le  gouvernement  prend  soin  de  la 
famille  ;  il  est  triste  sans  doute  pour  quelques-uns  de  mourir  sans 
laisser  un  fils  qui  perpétue  le  nom  et  continue  les  offrandes  aux 
ancêtres,  mais  lui,  quoique  célibataire,  n'aurait  rien  à  regretter, 
car  il  est  fils  cadet,  ses  parens  sont  encore  jeunes  et  Tatné  les  sou- 
tiendra dans  leur  vieillesse.  En  outre,  ils  seront  beaucoup  à  la 
maison  pour  l'aimer,  car  les  morts  ont  besoin  d'amour. 

Le  sentiment  des  Japonais  au  sujet  de  l'àme  est  ici  exprimé 
d'une  manière  intéressante.  Les  esprits  protecteurs  des  parens 
hantent  la  demeure  familiale  pendant  cent  ans  et  veillent 
sur  ceux  qui  survivent,  ce  qui  n'empêche  pas  le  long  voyage  au 
Meido  que  tous  doivent  faire,  car  l'àme  est  une  et  multiple  tout 
ensemble.  Elle  peut  être  en  maints  lieux  à  la  fois;  l'idée  du  Meido, 
du  culte  familial  et  des  prières  au  temple  n'offre  donc  rien  de 
contradictoire.  L'état  de  Bouddha  est  sans  fin  et  sans  limites,  im- 
mense comme  l'élément  de  l'éther,  ce  qui  n'empêche  pas  qu'après 
la  mort  on  reste  dans  sa  famille,  au  milieu  de  ses  parens  et  de 
ses  amis,  on  jouit  de  la  lumière  du  monde  comme  auparavant. 

Lafcadio,  en  écoutant  Âsakichi,  se  souvient  dé  la  com- 
position d'un  de  ses  élèves  sur  l'avenir  du  juste  :  «  Son  âme 
flottera  éternellement  dans  l'univers.  »  Les  croyances  des  Japo- 
nais sur  ce  chapitre  ressemblent  beaucoup  à  celles  des  Grecs 
de  l'antiquité.  Mêmes  sacrifices  aux  morts,  mêmes  honneors 
rendus  aux  mftnes  des  héros,  mêmes  bûchers  allumés  après 
la  bataille  pour  recueillir  autant  que  possible  les  cendres 
des  guerriers  qui  seront  renvoyés  dans  la  patrie.  L'Empereur 
lui-même  les  tiendra  en  vénération  et  ils  auront  l'amour  du 
peuple  tout  entier  qui  les  priera  d'aider  le  Japon  aux  teinps 
de  dangers  nationaux.  Cette  foi,  ces  espérances  sont  nourries 
dans  l'àme  des  jeunes  gens  dès  les  années  d'école.  On  les  con- 
duit en  excursions  militaires  aux  sanctuaires  où  sont  honorés 
les  héros;  en  bon  ordre,  dans  les  demi-ténèbres  du  bois  sacré,  ils 
se  rangent  silencieux;  la  trompette  fait  retentir  un  appel  de 
bataille;  tous  présentent  les  armes,  et  c'est  chez  chacun  d'enx 
le  genre  d'émotion  qu'a  chantée  un  poète  japonais  qui  fut  soldat 
avant  de  devenir  prêtre  : 

La  cause  je  ne  peux  la  dire,  —  mais  quand  j'aborde  le  temple,  —  des 
larmes  de  reconnaissance  me  coulent  des  yeux. 


UN   PEINTRE  DU  JAPON.  587 

Âsakiehi  rappdle  tout  cela;  en  somme,  ce  qu'il  dit  n'a  rien 
d'individuel,  il  n^est  qu'une  des  petites  vagues  d'une  mer  inson- 
dable» il  n'exprime  que  le  sentiment  ancestral,  l'émotion  vague, 
maïs  incommensurable,  du  shinto  qui  chez  lui  se  m6le  aux  aspi- 
rations les  plus  hautes  du  bouddhisme.  La  nuit  tombe,  les 
étoiles  et  les  feux  électriques  de  la  citadelle  brillent  à  l'envi,  le 
clairon  sonne  et,  de  la  forteresse  à  Kiybmarà,  roule  dans  la  nuit, 
comme  un  grondement  de  tonnerre,  le  chant  de  dix  mille  hommes. 
Nts/n  me  higa$kt  mè,  traduction  libre  : 

Oh  I  le  pays,  du  Sud  au  Nord,  est  couvert  d'ennemis,  à  i*Ouest,  à  l'Est, 
en  avant,  tout  est  noir  d*ennemis.  Nul  ne  peut  dire  le  nombre  des  hordes 
qui  se  répandent  de  la  plage  de  Satsuma,  du  rivage  de  Tsukushi. 

Tous  les  soldats  connaissent  ce  chant,  le  Chant  du  Siège, 
—  qui  défie  la  ruine  d'atteindre  l'Empire  éternel,  quand  bien 
même  la  terre  se  déchirerait  en  deux,  quand  bien  même  tom- 
berait le  eiel,  quand  bien  même  les  montagnes  se  mêleraient  à 
la  mer. 

Le  maître  ne  reverra  plus  son  élève  après  qu'au  seuil  de  sa 
demeure  cdui-ci  lui  a  envoyé  un  dernier  salut  ;  le  tonnerre  des 
cEants  belliqueux  continue  et  te  mugissement  des  trains  qui 
emportent  t£uit  de  vaillance  et  de  fidélité  vers  la  fièvre  des  rizières 
chinoises  et  les  cyclones  menaçans  de  la  mort.  Bientôt  le  nom 
d* Asakiehi  figure  sur  la  longue  liste  publiée  par  les  feuilles 
loeales.  Ce  soir-là,  le  vieux  serviteur  japonais  décore  et  illumine 
l'akôve  de  la  chambre  de  réception  comme  pour  une  fête,  il 
met  des  fleurs  dans  les  vases,  allume  les  baguettes  d'encens  et 
place  au  milieu  de  tout  cela  une  photographie  devant  laquelle 
est  servi  le  festin  traditionnel  en  miniature  :  du  riz,  des  fruits, 
des  pâtisseries. 

—  Peut-être,  dit-il,  plairait-il  à  son  esprit  que  le  maître 
consentit  honorablement  à  lui  parler.  Il  comprendra  langlais  du 
maître! 

Et  te  maître  parla  au  petit  portrait  qui  semblait  lui  sourire  à 
travers  les  spirales  d'encens. 

Dès  le  premier  instant  de  la  déclaration  de  guerre,  personne 
au  Japon  n'avait  douté  de  la  victoire.  L'enthousiasme  fui  uni- 
versel et  profond.  L'histoire  de  succès  éclatans,  écrits  de  c<m- 
fiance  et  publiés  en  fascicules,  se  répandait  dans  tout  le  pays, 


588  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

longtemps  avant  leur  réalisation;  les  fabricans  de  jouets  met 
taient  en  vente  d'ingénieux  mécanismes  représentant  la  déroula- 
grotesque  des  Chinois.  Un  commerce  énorme  d'images  colorié^^^ 
à  bas  prix  gravait  dans  l'esprit  du  peuple  les  hauts  faits  acconB.  — 
plis  ou   projetés.  En  môme  temps/ les  théâtres  célébraient  L  .^si. 
guerre  avec  tout  le  réalisme  possible.  Chaque  épisode  glorieaT^i^ 
était  aussitôt  transporté  à  la  scène  :  par  exemple,  la  mort  d'u  imcm. 
clairon  qui,  le  poumon  traversé,  acheva  de  sonner  la  charge  en    '^^ 
mettant  son  dernier  souffle,  et  l'héroïsme  des  quatorze  troupier—^ 
qui  tinrent  ferme  contre  trois  cents  fantassins,  et  la  charge  S~  ^3 
coolies  sans  armes  contre  un  bataillon  chinois  qui  ne  fut  p^B.^^ 
fe  plus  fort,  etc.  Ces  incidëns  et  beaucoup  d'autres  se  fir^i».  "1 
applaudir  frénétiquement.  Sur  le  passage  dés  troupes,  c  elaiei^m  « 
dés  illuminations;  à  Kobé,  elles  continuèrent  dés  semaines  (3.^ 
suite  dans  toutes  les  rues  parles  soms  deshabitans.  Les  indu^^- 
tries  du  pays  se  consacraient  à  la  guerre  ;  on  alla  jusqu'à  invent^^^ 
des  paquets  de  cure-dents  où  chaque  petit  bâton  portait  inscr— ^»^  ^ 
en  caractères  microscopiques  un  poème  différent  sur  des  suj&  *^  — 
belliqueux. 

I       L'enthousiasme  fut,  il  est  vrai,  suivi  d'une  déception  pr 
fonde  ;  lé  Jajpon  se  trouva  frustré  par  les  conditions  de  la  paix, 
si,  à  cette  époque,  le  sentiment  public  eût  été  seul  écouté, 
guerre  se  serait  continuée  entre  la  Russie  et  sonalliéde  la  veill- 
malgré  le  renfort  qu'apportaient  à  la  grande  puissance  eur 
péenne  la  France  et  l'Allemagne.  Mais  le  gouvernement  fut  sa§ 
Il  bâillonna  la  presse  et  parut  se  contenter  du  peu  qu'on  lui  doi 
nait.  Hearn  croit  cependant  que  les  forcés  de  reserve  au  Japc^^  ^^^ 
sont  beaucoup  plus  considérables  qu'on  ne  le  suppose,  ses  vmg^ 
six  mille  écoles  lui  composant  un  colossal  appareil  prépara 
toire. 

;  Mais  alors  la  marine  était  le  point  faible,  quoiqu'elle  eût  sul 
à  annihiler  la  flotte  chinoise,  et  les  frais  d'une  nouvelle  guer^ 
eussent  été  désastreux  pour  le  commerce  et  l'industrie.  Il  f alla 
attendre,  si  cruellement  blessé  que  fût  l'orgueil  national.  Le  m 
contentement  général  se  dissimula  sous  des  témoignages  d'ail 

gresse  : 

Hyogo,  0  mai  1895. 

Hy^ogo  ce  matin  est  baigné  dans  une  splendeur  de  lumière  limpide, 
lumière  du  printemps,  qui,  vaporeuse,  prête  un  cliarme  d'apparition  ai 
choses  lointaines  entrevues  à  travers.  Les  contours  restent  nettement  d^ 


UN   PEINTRE  DU   JAPON.  589 

sînés,  mais  des  couleurs  presque  idéales,  qui  ne  leur  appartiennent  pas»  les 
transfigurent,  el  les  grandes  montagnes,  derrière  la  ville,  s'élancent  vers  un 
bleu  sans  nuage  que  Ton  prendrait  pour  l'àme  de  Tazur,  plutôt  que  pour 
Tazur  même.  Au-dessus  d'un  talus  gris  bleu,  —  les  toits  agglomérés  — 
frémissent  et  voltigent  des  formes  extraordinaires  ;  le  spectacle  n'est  pa;) 
nouveau  pour  moi,  mais  il  m'enchante  toujours.  Partout  flottent,  attachés 
à  de  hauts  bambous,  des  poissons  de  papier  immenses  qui  s'agitent  et  cha- 
toient comme  choses  vivantes.  Leur  taille  varie  d'ordinaire  de  cinq  à  quinze 
pieds  de  long,  çà  et  là,  il  y  en  a  de  plus  grands,  portant  un  bébé  accroché 
à  la  queue.  Quelques  bambous  retieonent  quatre  ou  cinq  poissons  super- 
posés... Les  liens  légers  qui  les  attachent  aboutissent  au  dedans  de  la  tête, 
et  le  vent,  lorsqu'il  entre  dans  la  bouche  ouverte,  gonfle  le  corps  en  le  fai- 
sant onduler,  monter,  descendre,  se  tordra  absolament  comme  s'il  s'agis- 
sait dé  poissons  véritables,  tandis  que  la  queue  et  les  nageoires  jouent 
d'une  façon  irréprochable.  En  nageant  contre  le  ciel,  le  bruit  qu'ils  font  est 
celui  du  vent  dans  un  champ  de  cannes...  Tout  le  monde  sait  que  ces 
carpes  de  papier  ou  hoi  ne  sont  hissées  que  durant  la  période  du  festival 
anniversaire  de  la  naissance  des  garçons,  le  cinquième  mois  ;  ils  symbo- 
lisent l'espoir  qu'ont  les  parens  de  voir  leur  fils  faire  son  chemin  dans  le 
monde  en  dépit  des  obstacles,  comme  la  grande  carpe  du  pays  remonte 
contre  le  courant  de  rapides  rivières...  Mais  en  ce  radieux  printemps  de 
l'année  japonaise  2555,  le  koi  symbolisait  quelque  chose  de  plus  grand  que 
l'ambition  paternelle,—  la  confiance  d'une  nation  régénérée  par  la  guerre. 
La  résurrection  militaire  de  l'Empire,  le  vrai  jour  de  naissance  du  nouveau 
Japon,  commença  en  effet  avec  la  conquête  de  la  Chine.  La  gtierre  a  pris  fin, 
l'avenir,  quoiqu'il  ne  soit  pas  sans  nuages,  parait  plein  de  promesses  et, 
malgré  les  obstacles  à  des  succès  plus  complets  el  plus  durables,  le  Japon 
ne  craint  rien,  ne  doute  de  rien. 


A^oici  un  autre  tableau  : 

Hyogo,  i5  mal. 

Le  Matsushima  Kan,  revenu  de  Chine,  est  à  l'ancre  devant  le  Jardin  4u 
plaisir  de  la  Paix.  Ce  n'est  jpias  un  colosse,  quoiqu'il  ait  accompli  de  grandes 
choses,  mais  il  a  certainement  l'air  formidable  au  repos,  dans  cette  claire 
lumière,  forteresse  d'acier  gri«  de  pierre,  se  dressant  au-dessus  d'une  nappe 
bleue  tout  unie.  La  permission  de  visiter  a  été  accordée  au  peuple,  qui  s'y 
rend  en  habits  de  fête  comme  au  festival  d'un  temple.  Tous  les  bateaux  du 
port  semblent  avoir  été  réquisitionnés  à  l'intention  des  curieux,  tant  il  y  en 
a  autour  du  cuirassé,  quand  nous  l'atteignons.  11  n'est  pas  possible  que 
tant  de  monde  entre  à  la  fois;  nous  devons  attendre,  tandis  que  des  cen- 
taines de  visiteurs  sont  alternativement  admis  et  congédiés. 

'  Le  spectacle  de  la  joie  populaire  vaut  qu'on  le  guette.  Quel  élan  quand 
votre  tour  arrive!  Quel  fourmillement,  quelle  poussée!  Deux  jeunes  femmes 
tombent  à  la  mer  et,  tirées  de  l'eau  par  des  marins,  disent  qu'elles  ne  sont 
pns  filcliées  d'être  tombées  parce  qu'elles  pourront  se  vanter  de  devoir  la 
vie  aux  hommes  du  Matsushima  KanI 


590  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  on  doit  vraimenl  aux  hommes  du  Mattitshima  Kân  qvkelqop  cbo. 
de  plus  important  que  la  Tie  de  deux  feraDÉes;  et  le  peuple  cbercbe  à  le 
reconnaître  par  des  témoignages  d'affection,  car  la  discipline  militaire  in- 
terdit les  présens.  Les  officiers  et  l'équipage  doivent  être  bien  las;  ils  se 
laissent  néanmoins  questionne^  et  répondent  avec  une  amabilité  charmante. 
Tout  est  montré,  expliqué  en  détail,  le  canon  de  gros  calibre,  les  batteriet, 
les  torpilles,  la  lanterne  ét^trique. 

On  me  raconte  Thialoire  émouvante  de  la  grande  bataille  du  Talu.  Pen- 
dant ce  temps,  les  grands-pères  chauves,  et  les  femmes,  et  les  nàaroriot?  du 
port  sont  maîtres  pour  un  jour  du  Matsushima.  Les  officiers,  les  cadels,Ie»' 
matelots  n'épargnent  rien  pour  leur  plaire.  Ceux-ci  parlent  aux  rieilhûrds; 
ceux-là  laissent  les  enfans  jouer  avec  la  poignée  de  leur  sabre  où  leur  ap~ 
prennent  à  jeter  leurs  petites  mains  en  l'air  arec  le  cri  :  Teiàoku  Banzai!  Et# 
pour  les  mères  fatiguées,  des  paillassons  ont  été  disposéis  à  Fom1l>re,  dans 
l'entrepont.  Ces  ponts,  il  n'y  a  que  quelques  mois,  étaient  rougis  de  sang; 
des  taches  sombres  ont  résisté  au  nettoyage  et  le  peuple  les  contemple  avec 
un  tendre  respect,  ainsi  que  les  cicatrices  laissées  au  bateau  par  les  coups 
de  ses  autagooistes  immédiats,  deux  cuirassés  chinois  dé  7400  tosne» 
chacun,  tandis  que  le  tonnage.du  Matsushima  n'est  que  de  4280...  Mon  guide^ 
me  dit  :  «  Les  Chinois  avaient  des  canons  européens.  Si  nous  n'avion»  pas  en. 
à  lutter  contre  des  armes  occidentales,  notre  victoire  eût  été  trop  facile...  w 

Et  il  donne  ainsi  la  note  juste.  Sien,  par  ce  beau  jour  de  printemps, 
n>ût  ravi  les  hommes  du  Matsushima  Kan  autant  que  l'ordre  d'attaquer  le» 
grands  croiseurs  russes,  là-bas,  en  rue  de  la  côte. 

Voici  maintenant,  rapidement  ébauché,  le  retour  des  troupes. 

L'année  dernière,  en  voyageant  de  Shinionosaki  vers  la  capitale,  je  vis 
beaucoup  de  régimens  en  roule  pour  le  théâtre  de  la  guerre,  tous  vêtus  de 
blanc,  car  la  saison  chaude  n'était  pas  encore  passée.  Ces  soldats  ressem- 
blaient tant  à  mes  anciens  élèves  (et  des  milliers  en  réalité  sortaient  de 
l'école),  que  je  ne  pus  m'empêcher  dé  trouver  cruel  qu'on  les  envoyât  au 
feu  si  jeunes I... 

Eh  bien,  aujourd'hui,  j'ai  vu  reyenir  quelques-uns  des  régimens.  Des 
aros  de  triomphe  ont  été  dressés  dans  les  rués  où  ils  doivent  passer  pour 
se  rendre  de  la  station  au  grand  temple  dédié  à  Fâme  héroïque  de  Kusû- 
nolti  Masashigé.  Les  citoyens  ont  payé  six  mille  yen  Thonneiu*  de  servir  aux 
soldats  leur  premier  repas.  Les  hangars  sous  lesquels  les  bataillons 
s'attablent  dans  la  cour  du  temple  sont  décorés  de  drapeaux  et  de  guir- 
landes, et  il  y  a  de  petits  cadeaux  pour  tous 

J'attendis  d'abord  avec  mon  vieux  Manyemon  devant  la  station,  voisine 
du  temple.  Le  train  s'arrêta,...  la  police  repoussa  la  foule,...  les  bataillons 
parurent  en  une  colonne  régulière,  conduite  par  un  officier  qui  boitait  en 
marchant,  une  cigarette  à  la  bouche.  La  foule  s'épaissit  encore  autour  de 
nous,  mais  il  n'y  eut  pas  d'acclamations,  pas  un  mol,  le  silence  n'était 
rompu  que  par  le  pas  mesuré  de  la  troupe.  Étaient-ce  bien  les  mêmes 


UN   PEINTRE   DU  JAPON.  591 

hommes  que  j'avais  vus  partir?  Brûlés  par  le  soleil,  les  traits  ravagés,  por- 
tant parfois  de  grandes  barbes...  Les  uniformes  d'hiver  en  drap  bien  étaient 
usés,  déchirés,  les  souliers  n'avaient  plus  forme  de  souliers;  mais  la  dé- 
marche énergique  était  celle  de  soldats  endurcis.  Non,  ce  n'étaiept  plus  des 
enfans,  c'étaient  des  hommes  solides,  capables  de  tenir  tête  à  toutes  les 
troupes  do  monde  ;  des  hommes  qui  avaient  tué,  donné  l'assaut,  des  hommes 
qui  avaient  souffert  ce  que  *'on  n'écrira  jamais.  Les  physionomies  n'expri- 
maient ni  joie,  ni  fierté,  les  yeux  chercheurs  regardaient  à  peine  le  décor 
de  fête,  peut-être  parce  que  ces  yeux-là  avaient  vu  trop  de  choses  faites 
pour  rendre  sérieux...  Les  spectateurs  semblaient  émus  d'un  changement 
dont  ils  devinaient  les  causes,  mais  n'importé,  les  soldats  n'en  étaient  que 
de  meilleurs  soldats  maintenant  I... 

Je  dis  à  Manyemon  :  —  Ce  soir,  ils  seront  à  Osaka  et  à  Nagoya.  Ils  enten- 
dront l'appel,  et  ils  penseront  aux  camarades  qui  ne  reviendront  plus. 
Mais  le  vieillard  me  répondit  avec  une  gravité  simple  : 
—  Peut-être  les  gens  d'Occident  croient-ils  que  les  morts  ne  reviennent 
jamais;  nous  ne  pensons  pas  de  même.  Les  morts  japonais  reviennent  tous, 
ils  connaissent  le  chemin.  De  Chine  et  de  Choseh,  et  du  fond  de  la  mer,  tous 
nos  morts  sont  revenus,  tous  !  Ils  sont  maintenant  avec  nous.  Chaque  soir» 
ils  se  réunissent  pour  entendre  les  trompettes  qui  les  ont  rappelés  chez 
eux.  Et  ils  les  entendront  aussi  le  jour  où  les  armées  du  Fils  du  Ciel  seront' 
dirigées  contre  la  Russie. 

Ces  paroles  lues  à  neuf  années  d'intervalle  sont  saisissantes. 
Dès  lors,  le  Japon,  sans  perdre  un  seul  navire  ni  une  seule  ba- 
taille, avait  abaissé  le  pouvoir  de  la  Chine,  créé  une  nouvelle 
Corée,  agrandi  son  propre  territoire  et  changé  la  face  politique 
de  l'Orient.  AujourdTiui,  la  lutte  désirée  contre  la  Russie  com- 
mence dans  des  conditions  qui  sont  pour  exalter  encore  Forgueil 
japonais.  Et  l'orgueil  est  toujours  dur... 

Le  Japon  s'endurcit,  il  marche  en  outre  vers  un  of/icialisme 
qui  a  été  la  malédiction  et  la  faiblesse  de  la  Chine.  Lafcadio 
Heam  constate  à  regret  que  les  résultats  moraux  de  la  nouvelle 
éducation  occidentalisée  ne  sont  pas  à  la  hauteur  des  résultats 
matériels.  Jusqu'ici,  l'absence  relative  de  tout  individualisme 
égoïste  dans  le  caractère  national  avait  été  le  salut  de  l'Empire. 
Le  Japon  devait  cela  aux  deux  grandes  religions  qui  ont  créé  et 
conservé  sa  puissance  morale  :  le  shinto  qui  enseigne  à  l'individu 
le  devoir  de  penser  à  son  empereur  et  à  sa  patrie  avant  de  penser 
ni  à  lui-même  ni  aux  siens,  et  le  bouddhisme  qui  lui  commande 
de  maîtriser  les  regrets,  d'endurer  la  souffrance,  d'accepter 
comme  unç  loi  éternelle  l'évanouissement  des  choses.  Mais  elles 
sont  maintenant,  ces  religions,,  bien  souvent  détournées  de  leur 


892  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sens.  L'individualisme  envahit  le  Japon.  Lafcadio  Hearn  s*en 
aperçoit  &  l'Université  de  Tokio.  Il  remarque  dans  les  composi- 
tions des  étudians  des  aperçus  nouveaux  qui  le  chagrinent  :  «  Le 
changement,  écrit  l'un  d'eux,  est  dans  la  naturer  de  notre  vie. 
Combien  de  gens  voyons-nous  qui,  riches  la  veille,  sont  pauvres 
le  lendemain  ?  Résultat  de  la  concurrence  humaine,  selon  les  lois 
de  l'évolution.  Nous  sommes  exposés  à  cette  concurrence,  il  faut 
se  battre,  môme  si  l'on  n'en  a  pas  envie.  Et  avec  quel  sabre  nous 
battrons-nous?  Avec  le  sabre  de  la  science,  forgé  par  l'éduca- 
tion. »  ^ 

Âh  !  que  xious  voici  loin  de  la  culture  du  moi,  comme  on 
l'entendait,  il  y  a  une  dizaine  d'années,  aux  écoles  de  la  Province 
des  Dieux,  par  le  développement  exceptionnel  de  toutes  les 
nobles  qualités! 

Les  Japonais  de  l'avenir,  mieux  nourris  et  plus  généralement 
instruits,  pourront  être  physiquement  et  intellectuellement  su- 
périeurs, mais  Lafcadio  Hearn  est  de  ceux  qui  croient  «  que  le 
cœur  humain,  môme  dans  l'histoire  d'une  race,  vaut  infiniment 
plus  que  l'intellect  humain  et  qu'il  peut  tôt  ou  tard  répondre 
beaucoup  mieux  que  lui  &  toutes  les  énigmes  du  sphinx  de  la  vie.  » 
Jl  est  intéressant  de  voir  que  sur  le  chapitre  des  comparaisons 
entre  l'ancien  et  le  nouveau  Japon,  le  maître  de  conférences  à 
l'Université  de  Tokio  invoque  l'opinion  d'un  conférencier  d'Occi- 
dent, M.  Ferdinand  Brunetière,  qui  a  dénoncé  avant  lui  l'indivi- 
dualisme comme  l'ennemi  de  l'éducation  et  de  l'ordre  social: 

«  Quoi  que  nous  veuillons  faire  pour  la  famille,  pour  la  so- 
ciété, pour  l'éducation,  c'est  contre  l'individualisme  qu'il  faut 
aujourd'hui  travailler,  car  la  société  humaine  est  fondée  sur  le  ^ 
sacrifice  de  soi.  » 

Un  chrétien,  Lamennais,  l'avait  dit  ;  M.  Brunetière  l'a  répété 
avec  éloquence  et,  au  nom  des  meilleures  traditions  shinto  et 
bouddhistes,  c'est  également  l'opinion  de  l'auteur  de  Kokoro, 
observateur  incomparjeible  du  «  cœur  des  choses  au  Japon.  » 

Tu.  Bewtzok. 


fmrr^ 


f 


A  TOULON 


14  septembre  1902.  —  Quelle  heure   aimable,   ce   matin, 

P^«sée  aux  portières  du  wagon  !  Tout  me  plaît,  tout  me  sourit, 

^^   bleu  du  ciel,  tendre  et  fondu,  le  bleu  luisant,  miroitant  de  la 

^^^«r,  le  vert  cendré  des  oliviers  sur  le  gris  violacé  des  montagnes, 

*-^-ché  de  rose  par  les  éboulis  de  marbre...  Et  le  contraste  de 

^^^tte  Normandie  lumineuse  qui  s'étend  de  Marseille  à  Âubagne 

^^  long  des  prairies  où  s'attarde  rHuveaune  et  des  roches  de 

^-•«ssis,  surchauflFées  par  le  cuisant  soleil,  roussies,  crevassées, 

^^  chaos  pétrifié  qui  dévale  dans  Teau  profonde,  pêle-mêle  avec 

^  ^^  genêts,  les  arbouses  et  les  jeunes  pins,  et  qui  éteint  sa  flambée 

^^Xa  fond  des  calanques  obscures  où  clapote  la  petite  vague  ra- 

&^use...  Et  le  beau  golfe  de  la  Ciotat,  calme,  pur,  tableau  riant, 

^^uis  le  cadre  sévère  du  bec  de  l'Aigle  et  de  la  Fauconnière... 

Plus  loin,  tandis  qu'à  gauche  grandissent  de  rudes  mon- 
*-^gnes  et  que  déjà,  par-dessus  la  crête  nue  du  Faron,  le  Coudon 
^:r'es8e  en  équerre  son  formidable  bastion  rougefttre,  à  droite,  de 
t^^es  campagnes  cultivées  s'inclinent  doucement  vers  les  gra- 
cieuses baies  de  Bandol  et  de  Sanary,  où  la  terre  et  la  mer  vien- 
i^ent  se  baiser  sur  la  plage  blanche. 

Voici  maintenant,  vite  dressé  et  dépassant  les  noires  pinèdes 

dvi  Bois  sacré,  le  cône  de  Six-Fours,  tronqué  aujourd'hui  par 

^iB  fort  aux  vilaines  casemates  blanchâtres  qui  fait  regretter  les 

pittoresques  ruines  d'autrefois...  Autrefois!  Oui,  je  puis  déjà  dire 

autrefois,  hélas!...  N'y  a-t-il  pas  un  peu  plus  d'un  quart  de  siècle 

TOME  XXI.  —  1904.  38 


594  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  je  suivais  cette  même  route  et  que  j'apportais  à  Toulon, 
paradis  rêvé  des  «  midships,  »  mes  illusions  toutes  neuves  et 
rivresse  de  ma  jeune  liberté!... 

Bah!  Laissons  cela.  Ce  n'est  pas  quand  on  vient  de  passer 
capitaine  de  frégate,  qu'on  est  donc  un  jeune  officier  supérieur, 
qu'il  faut  se  vieillir  en  s'abaii donnant  au  passé  mélancolique... 

Toulon!  Toulon!...  vingt-cinq  minutes  d arrêt,  buffet!... 

Hé!  nous  y  sommes.  La  gare  n'a  pas  changé,  ni  le  soleil  non 
plus,  qui  brûle  la  grande  cour  où  piétinent  les  chevaux  des  om- 
nibus dans  une  poussière  blanche,  aveuglante...  Il  y  a  du  mistral, 
Dieu  me  pardonne  !  Allons,  c'est  bien  Toulon. 

/5  septembre.  —  J'ai  été  rappelé  à  mon  port  pour  y  faire  du 
service  à  terre,  en  attendant  d'être  embarqué  comme  second  sur 
un  cuirassé  d'escadre.  Le  service  à  terre,  confessons-le,  nous  le 
regardons  comme  une  corvée  peu  intéressante.  Peut-être  avons- 
nous  tort  :  on  n'y  apprend  évidemment  pas  le  maniement  de 
l'unité  de  combat,  mais  on  y  voit  de  près  les  organismes  qui  la 
créent,  la  réparent,  l'enfretiennent,  l'abritent  et  la  transforment; 
on  y  apprend,  en  somme,  la  Marine. 

Enfin,  voici  ce  qu'on  me  réserve  :  la  présidence  de  la  com- 
mission des  vivres  et  de  celle  des  recettes  et  des  remises  du  ser- 
vice des  travaux  hydrauliques.  On  me  promet  aussi  quelques 
essais  de  i:ecette  de  l'outillage  flottant.  Voilà  de  quoi  occuper 
mes  matinées  et  bon  nombre  d'après-midi  ;  quant  au  reste,  un 
planton  me  remet,  avec  un  gros  cahier  de  consignes,  un  petit 
billet  cacheté,  plié  en  triangle.  Ce  sont  les  «  mots  »  qui  permet- 
tent de  circuler  dans  l'arsenal,  du  coup  de  canon  de  retraite  au 
coup  de  canon  de  diane.  «  Sésame,  ouvre-toi,  »  disait  le  chef 
des  quarante  voleurs.  Cette  fois,  au  contraire,  il  s'agit  d'em- 
pêcher les  voleurs  de  se  glisser,  en  cas  d'incendie,  dans  l'arsenal, 
à  la  faveur  du  désordre  et  du  trouble  inévitables;  et  l'on  com- 
met à  ma  surveillance,  cette  semaine,  la  porte  de  Castigneau,  la 
semaine  prochaine,  la  porte  principale  :  mission  de  confiance, 
si  l'on  veut,  mais  bien  modeste  commandement,  —  une  bonne 
douzaine  d'hommes,  —  pour  un  lieutenant-colonel... 

Entre  temps,  quelques  rondes  aux  hôpitaux  ou  aux  prisons, 
rondes  que  le  service  des  places  attribue,  dans  l'armée,  aux 
simples  capitaines,  voire  aux  lieutenans.  Il  est  vrai  qu'on  m'as- 
sure que  je  représente  dans  ces  rondes  le  préfet  maritime,  que  je 


i 


A  TOULON.  595 

suis  une  sorte  àe  misstés  dominicus.,.  Allons!  «  Le  Seigneur 
Jupiter  ^it  dorer  la  pilule,  »  et  Ton  ne  reconnaîtra  pas  du  moinà 
la  morgue  dont  on  accuse  les  officiers  de  marine  aux  fonctions 
qu'ils  s'attribuent  eux-mêmes. 

/7  septembre.  —  Toulon  a  changé.  Non  pas  les  vieux  quar- 
tiers qui  sont  immuables,  d'une  saleté  visqueuse  et  gluante,... 
puante  en  tout  cas.  Mais  la  nouvelle  ville  s'est  beaucoup  étendue 
au  Nord,  gagnant  sur  la  pente  du  Faron;  et  je  ne  dis  pas,  certes, 
que  toutes  ces  maisons-casernes  aux  élégances  banales  ajoutent 
quoi  que  ce  soit  au  pittoresque  du  vieux  Toulon,  pas  plus  d'ail- 
leurs que  les  divers  «  monumens  »  qu'elles  encadrent,  mais  enfib 
on  se  meut  à  Taise  et  on  respire  un  air  à  peu  près  pur  dans 
ces  rues  trop  droites  et  sur  ces  places  trop  carrées... 

Et  puis  il  y  a  les  platanes,  lés  consolans  platanes;  et  il  y  a 
aussi  les  palmiers.  Les  palmiers,  orgueil  de  toute  la  côte!  Il  n'est 
si  mince  bourgade  du  bord  dé  l'eau  qui,  jalouse  dllyères,  de 
Cannes  et  de  Menton,  ne  se  bâtisse  un  «  grand  hôtel  »  et  ne 
plante  tout  devant  une  demi-douzaine  de  plumeaux  étiques. 
Soyons  juste  :  ici,  sur  quelques  points  favorables,  les  plumeaux 
sont  devenus  palmiers;  mais  le  plus  beau  est  un  superbe  dat- 
tier,  déjà  vieux,  qiïi  se  penche  nonchalamment  sur  la  façade 
orientale  de  la  Préfecture  maritime,  au  «  Champ  de  bataille.  » 

Toujours  belle  et  harmonieuse,  dans  son  cadre  de  maisons  du 
xviu«  siècle,  cette  vieille  place  d'armes  qu'on  s'obstine  à  appeler 
le  Champ  de  bataille...  Toujours  chaude  en  hiver  et  fraîche  en 
été,  au  moins  dans  les  allées  de  magnifiques  platanes  qui  la 
bordent.  Je  retrouve  là,  au  coin  Nord-Est,  le  tronc  énorme  que 
nous  nous  amusions  autrefois  à  embrasser  à  quatre  ou  cinq... 

48  septembre.  —  Ce  qui  a  changé  le  plus  ici,  c'est  la  physio- 
nomie du  petit  monde  maritime,  l'air  du  milieu...  Et  cela  se 
voit  d'abord  aux  uniformes. 

Des  uniformes,  il  y  en  a  plus  que  jamais  sur  le  Champ  de 
bataille.  Pourquoi?  A-t-on  tellement  grossi  les  cadres  des  divers 
corps  de  la  Marine?  Oui  et  non.  Oui,  pour  ceux  de  l'arsenal, 
personnel  administratif  et  personnel  technique,  qui  ont  gagné  à 
la  main,  gagné,  gagné...  C'est  bien  juste  :  ils  avaient  tant  crié!... 
Mais,  en  tout  cas,  ils  ont  pris  du  galon,  qui  du  galon  plat,  qui 
du  galon  dentelé,  et  des  torsades  et  des  broderies,  que  sais-je?... 


S96  REVUE  DES   DE(JX  MONDES. 

Et  tels  qui  ne  portaient  jamais  i'unifonne,  trop  simple  à  leur  gré, 
ne  le  quittent  plus'depuis  que,  si  reluisans,  ils  pensent  être  irré* 
sistibles  et  qu'ils  peuvent  provoquer  d'un  regard  sévère  le  salut 
du  troupier  ahuri. 

Mais  cependant  que  les  corps  auxiliaires  prenaient  ainsi  du 
galon  à  manche  que  veux-tu,  les  coi'ps  entretenus  s'empajraient 
de  l'épaulette.  L'épaulette!  Âh!  Tépaulette!...  Le  rêve  de  tant 
d'existences,  le  cauchemar  plutôt,  car  il  semblait  qu'accaparée 
par  le  «  grand  corps  (1),  »  elle  échappât  sans  cesse...  Eh  bies! 
non,  la  chère  épaulette,  ils  la  tiennent  enfin  ;  ils  feront  briQaaie 
figure  dans  les  cérémonies  publiques  et  les  bals  officiels,  nos 
commissaires,  nos  ingénieurs,  nos  mécaniciens,  médecins,  phar- 
maciens... Et  le  sabre,  et  le3  attentes,  tout,  quoi  !...  Ils  ont  tout! 
C'est  à  peine  si  on  les  prie,  en  s'excusant  de  la  liberté  grande, 
de  garder  un  peu  .de  velours  aux  maiiches  ;  et  encore  choisit-on 
des  nuanceiâi  foncées.  D'ailleurs  sous  la  pèlerine  on  ne  voit  plus 
rien;  la  casquette  est  la  môme  pour  tous  :  casquette  égalitaire. 
Sur  le  caban,  en  hiver,  sur  le  veston  blanc,  en  été,  on  ne  porte 
qu'un  tout  petit  liséré  de  couleur.  Bref,  ces  Messieurs  jouent 
absolument  les  officiers  de  marine. 

Mais,  au  vrai,  la  simulation  est-elle  donc  si  parfaite?  Cette 
langue  acérée  de  Gozelin  prétend  que  non  et  qu'ib  ont  beau 
faire...  «  Tenez,  me  dit-il,  en  me  poussant  le  coude,  voyez  ces 
deux-ci  qui  débouchent  de  la  rue  de  l'Intendance  ;  allez-vous  les 
prendre  pour  des  nôtres  et  ne  reconnaissez  vous  pas... 

—  Hum!  Prenez  garde,  Gozelin...  N'est-ce  point  ce  que  di- 
saient les  officiers  de  vaisseaii  de  1790,  quand  on  les  «  réorga- 
nisa »  et  qu'ils  virent  les  officiers  bleus  prendre  l'habit  à  revers 
rouges?  Il  me  semble  que  vous  donnez  dans  l'aristocratie... 

—  Point  du  tout.  Il  ne  s'agit  ni  d'aristocratie  ni  de  démo- 
cratie, mais,  bonnement,  de  physionomie  caractéristique,  de  pli 
professionnel.  Chaque  corps  a  son  air  de  famille;  le  nôtre  a  l'air 
du  commandement  et,  sauf  en  nous  coupant  la  tête  à  tous,  on  ne 
saurait  le  lui  enlever.  Bien  mieux,  on  ne  les  empêchera  pas  de 
prendre  cet  air-là,  ceux  qui  nous  remplaceront,  fussent-ils  tous 
des  fils  d'ouvriers  (comme  le  sont  beaucoup  d'entre  nous,  déjà). 
En  somme,  c'est  l'exercice  du  commandement  qui  aristocratise 
et,  à  moins  que  chaque  bâtiment  devienne  un   club,  où  Ton 

(1)  Le  «  grand  corp^  •»  —  avec  une  emphase  ironique  —  c'est  le  corps  des  ofB- 
ciers  do  vaisseau. 


A   TOULON.  597 

votera  pour  savoir   s'il  faut  appareiller  ou  rester  suc  rade... 

—  Vous  riez?  Mais,  cher  ami,  ça  c'est  vu  déjà,  en  1794, 
dans  l'armée  de  TOcéan,  eii  rade  de  Quiberon... 

—  Oui,  mais,  quelques  jours  plus  tard,  on  était  battu  par  les 
Anglais! 

Gozelin  s'en  va  sur  son  Foudroyant  y  et  je  reste  seul  4  songer 
dans  l'allée  des  grands  platanes.  Quelle  incohérence,  quel  chaos 
dans  tout  ce  qui  se  passe  sous  nos  yeux  !  Rappelez-vous  ce  dé- 
chaînement d'il  y  a  deux  ou  trois  ans  contre  le  militaire  :  l'ani- 
forme  était  une  livrée;  les  galons,  les  décorations  né  témoignaient 
que  d'une  sotte  vanité  dont  il  fallait  enfin  guérir  les  hommes. 
Et  ce  sont  ceux-là  mômes  qui  jetaient  l'anathème  sur  les  «  états- 
majors  »  qui,  aujourd'hui,  encouragent  la  frénésie  de  distinc- 
tions des  «  humbles,  »  des  «  modestes...  » 

SO  septembre.  —  Descendant  par  la  vieille  rue  de  l'Ordon- 
nance, je  traverse  en  biais  le  Champ  de  bataille,  le  cap  sur  le  coin 
du  bâtiment  de  la  Majorité  générale,  où  s'ouvrent  les  deux  rues 
du  Canon  et  de  l'Arsenal,  un  coin  qui  a  vu  passer  depuis  deux 
cents  ans  tout  ce  qu'il  y  a  eu  de  marins  en  France.  Je  suis  la 
rue  de  l'Arsenal  :.me  voici  à  l'angle  rentrant  où  s'élevait,  en 
1793,  la  maison  X...,  qui  fut  démolie  après  la  reprise  de  Toulon, 
sur  l'ordre  des  commissaires  de  la  Convention  (1).  Des  fenêtres 
de  cette  maison,  le  contre-amiral  G.oodall,  nommé  gouverneur 
de  Toulon  par  sir  Samuel  Hood,  einbrassait  d'un  seul  regard 
tout  l'arsenal  et  calculait  le  temps  qu'il  faudrait  pour  incendier 
ateliers,  magasins  et  vaisseaux.  Il  y  a  deux  platanes  aujourd'hui 
sur  l'emplacement  de  la  maison  maudite  :  on  n'avait  pas  semé 
de  sel  sur  les  ruines,  comme  le  voulait  le  doux  Fréron... 

La  porte  dé  l'arsenal  voudrait  être  monumentale.  C'est  du  pur 
xviii*  siècle  (1736),  une  sorte  d'arc  triomphal  encadré  de  quatre 
colonnes,  plaqué  de  faisceaux,  de  déesses  opulentes,  de  trophées 
enpanachés,  d'attributs  enfin,  dont  la  sobriété  n'est  pas  le  prin- 
cipal mérite.  Mais,  à  tout  prendre,  cette  entrée  fait  bien. 

Au  travers  du  rideau  mouvant  des   platanes  de  la  grande 
allée  de  l'arsenal,  je  retrouve  la  bonne  petite  tour  carrée  de 
l'horloge,  qui  sert  de  poste  de  vigie  pour  la  rade.  Il  est  neul 
heures  et  c'est  le  moment  de  prendre  la  baleinière  que  les  règle- 
nt )  J'ai  rapporté  là  une  tradition  dont  je  ne  garantis  pas  le  bien  fondé. 


S98  REVUE  BES  DEUX,  MONDES. 

mens  octroient  au  président  de  la  commission  des  yîvres  pow 
le  transporter  au  bâtiment  d^  subsistances.  Mais  que  vois- 
je?...  Quel  progrès!  Une  baleinière  électrique  !  Un  seul  homme 
qui  tourne  un  commutateur  et  nous  voilà  j>aHîs.  Cest  un 
rêve!... 

A-t-cm  du  moins  opéré  des  réductions  dans  le  personnel  des 
vétérans  de  la  direction  des  mouvemens  du  port  et  dans  celiti 
de  la  direction  des  constructions  navales?  Il  y  a  là  sept  on  huit 
embarcations  transformées  qui  employaient  autrefois  une  tren- 
taine d'hommes...  Non.  Aucune  réduction  n'a  été  ni  ne  sera  faîte. 
C'e^  toujours  ainsi  :  l'État  ne  gagne  rien  au  progrès,  son  intérêt, 
toujours  mollement  défendu,  étant  en  contradiction  avec  les  in- 
térêts privés  qui  savent,  eux,  se  défendre  énèrgiquemcnt.  Pen- 
dant ce  temps-là,  le  bruit  se  répand  qu'on  va  diminuer,  le  mois 
prochain,  les  effectifs  des  bâtimens  de  combat  de  première  ligne. 
Je  suis  curieux  de  savoir  quand  on  comprendra,  en  France,  que 
la  Marine  de  guerre  est  faite  pour  la  guerre  et  que  les  arsenaux 
sont  faits  pour  la  marine. 

Nous  .traversons  la  darse  Vauban,  que  le  grand  ingénieur 
borda,  quand  il  la  fit  creuser,  en  1678  environ,  d'ateliers  et  de 
cales  de-  construction.  EUe  sert  plutôt  aujourd'hui  aux  bàtimois 
en  réserve.  En  revanche,  le  service  de  Tairtillerie  est  resté  depuis 
deux  cent  vingt  ans  installé  à  l'ouest  de  la  darse  Vauban.  J'ai  vu 
des  estampes  coloriées  du  xviii*  siècle  qui  représentent  des  per- 
sonnages maniant  dès  boulets  en  rheingrave,  culotte  courte  et  tri- 
come'(cela  surprend,  totijours  parce  qu'on  ne  réfléchit  pas  que  le 
costume  militaire  différait  fort  peu,  à  cette  époque,  du  costume 
civil),  et  ces  personnages  se  meuvent  dans  une  cour  qui  rappelle 
tout  à  fait  celle  de  la  direction  actuelle. 

Au  Sud,  en  face  de  l'ancien  bagne,  on  agrandit  l'une  des  deux 
cales  sèches,  ou  bassins  de  radoub,  qui  firent,  vers  1776,  la  répu- 
tation de  Groignard. 

La  baleinière  pousse  toujours  à  l'Ouest.  Nous  sommes  dans  la 
darae  de  Castigneau,  l'œuvre  du  milieu  du  xix*  siècle,  la  con- 
temporaine de  la  marine  mixte.  Cette  darse  occupe  la  place  d'un 
marais  où  se  déversait  le  Las,  le  ruisseau  torrentueux  de  la  vialtée 
de  Dardennes  aux  pittoresques  moulins.  Vauban  l'avait  déjà  fiiit 
détourner  dans  TOuest,  du  côté  de  Missiessy,  à  la  grande  satis- 
faction des  religieuses  du  couvent  dont  on  a  fait,  depuis,  la 
boulangerie  du  port;  mais,  quand  on  a  voulu  creuser  la  troisième 


A   TOULON.  599 

darse,  plus  à  l'Ouest  encore,  il  a  fallu  rejeter  le  Las  jusqu'à 
Lagoubran. 

Castigneau  est  la  darse  des  grosses  réparations  et  des  achève- 
tnens  à  flot  :  j'y  vois  les  deux  gardes-côtes  Caïman  et  Indom- 
ptable dont  la  transformation  se  poursuit,  le  Baudin^  le  La 
^  Hire^  le  Descartes ^  alignés  devant  les  puissans  ateliers  des  <c  bàti- 
mens  en  fer.  »  Au  Sud  de  ces  ateliers,  trois  grands  bassins  de 
radoub,  point  assez  grands  toutefois  pour  les  navires  les  plus 
nouveaux...  Plus  au  Sud  encore,  les  magasins  des  subsistances, 
la  grande  meunerie  et  Tabattoir.  C'est  là  que  j'ai  affaire... 

SI  septembre.  —  C'est  une  charmante  promenade  du  matin, 
dans  l'air  déjà  plus  frais  de  la  pointe  d'automne,  que  celfe  du 
marché  qui  se  tient  sur  le  cours  Lafayette...  le  coursse,  comme 
on  dit  ici,  parce  qu'on  est  à  moitié  italien  et  qu'un  peu  plus 
on  dirait  «  il  corso.  »  Quel  joli  jeu  de  couleurs  sous  cette  voûte 
claire  des  platanes,  percée  de  raies  de  lumière  blonde!...  les 
tentes  bariolées  qui  claquent  au  vent,  les  toilettes  voyantes  et  les 
chapeaux  empanachés  dont  le  mauvais  goût  passe  dans  ce  décor 
éclatant,  les  uniformes  bleus  et  rouges,  marins,  lignants,  artil- 
leurs, les  fleurs  en  monceaux,  les  fruits  en  pyramides,  vertes 
pastèques  lisses  ou  tigrées,  «  pommes  d'amour  »  d'un  luisant 
écarlate,  figues  violettes  et  figues  blanches,  aux  gerçures  san- 
glantes, raisins  noirs  veloutés,  raisins  roses  et  transparens,  et 
ces  belles  grappes  ambrées,  ces  muscats  dont  M"**  de  Sévigné 
disait  tant  de  bien,  mais  qu'il  s'en  fallait  méfier  pourtant,  car  on 
s'y  grisait  comme  avec  le  vin... 

Et  puis,  dans  le  fond  de  ce  couloir  lumineux,  une  échappée 
de  bleu  laqué,  grisâtre,  miroitant,  qui  est  la  vieille  darse...  Tout 
cela  dans  un  joyeux  vacarme  d'appels,  de  rappels,  d'injures,  de 
complimens,  de  rires,  de  colères,  de  glapissemens  aigus  :  «  la 
cadeu!  la  cadeu  (1)1...  »  avec,  comme  basse  profonde,  le  rou- 
lement des  charrettes  sur  les  bas-côtés,  pavés  durement... 

Ce  cours  Lafayette  qui  marque  l'emplacement  des  premières 
murailles  de  Toulon,  avant  l'agrandissement  de  1589,  a  changé 
de  nom  une  vingtaine  de  fois  depuis  trois  cents  ans.  11  s'est 
appelé  rue  des  Vieux-Fossés,  ce  qui  était  naturel,  rue  Saint- 
.Michel,  je  ne  sais  trop  pourquoi,  deux  fois  rue  du  Marché,  ce 

(1)  La  cade,  p&tisserie  populaire. 


600  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  allait  encore  fort  bien,  rue  aux  Arbres,  à  partir  du  momi 
où  on  y  planta  des  ormes,  auxquels  ont  succédé  les  platarn 

rue  Brutus  et  rue  de  la  Convention  —  on  voit  assez  à  quel .le 

époque,  —  puis  rue  Monsieur,  «  par  un  juste  retour  des  çhos  — ■  ^ 
d'ici-bas,  »  enfin  cours  Lafayette,  lorsque  triomphèrent  défini —  -fci- 
vement  Thabit  bleu  barbeau,  le  pantalon  blanc  à  sous-pieds  ci 

le  toupet  symbolique  du  plus  bourgeois  des  aristocrates. 

Pour  le  haut  du  cours,  une  appellation  particulière  a  Iod^^b^^- 
temps  subsisté.  Il  y  avait  là  un  recoin  favorable,  le  soir,  bl^^mmx 
tendres  entretiens,  que  Ton  baptisa  «  pavé  d'amour  »  —  et  Je 

nom  était  joli.  Mais  enfin  on  n'y  pouvait  tenir,  sur  ce  pavé,  q     ""*Je 
des  propos  en  l'air...  Quand  Toulon  agrandi,  enrichi,  vit  ccn^^- 
rompre  l'innocence  de  ses  mœurs,  le  pavé  d'amour  ne  put  sik-:^-'- 
fire  à  ses  exigeans  célibataires  :  une  maison  vint,  puis  deux  ^:z^'^ 
trois,  puis  tout  un  quartier,  hélas!...  Chastes  jouvencelles  d'i 
tan,  qu'êtes-vous  devenues?... 

Au  bas,  c'est  autre  chose  :  il  y  avait  à  deux  pas  de  la  vîeill 
darse  un  couvent  de  Récollets  avec  une  petite  église  poupine 
du  xvn*  siècle.  Convertie  en  «  temple  décadaire,  »  en  1792,  cette 
église  fut  le  siège  du  club  des  Jacobins.  Le  pauvre  cours  Lafayette 
vit  à  cette  époque  de  cruels  spectacles  :  en  juillet  1792,  la  popu- 
lace y  massacra  ime  douzaine  de  braves  gens,  dont  le  procureur 
général  syndic  et,  ce  qui  est  significatif,  le  geôlier-chef  des  pri- 
sons. Dix-huit  mois  plus  tard,  c'était  le  bombardement  de  l'armée 
de  la  Convention  qui  faisait  des  victimes.  On  montre  encore,  au 
n®  89,  un  boulet  tiré  du  fort  Lamalgue  qui  resta  encastré  dans 
la  façade  de  la  maison.  Ce  bombardement,  toutefois,  fut  moins 
vif  et  tua  moins  de  monde  que  celui  des  Austro-Sardes,  en  1707. 
Les  commissaires  de  la  Convention  se  rattrapèrent  quelques  jours 
plus  tard    en  fusillant  des  centaines  de  pauvres  diables   qui 
n'avaient  commis  d'autre  crime  que  d'assister  à  la  tentative  de 
contre-révolution.  Les  meneurs  avaient  fui,  comme  toujours,  et 
le  brave  Dugommier  le  criait,  indigné,  à  Fréron.  Mais  tout  était 
inutile  :  il  y  a  des  momens  où  l'homme  veut  tuer,  où  la  bête 
féroce  reparaît,  où  c'est  le  mort  qui  parle^  le  mort  d'il  y  a  huit 
ou  dix  mille  ans. 

S3  septembre.  —  Ma  foi!  il  est  bien  vrai  qu'on  s'instruit  tous 
les  jours,  et  me  voici  lancé  dans  la  zootechnie.  Je  tàte  des  bœufs, 
venus  des  quatre  points  de  l'horizon,  des  bœufs  «  de  pays,  » 


A    TOULON.  601 

d^^  bœufs  d'Afrique,  des  bœufs  d'Auvergne,  du  Limousin,  du 
X^^uragais,  de  tout  poil  et  de  toutes  cornes.  Et  les  vaches  donc!... 
Et  les  taureaux!...  Car  nous  prenons  de  tout,  à  certaines  con- 
ditions, s'entend.  Moi  qui  croyais  qu'on  ne  mangeait  pas  de 
-%r<^che!  Ah!  bien  oui!...  c'est  meilleur  que  le  bœuf,  pourvu  que 
l'^^Lnimal  n'ait  pas  plus  de  dix  ans  et  n'ait  pas  trop  porté.  Quant 
a. XI  taureau  de  deux  ans  et  qui  n'a  point  trop...  trop  souvent  été 
p^re  (par  exemple,  je  ne  sais  pas  encore  bien  reconnaître  les 
x«3Lciices  de  cette  réserve  relative,  mais  il  y  a  dans  la  commission 
txxx  agent  de  manutention  qui  est  admirable  pour  cela),  eh  bien! 
oe    taureau-là  est  très  acceptable.  Il  y  en  a  de  superbes,  qui 
^v^iennent  du  Charolais,  avec  la  tête  courte,  classique,  celle  des 
ta.iireaux  des  bas-reliefs  antiques... 

Je  palpe  aussi  des  moutons,  en  général  des  moutons. d'Al- 
^^rie,  quelquefois  d'Odessa,  ou  môme  du  Monténégro.  Pauvres 
moutons!...  Quel  calvaire  on  leur  fait  parcourir!  Et  les  routes 
d'Algérie,  interminables,  et  le  bateau,  à  fond  de  cale,  et  le  che- 
min de  fer!  En  voici  une  centaine,  serrés  dans  un  tout  petit 
enclos;  ils  passent  un  à  un  devant  la  commission  qui  les  tourne 
et  les  retourne  :  point  de  dents  usées,  point  de  queue  trop  large 
9^i  dénonce  le  suint...  acceptés.  On  les  lâche  dans  la  cour,  et  ils 
s'en  vont  contens,  sautant  pour  se  dégourdir,  sans  se  douter  que 
demain  ils  iront  à  l'abattoir 

Après  le  parc,  la  boucherie.  Je  ne  me  pique  pas  d'être  sen- 
^*l>le,  mais  vraiment  toutes  ces  chairs  sanglantes,  ces  bœufs 
9^'ou  assomme,  ces  moutons  qu'on  égorge —  pas  une  plainte... 
1^  pattes  frémissent  un  peu,  seulement,  quand  le  couteau  s'en- 
i<^nce,  —  tout  cela  m'écœure...  Et  je  regarde  le  père  Gautron^ 
Tuî  représente  le  fournisseur,  un  vieux  boucher  madré,  bon- 
j^omme  du  reste;  et  ses  aides,  les  égorgeurs...  Hum!  braves  gens, 
1^  Veux  le  croire  ;  mais  quelles  figures  ! . . . 

La  bonhomie  matoise  du  père  Gautron  excelle  aux  bonimens. 
^oici  un  bœuf  d'Auvergne,  roux,  osseux,  peut-être  un  peu  âgé, 
P*eiu  de  vie,  d'ailleurs,  et  qui  tourne  sa  bonne  tête  de  notre  côté 
pour  nous  considérer  avec  une  douceur  bienveillante.  Tout  de 
^éme,  la  commission  hésitera...  Mais  Gautron  veille  !  «  Beau  bœuf, 
^^t-il  d'un  ton  convaincu,  bœuf  superbe  !  Voyez  ça,  monsieur  R... 
v^^est  l'agent  de  manutention,  à  qui  on  n'en  fait  pas  aisément 
accroire),  voyez  quelle  graisse  !... là,  tenez...  Et  quels  muscles!... 
^t   les  os  minces  avec  ça...  c'est  un  animal  qui  nous  donnera 


602  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

demain  S5  pour  100  de  viande  ;  vous  m'en  direz  des  nouvelles..  —  ^ 
Et  le  bon  bœuf  rumine,  paisible,  assuré  àe  la  vie,  si  douce... 

En  voici  un  autre  qui  montre  des  gencives  sanglantes  c  >ii 
des  sangsues  se  sont  logées.  Un  aide  veut  les  enlever  :  «  Ba^K:^! 
dit  Gautron,  laisse-les;  nous  les  lui  enlèverons  à  Fabattoir  u^^HHàe 

fois  la  tête  coupée...  ce  sera  plus  commode.   »  Et  il  rit;  1 ^ 

aides  rient  aussi.  Moi,  je  ne  ris  pas  :  il  me  semble  que  je  vczi=>is 
Cette  tête...  Ces  gens-là  me  feront  devenir  végétarien.  .Allonii^B.s- 
nous-en!  —  Monsieur  de  Machot,  dis-je  au  commissaire,  avoi^^B.s- 
nous  des  denrées  à  recevoir  aujourd'hui? 

—  Oui,  commandant,  du  poivre,  du  café,  du  lait  en  botti 's:s, 

et  aussi  des  sacs,  des  mannes.  Il  y  a  encore  à-  voir  des  vivi ^ 

remis  par  des  bateaux  qui  désarment,  farine,  biscuit,  conserver-     -  .. 

Le  contrôleur  s'est  joint  &  nous  sur  ces  entrefaites,  un  p^^  *it 
homme  sec,  froid,  que  nous  entourons  d'une  considération  r^^s- 
'  pectueuse,  presque  craintive.  C'est  qu'il  représente  le  ministre  E  -  - 
Ce  n'est  même  pas  assez  dire  :  il  est  le  ministre,  le  ministre  ^^^v^i 
assiste  à  ùos  délibérations.  Et  il  y  a  dans  cette  fiction  saisissa^^  '^ 
quelque  chose  d'auguste,  de  mystique.  C'est,  si  j'ose  dire,com^r=K^e 
«  la  présence  réelle...  » 

26  septembre.  —  Ce  que  nous  sommes? —  Des  gens  froii^^*» 
réservés,  par  timidité  bien  plutôt  que  par  dédain.  Nous  vîvc^^^ 
entre  nous,  nous  y  trouvant  bien.  Et  si  nous  sommes  ainsi,  ^® 
n'est  point  notre  faute,  mais  celle  de  notre  métier  :  on  devi^^*^| 
forcément  particulariste  chez  nous.  La  vie  de  bord  y  conduit^^  ^^ 
bien  que,  dans  une  escadre,  on  ne  se  fréquente  guère  de  bat^g»*  ^'" 
à  bateau.  Avec  cela,  malgré  de  solides  amitiés,  point  d'esprit  ^^^ 
corps,  ce  qui  est  fâcheux  pour  nos  intérêts  particuliers;  po:^»^^ 
de  doctrines  non  plus,  ce  qui  est  fâcheux  pour  Fintérêt  génér^^^' 
et  absence  complète  du  sens  de  l'association,  que  compriir:::^-^" 
rait  au  besoin  une  discipline  rigoureuse  (1).  En  somme  :  ia^^--^" 
vidualisme,  indépendance  d'esprit,  indépendance  de  caractS^^*^ 
même,  autant  que  le  permet  «  le  malheur  des  temps,  »  voilà  im^^^^ 
caractéristiques. 

Et  tout  cela  nous-  donne,  j'y  consens,  un  air  de  «  quan^^ 
soi  »  un  peu  hautain,  dont  nos  ennemis  ont  abusé  contre  no«-^^^' 

(1)  On  a  essayé  de  fonder  un  cercle  d'officiers  de  marine  ici,  dernièrement^     ^^ 
ministère  s'y  est  opposé  tout  de  suite.  Nos  prédécesseurs  d'il  y  a  cent  vingt 
avaient  eu  le  même  succès  auprès  de  M.  de  Sartines. 


A  TOULON.  603 

Les  meneurs  du  mouvement  virent  fort  bien  que  dans  la  flambée 
de  haines,  de  rancunes,  d'envie  qu'allumait  la  terrible  «  affaire,  » 
il  n'y  avait  qu'à  nous  traiter  d'aristocrates  pour  nous  faire  brûler. . . 
en  effigie.  Il  est  vrai  qu'il  y  a  cent  dix  ans,  on  allait  plus  loin  et 
que  le  mot,  hurlé  au  bon  mom^t,  suffisait  à  faire  pendre  i^n  ca- 
pitaine de  vaisseau  à  la  lanterne  là  plus  proche.  Nous  n'y  hommes 
pas  encore,  mais,  en  attendant  lyiieùx,  on  signale  à  la  défiance  de 
la  nation  un  corps  d'officiers  qui  grandissait  en  valeur  technique 
et  militaire,  qui  commençait  à  inquiéter  nos  rivaux. 

Nos  rivaux!...  Âh!  voilà... -Gomment  se  fait-il  que  chaque' 
fois  que  la  marine  française  reprend  vie  et  puissance,  chaque 
fois  qu'elle  se  sent,  malgré  tout,  capable  de  lutter  contre  l'éter- 
nel ennemi  en  opposant  au  nombre  la  valeur  individuelle,  la 
science,  l'invention,  chaque  fois,  il  arrive  quelque  chose  qui 
brise  son  essor,  qui  lui  casse  les  ail^  et  la  jette,  à  demi  vaincue 
déjà,  aux  pieds  de  Fadversaire?... 

Après  Colbert  et  Seignelây,  c'est  Pontchar train,  la  ruine  de 
nos  finances  et  le  désarinement  de  nos  escadres;  [après  la  demi* 
r^iaissance  de  la  ;guerre  de  la  succession  d'Autriche,  c'est 
Berryer  et  sa  haine  systématique  de  l'officier  de  marine  ;  après 
la  glorieuse  guerre  d'Amérique,  après  les  Ghoiseul,  les  Castries, 
les  Sartines,  c'est  la  révolution  et  la  ruine  totale  de  l'établis- 
sement maritime;  après  l'Empire,  où,  à  la  fin,  nos- flottes  se 
reconstituaient,  c'est  la  Restauration  et  l'abandon  -de  la  marijue, 
au  point  que  Portai  est  obligé  de  poser  aux  Chambres  le  dilemme 
que  Ton  sait;  après  le  second  Empire  et  le  bel  essor  de  nos 
escadres  cuirassées,  c'est  «  la  guerre  »  et  les  réductions  aux- 
quelles consentent  d'imprudens  ministres  ;  et  maintenant,  après 
la  période  de  brillans  faits  d'armes  de  1884  à  1900,  la  désorga- 
nisation va-t-elle  donc  recommencer? 

l^  marine  française,  c'est  la  toile  de  Pénélope,  mais  d'une 
Pénélope  inconsciente,  qui  ne  sait  pas  pourquoi  elle  défait  son 
ouvrage,  ni  même  qu'elle  le  défait. 

S7  septembre.  —  La  ville  est  en  Fair...  le  ministre  arrive;  il 
revient  de  Tunisie  ;  il  passera  deux  ou  trais  jours  à  Toulon,  avec 
son.  chef  de  cabinet,  deux  aides  de  camp,  des  hommes  politiques 
et  des  amis  personnels.  C'est  un  gros  événement  :  «  Que  ya-t-il 
faire?  Que  va-t-il  dire?  Que  pense-t-il  de  la  marine,  maintenant 
qu'il  l'a  vue  de  près  et  de  ses  yeux?  » 


604  REVUE   DES.  DEUX   MONDES. 

Je  rencontre  sur  le  Champ  de  bataille  mon  vieil  ami  Garaty, 
qui  va  à  Içi  Seyne,  où  Ton  achève  son  beau  croiseur,  le  Chois^miL 
Nous  passons  devant  la  porte  de  Tarsenal.  On  nou&  regasrde 
avec  des  mines  méfiantes.  En  face,  les  fortes  têtes  de  la  Log^  et 
deux  ou  trois  mécaniciens  retraités,  importans,  le  verbe  ha^^iit. 
Mais  le  temps  passe  et  le  ministre  ne  sort  pas  de  l'arsenal...      on 
fronce  les  sourcils  :  qu'y  a^t-il  donc?  va^i-il  encore  se  faire  ^m* 
bobiner,  par  les  amiraux,  par  les  gros  botanets  du  port?  Il  ^sait 
pourtant  bien  qu'il  n'y  a  que  nous,  ici,  que  nous  sommes      les 
seuds   purs,  les  seuls  vrais,  les'  seuls  fermes  remparts,  l^s... 
Enfin  il  faut  bien  s'en  aller  puisqu'il  ne  vient  pas.  —  Et     le 
groupe  se  dissout,  se  promettant  bien  qu'on  le  «  rattrapera  » 
demain.  «  Tenez,  me  dit  Garay,  voilà  où  ils  le  rattraperont.  -  .  » 
Et  il  me  montra  une  affiche  rouge  :   Punch  offert  au  cilas^en 
ministre...  etc.,  par  le  syndicat,  le  comité ,  Je  ne  sais  au  jusfcc. 

On  potine  ferme,  ce  soir,  dans  la  salle  des  dépêches  du  F^^iii 
Toulonnais  entre  les  portes  qui  claquent,  les  reporters  qui  passant 
vite,  le  cou  tendu,  les  lèvres  serrées  et  les  politiciens  du  cru  discu- 
tant à  voix  basse,  avec  des  lueurs  brèves  dans  les  yeux  qui  routeiit. 

28  septembre.  —  Ils  ne  l'ont  tout  de  même  pas  rattrapé  t^nt 
que  ça...  L'attaque  de  l'orateur  des  ouvriers  du  port  a  été  fcx^P 
peu  mesurée;  le  flot  de  haine  est  monté  trop  brusquement,  cpi 
a  fait  apparaître  ce  qu'il  y  avait  d'étrange  dans  la  situation  d'u*^ 
ministre  obligé  d'écouter  la  harangue  où  ses  subordonnés,  ^^ 
officiers  de  l'État,  sont  traînés  dans  la  boue  par  un  homme  <ï^' 
appartient  à  l'État,  lui  aussi,  qui  en  est  au  moins  le  salarié  ^  ^^ 
un  salarié  privilégié,  puisqu'il  aura  une  retraite. 

—  «  Oui,  s'est  écrié  le  citoyen  R...  dans  un  beau  mouvem.^^^ 
d'où  l'art  n'est  pas  exclu,  oui,  ces  messieurs  font  danser  le^J^^* 
belles  madames  devant  un  buffet  garni,  tandis  que  le  paa"*^® 
ouvrier,  lui,  danse  tout  seul  devant  l'armoire  vide!...  » 

Évidemment.  Il  n'y  a  rien  à  dire  là  contre.  C'est  Talphcv-  ^^ 
Toméga  dé  toute  révolution.  Je  demanderais  seulement  qu^  y 
«  petit  commerce  »  de  la  bonne  ville  de  Toulon  donnât  son  m^^^^^ 
sur  la  suppression  des  bals  officiels.  Quant  à  nous,  si  on  n^:^^^ 
demandait  le  nôtre!... 

Le  ministre  a  répondu  à  la  diatribe  par  l'éloge  du  c(>:^f^ 
d'officiers,  par  révocation  émue  des  gloires  de  la  marine,  et    ^^^ 
auditeurs  surpris,  retournés  un  moment,  ont  applaudi  le  c^>^^' 


A   TOULON.  605 

t  patriotique  tout  en  grommelant  :  «  Ânen!  vaï!...  L'an  cam- 
t(l)!...  »  C'est  égal,  je  plains  les  deux  officiers  d'ordon- 
tce  qui  avaient  accompagné  le  ministre:  un  mécanicien  et  un 
énieur.  L'un  d'eux,  au  moins,  a  dû  souffrir. 

29  septembre.  —  Je  suis  allé  à  la  g^re  voir  le  départ  de  nos 
itres.  C'était  assez  tard  et  il  n'y  avait  que  peu  de  monde.  Les 
es^  n'en  étaient  que  plus  curieux  à  observer. 
Voici,  en  uniforme,  l'aide  de  camp  du  préfet  maritime, 
•des,  et  son  bon  petit  sourire.  Il  a  précédé  le  cortège  officiel, 
e  voiture  s'arrête  :  lé  chef  de  cabinet  du  ministre  eu  des- 
id,  traverse  rapidement  les  groupes  et  vient  serrer  la  main  de 
rdes,  avec  qui  il  cause  un  moment.  Puis,  avisant  les  chefs  des 
idicats,  un  peu  à  part  du  commun  populaire  et  pelotonnés 
Ls  leur  dignité,  le  chef  de  cabinet  va  prendre  congé  de  ces 
ssances.  Il  me  semble  que  c'est  un  peu  froid,  et  l'on  m'a  dit 
tôt  qu'il  avait  eu  occasion  de  faire  entendre  aux  ouvriers  du 
't  quelques  vérités. 

Brouhaha  à  la  porte;  un  landau;  deux,  trois  landaus  :  c'est 
ministre  et  les  amiraux.  Le  ministre  mâchonne  un  bout  de 
Bte  ;  il  marche,  une  épaule  en  avant,  tanguant  un  peu  (à  la 
ine  heure!),  regardant  sous  le  nez  les  gens  qui  le  serrent  d'un 
1  trop  près.  Nous  perdons  le  sens  du  respect;  mais  nous  gar- 
is  intact  celui  de  la  curiosité.  Les  amiraux  suivent.  Il  y  en  a 

grands  et  de  petits.  Derrière  eux,  quelques  seigneurs  de 
indre  importance,  capitaines  de  vaisseau  et  capitaines  de 
gâte,  ceux  du  voyage  de  Tunisie.  On  passe  sur  le  trottoir.  Le 
»posé  aux  salles  d'attente  est  débordé  par  le  flot  qu'entraînent 

grands  chefs  dans  leur  sillage.  Il  veut  arrêter  un  quidam  qui 

lui  parait  pas  vêtu  des  laissés  pour  compte  des  grands  tail- 
Ts.  Il  lui  demande  son  billet.  Son  billet?...  Péchère!...  Son 
let!...  De  violens  murmures  avertissent  l'employé  que  quand 
démocratie  coule  à  pleins  bords,  ce  n'est  guère  le  moment  de 
montrer  difficile  sur  la  coupe  d'un  vêtement  :  il  se  retire  avec 

geste  d'angoisse  impuissante.  Tel  M.  de  Dreux-Brézé  en  pré- 
àce  des  cordons  de  souliers  du  vertueux  Roland. 

Sur  le  trottoir  de  la  gare,  en  attendant  le  train,  le  simple 
ànibus  de  Marseille,  qui  est  en  retard,  le  ministre  fait  cercle 

O)  •  AUonsI  on  nous  l'a  changé  !  » 


606  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avec  les  amiraux  :  ils  ont  l'air  d'être  fort  bien  ensemble,  l'air 
qu'on  a  après  un  bon  dîner...  Bah!  comment!  Le  commandant 
de  V***  qui  se  faufile  dans  le  groupe  ministériel,  qui  salue,  qui 
sourit!...  En  croirai-je  mes  yeux?  Et  comme  mon  étonnemenlse 
laisse  voir ,  un  bon  petit  camarade  chuchote  à  mon  oreille  : 
«  Que  voulez- vous?  Quand  on  veut  passer  contre-amiral,  il  faut 
se  montrer...  »  Je  hoche  la  tête  et  mes  yeux  un  [peu  attristés 
tombent  sur  un  aspirant  bien  sanglé  dans  sa  redingote  et  qu'à 
ses  aiguillette  je  juge  appartenir  à  l'état-major  de  l'un  des  ami- 
raux. Admirable,  ce  grand  midship  !  Il  est  1&  fixe,  droit,  impassible. 
Pas  un  muscle  de  sa  figure  ne  bouge  pendant  la  cérémonie.  En 
voil&  un  qui  ne  songe  guère  à  passer  contre-amiral.  Ça  viendrai 
Ça  viendra!...  En  attendant,  il  est  olympien,  ce  jeune  homme. 

Un  grand  coup  de  sifflet  au  loin,  un  roulement  sourd,  qui 
grandit,  qui  devient  tonnerre,  un  tonnerre  essoufflé,  haletant... 
Et  le  train  s'arrête.  Le  ministre  monte  :  bousculade,  empresse- 
mens,  mains  tendues,  chapeaux  en  l'air,  casquettes  à  la  main; 
quelques  «  Vive  le  ministre  !  »  répétés  avec  une  modération  de 
bon  goût.  Le  train  s'ébranle,  un  gendarme,  à  côté  de  moi,  rec- 
tifie la  position  et  porte  vivement  la  main  droite  &  son  képi,  et 
tout  d'un  coup  un  voyageur  des  troisièmes,  un  loustic,  crie  à 
tue-tête  :  «  Vivent  les  pompiers!  » 

Tout  le  monde  rit,  ceux  qui  s'en  vont  et  ceux  qui  restent 

Au  sortir  de  la  gare,  je  chemine  avec  des  officiers  qui  ont  pu 
reclTéillir  Lep  impressions  du  groupe  ministériel  pendant  le 
voyage.  Il  le^ir  a  semblé  que  ces  impressions  étaient  favorables. 
On  sait  maintenant  que  nos  torpilleurs  réussissent,  dans  leurs 
attaques  de  nuit,  à  toucher  des  bàtimens  en  marche.  On  sait 
maintenant  qu'un  cuirassé  français  donne  fort  bien  seize  nœuds 
pendant  quinze  heures;  que  tout  se  passe  simplement,  sans  bruit, 
sur  ce  sup^he  iauriguiberry ^  machine  de  guerre  bien  au  point. 
Le  ministre  a  vu  un  lieutenant  de  vaisseau,  revêtu  d'un  «  bleu 
de  chauffe,  »  qui  allait  visiter,  les  mains  dans  le  cambouis,  les 
organes  mécaniques  d'une  tourelle.  Ça  l'a  surpris;  ce  n'était  pas 
ce  quW  lui  avait  dit,  qi^e  nous  ne  daignions  jamais  mettre  la 
piain  à  la  pâte.  Un  député  de  sa  suite  a  découvert  qu'on  pouvait 
causer  avec  ces  messieurs  .de  l'état-major  ;  qu'ils  étaient  courtois, 
affables,  et  que  ce  qu'ils  disaient  ne  datait  pas  d'avant  89.  Ça  Ta 
surpris  à  son  tour:  ce  n'était  pas  non  plus  ce  qu'on  lui  avait  dit. 


A   TOULON. 


607 


A  la  défense  mobile  d'Ajaccîo,  on  a  voulu  voir  la  prison.  Il 
y  avait  un  prisonnier...  Ah!  ah!  un  prisonnier...  Qui  sait?  Peut- 
être  une  victime  de  cette  absurde  discipline?  La  victime,  inter- 
rogée, a  déclaré  rondement  «  qu'elle  ne  l'avait  pas  volé,  que 
c'était  la  seconde  fois  qu'elle  tirait  bordée...  » 

En  somme,  la  marine  est  obligée  de  faire  tous  les  deux  ans 
la  conquête  d'un  nouveau  ministre  et  de  son  entourage.  Il  lui 
faut,  sans  relâche,  combattre  de  sourdes  hostilités,  dissiper  des 
préjugés  et  des  idées  fausses.  Rien  d'étonnant  à  cela  :  depuis 
quinze  ou  vingt  ans,  on  nous  attaque  dans  la  presse,  à  la  tribune, 
dans  des  publications  retentissantes,  sans  que  nous  ayons  jamais 
daigné  répondre.  A  ne  pas  comprendre  que  le  régime  actuel  est 
essentiellement  un  gouvernement  d'opinion,  nous  avons  gagné 
de  rester  ignorés,  sans  appuis,  sans  défense  contre  les  malveil- 
lans  et  les  haineux. 


/•'  octobre.  —  Je  suis  allé  aujourd'hui  à  bord  du  Château^ 
Refiauit  qui  partira  bientôt  pour  la  Chine.  Quel  superbe  bateau  ! 
Malheureusement,  pour  un  «  commerce  destroyer,  »  il  n'est  ni 
assez  grand,  ni  assez  armé,  et  s'il  a  eii  de  belles  vitesses  aux  essais, 
il  n'est  pas  encore  certain  que  son  appareil  moteur  ait  assez  d'en- 
durance. Quand  il  s'agit  de  la  solidité  des  machines,  le  tout  est 
d'avoir  une  grande  longueur  de  bielle,  et  quand  il  s'agit  de  la 
solidité  des  chaudières,  d'avoir  un  grand  «  volant  de  vapeur;  » 
et  il  faut  pour  cela  de  la  place  et  du  poids  disponibles.  Or  c'est 
la  grande  supériorité  des  paquebots  sur  les  croiseurs;  les  énormes 
paquebots  rapides  d'aujourd'hui  déplacent  trois  fois  plus  que  le 
Château-Renault,  qu'on  a  timidement  arrêté  à  8000  tonnes.  Ces 
bâtimens,  donc,  outre  qu'à  vitesse  d'essais  égale  ils  échapperont  à 
leurs  adversaires,  parce  que,  cette  vitesse,  ils  la  conserveront 
mieux,  feront  eux-mêmes  d'excellens  croiseurs.  Il  est  vrai  qu'ils 
n'ont  pas  de  pont  cuirassé  ni  de  blindage  vertical,  que  leur  ma- 
chine n'est  pas  protégée  contre  un  obus  bien  ajusté,  et  que  le 
croiseur  militaire  reprend  là  un  sérieux  avantage...  Mais  ils  en 
seront  quittes  pour  refuser  le  combat,  8'esqui¥er  à  la  nuit,  et 
porter  plus  loin  leurs  ravages. 

M.  Normand  proposait  un  jour  de  blinder  les  murailles  des 
croiseurs  auxiliaires.  On  a  fait  beaucoup  d'objections  à  cette  idée, 
qui  vaudrait  pourtant  d'être  reprise.  Pourquoi,  comme  l'hoplite 
antique,  comme  le  chevalier  du  moyen  âge,  le  paquebot  n'aurait- 


I 


608  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  pas  une  armure  ajustée  k  ses  formes,  qu'il  endosserait  et  quit- 
terait suivant  le  cas?  La  seule  condition  essentielle  est  que  le 
poids  de  cette  cuirasse  ne  dépasse  pas  celui  du  chargement  nor- 
mal, afin  que  le  bateau  garde  les  lignes  d'eau  favorables  à  sa 
marche.  Les  plaques  auraient  été,  bien  entendu,  préparées 
d'avance,  «  présentées  »  même  une  fois,  et  les  trous  de  boulons 
percés,  sauf  à  les  boucher  &  faux  frais  pour  le  temps  de  paix. 

Mais  combien  de  temps  durera  ce  travail  de  cuirassement? 
—  Une  quinzaine  de  jours;  un  mois  peut-être?  —  Oui,  et  c'est 
pendant  ce  temps-là,  où  le  commerce  ennemi  hattra  encore  les 
mers,  qu'il  sera  bon  d'avoir  des  croiseurs  militaires  pour  jeter 
le  premier  coup  de  filet,  ces  croiseurs  militaires  servant  plus  tard 
de  noyaux  aux  divisions  de  paquebots  armés. 

Il  faut  donc  des  Château-Renault,  et  il  les  faut  prêts  à  marcher 
du  jour  au  lendemain:  seulement  il  convient  de  les  faire  plus 
grands  pour  qu'ils  aient  des  appareils  moteurs  plus  sûrs  et  plus 
de  charbon,  pour  qu'ils  puissent  loger  les  officiers  et  la  mais- 
trance  des  prises  importantes  que  l'on  voudra  conserver,  ainsi 
que  les  complémens  d'équipages  destinés  k  ces  prises.  Il  faudrait 
qu'ils  fussent  plus  grands  aussi  pour  avoir  une  protection  verti- 
cale au  moins  sur  la  première  virure  de  bordée  au-dessus  de 
l'eau,  ce  qui  permettrait  de  mettre  le  pont  cuirassé  plus  haut, 
au  grand  bénéfice  des  machines,  et  enfin  pour  armer  leurs 
gaillards  d'une  artillerie  plus  nombreuse,  car  ce  n'est  point  assez 
que  les  huit  pièces  du  Château-Renault  et  du  Guichen.   - 

Il  y  a  encore  bien  des  points  ii^téressans  dans  cette  question, 
par  exemple  celui  des  dispositions  intérieures  k  prendre  et  du 
supplément  d'effectif  à  prévoir  pour  obtenir  un  rapide  afflux  du 
combustible  aux  fourneaux  dans  les  grandes  allures  :  rappelons- 
nous  que  les  «  commerce  destroyers  »  américains  Columbia  et 
Minneapolis  pèchent  par  là... 

Aussi  bien  n'y  a-t-il  guère  de  problème  plus  ardu  que  l'or- 
ganisation de  la  guerre  du  large  :  c'est  ce  qui  explique,  au  fond, 
la  défaveur  qui  s'est  longtemps  attachée  à  cette  méthode  de  guerre, 
car  les  argumens  de  surface  qu'on  lui  oppose  sont  bien  faibles... 

4  octobre, —  Sortant  de  l'abattoir,  j'ai  poussé  jusqu'à  la  darse 
de  Missiessy  et  fait  la  tournée  des  appontemens.  Cette  darse  de 
Missiessy  n'est  pas  achevée,  mais  il  y  existe  depuis  longtemps 
déjà  un  «  rang  »  de  navires  en  réserve,  la  grue  de  100  tonnes, 


r 


A   TOULON. 


609 


la  station  des  sous-marins,  le  dépôt  des  équipages  et  trois  beaux 
bassins  d,e  radoub  construits  d'après  la  méthode  du  caisson  en 
tôle,  fort  expéditive,  car,  tandis  qu'on  creuse  dans  le  sol,  on 
bâtit  tout  le  revêtement  en  pierres  de  taille  dans  une  énorme 
caisse  en  fer,  que  Ton  pousse  ensuite  dans  la  cavité  creusée. 

La  grosse  «  bastide  »  de  Missiessy  est  encore  I&,  enclavée 
dans  les  terrains  militaires.  C'était,  &  la  fin  du  xvm®  siècle,  un 
poste  avancé,  où  fut  pris,  dans  une  sortie  malheureuse,  le  gé- 
néral en  chef  anglais,  O'Hara.  L'aventure  parut  singulière  à 
beaucoup  de  gens,  et  il  y  eut,  du  reste,  bien  des  choses  peu 
claires  dans  ce  siège  de  1793.  Les  alliés.  Anglais,  Espagnols, 
Sardes,  Napolitains  ne  s'entendaient  point  du  tout,  ayant  des 
intérêts  fort  différens,  et  négociaient  séparément  avec  la  Conven* 
tion.  Les  Anglais,  en  fin  de  compte,  se  trouvèrent  avoir  joué  tout 
le  monde  et,  ne  pouvant  garder,  détruisirent. 

Aux  appontemens  en  bois  greffée  sur  le  parc  à  charbon,  il  y 
a  d'intéressans  bateaux  amarrés,  la  Jeanne-d'ArCy  le  Montcalm, 
beaux  croiseurs  cuirassés  dont  les  essais,  en  vérité,  sont  un  peu 
longs.  Il  faut  du  temps  pour  mettre  au  point  ces  grandes  machines 
compliquées.  C'est  que  nous  ne  savons  pas  nous  résoudre  &  faire 
des  séries  d'unités  identiques,  dont  le  type  dérive  logiquement, 
naturellement,  d'un  type  précédent,  comme  le  fils  dérive  du 
père.  Tout  bâtiment  neuf  est,  chez  nous,  un  bâtiment  nouveau, 
par  conséquent  une  «  boite  à  surprises.  »  C'est  aussi  que  nos 
ingénieurs,  s'ils  brillent  par  la  science  et  même  par  l'imagi- 
nation créatrice  qui  fait  les  Dupuy  de  Lôme,  ne  seraient  peut- 
être  pas  assez  soucieux  des  détails  de  la  construction,  par  quoi 
l'on  évite  malfaçons  et  retouches...  Et  c'est  enfin,  —  car  il  faut 
être  impartial,  —  que  nous,  marins,  qui  devrions  diriger,  ne 
dirigeons  pas.  Nous  sentons  bien  que  les  méthodes  de  travail 
de  nos  arsenaux  sont  défectueuses,  mais  nous  n'avons  pas  assez 
de  fermeté  pour  y  porter  remède.  Et,  au  fait,  le  pourrions-nous 
maintenant,  même  si  nous  le  voulions  ?  Toutes  les  avenues  de 
la  hioite  direction  nous  sont  fermées  et  nous  ne  conservons  que 
la  responsabilité  devant  l'opinion,  une  responsabilité  qui  sera, 
un  jonf ,  bien  lourde  ! . . . 


7  octobre.  —  Nous  nous  sommes  amusés  aujourd'hui,  Garay 
et  moi,  à  flâner  par  les  vieilles  rues  du  «  vieil  Tholon.  »  Mon 
Dieu!  elles  ne  sont  pas  fort  pittoresques  et  les  jouissances  artis- 
TOMK  XXI.  —  1904.  39 


610  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tiques  n'y  rachètent  pas  certaines  impressions  matérielles  aussi 
affligeantes  pour  la  vue  que  pour  Todorat.  Tout  de  môme ,  il  y  a 
d'assez  piquans  souvenirs  et  quelques  détails  d'architecture  cu- 
rieux... Ne  fût-ce  que  cette  charmante  fontaine  de  la  place  Puget, 
où  la  nature,  par  un  caprice  aimable,  s'est  plu  à  embellir  l'œuvre 
de  l'artiste.  Quêtaient  d'abord  tout  simplement  trois  dauphins 
entrelacés  qui  versaient  l'eau  dans  trois  coquilles,  d'où  elle  re- 
tombait dans  une  grande  vasque  circulaire  ;  mais,  peu  à  peu»  les 
mousses,  les  herbes  folles,  les  fougères  sont  venues  tapisser  les 
coquilles,  habiller  les. dauphins;  puis  un  petit  figuier  a  poussé 
dans  un  joini  défait,  puis  un  autre,  et  aussi  un  minuscule  pla- 
tane au  feuillage  rare,  élégant,  vert  encore  près  de  l'eau  ruisse- 
lante et  déjà  doré,  pourpré,  presque  roussi  par  en  haut.  Et  tout 
cela  est  parfaitement  gracieux. 

Descendons  par  la  petite  rue  de  la  Miséricorde;  laissons  à 
droite  la  rue  d.'Alger,  l'artère  commerçante  de  la  ville,  pavée  en 
bois,  bordée  de  coquettes  boutiques  qui  s'éclairent  le  soir  à 
l'électricité.  Nous  voici  en  plein  cœur  de  la  ville  du  moyen  âge, 
dans  la  rue  des  Boucheries,  l'antique  «  carriera  drecha,  »  étroite, 
raboteuse  comme  autrefois,  et,  comme  autrefois  aussi,  vivante, 
grouillante  et  gaie.  Quittons-la  un  moment  pour  pousser  à  gauche, 
par  la  petite  rue  des  Prêcheurs,  jusqu'à  la  nouvelle- place  Vin- 
cent-Raspail,  avec  le  Mont-de-piété  tout  neuf  et  banal,  avec  un 
petit  square  assez  frais  et  la  statue  du  grand  homme  du  camphre 
qui  fut  un  «  ami  des  humbles,  »  un  chrétien  qui  s'ignorait,  par 
conséquent.  Quand  j'habitais  Toulon,  il  y  avait  là  une  vieille 
caserne,  la  caserne  du  Grand  couvent;  et  ce  grand  couvent  était, 
avant  la  Révolution,  celui  des  dominicains,  des  «  frères  prê- 
cheurs, »  établis  là  au  xiv®  siècle  par  la  reine  Jeanne,  comtesse 
de  Provence,  de  galante  et  tragique  mémoire.  En  mars  1789,  les 
dominicains  prêtèrent  leur  grande  salle  pour  la  réunion  des  dé- 
légués des  trois  ordres.  J'ai  lu  les  noms  de  ces  hommes  «  que  la 
confiance  de  leurs  concitoyens  appelait...  etc.,  etc.;  »  on  les  re- 
trouve à  peu  près  tous  sur  les  listes  des  fusillés  ou  guillotinés. 
Ils  avaient  cessé  de  plaire.  Le  conseil  municipal  de  1886  en  dé- 
cidant la  création  de  la  nouvelle  place  et  qu'an  lui  donnerait  le 
nom  de  Raspail,  «  l'apôtre  de  toutes  les  libertés,  »  fit  précéder 
son  arrêté  des  réflexions  que  voici  :  «  Considérant  que  la  pioche 
va  faire  disparaître  les  restes  du  couvent  des  pères  [sic)  prêcheurs, 
construit  sur  l'emplacement  de  l'ancien  palais  de  justice  des 


A  TOULON.  611 

comtes  de  Provence;  que^  tandis  que  ces  derniers  écrasaient  le 
peuple  par  leur  desjpotisme  sous  lequel  l'ignorance  et  la  fana- 
tisme prêches  par  les  premier^  le  maintenaient,  propose,  etc., 
etc..  M  Le  maire  qui  dirigeait  alors,  les  délibérations  était  tin 
professeur  distingué,  mais  un  ambitiefuX)  un  des  précurseurs  de 
nbs  universitaires  politiciens...  La  rédaction  de  ce  morceau 
cQÛta-t-elle  à  sa  plume?- Je  voudrais  le  croire. 

Reprenons  la  rue  dés  Boucheries.  On  nous  «ivait  parlé  do 
Tancien  ghetto  qui,  du  reste,  se  réduisait  &  la  carriera  de  ia 
Jueiaria.  Nous  avons  fini,  non  sans  peine,  par  trouver  ce  qui 
reste  de  cette  venelle,  aujourd'hui  bouchée  aux  deux  bpuU  et 
qui  n'est  plus  qu'une  enfilade  de  petites  coura  humides, 
empuanties.  Et  comme  nous  demandions,  tout  à  l'heure  à  un 
menuisier  des  environs  s'il  connaissait  la  rue  aux  Juifs  :  <c  Je 
n'en  ai  jamais  entendu  parler,  répond-il,  et  pourtant  j'habite  ici 
depuis  vingt-deux  ans.  Mais  si  vous  voulez  des  Juifjs,  allez  donc* 
tout  près  d'ici  dans  la  rue...  Il  y  en  a  dans  toutes  les  boutiques.  » 
Et  il  ricane  avec  une  amertume  visible.  Que  ee  soit  au  NoÂi,  que 
ce  soit  au  Midi,  lé  populaire  est  toujours,  d'instinct,  antisémite  : 
il  a  sans  doute  ses  raisons,  que  la  raison  ne  comprend  pas.  Ses 
boutades,  au  surplus,  ne  sont  point  méchantes,  ni  ne  tirent  à 
conséquence.  Au  xiv*  siècle,  les  choses  n'allaient  pas  si  douce^ 
ment  :  il  y  eut  ici  même,  un  jour  de  carôme  de  Tan  1348,  une 
grosse  échauffourée  où  quarante  Juifs  périment  j^ce  que  l'un 
d'eux  ^vait  blagphémé  dans  une  église.  Simple  prétexte,  car,  au 
fond,  c'était  l'éternelle  histoire  :  ruse  patiente,  accaparengient, 
usure  d'un  côté;  longue  insouciance,  misère  résignée  et  pub, 
brusquement,  colère  aveugle,  de  l'autire.  Toujours  est-il  que 
Tholon,  en  punition  de  ce  forfait,  dut  payer  1 000  florins  d'or  au 
trésor  çomtal;  mais  la  bonne  reine  Jeanne  permit  aux  consuls 
d'employer  cette  soo^me  en  travaux  utiles  à  la  ville.  On  ne  dit 
pas  si  la  Juetaria  en  eut  sa  part. 

Rentrons  encore  dans  la  rue  des  Boucherie^  pour  descendre 
à  la  halle  au  poisson,  la  halle  aux  vieux  piliers  noirs.  Il  y  a  là, 
tout  le  jour,  des  arrivages  :  en  ce  moment  même,  trois  ou  quati^e 
«  pescadours  »  apportent  des  mannes  d'anchois  fr^tillans,  de 
l'argent  vif  avec  de?  reflets  d'acier  bleuté,  tandis  que  nous  mu«^ 
sons,  Garay  et  moi,  devant  la  porte  d'une  maison  du  xviii®  siècle. 
Sur  le  fronton  de  cette  porte  sont  couchés  deux  lionceaux  fort 
bien  venus:  dans  le  tympan,  deux  anges  tiennent  un  cartouche 


612  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

armorié.  Renseignemens  pris,  c'est  la  maison  du  consul  d'Antre- 
chaus,  le  Belzunce  de  Toulon. 

La  peste  fit  ici,  en  1721,  autant  de  ravages  qu'à  Marseille  en 
1720.  De  26000  habitans  la  population  tomba  à  moins  de 
15000.  Jean  d'Antrechaus  eut  ime  conduite  admirable  :  il  per- 
dit, avec  presque  toute  sa  famille,  deux  frères  qui  n'avaient  pas 
voulu  l'abandonner,  La  reconnaissance  publique  l'éleva  cinq  fois 
encore  aux  fonctions  de  premier  consul  de  la  ville,  et  son  fils  fut 
élu  à  son  tour  en  1769. 

Quelle  épouvante  que  cette  peste  et  quels  barbares  procédés 
de  traitement!  Les  médecins  n'avaient  rien  imaginé  de  mieux 
pour  empêcher  la  contagion  que  d'interner  —  sous  peine  de 
mort  !  —  les  habitans  dans  leurs  maisons.  On  faisait  passer  les 
alimens  par  les  fenêtres;  les  cadavres  aussi.  Et  du  moment  qu'un 
malheureux  était  atteint  dans  une  maison,  tous  étaient  assurés 
d'y  mourir.  Peut-on  rêver  supplice  moral  plus  affreux? 

En  1883,  quand,  tout  jeune  officier,  j'habitais  justement  la 
rue  d'Antrechaus  dans  la  nouvelle  \âlle,  j'ai  ouï  conter  par  une 
très  vieille  dame  les  cérémonies  qui  marquèrent  l'entrée  solen- 
nelle du  gouverneur  de  Provence,  après  la  peste.  Cette  dame  en 
tenait  le  récit  de  sa  bisaïeule  «  qui  voyait  encore,  comme  si  elle 
y  était,  le  beau  cheval  blanc,  le  bel  habit  et  la  majestueuse  per- 
ruque de  M.  le  comte  de  Grignan,  lieutenant  du  roi...  »  Et  la 
bonne  bisaïeule  se  trompait,  car  le  gendre  de  M""*  de  Sévigné 
était  mort  en  1714,  et  si,  en  effet,  toute  petite,  elle  l'avait  vu  à 
Toulon,  ce  ne  pouvait  être  qu'en  1707,  après  le  siège  des  Austro- 
Sardes.  Il  est  très  vrai,  d'ailleurs,  que  M.  de  Grignan  montait 
celte  fois-là  un  «  magnifique  cheval  blanc.  »  Enfin,  de  1707  ou 
de  1721,  voilà  un  souvenir  précis  du  début  du  xviii*  siècle  que 
je  tiens  de  seconde  main  seulement. 

Allons,  le  jour  baisse,  l'humidité  des  soirs  d'automne  se  fait 
pcnétrunte  dans  ces  rues  sombres.  Descendons  vers  le  port,  vers 
ce  qui  reste  du  gai  soleil  blondissant  de  tout  à  l'heure.  Au  coin 
de  la  rue  de  l'Hôtel-de-Ville  et  de  l'ancienne  rue  Bourbon,  deve- 
nue la  rue  de  la  République,  nous  jetons  un  coup  d'œil  sur  la 
maison  de  Piiget,  une  belle  maison,  ma  foi,  où  d'ailleurs  on  a 
mis  son  buste,  mais  dont  il  est  malaisé,  faute  d'un  recul  suffi* 
Siint,  de  juger  l'ordonnance  architecturale. 

Quant  à  l'Hôtel  de  Ville,  dont  la  façade,  au  contraire,  est  là, 
sur  le  quai  du  port,  en  pleine  lumière,  en  plein  espace,  rien  de 


A  TOULON. 


613. 


remarquable,  hors  le  célèbre  balcon  à  cariatides  du  grand  sculp- 
teur. On  ne  se  lasse  pas  de  les  admirer,  c'est  entendu,  ces  athlètes 
aux  faces  angoissées,  aux  muscles  saillans  et  endoloris;  mais 
les  coudes  en  porte-à-faux  donnent  une  impression  pénible,  Tim- 
pression  de  la  défaillance  prochaine...  Combien  je  préfère  le  par- 
fait équilibre,  la  ferme  assiette  des  cariatides  de  l'Érechthéïon, 
si  vraiment  fortes  dans  leur  calme  sérénité!... 


^m 


8  octobre.  —  Sur  le  Champ  de  bataille,  à  la  «  pointe  aux  bla- 
gueurs, »  vers  deux  heures,  un  peu  avant  de  [rentrer,  qui  dans 
Tarsenal,  qui  à  la  majorité  générale,  qui  à  la  préfecture  mari- 
time, trois  ou  quatre  pères  de  famille  causent  avec  des  airs 
réservés  :  «  Pour  moi,  dit  Gauss,  capitaine  de  vaisseau  déjà  ancien 
et  candidat  aux  étoiles,  je  ne  remets  plus  mes  fils  chez  les 
Pères  M...  Les  classes  y  sont  décidément  plus  faibles  qu'au 
lycée...  »  —  «  En  eflfet,  réplique  le  pince-sans-rire  Garay,  on 
s'en  avise  depuis  quelque  temps,  »  et  ses  yeux  moqueurs  ren- 
contrent les  miens.  —  «  Et  moi  aussi,  continue  innocemment 
Carliès,  je  fais  entrer  Pierre  en  mathématiques  élémentaires  au 
lycée.  Pour  la  ligne  scientifique,  il  n'y  a  que  l'Université...  » 
Duprat  n'a  rien  dit,  il  sourit  un  peu,  tristement...  «  Et  vous, 
cher  ami,  lui  demandé-je,  une  fois  le  groupe  disloqué,  que  faites- 
vous  de  vos  trois  garçons  ?»  —  «  Je  les  laisse  où  ils  ont  toujours 
été.  Je  sais  qu'il  m'en  coûtera  le  tableau,  pour  lequel  j'étais  en 
ligne  cette  année;  mais  que  vouiez- vous?  Il  me  semble  que  je 
dois  avant  tout  à  mes  enfans  l'exemple  de  la  fermeté  :  ça  leur 
vaudra  mieux  dans  la  vie  qu'une  position  plus  haute  de  leur 
père.  »  Il  dit  cela  avec  une  noblesse  si  simple  que  je  me  sens 
pris  à  la  gorge  par  l'émotion.  Je  lui  serre  la  main  bien  fort  et 
je  m'éloigne. 

//  octobre.  —  Je  ne  me  borne  pas  à  tâter  des  moutons,  à 
mettre  le  nez  dans  des  «  intérieurs  »  de  bœufs  abattus.  Je  pré- 
side, entre  temps,  la  commission  des  recettes  et  des  remises  du 
service  des  travaux  hydrauliques.  Ce  n'est  point  une  mince 
affaire;  il  y  a  beaucoup  d'articles  à  examiner,  peser,  éprouver, 
comparer  aux  échantillons-types,  depuis  les  cimens  à  prise  lente 
et  à  prise  rapide,  où  j'avoue  que  je  n'entends  rien,  depuis  les 
guérites  en  bois  peintes  en  gris,  les  appareils  de  télégraphie 
sans  fil,  les  pierres  lithograpbiqueSi  le&  pavillons  multicolores 


614  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  sémapliores,  jusqu'aux  soufflets,  piuoettes  et  allumettes... 
Et  puis,  de  temps  à  autre,  on  m'invite  à  inspecter  les  hôpi- 
taux et  la  prison  maritime.  Pour  Tanoien  hôpital  de  la  Marine 
qui  est  dans  la  rue  Nationale,  je  n'ai  que  deux  pas  h  faire,  logeant 
quasi  en  face.  C'est  une  robuste  bâtisse  de  la  fin  du  xvii*  siècle 
qui  fut  élevée  par  les  Jésuites  en  1688,  quand  on  les  chargea  de 
fonder  k  Toulon  une  sorte  de  grand  collège,  &  la  fois  séminaire 
pour  les  aumôniers  de  la  Marine  et  école  pour  les  «  gardes  du 
;  pavillon  de  l'amiral  (1).  »  En  1762,  lorsque  la  Compagnie  fut 

chassée  du  royaume,  on  s'adressa  aux  réooUets  pour  «  la  four- 
niture {sic)  des  aumôniers  nécessaires  aux  vaisseaux.  »  Quant  au 
collège  des  futurs  officiers,  il  fut  sécularisé.  Il  est  bien  probable 
que  M.  de  Choiseul  permit  qu'on  y  dit  la  messe»  Il  faut  toujours 
'.  laisser  quelque  chose  à  faire  à  ses  successeurs.  Enfin,  en  1785, 

r  juste  cent  ans  après  sa  construction,  le  collège  royal  fut  converti 

^  en  hôpital  par  l'intendant  Malouet,  un  des  hommes  qui  ont  rendu 

^  à  Toulon  et  à  la  'marine  le  plus  de  services.  Vers  le  début  du 

XIX*  siècle,  on  commença  à  sentir  l'insuffisance  de  l'établisse- 
ment et  le  danger  de  laissa  un  foyer  permanent  de  maladies  au 
milieu  de  la  ville.  En  1816,  Thôpital  de  Saint-Mandrier  fut  fondé 
de  l'autre  côté  de  la  rade,  dans  la  plus  belle  et  la  plus  heureuse 
situation,  sur  le  revers  nord  de  la  presqu'île  de  Cépet. 

Je  prends  pour  aller  à  Saint-Mandrier  la  canonnière  le  KéraU" 
dreriy  qui  fait  le  va-et-vient  régulier.  La  vieille  darse  traversée,  et 
laissant  &  droite  les  rangs  serrés  des  torpilleurs  de  la  défense 
mobile,  nous  débouchons  dans  la  rade,  à  laquelle  les  douze  cui- 
rassés  et  croiseurs  de  l'escadre  donnent  de  l'animation.  A  gauche, 
nous  longeons  l'arsenal  secondaire  du  Mourillon,  avec  ses  cinq 
belles  cales  de  construction,  dont  deux  seulement  s'emploient,, 
toutes  surprises  de  cette  déchéance,  à  porter  de  maigres  carcasses 
qui  deviendront  des  sous-marins. 

Ce  Mourillon  est  le  faubourg  maritime  de  Toulon,  l'échappée 
heureuse,  épanouie  vers  le  large,  vers  le  grand  air  et  la  fraî- 
cheur. A  sa  pointe  Sud,  dès  François  P',  s'éleva  la  grosse  tour  oti 
s'enracine  aujourd'hui  la  digue,  commencée  peu  après  la  guerre 
de  1870.  Qu'elle  est  vilaine,  cette  digue,  et  f&cheuse,  rompant  de 
son  dur  profil  aux  dents  de  scie  Tharmonie  de  la  nappe  bleue 

(1)  Les  aspiran»  de  2*  classe  de  nos  jours.  Ces  gardes  de  la  marine,  comme  on 
les  appelait  couramment,  étaient,  quoique  bons  gentilshommes,  d'affreux  polissons 
dont  la  turbulence  scandalisait  fort  les  pieux  et  graves  Toulonnais  d'alor«. 


A  TOULON.  615 

luisante  et  d'un  vaporeux  horizon  mauve!  Mais  quoi  !  La  crainte 
de  voir  entrer  une  escadre  de  vive  force,  et  puis  la  crainte  du 
torpilleur,  et  bientôt  sans  doute  la  crainte  du  sous-marin  !  Tou- 
jours la  crainte...  On  finira  par  clore  complètement  la  rade. 

Lentement,  mais  sûrement,  le  Kéraudren  a  fmi  sa  traversée; 
îl  entre  dans  le  petit  port  de  Saint-Mandrier,  évolue  sur  place  et 
s'amarre  au  quai.  Un  sous-officier  d'infanterie  coloniale  vient  se 
mettre  &  ma  disposition,  et  nous  parcourons  les  salles  du  vaste 
hôpital.  A  l'entrée  de  chacune  d'elles,  le  sergent  crie:  «  Ronde 
d'officier  supérieur!  Y  a-t-il  des  réclamations?  »  Il  y  en  a  très 
peu  en  somme,  et  encore  faut-il  poser  aux  malades  des  questions 
précises.  Pour  causer  avec  eux,  leur  montrer  de  l'intérêt,  les  en- 
courager, le  temps  manque;  ils  sont  trop. 

De  compte  fait,  l'impression  est  pénible  que  laisse  cette  cor- 
vée :  on  garde  longtemps  dans  les  yeux  ces  monotones  et  tristes 
rangées  de  lits,  ces  visages  ternis,  ces  regards  angoissés  qui  vous 
suivent,  tandis  qu'on  s'éloigne,  accompagné  de  l'infirmier  indif- 
férent et  de  la  sœur  au  pâle  sourire,  figé... 

Quant  &  la  prison  maritime,  j'y  étais  allé  hier.  Outre  les  con- 
damnés des  conseils  de  guerre  et  des  conseils  de  justice,  j'y  ai 
vu  les  marins  punis  disciptinairement  de  prison  et  dont  la  déten- 
tion peut  aller  jusqu'à  soixante  jours.  Ils  vivent  ensemble  et  cela 
ne  vaut  rien.  On  le  sent  assez,  tandis  qu'on  les  inspecte,  à  leur 
contenance  roidie,  à  certains  regards  mauvais,  à  des  sourires 
ironiques  mal  réprimés  :  ces  malheureux  s'observent  les  uns  les 
autres,  s'entraînent  au  cynisme,  s'endurcissent  par  la  plus  sotte 
vanité  à  l'insolence  et  à  l'indiscipline. 

/5  octobre.  —  Je  sors  de  la  bibliothèque  de  la  Marine  vers 
cinq  heures  et  demie,  et  je  reste  là,  sur  la  place,  enchanté  du 
spectacle...  coucher  de  soleil,  crépuscule  plutôt,  d'un  rouge 
magniQque,  tirant  au  violet,  et  qui  s'étend  partout.  Les  feuil- 
lages appauvris  de  l'allée  du  Sud  se  détachent  en  grisailles 
découpées  sur  ce  fond  de  braise  ardente,  tandis  que  ceux  de 
l'allée  du  Nord,  retenant  encore  un  peu  de  lumière,  estompent 
de  leur  pourpre  rouillée  la  pourpre  vive  du  ciel.  L'hôtel  de  la 
préfecture  maritime  s'enlève  en  gris  clair  sur  le  sombre  de  la 
place,  un  gris  clair  peu  à  peu  piqué  de  lumières  jaunes  qui 
jouent  dans  les  longues  pennes  des  deux  palmiers  ;  plus  bas,  à 
droite,  des  boutiques,  des  cafés  qui  s'allument,  et,  autour  du. 


616  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

kiosque  de  la  musique,  des  ombres  qui  errent,  les  ombres  mé- 
lancoliques de  l'entre  chien  et  loup... 

Tout  cela  calme,  silencieux,  étouffé  presque. 

J*aime  toujours  bien  cette  place  d'armes,  qui  était  encore, 
il  y  a  vingt  ans,  le  cœur  de  la  ville  maritime,  le  rendez-vous 
naturel  des  officiers  et  des  fonctionnaires.  Aujourd'hui,  c'est  plus 
haut,  sur  la  Place  de  la  Liberté,  qu'on  se  rencontre  et  l'on  ne 
fait  que  passer  sous  les  majestueux  platanes  du  «  Champ  de 
bataille,  »  entre  les  rangées  de  bancs  où  les  vieux  «  m'a  fa  tort  » 
se  racontent  pour  la  centième  fois  les  uns  aux  autres  leurs  cam- 
pagnes, leurs  aventures  et  les  injustices  qu'ils  ont  subies. 

'  Elle  est  pleine  de  souvenirs,  elle  aussi,  cette  vieille  place. 
Savez-vous,  par  exemple,  avec  quelle  souriante  et  discrète  élé- 
gance on  pratiquait  le  «  pot-de-vin  »  sous  l'ancien  régime?  Lisez 
donc,  dans  le  livre  de  M.  Teissier,  Quelques  rues  de  Toulon^ 
l'histoire  de  la  dépossession  des  Capucins,  en  1781,  et  de  la  dé- 
molition de  leur  couvent,  sur  l'emplacement  duquel  la  municipa- 
lité voulait  élever  la  rangée  de  belles  maisons  qui  forme  aujour- 
d'hui le  côté  Est  de  la  place.  Les  consuls  écrivaient,  le  4  février,  à 
leur  agent  à  Paris,  M.  de  la  Sablonnière,  secrétaire  du  premier 
ministre,  M.  de  Maurepas  :  «  Nous  vous  avons  marqué  dans  le 
temps,  monsieur,  que  nous  nous  proposions  de  faire  présenter 
quelque  chose  d'honnête  à  M.  Silvestre  (le  premier  commis  de 
M.  Âmelot,  ministre  de  la  maison  du  Roi,  qui  avait  la  charge  des 
affaires  concernant  les  établissemens  religieux),  en  reconnais- 
sance des  peines  et  soins  que  lui  a  donnés  l'affaire  de  notre  se- 
conde paroisse  (1).  Nous  pensons  que  nous  ne  devons  pas  différer 
davantage  de  nous  acquitter  envers  lui.  Comme  nous  ne  pouvons 
pas  prévoir  d'ici  ce  qui  peut  lui  être  le  plus  agréable,  nqus  vous 
prions  d'en  faire  vous-même  le  choix  et  d'agir  en  conséquence. 
Nous  vous  autorisons  à  y  employer  jusqu'à  concurrence  de 
3  000  livres,  si  vous  pensez  que  cette  somme  soit  suffisante  pour 
faire  un  cadeau  honnête  et  décent.  »  M.  de  la  Sablonnière  avait 
tout  d  abord  essayé  de  mettre  125  louis  (de  24  livres)  sur  le 
bord  du  bureau  du  premier  commis  ;  mds  ce  galant  homme  le 
contraignit  à  reprendre  la  bourse,  protestant  qu'il  ne  voulait 
point  de  «  présens.  »  Il  tolérait  seulement  les  «  cadeaux  »  en 
nature  et  M.  de  la  Sablonnière  se  vit  réduit  à  lui  faire  parvenir: 

(1)  En  même  temps  que  les  maisons,  mais  un  peu  en  retrait  sur  celles-ci,  on 
devait  construire  une  église,  qui  est  aujourd'hui  l'église  Saint-Louis. 


A   TOULON.  617 

«  300  bouteilles  de  vin  de  ciic^pagne  de  la  maréchale  d'Estrées, 
qui  les  vend  au  Roy  et  à  Monsieur  quatre  tiir>oa  Ja  bouteille 
une  belle  pendule  d'un  goût  tout  nouveau  qu'on  achève  actuene- 
ment  et  le  surplus  en  livres,  et,  à  cet  eflfet,  j'ai  chargé  quelqu'un 
d'examiner,  dans  sa  bibliothèque,  les  bons  livres  qui  lui  man- 
quent. » 

Quel  dommage  de  n'avoir  pas  la  liste  de  ces  bons  livres  et 
d'ignorer  ce  qu'est  devenue  la  belle  pendule  d'un  goût  tout 
nouveau  !  Il  n'est  pas  sans  intérêt  d'ajouter  que  les  3  000  livres, 
ainsi  d'ailleurs  que  2  000  autres,  consacrées  à  des  usages  ana- 
logues, furent  prises  sur  le  premier  profit  de  la  vente  des  ter- 
rains, de  sorte  que  les  capucins  payèrent  les  frais  de  leur  dis- 
grâce. M.  de  la  Sablonnière  eut  pour  sa  part  1200  livres  et 
voici  la  lettre  qu'il  écrivit  aux  consuls  pour  les  remercier  : 
«  J'ose  dire,  messieurs,  que  ce  présent  est  en  pure  perte  pour 
vous  et  que  vous  ferez  bien  de  cesser  de  m'en  faire  parce  que 
mon  attachement  pour  vos  intérêts  est  si  complet  qu'aucun 
espoir  ne  peut  l'augmenter.  Le  plus  grand  cadeau  que  puissiez- 
vous  me  faire,  c'est  de  me  procurer  l'occasion  de  vous  en  donner 
des  preuves.  » 

Dieu!  qu'en  termes  galans  ces  choses-là  sont  dites!...  Et 
qu  une  quittance  de  ce  style  est  d'un  autre  goût  qu'une  sèche 
signature  au  bas  d'un  chèque  !...  Mais  le  comble,  comme  nous 
disons  dans  notre  vilaine  langue  d'aujourd'hui,  c'est  que  les  consuls 
toulonnais  n'eurent  aucun  scrupule  à  présenter  les  comptes 
de  leurs  divers  «  cadeaux  »  à  M.  de  La  tour,  intendant  de  Pro- 
vence. L'intendant  était  homme  d'esprit  et  savait  son  monde. 
Le  charmant  billet  que  voici  fut  toute  sa  semonce  :  «  Je  sais, 
messieurs,  l'utilité  dont  peuvent  vous  être  &  Paris  les  personnes 
que  vous  employez  pour  les  offices  de  votre  communauté.  Il  est 
assurément  très  juste  de  les  récompenser  de  leurs  soins  ;  mais 
ce  sont  des  arrangemens  qui  doivent  se  passer  dans  l'intérieur 
de  votre  administration  et  que  je  ne  saurais  autoriser  spéciale- 
ment. » 

Une  grosse  affaire  encore,  ce  fut,  en  1786,  la  construction  de 
rbôtèl  du  commandant  de  la  Marine  (la  préfecture  maritime 
d'aujourd'hui).  Où  le  mettre,  cet  hôtel?  A  l'Est  de  la  place? 
Mais  d'importans  personnages  venaient  d'y  bâtir,  —  sur  le  ter- 
rain de  ces  pauvres  capucins,  —  une  rangée  de  maisons  d'autant 
plus  coûteuses  que  la  ville  leur  avait  imposé  des  façades  uni- 


618  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

formes,  de  belles  façades  dans  Ib^^  ^^  temps.  Ces  gros  pro- 
priétaires n'eatavtitncaft  point  qu'on  leur  masquât  la  vue  de  la 
t^ioce...  A  rOuest?  ahl  bien!  Et  le  couvent  des  caràies,  et  la 
maison  de  M.  Lantier  dd  Villeblanche,  ancien  commissaire  gé- 
néral, ancien  consul  plusieurs  fois  renouvelé  dans  sa  charge  et 
prolongé  par  le  roi,  lors  de  raffaire  du  couvent  des  capucins, 
justement?...  Au  Nord,  alors?  Malheureusement  l'emplacement 
convenable  était  occupé  par  un  immeuble  dont  on  demandait 
un  prix  très  élevé.  Quant  au  Sud,  ij  n'y  fallait  point  songer  :  il 
y  avait  là,  derrière  le  mur  de  Tarsenal,  la  belle  corderie  de  la 
marine.  En  dépit  des  carmes  et  de  M.  de  Villeblanche,  le  c6té 
Ouest  fut  choisi  et  c'est  M.  de  Rions,  le  brillant  compagnon 
d'armes  de  Suffren,  qui  «  étrenna  »  Thôtel  de  la  Marine,  à  la 
fin  de  1788.  Mais  cette  belle  demeure  sembla  porter  malheur  à 
ceux  qui  l'habitaient  :  M.  de  Rions  en  fut  arraché  par  la  popu' 
lace,  le  l^'  décembre  1789,  au  grand  péril  de  sa  vie;  M.  de 
Glandevès  qui  lui  succéda  subit  le  même  sort,  le  3  mai  1791; 
M.  de  Flotte,  commandant  de  la  Marine  à  son  tour,  en  1792,  fut 
tué  à  coups  de  sabre  et  pendu  k  quelques  pas  de  son  hôtel,  le 
10  septembre.  C'était  un  fort  brave  homme  que  ce  chef  d'es- 
cadre et  qui  ne  se  laissa  pas  égorger  sans  se  défendre.  Saisis- 
sant le  fusil  d'une  sentinelle,  il  mit  hors  de  cause,  avant  de  suc- 
comber, cinq  ou  six  de  ses  assassins...  Ce  crime  resta  impuni 
comme  tous  les  autres,  et  les  officiers  de  l'ancien  corps  de  la 
Marine  se  retirèrent  de  plus  en  plus  du  service  (1).  On  remarqua 
dans  ce  temps  que  M.  de  Flotte  avait,  au  début  des  troubles, 
«  donné  des  gages  sensibles  à  l'esprit  nouveau.  »  Il  avait  frater- 
nisé en  plus  d'une  occasion  avec  les  manifestans,  dansé  mainte 
farandole  sur  le  Champ  de  bataille ,  arrosé  maint  arbre  de  la 
Liberté...  Dignité  du  chef,  autorité  morale,  fleurs  délicates!... 
Dans  les  agitations  qui  vont  recommencer  sans  doute,  puis- 
sions-nous ne  pas  les  laisser  flétrir  dans  nos  mains! 

Ce  mur  de  l'arsenal  le  long  de  la  Corderie,  dont  je  parlais 
tout  à  l'heure,  a  vu  des  scènes  affreuses  :  après  la  reprise  de 


(1)  A  la  môme  époque,  trois  capitaines  de  vaisseau,  MM.  Désidéry,  Sacquy  dei 
TouretB  et  de  Rochemore  furent  massacrés  aussi,  sans  qu'on  ait  jamais  pu  MTOtr 
comment  ils  s'étaient  désignés  à  la  «  Justice  du  peuple.  ■»  On  prétendit,  —  ttni 
preuves,  —  que  M.  de  Rochemore  avait  eu  quelques  démêlés  avec  un  de  ses  fer- 
miers des  environs  de  Toulon,  k  qui  il  aurait  dit  de  dures  paroles.  C'était  un  grief 
un  peu  mince,  en  tout  cas. 


A  TOULON  619 

Toulon  sur  les  ÂDglais,  un  jour  que  la  guillotine  refusait  le 
service  et  que  le  couperet  n'avait  su  faire  qu'une  entaille  sur  le 
cou  d'un  pauvre  diable  d'artilleur^  on  releva  le  patient  qu'on  alla 
fusiller^  avec  vingt  de  ses  camarades^  contre  le  mur.  Elle  fonc- 
tionnait cependant  bien^  cette  guillotine,  et  même  Toulon  (c  déte- 
nait le  record  »^  de  la  vitesse  dans  les  exécutions.  On  abattit  un 
jour  dix-neuf  tètes  en  vingt  minutes. 

Ah!  qu'elle  a  bu  de  sang,  cette  place,  si  paisible  aujour^ 
d'hui,  dans,  la  souriante  douceur  du  soir  qui  tombe!...  On  ne  se 
donnait  môme  pas  la  peine  d'enlever  les  corps  des  suppliciés  ; 
on  les  poussait,  du  haut  de  l'échafaud,  dans  une  grande  fosse 
creusée  sur  le  côté.  Les  ossemens  doivent  y  être  encore. 

48  octobre.  —  Lu  sur  les  murs  une  affiche  du  syndicat  des 
ouvriers  de  l'arsenal  au  sujet  de  la  mise  à  l'essai  de  la  journée 
de  huit  heures.  C'est  un  cri  de  triomphe  qui  célèbre  la  «  victoire 
partielle,  »  remportée  grâce  au  ministre,  le  ministre  qui,  le 
ministre  que,...  etc.  Sur  qui  cette  victoire  est-elle  remportée  : 
sur  l'État?  sur  la  société?  sur  «  les  chefs?  »  ou  enfin  sur  le  bon 
sens,  qui  est  aussi  ime  manière  d'aristocrate?  Non,  c'est  sur  les 
<c  dirigeans  :  »  «  Vous  montrerez  à  nos  dirigeons  qu'en  vous 
accordant  la  journée  de  huit  heures,  ce  n'est  pas  une  faveur  que 
vous  avez  obtenue,  mais  un  droit  légitimement  acquis.  »  Comme 
reconnaissance,  c'est  un  peu  faible.  Comme  correction  de  style 
aussi,  mais  ceci  importe  peu  ;  et  d'ailleurs  le  tour  de  la  phrase 
est  assez  vif  :  c'est  du  Saint-Simon  populaire. 

Le  syndicat,  là-dessus,  supplie  les  ouvriers  de  la  petite  chau- 
dronnerie de  bien  considérer  que  le  succès  définitif  dépend  d'eux. 
Certes  I...  Pourtant,  et  c'est  vraiment  curieux,  pas  une  fois  dans 
ces  solennelles  objurgations  le  mot  de  travail  n'est  prononcé. 
Ah  I  ah!  Travail!...  mot  malsonnant,  idée  fâcheuse!  Pour  s'en 
divertir,  sans  doute,  le  syndicat  qui  n'est  point  ennemi  de  la 
jovialité  termine  son  affiche  en  invitant  ses  fidèles  à  crier  avec 
lui  :  (c  Vive  le  syndicat  !  » 

20  octobre.  —  Paul  Varoîs  a  été  reçu  à  Saint-Cyr,  et  a  dû  s'en- 
gager, n'ayant  encore  que  dix-neuf  ans.  Il  s'est  présenté  à  la 
mairie;  mais,  voilà!  Il  fallait  deux  témoins,  dont  il  ne  s'était  pas 
précautionné.  Qu'à  cela  ne  tienne!  L'employé  lui  indique  un 
bonhomme,  qui  somnole  là,  sur  une  banquette,  un  type  de  vieux 


620  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  m'a  fa  tort.  »  C'est  son  industrie  de  servir  de  témoin  :  il  té- 
moigne tout  ce  qu'on  veut.  Le  second,  c'est,  de  tradition,  le 
mastroquet  du  coin.  Celui-ci  dit  à  Paul  :  «  Ne  me  regardez  pas 
comme  ça,  monsieur,  quand  je  signe.  Ça  m'intimide,  et,  comme 
je  ne  suis  pas  bien  sûr  de  mon  affaire...  »  Enfin,  ça  y  est  tout 
de  même,  et  avec  un  paraphe.  «  Maintenant,  dit  Paul ,  et  en 
vous  remerciant,  messieurs,  qu'est-ce  que  je  vous  dois?  —  Oh! 
ça  n'est  pas  cher...  une  tournée...  —  Et  où?  —  Chez  moi,  pardi! 
—  Ah!  bien...  »  On  descend  chez  le  bistro  :  ces  messieurs  les 
témoins  prennent  «  une  eau-de-vie  blanche,  »  quelque  chose  de 
roide.  Paul,  intimidé  à  son  tour,  hésite...  «  Oh!  monsieur,  il 
n'y  a  pas  moyen ,  il  faut  trinquer.  Sans  ça,  voyez-vous,  ça  ne 
serait  pas  valable,  votre  affaire...  voyons!  un  bock?...  —  Un 
bock,  soit  !  »  Et  Paul  y  trempe  ses  lèvres  ;  mais  comme  il  naime 
pas  beaucoup  la  bière,  il  laisse  là  le  verre  après  l'avoir  choqué 
contre  ceux  de  ses  copains  :  «  Allons,  je  vois  ce  que  c'est,  dit  le 
bislro,  paternel;  ne  vous  inquiétez  pas,  je  le  ferai  resservir.  A 
l'honneur  de  vous  revoir,  monsieur;  c'est  cinquante  centimes 
en  tout.  » 

33  octobre.  —  Travoux,  qui  a  eu  la  chance,  après  son  congé 
de  la  Chine,  d'embarquer  sur  le  Vercingétorix,  me  dit  que  le 
bruit  avait  couru  dans  l'équipage  de  ce  bateau  que  le  c<  détail  » 
avait  une  masse  de  40000  francs.  On  l'a  écrit  au  ministre,  quia 
dépéché  un  contrôleur.  Celui-ci  a  trouvé  qu'il  y  avait  un  roule- 
ment de  fonds  de  moins  de  4  000  francs,  somme  très  acceptable, 
vu  le  service  spécial  du  Vercingétorix^  et  que  l'on  emploie  à 
donner  des  douceurs  à  l'équipage.  On  ne  sait  si  les  fortes  têtes 
du  bord  voudront  bien  se  déclarer  satisfaites. 

Avant-hier,  conmie  je  rentrais  dans  l'arsenal,  j'ai  vu  Jos- 
seaume,  qui  commande  un  bâtiment  en  réserve,,  avec  M...,  l'an- 
cien officier  devenu  l'informateur  du  Petit  Toulonnais.  La  con- 
versation était  fort  animée.  Un  peu  après,  Josseaume  me  rejoint: 
«  M...  m'a  prévenu,  dit-il,  que  l'on  recevait  depuis  quelque  temps 
au  Petit  Toulonnais  des  dénonciations  de  l'équipage  de  mon  bftti- 
ment  contre  les  sous-officiers  qui  seraient  durs  pour  leurs  subor- 
donnés (1);  qu'il  préférait  m'en  parler  avant  de  rien  pubUer, 

(1)  A  noter  ici  qncdans  la  marine,  aucun  supérieur  autre  que  le  conunandant 
du  bâtiment,  n'a  le  droit  de  donner  directement  une  punition.  On  ne  peut  que 
stgnaU/*  les  infractions  en  les  inscrivant  sur  im  registre  ad  hoc.  En  ce  moment 


A   TOULON.  621 

pensant  que  j'arrangerais  mieux  les  choses,  s'il  y  a  en  effet 
quelque  fondement  dans  ces  plaintes.  Je  Tai  remercié,  et  je  ne 
pouvais  faire  moins,  n'est-ce  pas?...  Mais,  c'est  égal,  de  ce 
train-là,  on  va  loin  dans  la  désorganisation  !  » 

35  octobre.  —  Après  quelques  jours  assez  frais,  voici  que  la 
chaleur  revient.  La  brise  de  Sud-Est  est  légère,  tiède«  un  pe^^ 
humide  et  le  ciel  dur  du  mistral  s'attendrit,  se  fond  dans  des 
nuages  laiteux.  Entre  les  branches  à  demi  dépouillées  des  pla- 
tanes du  Champ  de  bataille,  à  travers  le  réseau  des  feuilles  d'or 
et  des  ramures  d'un  gris  violet,  le  soleil  luit  doucement  sous  des 
voiles  diaphanes  comme  à  la  maison,  le  soir,  la  grande  lampe 
de  famille  dans  son  globe  d'opale.  Qu'il  fait  bon  dans  ce  coin 
chaud,  dans  cette  caressante  lumière,  secouer  les  soucis  tenaces, 
regarder  en  souriant  l'éternel  spectacle  de  la  vie,  —  et  aussi  en- 
tendre la  musique  des  équipages  de  la  flotte,  qui  est  fort  bonne  ! 

Rapprochons-nous  du  kiosque.  Voyons,  que  vont  me  dire 
ces  figures  de  «  bons  mocos  (1)  »  que  j'observerai  tout  en  prê- 
tant l'oreille  ?  En  voici  deux,  deux  bourgeois  moustachus  et  gri- 
sonnans,  qui  écoutent  en  conscience,  la  bouche  mi-ouverte,  les 
yeux  vagues,  marquant  de  la  tête  un  rythme  qui  les  saisit,  celui 
du  chœur  des  soldats  espagnols  de  Patrie^  car  on  joue  du  Paia- 
dilhe.  Quant  à  la  musique  elle-même,  ils  n'y  comprennent  rien, 
c'est  clair  :  mélodies  tourmentées,  harmonies  touffues,  tout  cela 
décourage  ces  simples  entendemens  de  Latins.  Ils  se  regardent, 
avancent  les  lèvres  en  hérissant  leurs  moustaches,  roulent  les 
yeux  et  s'éloignent  :  «  Ça,  té,  c'est  encore  de  la  musique  des 
zens  de  Notre!  »  grommelle  l'un  d'eux.  Oh!  ces  gens  du  Nord, 
ces  ennemis  naturels...  et  cependant  si  bons  à  tondre  ! 

Un  grand  vieux  retraité  prend  leur  place  à  côté  de  moi  ;  point 
du  tout  im  moco,  celui-là,  mais  un  de  ces  Bretons  que  la  douce 
Provence  a  conquis  à  la  première  œillade,  qui  s  est  marié  ici 
quand  il  était  jeune  second  maître  et  s'y  est  fixé...  Bonne  tête 
ronde,  face  rasée,  avec  un  pli  autoritaire  au  milieu  du  front  et 
une  retombée  de  la  bouche  un  peu  dédaigneuse;  physionomie 

les  soos-officiers  sont  plutôt  portés  à  fermer  les  yeux  sur  tout  ce  qui  se  passe 
d 'irrégulier. 

(1)  Qualificatif  d'origine  un  peu  incertaine  :  -  Coum'oco...  •  (comme  ça),  répèlent 
souvent  les  Provençaux  du  c6té  de  Toulon.  I.e  prince  de  Joinvilie  l'avait  remarqué, 
dit-on,  et  de  là  te  surnom.  Sous  toutes  «"éscrves. 


622  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

loyale,  énergique.  A  la  boutonnière,  un  ruban  rouge  très  larce. 
Voici  le  grand  air  de  Dolorès.  La  figure  de  mon  vieil  adju* 
dant  reste  impassible.  Ah  !  non,  elle  s'éclaire,  mais  c'est  ea  re- 
gardant deux  bébés  de  trois  ans  à  peu  près  qui  sautent  en  se 
'  tenant  par  la  main  :  un  beau  petit  garçon  et  une  petite  fille 
toute  migiionne,  un  brin  coquette  déjà  et  qui  câline  des  yeux  son 
ami.  Ma  .foi  !  tant  pis  pour  Paladilhe  et  sa  Dolorès;  je  souris 
aussi  et  mes  yeux  se  lèvent  sur  une  dame  en  noir  qui  arrive,  une 
femme  bien  faite,  de  discrète  élégance.  Elle  a  un  porte-cartes: 
en  tournée  de  visites,  elle  est  venue  voir  un  instant  son  petit 
garçon,  confié  à  la  bonne ,  et  elle  s'attarde  involontairement  k 
le  voir  si  bien  sauter,  si  content,  si  épanoui.  Ses  yeux  attendris 
de  maman  me  jettent  un  regard  à  la  dérobée  :  «  N'est-ce  pas  qu'il 
est  ravissant,  mon  fils?  »  Enfin  elle  s'éloigne,  elle  s'esquive 
presque;  mais  le  bébé  l'a  vue  partir:  (c  Maman,  maman  1  » 
crie*t-il,  désolé,  tendant  les  bras  et  courant  menu  sur  ses  petites 
jambes*  Oh!  comme  maman  s'arrête  vite,  un  peu  ennuyée  et 
pourtant  enchantée  au  fond  que  son  fils  ne  puisse  se  passer 
d'elle.  EUe  l'emmène,  et  voilà  la  petite  fille,  la  pauvrette,  inter^ 
dite,  les  larmes  aux  yeux,  les  bras  ballans... 

Mais  tout  ceci  a  changé  le  cours  de  mes  pensées  :  je  me  son* 
.viens  que  c'est  aujourd'hui  le  jour  de  M"*^  de  M...,  la  femme  de 
mon. ancien  second  de  la  Dives  et  que  je  méditais  depuis  long* 
temps  de  prendre  son  avis  sur  certaine  question  qui  me  pré- 
occupe. Si  elle  n'est  pas  trop  entourée,  cet  après-midi. 

Elle  ne  l'est  pas  :  on  peut  causer  sérieusement. 

«  —  Voyons,  chère  madame,  que  pensez-vous  du  reproche 
que  l'on  nous  fait, —  et  qui  s'adresse  surtout  à  vous,  femmes 
d'officiers  de  marine,  —  d'ôtre  exclusifs  dans  nos  relations  par- 
ticulières, dédaigneux  de  tout  ce  qui  n'est  pas  le  a  grand  corps,  » 
méprisans  même,  disent  les  plus  amers  ;  enfin  et  tout  au  moins, 
de  vivre  obstinément  entre  nous  ? 

— ^  Eh  bien  !  je  pense  qu'il  y  a  du  vrai  pour  ce  dernier  point, 
et  ^u'en  effet  nous  vivons  entre  nous.  Seulement,  je  ne  vois  pas 
qu'il  y  ait  là  matière  à  reproche,  ni  comment  il  en  pourrait 
être  autrement.  Savez-vous  bien  qu'avec  mon  mari  —  trop  heu- 
reuse quand  il  est  là!  —  avec  ma  fille,  avec  ma  maison,  dont 
il  faut  bien  que  je  m'occupe  ;  avec  quelques  amies  intimes  en 
très  petit  nombre,  —  et  sans  parler  de  la  corresjpondance,  de  la 
lecture,  de  la  couturière,  des  fournisseurs,  des  domestiques,  — 


A  TOULON.  623 

ma  vie  est  parfaitement  remplie  et  que  j'en  fais  tout  juste 
autant  que  j'en  puis  faire?... 

—  Je  le  crois.  Mais,  madame,  ces  amies  intimes?... 

—  Ah  !  ces  amies  intimes,  il  est  très  vrai  qu'elles  sont  femme5k 
d'officiers  de  marine.  Quel  mal  à  cela? 

—  Il  n'y  en  a  point.  Mais  là,  bien  franchement,  n'avez^vous 
mis  aucun  parti  pris  à  ne  fréquenter  que  ces  dames? 

—  Aucun.  C'est  cdinme  ça,  tout  uniment,  par  la  force  des 
choses.  Je  n'appartiens  pas  de  naissance,  vous  le  savez,  au  monde 
maritime,  ni  à  la  société  de  Toulon  ;  mes.  amies  sont  dans  le 
même  cas,  venues  des  quatre  coins  ^e  la  France.  Avec  qui  vou- 
lez-vous que  nous  frayions?  Nous  sommes  du  même  monde... 

—  Ahî  voilà... 

—  Mais  sans  doute  1...  J'entends  du  monde  des  braves  gens 
et  des  gens  bien  élevés,  car  vous  n'allez  pas  croire  que  nous* 
donnons  dans  le  ridicule  de  certaine  coterie,  d'ailleurs  fort  res- 
treinte. Nous  sommes  donc  du  même  monde  ;  nous  avons,  ou  pieu 
s'en  faut,  même  éducation,  mêmes  croyances,  même  instruction 
générale  ;  nos  maris,  quel  que  soit  leur  point  de  départ,  ont 
passé  du  moins  par  la  même  école  et,  visant  au  même  but,  par- 
courent la  même  route.  Ils  se  connaissent  depuis  longtemps  et 
se  rencontrent  toujours  avec  plaisir.  Notre  petit  cercle  s'est  ainsi 
formé  naturellement  et,  si  je  ne  souhaite  pas  de  le  voir  s'^andir,. 
je  vous  affirme  qu'à  l'occasion  nous  y  eussions  admis  sans  hésiter 
des  femmes  d'ingénieurs,  de  commissaires,  de  médecins,  assii 
rées  de  trouver  chez  elles  ce  que  nous  trouvons  chez  nous.  Vous 
savez  d'ailleurs  qu'en  réalité  on  se  mêle  très  volontiers... 

—  Oui,  entre  ces  quatre  catégories,  officiers  de  marme,  in- 
erénieurs,  commissaires,  médecins...  Mais  il  en  est  une  autre... 

—  Ah!  je  vois  ce  que  vous  voulez  dire.  Les  mécaniciens?... 
Eh  bien  !  que  voulez-VQus,  nous  ne  les  voyons  jamais,  ces  dames  ; 
à  peine  s'aperçoit-on  quelquefois  dans  la  rue,  à  la  promenade. 
Ces  messieurs,  à  bord,  vivent  presque  toujours  en  assez  bons 
termes  avec  nos  maris,  quoi  qu'on  en  dise  ;  mais,  une  foi»  &* 
terre,  bonjour,  bonsoir  ;  chacun  tire  de  son  côté. 

—  Fâcheux  particularisme!... 

—  Je  ne  dis  pas...  Mais,  en  ce  qui  nous  concerne,  nous 
autres  femmes,  qu'y  pouvons-nous  ? 

—  Beaucoup...  tout  peut-être  !  Conflits  d'attributions,  riva-' 
lités  de  compétences,  divergences  d'opinions,  billevesées,  chan- 


624  REVUE  DES  DEUX  HONDES. 

sons  que  tout  cela  !.,,  Il  n'y  a,  au  fond,  dans  cette  crise,  que  des 
froîssemens  d^amour-propre,  c'est-à-dire,  si  vous  voulez  bien  me 
passer  l'expression,  des  histoires  de  femmes,  car  tes  hommes 
finissent  toujours  par  s'arranger. 

—  C'est  eux  qui  le  disent...  Enfin,  prétendez- vous  que  nous 
fassions  les  premiers  pas,  alors  que,  justement,  nous  ne  sommes 
plus  aussi  sûres  de  trouver  de  ce  côté  toutes  les  garanties  de 
bonne  entente  et  de  convenance  réciproque?... 

—  Hum  !  n'exagérons  rieù,  chère  madame.  Encore  pourriez- 
vous  essayer.  Je  veux  bien  que  votre  attitude  ne  soit  pas  dédai- 
gneuse; il  suffit  malheureusement  qu'elle  le  paraisse... 

—  Et  répondez-vous,  commandant,  que  nous  serions  les 
bienvenues?  Il  y  a  des  raisons  d'en  douter.  Car  enfin,  pourquoi 
toujours  parler  de  l'orgueil,  de  la  morgue  des  uns,  et  jamais  de 
l'aigreur,  de  la  mauvaise  volonté,  de  l'envie  des  autres?...  » 

Là-dessus,  on  annonce  une  visite.  Je  prends  congé  et  m'en 
vais,  plutôt  attristé.  Non  pas  que  je  trouve  que  M"*  de  M...  ait 
tort;  mais  que  sert-il  d'avoir  raison  en  telles  affaires?...  Ah!  si, 
de  part  et  d'autre,  on  laissait  parler  le  cœur,  si  Ion  savait  la 
vertu  de  la  bienveillance,  la  force  de  la  charité,  conmie  toutes 
ces  blessures,  que  l'on  juge  si  cruelles,  guériraient  vite  ;  comme 
ces  glaces  se  fondraient  devant  quelques  chauds  sourires  de 
confiance  et  de  bonté  I 

98  octobre,  —  Ce  Toulon  est  extraordinaire  vers  six  heures 
du  soir,  extraordinaire  de  mouvement,  de  vie  intense.  Tout  le 
monde  est  dehors  :  on  sort  de  l'arsenal,  des  bureaux,  des  ateliers, 
et  c'est  un  grouillis  de  populaire,  un  fourmillement  de  gens 
pressés,  affairés,  qui  courent,  se  croisent,  se  heurtent  en  riant, 
repartent  et  puis  s'arrêtent  encore  :  «  Té  !  vél  c'est  toi.  Marins!... 
Hél  Baptistin!...  Et  autrement?...  Ah!  péchère!...  »  Tout  cela 
entre  les  étalages  criards  des  grands  magasins  juifs,  dans  l'affo- 
lante cacophonie  des  beuglemens  d'automobiles,  des  cloches 
impatientes  des  tramways,  des  glapissemens  nasillards  des  pho- 
nographes de  bars  à  matelots.  Oui,  mais  tout  cela  aussi  est  très 
localisé,  et  ce  flot  tapageur  coule  exactement,  depuis  la  place  de 
la  Liberté  et  le  large  boulevard  aux  grands  cafés  somptueux, 
jusqu'au  quai  Cronstadt,  aux  pittoresques  auvens  de  pacotilles 
maritimes,  en  passant  par  la  rue  Nationale  et  la  rue  d'Alger,  la 
jolie  rue  commerçante,  pavée  de  bois,  éblouissante  d'électricité 


A  TOULOU,  628 

où  les^onvenceainrTont  «  faire  la  petite  »  et  les  beaux  messieurs 
de  la  marine  lorgner  leurs  «  belles  madames,  »  comme  dit 
l'ineffable  X... y  l'orateur  du  syndicat.  ' 

Et  dans  cette  ceinture  dorée,  le  vieil  îlot  sombre  du  xvf  siècle 
prend  une  étonnante  valeur  de  contraste.  Dans  ses  ruelles, 
grouillantes  aussi,  les  boutiques  loucbes  aux  murs  poisseux, 
les  cabarets  à  quinquets  regorgent  de  troupiers  et  de  màthu- 
rins,  mais  qui  ne  crient  pas,  n'ayant  pas  encore  trop  bu.  Au 
contraire,  ils  parlent  bas,  ils  chuchotent,  serrant  de  près  les 
filles  en  cheveux  dans  les  coins  obscurs,  les  poursuivant  der- 
rière les  portières  en  filet  des  «  salons  »  où  des  coiffeuses  spé- 
ciales accommodent  ces  houris.  C'est  la  quotidienne  et  nocturne 
débauche  que  l'on  prépare,  c'est  l'heure  où  l'on  débat  les  condi- 
tions, où  l'on  fixe  les  rendez-vous... 

La  nuit  est  toute  tombée,  cependant.  Là-haut,  par-dessus  les 
toits  noirs  qui  dévalent  à  la  mer,  là-haut,  dans  la  sérénité  des 
espaces,  la  lune  apparaît  splendidement  pure,  glacée,  dédai- 
gneuse... Lentement,  de  blanches  formes  élégantes,  diaphanes, 
passent  devant  elle,  voilant  à  peine  sa  face  auguste,  s'effacent,  se 
fondent  et  renaissent  comme  en  jouant.  C'est  bien  Diane,  la 
chaste  Diane  et  son  cortège  de  nymphes  pudiques... 

39  octobre.  —  Il  faisait  doux,  clair,  un  peu  gris,  le  soleil  à 
fleur  de  nuage.  J'ai  eu  fantaisie  de  traverser  la  rade  sur  le  ba- 
teau dé  Saint-Mandrier.  Nous  sommes  passés  entre  VAmerigo 
Yespucci  et  le  Caracciolo,  les  corvettes  des  cadets  italiens,  arri- 
vées ces  jours-ci.  On  ne  voit  plus  en  ville  que  ces  jeunes  gens, 
leurs  vestons  ajustés  et  leurs  gants  blancs.  Ils  sont  en  bon  pays, 
du  reste,  et  semblent  avoir  fait  déjà  beaucoup  de  connaissances. 
On  compte  ici  12000  Italiens,  sans  parler  des  naturalisés  de 
fraîche  date.  S'il  y  avait  12000  Français  à  la  Spezzia,  que  dirait 
le  gouvernement  italien?  —  11  ne  dirait  rien;  il  s'arrangerait 
discrètement  pour  qu'il  y  en  eût  moins. 

Notre  petit  vapeur  traverse  les  lignes  de  l'escadre,  le  cap  sur 
la  bonne  vieille  tour  de  Balaguier,  toute  ronde  et  toute  vide,  et 
qui  a  l'air  d'une  énorme  lanterne.  Nous  laissons  à  notre  droite, 
au  fond  de  la  rade,  la  Seyne  et  ses  chantiers  ;  plus  près  de  nous, 
rÉguillette,  les  dépôts  de  fulmi-coton  et  l'ancien  fort,  le  «  petit 
Gibraltar,  »  que  Bonaparte  enleva  de  haute  lutte  aux  Anglais. 
La  petite  anse  entre  TEguilIette  et  Balaguier  n'est  pas  encore  trop 
TOME  XXI.  —  1904.  40 


"'^-^ 


626  REVUE  DEB  DEUX  KONDES. 

envahie  par  les  villas  modernes.  Le  restaurant  du  Père  Louis  ^t^l 
toujours  là,  modeste,  confortable  et  fleuri,  habile  aux  fritur^^s 
improvisées  et  à  la  bouillabaisse  délectable.  Je  me  souviens  a^r^c 
attendrissement  d'une  belle  soirée  d'été  où,  après  un  fin  dio.^^?, 
nous  regardions  tous  deux  sur  cette  plage  riante  les  pescado^:!^  ^s 
bronzés  qui  tiraient  gaiement  la  seine.  Dans  Teau  transpareo.'K;^ 
sous  les  mailles  brunes  du  filet,  frémissaient  des  milliers  d'a.:^. 
chois,  papillotage  irisé  qui  amusait  les  yeux... 

Mais,  plus  loin,  au  delà  des  eaux  dont  le  bleu  8'as8ombris8a>:5t 
au  delà  des  grandes  taches  blanches  et  vaporeuses  de  la  ville  ^    <je 
Tarsenal,  du  Mourillon,  il  y  avait  les  belles  montagnes  gris^^, 
d'un  gris  chaud,  roussfttre,  le  Faron  et  le  Coudon,  vraies  mos. 
tagnes  de  la  Grèce,  à  la  noble  architecture,  aux  flancs  largemeoif 
étalés.  Plus  loin  encore  et  plus  bas,  la  sombre  Colle  nègre  (^i) 
dessinait  son  profit  de  lionne  couchée;  et  puis,  par  échelons 
dégradés,  c'étaient  Garqueiranne  et  la  rouge  falaise  de  rEscaxn* 
.  pobariou,  rouge  comme  une  cassure  saignante,  la  presqu'île  d& 
Giens  s'estompant  déjà  dans  une  buée  mauve,  PorqueroUes  enfin, 
la  première  des  îles  d'Hyères,  noyée  à  demi  dans  le  flot  dégages 
où  se  soudaient  les  bords  des  deux  immenses  coupes,  le  ciel  et  la 
mer...  Et  tout  cela  était  si  beau  qu'il  semblait  que  ce  fût  pour  la 
profonde  joie  de  l'âme  ! 

Tamaris?...  Heu  1  Tamaris,  c'est  joli,  certainement,  c'est  co- 
quet, léché  même.  Trop,  justement.  Le  rustique  Tamaris  de 
George  Sand  est  devenu  une  station  à  la  mode.  Et  la  foule,  \o^^ 
les  dimanches,  été  comme  hiver,  y  admire  avec  son  heureu^ 
candeur  les  perrons  fastueux  des  hôtels,  les  élégances  byzantia^ 
—  ou  turques,  on  ne  sait  pas  bien  —  des  villas  meublées  (p^^ 
s'enorgueillissent  de  leurs  rocailles  artificielles  et  de  leur  inévi- 
table palmier.  Bien  entendu,  casino  à  Tamaris,  casino  aux  S^' 
blettes,  petits  chevaux,  salle  de  spectacle,  plage  de  sable  fii^  * 
«  la  plus  belle  du  Sud-Est...  »  Et  quoi  encore?... 

Allons  !  ne  soyons  point  amer.  Qu'est-ce,  après  tout,  qu'^^ 
.premier  plan  un  peu  gâté  au  regard  de  ce  fond  merveilleux^  *® 
haut  promontoire  de  Sicié,  borne  gigantesque  que  la  terr©  ^^ 
Provence,  défiante,  pousse  dans  la  mer....  Car  qui  sait  ce  <I^® 
seront  demain  ces  flots  si  caressans  aujourd'hui  ?  Furieux  p©***' 
être,  acharnés  contre  le  riant  rivage...  Mais  comment  dir^    ^^ 

(1)  Cçlliê  nigra. 


A  TOULON.  ♦  627 

If  fondu,  »  à  la  fois  lumineux  et  voilé  des  fortes  assises  du  pro- 
montoire, de  ses  flancs  boisés,  de  sa  crôte  onduleuse  si  délicate- 
ment tracée  et  d'un  lilas  si  subtil  qu'elle  en  est  presque  transpa- 
rente sur  le  clair  opale  du  ciel  ? 

Cependant  notre  petit  vapeur  a  laissé  Tescale  de  Tamaris.  Les 
élégantes  villas  s'éloignent  tandis  que  se  rapprochent  les  sévères 
pinèdes  de  Cépet,  et  bientôt,  tournant  court,  nous  donnons  brus- 
quement dans  un  repli  profond  que  rien  n'annonçait»  le  «  creux 
Saint-Georges.  » 

Eh  bien!  voilà  ce  que  devait  être  Tamaris  du  temps  de 
Geoi^  Sand  :  point  d'hôtels,  point  de  garnis,  point  de  casinos; 
de  bonnes  petites  maisons  naïvement  peintes  en  rose,  en  bleu, 
en  jaune,  avec  des  lauriers  fleuris,  des  treilles  sur  le  devant,  et 
des  tamaris,  enfln  !  Sur  le  pas  des  portes,  de  braves  femmes  qui, 
tricotent;  sur  l'eau  dormante,  quelques  tartanes  dont  les  voiles 
pendent;  sur  le  quai,  des  pêcheurs  qui  jouent  aux  boules  en 
attendant  l'heure  de  jeter  la  seine  ou  d  aller,  entre  chien  et  loup, 
surprendre  dans  les  roches  le  pajot  et  la  dorade. 

Un  long  coup  de  sifflet...  deux...  trois!...  Le  bateau  repart 
tout  do  suite.  Si  le  jour  ne  tombait  trop  vite  en  cette  saison,  je 
serais  allé  jusqu'à  la  batterie  haute  de  Gépet  par  le  chemiii  qui 
longe  le  cimetière  de  l'hôpital  de  Saint-Mandrier...  Cette  grande 
batterie,  d'où  la  vue  est  admirable,  c'est  le  centre  de  la  défense 
maritime  de  Toulon.  La  Guerre  s'en  est  emparée,  naturellement; 
car  on  ne  nous  laisse  plus  que  nos  vaisseaux.  Et  jusqu^à  quand  ?.. . 
n  y  avait  près  de  cette  batterie,  à  quelque  cent  cinquante  mètres 
du  sémaphore,  la  modeste  pyramide  éle^'ée  en  1804  sur  la  tombe 
de  Latouche-Tréville,  ce  commandant  de  l'escadre  de  la  Médi- 
terranée qui  avait,  un  jour,  fait  reculer  Nelson  (4).  Latouehe- 
Tréville  !  un  amiral,  un  marin,  et  un  marin  de  renom  I  C^était 
trop.  Il  fallait  qu'il  disparût.  Il  a  disparu.  Ses  restes  ont  été,  ces 
jours^ci,  déterrés  et  transportés  dans  un  coin  du  cimetière  de 
Saint^'Mandrier.  La  petite  pyramide  a  été  rasée. 

(1)  En  Juillet  1804,  Nelson  avait  essayé  d'intercepter  deux  frégates  ftrançaisee 
qui  étaient  mouillées  à  Porquerolies.  Latouche-Tréville,  dont  la  vi^ance  ne  9e 
démentait  jamais,  fit,  en  un  quart  d'heure,  appareiller  huit  vaisseaux  et  se  porta 
rapidement  sur  les  Anglais.  Nelson  n'avait  que  cinq  b&timens  de  ligne;  il  battit 
en  retraite,  furieux.  Quelques  jours  après,  lisant  dans  les  gazettes  une  lettre  où 
l'amûrai  français  constatait  son  avantage,  il  écrivait  k  un  ami  :  «  Je  garde  €ette 
lettre  de  Latouche  et,  par  le  Dieu  qui  m'a  créé,  si  je  le  rencontre,  je  veux  la  lui 
faire  avaler.  »  Ce  grand  homme  de  mer  n'était  pas  un  beau  caractère. 


628  «      REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

3  novembre.  —  La  commission  des  «  remises  »  des  traTEux 
hydrauliques  a  siégé  aujourdliui  au  Mourillon.  Nous  avions  à 
examiner  de  vieilles  membrures  de  bàtimens  que  Ton  a  décou- 
yertes  en  creusant  la  petite  darse,  des  chaînes  rongées  par  la 
rpuille,  des  ancres,  ou  plutôt  des  squelettes  d'ancres,  des  gour- 
nahles  tordues,  quelques  boulets  ronds.  D'où  viennent  tous  ces 
débris?  Sont-ce  les  restes  d'un  des  vaisseaux  de  1793,  d'une  vic- 
time des  Anglais?  Mais  les  bàtimens  brûlés  étaient  dans  l'arsenal 
principal.  J'incline  à  croire  qu'il  s'agit  d'une  des  coques  qu'en 
1707,  lors  du  siège  des  Austro-Sardes,  on  échoua  vers  l'embou- 
chure du  ruisseau  de  l'Eygoutier,  pour  prolonger  de  leurs  canons 
la  ligz^e  de  feu  des  anciens  remparts. 

G'Qst  un  beau  siège  que  ce  siège  de  1707  et  qui  fait  grand 
honneur  à  la  valeur  des  troupes  françaises  autant  qu'à  la  patrio- 
tique endurance  des  Toulonnais.  En  revanche,  on  glosa  beau- 
coup à  la  Cour  sur  l'attitude  de  M.  de  Tessé  qui  commandait  à 
Toulon.  Ce  maréchal  avait  négocié  à  Turin  le  mariage  de  la  Du- 
chesse de  Bourgogne,  qui  lui  en  gardait  de  la  reconnaissance.  Fort  , 
courtisan  et  h  longues  visées,  il  ne  voulait  pas  compromettre  ce 
qu'il  avait  de  faveur  auprès  de  la  future  reine  de  France  en  pous-  | 

sant  trop  vivement  la  retraite  du  duc  de  Savoie,  son  père.  Mais  \ 
Louis  XIV  sut  mauvais  gré  au  maréchal  de  n'avoir  pas  achevé  sa  ^ 
victoire.  Il  est  vrai  que  les  paysans  de  Provence  se  chargèrent 
d'exterminer  les  Impériaux,  qui  coupaient  les  arbres  à  fruits,  les 
oliviers  surtout,  en  se  retirant.  Ils  en  tuèrent  des  milliers,  dont 
beaucoup  de  Prussiens...  de  Brandebourgeois,  du  moins,  que  le 
prince  Eugène  avait  conduits  en  Provence,  parmi  les  contingent 
de  l'Empire.  Combien  de  Toulonnais  se  sont  avisés,  en  1870,  que 
les  Prussiens  étaient  déjà  venus  assiéger  Toulon  ?  Quel  argument 
pour  leurs  craintes,  s'ils  l'avaient  su  ! 

En  somme,  Toulon  a  subi  bien  des  épreuves  :  Sarrasins, 
Impériaux,  Anglais,  guerres  civiles,  guerres  étrangères,  sièges, 
peste,  choléra,  canonnades  et  fusillades...  Est-ce  pour  cela  que 
ses.  habitans  ont  un  caractère  défiant,  renfermé,  hostile  aux 
«  estrangiers,  »  en  tout  cas,  très  particulariste  ;  comme  si  cette 
ville  malheureuse  eût  pris  l'habitude  de  se  replier  sur  elle- 
même. 

5  novembre.  —  Petit  bouquet  d'articles  d'un  journal  du  cru: 
«*^  A  bord  du  Richelieu.  —  Malgré  la  recommandation  minis- 


A   TOULON.  629 

térielle  concernant  les  permissions,  les  officiers  mariniers  em- 
barqués sur  ce  navire  ne  jouissent  pas  de  la  considération  à 
laquelle  ils  ont  droit.  Alors  que  tous  les  navires  mettent  des 
canots  à  la  disposition  des  officiers  mariniers  pour  la  descente  à 
terre  et  pour  la  rentrée  à  bord,  le  commandant  de  ce  croiseur 
oblige  ces  serviteurs  d'élite  à  faire  à  pied  le  trajet  des  ^ponte- 
mens  à  la  ville  et,  pour  marquer  son  peu  de  considération  pour 
les  seconds  maîtres  qui  servent  sous  ses  ordres,  il  les  envoie  à 
terre  une  deminheure  plus  tard  que  sur  les  autres  navires  et, 
naturellement,  le  retour  à  bord  a  lieu  le  matin,  une  demi-heure 
plus  tôt. 

«  Nous  avons  reçu  de  nombreuses  plaintes  au  sujet  de  la 
nourriture  à  bord  de  ce  croiseur.  Nos  correspondans  nous  affir- 
ment qu'eUe  est  insuffisante  et  de  mauvaise  qualité. 

«  Nous  signalons  tous  ces  faits  à  Tautorité  supérieure  pour 
qu'elle  avise.  » 

.-.  C'est  ce  que  faisaient,  en  1790,  91,  92,  les  clubs  toulonnais, 
lesquels  devinrent  si  puissans  qu'ils  firent  condamner  à  mort,  en 
mai  1793,  le  capitaine  de  vaisseau  Basterot,  sous  les  prétextes 
les  plus  futiles.  Il  est  vrai  que  son  commandement  était  convoité 
par  un  de  leurs  amis  qui,  effectivement,  l'obtint. 

Pourtant  MM.  les  officiers  mariniers  (1)  du  Richelieu  ne  sont 
point  d'accord  sur  leurs  griefs  et,  le  surlendemiiin,  on  lit  dans 
le  journal  la  lettre  que  voici  : 

«  Monsieur  le  rédacteur,  la  note  que  vous  avez  publiée  hier 
sur  la  situation  des  officiers  mariniers  à  bord  du  Richelieu  a  pro- 
duit parmi  eux  une  certaine  émotion.  Il  est  possible  que  certains 
d'entre  nous  soient  mécontens,  mais  comme  la  grande  majorité 
des  officiers  mariniers  est,  au  contraire,  satisfaite,  nous  ne  vou- 
drions pas  que  notre  commandant  pût  croire  un  seul  instant 
que  la  note  en  question  est  l'expression  des  sentimens  de  tous. 

«  Une  seule  chose  peut  donner  lieu  à  quelques  récriD(iina- 
lions  de  notre  part,  c'est  l'obligation  de  se  trouver  à  bord,  le 
matin,  à  six  heures  trente  :  comme  le  Richelieu  se  trouve  très 
loin  aux  appontemens,  nous  avons  pour  nous  y  rendre  vingt- 
cinq  minutes  environ  de  chemin,  ce  qui  nous  fait  donc  entrer 

(1)  Le  terme  d'officiers  mafiniers,  qui  date  de  l'ancien  régime,  s'applique  aux 
seconds  maîtres  (sergens),  aux  maîtres  (sergens-majors)  et  aux  premiers  maîtres 
(adjudans). 


630  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  l'arsenal  à  six  heures,  alors  que,  sll  y  avait  un  canot  pour 
nous  recevoir  au  quai  Gronstadt,  il  ne  pousserait  qu*à  six  heure» 
trente.  Veuillez  agréer,  etc.  » 

On  ne  voit  pas  bien  comment  cette  embarcation,  partant  du 
quai  à  six  heures  trente  arriverait  à  bord  à  six  heures  trente. 
Mais  le  fin  mot  c'est  que  les  officiers  ayant  un  canot  à  leur  dis- 
position, le  canot  majora  les  sous-officiers  veulent  avoir  le  leur, 
que  mon  ami  Varois  appelle  plaisamment  déjà  le  canot  mmor. 
Ils  y  arriveront,  et,  après  eux,  les  quartiers-maîtres  et  puis  les 
simples  brevetés.  En  France,  aujourd'hui,  tout  le  monde  veut 
être  de  la  première  moitié. 

En  attendant,  félicitons  le  commandant  du  Richelieu  d  avoir 
trouvé  des  défenseurs  —  conditionnels  —  dans  les  ran^  de  ses 
subordonnés.  Quand  viendra  le  «  grand  chambardement,  »  quand 
on  nous  poursuivra  dans  les  rues  de  Toulon,  si  le  comman- 
dant T...  a  la  chance  de  rencontrer  l'un  des  officiers  marmiers 
qui  veulent  bien  lui  témoigner  aujourd'hui  leur  satisfaction, 
peuf^tre  éohappera-t-il  au  sort  des  Rochemore,  des  Sacqui  des 
Tourets,  des  Désidéry.  Le  commissaire  général  Possel  allait  être, 
un  jour  de  juillet  1792,  accroché  à  une  lanterne  de  la  rue  de 
l'arsenal,  lorsqu'un  sous-offlcier  d'artillerie  de  marine,  à  qui  il 
avait  rendu  quelque  service,  le  reconnut  et,  dégainant,  le  Ura  des 
mains  de  la  populace. 

8  novembre.  —  Gomme  j'allais  ce  soir  au  Mourillon,  j'ai  vu 
un  rassemblement  d'ouvriers  à  l'entrée  de  l'une  des  rues  qui 
montent  au  sommet  de  la  colline.  Le  conducteur  du  tramway 
répond  à  ma  question  :  «  C'est  comme  ça  depuis  quelques  jours. 
Ils  veulent  faire  un  mauvais  parti  à  un  contremaître  de  l'ar- 
senal parce  qu'il  exécute  une  consigne  qui  leur  déplaît.  La  femme 
de  ce  contremaître  est  enceinte;  malade  de  peur,  elle  risque 
d'avorter,  paraît-il,  et  lui,  il  ne  sort  plus  qu'encadré  de  gen- 
darmes. »  Mon  homme  dit  cela  fort  posément.  Il  voit  les  choses 
de  haut,  du  haut  de  sa  plate-forme.  D'ailleurs  il  n'est  pas  ou- 
vrier; il  est  employé.  Tout  de  même,  il  a  un  patron,  et  aussi  un 
contrôleur  :  autant  d'ennemis.  Bref,  il  ne  sait  pas  bien  de  quel 
côté  il  se  tournerait,  le  cas  échéant. 

Je  descends.  Je  traverse  les  groupes.  Il  y  a  là,  évidemment, 
avec  pas  mal  de  badauds,  beaucoup  de  menés  pour  très  peu  de 
meneurs.  Chez  ceux-ci,  la  haine  éclate,  une  haine  féroce,  de  long- 


A  TOULON.  631 

temps  entretenue  et  couvée.  Depuis  des  années,  ces  gens  n'en- 
tendent, ne  lisent  que  les  plus  atroces  diatribes  contre  «  leS' 
chefs,  »  petits  ou  grands. 

Voilà  le  noyau  des  bandes  qui,  bientôt  peut-ôtre,  terrorise- 
ront Toulon.  Âjoutez-y  les  anarchistes  italiens  qui  pullulent,  les 
chemineaux  qui  battent  la  campagne  et  quelques  centaines  de 
marins  du  pays,  embusqués,  gr&ce  à  Ton  ne  sait  quelles  protec- 
tions, dans  les  services  à  terre  ou  sur  les  bàtimens  du  port, 
enfin  les  pires  élémens  des  troupes  coloniales  et  Dieu  sait  s^il  y 
en  a  de  mauvais!... 

9  novembre,  —  L'indiscipline,  le  mauvais  esprit  font  de  ra- 
pides progrès  à  bord  des  bàtimens  qui  stationnent  ici.  Tous  mes 
camarades  me  disent  qu'on  ne  peut  plus  donner  une  punition 
grave  à  un  homme,  l'eût-il  cent  fois  méritée,  ou  seulement  lui 
refuser  une  faveur  sans  qu'il  menace  «  d'écrire  au  ministre...  » 
et  souvent  il  le  fait.  «  J'ai  interrogé,  me  dit  Varois,  un  gaillard 
qui  venait  de  «  tirer  une  bordée  de  longueur  »  et  qui  encourait 
quelques  jours  de  prison  ;  je  lui  ai  demandé  pourquoi  il  s'était 
absenté  illégalement;  je  l'ai  tourné  et  retourné;  impossible  d'en 
tirer  autre  chose  que  ceci  '  «  Pourquoi  m'a-t-on  refusé  ime  per- 
mission! »  Évidemment,  puisqu'il  demandait  une  permission,  on 
devait  nécessairement  la  lui  accorder.  Nous  étions  donc  dans 
notre  tort.  Je  m'attends  à  une  demande  d'explications  sur  le  cas 
de  cette  pauvre  victime.  Et  comment  faire  comprendre  que  les 
diminutions  d'effectifs  nous  obligent  à  restreindre  le  nombre  des 
permissions  de  longue  durée?...  » 

Un  autre  lascar,  que  me  cite  le  commandant  du  Choiseul^  a 
résolu  de  ne  faire  aucun  service  à  bord  et  même  de  n'y  paraître 
que  le  moins  possible.  Le  soir  môme  de  son  embarquement,  il 
disparaissait  pour  cinq  jours.  On  le  rattrape,  on  lui  octroie  un 
mois  de  prison,  qu'il  subit  réellement,  à  terre,  vu  ses  antécé- 
dens.  Il  revient,  tire  aussitôt  une  nouvelle  bordée,  gagne  cette 
fois  ses  soixante  jours,  le  maximum,  et  se  déclare  prêt  à  recom- 
mencer, dès  qu'il  aura  fini  sa  punition  et  rallié  le  Choiseui.  Et 
comme  on  n'envoie  plus  aux  compagnies  de  discipline,  l'autorité 
reste  désarmée  contre  ce  galant,  qui  le  sait  fort  bien... 

D'assez  méchante  humeur,  ce  soir,  et  ruminant  tout  cela,  voici 
que  je  rencontre  Broustet,  le  lieutenant  de  vaisseau,  dont  j'ap- 
précie beaucoup  la  valeur  piofessionnelle,  mais  pas  autant  les 


632  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

doctrines  violentes,  encore  qu'il  les  défende  avec  habileté.  Il  re- 
connaît tout  de  même  que  ça  va  mal;  seulement,  il  estime  que 
c'était  fatal,  inévitable  :  cette  crise  passée,  nous  serons  débar- 
rassés d'élémens  qui  ne  doivent  plus  figurer  dans  un  corps  d'of- 
ficiers républicains,  démocrates,  etc.  Et  quand  je  m'étonne,  que 
je  demande  comment  de  telles  théories  peuvent  se  concilier  avec 
l'égalité  des  droits,  avec  la  faculté  reconnue  à  chaque  Français 
d'arriver,  suivant  son  mérite,  à  toutes  les  fonctions  : 

—  Mais  enfin,  commandant,  s'écrie-t-il,  quelle  inutile  géné- 
rosité vous  pousse  à  défendre  ces  Messieurs  ?  Croyez-vous  qu'ils 
vous  en  sachent  jamais  gré?  Votre  origine,  votre  «  milieu  » 
naturel  et,  à  elle  seule,  votre  indépendance  d'esprit  vous  rendent 
irrémédiablement  suspect  à  leurs  yeux.  » 

—  Je  n'y  contredis  pas,  mais  c'est  tout  juste  comme  pour 
vous,  du  côté  de  ceux  que  vous  soutenez.  Ne  comptez  pas  sur 
leur  reconnaissance  au  moment  où  éclatera  la  crise  aiguë.  Vous 
êtes  officier,  vous  sortez  de  l'École  navale,  vous  avez  du  savoir, 
de  l'expérience,  du  «  commandement.  »  Bon  gré,  mal  gré,  vous 
êtes  un  aristocrate  et  un  «  clérical.  »  L'envie  exaspérée  ne  se  sa- 
tisfait pas  si  aisément  que  vous  le  pensez,  ni  surtout  la  passion 
pervertie  de  Tégalité.  Aujourd'hui,  on  feint  de  ne  reprocher  à 
quelques-uns  d'entre  nous  que  leur  supériorité  de  naissance  et 
de  condition  sociale  ;  demain,  on  nous  reprochera  à  tous  celle 
du  grade  et  de  la  fonction  ;  et  puis  ce  sera  le  tour  de  l'intelli- 
gence, de  l'instruction...  Pour  ces  gens-là,  l'ennemi  c'est  tou- 
jours le  monsieur j  le  monsieur  en  redingote,  si  râpée  qu'elle 
soit,  cette  redingote.  Pour  le  sous-officier,  ce  sera,  c'est  déjà  l'of- 
ficier, le  «  galonard,  »  et,  le  jour  où  l'on  me  massacrera,  vous 
courrez,  croyez-moi,  un  mauvais  bord. 

—  C'est  bien  possible,  commandant.  Malheureusement,  per- 
sonne n'y  peut  plus  rien... 

—  Il  faudrait  voir  ;  et  je  ne  m'accommode  point  du  tout  de 
ce  fatalisme...  Encore  si  de  tout  ceci  pouvait  résulter  quelque 
bien  réel  et  durable?  Mais  vous  le  savez,  instruit  conmie  vous 
Têtes,  les  révolutions  n'aboutissent  qu'à  des  substitutions  de 
classes  ou  de  personnes...  Les  maux  restent  et  les  abus  ne  font 
que  se  déplacer.  Sans  sortir  de  la  marine,  ne  voyez-vous  pas  que 
ces  «  fils  d'archevêques  »  contre  qui  l'on  a  tant  clabaudé  descen- 
dent tout  droit  des  officiers  bleus  de  1791  ?  Deux  ou  trois  géné- 
rations ont  suffi  pour  créer  des  dynasties.  Je  ne  vous  donne  que 


A  TOULON.  633 

f 

quelques  années  après  le  triomphe  de  vos  principes  pour  voir 
vos  sous-officiers  socialistes,  —  c'est  comme  cela,  n'est-ce  pas, 
qu'ils  s'appellent?  —  uQe  fois  devenus  officiers  et,  du  coup,. con- 
servateurs, rétablir  pour  eux  et  pour  leurs  enfans  tous  les  avan- 
tages qui  soulèvent  aujourd'hui  leur  indignation. 

—  Soit  I  Après  tout,  à  chacim  son  tour.  ,   . 

—  Hé  !  cela  même  n'est  pas  sûr.  On  nous  rebat  les  oreilles 
du  Saint-Maixent  maritime  et,  chague  année,  on  augmente  le 
nombre  des  sous-officiers  admis  à  l'Ecole  des  élèves-officiers.  Eh 
bien!  savez-vous  ce  qui  arrivera?...  Beaucoup  de  fils  de  bonnes 
familles  maritimes  prendront  ce  chemin,  plus  facile  que  celui  de 
l'École  navale  pour  arriver  à  Tépaulette  et  se  résigneront  d'autant 
mieux  k  porter  le  col  bleu  que,  si  ça  continue,  le  sort  des  simples 
mathurins  sera  bientôt  plus  agréable  que  celui  de  leurs  officiers... 
Et  votre  Saint-Maixent  deviendra  tout  doucement  un  Saumur. 
Et  plus  tard,  par  un  singulier  retour,  des  officiers  issus  du 
peuple,  arrivés  au  Borda  par  les  écoles  primaires  supérieures, 
vos  chères  écoles  démocratiques!...  des  officiers  instruits  dans 
les  sciences  exactes,  mais  modestes,  ou  plutôt  timides,  effacés, 
mal  dégrossis,  se  verront  primés  par  de  jeunes  aristocrates 
sortis  des  rangs,  eux,  mais  ayant,  d'atavisme,  des  facultés 
d'homme  d'action,  du  commandement,  du  débrouillage,  sans 
parler  de  l'éducation  et  des  bonnes  manières.  Ce  sera  donc 
comme  du  temps  de  Louis  XV,  quand  les  beaux  seigneurs  de 
Versailles  venaient  prendre  le  commandement  des  vaisseaux  du 
Roy  et  disaient  au  pilote  :  «  Conduisez-moi  là.  Monsieur,  où 
l'affaire  est  la  plus  chaude...  » 

—  Oh  !  les  pilotes  de  demain  ne  se  laisseront  pas  faire  ! 

—  Qui  sait?  Tout  arrive.  Ce  ne  serait  pas  la  première  fois 
que  les  profonds  desseins  des  politiques  se  trouveraient  déjoués 
par  l'événement.  C'est  même  assez  la  coutume... 

Broustet  me  quitte,  pas  convaincu  du  tout,  évidemment,  et 
je  continue  seul  vers  le  port.  Mais  le  ciel  s'est  couvert,  le  vent 
a  fraîchi  et  la  pluie  commence.  N'importe,  il  faut  que  je  marche. 
Je  ne  dormirais  pas  si  je  rentrais,  énervé  comme  je  suis. 

Il  est  à  peine  dix  heures  sonnées,  et  tout  est  déjà  fermé,  dé- 
sert, éteint;  les  quelques  flammes  de  gaz  qui  s'agitent  dans  leur 
prison  de  verre  n'éclairent  plus  que  le  pavé  ruisselant.  Lugubre, 
ce  soir,  le  quai  de  la  vieille  darse  I  Sous  les  grosses  nuées  qui 
passent,  crevant  d'eau  et  courant  vite  à  l'on  ne  sait  quelle  tra- 


634  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gique  aventure,  les  tentes  des   magasins,  repliées,  battent  a^ 
vent,  parcourues  de  frénaissemens  rapides,  et  aussi  les  voiles  dei 
«  pointus,  »  dont  les  amarres  grincent.  Le  Kéraudren  gémit  a 
heurt  cadencé  de  son  radeau  et  les  petites  lames  clapoteuse 
qui  accourent  de  la  rade,  fouettent  de  leurs  embruns  les  de> 
tures  closes...  Partout  le  sombre,  le  bouché,  avec  çà  et  là,  de 
traînes  de  fanaux  lointains  qui  tremblotent  et  s'éclipsent... 

C'est  par  une  nuit  sinistre   comme  celle-ci,  le  18  décei 
bre  1793,  que  des  milliers  de  malheureux  dévalaient  de  tout 
les  petites  rues  du  vieux  Toulon.  Le  canon  tonnait  à  Malboua 
quet;  la  fusillade  crépitait,  se  rapprochant  toujours,  avec  de 

rodôublemens  qui  déchiraient  Tair...  Et  c'étaient  alors  des  hu  :■•• 

leinens,  des  fuites  éperdues,  des  poussées  violentes,  aveugles.    .. 

Mais  elle  arrive  trop  tard,  cette  foule  de  misérables!  Dé^__jà 
toutes  les  barques  du  port  sont  prises,  déjà  les  canots  des  flott^'^ 
alliées  sont  remplis  à  couler  bas  de  fugitifs  plus  avisés,  —  1^— 
chefs,  les  meneurs!  —  qui  poussent  en  hâte,  qui  s'éloignen 
sourds  à  toutes  les  supplications.  Seules,  les  grosses  chaloupt 
sont  encore  accostées  au  quai,  tellement  encombrées  que  li 
équipages  ne  peuvent  plus  manier   les  avirons.  Les  dernier 
venus,  de8  femmes,  des  enfans,  s'accrochent  au  plat-bord; 
invoquent  tout  ce  qu'il  y  a  de  sacré  sur  la  terre  et  dans  le  ciel. 
Mais  la  peur  rend  féroces  les  marins  anglais.  Ils  leur  coupent  le 
mains  à  coups  de  sabre,  les  assomment  à  coups  de  crosse  et  ( 
gaffe,  les  jettent  dans  l'eau  noire...  Et  il  en  arrive  toujov 
d'autres!...  D'autres  qui  tomberont  le  lendemain  au  champ 
la  Rode,  sous  les  balles  des  soldats  de  la  Convention. 

Pauvres  victimes,  ombres  innocentes  dont  il  me  semble 
le^  gémissemens  se  mêlent  encore  aux  plaintes  de  la  nuit,  cou 
ment  vous  oublier!  Et  pourquoi?  Parce  que  nous  jouissons  de 
bienfaits  de  l'ordre  de  choses  qui  t'est  élevé  sur  vos  cadavres?. 
Ah!   ah!  «  l'ordre  de  choses...   »  Que  durera-t-il  encore,  ce 
ordre  de  choses,  maintenant  que  le  peuple  n'en  veut  plus,  s'esti 
mantdupé?  N'importe!  J'entends  d'ici  le  clairvoyant  Broustet 
«  Sans  ces  cadavres,  vous  ne  seriez  pas  capitaine  de  frégate... 
Qu'en  sait-il  ?  Et  puis,  après  tout,  de  n'être  point  capitaine  d- 
frégate,  le  grand  dommage,  en  vérité  !  En  serais-je  plus  ma 
heureux ,  ou  moins  utile  à  mon  pays  ?  Ce  n'est  pas  sûr.  Et  enfin 
du  train  dont  nous  allons,  sera-ce  donc   un  sort  si  «tiviablfl 
bientôti  d'être  officier  de  marine?... 


A  TOULON. 


635: 


r 

j  //  novembre.  —  Le  coup  de  vent  d'Est  a  duré  trente-sîxj 

I         heures.  Ce  matin  la  brise  tombe,  les  nuées  s'éclaircissent,  s'entre^l 
bâillent  et  laissent  voir,  par  échappée,  un  pâle  soleil.  Ce  n'est j 
encore  qu'un  sourire,  mais  déjà  sur  le  quai  du  port,  si  triste] 
avant-hier  soir,  le  naouvement,  la  vie  renaissent.  Les  canols- 
majors  portant  leurs  chambrées  d'officiers  doublent  «   l'angle  1 
Robert,  »  amènent  les  voiles   et  bordent  les  avirons...  Ils  ac- 
costent... Et  maintenant,  c'est  la  gaîté,  c'est  le  bruit  joyeux, 
les  flâneurs  qui  s'arrêtent  curieusement,  les  marchands  de  jour- 
naux qui  glapissent,  les  bouquetières  qui  lancent  des  œillades^ 

Pressés  de  rentrer  chez  eux,  les  officiers  sérieux,  les  Ueute- 
nans  de  vaisseau  filent  vite.  Les  jeunes  enseignes,  les  aspirans 
restent  là  un  moment,  incertains  s'ils  iront  à  droite  ou  à  gauche, 
s'ils  c<  feront  »  la  rue  d'Alger  ou  la  rue  de  l'Arsenal.  Et  on  cause^ 
et  on  rit;  on  fait  des  projets  pour  le  soir.  Hem!  ce  soirl... 

J'aperçois  Lucien  Varois,"le  frère  aîné  du  Saint-Gyrien , 
passé  enseigne  il  y  a  un  mois.  Il  parle  raquettes  et  tennis  dans 
un  groupe  de  jeunes  élégans.  Ahl  parbleu!... 

Du  souci  qui  m* oppresse  il  n'est  point  tourmenté. 

Et  vraiment,  qui  a  tort,  qui  a  raison  de  nous  deux?  A  quoi  sert 
de  prévoir  des  malheurs  qu'on  ne  saurait  écarter  de  sa  route? 
Ne  vaut-il  pas  mieux  laisser  faire  la  force  inconnue  qui  nous 
mène,  et,  chaque  jour,  insouciant,  cueillir  la  fleur  de  la  vie? 


M 


-3^ 


m 


i 


LE 

MUSÉE  DU  LOUVRE 


Le  palais  du  Louvre  est  un  des  monumens  les  plus  remar- 
quables de  notre  architecture  française.  Il  témoigne  du  goût  de 
nos  rois  et  du  talent  de  nos  artistes,  et  son  importance  comme 
sa  beauté  n'ont  d'équivalent  dans  aucun  pays.  Mais  ce  palais  n'a 
pas  été  fait  pour  la  destination  qu'il  a  reçue  et  si  les  richesses 
artistiques  qui  y  sont  amassées  ont  une  valeur  inappréciable, 
d'autres  musées,  de  construction  plus  récente,  mettent  mieux  en 
lumière  et  dans  un  meilleur  ordre  les  collections  qu'ils  contien- 
nent. 

Un  grand  nombre  des  défauts  d'appropriation  du  Louvre  ré- 
sultent, il  est  vrai,  de  l'édifice  lui-môme;  mais  il  semble  que, 
de  longue  date,  on  ait  pris  à  tâche  d'aggraver  ce  vice  originel 
par  le  manque  absolu  de  prévoyance  et  de  vues  d'ensemble  qni 
fait  aujourd'hui  de  notre  musée  national  un  chaos  inextricable  où 
l'étranger  a  grand'peiné  à  se  retrouver.  Il  y  a  dans  cette  situa- 
tion, si  peu  qu'on  y  arrête  sa  pensée,  un  indice  manifeste  de 
l'esprit  d'anarchie  qui  règne  dans  un  pays  dont  les  besoins 
d'ordre  et  de  méthode  étaient  autrefois  réputés. 

Depuis  plus  de  quarante  ans  que  j'ai  commencé  à  visiter  les 
musées  de  l'Europe,  l'absence  de  direction  et  de  suite  dans  la 
façon  dont  le  Louvre  a  été  administré  m'a  toujours  traffé 
davantage  au  retour  de  chacune  de  mes  pérégrinations  et  plus 
d'une  fois  déjà,  j'ai  songé  à  m'occuper  de  l'étude  que  j'aborde 


LE  MUSÉE  DU   LOUVRE.  637 

aujourd'hui.  C'est  avec  une  entière  liberté  d'esprit  que  je  l'en- 
treprends, cherchant  de  mon  mieux  à  n'y  mêler  aucune  question 
de  personne,  n'ayant,  est-il  besoin  de  le  dire,  d'autre  désir  que 
de  servir,  en  quelque  manière,  les  intérêts  de  notre  musée 
national.  A  côté  de  critiques  trop  nombreuses  [et  trop  justifiées, 
je  m'appliquerai  à  signaler  aussi  les  améliorations  qui,  ^n  ces 
derniers  temps,  ont  été  réalisées.  S'il  a  été  commis  des  erreurs 
irréparables,  je  serais  heureux  d'indiquer  quelles  fautes  pour- 
raient être  atténuées  ou  évitées  à  l'avenir. 

I 

La  richesse  des  collections  du  Louvre  vient  de  ce  qu'elles  ont 
été  anciennement  formées.  Alors  que,  sauf  en  Italie  et  en  Es- 
pagne, les  princes  ou  les  souverains  des  autres  pays  de  l'Europe 
ne  songeaient  pas  encore  à  s'entourer  d'oeuvres  d'ûrt,  les  rois  de 
France  considéraient  que  c'était  là  un  luxe  intelligent  qui  pou- 
vait puissamment  contribuer  à  l'éclat  de  leur  règne.  Une  histoire 
succincte  du  palais  et  du  musée  du  Louvre  mettra  nos  lecteurs 
à  même  de  suivre  à  la  fois  les  principales  transformations  qu'a 
subies  ce  palais,  et  l'accroissement  graduel  des  collections 
qu'il  renferme.  Récemment  d'ailleurs,  grâce  à  l'initiative  de 
M.  Kœmpfen,  directeur  honoraire  des  Musées  nationaux,  de 
courtes  notices,  rédigées  par  lui  et  exposées  dans  chacune  des 
salles  du  Louvre,  indiquent  la  date  de  leur  construction,  les  mo- 
difications qu'elles  ont  pu  recevoir  et  les  diverses  destinations  qui 
leur  ont  été  tour  à  tour  assignées. 

Comme  Ta  dit,  avec  raison,  M.  Alfred  Babeau,  dans  un  livre 
excellent  auquel  nous  empruntons  la  plupart  des  élémens  de  ce 
résumé  (1)  :  «  Le  Louvre  a  été  successivement  un  château  fort, 
un  palais,  une  réunion  d'académies  et  uu  musée.  »  Choisi  de 
bonne  heure  pour  servir  de  résidence  royale,  sa  situation  au  bord 
de  la  Seine  présentait  tous  les  avantages  d'une  défense  facile  et 
tout  le  charme  d'un  séjour  agréable.  Des  travaux  récens,  entre- 
pris au  pied  de  la  façade  qui  regarde  Saint-Germain-l'Auxerrois, 
ont  mis  à  découvert  le  fossé  qui  entourait  l'édifice  primitif,  et 
une  miniature  des  Grandes  Heures  du  duc  de  Berry  (Bibliothèque 
de  Chantilly)  nous  montre  l'ensemble  imposant  qu'offraient,  dès 

(1)  Le  Louvre  el  son  histoire,  1  vol.  in-S»;  Pirmin  Didot,  1895. 


638  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  règne  de  Charles  V,  les  diverses  colistructions  groupées  an- 
tour  du  donjon  et  enfermées  dans  une  enceinte  de  hautes  mu- 
railles flanquées  dis  tours.  La'  vue  s'étendait  de  là  sur  la  rive 
opposée  de  la  Seine  qui,  de  ce  cftté,  était  alors  en  pleine  cam- 
pagne, avec  des  jardins,  des  cultures  et  des  bois.  Dans  l'enceinte 
m6me  du  château  étaient  compris  des  potagers,  une  ferme,  une 
ménagerie  et  des  logemens  nombreux  pour  les  gens  de  la  Maison 
du  roi.  La  sûreté  de  cette  citadelle  commandant  le  cours  du 
fleuve,  avait  fait  d'elle  peu  à  peu  un  arsenal,  un  coffre-fort  pour 
le  trésor,  un  garde-meuble  pour  les  objets  précieux  et  une  prison 
d'Etat  où  furent  enfermés  plusieurs  personnages  importans. 
Charles  V  lui-même  commençait  à  lui  donner  une  destination 
plus  pacifique  en  plaçant  dans  la  tour  dite  de  ia  Librairie  les 
précieux  manuscrits  dont  les  belles  miniatures  faisaient  pres- 
sentir la  floraison  prochaine  de  notre  école  de  peinture. 

Après  lui,  les  Valois,  préférant  leurs  résidences  des  bords  de 
la  Loire,  avaient  un  peu  délaissé  Paris,  jusqu'à  ce  que  François  l*'. 
tout  en  créant  Chambord  et  en  accroissant  le  château  de  Fon- 
tainebleau, pour  lequel  il  avait  une  prédilection  marquée,  s'oo- 
cùpât  de  donner  au  Louvre  une  appropriation  mieux  en  rapport 
avec  les  habitudes  d'une  société  brillante  et  polie.  C'est  à  Pierre 
Lescot  qu'en  1546  il  confiait  le  soin  de  ces  travaux  exécutés  dùis 
le  style  élégant  et  sobre  de  notre  Renaissance.  Jean  Goujon  était, 
dé  son  côté,  chargé  de  la  décoration  extérieure  et  intérieure  des 
nouvelles  constructions,  qui  restaient  ainsi  une  œuvre  exclusive- 
ment française,  alors  qu'à  Fontainebleau  dominait  la  colonie  des 
artistes  étrangers  que  le  roi  y  avait  attirés.  C'est  également  au 
palais  de  Fontainebleau  que  François  I^  conservait  les  sculp- 
tures antiques  et  les  tableaux  qu'il  avait  achetés  en  Italie  et  parmi 
lesquels  on  comptait  des  chefs-d'œuvre  tels  que  la  Sainii  Pa- 
mille^  la  Belle  Jardinière^  la  Sainte  Margueriie^  lé  SairU  Michel 
et  le  Saint  Georges  de  Raphaël  ;  la  Joconde  de  Léonard,  la  Cha* 
rite  et  la  Sainte  Famille  d'André  del  Sarte  et  d'autres  peintures 
qui,  après  mainte  vicissitude,  font  encore  aujourd'hui  la  parure 
de  notre  musée. 

Henri  II  et  Henri  III  continuaient  les  travaux  de  François  l*', 
et,  à  partir  de  1596,  Henri  lY,  qui  avait  également  embelli  le 
Louvre,  en  faisait  sa  résidence  habituelle.  C'est  dans  ce  palais 
qu'après  l'attentat  de  Ravaillac,  il  fut  rapporté  mourant  et  déposé 
au  bas  de  l'escalier  dit  de  Henri  H,  qu'un  quart  d'heure  aupara- 


1 


LE  MUSÉE  DU   LOUVRE. 

vant  il  descendait  plein  de  gaieté,  pour  aller  à  TArsenal  rendre 
visite  à  Sully.  Sous  Louis  XIII,  rimprimerie  royale  était  établie 
au  Louvre,  ainsi  que  la  Monnaie  placée  alors  sous  la  direction 
du  graveur  Warin,  et  Richelieu  confiait  à  Tarohiteote  Le  Mercier, 
digne  continuateur  de  Philibert  Delorme  et  d'Ândrouet  du  Geic- 
ceau,  la  construction  du  pavillon  de  THourloge.  Mai6  le  cabinet 
des  peintures  du  Roi,  qui  d'ailleurs  n'avait  pas  reçu  grand  accrois^ 
sèment  depuis  François  1°',  demeurait  à  Fontainebleau,  et  c'est 
dans  le  Trésor  des  Merveilles  de  cette  résidence  que  le  Père  Dan 
nous  donne,  en  1642,  la  liste  des  47  tableaux  qui  lui  parais- 
saient les  plus  remarquables  de  cette  collection. 

Le  Louvre,  sous  Louis  XIV,  fut  l'objet  de  nombreux  rema- 
niemens  et,  de  1667  à  1674,  Perrault  y  construisait  la  Colonnade. 
En  même  temps,  le  cabinet  du  Roi  s'enrichissait  de  plus  de 
1  800  tableaux  provenant,  pour  la  plupart,  de  la  galerie  formée 
en  Angleterre  par  Charles  I"^  et  dont  la  collection  des  ducs  de 
Mantoue  faisait  le  principal  fonds.  On  y  voyait,  entre  autres, 
VAntiope  et  les  deux  détrempes  du  Corrège  ;  le  Pamasse^  et  la 
Sagesse  victorieuse  des  Vices  de  Mantegna,  la  Vierge  et  t enfant 
JésuSy  la  Mise  au  tombeau^  Jupiter  et  AntiopCj  et  plusieurs  por« 
traits  du  Titien  ;  le  Saint  Jean^Baptiste  de  Léonard,  le  Triomphe 
de  la  chasteté  du  Pérugin,  etc.  (1). 

Après  la  mort  de  Charles  P',  le  financier  Jabach  avait  acheté 
la  plus  grande  partie  de  ses  collections;. mais,  tombé  en  faillite 
à  la  suite  de  ses  excessives  dépenses,  il  était  obligé  de  céder  suc- 
cessivement au  cardinal  Mazarin,  puis  à  Louis  XIV,  tout  ce  qu'il 
possédait  d'œuvres  d'art  et  d'objets  précieux.  ,Colbert  avait  pu 
reconstituer  le  magnifique  ensemble  qu'avait  formé  Jabach,  en 
acquérant  de  lui  non  seulement  les  101  tableaux  qui  lui  restaient, 
mais  les  beaux  dessins,  au  nombre  de  S  542,  dont  la  réunion 
était  alors  unique,  pour  la  somme  minime  de  200  000  livres,  et 
en  se  faisant  ensuite  céder  par  les  héritiers  de  Mazarin  les  col- 
lections du  Cardinal.  D'autres  achats  faits  en  Italie  et  dans  les 
Flandres  permettaient  d'y  joindre  des  ouvrages  de  maîtres  qui 
n'étaient  pas  encore  représentés  dans  le  Cabinet  du  Roi.  Le  tout 
fut  installé  par  les  soins  de  Le  Brun  <c  au  vieux  Louvre,  dans 
des  salles  fort  hautes,  dont  quelques-unes  ont  plus  de  50  pieds 
de  longueur,  à  côté  de  la   superbe   galerie,   appelée   Galerie 


(i)  Voir  l'introduction  du  Catalogué  de$  Èeolêt  d'Italie,  par  P.  Villot,  1853, 


640  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d Apollon.  En  décembre  1681,  le  Roi  étant  venu  visiter  ces  col- 
lections, y  avait  choisi  IS  tableaux  pour  être  exposés  dans  les 
appartemens  de  Versailles,  qui  en  contenaient  déjà  2(».  Peu  à 
peu,  d'autres  emprunts  faits  au  Louvre  pour  les  résidences  royales 
et  des  prêts  accordés  à  des  grands  seigneurs  avaient  dispersé 
quelques-unes  des  œuyres  faisant  partie  du  Cabinet  du  Roi,  qui, 
d'autre  part,  continuait  à  s'enrichir  par  des  acquisitions  succes- 
sives, notamment,  en  1667,  par  celle  d'estampes  provenant  en 
grande  partie  de  la  collection  de  l'abbé  de  MaroUes. 

Jaloux  de  s'entourer  de  tout  ce  qui  pouvait  ajouter  à  la  gloire 
de  son  nom,  Louis  XIV  concédait  aussi  plusieurs  locaux  du 
Louvre  pour  servir  de  lieu  de  réunion  aux  diverses  académies. 
L'Académie  française  obtint,  la  première,  de  tenir  ses  séances 
d'abord  dans  l'antichambre  du  rez-de-chaussée  «  entre  les  vieux 
et  les  nouveaux  appartemens  de  la  Reine,  »  et  plus  tard,  dans  les 
salles  situées  à  (boite  du  pavillon  de  l'Horloge  et  donnant  sur 
\h  cour.  L'Académie  des  Inscriptions  occupait  une  salle  voisine; 
celle  des  Sciences  siégeait  dans  la  première  antichambre  de  l'ap- 
partement du  Roi.  Dès  1693,  l'Académie  de  peinture  s'était  établie 
dans  le  Cabinet  du  Roi,  près  de  la  rotonde  d'ÂpoUon,  et  la  salle 
de  ses  séances  décorée  de  sculptures  et  de  peintures  était  devenue 
un  véritable  musée.  Les  expositions  des  membres  de  cette  Aca- 
démie, qui  se  faisaient  d'abord  au  Palais-Royal,  furent,  à  partir 
de  1699,  installées  dans  la  grande  galerie  du  Louvre,  dont  Man- 
sard  avait  mis  la  moitié  à  leur  disposition.  Les  secrétaires  per- 
pétuels de  ces  différentes  académies  étaient  également  logés  au 
Louvre,  ef,  plus  tard,  les  appartemens  des  entresols  situés  au- 
dessous  de  la  Grande  Galerie  furent  concédés  à  des  artistes  et  à 
des  savans.  Peu  à  peu,  comme  il  devait  arriver,  ceslogemens  très 
rechercl^és  furent  envahis  par  des  hôtes  de  conditions  très  di- 
verses, dont  les  droits  à  Jin  tel  privilège  étaient  plus  ou  moins 
justifiés.  La  bonne  tenue  du  palais  se  ressentait  d'une  pareille 
cohabitation  ;  ses  abords  étaient  sales  et  encombrés  ;  on  jetail 
les  ordures  par  les  fenêtres,  «  sans  avoir  toujours  le  soin  d'avertir 
les  passans,  »  nous  dit  l'architecte  Soufflot. 

Cependant,  sous  Louis  XV,  les  collections  royales  continuaient 
à  s'accroître,  grâce  aux  commandes  faites  à  nos  artistes  et  à 
l'achat  de  plusieurs  collections,  principalement  de  celle  du  prince 
de  Carignan,  dont  ia  vente  eut  lieu  le  18  juin  1743.  Dès  1750,  le 
Roi  permettait  que  la  plupart  des  tableaux,  disséminés  dans  les 


^'\^' 


X' 


LE  BfUSÉE  DU  LOUVRE.  641 

appartemens  de  Versailles,  fussent  réunis  soit  au  Louvre,  soit 
au  Luxembourg  où  se  trouvait  déjà  la  suite  des  peintures  de 
Rubens  composant  la  galerie  de  Médicis.  Deux  fois  par  semaine, 
les  deux  collections  ainsi  formées  étaient  ouvertes  au  public^ 
aux  mêmes  jours  et  aux  mêmes  heures.  Une  réserve  était  laissée 
à  Versailles,  afin  de  renouveler  de  temps  à  autre  la  décoration 
des  appartemens.  Sous  Louis  XVI,  des  achats  împortans,  surtout 
d'œuvres  de  l'école  hollandaise,  le  Bon  Samaritain^  les  Pèlerins 
dEmmaûs^  les  deux  Philosophes  en  méditation  et  des  Portraits  de 
Rembrandt;  la  Leçon  de  musique  et  le  Galant  militaire  de  Ter 
Borch;  la  Tempête  et  le  Buisson  de  J.  Ruysdael;  la  Prairie  àe 
P.  Potter,  etc.,  étaient  faits  pour  le  Louvre.  Un  projet  du  comte 
d'Angivilliers  proposait  d'y  centraliser  toutes  les  œuvres  d'art 
éparses  dans  les  domaines  de  la  Couronne.  Mais  il  ne  fut  pas 
donné  suite  &  ce  projet  et,  vers  1785,  la  plupart  des  tableaux  et 
les  Rubens  de  la  galerie  de  Médicis  eux-mêmes  étaient  transportés 
au  dépôt  de  la  Surintendance  à  Versailles. 

Pendant  la  Révolution,  un  décret  du  26  mai  1791  ordonne  la 
réunion  au  Louvre  «  de  tous  les  monumens  des  Sciences  et  des 
Arts,  »  et  en  1793,  au  plus  fort  de  la  Terreur,  puis  en  1795  et 
les  années  suivantes,  les  Expositions  de  peinture  s'y  succèdent 
régulièrement.  C'est  du  27  juillet  1793  qu'est  daté  un  autoe  dé- 
cret de  la  Convention  portant  que  «  le  Muséum  de  la  République 
sera  ouvert  le  10  août  suivant  dans  la  Oalerie  qui  joint  le  Louvre 
au  Palais  National.  »  Les  œuvres  d'art  déposées  aux  Petits-Au- 
gustins  et  celles  qui  proviennent  des  maisons  «  ci-devant  royales,  » 
excepté  le  Château  de  Versailles,  devront  y  être  rassemblées 
sous  la  surveillance  des  commissaires  des  monumens,  et  un 
crédit  annuel  de  100  000  francs  est  mis  à  la  disposition  du  mi- 
nistre de  l'Intérieur,  pour  «  faire  acheter  dans  les  ventes  parti- 
culières les  tableaux  ou  statues  qu'il  importe  à  la  République  de 
ne  pas  laisser  passer  dans  les  pays  étrangers  et  qui  seront  exposés 
au  Musée.  »  Le  public  y  sera  admis  les  trois  derniers  jours  de 
chacjue  décade;  de  leur  côté,  les  artistes  pourront  y  travailler  de 
neuf  à  quabre  heures,  les  cinq  premiers  jours  de  chaque  décade. 
C'est  à  cette  date,  on  le  voit,  que  le  Louvre  fut  définitivement 
constitué  en  un  musée  ouvert  à  l'étude.  Mais  les  retards  de  la 
Commission  primitive,  chargée  de  l'aménagement  et  de  la  sur- 
veillance des  galeries  allaient  encore  reculer  le  moment  où  ce 
beau  zèle  porterait  ses  fruits.  La  Commission  qui  lui  succéda  fit 
TOUS  XXL  —  1904.  4i 


642  REVUE  DÈS  DEUX  MONDES. 

rentrer  à  Paris  les  œuvres  qu'avait  gardées  le  dépôt  de  Versailles, 
et  rinstallatioû  fut  désormais  menée  avec  plus  d^ordre  et  d'acti- 
vité. 

Les  victoires  du  Premier  Consul  amenaient  bientôt  après  au 
Louvre  une  telle  quantité  de  tableaux  et  d'œuvres  d'art  que,  les 
galeries  étant  insuffisantes  pour  les  contenir,  il  fallut  envoyer  le 
surplus  dans  diverses  villes  de  province,  où  ils  devinrent  le  pre^ 
mier  noyau  de  nos  collections  départementales.  Les  cbefs-d'œuvre 
enlevés  à  lltalie  et  à  l'Allemagne  avaient  été  choisis  par  Denon 
avec  une  grande  sûreté  de  goût,  et  ils  formaient  une  collection 
telle  qu'on  ne  verra  jamais  la  pareille.  En  l'honneur  du  conqué- 
rant qui  les  lui  avait. valus,  le  Louvre  prenait  le  nom  de  Musée 
Napoléon.  En  1806,  les  derniers  artistes  qui  occupaient  encore 
des  logemens  dans  le  palais,  étaient  sommés,  d'en  sortir  à  bref 
délai,  et  quelques-uns  d'entre  eux  étaient  recueillis  dans  des  lo- 
caux disponibles,  soit  à  la  Sorbonne,  soit  au  palais  Mazarin. 

C'est  au  Salon  Carré  qu'avait  lieu,  le  2  avril  1812,  le  mariage 
de  l'Empereur  et  de  Marie-Louise  et  le  cortège  nuptial,  partant 
des  Tuileries,  se  déployait  le  long  de  la  Grrande  Galerie,  entre  la 
double  haie  des  dames  et  des  hauts  dignitaires  de  la  Cour. 

Après  les  revers  de  la  France  et  son  envahissement  par  les 
alliés,  ceux-ci  reprenaient  les  tableaux  dont  ils  avaient  été  dé- 
pouillés :  mais  un  grand  nombre  de  ceux  qui  avaient  été  déjà 
répartis  entre  les  Musées  de  province  échappait  à  leurs  reven- 
dications. Notons,  en  passant,  que  c'est  à  raison  des  difficultés 
qu'offrait  le  transport  des  Noces  de  Cana,  le  chef-d'œuvre  de  Vé- 
ronèse,  que  le  gouvernement  autrichien  renonçait  k  faire  re- 
prendre le  chemin  de  Venise  à  cette  immense  toile  et  qu'il  accep- 
tait en  échange  le  Repas  chez  le  Pharisien  de  Le.  Brun. 

Sous  la  Restauration,  plusieurs  acquisitions  et  surtout  celles 
faites  à  la  vente  de  La  Hante,  en  1817,  firent  entrer  au  Louvre 
des  œuvres  remarquables  de  l'école  hollandaise,  des  tableaux  de 
Prud'hon^  le  Radeau  de  la  Médtcse  de  Géricault,  et  la  Concepiion 
de  Murillo.  Les  achats  faits  pendant  le  règne  de  Louis-Philippe 
furent  peu  importans;  mais,  dans  sa  courte  durée,  la  République 
de  1848  faisait  ouvrir  au  Louvre  de  nouvelles  salles  et  voler  dfâ 
crédits  pour  la  mise  en  état  de  la  galerie  d'Apollon,  du  Salon 
Carré  et  de  la  salle  des  Sept-Cheminées.  Dès  son  avènement^ 
Napoléon  111  avait  repris  le*  projet  souvent  caressé,  notamment 
par  son  oncle,  de  l'achèvement  du  Louvre  et  de  sa  jonction  aux 


LE   MUSÉE   DU  LOUVRE. 


643 


Tuileries.  C'est  à  oe  moment  que  disparurent  les  maisons,  les 
hôtels  garnis  et  les  échoppes  qui^  dans  un  beau  désordre,  occu^ 
paient  encore  la  place  du  Carrousel.  Les  travaux,  commencés 
avec  Tarchitecte  Visconti,  furent  après  sa  mort,  en  1854,  repris 
et  terminés  par  Lefuel,  et  rinaugur^ation  des  nouveaux  bàtimens 
eut:  lieu  le  14  août  1857. 

Parmi  les  acquisitions  faites  sous  l'Empire,  il  convient  de 
signaler  celles  du  Chasseur  et  du  Cuirassier  de.Géricault,  celles 
des  tableaux  achetés  à  la  vente  du  roi  de  Hollande,  ep  août.1850, 
et,  à  la  vente  du  maréchal  Soult,  en  1852,  celle  de  là  Vierge  de 
MuriUo,  au  prix  alors  sensationnel  de  615000  francs.  Mais  bien 
plus  encore  que  ces  achats,  deux  legs  très  importans  vinrent  en- 
richir le  Louvre  :  celui  de  la  collection  d'objets  d'art  formée  par 
Sauvageot  (1856)  et  surtout,  en  1&69,  celui  de  la  galerie  Lacaze, 
qui,  par  le  riombre  et  le  choix  des  œuvres  qui  y  figurent,  con- 
stitue un  don  vraiment  royal.  Rappelons,  en  passant,  les  dangers 
qu'a  courus  notre  Musée,  sous  la  Commune,  par  suite  de  Tin-' 
cendie  allumé  dans  la  nuit  du  23  au  24  mai  1871  et  qui,  après 
avoir  consumé  la  précieuse  Bibliothèque  du  Louvre,  menaça  un 
moment  le  palais  tout  entier. 

Pe  nôtre  temps,  nos  collections  n'ont  pas  cessé  de  s'enrichir 
par  des  dons  et  par  des  legs  nombreux,  tels,  pour  ne  citer  que  les 
plus  importans,  que  les  tableaux  légués  par  M""*  la  comtesse  Du- 
chàtel  et  par  M.  Thomy  Thiéry,  les  aquarelles  de  Jacquemard, 
dues  à  la  générosité  de  M"'  la  baronne  Nathaniel  de  Rothschild, 
la  collection  de  dessins  de  M.  His  de  la  Salle,  les  objets  d'art 
donnés  par  la  famille  de  M.  Thiers,  par  M.  le  baron  Davillier  et 
M"*  la  baronne  Adolphe  de  Rothschild  ;  le  trésor  de  Boscô-Reale, 
présent  de  M.  le. baron  Edmond  de  Rothschild  et  la  belle  col- 
lection de  céramique  chinoise  offerte  à  notre  musée  par  M.  Er- 
nest Grandidier.  Des  missions  ou  des  fouilles  comme  celles  de 
M.  le  marquis  de  Vogué,  de  M.  Brnest  Renan,  de  MM.  Dieulafoy, 
de  Sarzec,  E.  Pottier,  Reinach,  Maspero  et  HomoUe,  dignes  con- 
tinuateurs des  Botta  et  des  Mariette,  ont  valu  au  Louvre  une 
foule  de  monumens  et  d'objets  de  toute  sorte  éclairant  l'histoire 
de  l'art.  Des  sections  déjà  existantes  ou  h  peine  créées,  comme 
celles  des  marbres  et  des  vases  antiques,  de  la  céramique  et  des 
bronzes  des  peuples  de  l'Orient,  celle  des  ivoires,  etc.,  se  com- 
plètent de  jour  en  jour. 

En  résumé,  à  part  quelques  lacunes  qu'il  faujt  s'appliquer  à 


644  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

combler,  le*Louvro  offre  aujourd'hui  un  ensemble  de  richesses 
qui,  par  son  universalité,  ne  craint  la  comparaison  avec  aucun 
des  musées  de  l'Europe,  et  qui  embrasse  en  quelque  sorte 
toute  la  suite  des  manifestations  artistiques  de  l'humanité.  Et 
cependant  que  de  fois  nous  avons  entendu  des  personnes  qui 
s'intéressent  à  nos  collections  exalter  celles  des  pays  voisins,  aux 
dépens  des  nôtres.  Si,  bien  souvent,  une  pareille  appréciation 
résultait  chez  elles  de  cet  esprit  de  dénigrement  qui  porte  les 
Français  à  déprécier  ce  qu'ils  ont  pour  vanter  outre  mesure  ce 
qu'ils  voient  à  l'étranger,  il  est  juste  de  reconnaître  qu'en  ce  cas, 
leur  erreur  trouve  aussi  son  explication  dans  la  difficulté  très 
réelle  de  se  rendre  un  compte  exact  de  ce  que  vaut  cet  ensemble, 
à  raison  du  désordre  et  de  l'incohérence  avec  lesquels  il  est  pré- 
senté au  public.  C'est  sur  ce  point  qu'il  nous  a  paru  utile  de 
réunir  ici  le  résultat  d'observations  qu'une  longue  fréquentation 
du  Louvre  nous  a  suggérées. 

II 

On  comprend  que,  formé  par  une  agglomération  de  bàtimens 
de  toutes  les  époques,  construits  pour  des  fins  très  différentes, 
le  Louvre  était  loin  de  réunir  les  conditions  assez  complexes  aux- 
quelles doit  répondre  un  musée.  C'était  là  une  raison  de  plus 
pour  qu'on  s'appliquât  à  réparer,  avec  le  temps  et  dans  la  mesure 
du  possible,  les  défauts  de  ce  vice  originel.  Il  semble,  au  con- 
traire, qu'avec  une  absence  complète  de  suite  et  de  prévoyance, 
le  soin  de  répartir  et  d'approprier  convenablement  les  divers  lo- 
caux qui  renferment  nos  collections  ait  été  abandonné  au  hasard. 
Dès  le  dehors,  cette  négligence  se  manifeste  aux  abords  mêmes 
du  Louvre.  Les  jardins  qui  l'entourent  sur  trois  de  ses  faces  et 
l'isolent  du  côté  de  la  Seine,  de  la  place  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois  et  de  la  rue  de  Rivoli,  en  même  temps  qu'ils  forment  un 
agréable  décor,  assurent  un  recul  nécessaire  pour  bien  jouir  des 
proportions  de  l'édifice  et  ajoutent  ainsi  à  sa  beauté.  Ces  par- 
terres garnis  de  fleurs  suffisaient  à  sa  parure;  mais  si,  par  sur- 
croît, on  voulait  encore  les  orner  de  statues,  il  fallait  évidemmait 
s'efforcer  de  mettre  cette  décoration  en  harmonie  avec  le  carac- 
tère du  monument,  et  par  conséquent  étudier  à  l'avance  ce  qu'elle 
devait  être,  arrêter  le  choix  des  artistes  auxquels  seraient  élevées 
ces  statues,  leurs  dimensions  respectives  et  leur  emplacement, 


LE  MUSÉE  DU   LOUVRE. 


645 


de  façon  à  satisfaire  à  la  fois  l'esprit  et  le  regard.  Sans  discuter 
ici  le  mérite  des  statues  existantes,  il  faut  bien  reconnaître  qu'on 
n'a  tenu  aucun  compte  de  convenances  morales  et  esthétiques 
qui  auraient  dû  être  mûrement  pesées  et  discutées  à  ce  propos. 
Meissonier,  en  marbre  et  assis,  fait  face  au  buste  de  Raffet,  juché 
en  haut  d'une  colonne  autour  dé  laquelle  un  tambour  de  la 
vieille  garde  bat  la  charge;  plus  loin,  Boucher  peignant  et  re- 
cevant sa  palette  des  mains  d'un  Amour  joufflu,  et,  à  côté,  Ve- 
lazquezà  cheval,  carc^colant  en  tenue  de  fourrier  du  palais^  tel 
est  l'assemblage  imprévu  que  nous  offre  la  réunion  de  ces  per- 
sonnages. Pourquoi  ces  artistes  si  inégaux  et  pas  d'autres?  Pour- 
quoi ces  dimensions  et  ces  matières  si  diverses?  Pourquoi  cet 
étrange  pêle-mêle  et  cette  absence  coniplète  de  symétrie  dans  les 
proportions  et  dans  les  emplacemens,  à  côté  d'un  édifice  qui,  par 
ses  qualités  architecturales  et  sa  destination  même,  commandait 
ime  régularité  et  un  ordre  qui  ont  été  absolument  méconnus? 
Mais  il  ne  s'agit  là,  à  tout  prendre,  que  de  décoration  exté- 
rieure, et  des  fautes  bien  autrement  graves  ont  été  commises  au 
point  de  vue  de  la  sécurité  de  nos  collections.  Si,  comme  la 
plupart  des  grands  musées  de  l'Europe,  le  Louvre  est  isolé  de 
toutes  parts,  seul,  parmi  eux,  il  renferme  en  lui-même  des  causes 
de  danger  dont  tous  sont  exempts  et,  par  la  plus  coupable  des 
négligences,  ces  dangers  se  perpétuent,  en  dépit  de  toutes  les 
protestations  et  des  prescriptions  légales   les   plus  formelles. 
L'installation  du  ministère  des  Finances  dans  les  bfttimens  qui 
longent  la  rue  de  Rivoli  constitue  déjà  pour  le  Louvre  un  voi- 
sinage singulièrement  dangereux.  On  ignore,  en  général,  que 
dans  les  caves  de  ce  ministère  fonctionne,  sans  répit,  une  ma- 
chine à  vapeur,  à  côté  de  laquelle  sont  placés  des  dépôts  de 
combustible  contigus  au  Musée.  Du  moins,  des  murs  d'une  épais- 
seur convenable  séparent  les  deux  bfttimens  et  la  présence  d'un 
poste  de  pompiers  et  d'un  corps  de  garde  assure  à  la  fois,  par 
une    surveillance  continue,  la  sécurité   du  Grand-Livre  de  la 
dette  publique  et  celle  de  nos  collections.  A  la  suite  d'une  en- 
quête et  d'une  visite  détaillée  provoquées  par  le  Conseil  des 
musées,  de   concert  avec   l'architecte  du   Louvre,  un  employé 
supérieur  des  Finances,  des  membres  délégués  par  le  Conseil  et 
le  capitaine  des  pompiers  attaché  à  ce  service,  cette  sécurité  a  dû 
être  rendue  plus  complète  encore  grâce  à  quelques  changemens 
apportés  dans  la  disposition  des  toitures  dQ  rédiiicc,    .  . 


6i6  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  . 

Que  n'en  est-il  de  même  pour  le  ministère  des  Colonies? Là, 
une  autre  visite  des^  locaux ,  faite  dans  les  mêmes  conditions, 
démontrait  que,  de  ce  côté,  les  menaces  d'incendie  sont  constantes 
et  qu'aucune  précaution  n'a  été  prise  pour  les  conjurer/Dans  les 
bureaux,  séparés  par  de  légères  cloisons  en  sapin,  des  tayani 
de  poêle  traversent  ces  parois  très  inflammables,  et  le  danger  est 
tel  pour  les  employés  eux-mêmes  qu'une  cloche  d'alarme  a  été 
installée  afin  de  leur  donner  le  signal  de  la  fuite,  en  cas  d'alerte. 
Et  cependant,  ni  les  avertissemens  de  la  réalité  sous  forme  de 
plusieurs  commencemens  d'incendie,  ni  les  protestations  réitérées 
de  toute  la  presse,  ni  les  instances  de  l'administration  des  Beaux- 
Arts,  du  directeur  et  de  l'architecte  du  Louvre,  m  celles  du 
Conseil  des  musées  nWt  cessé  de  se  produire  contre  un  état  de 
choses  que  condamnent  absolument  des  décrets  rendus  et  des 
lois  votées  à  cet  égard.  On  sait  qu'après  la  Commune,  et  avant 
la  réédification  de  l'Hôtel  de  Ville,  la  Préfecture  de  la  Seine  et 
ses  bureaux  s'étaient  installés  au  pavillon  tie  Flore  et  dans  les 
locaux  de  la  grande  galerie  qui  relie  les  Tuileries  au  Louvre.  Le 
danger  créé  par  ce  voisinage  avait  dès  lors  attiré  l'attenticm  et, 
grftce  au  mouvement  d'opinion  qui  s'était  produit,  dès  que  là 
chose  fut  possible,  les  bureaux  et  bientôt  lie  préfet  lui-même 
quittaient  les  Tuileries  et  se  réinstallaient  à  l'Hôtel  de  Ville. 
Pour  prévenir  le  retour  d'une  situation  pareille,  le  26  juin  1883, 
M.  Jules  Ferry,  ministre  de  l'Instruction  publique,  faisait 
prendre  par  le  président  de  la  République  un  décret  dont  l'ar- 
ticle premier  était  ainsi  conçu  :  «  Sont  afiTectés  au  ministère  de 
l'instruction  publique  (service  des  musées  nationaux)  tous  les 
locaux  des  palais  du  Louvre  et  des  Tuileries  occupés  actuellement 
par  les  ser^dces  de  la  Ville  de  Paris.  »  Malgré  les  termes  impé- 
ratifs de  ce  décret,  le  service  des  musées  nationaux  n'a  jamais 
été  mis  en  possession  effective  des  locaux  qui  lui  étaient  ainsi 
formellement  attribués.  Si  l'administration  des  Beaux- Arts  y 
avait,  à  ce  moment,  fait  une  installation  quelconque,  on  n'eût 
probablement  pas  songé  à  les  lui  enlever.  Comme  ils  étaient 
restés  inoccupés,  une  loi  du  20  mars  1894  ayant  créé  le  ministère 
des  Colonies,  en  dépit  du  décret  de  1883,  ce  ministère  en  quête 
d'un  asile  s'y  installa.  On  ne  parlait,  il  est  vrai,  que  d'une 
installation  provisoire;  mais,'  une  fois  de  plus,  nous  devions 
apprendre  ce  que  dure  chez  nous  le  provisoire. 

Dès  sa  fondation  ordonnée  par  la  loi  du  16  avril  1895,  le  Con- 


LE  MUSÉE   DU  LOUVRE.  647 

seil  des- musées  nationaux  se  préoccupait  de  cet  état  de  choses, 
et  dans  les  rapports  adressés  chaque  année  par  son  président  au 
chef  de  TÉtat,  il  ne  cessait  de  signaler  le  maintien»  du  minis- 
tère des  Colonies  comme  une  menace  perpétuelle  pour  nos  col- 
lections nationales  et  de  revendiquer  les  locaux  occupés  par  lui 
coname  appartenant  au  Musée  du  Louvre,  en  vertu  d'un  décret  non 
abrogé.  De  son  côté,  Tadministration  des  Beaux- Arts  appuyait 
par  ses  réclamations  les  instances  du  Conseil,  lors  de  la  discus- 
sion des  budgets  successifs,  et  quelques  députés,  défenseurs  au- 
torisés de  nos  richesses  artistiques,  faisaient  voter  par  la  Chambre 
des  résolutions  exprimant  le  vœu  de  Tévacuation  immédiate  du 
pavillon  de  Flore.  Malheureusement  ces  vœux  incessamment 
renouvelés  n'aboutissaient  qu'à  mettre  en  évidence  l'inertie  du 
gouvernement.  La  Chambre,  comprenant  qu'elle  n'obtiendrait 
jamab  de  solution  tant  qu'elle  se  bornerait  à  procéder  ainsi, 
votait,  le  30  mars  1902,  une  disposition  qui,  dans  sa  pensée, 
devait  être  immédiatement  suivie  d'exécution.  L'article  75  de  la 
loi  de  finance  qui  porte  cette  date  est,  en  effet,  ainsi  conçu: 
«  La  totalité  des  bureaux  du  ministère  des  Colonies  établis  dans 
le  pavillon  de  Flore  sera  transférée  dans  les  locaux,  aujourd'hui 
libres,  que  le  commissariat  général  de  l'Exposition  de  1900  a 
occupés  à  l'angle  du  quai  d'Orsay  et  de  l'avenue  Rapp.  Aucun 
des  locaux  rendus  vacans  dans  le  pavillon  de  Flore  ne  pourra 
être  affecté  à  Tinstallation  de  bureaux  administratifs  ou  de  loge- 
mens.  Ils  demeureront  uniquement  affectés  aux  collections  des 
musées  du  Louvre,  selon  les  termes  du  décret  du  26  juin  1883.  » 
Cependant  aucun  crédit  n'ayant  été  voté  en  même  temps  que 
les  articles  de  cette  loi,  et  le  ministre  des  Colonies  semblant  peu 
désireux  de  s'installer  dans  les  locaux  du  commissariat  général 
de  l'Exposition  de  1900,  l'administration  des  Beaux- Arts  faisait 
étudier  des  projets  nécessitant  des  dépenses  considérables  et 
plusieurs  années  de  travaux.  C'était  donc  un  nouvel  ajourne- 
ment à  longue  échéance.  Mais  dans  la  discussion  du  budget  des 
Beaux-Arts  ouverte  à  la  fin  de  1903,  le  départ  du  ministère  des 
Colonies  a  paru  s'imposer  une  fois  de  plus  comme  une  nécessité 
immédiate.  La  Chambre  des  députés,  bien  décidée  à  éviter  do 
nouveaux  retards,  n'a  pas  voulu  s'engager  dans  la  voie  qui  lui 
était  indiquée  par  l'administration  des  Beaux-Arts  et,  au  lieu 
d'approuver  les  projets  tendant  à  l'exécution  de  nouvelles  con- 
structions, elle  a,  dans  sa  séance  du  28  novembre  1903,  voté  une 


n 


648  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


résolution  invitant  le  gouvernement  à  effectuer  «  le  transfert 
des  bureaux  du  ministère  des  Colonies  aux  locaux  de  l'Exposition 
conformément  à  la  loi  du  30  mars  1902.  »  L'administration  des 
Beaux-Arts  et  celle  des  Colonies  n'avaient  donc  plus  qu'à  s'exé- 
cuter, c'est-à-dire  à  demander  le  plus  tôt  possible  les  crédits, 
relativement  peu  importans,  nécessaires  au  déménagement  do 
ministère  des  Colonies  et  à  répondre  ainsi,  dans  le  plus  bref 
délai,  non  à  une  simple  volonté  d'une  des  deux  Chambres,  mais, 
comme  l'ont  fait  observer  MM.  Aynard  et  Doumer,  aux  injonc- 
tions formelles  de  la  loi,  sans  chercher  à  y  apporter  aucune  mo- 
dification. Et  cependant,  depuis  plus  de  cinq  mois  écoulés.  Une 
semble  pas  que,  mis  en  demeure,  le  gouvernement  se  soit  ému 
et  qu'il  s'apprête  à  réaliser  une  mesure  que  réclame  depuis  si 
longtemps  l'opinion  et  à  laquelle  il  est  obligé  par  la  loi.  C'est 
donc  un  devoir  pour  la  presse  et  pour  tous  ceux  qui  disposent  de 
quelque  influence,  de  continuer  à  harceler  sans  trêve  nos  gouver- 
nans,  car  il  s'agit  d'une  question  qui  intéresse  au  plus  haut  point 
l'honneur  de  la  France  et  la  conservation  de  ses  richesses  artis- 
tiques. 

L'insuffisance  des  locaux  disponibles  aurait  dû  depuis  long- 
temps d'ailleurs  hâter  la  solution  que  commandent  impérieuse- 
ment les  dangers  que  nous  venons  de  signaler.  Qu'on  songe,  en 
effet,  à  la  place  vraiment  peu  séante  où  il  a  fallu  reléguer  la  col- 
lection Thomy-Thiéry,  dans  des  salles  situées  tout  en  haut  du 
Lou\Te,  exposées  en  été  à  une  chaleur  torride,  nuisible  aux 
peintures,  et  à  la  suite  de  la  longue  enfilade  des  pièces  occupées 
par  le  musée  de  la  Marine.  Si  le  voisinage  de  ce  dernier  ne  con- 
stitue aucune  menace  pour  nos  collections  artistiques,  il  n'en  est 
pas  moins  vrai  que,  pour  lui  aussi,  son  déplacement  est  depuis 
longtemps  et  très  justement  réclamé,  non  seulement  parce  que 
ce  musée  n'offre  aucun  intérêt  artistique  et  que  sa  présence  au 
Louvre  n'est  en  rien  justifiée,  mais  parce  que  la  superficie  qu'il 
occupe  est  considérable  et  qu'elle  serait  immédiatement  utilisée 
au  profit  de  notre  admirable  collection  de  dessins,  à  peu  près 
inconnue  du  public.  Enfouis  presque  tous  dans  dès  cartons,  les 
meilleurs  de  ces  dessins  pourraient  être  exposés  en  grand  nombre 
et  suivant  un  ordre  méthodique  dans  ces  salles  dont  l'appro- 
priation serait  peu  coûteuse.  C'est  là  une  satisfaction  qui  ne 
saurait  être  plus  longtemps  refusée  à  ceux  qui  fréquentent  le 
Louvre  et  qui,  à  la  mort  de  l'amiral  Paris,  aurait  dû  leur  éfre 


LE  MUSÉE  DU  LOUVRE.  6i9 

accordée,  la  nomination  de  son  successeur  permettanti  en  effet, 
d'effectuer  à  ce  moment  le  transport  des  collections  du  musée 
de  la  Marine,  aux  Invalides,  où  elles  trouveraient  leur  place 
naturelle,  près  de  collections  similaires. 

A  côté  de  ces  conditions  de  sécurité  ou  de  convenance  si 
intimement  liées  au  développement  ou  à  Texistence  même  de 
nos  collections,  une  question  de  simple  police  mérite  au  plus 
haut  degré  d'attirer  l'attention.  Nous  voulons  parler  de  l'enva- 
hissement graduel  du  Louvre  par  la  foule  de  vagabonds,  de  gens 
sans  aveu  dont  les  vètemens  sordides  et  les  faces  patibulaires 
dénotent  les  habitudes  vicieuses  bien  plus  encore  que  la  pauvreté. 
Leur  nombre  a  singulièrement  crû  en  ces  dernières  années,  et  ces 
hôtes  étranges,  autrefois  exclus  du  Musée,  et  dont  la  présence  n'y 
est  aucunement  motivée  par  des  préoccupations  artistiques,  sont, 
avec  le  temps,  devenus  de  plus  en  plus  hardis.  Entrez  au  Louvre 
l'hiver,  un  jour  de  pluie  ou  de  froid,  vous  serez  frappé  de  la 
quantité  de  ces  loqueteux  qui  accaparent  tous  les  divans,  ou  bien, 
debout,  serrés  les  uns  contre  les  autres  au-dessus  des  bouches 
de  chaleur,  se  délectent  des  tièdes  effluves  qui,  après  avoir  tra- 
versé leurs  haillons,  exhalent  dans  les  galeries  des  miasmes  per- 
nicieux. L'un  d'eux  quitte-t-il  la  place,  un  autre  de  ses  com- 
pagnons s'empresse  de  la  prendre.  Le  moyen  d'ailleurs  que  des 
visiteurs  ou  des  visiteuses  tant  soit  peu  convenables  affrontent, 
s'ils  sont  fatigués,  pareils  voisinages,  dangereux  à  tous  les  égards. 
Ceux  de  ces  jolis  messieurs  qui  n'ont  pas  trouvé  de  sièges  vacans, 
entourent  les  copistes  d'un  cercle  compact,  et  ces  derniers  sont 
à    chaque    instant  obligés   d'interpeller  les   fâcheux  qui  leur 
masquent  la  vue  de  leurs  modèles  et  échangent  entre  eux  des 
propos  plus  ou   moins  cyniques.  Et  si,  de  hasard,  quand  ces 
intrus  deviennent  trop  impudens,  les  gardiens  essaient.de  les 
rappeler  à  l'ordre,  de  quel  air  ils  accueillent  leurs  observations! 
Les  éclats  de  voix,  les  gros  mots,  —  nous  pouvons  en  témoigner, 
—  obligent  parfois  ceux-ci  à  la  retraite,  impuissans  qu'ils  sont 
&  se  faire  obéir,  car  ils  craignent  une  affaire,  et  avec  ces  insurgés 
qui  sont  des  électeurs,  ils  ne  savent  que  trop  les  conséquences 
qu'elle  pourrait  avoir  pour  eux-mêmes.  Est-ce  donc  pour  une 
telle  clientèle  que  le  Louvre  est  fait  et  qu'au  détriment  des  visi- 
teurs et  des  artistes  peu  soucieux  de  contacts  aussi  suspects  et 
de  déliats  toujours  compromettans,  ces  malpropres  personnages 
soient  désormais  chez  eux,  dons  notre  Muséû  national,  poar  y 


650  REVUR,  DES  DEUX  MONDES. 

prendre  toutes  leurs  aises,  en  rendre  la  surveillance  de  plus  en 
plus  difficile  et  y  trouver,  à  l'occasion,  un  asile  sûr  où  ils  se 
sentent  à  Tabri  des  recherches  de  la  police?  Un  pareil  état  de 
choses  ne  saurait  se  prolonger,  car  il  empire  avec  le  temps,  et  le 
seul  remède  est  l'établissement  d'un  droit  d'entrée  au  Louvre. 

Plus  d'une  fois,  je  le  sais,  cette  question  a  été  débattue  et 
écartée.  Posée  en  vue  d'un  accroissement  de  ressources  pow 
nos  collections,  —  et  ainsi  que  le  prouve  cette  pratique  usitée 
en  certains  pays,  ce  n'est  pas  là  d'ailleurs  une  considération  qui 
soit  à  dédaigner,  —  elle  soulevait  chez  nous  les  inévitables  ob- 
jections tirées  de  l'instruction  artistique  du  peuple  et  de  la  géné- 
rosité dont  la  France  a  la  première  donné  l'exemple,  en  créaat 
des  musées  et  en  les  rendant  gratuitement  accessibles  à  tous. 
Mais  ces  objections  ne  sont  plus  de  mise  et  la  question  se  pré- 
sente aujourd'hui  sous  un  aspect  tout  différent.  Avec  les  habi- 
tudes prises^  elle  ne  saurait  être  résolue  que  par  une  taxe,  si 
minime  qu'elle  soit,  exigible  à  l'entrée  du  Louvre.  Il  est,  en  effet, 
désormais  impossible  de  se  débarrasser  autrement  de  cette  en- 
geance qui  le  remplit  et  le  considère  comme  sa  propriété  exclu- 
sive. Dans  certaines  capitales  où  les  anciens  erremens  se  sont 
maintenus,  un  Suisse  de  tournure  décorative,  vêtu  d'un  costume 
magnifique,  un  large  baudrier  doré  passé  au  travers  du  corps, 
ime  grande  canne  à  pomme  d'argent  à  la  main,  peut  jouir  encore 
du  droit  incontesté  de  refuser  l'accès  des  collections  à  toute 
personne  de  mauvaise  mine,  et  ses  jugemens  sont  sans  appel.  On 
ne  pourrait  se  flatter  maintenant  de  revenir  à  un  état  de  choses 
autrefois  en  vigueur  chez  nous.  Un  concierge,  même  très  galoAné, 
et  si  fermement  résolu  qu'il  pût  être  à  faire  respecter  sa  consigne, 
serait  absolument  incapable  de  procéder  à  un  triage,  de  fait  assez 
délicat,  parmi  les  visiteurs  qui  se  présenteraient  aux  portes.  Des 
contestations,  des  rixes  même  pourraient  se  produire  qui  tourne- 
raient à  la  confusion  de  l'autorité.  Le  seul  moyen  pratique  est  de 
recourir  à  une  redevance  taxée  pour  les  entrées. 

Dans  le  rapport  présenté,  en  1902,  à  la  Chambre,  sur  le  budget 
des  Beaux-Arts,  le  rapporteur,  —  c'était  M.  Couyba,  et  l'on  ne 
saurait  le  suspecter  de  tendances  aristocratiques, —  parlant  «  des 
malheureux  sans  travail  et  peut-être  sans  logis  qui  viennent  dans 
nos  galeries  publiques  chercher  un  abri  momentané,  »  conclut 
«  que  l'hospitalité  y  est  pour  eux  inconfortable^  puisque  la  seule 
distraction  qui  leur  soit  offerte  est  l'admiration;  les  ventres 


LE  IfUSÉE   DU   LOUVRE.  651 

ctffamés,  ajoute-t-il,  ne  doivent  pas  avoir  plus  d'yeux  que  d'oreilles, 
^t  d'ailleurs  un  musée  n'est  pas  et  ne  «,  doit  pas  être  un  établisse- 
^tjaenl  de  charité,  un  refuge.  »  C'est  cependant  ce  que  le  Louvre 
^st  devenu,  et  ce  n'est  pas  pour  les  vagabonds  que  l'hospitalité 
y  est  inconfortable;  ils  y  sont  maintenant  chez  eux,  et  c'est  eux 
cpj^  l'ont  rendue  telle  pour  tous  ceux  dont  la  fréquentation  de 
s:Kotre  Musée  est  justifiée  par  la  nature  de  leurs  études,  La  ques- 
tion doit  donc  être  examinée  à  nouveau,  sans  ces  déclamations 
^oi-disant  libérales,  avec  l'intention  bien  arrêtée  de  mettre  fin  à 
t:tiie  situation  vraiment  scandaleuse  et  intolérable.  Ainsi  que 
^ 'ont  compris  tous  ceux  qui  l'ont  étudiée  d'une  manière  impar- 
t^istle,  une  solution  mixte  semble  de  nature  à  concilier  tous  les 
intérêts  engagés  dans  cette  affaire,  c'est-à-dire  :  outre  la  gratuité 
3^11  dimanche,  celle  d'un  autre  jour  de  la  semaine,  le  jeudi  par 
^:xemple  ;  et,  pour  les  jours  restans,  une  rétribution  qui,  fût-elle 
tfiinime,  aurait  pour  effet  certain  de  débarrasser  le  musée  de  tout 
ee  personnel  parasite  qui  l'encombre,  sans  qu'aucun  souci  de 
l'art  y  explique  sa  présence.  Est-il  besoin  d'ajouter  que,  dans 
la  plus  large  mesure,  des  cartes  d'entrée  permanente  et  gratuite 
seraient  données  aux  artistes,  aux  critiques,  aux  professeurs  de 
lycées  ou  d'institutions  pour  leurs  élèves,  à  tous  les  patrons  et 
à  tous  les  ouvriers  d'industries  d'art  qui  justifieraient  de  l'in- 
Wrèt  qu'il  y  a  pour  eux  à  fréquenter  le  Louvre.  Une  telle  res- 
triction, sans  présenter  aucun  inconvénient,  aurait  pour  effet  cer- 
*ûiià  de  supprimer  ce  privilège  à  rebours  qui  tend  à  s'établir  en 
faveur  de  gens  qui  n'ont  aucun  droit  à  étaler  leur  fainéantise  dans 
^tre  Musée  national,  pour  le  plus  grand  dommage  de  ceux  aux- 
9^els  son  accès  et  toutes  les  facilités  d'étude  doivent  être  ac- 
cordés. 

III 

Dans  les  locaux  affectés  aux  diverses  sections  du  Louvre, 
l'torangement  des  collections  qu'ils  renferment  est  en  général 
^tisfaisant  et  il  n'est  que  juste  de  signaler  quelques-unes  des 
^ïuéliorations  récemment  réalisées  à  cet  égard.  Les   tableaux 
^posés  par  écoles  et  autant  que  possible  dans  Tordre  chrono- 
logique le  long  de  la  grande  galerie  sont  aujourd'hui  moins 
^^rés  sur  les  parois;  des  cartouches  fixés  aux  cadres  donnent  au 
public  toutes  les  indications  utiles  sur  les  sujets  représentés,  le 


■■■I  ■  1 


652  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

uom  de  l'auteur,  la  date  de  sa  naissance  et  de  sa  mort,  et  Técole 
à  laquelle  il  appartient.  Des  restaurations  faites  avec  prudence 
et  décidées  sur  l'avis  d'une  commission  spéciale,  dûment  con- 
sultée, assurent  la  conservation  des  œuvres  menacées  ou  font 
disparaître  les  traces  trop  visibles  d'anciennes  détériorations.  On 
se  borne  à  cet  égard  au  strict  nécessaire  et,  au  lieu  des  repeints 
à  l'huile  pratiqués  autrefois,  qui  avec  le  temps  noircissent  et 
font  tache  sur  l'œuvre  primitive,  les  raccords  aussi  limités  que 
possible  sont  exécutés  à  la  gouache,  ce  qui  permet  d'effacer  ou 
de  modifier  ces  retouches,  sans  risquer  de  nuire  à  la  peinture 
originale.  Signalons  cependant  à  l'attention  de  la  commission 
plusieurs  toiles  dont  les  craquelures  profondes  et  nombreuses 
offensent  le  regard  et  mettent  sous  les  yeux  du  public  de  véri- 
tables ruines.  Pour  n'en  citer  que  quelques-unes,  nous  noterons 
ici  le  Portrait  de  lord  Witworth  par  Lawrence;  la  figure  entière 
de  la  Muse,  —  on  sait  qu'elle  a  été  ajoutée  après  coup,  —  placée 
derrière  le  Portrait  de  Cherubiniy  par  Ingres  ;  le  ciel,  l'eau,  le 
paysage  et  les  animaux  eux-mêmes  dans  les  Chevaux  de  halage 
de  Decamps,  etc.  Pour  quelques-uns  de  ces  tableaux  trop  forte- 
ment endommagés,  le  mal  semble  difficilement  réparable,  car 
la  destruction  est  presque  complète,  et,  s'il  faut  renoncer  à  les 
remettre  en  état,  peut-être  conviendrait-il  du  moins  de  les  placer 
hors  de  la  portée  immédiate  du  regard.  Dans  les  vitrines,  les 
objets  d'art  :  orfèvrerie,  bronzes,  ivoires,  faïences,  etc.,  sont  bien 
présentés,  classés  avec  goût,  en  bon  ordre  et  Ton  sent  qu'on 
zèle  intelligent  et  une  louable  émulation  animent  les  conserva- 
teurs des  diverses  sections  pour  tirer  le  meilleur  parti  possible 
des  locaux  qui  leur  ont  été  assignés.  Mais,  en  revanche,  la  répar- 
tition de  ces  locaux  laisse  fort  à  dééirer,  et  tandis  que  dans  la 
plupart  des  collections  de  l'Europe  la  distribution  des  diffé- 
rentes salles  où  celles-ci  sont  exposées  à  été  réglée  suivant  un 
ordre  logique,  le  public  chez  nous  se  trouve  en  présence  d'un 
véritable  chaos  où  l'on  comprend  qu'il  ait  peine  à  se  débrouiller. 
Au  rez-de-chaussée,  des  salles  consacrées  aux  monumens 
égyptiens  on  passe  aux  sculptures  du  moyen  âge  et  de  la  Renais- 
sance, italiennes  ou  françaises,  et,  pour  trouver  la  suite  de  ces 
dernières  jusqu'aux  temps  modernes,  il  faut  aller  à  l'autre  bout 
de  la  cour  du  Louvre.  Au  premier  étage,  le  désordre  est  encore 
plus  marqué.  En  haut  de  l'escalier  Henri  11,  sur  le  palier  de 
gauche,  s'ouvre  la  salle  des  bronzes  antiques,  près  de  laquelle  dé- 


F^T'' 


LE   MUSÉE   DU   LOUVRE.  633 

bouche  une  des  quatre  salles  du  mobilier  français,  de  Louis  XIV 
à  Louis  XVI,  assez  malencontreusement  installées  en  cet  endroit; 
puis  viennent  les  salies  de  dessins  et  de  pastels  auxquelles  suc- 
cèdent la  collection  des  ivpires,  celle  des  objets  d'orfèvrerie  du 
culte  catholique,  celles  de  la  céramique  et  des  bronzes  de 
rExtrême-Orient;  puis,  en  retour,  la  salle  réservée  aux  petits 
objets  provenant  de  la  Ghaldée,  de  la  Syrie  et  de  la  Phénicie, 
précédant  deux  autres  salles  où  ont  été  placés  les  monumens 
de  la  Perse  et  de  la  Susiane,  dout  les  poids  énormes  ont  nécessité 
des  travaux  de  soutènement  fort  coûteux,  alors  que  leur  place 
naturelle  était  au  rez-de-chaussée.  A  côté,  par  une  anomalie 
assurément  peu  justifiée,  s'ouvrent  les  salles  des  bronzes  et  de  la 
céramique  du  moyen  âge  et  de  la  Renaissance,  puis  les  anciens 
appartemens  royaux.  Le  loçg  du  quai  et  de  la  cour  du  Louvre 
s'étendent  parallèlement  les  collections  égyptiennes  et  celles  des 
vases  et  des  statuettes  antiques,  pour  aboutir  au  grand  Salon  des 
peintures  françaises  du  temps  de  TEmpire  et  de  la  Restauration, 
suivi  lui-même  par  la  salle  des  Bijoux  antiques,  la  Rotonde  et 
la  galerie  d'Apollon,  et  enfln  la  grande  galerie  de  peinture.  Il 
semble,  en  vérité,  qu'avec  un  peu  plus  de  prévoyance,  il  eût  été 
possible,  au  lieu  de  ce  décousu  et  de  cet  enchevêtrement  de 
*P^s  les  services,  d'étudier  et  d'adopter  un  programme  plus  ra- 
tionnel, moins  fait  pour  dérouter  à  chaque  instant  les  visiteurs 
^^capables  de  se  diriger  dans  un  pareil  dédale. 

Encore  si,  au  milieu  de  cette  confusion,  les  locaux  affectés 

^^x  différentes  sections  du  Louvre  répondaient  à  la  destination 

^^  chacune  d'elles  !  Malheureusement,  et  l'habitude  est  ancienne, 

*^3  architectes  chargés  de   leur  appropriation,  au   lieu  de  se 

I^^^occuper  avant  tout  de  mettre  en  valeur  les  richesses  artis- 

*î<Jues  que  doivent  abriter  leurs  constructions  et  de  .s'effacer 

^^vant  les  chefs-d'œuvre  du  passé,  ne  paraissent  avoir  eu  d'autre 

^^sir  que  d'attirer  l'attention  sur  leurs  propres  travaux.  Au  Saioti 

^^irréf  dont  Duban  a  donné  les  plans,  l'ornementation  excessive 

^^s  voussures  et  les  sculptures  en  ronde  bosse  de  Simart,  qui 

^*y  étalent  à  dix  mètres  au-dessus  du  sol,  ne  sauraient,  quel  que 

^oît  leur  mérite,  compenser  l'insuffisance  d'une  lumière  venant 

^^  trop  haut  et  tellement  rare  qu'il  est  permis  de  se  demander 

Comment,  pendant  la  plus  grande  partie  de  l'hiver,  les  copistes 

ï^^iivent  voir  assez  distinctement  leurs  modèles  pour  les  repro- 

^viîre  avec  quelque  fidélité.  Dans  la  Saile  des  Étals,  la  décoration 


654  REVUE  DES  dï:ux  mondes. 

du  plafond  est  encore  plus  chargée,  plus  massive  et  plus  tapa- 
geuse. Ce  ne  sont  que  saillies  multipliées,  niches,  compartimens, 
médaillons,  lourdes  guirlandes,  figures  dorées,  projetées  sur  le 
vide,  menaçaintes  pour  les  visiteurs  et  qui  sollicitent  indis- 
crètement leurs  regards,  en  restreignant  encore  la  quantité  du 
jour  disponible.  Si  dans  la  nouvelle  salle  consacrée  aux  Rubens 
de  la  galerie  de  Médicis  la  lumière  est  convenable  et  si,  avec  la 
puissance  et  l'éclat  de  son  coloris,  le  maître  s'accommode  mieux 
qu-aucun  autre  de  la  profusion  des  dorures  qui  encadrent  ses 
œuvres,  du  moins  est-on  en  droit  de  regretter  que  cette  salle, 
construite  spécialement  pour  recevoir  la  série  complète  de  ses 
compositions  n'ait  pu  la  contenir  tout  entière  et  que  la  Naissance 
de  Marie  de  Médicis^  son  Éducation^  le  Gouvernement  de  la  Rein^t 
son  portrait,  et  ceux  de  ses  parens,  soient  isolés  de  cet  ensemble 
et  exposés  de  la  manière  la  plus  défavorable  dans  la  salle  qui 
précède.  L'obscurité  de  celle-ci  est  extrême  et,  outre  d'autres 
peintures  de  Rubens,  lés  admirables  portraits  de  Van  Dyck  qui 
y  ont  été  relégués  et  qui  comptent  parmi  les  chefs-d'œuvre  du 
Louvre  sont  désormais  absolument  invisibles.  Quant  aux  cabinets 
dont  la  salle  Rubens  est  flanquée  de  part  et  d'autre  sur  sa  lon- 
gueur, leurs  dimensions  sont  trop  exiguës  et  la  surveillance  en 
est  très  difficile.  Dans  ceux  de  ces  cabinets  qui  sont  placés  au 
Nord,  les  Rembrandt  ne  s'accommodent  guère  du  jour  cru  et 
froid  qui  lès  éclaire,  et  au  contraire,  les  tableaux  exposés  au 
Midi  sont  soumis  pendant  l'été  à  une  chaleur  très  préjudiciable 
J)our  eux  et  tout  à  fait  intolérable  pour  les  visiteurs.  C^  diverses 
défectuosités  auraient  pu  être  facilement  évitées,  croyons-nous, 
8Î,  au  lieu  de  distraire  de  la  Salle  Rubens  lés  cabinets  qui  en  res- 
tifcîgnent  les  proportions,  oio  lui  avait  donné  toute  la  largeur  du 
bfttîmënt,  ce  qui  permettait  d'y  exposer  la  série  complète  de  la 
galerie  dé  Médicis.  La  construction  des  cabinefs  eût  été  différée 
jtr^u'au  j.our,  —  prochain,  il  faut  l'espérer,  —  où  le  départ  du 
taînistère  dés  Colonies  rendrait  de  nouveau  au  Louvre  la  posses- 
sion de  locaux  qui  lui  appartiennent  et  qui  lui  sont  nécessaires 
pour  exposer  convenablement  ses  richesses,  En  prenant  ce  parti, 
on  obténdt  les  conditions  de  lumière,  d'aération  et  d'espace  qui, 
dans  un  musée,  doivent  primer  toutes  les  autres,  puisqu'elles 
sont  indispensables  pour  l'étiide  des  œuvres  exposées  et  pour 
leur  bonne  conservation. 

En  regard  de  ces  prodigalités  décoratives,  non  seulement 


LE   MUSÉE  DU  LOUTRE.  655' 

inutiles,  mais  fâcheuses  pour  la  mise  en  valeur  de  nos  coUeoi 
rions,  d'autres  travaux  d'appropriation  auraient  un  caractère 
d'wgence  et  d'utilité  incontestables.  Je  veux  parler  de  l'escalier 
Daru  et  de  l'escalier  MoUien,  restés  tous  deux  inachevés  et  qui, 
dans  leur  état  actuel,  donnent  bien  l'idée  de  ce  mélange  de  luxe 
et  dé  misère  qu'on  peut  constater  dans  beaucoup  de  nos  monu- 
mens.  Il  y  a  quelque  vingt  ans,  on  a  fait  grand  bruit  d'une  école 
de  mosaïque  dont  la  France  allait  être  dotée  et  qui  promettait 
merveilles.  Mais  les  dépenses  occasionnées  par  son  établissement 
et  celles  que  devait  entraîner  son  maintien  mirent  bientôt  mx 
terme  à  ces  espérances  si  bruyamment  exprimées.  La  décoration 
non  terminée,  mais  très  coûteuse,  de  l'escalier  Daru,  un  des 
rares  ouvrages  auxquels  elles  ont  abouti,  nous  montre  des  figures 
allégoriques  personnifiant  les  périodes  les  plus  éclatantes  de 
l'histoire  de  l'art.  Elles  occupent  le  haut  des  pilastres  et  rem-* 
plissent  les  voûtes  que  ceux-ci  supportent  ;  mais  cette  décoration 
est  restée  comme  suspendue  en  l'air,  car  au-dessous,  ces  pilastres 
en  pierre  brute,  mal  équarris,  laissent  voir  piteusement  les  res- 
sauts ou  les  rentrans  de  leurs  assises,  et  la  rampe  de  l'escalier, 
formée  de  barreaux  de  fonte  assemblés  en  X,  est  d'une  simpli- 
cité tout  à  fait  primitive.  L'aspect  de  l'escalier  Mollien  est  plus 
rudimentaire  encore  :  sa  rampe  en  plâtre  massif,  couverte  d'ara- 
besques  gauchement  peintes  en  jaune  et  à  demi  effacées  par  le 
temps,  et  les  assises  restées  apparentes  des  chapiteaux  non 
dégrossis,  des  colonnes,  et  des  blocs  des  murailles  sont  lamen-: 
tables  à  voir  dans  un  palais  comme  le  Lou\Te  et  réclament  une 
prompte  réfection,  qui  d'ailleurs  ne  devrait  pas  entraîner  à  de 
trop  lourdes  dépenses  i 

IV 

L'abandon  qu'on  peut  constater  sur  quelques  points, des  ser^ 
vices  qu'embrasse  l'administration  de  nos  musées  nationaux  est 
assez  explicable  quand  on  pense  à  leur  nombre,  aux  questions  de 
personnes  qu'elle  peut  soulever  et  à  la  difficulté  de  faire  concourir 
au  profit  de  l'ensemble  des  efforts  naturellement  divergens,  cha- 
cun des  chefs  de  ces  services  agissant  à  son  gré  dans  son  petit 
domaine  et  les  plus  zélés  étant,  à  raison  même  des  qualités  qu'ils 
y  apportent,  absorbés  par  leurs  fonctions  et  pénétrés  de  leur 
importance  particulière.  La  tâche  d'un  directeur,  .h  éminent 


656  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

qu'on  le  suppose,  en  face  d'une  élite  d'hommes  distingués,  très 
dévoués  à  leurs  devoirs,  est  donc  singulièrement  délicate  et 
compliquée.  Comment  faire  la  part  de  chacun  ?  Stimuler  les  plus 
timides,  contenir  les  ardens,  tenir  compte  des  caractères  et  des 
aptitudes  de  chacun,  en  les  pliant  tous  à  une  discipline  toit  à 
fait  nécessaire  en  vue  du  bien  commun  ?  Encore  si  ce  directeur 
était  le  maître  !  Mais  trop  souvent  des  mesures  ou  des  choix  lui 
sont  imposés,  dans  lesquels  la  politique  a  quelquefois  plus  de 
part  que  l'équité.  Avant  donc  d'accuser,  il  n'est  que  juste  de  se 
rendre  compte  de  ces  difficultés  multiples  et,  au  lieu  de  Vaines 
critiques,  de  n'apporter  dans  l'exposé  des  faits  que  la  s^e 
préoccupation  des  progrès  qu'il  importe  de  réaliser. 

On  a  beaucoup  et  bien  travaillé  au  Louvre  depuis  quelques 
années  et  si,  à  côté  des  améliorations  obtenues,  des  imperfections 
résultant  parfois  de  cette  activité  même  ont  pu  se  produire,  c'est 
avec  l'espoir  qu'il  sera  facile  d'y  porter  remède  qu'il  convient 
de  les  relever.  La  plupart  d'ailleurs  résultent  d'une  situation  déjà 
ancienne,  progressivement  aggravée  par  le  développement  con- 
sidérable de  nos  collections  et  plusieurs  fois  déjà  elles  ont  attiré 
l'attention  du  Parlement  et  des  ministres  qui  se  sont  succédé 
aux  Beaux-Arts.  En  même  temps  que  nos  richesses  artistiques 
prenaient  une  importance  croissante,  des  ressources  de  plus  m 
pbis  grandes  ont  été  attribuées  au  Louvre.  La  fixation  d'un  cré- 
dit annuel  joint  à  la  dotation  provenant  de  la  vente  des  diamans 
de  la  Couronne  inaugurait  pour  lui  une  situation  nouvelle.  C'est 
en  vue  d'une  surveillance  plus  étroite  dans  la  gestion  financière 
et  le  bon  «emploi  de  ces  ressources  et  pour  soulager  ainsi  la 
direction  des  musées  dans  le  contrôle  qu'elle  exerçait  à  cet  égard, 
que  la  loi  de  finances  du  16  août  1895  instituait  le  Conseil  des 
musées.  Jusque-là,  en  efiFet,  c'est  à  cette  direction  seule  qu'incom- 
bait la  charge  de  régler  toutes  les  questions  relatives  non  seule- 
ment à  l'administration  de  ces  musées  et  à  leur  personnel,  mais 
aux  acquisitions.  Faites  à  l'aide  des  crédits  votés  par  les  Cham- 
bres, ces  acquisitions  devaient  être  payées  sur  les  fonds  de 
chaque  exercice,  ce  qui  impliquait,  par  conséquent,  l'obligation 
de  dépenser  chaque  année  la  totalité  des  fonds  disponibles,  sans 
en  réserver  aucune  part  en  prévision  des  occasions  favorables 
qui  pourraient  se  présenter.  Un  comité  consultatif,  formé  des 
conservateurs  de  toutes  les  sections  et  présidé  par  le  directeur,  se 
réunissait  régulièrement  deux  fois  par  mois  pour  délibérer  sur 


LE  BfUBÉE  DU  LOUVRE.  6S7 

iautes  les  affaires  dont  celui-ci  jugeait  à  propos  de  Tentretenir 
et  sur  les  propositions  d'achat  émanées  de  son  initiative  propre 
ou  de  celle  des  divers  membres  du  Conservatoire,  le  ministre 
restant  maître  d'accorder  ou  de  refuser  les  demandes  qui  étaient 
ensuite  soumises  à  son  approbation. 

La  personnalité  civile  accordée  aux  musées  nationaux  a  été 
pour  eux  un  bienfait  assuré  puisqu'elle  leur  concède  la  libre 
disposition  des  crédits  alloués.  Gréant  ainsi  pour  eux  une  caisse 
de  réserve  en  vue  d'acquisitions  désirables,  elle  laisse  la  ppssi- 
bilité  d'échelonner  sur  plusieurs  exercices  les  paiemens  qui  pour- 
raient en  résulter.  Le  Conseil  des  musées,  tout  en  accordant  à 
chacun  des  conservateurs  une  certaine  allocation  dont  il  peut 
disposer  sous  sa  responsabilité  pour  des  achats  courans,  reste 
juge  de  l'opportunité  et  de  la  fixation  du  prix  pour  les  acquisi- 
tions plus  importantes  qui  lui  sont  proposées,  soit  par  l'inter- 
médiaire de  ses  membres,  soit  sur  l'initiative  du  Conservatoire 
et  après  que  ce  dernier  s'est  prononcé  à  cet  égard.  Sauf  quelques 
Itères  différences,  surtout  dans  son  mode  de  recrutement,  le 
Con3eil  des  musées  remplit,  on  le  voit,  une  mission  analogue  à 
celle  qu'exerce  à  la  National  Gallery  le  Conseil  des  Trustées  (1). 

Pourquoi  ne  pas  le  dire  ?  Malgré  les  avantages  très  réels 
qu'elle  procurait  à  nos  collections,  la  création  du  Conseil  des 
musées  fut  assez  mal  accueillie  par  le  Conservatoire  et  son  fonc- 
tionnement rencontra  d'abord  quelques  difficultés.  Jouissant  jus- 
que-là dans  leurs  services  respectifs  d'une  liberté  presque  absolue 
et  ne  relevant  que  de  la  direction,  plusieurs  des  conser\'ateurs 
n'admettaient  qu'avec  peine  la  collaboration  et  le  contrôle  nou- 
veaux qui  leur  étaient  imposés.  Pendant  les  premières  années, 
une  certaine  gène  et  parfois  une  raideur  assez  marquée  mani- 
festèrent les  dispositions  dont  quelques-uns  d'entre  eux  étaient 
animés.  Des  reproches  détournés  ou  même  des  attaques  violentes 
dont  le  Conseil  fut  Tobjet  dans  la  presse  témoignent  des  froisse- 
men  provoqués  par  sa  création.  Qu'à  ses  débuts,  surtout,  il  se 
soit  produit  quelque  hésitation  sur  la  nature  du  mandat  attribué 
au  Conseil  et  peut-être  trop  vaguement  défini  dans  sa  loi  con- 
stitutivCi  on  le  conçoit  aisément.  Mais  l'incompétence  alléguée 

(1)  Le  Conseil  des  Trustées  de  la  National  Gallery  se  compose  aujourd'hui  de 
huit  membres  nommés  par  le  premier  lord  de  la  Trésorerie,  de  qui  relève  ce  Musée, 
et  choisis  parmi  les  possesseurs  de  grandes  Collections  ou  les  personnes  connues 
pour  l'intérêt  qu'elles  portent  aux  beaux-arts. 

TOME  XXI.  —  190i.  42 


658  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contre  lui  en  termes  assez  vifs  n'était-elle  pas  aussi  justemeni 
applicable  au  Conservatoire  lui-même  pris  en  bloc  ?  Si,  pour  le» 
achats  qui  concernent  son  propre  département^  chacun  de  sea 
membres  avait  une  compétence  spéciale  justifiée  par  son  tibo 
même,  comment  un  conservateur  des  antiquités  égyptiennes,  par 
exemple,  pouvait-il,  du  fait  de  ce  titre,  décider,  comme  il  Tavail 
fait  jusque-là,  de  la  valeur  d'un  objet  d'art  de  la  Renaissance  on 
du  mérite  d'un  tableau? 

Dans  la  pratique,  les  membres  du  Conservatoire  devaient 
inévitablement  en  venir  à  des  tiraillemens  ou  à  des  complai- 
sances réciproques,  également  fftcheux  pour  nos  collections.  Les 
plus  hardis,  les  plus  exigeans  se  faisaient  la  plus  grosse  part 
dans  l'attribution  des  crédits  comme  dans  celle  des  locaux,  sans 
égards  pour  leurs  confrères  plus  réservés,  moins  âpres  dans  leurs 
demandes.  Absolument  indépendans,  obligés  par  la  nature  même 
de  leur  mission  de  tenir  compte  de  l'ensemble  des  services,  les 
membres  du  Conseil  devaient,  à  l'occasion,  rétablir  la  balance  et 
maintenir  l'équilibre.  Ce  n'était  point  l'affaire  de  ceux  dont  ils 
dérangeaient  les  habitudes  et  qui  leur  faisaient  payer  tous  les 
inconvéniens  d'une  situation  assez  délicate,  il  est  vrai,  mais  qui 
n'était  point  leur  œuvre  et  dont  ils  n'étaient  en  rien  responsables. 

Des  critiques,  sans  doute  peu  au  courant  des  choses,  mais 
désireux  d'intervenir  pour  paraître  bien  informés,  chargeaient  à 
plaisir  le  Conseil  des  musées  des  plus  noirs  méfaits  :  «  Étroitesse, 
ignorance,  légèreté,  toutes  les  erreurs,  disait-on,  lui  sont  fami- 
lières... C'est  lui  qui,  sans  cesse,  limite,  retarde  ou  paralyse 
l'initiative  des  conservateurs...  Fondé  jadis,  au  lendemain  du 
legs  Caillebotte,  sous  prétexte  de  servir  de  guide,  il  est  devenu 
une  sorte  de  tyran  occulte  ou  capricieux.  Les  musées  sont  dé- 
sormais à  la  merci  d'une  assemblée  anonyme  et  irresponsable, 
où  les  fantaisies  d'une  majorité  plus  compacte  qu'éclairée  font 
la  loi.  »  Tel  était  le  ton  des  attaques  réitérées  auxquelles  le 
Conseil  était  en  butte.  On  pouvait  impunément  contre  lui  mul* 
tiplier  les  accusations  les  plus  malveillantes  et  le  signaler  à  la 
vindicte  publique  ;  n'ayant  ni  le  droit,  ni  le  désir  de  répondre, 
il  était  condamné  sans  appel.  Et  cependant,  si,  à  l'origine,  il 
avait  pu  commettre  quelques  fautes  résultant  d'une  pratique 
nouvelle  et  encore  mal  établie,  il  n'est  que  juste  de  remarquer 
que  ces  fautes  furent  tout  au  moins  partagées  et  qu'en  ce  qui 
touche  le  Conseil,  plusieurs  de  ses  décisions  les  plus  attaquées 


LE  MUSÉE  DU   LOUVRE.  659 

ne  lui  sont  imputables  qu'à  cause  de  la  hâte  excessive  imposée 
à  plusieurs  de  ses  délibérations  ou  à  la  condescendaïice  qu'en 
certaines  occasions,  il  a  montrée  pour  les  propositions  qui  lui 
étaient  soumises,  cédant  à  son  désir  formel  de  vivre  en  bons 
termes  avec  le  Conservatoire.  Ajoutons  que  s'il  n'a  pas  fait  tout 
le  bien  qu'il  aurait  voulu,  il  a  pu  parfois  empêcher  quelque  mal. 

Aujourd'hui,  grâce  à  des  égards  réciproques  et  à  une  expé- 
rience résultant  de  part  et  d'autre  d'un  commerce  plus  suivi,  les 
relations,  de  Méfiantes  qu'elles  étaient  d'abord,  sont  dévenues  de 
plus  en  plus  cordiales.  Des  habitudes  de  courtoisie  affectueuse 
se  sont  établies  entre  des  gens  naturellement  faits  pour  s'entendre, 
unis  qu'ils  sont  par  des  goûts  pareils  et  un  égal  désir  de  se  dé- 
vouer aux  intérêts  d'une  maison  qui  est  chère  à  tous.  On  sait 
maintenant  le  prix  d'un  pareil  concours  et  les  heureux  effets  qu'il 
a  déjà  produits.  Au  lieu  d'un  amoindrissement  d'autorité  que 
certains  conservateurs  avaient  pu  craindre,  ils  ont  reconnu,  mieux 
fixés  désormais  sur  les  dispositions  réelles  du  Conseil,  que,  sans 
paralyser  en  rien  leur  initiative,  celui-ci  n  a  d'autre  but  que  d'en 
régler  l'exercice  et  de  réunir  au  profit  de  l'œuvre  commune  les 
bonnes  volontés  d'hommes  dont  il  est  bien  placé  pour  apprécier 
le  savoir  et  le  dévouement.  ' 

Tenant  compte  des  termes  mêmes  du  décret  qui  règle  ses 
attributions,  le  Conseil  des  musées  s'est  appliqué  à  rester  dans 
les  limites  qui  lui  sont  assignées  et  il  a  conscience  d'avoir  rendu 
quelques  services.  Grâce  àia  compétence  spéciale  de  deux  de  ses 
membres,  M.  Hérault,  président  à  la  Cour  des  comptes  et 
M.  Tétreau,  président  de  section  au  Conseil  d'État  et  qui,  à  ce 
titre,  fut  mêlé  de  très  près  à  la  création  du  Conseil  des  musées, 
Tordre  a  été  établi  dans  la  comptabilité  financière  qui  régit  son 
fonctionnement.  En  développant  la  production  de  l'atelier  des 
moulages  et  de  la  chalcographie,  le  Conseil  a  pu  augmenter  dans 
une  notable  proportion  les  ressources,  autrefois  assez  restreintes 
et  longtemps  stationnaires,  provenant  de  cette  production  et  àc- 
croitre  ainsi  d^autant  les  sommes  réservées  aux  achats.  A  l'aide 
de  cette  augmentation  de  recettes,  presque  immédiatement  gros- 
sies encore  par  la  fondation  et  l'utile  concours  'de  la  Société  des 
Amis  du  Louvre,  il  n'est  guère  de  vente  importante  où  nos  con- 
servateurs n'aient  figuré  avec  des  crédits  suffisans  pour  faire 
entrer  dans  nos  collections  des  œuvres  dont  la  possession  sem- 
blait désirable.  Comme  par  la  plus  louable  émulation  les  dons 


660  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  legs  faits  en  faveur  des  musées  nationaux  se  sont  aussi  rnnlr 
tipliés  en  ces  derniers  temps.  C'est  à  encourager  ces  libéralités 
et  à  les  provoquer  qu'il  faut  s'appliquer,  car  même  avec  un  budget 
plus  considérable,  le  renchérissement  des  œuvres  d'art  rend  au- 
jourd'hui très  difficile  la  lutte  avec  les  milliardaires  américains, 
qui,  lorsqu'ils  veulent  s'assurer  la  propriété  d'un  chef-d'œuvre  en 
vue,  n'hésitent  pas  à  pousser  les  offres  directes  ou  les  enchères 
jusqu'à  des  sommes  qui  autrefois  auraient  paru  fabuleuses.  Dest 
permis,  sans  craindre  d'être  indiscret,  de  solliciter  pour  le 
Louvre  des  actes  de  générosité  qui  profitent  au  public,  et,  avec 
un  peu  de  suite  et  de  prévoyance,  grâce  aux  faveurs  officielles 
dont  dispose  l'administration,  celle-ci  peut,  sans  bourse  déUer, 
incliner  les  bonnes  intentions  des  amateurs  à  des  libéralités  qui 
les  honoreront.  A  ce  titre,  la  décision  prise  récemment  de  mettre 
en  belle  place,  à  l'entrée  de  la  galerie  d'Apollon,  la  liste  dfô 
bienfaiteurs  du  Louvre  pour  perpétuer  le  souvenir  de  leur  nom 
et  les  signaler  à  la  reconnaissance  de  tous  est  une  mesure  à  la 
fois  très  équitable  et  très  opportune. 

La  possibilité  pour  la  Caisse  des  musées  de  capitaliser  ses 
ressources  et  d'en  réserver  une  part  en  vue  d'acquisitions  qui, 
à  raison  de  leur  mérite  ou  des  lacunes  qu'elles  combleront,  se- 
raient d'un  intérêt  capital  pour  le  Louvre,  compense  d'ailleurs, 
en  partie,  l'insuffisance  de  ses  ressources.  Autant,  quand  il  s'agit 
de  se  procurer  un  ouvrage  de  premier  ordre,  il  faut  savoir  se 
résigner  aux  sacrifices  nécessaires,  autant  il  convient  cependant 
de  se  garder  de  ces  engouemens  passagers  qui,  sous  l'impulsion 
de  gens  habiles  à  profiter  d'un  snobisme  qu'ils  ont  souvent  créé, 
se  produisent  périodiquement  dans  le  prix  des  objets  d'art.  C'est 
ainsi  que  nous  avons  vu,  au  siècle  dernier,  monter  et  décroître 
tour  à  tour  la  valeur  vénale  des  tableaux  de  Greuze,  d'Hobbema, 
de  Frans  Hais  et  de  quelques-uns  de  nos  peintres  modernes. 
Aujourd'hui  la  vogue  est  à  l'école  anglaise,  aux  primitifs,  à  notre 
art  du  xvm*  siècle,  et  des  œuvres,  même  médiocres,  qui  rentrent 
dans  ces  diverses  catégories,  atteignent,  pour  le  moment,  des 
prix  plus  de  dix  fois  supérieurs  à  ceux  qu'on  les  payait  il  y  a 
dix  ans.  Il  importe  donc  que,  pour  un  musée  conune  le  Louvre, 
on  ne  choisisse  pas  précisément  ces  périodes  de  hausse  excessive, 
qui  ne  répondent  pas  toujours  au  mérite  esthétique,  pour  faire 
de  pareils  achats.  Quand  on  n'a  pas  prévu  à  temps,  — et  la  chose 
serait  aussi  difficile  que  hasardeuse,  —  ces  courans  d'opinion,  il 


l 


LE   MUSÉE   DU   LOUVRE.  661 

convient  d'attendre  qu'ils  soient  passés  et  que  le  niveau  moyen 
des  prix  se  soit  rétabli. 

Au  surplus,  nos  collections  regorgent,  et,  pour  les  acquisitions 

nouvelles,  la  qualité  importe  beaucoup  plus  que  la  quantité.  C'est 

a^v^ec  raison  que,  dès  les  premières  séances  du  Conseil  des  musées, 

le   président  qu'il  s'était  donné,  le  vénéré  comte  Delaborde,  faisait 

prévaloir  l'idée  qu'il  ne  fallait  rechercher  que  l'excellent  et  qu'à 

piTÎx  égal,  l'acquisition  d'une  œuvre  hors  ligne  est  de  beaucoup 

px^^férable  à  celle  de  plusieurs  œuvres  d'un  mérite  ordinaire.  On 

n^    peut  donc   qu'approuver  la  résolution  prise  par  le  Conseil, 

io:x-sque  des  ouvrages  de  maîtres  déjà  représentés  dans  nos  col- 

l^^^tions  lui  sont  proposés,  de  n'en  décider  l'achat  qu'après  les 

a^^^oir  fait  placer  dans  les  galeries  à  côté  de  ceux  qui  s'y  trouvent 

d^^    façon  à  permettre  des  comparaisons  directes  et  à  les  écarter 

s'ils  n'ont  pas  un  mérite  supérieur. 

C'est  grâce  aux  enseignemens  successifs  apportés  par  la  pra- 
tic^giie  des  choses  que   le  Conseil  acquiert,  avec  le  temps,  une 
cc=^:mnaissanôe  plus  juste  des  intérêts  élevés  auxquels  il  doit  pour- 
voir et  cette  éducation  spéciale  que  l'expérience  seule  peut  lui 
fo-umir  pour  l'accomplissement  de  sa  mission.  Assez  de  problèmes 
délicats  resteront  toujours  à  régler  par  lui,  et  notamment  celui 
de    la  proportion  à  maintenir  entre  les  diverses  catégories  d'ac- 
q^iîsitions  auxquelles,  d'après   les  termes  mêmes  de  sa  charte 
fondamentale,  les  ressources  dont  il  dispose  doivent  être  exclu- 
si-vement  consacrées  :  «  celles  d'objets  ayant  une  valeur  artistique, 
archéologique  ou  historique,  »  autrement  dit,  d'objets  remar- 
quables pai*  la  beauté  du  travail,  par  leur  antiquité  ou  par  la 
signification  documentaire  qu'ils  peuvent  offrir.  Il  y  a  là  une 
question  de  mesure  et  s'il  convient  de  réserver  surtout  la  place 
®'  l'argent  pour  les  chefs-d'œuvre  de  l'art,  il  importe  également 
^^  ne  pas  négliger  les  types  principaux  de  productions  artistiques 
^'^^actérisant  nettement  des  écoles  et  des  périodes  déterminées 
^^  de  ne  pas  trop  s'encombrer,  sous  prétexte  de  pièces  de  série, 
d'ouvrages  purement  archaïques,  d'une  exécution  impersonnelle, 
plxis  que  médiocres  ou  nuls  au  point  de   vue  esthétique.  Le 
ûOïnbre  de  ces  objets,  que  des  mou  lages  peu  coûteux  pourraient,  en 
^i^n  des  cas,  suppléer,  doit  être  réduit  au  strict  nécessaire  dans 
^^  musée  comme  le  Louvre,  où  leur  présence,  en  tout  cas,  serait 
^oins  justifiée  que  dans  des  collections  plus  spécialement  réser- 
vées à  renseignement,  comme  celles  de  la  Sorbonne. 


662  REVUE  bvs  DEUX  uomEa. 


Saos^  vouloir  Vimmiscer  daii9  les  questions^  d'admin&tnfimi 
qni  ne  «ont  pas  de  son  ressort,  le  Conseil  des  musées  n'a  jamais 
manqué  de  signaler,  sous^  forme  de  9rœux,  aux  représentans  da 
gouvernement  qui  siàgent  de  droit  dans  ce  Conseil,  le  directeor 
des  BeauX'Ârts  et  le  directeur  des  musées  nationaux,  toutes  les 
mesures  qui  lui  semblaient  désirables  pour  le  bien  de  nos  col- 
lections. C'ast  ainsi  que  dans  tous  les  rapports  annuels  faits  en 
son  nom,  son  président,  M.  Léon  Donnât,  n'a  pas  cessé  de  pro- 
tester contré  les  dangers  toujours  menaçans  que  le  voisinage 
du  ministère  des  Colonies  présente  pour  le  Louvre,  dangers  dont 
les  deux  enquêtes  provoquées  par  le  Conseil  ont  révélé  toute  la 
gravité.  J'ai  dit  également  comment,  à  la  suite  de  l'expression 
réitérée  des  désirs  du  Conseil,  le  déplacement  du  musée  de.  la 
Marine,  qui  lui  avait  été  fonneUement  promis,  a  été  de  nouvean 
ajourné  à  un  délai  indéterminé,  alors  que  sa  prés^ice  «i  Louvre 
n'est  aucunement  justifiée  et  que  le  développement  de  nos  col- 
lections réclame  impérieusement  les  salles  qu'il  occupe.  A  diverses 
reprises  aussi,  le  Conseil  a  insisté  sur  la  nécessité  de  là  revision 
de  ceux  des  catalogujss  qui  ne  sont  pas  encore  tenus  au  courant, 
tandis  que  plusieurs  d'^itre  eux,  —  notamment  ceux  des  Anti- 
quités chaldéennes,  des  vases  de  terre  cuite,  des  marbres  et  des 
bronzes  antiques,  des  ivoires,  des  sculptures  du  moyen  âge  et  de 
la  Renaissance,  des  bronzes  et  des  cuivres  de  ces  mtaies  époques, 
et  celui  du  musée  de  Saint-Germain,  mis  récemment  &  la  dispo- 
sition du  public,  font  le  plus  grand  honneur  aux  conservateurs 
qui  les  ont  publiés.  Le  succès  obtenu  par  la  publication  du 
Guide  populaire  du  Musée  du  Louvre^  é^lement  réclamée  par 
le  €onseil,  prouve  à  quel  point  cette  publication  était  nécessaire. 
Sans  vouloir  en  déprécier  la  valeur,  il  convient  cependant  de  re- 
marquer que  ce  petit  livre  n'a  pas  été  établi  suivant  lé  programme 
recommandé  par  le  Conseil,  à  l'exemple  des  Guides  analogues 
parus  en  Allemagne.  Pour  un  prix  moindre  (0  fr.  65  au  lieu 
de  1  franc)  et  avec  un  nombre  de  pages  moins  restreint  (250  an 
lieu  de  110),  il  pouvait,  comme  ces  derniers,  être  à  la  fois  plus 
développé  et  plus  méthodiquement  conçu,  si  sa  rédaction  avait 
été  confiée  aux  conservateurs  spéciaux  de  chacune  des  sections, 
évidemment  bien  désignés  pour  parler  des  œuvres  dont  ils  ont 


LE  MUSÉE  DU  LOUVRE.  663 

la    garde  et  que,  mieux  que  personne,  ils  sauraient-^pprécier. 

Notons  encore  comme  pouvant  amener  des  améliorations  très 

urgentes  l'étude  approfondie  des  moyens  qu'il  faudrait  employer 

a&n  d'éloigner  du  Louvre  les  vagabonds  et  les  gens  sans  aveu 

qui,  en  hiver  surtout,  encombrent  les  galeries,  pour  la  plus 

gp«mde  incommodité  des  copistes  et  des  visiteurs  studieux.  Un 

aixtre  progrès  à  réaliser  réclamerait  aussi  •  un  examen  sérieux, 

je  veux  dire  la  nécessité  de  mettre  un  peu  plus  d'ordre  dans  la 

P^I)artition  et  l'appropriation  des  locaux  attribués  aux  diverses 

^collections,  afin  de  remédier,  dans  la  mesure  du  possible,  à  la 

<^c>:si{usion  actuelle  et,  en  tout  cas,  de  prévenir  le  retour  des 

'^'^ates  commises  autrefois  et  dont  ces  collections,  leurs  conserva- 

'^^^ars  et  le  public  pâtissent  également 

Voilà,  pour  nous  en  tenir  à  ce  qui  nous  parait  essentiel,  bien 
d^^9  points  sur  lesquels  il  nous  a  semblé  opportun  d'attirer  l'at- 
t^^ation  de  ceux  qui  ont  charge  de  l'avenir  du  Louvre.  Par  une 
^^^"Incidence  qui  peut  amener  pour  lui  les  pluâ  heureux  effets, 
Ic^ga  deux  nouveaux  titulaires  de  la  direction  des  Beaux^Arts  et 
d^^  la  direction  des  musées  nationaux  viennent  d'être  nommés 
P^^^^sque  en  même  temps.  En  présence  d'une  tâche  qui  réclame 
tc^^^te  leur  actî\até,  leur  intelligence  et  leur  dévouement,  il  leur 
^X^iwuptient  d'établir,  par  leur  concert,  un  accord  fécond  entre 
l^-^irs  nombreux  collaborateurs,  afin  de  servir  les  intérêts  élevés 
T^^^^i  leur  sont  confiés.  Pour  délicate  que  soit  leur  mission,  on 
^*^n  saurait  imaginer  de  plus  intéressante,  ni  de  plus  utile.  Il 
l^xzir  est  facile  d'ailleurs  de  s'assurer  un  concours  précieux  et  dont 
^x^  n'a  pas  encore  tiré,  croyons-nous,  tout  le  profit  qu'on  en  peut 
^^^  tenir.  C'est  de  l'École  du  Louvre  que  je  veux  parler  et  des  ser- 
^"i  cîes  qu'elle  est  capable  de  rendre. 

La  création  de  cette  École  répondait  à  une  idée  heureuse, 
<^^lle  d'introduire  au  Louvre  un  enseignement  qui  n'existait  pas 
^    ce  moment  et  dont  les  œuvres  mêmes  que  contiennent  nos  col- 
lections seraient  à  la  fois  le  sujet  et  le  vivant  commentaire.  La 
ppoposition  faite  par  M.   Alphonse  Bertrand,  conservateur  du 
musée  de  Saint-Germain,  npur  l'établissement  d'un  cours  d'ar- 
chéologie, avait  donné,  en  1875,  la  première  pensée  de  la  fonda- 
tion de  cette  École  dont  les  décrets  en  date  du  24  janvier  1882, 
d^  11  novembre  1884  et  du  8  octobre  1895  ont  réglé  l'organisa- 
tion et  le  fonctionnement.  Très  suivis  et  très  appréciés,  les  cours 
de  l'École  du  Louvre  ont  déjà  produit  des  résultats  excellens  et 


664'  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

leur  valeur  est  attestée  par  les  élèves  distingués  qui,  aprèa  les 
avoir  fréquentés,  ont  conquis  une  notoriété  légitime,  non  seule- 
ment en  France,  mais  à  l'étranger.  Depuis,  sous  la  pression  d'on 
mouvement  irrésistible,  le  Collège  de  France  et  la  Sorbonne'se 
sont  aussi  ouverts  à  cet  enseignement  qui  y  embrasse  maintenant 
plusieurs  périodes  de  Tart.  Après  s'y  être  quelque  temps  refusée, 
la  Faculté  des,  lettres  admet  aujourd'hui  au  doctorat  des  thèses 
traitant  des  questions  artistiques.  Nous  ne  songeons  pas  à  nous 
plaindre  que  ces  divers  foyers  d'études  puissent  faire,  à  l'occa- 
sion, double  ou  même  triple  emploi,  car,  suivant  ces  différons 
milieux,  ces  études  ont  aussi  un  caractère  différent.  Plus  libres 
au. Collège  de  France,  puisqu'elles  ne  visent  aucun  but  déter- 
miné, elles  sont  à  la  Sorbonne  rattachées  de  plus  près  aux  études 
littéraires,  philosophiques  ou  historiques,  et  peuvent  préparer  à 
des  examens  conférant  des  grades.  C'est  à  les  incliner  vers  un  ré- 
sultat plus  pratique  et  plus  spécialement  professionnel  qu'on 
devrait  s'appliquer  au  Louvre,  c'est-à-dire  à  la  formation  du  per- 
sonnel que  réclame  la  direction  de  nos  musées  parisiens  ou  pro- 
vinciaux, tout  en  donnant,  bien  entendu,  aux  élèves  la  culture 
générale  qu'ils  doivent  en  même  temps  recevoir.  De  même  que 
l'École  des  chartes  forme  des  archivistes  et  des  bibliothécaires,  il 
faut  que  l'École  du  Louvre  serve  au  recrutement  des  conserva- 
teurs de  nos  musées.  Je  sais  que  quelques-uns  des  professeurs 
du  Louvre  se  préoccupent  déjà  de  cette  préparation;  mais  ce 
qu'ils  font  isolément  et  de  leur  plein  gré  devrait  être  la  règle 
pour  tous.  Il  y  a  là,  en  effet,  une  lacime  très  regrettable  et  qu'il 
importe  de  combler.  Que  de  fois,  en  visitant  les  musées  de  pro- 
vince, on  a  pu  constater  l'inégalité  extrême  qui  existe  dans  la 
tenue  de  ces  collections,  dans  le  savoir  de  ceux  qui  les  dhrigeni, 
dans  la  manière  dont  ils  comprennent  leurs  fonctions.  Je  sais  bien 
que  ces  collections  sont  elles-mêmes  d'importance  et  de  valeur 
fort  inégales  et  que  même  dans  plusieurs  de  nos  grandes  villes,  les 
municipalités  ne  consentent  pas  toujours  aux  sacrifices  néces- 
saires pour  assurer  convenablement  leur  entretien.  Il  est  cepen- 
dant un  niveau  au-dessous  duquel  il  ne  faudrait  pas  descendre  et 
c'est  à  relever  ce  niveau  que  peut  prétendre  TÉcole  du  Louvre. 
Si,  trop  souvent,  nos  musées  départementaux  offrent  le  spec- 
tacle attristant  de  locaux  peu  honorables,  mal  soignés,  oti,  sans 
choix  et  comme  au  hasard,  sont  entassés*  une  fouîe  d'objets  dis- 
parates, combien  de  fois,  en  revanche^  même  dans  des  centres  très 


LE  BhjSÉE  DU   LOUVRE.  665 

modestes  et  avec  les  ressources  les  plus  restreintes,  les  efforts 
persévérans  d'un  seul  homme  sont  parvenus  à  triompher  de 
rinertie  et  de  la  routine,  pour  recueillir  et  classer  peu  à  peu  en 
bon  ordre  dans  les  collections  municipales  tout  ce  qui  peut  faire 
honneur  à  ime  ville,  éclairer  son  passé,  sauver  de  la  ruine  des 
œuvres  ou  des  monumens  jusque-là  négligés  et  non  seulement 
intéresser  les  habitans  au  développement  de  leur  musée,  mids  y 
attirer  des  visiteurs  étrangers!  A  Paris,  où  tant  de  distractions 
intellectuelles  de  toute  sorte  sollicitent  à  Tenvi  les  loisirs  de  la 
population,  on  ne  se  doute  guère  de  Textrème  pénurie  en  res- 
sources de  ce  genre  qu'on  peut  observer  dans  certaines  villes  et 
de  l'abandon  où  s'y  trouvent  ceux  dont  les  vocations  et  les  apti- 
tudes artistiques  très  réelles  avortent  et  disparaissent,  faute 
d'être  soutenues.  Ce  serait  donc  un  bienfait  que  de  pfbcurer  à 
tous  les  musées  de  France  des  conservateurs  capables  de  les  di- 
riger, et  l'École  du  Louvre  est  toute  désignée  pour  leur  donner 
l'instruction  qui  leur  permettrait  de  remplir  dignement  des  foncr 
tions  si  utiles.  Le  choix  et  l'appropriation  des  locaux,  l'entre- 
tien, le  classement  et  la  bonne  conservation  des  objets  qui  y 
sont  exposés:  peintures^  dessins,  sculptures, etc.,  la  surveillance 
qu'ils  exigent,  les  soins  prudens  que  peuvent  réclamer  leur  res- 
tauration quand  elle  est  nécessaire,  la  rédaction  des  catalogues,  et 
en  un  mot  tout  ce  qui  se  rattache  à  la  direction  pratique  d'un 
musée,  c'est  là  une  étude  dont  les  élémens  existent  à  peine  chez 
nous  et  dont  il  serait  aussi  intéressant  qu'opportun  de  définir,  de 
fixer  et  de  répandre  les  principes. 

Ce  n'est  que  dans  un  personnel  ainsi  préparé  et  pourvu  de 
titres  réguliers  que  devraient  être  choisis  les  conservateurs  de 
nos  musées.  Leur  recrutement  assuré  présenterait  pour  les  ri- 
chesses artistiques  de  notre  pays  et  pour  eux-mêmes  des  garanties 
qui  aujourd'hui  leur  manquent  tout  à  fait  et  dant  plusieurs  no- 
minations aussi  regrettables  qu'imprévues  démontreraient,  au 
besoin,  la  nécessité. 

Tout  cela  mérite  qu'on  y  pense  et  le  Louvre  est  particulière- 
ment intéressé  à  ce  que  toutes  les  questions  qui  peuvent  influer 
sur  sa  prospérité,  au  lieu  d'être  résolues  au  hasard,  soient  pré. 
vues,  étudiées  et  réglées  avec  la  plus  vigilante  attention.  Qu'on 
songe  à  tout  ce  qu'il  renferme  de  trésors  accumulés,  à  la  place 
qu'il  tient  dans  l'éducation  du  goût  national  et  dans  l'instruction 
de  nos  artistes:  A  tous  ceux  qui  le  connaissent  un  commerce  as- 


666  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sidu  n'a  pu  que  rendre  plus  chère  encore  une  fréquentation  qui, 
si  longue  qu'elle  soit  déjà,  leur  réserve  toujours  bien  des  décou- 
vertes et  des  délectations  nouvelles.  Dans  toutes  lés  circonstaEces 
de  la  vie,  la  vue  des  chefs-d'œuvre  est  salutaire  et,  suivant  nos 
dispositions  intimes,  ils  ont  sans  «esse  des  révélations  à  nous 
faire  sur  le  génie  des  maîtres  qui  lés  ont  produits,  sur  les  traits 
qui  composent  leur  originalité,  sur  l'époque  et  le  milieu  où  ils 
ont  vécu.  Que  si  parfpis  vous  êtes  indifférent  ou  fermé  à  leur 
langage,  c'est  vous-même  que  vous  devez  accuser,  car  il  faut  mé- 
riter leurs  confidences.  D'autres  fois,  en  revanche,  leur  contem- 
plation est  féconde,  ils  nous  élèvent  jusqu'à  eux  et  ouvrent  en 
nous  des  horizotis  nouveaux.  Gomme  pour  ces  personnes  aimées, 
qui  sont  trop  rapprochées  de  nous  pour  que  nous  puissions  les 
juger,  il  suffit  d'une  courte  séparation  pour  nous  faire  com- 
prendre tout  ce  que  vaut  le  Louvre.  Pour  mon  compte,  après 
avoir  h  maintes  reprises  visité  les  autres  musées  de  l'Europe,  tout 
plein  des  impressions  qu'ils  venaient  d'éveiller  en  moi,  j'ai  tou- 
jours eu  hâte,  à  mon  retour,  de  les  comparer  à  notre  musée 
national.  C'est  avec  une  satisfaction  profonde  que  j'y  retrouvais 
intactes  ou  plus  vives  encore  toutes  mes  admirations  pour  les 
chefs-d'œuvre  qu'il  renferme.  Et  quand  on  songe  que  ta^t  de  ri- 
chesses, le  patrimoine  et  l'honneur  de  la  nation,  sont  exposées 
h  la  perpétuelle  menace  d'être  anéanties,  comment  s'expUquer 
que  ceux  qui  en  ont  la  garde  et  qui  parlent  avec  attendrissement 
de  leur  amour  pour  les  arts,  s'endorment  dans  une  quiétude  cri- 
minelle sur  ce  danger,  sans  penser  aux  écrasantes  r^ponsabi- 
lités  qu'il  fait  peser  sur  eux  et  aux  malédictions  qui  les  suivraient 
dans  leur  retraite,  si,  ce  qu'à  Dieu  ne  plaise,  une  irréparaUe 
catastrophe  venait  justifier  la  légitimité  de  nos  protestations  et 
l'étendue  de  nos  craintes  I 

Em.  Michel. 


LA  TRAVERSÉE 


DU 


PAS    DE    CALAIS 


BAC,   PONT   OIT   TUNNEL? 


I 

Les  grands  travaux  exécutés,  depuis  moins  d'un  ^art  de 
siècle,  non  seulement  à  Dunkerque,  à  Calais  et  à  Boulogne,  mais 
dans  tous  les  ports  de  la  côte  anglaise  qui  leur  font  face;  le  main- 
tien d'une  profondeur  sensiblement  constante,  dans  leurs  che- 
naux et  sur  leurs  passes;  les  améliorations  de  toute  nature  ap- 
portées à  tout  ce  qui  concerne  l'entrée,  la  sortie  et  l'accostage 
des  navires;  la  rapidité  des  manutentions  opérées  par  des  engins 
mécaniques  très  perfectionnés  ;  la  certitude  à  peu  près  compK^te 
de  pouvoir  transborder  en  deux  ou  trois  heures  et  quelquefcns 
en  un  temps  beaucoup  plus  court,  sauf  dans  des  cas  exception- 
nels de  tempête,  plusieurs  milliers  de  voyageurs  et  de  tonnes 
d'une  rive  h  l'autre  du  détroit  en  toute  saison  et  à  tout  morne- rit 
du  jour  ou  de  la  nuit,  —  toutes  ces  conditions  réunies  semblecit 
avoir  donné  une  satisfaction  raisonnable  et  pratique  aux  prin- 
cipaux intérêts  publics  et  privés  et  aux  besoins  du  commerce  et 
de  la  navigation.  Mais  les  exigences  de  l'homme  augmentent 


668  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sans  cesse.  Les  résultats  obtenus,  quelque  merveilleux  qu'ils  puis- 
sent être,  ne  sont  aujourd'hui  pour  lui  que  des  solutions  provi- 
soires, de  simples  étapes  sur  la  route  du  progrès  indéfini;  et  la 
question  d'une  soudure  directe  entre  les  deux  pays,  de  leur  con- 
tact effectif,  de  la  suppression  absolue  de  tout  transbordement, 
de  l'établissement  d'un  trajet  continu,  sans  interruption,  sans 
changement  de  moyens  de  transport,  sans  le  plus  petit  déplace- 
ment, sans  la  plus  légère  sujétion  et  sans  la  moindre  fatigue, 
est  devenue  désormais  le  problème  à  l'étude  pour  les  écono- 
mistes et  les  ingénieurs.  L^idée  n'est  d'ailleurs  pas  nouvelle.  EUe 
est  par  elle-même  très  séduisante.  Elle  devait  naturellement  pas- 
sionner les  meilleurs  esprits. 

Nous  avons  déjà  dit  ici  même  que  l'observateur  le  plus  su- 
perficiel ne  pouvait  manquer  d'être  frappé  à  première  vue  de  la 
similitude  des  deux  lignes  de  falaises  à  pic  qui  se  font  face  à  tra- 
vers le  Pas  de  Calais  à  une  quarantaine  de  kilomètres  de  dis- 
tance. Les  grandes  assises  du  terrain  crétacé  qui  les  constituent 
présentent  identiquement  la  même  nature  géologique,  les  mêmes 
couches,  les  mêmes  fossiles,  les  mêmes  bancs,  les  mêmes  épais- 
seurs; et  on  regarde  aujourd'hui  comme  un  fait  établi  scientifi- 
quement que  l'immense  plateau  de  craie,  qui  forme  le  sous-sol 
du  comté  de  Kent,  de  la  Haute  Normandie  et  du  Boulonnais, 
s'est  légèrement  affaissé  peu  après  qu'il  a  été  déposé  par  les 
eaux  de  la  mer  tertiaire.  L'ancien  isthme  qui  reliait  l'Europe 
primitive  à  l'archipel  britannique  a  été  ainsi  recouvert  par 
l'inondation  marine,  et  une  communication  permanente  s'est 
établie  entre  la  Manche  et  la  mer  du  Nord  par  un  goulet  très 
étroit.  La  grande  presqu'île  qui  était  jadis  attachée  au  contin^t 
s'en  est  trouvée  dès  lors  isolée  ;  mais,  pour  redevenir  ce  qu'elle 
était  autrefois,  il  suffirait  que  le  sol  s'exhaussât  naturellement  ou 
qu'on  le  relevât  artificiellement  d'une  cinquantaine  de  mètres  à 
peine.  C'est  en  effet  à  ce  très  modeste  chiffre  que  se  réduit  la 
profondeur  maximum  du  détroit. 

La  largeur  du  Pas  de  Calais  étant  d'une  trentaine  de  kilomètres 
environ,  le  rapport  de  la  profondeur  à  la  largeur  est  donc  infé- 
rieur h  celui  de  1  à  500.  Ce  rapport  est  si  faible  qu'il  est  presque 
impossible  de  le  rendre  saisissable  à  l'œil.  Sur  un  dessin  à 
l'échelle  de  1  à  10000,  le  profil  en  long  du  fond  de  la  mer  se  con- 
fondrait à  peu  près  avec  la  ligne  d'eau  de  la  surface  ;  et,  si  Ton 
dressait  un  plan  en  relief  du  détroit  ^  unp  échelle  d'un  millième 


LA   TBAVERSÉE  DU  PAS  DE   CALAIS.  669 

seulement,  la  largeur  serait  au  maximum  en  certains  points 
d'une  quarantaine  de  mètres,  et  la  profondeur  atteindrait  à  peine 
quatre  h  cinq  centimètres.  Un  petit  oiseau  traverserait  en  sau- 
tillant cette  mer  en  miniature.  Mais  il  y  a  plus.  Sur  la  ligne 
directe  qui  joint  Douvres  h  Calais,  ou  Boulogne  à  Folkestone,  on 
rencontre  au  milieu  de  la  route  deux  grands  bancs  de  roche 
sous-marins,  le  banc  de  Yarnes  et  le  banc  de  Golbart  où  la  pro- 
fondeur ne  dépasse  guère  une  dizaine  de  mètres.  On  voit  et  on 
touche  presque  le  fond.  A  tout  prendre,  le  bras  de  mer  qui  sé- 
pare la  France  de  l'Angleterre  n'est  qu'un  large  fossé.  On  en 
connaît  aujourd'hui  parfaitement  le  relief;  et  des  sondages  mé- 
thodiques, plusieurs  fois  renouvelés,  permettent  de  le  considérer 
comme  un  seuil  composé  d'une  série  de  bancs  de  craie  très  régu- 
liers, unis,  homogènes  et  suffisamment  résistans. 

L'étude  comparée  des  falaises  qui  bordent  les  deux  rives  du 
Pas  de  Calais  a  démontré  de  la  manière  la  plus  nette  que  la 
composition  du  terrain  de  craie  compris  entre  Folkestone  et 
Douvres  ou  entre  Calais  etSouth-Foreland  correspond  exactement, 
trait  pour  trait,  h  celle  du  massif  crayeux  du  cap  Blanc-Nez.  Sur 
les  deux  rives,  la  craie  blanche,  à  bandes  horizontales  de  silex,  a 
pour  base  une  assise  épaisse  de  craie  grise  ou  marneuse  un  peu 
mélangée  d'argile,  très  régulière  dans  ses  allures,  exempte  de  fis- 
sures, et  reposant  elle-même,  par  l'intermédiaire  d'une  couche 
puissante  connue  sous  le  nom  de  grès  vert  supérieur,  upper 
green  sand,  sur  une  formation  d'argile  bleue  qu'on  appelle  le 
«  gault.  »  La  concordance  est  absolue  sur  les  deux  falaises  qui 
se  font  face,  où  l'on  voit  les  mômes  assises  s'enfoncer  successi- 
vement dans  la  mer  en  vertu  du  plongement  dont  elles  sont 
affectées. 

La  couche  de  craie  blanche  est  très  fissurée  et  peut  être  pé- 
nétrée par  toutes  les  eaux  d'infiltration  ;  mais  la  couche  de  craie 
grise  qui  se  trouve  immédiatement  en  dessous  est  au  contraire 
compacte,  homogène,  imperméable;  et  son  plongement  est  par- 
faitement connu,  tant  par  l'observation  des  falaises  que  par  les 
puits  profonds  creusés  à  Calais  et  à  Douvres.  C'est  donc  elle  qui 
a  paru  naturellement  indiquée,  quand  on  a  eu  l'idée  d'étudier 
un  tracé  souterrain,  pour  le  forage  d'un  tunnel  à  une  profon- 
deur convenable,  en  ayant  soin  de  réserver  au-dessus  de  la  voûte 
de  ce  tunnel  un  massif  protecteur  d'une  certaine  épaisseur.  Le 
passage  à  travers  cette  craie  grise  ne  parait  d'ailleurs  devoir  ren- 


670  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contrer  aucune  difficulté  spéciale,  et  a  l'avantage  de  pouvoir 
être  exécuté  dans  une  roche  présentant  la  triple  condition  d'être 
assez  tendre  pour  se  laisser  pénétrer  avec  facilité  et  rapidité; 
assez  consistante  pour  écarter  tout  danger  d'éboulement;  suffi- 
samment compacte  enfin  et  dépourvue  de  fissure»  pour  qu'on 
n'ait  pas  trop  à  craindre  l'irruption  des  e^ux  de  la  mer  (1). 

Le  seuil  étroit  qui  isole  l'Europe  de  son  ancienne  presqu'île 
constitue  en  somme  un  déversoir  sous-marin  au-dessus  duquel 
les  eaux  sont  tour  à  tour  poussées,  suivant  le  jeu  des  marées,  de 
la  Manche  vers  la  mer  du  Nord  ou  de  la  mer  du  Nord  vers  la 
Manche.  Il  est  continuellement  balayé  par  les  courans  et  n'est 
recouvert  par  aucune  alluvion  ni  aucun  dépôt  de  sable.  La  roche 
est  absolument  nue,  dérasée,  et  ne  présente  que  des  déclivités 
insensibles  (2):  C'est  en  un  lùot  un  plateau  lisse  et  régulier, 
presque  horizontal,  qu'il  est  aussi  bien  possible  de  perforer  que 
d*utiliser  pour  en  faire  la  base  d'appui  ou  le  socle  de  scellem^it 
de  piles  gigantesques  devant  supporter  un  ouvrage  colossal 
établi  au-dessus  des  eaux. 

II 

On  pourrait  presque  composer  une  bibliothèque  avec  les  pu- 
blications, faites  depuis  quelques  années,  sur  la  traversée  de  la 
Manche,  et  toutes  les  discussions,  toutes  les  polémiques,  tous 
les  naémoires  auxquels  les  divers  projets  présentés  ont  donné 
lieu  au  poiut  de  vue  technique j  maritime,  économique,  com- 
mercial ou  international.  Nous  ne  pouvons  qu'indiquer  ici  d'une 
manière  très  succincte  les  principales  étapes  de  cette  étude  qui 
marquera,  quoi  qu'il  arrive  et  quel  qu'en  soit  le  résultat  définitif, 
parmi  l'une  des  plus  curieuses  de  notre  temps. 

Elle  remonte  presque  exactement  à  ua  siècle.  C'est-  en 
effet  en  1802  que  l'ingénieur  Mathieu,  bien  qu'il  ne  pût  avoir 
alors  que  des  données  très  insuffisantes  sur  la  nature  des 
roches  à  traverser,  proposa  le  premier  de  pratiquer,  une 
percée  souterraine  entre  la  France  et  l'Angleterre  à  peu  près 
entre  Douvres  et  Calais. 

(!)  De  Lapparent.  Rapport  à  la  Commission  des  communications  tntrt  la 
France  et  VAnglelerre,  Annales  des  Ponts  et  Chaussées,  juin  1875. 

(2)  Renaud,  Rapport  sur  la  reconnaissance  hydrographique  et  géologique  dti 
Pas  de.  Calais,  novembre  1890. 


LA   TRAVERSÉE  DU   PAS   DE  CALAIS. 


671 


Le  tunnel  aurait  été  composé  de  deux  parties  égales  d'une 
quinzaine  de  kilomètres  chacune  qui  auraient  toutes  deux  rejoint 
le  banc  sous-marin  de  Varnes,  situé  à  peu  près  au  milieu  du 
détroit  ;  ce  banc,  dont  la  profondeur  au-dessous  de  Teau  n'est  que 
de  10  à  15  mètres,  aurait  été  exhaussé  par  de  puissans  remblais 
et  transformé  en  une  grande  île  artificielle  sur  laquelle  on  aurait 
bâti  une  ville  internationale  avec  un  port  de  refuge  situé  à  la 
fois  entre  les  deux  pays  et  les  deux  mers.  Le  tunnel  devait 
donner  passage  aux  malles-poste  de  Tépoque.  On  aurait  installé 
deux  relais  de  chevaux  sur  son  parcours  ;  on  l'aurait  éclairé  avec 
1^  lanternes  du  temps.  Mais  on  ne  parait  pas  s'être  préoccupé 
d'une  manière  sérieuse  de  l'aérage  qui  est  cependant  une  ques- 
tion de  premier  ordre  dans  tous  les  travaux  souterrains;  et  il 
est  assez  probable  que  si  Ton  avait  pu  exécuter  ce  tunnel,  on  se 
serait  trouvé  dans  une  obscurité  presque  complète  et  une,  atmo- 
sphère absolument  viciée  et  irrespirable.  On  n'avait  d'ailleurs 
que  des  notions  très  insuffisantes  sur  la  nature  géologique  du 
fond  du  détroit;  nous  en  possédons  aujourd'hui  plusieurs  mil- 
liers d'échantillons  que  nous  avons  pu  recueillir  méthodique- 
ment à  des  profondeurs  déterminées  grâce  à  l'emploi  d'appareils 
de  sondage  admirablement  perfectionnés  et  d'une  manœuvre 
parfaite. 

Le  projet  de  l'ingénieur  Mathieu  séduisit  cependant  quelques 
instans  l'imagination  du  Premier  Consul  ;  mais,  après  quelques 
réflexions,  il  le  mit  de  côté,  estimant  avec  raison  qu'il  était  au 
momis  prématuré  et  qu'il  contenait  beaucoup  d'inconnu.  En 
somme,  il  ne  fut  pas  jugé  pratique  ;  on  peut  même  dire  qu'il  ne 
fut  pas  pris  très  au  sérieux.  Mais  l'idée  était  lancée;  les  sondages 
et  les  relevés  hydrographiques  permirent  bientôt  de  reconnaître 
que  la  perforation  du  seuil  calcaire,  qui  sépare  h  une  profondeur 
moyenne  variant  de  30  h  50  mètres  le  continent  de  son  ancienne 
presqu'île,  ne  présentait  pas  une  impossibilité  absolue  et  ne 
pouvait  être  qu'une  question  d'outillage  et  d'argent;  ce  n'était 
donc  pas,  comme  on  l'avait  dit  tout  d'abord,  une  folie  d'inventeur 
ou  un  rêve  d'utopiste. 

L'ingénieur  Thomé  de  Gamond  reprit  avec  courage  l'idée 
première  de  Tingénieur  Mathieu  ;  et  la  mise  au  point  d'un  projet 
dont  les  lignes  générales  seules  avaient  été  tracées  et  qui  ne  se 
présentait  encore  jusqu'à  lui  qu'à  l'état  de  conception  et  de  pro- 
gramme fut  l'œuvre  patiente  et  laborieuse  de  toute  sa  vie.  Dans 


f^ 


672  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tardeur  de  ses  études,  la  question  prit  même  à  ses  yeux  un  essor 
très  élevé,  une  sorte  d'allure  mystique  ;  et,  comme  tous  les  ler- 
vens  d'une  idée  géniale,  il  ne  considérait  pas  seulement  les  avan- 
tages matériels  et  les  résultats  économiques  de  la  transformation 
projetée,  il  y  voyait  en  quelque  sorte  l'accomplissement  d'une 
volonté  supérieure,  une  conquête  d'une  haute  portée  morale,  une 
manifestation  éclatante  du  progrès  et  de  la  marche  des  peuples 
dans  la  voie  du  bien  et  de  la  paix  avec  l'aide  et  sous  la  protection 
de  la  puissance  divine.  «  Dieu,  disait-il,  a  voulu  qu'il. y  ait  des  na- 
tions. En  les  disséminant  sur  la  terre,  la  divine  Providence  les 
a,  dès  le  principe,  séparées  par  des  obstacles  capables  de  protéger 
leur  berceau  :  là  de  hautes  montagnes  ou  des  plaines  profondes, 
ailleurs  le  désert,  ici  l'Océan.  Sans  ddute  cet  isolement  primordial 
fut  nécessaire  pour  des  plans  suprêmes  d'harmonie  ;  il  permit  i 
chaque  groupe  de  développer  sans  trouble  le  type  de  sa  race; il 
facilita  l'essor  de  son  caractère  propre  et  différentiel.  Mais  plus 
tard,  quand  cette  œuvre  d'agrégation  fut  consolidée  par  la  per- 
sistance des  liens  puissans  d'une  commune  origine,  un  besoin 
général  d'expansion  se  manifesta  chez  ces  peuplades  primitives  : 
d'abord  par  la  guerre  et  la  spoliation,  ensuite  par  la  religion  et 
le  commerce.  Si  notre  jeune  humanité,  viie  dans  son  ensemble, 
est  dans  un  état  moral  peu  avancé,  si  l'homme  selon  Dieu  est 
encore  une  rare  exception  dans  la  foule,  un  certain  nombre  de 
nations  néanmoins  paraissent  adultes  et  disposées  à  tenir  aujour- 
d'hui dignement  leur  partie  dans  le  concert  harmonieux  des  peuples 
préparé  pour  nos  descendans.  On  a  pu  constater  déjà,  comme 
un  signe  manifeste  de  l'esprit  religieux  de  notre  temps,  la  pro- 
pension générale  des  nations  à  abaisser  les  remparts,  naturels  ou 
factices,  derrière  lesquels  se  retrancha  longtemps  leur  antago- 
nisme. L'indice  de  cet  entraînement  se  vérifie  par  les  efforts  con- 
temporains pour  aplanir  les  principaux  obstacles  qui  interrom- 
pent les  routes  commerciales  des  peuples  :  la  coupure  de  l'isthme 
de  Suez,  celle  de  l'isthme  américain,  le  percement  des  Alpes, 
la  jonction  du  territoire  anglais  au  continent  d'Europe  (1).  » 


(!)  A.  Thomé  de  Gamond,  Étude  de  r avant-projet  du  tunnel  sous-marin  entre 
V Angleterre  et  la  France  reliant  sans  rompre  charge  les  chemins  de  fer  de  ce»  deus 
pays  par  la  ligne  de  Gris-Nez  à  Eatsware,  Paris,  1857.  —  Id.,  Plans  du  projet  nou- 
veau d'un  tunnel  sous-marin  entre  la  France  et  l'Angleterre  produit  à  VSjpO' 
sition  Universelle  de  i $67,  Paris,  i869. 


LA   TRAVERSÉE  DU  PAS    DE   CALAIS.  673 


in 

n  convient,  croyons- nous,  de  descendre  un  peu  de  ces  hau- 
teurs, et  la  question  se  présente  encore  avec  un  caractère  de  gran- 
deur qui  la  place  au  premier  rang  des  conceptions  du  génie 
moderne. 

L'idée  première,  avons-nous  dit,  a  été  celle  d'un  souterrain  ; 
et  plusieurs  tracés  ont  été  successivement  étudiés.  On  fut  tout 
d'abord  séduit  par  cet  îlot  artificiel  de  Varnes  que  Ton  se  propo- 
sait de  faire  émerger  au  milieu  du  détroit.  On  se  plaisait  à  lui 
donner  une  plate-forme  d'une  soixantaine  d'hectares.  Cette  plate- 
forme aurait  été  aménagée  comme  station  d'un  chemin  de  fer 
souterrain  auquel  on  aurait  accédé  par  des  rampes  en  spirale. 
A  Tair,  sur  les  terre-pleins,  on  rêvait  déjà  d'édifier  des  construc- 
tions de  toute  nature,  qu'on  aurait  développées  le  long  des  quais, 
défendus  par  des  digues  et  des  ouvrages  avancés  en  mer,  qui 
auraient  été  naturellement  disposés  de  manière  h  procurer  aux 
navires  un  avant-port  de  refuge  ou  de  stationnement.  L'îlot  de 
Varnes  aurait  tout  d'abord  servi,  pendant  la  période  du  forage 
du  souterrain,  à  l'établissement  d'un  grand  chantier;  et  le  tunnel 
sous-marin  aurait  eu  ainsi  quatre  points  d'attaque  :  un  sur  la  côte 
française,  un  sur  la  côte  anglaise,  les  deux  autres  au  milieu  du 
détroit  sur  l'îlot  artificiel. 

Le  tracé  qui  passait  ainsi  par  le  banc  de  Varnes  était  celui 
du  cap  Gris-Nez  h  Folkestone,  un  peu  plus  long  que  celui  de 
Calais  à  Douvres.  Le  projet  de  ce  dernier  fut  étudié  plus  com- 
plètement et  reçut  même  un  commencement  d'exécution.  On 
peut  en  effet  voir  encore,  d'un  côté,  sur  la  plage  de  Sangatte,  h 
huit  kilomètres  à  peine  h  l'ouest  de  Calais,  et,  vis-à-vis,  sur  la 
côte  anglaise,  derrière  la  barre  de  Saint-Margaret,  couverte  au  sud 
par  le  promontoire  de  South-Foreland,  à  très  peu  de  distance  et 
au  nord-est  de  Douvres,  les  hangars  et  les  bfttimens  qui  ren- 
fermaient les  machines  perforatrices,  et  les  amorces  du  tunnel 
creusé  dans  le  roc,  aujourd'hui  abandonné,  inaccessible  et 
inondé. 

A  l'époque  où  furent  dressés  ces  premiers  projets,  qui  datent 

de  plus  d'un  demi-siècle,  la  question  de  la  perforation  du  massif 

calcaire   qui  forme  le  seuil  sous-marin  du  détroit  présentait 

encore  quelques  incertitudes  ;  elles  sont  aujourd'hui  complète- 

TOMi  xzi.  —  1904.  w  43 


^74  .REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  dissipées,  et  l'œuvre  technique  en  elle-même  est  de  celles 
dont  ringénieur  peut  garantir  le  succès.  Mais,  en  prévision  de 
difficultés  imprévues  que  pouvait  donner  l'inflexion  des  couches 
de  calcaire  à  une  certaine  profondeur  au-dessous  du  seuil,  on 
avait  présenté  deux  solutions  un  peu  différentes  :  la  première 
consistait  simplement  dans  l'immersion  par  sections  d'un  tube 
de  fer,  disposé  au  fond  du  détroit  pour  recevoir  un  murailiem^t 
intérieur  en  maçonnerie  ;  la  seconde,  dans  le  forage  d'une  voûte 
au  fond  de  l'eau  que  l'on  aurait  avancée  progressivement  aa 
moyen  de  cette  sorte  de  blindage  ou  de  carapace  métallique 
qu'on  désigne  sous  le  nom  de  «  bouclier,  »  et  h  l'abri  duquel  on 
peut  exécuter  des  fouilles  et  établir  le  revêtement  d'une  galerie 
souterraine  dans  des  conditions  d'aérage  et  de  sécurité  satisfai- 
santes. 

La  traversée  du  détroit  par  une  percée  souterraine  ou  an 
moyen  de  tubes,  immergés  sur  le  seuil  à  une  cinquantaine  de 
mètres  de  profondeur  au-dessous  du  niveau  de  la  mer  et  reliés 
ensuite  aux  deux  côtes  par  des  plans  inclinés  ou  des  ascenseurs, 
dont  le  fonctionnement  aurait  certainement  présenté  quelques  dif- 
ficultés pour  satisfaire  à  un  trafic  de  plusieurs  millions  de  tonnes 
et  de  voyageurs,  a  paru,  pendant  un  certain  temps,  être  la  meil- 
leure solution  du  problème  (1).  Mais  nos  voisins  d'outre-Manche, 
qui  s'étaient  montrés  tout  d'abord  favorables  à  l'entreprise,  loi 
ont  fait,  h  plusieurs  reprises,  une  opposition  de  principe,  s'obsti- 
nant  à  l'envisager  comme  un  danger  pour  la  défense  de  l'Angle- 
terre (2).  L'interruption  de  la  communication  pourrait  cependant 
être  si  facilement  et  si  rapidement  obtenue  en  cas  d'alerte  qu'on 
ne  saurait  avoir  h  ce  sujet  des  craintes  réellement  sérieuses.  Les 
moyens  de  destruction  dont  on  dispose  aujourd'hui  permettent 
en  effet  de  considérer  l'effondrement,  la  submersion  ou  l'obstruc- 
tion de  la  galerie  souterraine,  sur  le  territoire  du  pays  qui  se 
croirait  menacé  ou  qui,  pour  une  raison  quelconque,  voudrait 
redevenir  isolé,  comme  une  opération  aussi  facile  que  rapide. 
Mais  l'objection,  quelque  singulière  et  puérile  qu'elle  paraisse, 
n'en  a  pas  été  moins  tenace  et  la  perforation  a  été  abandonnée. 
A  vrai  dire,  au  point  de  vue  technique,  cette  perforation  pou- 

(!)  Voyei  G.  Valbert,  l'Agitation  anglaise  contre  [le  tunnel  de  la  Manche,  daas 
la  Revue  du  1*'  juin  1882. 

(2)  J.  Fleuryi  la  Traversée  de  la  Manche  :  —  Tunnel,  Pont  ou  Navire,  Paris, 
1892. 


LA  TRAVERSÉE  DU  PAS  DE  CALAIS. 


676 


Tait  donner  lieu  à  quelques  inquiétudes.  En  mettant  les  choses 
au  pire,  on  peut  toujours  redouter  qu'un  accident  imprévu^ 
une  simple  fissure,  un  brusque  tassement  ne  viennent,  en  cours 
de  construction  ou  d'exploitation,  inonder  plus  ou  moins  com- 
plètement les  travaux  ou  le  tunnel,  et  sinon  détruire  tous  les  ou-^ 
vrages  exécutés  et  réduire%rentreprise  &  néant,  du  moins  amener 
de  graves  perturbations  et  une  interruption  d'une  durée  peut-être 
assez  longue  dans  la  marche  de  l'exploitation.  La  question  seule 
de  l'aérage  et  de  la  ventilation  d'un  souterrain  de  36  kilomè^ 
très  de  développement  est  encore  un  problème  assez  délicat, 
dont  la  solution  peut  présenter  quelques  difficultés,  mais  ne  sau- 
rait cependant  arrêter,  et  pourrait  vraisemblablement  être 
trouvée  d'une  manière  satisfaisante. 

Toutes  ces  considérations  ont  détourné  quelques  ingénieurs 
de  l'idée  de  la  traversée  souterraine  ;  et  on  a  plusieurs  fois  sou* 
levé  la  question  de  l'établissement  d'un  passage  à  découvert, 
qu'on  pourrait  rendre  d'ailleurs  intermittent  à  volonté,  si  des 
circonstances  graves  ou  des  susceptibilités  plus  ou  moins  raison- 
nables venaient  à  l'exiger  :  un  pont,  un  bac,  voire  môme  la 
reconstruction  presque  totale  de  l'isthme  qui  avait  jadis  existé  et 
dont  la  sonde  permet  de  reconnaître  partout  le  fond. 

Cette  dernière  conception  n'est  pas  la  moins  curieuse.  On 
aurait  enraciné  à  la  rive  anglaise  et  à  la  rive  française  deux 
jetées  d'enrochemens  qui  auraient  traversé  le  détroit  en  ména- 
geant trois  larges  passes  de  navigation  établies  :  l'une  dans  les 
eaux  de  Douvres,  près  de  South-Poreland  ;  l'autre  dans  celles  de 
Calais,  près  du  cap  Blanc-Nez  ;  la  troisième  à  égale  distance  des 
deux,  sur  le  banc  de  Varnes.  Ces  trcris  passes  auraient  été  fran- 
chies soit  par  des  ponts  mobiles  et  flottans,  soit  par  des  pas- 
sages par-dessous  ;  et  on  aurait  ainsi  accompli  une  sorte  de  res- 
tauration géographique  du  régime  qui  avait  jadis  existé.  Mais, 
indépendamment  de  l'extrême  dépense,  qu'on  évaluait  déjà  h  près 
de  900  millions,  le  projet  donnait  lieu  à  deux  objections  nau- 
tiques assez  sérieuses  :  la  première,  c'est  que  l'ouvrage,  qui  aurait 
en  quelque  sorte  barré  le  détroit,  pouvait  modifier  l'heure  du 
plein  des  marées  dans  quelques  ports  de  la  Manche  et  de  la  mer 
du  Nord,  principalement  à  l'est  du  détroit,  et  changer,  d'une 
maaière  qu'il  était  peut-être  difficile  de  préciser,  la  direction  dés 
courans  qui  le  traversent  sans  cesse  ;  la  seconde,  plus  gffive,  était 
la   résistance  obstinée  des  marins,  qui  auraient  éprouvé,  eq 


676  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

temps  de  brume,  des  sujétions  et  môme  des  dangers^  pour  fran- 
chir les  trois  passes,  assez  étroites,  ménagées  dans  l'isthme  arti- 
ficiel et  dans  lesquelles  les  courans  se  seraient  engagés  avec  une 
force  contre  laquelle  il  aurait  été  peut-être  impossible  de 
lutter. 

Un  grand  bac  ne  pouvait  donner  lieu  à  ces  critiques,  et  on 
en  a  aussi  étudié  sérieusement  le  projet.  Gomme  pour  la  con- 
struction de  risthme,  on  aurait  commencé  par  enraciner  aux  fa- 
laises deux  jetées  d'enrochemens  sur  la  ligne  du  cap  Blanc-Nez  à 
South-Poreland  ;  mais  ces  jetées  ne  se  seraient  avancées  en  mer 
que  de  8  kilomètres  chacune,  laissant  par  conséquent,  entre  ienrs 
musoirs  extrêmes,  un  intervalle  de  18  kilomètres.  La  largeur  du 
détroit  aurait  été  ainsi  réduite  h  la  moitié  environ  de  sa  largeur 
actuelle,  et  cela  n'eût  modifié  en  rien  les  conditions  normales  de 
tous  les  navires  allant  de  la  Manche  h  la  mer  du  Nord  ou  inver- 
sement. Deux  darses  spacieuses  étaient  d'ailleurs  projetées  à 
l'extrémité  des  deux  musoirs,  destinées  à  recevoir  l'appareil 
nautique,  l'immense  navire  à  large  plate-forme  qui  aurait  effectué 
une  traversée  maritime  assez  réduite.  C'était,  à  la  vérité,  dans 
l'établissement  de  cet  appareil  sans  précédent  que  consistait 
toute  la  difficulté;  ce  bac  colossal,  véritable  ile  flottante,  sur 
lequel  on  aurait  dû  embarquer  et  caler  des  trains  complets  de 
chemins  de  fer,  aurait  pu  peut-être  prendre  par  les  gros  temps 
des  mouvemens  de  roulis  un  peu  inquiétans  et  donner  lieu  à 
quelques  mécomptes;  et  on  n'avait  pas  d'ailleurs  la  certitude 
dbsolue  de  pouvoir  le  diriger  et  le  faire  manœuvrer  avec  toute 
la  précision  et  toute  la  sûreté  qu'exige  une  exploitation  régu- 
lière. 

IV 

La  solution  la  plus  rationnelle  pour  une  traversée  aérienne 
paraissait  donc  devoir  être  un  véritable  pont.  Les  premières 
reconnaissances  géologiques  de  la  nature  des  roches  qui  consti- 
tuent le  seuil  du  détroit,  faites  par  MM.  Combes  et  Élie  de  Be»i- 
mont,  il  y  a  un  demi-siècle,  avaient  très  bien  indiqué  ce  que  les 
sondages  et  les  travaux  modernes  des  ingénieurs .  Renaud, 
Duchanoy,  de  Lapparent  et  Pothier  ont  depuis  confirmé,  à  savoir  : 
que  ces  roches,  formées  de  craie  marneuse,  présentent  non  seu- 
lement des  conditions  très  favorables  h  la  perforation  du  tunnel, 


LA   TRAVERSÉE  DU  PAS   DE  CALAIS.  '677 

mais  constituent  en  outre  un  plateau  légèrement  onâulé,  uni, 
résistant,  et  peuvent  très  bien  servir  de  base  de  fondation  pour 
les  supports  d'un  grand  ouvrage  (1). 

Un  premier  projet  de  pont  métallique  fut  donc  présenté,  en 
1878,  à  l'Académie  des  sciences  par  Tingénieur  français  Vérand 
de  Sainte- Anne.  Une  société  anglaise,  the International Railway 
Company  y  se  mit  immédiatement  à  l'œuvre,  recueillit  en  France 
les  adhésions  des  Chambres  de  commerce,  des  corps  collectifs, 
des  villes  manufacturières  ;  et  la  (Chambre  des  députés,  dans  sa 
séance  du  25  juillet  1882,  en  recommanda  l'étude  au  ministre 
des  Travaux  publics.  Malheureusement,  l'art  des  grandes  con^ 
structions  métalliques  n'était  pas  encore  ce  qu'il  est  devenu  depuis. 
Les  grands  ouvrages  de  cette  nature  étaient  de  très  rares  excep- 
tions ;  et  les  ingénieurs  ne  pouvaient  avoir  la  pratique  courante  et 
la  hardiesse  que  leur  ont  données  l'usage  de  l'acier  fondu  et  doux 
qu'ils  emploient  couramment  aujourd'hui,  qui  présente  des  con- 
ditions de  résistance  bien  supérieures  à  celles  de  la  fonte  et  du  fer 
et  permet  de  franchir  couramment  et  d'une  seule  volée  des  espaces 
de  plusieurs  centaines  de  mètres.  D'autre  part,  les  travaux 
hydrauliques,  les  fondations  à  l'air  comprimé,  les  procédés  de 
fonçage  de  toute  nature  n'avaient  pas  encore  atteint  la  perfection 
et  la  sûreté  qu'ils  doivent  à  l'emploi  de  l'outillage  moderne  et 
étaient  encore  d'une  application  coûteuse,  difficile,  incertaine. 

Aujourd'hui,  au  point  de  vue  technique  de  la  construction, 
ce  que  l'on  croyait  alors  hasardeux  et  que  d'excellens  esprits 
regardaient  comme  une  folie,  paraît  réalisable  et  possible  ;  mais 
il  y  a  malheureusement  encore  à  cette  solution  une  objection 
assez  sérieuse,  bien  qu*il  soit  permis  d'espérer  que  les  progrès 
de  Tart  moderne  permettront  d'en  diminuer  la  valeur  et  peut- 
ôtre  même  d'en  triompher  un  jour  complètement.  Le  pont  pro- 
jeté sur  la  Manche,  en  1870,  ne  devait  pas,  en  effet,  avoir  moin^ 
de  «340  piles  et  des  arches  d'une  centaine  de  mètres  seulement 
d'ouverture.  Or,  les  marines  de  tous  les  pays  étaient  unanimes 
pour  déclarer  qu'elles  ne  pouvaient  accepter  une  pareille  suj*'- 
tion;  car,  par  les  gros  temps  et  les  brouillards,  les  milliers  do 

(1)  Cf.  de  Lapparent.  Communications  entre  la  France  et  V Angleterre.  Ixappmi 
sur  la  demande  en  concession  de  MM,  Michel  Chevalier  et  consorts,  13  juillet  181^. 

Renaud,  Rapport  sur  la  reconnaissance  hydrographique  et  géologique  du  /'*[> 
de  Calais,  faite  en  juillet  et  en  août  4889,  en  vue  du  projet  d'établissement  d'an 
pont  sur  la  Manche,  Novembre  1890. 

Puchanoy,  Rapport  sur  la  constitution  du  fond  du  détroit.  Paris,  1891^ 


i 


678  REVUE  DEB  DEUX  MONDES. 

naviroB  qui  sillonnent  le  détroit  auraient  été  exposés  à  venir  se 
briser  contre  ces  340  obstacles.  Le  projet  fut  donc  énergiquement 
repoussé  et  même  un  moment  tout  à  fait  oublié  ;  et  llnterruh 
tionùl  Railway  Company  dut  être  mise  en  liquidation.  Mais 
cependant  l'élan  était  donné.  Les  progrès  de  l'art  de  l'ingémenr, 
tant  au  point  de  vue  des  procédés  de  fondation  que  de  l'emploi 
de  l'acier  fondu,  marchaient  avec  une  rapidité  merveilleuse. 
L'ancienne  société  se  transforma  et  devint  the  Channel  Bridgé 
and  Railway  Company;  et,  avec  le  concours  actif  de  l'ingénieur 
Hersent  et  de  la  compagnie  du  Greusot,  le  projet  fut  complu 
ment  remanié.  On  avait,  comme  encouragement  et  comme 
exemple^  le  magnifique  pont  récemment  construit  sur  le  Forth, 
qui  franchit  près  d'Edimbourg  un  bras  de  près  de  2  kilomètres 
et  dont  les  travées  métalliques  de  526  mètres  de  portée  ont 
SO  mètres  de  hauteur  à  leur  milieu  au-dessus  de  l'eau  ;  et  on 
savait  que  sa  mise  en  service  avait  presque  immédiatement  aug- 
menté de  88  pour  100  le  trafic  de  la  compagnie  du  Nord  Briiish 
RailuHzy  (1).  Celait  un  sérieux  encouragement. 

On  suivait  en  outre  avec  un  intérêt  passionné  les  travaux  en 
construction  du  pont  sur  l'Hudson,  dont  l'unique  travée,  de 
873  mètres  de  portée,  la  plus  hardie  du  monde,  jetée  i  140  mètres 
de  hauteur  au-dessus  des  plus  hautes  marées,  devait  relier  bien* 
tôt  New-York  à  New-Jersey. 

Une  nouvelle  étude  de  pont  sur  la  Manche  fut  donc  faite,  en 
1889,  sur  ces  inspirations,  réduisant  à  121  le  nombre  des  piles  et 
comportant  par  conséquent  des  travées  d'une  ouverture  moyenne 
de  280  mètres.  C'était  déjà  plus  pratique.  Le  projet,  d'ailleurs,  a 
été  remanié  et  amélioré  depuis,  et  il  pourra  l'être  très  certainement 
encore.  En  l'état  actuel  des  études  (2),  le  tracé  adopté  traverse 
le  Pas  de  Calais  en  droite  ligne  dans  sa  partie  la  plus  étroite,  — 
33^,450,  —  de  South-Foreland  à  Sangatte.  Il  ne  comporte  plus 
que  72  piles  en  mer,  soit  73  travées  uniformément  alternées  de 
400  et  de  500  mètres,  de  manière  à  faciliter  le  passage  des  na- 
vires de  toute  nature.  Il  est  certain  qu'on  pourrait  aller  racore 
plus  loin  dans  cette  voie  ;  mais,  tel  quel,  le  projet  se  présente 
dans  des  conditions  réellement  acceptables.  La  profondeur 
moyenne  du  détroit  au-dessous  des  plus  basses  mers  est  d'environ 

(1)  Saint'Jame^i  Gazette.  Railway  and  Commercial  Journal,  4  février  189S. 

(2)  Le  Pont  sur  la  Manche,  Documens,  cartes  et  plans,  publiés  par  the  Channel 
Bridge  and  Railway  Company  limited,  Paris,  1894. 


LA  TRAVERSÉE  DU  PAS   DE    CALAIS.  679 

36  mètres,  et  les  piles  les  plus  profondes  devront  être  établies 
pour  une  hauteur  d'eau  de  51  mètres  &  mer  basse.  Ces  piles,  dont 
les  différens  procédés  de  fondation  ont  déjà  donné  lieu  à  des 
études  sérieuses  et  pourront  être  adoptés  ou  modifiés  suivant  les 
circonstances  et  l'expérience  au  cours  des  travaux,  —  caissons 
échoués  directement  sur  le  fond,  construction  sur  béton  im- 
mergé, construction  sous  batardeau  métallique,  sur  socle  en 
béton,  etc.,  —  devront  s'élever  jusqu'à  14  mètres  au-dessus  des 
plus  hautes  mers  et  servir  de  piédestal  à  des  colonnes  métal- 
liques destinées  à  supporter  les  poutres  d'acier  fondu  dont  le 
tablier  inférieur  sera  horizontal  à  une  hauteur  constante  de 
64  mètres  au-dessus  des  hautes  mers.  Les  navires  à  grande  mâ- 
ture n'auront  donc  plus  à  se  préoccuper  de  passer  exactement 
au  centre  d'une  travée  et  pourront  au  contraire  s'engager  sous  le 
pont  à  une  distance  quelconque  des  piles. 

Il  est  évident  que,  par  un  temps  clair,  des  ouvertures  de 
400  et  de  500  mètres  sont  largement  suffisantes  pour  les  vapeurs 
et  les  voiliers  ayant  vent  sous  vergues.  On  peut  même  penser 
que  le  pont  pourra  faciliter,  dans  une  certaine  mesure,  leur  navi^ 
gation,  en  ce  sens  qu'il  leur  permettra  de  relever  sûrement  et 
fa*ès  rapidement  leur  position;  qu'il  pourra  même  diminuer  les 
chances  d'abordage,  puisque  les  navires  auront  la  faculté  de 
passer  par  des  travées  distinctes  et  être  classés  en  différens 
groupes,  suivant  qu'ils  iront  dans  un  sens  ou  dans  l'autre,  sur 
la  côte  française  et  sur  la  côte  anglaise,  de  la  Manche  à  la  mer 
du  Nord  ou  inversement. 

Les  seules  objections  que  la  marine  puisse  faire  concernent 
les  voiliers  qui  louvoient  et  les  bateaux  de  toute  catégorie  qui 
naviguent  en  temps  de  brume,  ou  qui  sont  surpris  par  des  grains 
de  vents,  de  violens  orages,  des  bourrasques  de  neige,  des  brouil- 
lards subits,  en  un  mot  dans  toutes  les  circonstances  atmo- 
sphériques, assez  fréquentes  malheureusement,  où  la  visibilité  est 
défectueuse.  Les  rapports  techniques  qui  ont  été  faits  à  ce  sujet 
semblent  établir  que  le  louvoyage  sous  le  pont  sera  plus  facile 
que  dans  la  plupa^  des  passes  des  goulets,  des  entrées  de  rades 
et  de  rivières,  au  milieu  de  bancs  de  roches  non  balisés  ;  et  qu'on 
pourrait  même,  si  cela  était  nécessaire,  établir  un  service  de 
remorquage  pour  les  navires,  probablement  assez  peu  nombreux, 
qui  désireraient  y  avoir  recours. 

Quant  aux  dangers  résultant  de  la  brumei  ils  pourraient  être 


680  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

presque  entièrement  conjurés  par  la  combinaison  de  trompes,  de 
sirènes  puissantes,  de  phares  à  éclats  et  h  couleurs  variables, 
établis  sur  chaque  pile,  de  signaux  avertisseurs  disposés  à  leur 
approche  et  composés  de  fibtteurs  et  de  perches  balises,  munis 
de  sonneries  et  qui  permettraient  de  parer  à  toute  éventuaUté 
d'abordage  trop  brusque.  Des  études  ont  été  faites  à  ce  sujet 
avec  le  plus  grand  soin;  et,  sur  les  860  millions,  soit  près  d'un 
milliard,  chiffre  auquel  on  évalue  approximativement  les  travaux 
de  premier  établissement  du  pont,  de  ses  abords  et  de  ses  raccor- 
deméns  avec  les  réseaux  de  chemin  de  fer  de  TAngleterre  et  de 
la  France,  une  somme  de  10  millions  est  prévue  pour  les  dé- 
penses d'installation  des  appareils  lumineux,  sonores  et  protec- 
^teurs,  et  un  demi-million  pour  leur  entretien  et  celui  du  personnel 
chargé  de  veiller  à  la  sécurité  du  passage 


Sans  abandonner  la  réalisation  de  cette  œuvre  gigantesque, 
la  Société  d'études  pour  la  construction  du  pont  sur  Ja  Manche 
a  reconnu  qu'il  était  peut-être  opportun  et  prudent  de  n'apporter 
pour  le  moment  aucune  gène,  quelque  minime  qu'elle  soit,  à  la 
libre  circulation  sur  un  bras  de  mer  très  resserré  et  que  sillon- 
nent sans  cesse,  même  pendant  les  tempêtes,  plusieurs  centaines 
de  voiliers  et  de  vapeurs.  Elle  a  tenu  à  ne  pas  fournir  le  moin(ke 
prétexte  aux  objections  et  aux  exigences  de  la  marine,  et  elle  a 
étudié  en  conséquence,  comme  solution  d'attente,  un  nouveau 
mode  de  traversée  aérienne  du  détroit  qui  laisse  une  liberté 
complète  à  toutes  les  évolutions  des  navires  et  sera  peut-être  bien 
un  jour  la  solution  pratique  et  définitive. 

Cette  solution  consiste  à  faire  rouler  sur  un  pont  noyé  à 
15  mètres  au-dessous  des  plus  basses  eaux  un  chariot  émergeant 
au-dessus  des  plus  hautes  mers,  et  pouvant  porter  à  la  fois 
quatre  trains  de  chemin  de  fer.  Le  principe  de  ce  bac  roulant 
reproduit,  sur  une  échelle  beaucoup  plus  grande  et  à  une  pro- 
fondeur considérable  sous  l'eau,  ce  que  l'on  a  appliqué  depuis  un 
certain  temps  à  Saint-Malo,  et  plus  récemment  à  Brighton,  pour 
mettre  en  communication  directe  deux  côtes  voisines.  A  Brighton 
comme  à  Saint-Malo,  des  rails  ont  été  fixés  h  marée  basse  dans 
le  sable,  et  une  plate-forme  supportée  par  des  chevalets  métal- 
liques roule  sur  ces  rails  d'une  manière  continue  et  à  toute  han- 


LA  TRAVERSÉE  DU  PAS  DE  CALAIS. 


681' 


teur  de  la  mer,  sous  raction  d'une  force  qui  aurait  pu  *tre  in- 
différemment électi^ique,  mécanique  ou  hydraulique,  installée  sur 
une  des  deux  rives  ou  même  à  une  certaine  distance,  et  dont  la 
transmission  est  aujourd'hui  une  affaire  tout  II  fait  pratique  et 
courante.  Une  solution  aussi  simple  ne  saurait  s'appliquer  sur 
des  fonds  de  80  mètres  comme  ceux  du  Pas  de  Calais. 

Mais  nous  avons  vu  que  les  reconnaissances  géologiques  les 
plus  autorisées  avaient  démontré  d'une  manière  indéniable  que 
le  fond  du  détroit  était  constitué  par  une  roche  crayeuse  à  sur- 
face lisse  et  peu  déclive,  facile  à  entamer  par  les  outils,  présen- 
tant une  base  solide  et  résistante,  capable  de  supporter  ou  d'en-  ^ 
castrer  dans  les  meilleures  conditions  les  piles  d'un  pont 
métallique.  On  a  donc  imaginé  de  construire  un  pont  métal- 
lique sous-marin,  sur  la  plate-forme  ou  sur  le  tablier  duquel 
on  ferait  rouler  un  chariot  émergé.  Les  piles  de  ce  pont  noyé, 
espacées  de  60  mètres  environ,  seraient  constituées  par  des  che- 
valets en  acier  formés  de  deux  pylônes  légèrement  inclinés 
pour  augmenter  leur  largeur  h  la  base  et  reliés  entre  eux  par 
une  poutre  supérieure  et  des  contreventemens.  L'ensemble  des 
deux  piles  consécutives  et  des  deux  poutres  longitudinales  qui 
les  relieraient  formerait  un  élément  de  voie  simple  pour  le 
roulement  du  chariot.  On  établirait  deux  voies  parallèles  juxta- 
posées à  30  mètres  de  distance  et  portant  chacune  leur  chariot 
distinct.  Le  tablier  du  pont  sous-marin  serait  donc,  en  fait, 
constitué  par  quatre  files  de  poutres  parallèles  espacées  de 
30  mètres  et  reposant  deux  à  deux  sur  les  deux  élémens  des 
piles  distantes  entre  elles  de  60  mètres.  1 

La  hauteur  moyenne  de  ces  piles,  prise  du  fond  de  la  mer 
serait  de  23  mètres,  la  plus  haute  étant  de  36  mètres  seulement. 
Le  tablier  du  pont  immergé  serait  exactement  fixé,  comme  nous 
l'avons  dit,  à  15  mètres  au-dessous  des  plus  basses  mers,  pro- 
fondeur à  laquelle  on  estime  n'avoir  plus  à  craindre,  pendant 
les  plus  gros  temps,  une  agitation  préjudiciable  à  la  stabilité  de 
la  charpente  métallique  des  chevalets,  qui  seraient  d'ailleurs 
solidement  encastrés  dans  le  fond  rocheux  et  entretoisés  entre 
eux  de  manière  à  n'éprouver  aucune  flexion.  Cette  tranche  d'eau 
de  15  mètres  est  en  outre  très  suffisante  pour  donner  passage 
aux  steamers  et  aux  cargo-boats  du  plus  fort  tonnage,  même  en 
tenant  compte  du  creux  des  plus  fortes  lames  de  houle  et  de^ 
tout^  les  oscillations  des  navires  sous  Inaction jdes  vagues. 


682  REVUE  BE8  DEUX  MONDES. 

Le  projet  a  été  étudié  au  point  où  la  largeur  du  détroit  est  de 
33480  mètres;  mais,  le  pont  sous-marin  ne  devant  commencer 
sur  chaque  rive  que  sur  des  fonds  de  15  mètres  à  mer  basse, 
les  deux  tètes  de  l'ouvrage  seraient  constituées  par  deux  jetées 
en  maçonnerie  s'avançant  jusqu'à  cette  profondeur.  Ces  deux 
jetées  laisseraient  donc  entre  leurs  musoirs  une  distance  d'en-* 
viron  31  kilomètres.  Telle  serait  en  réalité  la  longueur  effective 
du  pont,  qui  comporterait  par  conséquent  SI 6  travées. 

Quant  au  chariot  roulant,  il  se  composerait  d'une  plate-forme 
établie  à  4  ou  S  mètres  au-dessus  des  plus  hautes  mers,  sup- 
portée par  une  charpente  métallique  formée  de  poutres  longi- 
tudinales et  transversales.  Cette  plate-forme  aurait  200  mètres  de 
longueur  sur  16  mètres  de  largeur,  et  serait  munie  de  4  voies  de 
chemin  de  fer  parallèles,  pouvant  recevoir  chacune  un  train 
complet  de  20  à  24  wagons  avec  sa  locomotive.  Elle  serait  sur- 
montée vers  ses  deux  extrémités  par  deux  spardeks  ou  ponts 
supérieurs,  formant  des  terrasses  surélevées  pour  l'agrément  des 
voyageurs  qui  ne  seraient  pas  contraints  de  rester  dans  leurs 
wagons.  Ce  chariot,  pesant  à  vide  4000  tonnes,  serait  actionné  par 
un  moteur  quelconque,  très  probablement  une  série  d'accumula- 
teurs électriques,  et  sa  mise  en  marche  ne  paraît  devoir  donner 
aucune  incertitude.  Enfin,  les  rails  du  chariot  seraient  exacte- 
ment raccordés,  au  départ  et  à  l'arrivée,  avec  les  raib  des  voies 
ferrées  de  terre,  de  sorte  que  les  trains  continueraient  leur  marche 
sans  arrêt  et  sans  transbordement. 

C'est,  on  le  voit,  l'amplification,  sur  une  très  vaste  échelle,  du 
petit  chariot  qui  sert  au  transport  des  piétons  entre  Saint-Malo  et 
Saint-Servan.  Ce  projet  semble  présenter  au  premier  abord  de 
réels  avantages  :  économie,  grande  simplicité  et  rapidité  d'exécu- 
tion, sécurité  absolue  de  l'exploitation.  Il  pourrait,  espère-t-on, 
être  mené  à  bonne  fin  dans  cinq  ou  six  années,  et  l'on  pense  que 
sa  dépense  ne  s'élèverait  pas  à  plus  de  350  millions.  C'est  à  peu 
près  le  tiers  du  temps  et  de  la  dépense  que  paraissent  exiger 
les  projets  antérieurs.  A  tout  prendre,  il  serait,  à  la  rigueur,  per- 
mis de  le  considérer  conmie  une  solution  d'attente  ou  provisoire 
qui  faciliterait  même  la  construction  ultérieure  d'un  grand  pont 
sur  la  Manche,  puisque  le  bac  roulant  pourrait  fonctionner  alors 
comme  un  incomparable  pont  de  service,  transportant  les  maté- 
riaux et  les  ouvriers,  excellente  base  d'opération,  qui  permettrait 
de  multiplier  les  chantiers  au  milieu  du  détroit.  Mais  rien  ne 


LA  TRAVERSÉB  DU  PAS  DE  CALAIS. 


683 


dit  que  cette  solution  une  fois  adoptée  ne  puisse  et  ne  doive  être 
maintenue  et  préférée  et  que  la  marche  sûre  et  régulière  de  l'ex- 
ploitation ne  la  fasse  considérer  comme  très  suffisante  et  ne 
donne  toutes  les  satisfactions  désirables.  Elle  ne  présente  en  effet 
aucun  des  désagrémens  et  des  inconvéniens  d'une  traversée  sou- 
terraine; elle  ne  modifie  en  rien  les  conditions  de  la  navigation , 
qui  resterait  libre  de  tous  ses  mouvemens  sur  la  largeur  du  dé- 
troit; elle  ne  peut  éveiller  aucune  susceptibilité  de  la  part  de 
la  marine;  elle  laisse  parfaitement  intacte  la  situation  insulaire 
de  la  Grande-Bretagne.  La  solution  du  pont  immergé  répond 
donc  d'une  manière  satisfaisante  à  toutes  les  critiques,  h  toutes 
les  objections  qu'avaient  soulevées  les  solutions  précédentes. 

D'après  les  évaluations  qui  ont  été  faites,  trois  chariots  en 
service  simultané  et  ne  fonctionnant  môme  que  le  jour  suffi** 
raient  très  probablement  pour  effectuer  un  transit  de  3  mil- 
lions de  tonnes  et  de  2  millions  de  voyageurs.  C'est  pour  le  mo- 
ment tout  ce  que  l'on  peut  et  doit  raisonnablement  prévoir.  La 
solution  d'attente  pourrait  donc  très  bien  ne  pas  être  seulement 
un  expédient,  mais  une  solution  définitive.  Nous  avons  vu  d'aile 
leurs  qu'elle  pouvait  être  aussi  un  auxiliaire  précieux  pour  la 
construction,  la  doublure  en  quelque  sorte  d'un  ouvrage  gran** 
diose,  si  plus  tard  on  en  reconnaissait  la  nécessité. 


VI 


On  a  pu  faire  cependant  une  objection  assez  grave  à  cet  ou* 
vrage  métallique  de  près  de  35  kilomètres  de  longueur.  Cette 
objection  est  sa  durée,  impossible  à  préciser,  mais  certainement 
limitée,  puisque  l'eau  de  mer  l'altérera  nécessairement  et  qu'il 
sera  très  difficile,  pour  ne  pas  dire  à  peu  près  impossible,  d'en 
renouveler  les  peintures  et  les  enduits. 

Mais  les  ingénieurs  ne  sont  jamais  à  court  de  répliques  et 
d'expédiens.  Et  tout  d'abord  ils  font  observer  que  rien  ne  peut 
ni  ne  doit  durer  indéfiniment  ;  et  des  accidens  malheureux,  mais 
assez  rares  pourtant,  sont  là  en  effet  pour  nous  rappeler  que 
toutes  les  prévisions  et  tous  les  calculs  de  la  science  sont  quel- 
quefois déjoués.  En  ce  qui  concerne,  cependant,  la  conservation 
d'un  ouvrage  métallique  immergé  dans  l'eau  de  mer,  ils  affir- 
ment qu'on  peut  être  assuré,  en  se  fondant  sur  des  études  ré- 
centes dont  la  valeur  technique  ne  saurait  être  contestée,  qu'un 


684  BE^^JE  des.  deux  mondes. 

ouvrage  en  fer  ou  en  acier,  noyé  dans  l'eau  salée,  durerait  vrai- 
semblablement de  soixante  à  quatre-vingts  ans,  peut-être  même 
un  siècle  (1);  et  ils  en  concluent  qu'après  cette  période,  bien  suf- 
fisante pour  assurer  une  exploitation  rémunératrice  et  amortir 
tous  les  capitaux  engagés  dans  la  construction,  on  pourrait,  on 
devrait  même  renouveler  complètement  le  viaduc  immergé  en  y 
introduisant  les  modifications  et  les  perfectionnemens  que  Tex- 
périence  aurait  indiqués,  si  Ton  ne  préférait  pas  y  substituer  un 
autre  ouvrage  tout  à  fait  différent. 

j  Us  indiquent  en  outre  que  divers  procédés  peuvent  être  em- 
ployés pour  assurer  la  conservation  du  fer  et  de  l'acier  dans 
l'eau  de  mer,  entre  autres,  l'action  de  couples  voltaïques  ;  mais 
ils  avouent  sincèrement  que  rien  n'a  été  encore  expérimenté  à 
ce  sujet  d'une  manière  tout  à  fait  probante. 

Ils  proposent  enfin,  —  et  cette  modification  détruirait  complè- 
tement l'objection  soulevée,  —  de  substituer  au  pont  en  fer  im- 
mergé au  fond  de  la  mer  un  viaduc  en  béton  qui  serait  tout  à  fait 
inaltérable  et  sur  la  masse  duquel  l'eau  salée  n'exercerait  aucune 
action  sensible.  Il  n'y  aurait  d'ailleurs  rien  d'innové  pour  les 
piles  du  viaduc.  Les  pylônes  en  acier  de  l'ouvrage  métallique,  qui 
'doivent  être  creux,  seraient  simplement  remplis  de  béton,  et  c'est 
sur  ce  béton  seul  que  l'on  compterait  pour  supporter  le  tablier, 
le  coffrage  métallique  dans  lequel  il  serait  coulé  n'étant  qu'une 
enveloppe  extérieure  qui  pourrait  très  bien  disparaître  à  la  longue 
sans  que  la  stabilité  de  l'ouvrage  soit  compromise.  Le  caractère 
distinctif  de  cette  solution  consisterait  donc  à  faire  reposer,  sur 
ces  piliers  en  béton,  non  plus  des  travées  métalliques  plus  ou 
moins  altérables  et  destructibles,  mais  des  arches  en  béton  inat- 
taquables par  l'eau  de  mer.  Le  chariot  porte-train,  appelé  à 
rouler  sur  le  viaduc  immergé,  serait  le  même  que  celui  que  nous 
avons  précédemment  décrit  et  comporterait  deux  séries  de  galets 
de  roulement  espacés  de  30  mètres  environ.  Ce  viaduc  serait 
formé  de  deux  lignes  de  ponts  parallèles,  ayant  le  même  espa- 
cement de  30  mètres,  portant  chacune  une  des  voies  de  roule- 
ment du  chariot  et  entièrement  indépendantes  Tune  de  l'autre, 
leur  stabilité  propre  rendant  inutile  toute  liaison  entre  elles. Les 
voûtes  en  béton  de  ces  deux  lignes  de  ponts  seraient  en  arc  de 
cercle  de   3  mètres  de  ilèche,  auraient  30  mètres  d'ouverture 

i  (1)  Résal,  Ponts,  fei^a  et  acien. 


LA    TRAVERSÉE  DU  PAS   DE   CALAIS.  685 

entre  les  piles,  une  épaisseur  de  1  mètre  à  la  clef,  et  une  lar- 
geur de  4  mètres  entre  leurs  têtes.  Toutes  ces  voûtes  en  béton 
seraient  renforcées  par  deux  arcs  métalliques  noyés  dans  leur 
masse  et  soustraits  par  conséquent  à  l'action  corrosive  de  Teau 
de  mer,  mais  contribueraient  à  augmenter  leur  raideur  et  leur 
puissance  de  support,  tout  en  s'opposant  à  leur  dislocation  (1). 
C'est  ce  qu'on  appelle  le  «  béton  armé  ;  »  et  ce  béton  armé  aurait 
ici  cet  avantage  précieux  que  l'ouvrage,  étant  toujours  noyé 
à  15  mètres  au-dessous  des  plus  basses  mers,  par  conséquent  à 
une  profondeur  où  la  température  est  à  peu  près  constante,  on 
n'aurait  pas  à  se  préoccuper  des  variations  atmosphériques  qui 
se  traduisent  souvent  par  des  dilatations  et  des  rétrécissemens 
assez  brusques  et  sont,  pour  les  ouvrages  extérieurs,  une  cause 
sérieuse  de  dislocation  et  de  désagrégation. 

Cette  heureuse  modification  présenterait  même  l'avantage,  qui 
n'est  pas  à  négliger,  de  permettre  de  réaliser  une  économie  de 
près  de  30  millions  dans  les  dépenses  de  premier  établissement. 
Un  devis  consciencieusement  étudié  ramène,  en  effet,  cette 
dépense  à  220  millions  environ  au  lieu  de  250. 

Il  y  a,  dans  cette  conception  d'un  pont  en  béton  de  34  kilo- 
mètres environ  de  longueur,  toujours  immergé  à  15  mètres 
au-dessous  des  plus  basses  mers,  quelque  chose  de  tellement 
différent  de  tout  ce  que  Ton  a  vu  jusqu'à  ce  jour,  qu'on  conçoit 
très  bien  l'hésitation  et  la  réserve  de  tous  ceux^qui  tiennent  à 
se  cantonner  dans  les  procédés  anciens  et  les  méthodes  consa- 
crées par  l'expérience.  La  routine  est  sans  doute  un  élément 
de  sécurité;  mais  il  ne  faut  pas  en  abuser.  En  matière  d'art  et 
de  construction,  l'extrême  prudence  est  souvent  hostile  à  toute 
innovation  un  peu  hardie;  et, à  vrai  dire, on  ne  saurait  formuler 
et  préciser  à  l'encontre  d'un  pareil  travail  aucune  raison  tech- 
nique de  nature  à  en  démontrer  l'impossibilité  absolue  et  le 
danger. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  attendra  vraisemblablement  encore 
quelque  temps,  avant  que  l'un  ou  l'autre  de  ces  projets  auda- 
cieux, que  nous  n'avons  décrits  que  bien  sommairement  et  dont 
nous  n'avons  pu  donner  que  Thistorique  et  le  canevas,  —  réta- 
blissement partiel  de  l'isthme,  tube  métallique  coulé  au  fond 
du  détroity  pont  aérien,  pont  sous-marin,  immergé  en  acier  ou 

(1)  Thévcnet-Le  Boul,  Traversée  du  Pas  âe  Calais  par  un  chariot  roulant  sur  un 
viaduc  immergfen  béton.  Paris,  30  août  1898. 


i 


686  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  béton,  —  soit  définitivement  accepté  et  entre  dans  la  voie  w 
l'exécution. 

Il  s'agit,  en  effet,  d'une  dépense  pouvant  approcher  d'un  mil- 
liard en  nombres  ronds,  peut-être  môme  dépasser  ce  dernier 
chiffre;  et  il  est  assez  naturel  que  les  deux  États  principale- 
ment intéressés  reculent  devant  la  responsabilité  officielle  des 
aléas  inévitables,  à  la  fois  techniques  et  financiers,  d'une  entre- 
prise aussi  grandiose. 

VII 

Mais  si  la  jonction  directe  entre  les  deux  falaises  qui  se  font 
face  à  travers  le  détroit  est  le  grand  desideratum  de  l'avenir, 
elle  n'est  pas  cependant  absolument  nécessaire  pour  que  Ton 
puisse  très  facilement  et  très  rapidement  réaliser  une  partie  des 
avantages  que  l'exécution  d'un  des  projets  plusieurs  fois  pro- 
posés ne  permettrait  d'obtenir  qu'au  prix  de  très  grands  efforts. 
L'un  de  ces  avantages,  —  le  principal  peut-être,  —  est  de  sup- 
primer le  double  transbordement  des  voyageurs  et  de  quelques 
marchandises  spéciales  qui  transitent  de  France  en  Angleterre, 
et  d'assurer  leur  passage  d'un  pays  à  l'autre  sans  aucune  manu- 
tention et  sans  changement  de  véhicules.  Il  n'est  pas  néces- 
saire, pour  obtenir  ce  résultat,  de  jeter  un  pont  sur  le  détroit  ou 
de  le  percer  par  un  souterrain  ;  et  il  suffirait  d'organiser  un  navire 
spécial,  un  bac  convenablement  aménagé,  permettant  de  recevoir 
directement  les  trains  de  chemin  de  fer,  qui  passeraient  ainsi, 
sans  rompre  charge,  du  territoire  français  sur  le  territoire  an- 
glais et  inversement. 

La  seule  difficulté  serait  de  ménager  en  tout  temps  un  accos- 
tage rapide  et  facile  du  bateau  porte-train  à  la  terre  ferme,  diffi- 
culté qui  provient  de  causes  multiples  :  agitation  de  l'eau, 
oscillations  inévitables  du  bateau,  changement  de  niveau  résul- 
tant du  mouvement  des  marées,  variations  du  tirant  d'eau  ou 
de  l'enfoncement  du  navire  au  fur  et  à  mesure  que  s'effectueraient 
l'embarquement  et  le  débarquement  des  différentes  pièces  dn 
train. 

Or,  cette  difficulté  paraît  pouvoir  être  aujourd'hui  complète- 
ment résolue.  On  a  pu  l'atténuer  déjà  dans  certains  cas,  pour  le 
transit  de  quelques  voitures,  en  ménageant,  sur  les  flancs  ou  au- 
dessous  du  bateau-baCy  un  certain  nombre  de  flotteurs  et  en  le 


LA  TRAVERSÉE^  DU  PAS  DE   CALAIS.  /687 

raccordant  à  la  terre  ferme  par  des  rampes  à  inclinaison  variable 
suivant  la  flottaison  et  l'enfoncement  du  navire.  C'est  ainsi  que 
fonctionnent  les  ferry-boats  de  New-York  et  du  lac  de  Constance 
et  les  bateaux  transbordeurs  de  même  nature  sur  les  deux  rives 
du  lac  Baïkal,  dont  la  traversée  constitue  la  soudure  des  deux 
parties  du  chemin  de  fer  transsibérien.  Mais  la  manœuvre  de 
ces  bacs  est  déjà  un  peu  lente  et  laborieuse;  elle  le  serait  plus 
encore  pour  un  transit  intensif  comme  celui  du  Pas  de  Calab  et 
ne  pourrait  être  dès  lors  pratiquement  employée. 

D'après  des  études  récentes,  le  problème  pourrait  très  bien  se 
résoudre  de  la  manière  suivante.  Le  bateau  porte-train  serait 
amené  dans  une  darse  abritée  de  son  port  d'attache  tant  sur  la 
rive  française  que  sur  la  rive  anglaise.  Là  il  reposerait  sur  un 
plancher  mobile  qui  serait  soulevé  par  des  presses  hydrauliques  ; 
et  le  pont  du  bateau,  muni  de  rails,  serait  amené  exactement  à 
la  hauteur  invariable  des  voies  de  terre  dont  il  serait  le  véritable 
prolongement.  Le  bateau  étant  ainsi  déjaugé  et  immuable,  les 
manœuvres  d'embarquement  et  de  débarquement  se  feraient  avec 
la  rapidité  et  la  facilité  des  opérations  de  même  nature  dans 
toutes  les  gares  de  chemin  de  fer.  Une  manœuvre  inverse  du 
plancher  mobile  remettrait  le  bateau  à  flot,  prêt  au  départ. 
D'après  quelques  premières  études,  le  navire  porte-train  aurait 
une  longueur  de  150  mètres  environ,  une  largeur  au  mattre- 
couple  de  16  à  18  mètres,  un  creux  de  4  à  S  mètres  et  pourrait 
porter  trois  trains,  accolés,  de  18  voitures  chacun,  soit 
4000  tonnes  au  moins.  Son  déplacement  total  en  pleine  charge 
serait  de  6  000  tonnes  environ;  sa  machine  motrice,  de  10000  che- 
vaux, lui  permettrait  de  franchir  le  détroit  dans  une  heure.  C'est 
la  vitesse  de  18  nœuds,  que  Ton  obtient  couramment  de  beaucoup 
de  paquebots. 

l»e  problème  mécanique  du  soulèvement  d'un  plancher  sur 
lequel  reposerait  un  bateau,  dont  les  dimensions  seraient  celles 
que  nous  venons  d'indiquer,  est  considéré  par  les  constructeurs 
les  plus  compétens  et  les  plus  autorisés  comme  une  application 
courante  de  procédés  déjà  mis  en  œuvre  ;  et  on  a  pu  calculer  très 
exactement  que  ce  soulèvement  pourrait  être  facilement  obtenu 
par  des  machines  de  1  000  à  1 200  chevaux,  et  que  l'opération  ne 
durerait  pas  plus  de  cinq  minutes.  Le  mécanisme  pourrait  être 
d'une  très  grande  simplicité,  et  la  manœuvre  des  ascenseurs  des 
Fontinettes  permet  de  donner  à  ce  sujet  les  meilleures  garanties. 


688  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  précision  et  la  rapidité  du  raccordement  des  voies  de  navire 
et  des  voies  de  terre  constitueraient  ainsi  un  accostage  rigide 
qui  ne  paraît  devoir  donner  lieu  à  aucun  mécompte  (i). 

On  peut,  d'autre  part,  regarder  comme  tout  à  fait  certain  qu'un 
voyage  aller  et  retour  d'une  riye  à  l'autre  du  détroit,  en  tenant 
compte  des  arrêts  aux  deux  rives,  ne  dépasserait  pas  la  durée  de 
trois  heures.  Un  bateau  pourrait  donc  par  jour  faire  quatre  voyages 
dans  les  deux  sens  et  transporter  de  3000  à  3500  tonnes,  soi: 
plus  d'un  million  de  tonnes  par  an. 

D'après  une  estimation  très  largement  faite,  l'ensemble  des 
travaux  de  premier  établissement,  dans  les  deux  ports  d'attache, 
du  matériel  fixe,  du  matériel  flottant  et  de  tous  les  frais  acces- 
soires n'atteindrait  pas  une  d(  pense  de  plus  de  20  millions.  Ce 
chiffre  est  minime  si  on  le  compare  aux  centaines  de  millions 
et  au  milliard  auxquels  on  arrive  avec  les  projets  de  pont  et  de 
souterrain.  C'est  sans  doute  une  solution  modeste  et  moins  bril- 
lante que  les  autres.  Elle  a  même  contre  elle  l'inconvénient  de 
ne  pas  affranchir  d'une  manière  absolue  les  voyageurs  de  la  su- 
jétion du  mal  de  mer  ;  mais  elle  est  simple,  pratique,  écono- 
mique et  d'une  exécution  qu'on  pourrait  rendre  très  prompte. 

Il  n'est  même  pas  impossible  que  ce  mode  d'accostage  rigide 
ne  puisse  être  sensiblement  amélioré  et  simplifié;  et  tout  fait 
supposer  qu'on  pourrait  y  introduire  des  modifications  et  desper- 
fectionnemens  qui  réduiraient  d'une  manière  notable  le  temps 
nécessaire  pour  transborder  le  train  de  chemin  de  fer  sur  le 
ferry-boat  aménagé  spécialement  pour  la  traversée  du  détroit. 

Cette  réduction  est  un  point  capital  tout  au  moins  pour 
une  certaine  catégorie  des  marchandises  chères,  altérables,  ou 
qui  ne  doivent  pas  attendre,  comme  les  envois  postaux  de  toute 
nature,  et  surtout  pour  les  voitures  de  toute  catégorie  affectées 
au  service  des  voyageurs  et  de  ce  qu'ils  emportent  avec  eux. 

L'accostage  rigide  que  nous  venons  de  décrire  consiste  es- 
sentiellement à  soulever  mécaniquement,  au  moyen  de  presses 
hydrauliques  sous-marines,  le  navire  porte-train  de  manière  à 
l'immobiliser  à  une  faible  hauteur  au-dessus  de  sa  flottaison  nor- 
male, k  faire  passer  ensuite  le  train  du  pont  du  navire  sur  une 
plate-forme  spéciale  établie  dans  son  prolongement,  à  remonter 
enfin  cette  plate-forme  par  un  autre  jeu  de  presses  sous-marines 

(i)  Thévenet-Le  Boul,  Traversée  du  Pas  de  Calais  par  des  bateaux  transb»' 
deurs  de  trains  à  accostage  rigide,  Paris,  17  novembre  1900. 


LA   TRAVERSÉE  DU  PAS  DE  CALAIS.  689 

qui  amèneraient  sea  voies*  exactement  au  niveau  des  voies  de 
terre  et  dans  leur  prolongement,  de  manière  à  rendre  facile  le 
passage  du  train  de  la  plate-forme  sur  la  terre  ferme  ou  inver- 
sement. 

Bien  que  ce  mode  d'accostage  soit  déjà  bien  plus  accéléré  que 
tous  les  procédés  de  raccordement  au  moyen  de  passerelles  flot- 
tantes actuellement  usités  dans  tous  les  transbordemens,  les  in- 
génieurs ont  pensé  qu'on  pourrait  le  simplifier  encore;  et,  dans 
une  étude  récente,  ils  ont  proposé  de  supprimer  tous  les  ouvrages 
sous-marins  et,  notamment,  au  fond  du  bassin  de  stationnement 
de  navire,  les  batteries  de  presses  hydrauliques  qui  seraient  d'une 
visite  difficile  en  cas  d'un  arrêt  qu'il  faut  toujours  prévoir,  et  dont 
l'établissement  et  l'entretien  régulier  auraient  été  assez  délicats 
et  assez  coûteux  (1). 

On  pourrait  donc,  d'après  eux,  installer  les  appareils  de  le- 
vage, non  plus  sous  l'eau,  mais  à  découvert,  sur  les  quais  mêmes. 
Ces  appareils  consisteraient  en  grues  colossales  présentant  un 
grand  encorbellement,  qui  seraient  manœuvrées  soit  par  l'eau 
comprimée,  soit  par  l'électricité,  et  qui  n'auraient  plus  à  agir  sur 
la  masse  totale  du  navire.  La  plate-forme  intermédiaire  entre  le 
ferry-boat  et  le  quai  de  débarquement  serait  reportée  sur  le  na- 
vire lui-même  et  affecterait  la  forme  d'un  tablier  métallique,  qui 
serait  muni  d'une  voie  ferrée  sur  laquelle  on  calerait  le  train*  ou 
la  fraction  de  train  à  transborder. 

Ce  tablier,  sorte  de  pont  métallique,  serait  saisi  de  distance 
en  distance  par  la  chaîne  des  grues  qui  l'enlèveraient  d'abord 
verticalement,  puis  ramené  au-dessus  du  quai  par  un  mouvement 
de  recul  horizontal  du  chariot  des  grues,  et  enfin  descendu  dans 
ime  forme  spéciale  aménagée  au  bord  du  quai  et  disposée  de 
façon  que  la  voie  du  tablier  mobile  soit  exactement  raccordée 
avec  la  voie  de  terre.  Le  train  du  chemin  de  fer  exécuterait  donc 
en  tous  points  les  mêmes  manœuvres  que  l'on  pratique  journel- 
lement pour  la  manutention  des  plus  grosses  pièces  transbordées 
régulièrement,  dans  nos  grands  ports  de  commerce,  du  quai  sur 
le  navire  ou  du  navire  sur  le  quai.  Dans  l'hypothèse  où  le  navire 
transbordeur  aurait  une  centaine  de  mètres  de  longueur,  il  pour- 
rail  porter  de  12  à  15  wagons,  donnant  un  poids  total  de  350  à 
400  tonnes  environ,  y  compris  le  poids  du  tablier  formé  de  deux 

(1)  Théyenet-Le  Boni,  Noie  sur  un  nouveau  mode  de  transbordement  des  trains 
de  chemins  de  fer  {ferry -boats).  Paris,  6  octobre  1901. 

TOME  XXI.  —  1964.  44 


690  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tronçons  de  45  à  50  mètres  de  longueur,  chacun  d'eux  devant 
par  conséquent  recevoir  de  6  à  8  wagons,  et  avoir  un  poids  de 
180  à  200  tonnes.  L'appareil  de  levage  se  composerait  de  quatre 
à  cinq  presses  hydrauliques  verticales,  à  action  directe,  montées 
sur  des  chariots  roulans  dont  le  mécanisme  de  translation  serait, 
commun  aux  presses  de  levage.  Les  wagons  pourraient  être  ainsi 
transportés  sans  secousse  et  très  rapidement  dans  un  sens  ou 
dans  l'autre. 

Toutes  réserves  à  faire  sur  la  stabilité  du  ferry-boat,  qui  serait 
certainement  résolue  d'une  manière  très  satisfaisante  après 
Texamen  approfondi  des  constructeurs  nautiques,  sur  la  question 
de  savoir  si  on  couperait  le  train  à  transborder  en  deux  tron- 
çons placés  l'un  à  l'avant,  l'autre  à  l'arrière  de  la  machine,  ou 
si  on  ne  logerait  pas  le  train  tout  entier  sur  un  tablier  unique 
qui  occuperait  la  partie  centrale  du  bateau  (ce  qui  conduirait 
peut-être  à  supprimer  la  mftture  ou  à  la  transporter  aux  deux 
extrémités  du  navire  et  à  modifier  aussi  l'emplacement  des  che- 
minées des  chaudières  que  l'on  serait  obligé  d'établir  un  peu  sur 
les  côtés),  on  voit  que  le  problème  est  de  ceux  qui  peuvent  être 
mis  pratiquement  à  l'étude  et  dont  l'application  peut  être  raison- 
nablement tentée. 

Une  simplification  notable  a  été  encore  apportée  à  ce  dispositif. 
On  supprimerait  le  tablier  métallique  par  l'intermédiaire  duquel 
le  train  reposait  sur  le  pont  du  ferry-boat;  et  ce  dernier  porte- 
rait directement  les  deux  voies  parallèles  sur  lesquelles  seraient 
placés  les  wagons  à  transborder,  et  viendrait  se  placer  à  l'angle 
de  deux  quais,  accosté  à  l'un  et  de  bout  à  l'autre.  Dans  ce  der- 
nier et  dans  le  prolongement  de  l'axe  du  navire  porte-train  serait 
pratiquée  une  rainure  ou  fosse  dans  laquelle  se  mouvrait  verti- 
calement le  plateau  d'un  gigantesque  ascenseur,  capable  de  rece- 
voir les  deux  rames  du  train  transbordé.  Ce  plateau  serait  ma- 
nœuvré par  des  batteries  de  grues  électriques  établies  au-dessus 
de  la  fosse.  La  manœuvre  de  transbordement  serait  dès  lors  très 
simple.  Le  navire  étant  accosté,  le  plateau  de  l'ascenseur, — plate- 
forme de  100  mètres  de  longueur  sur  8  à  10  mètres  de  largeur, 
—  serait  amené  à  un  niveau  tel  que  ses  deux  voies  soient  sensi- 
blement raccordées  avec  celles  du  ferry-boat.  Un  treuil  électrique, 
établi  au  fond  du  plateau,  attirerait  les  deux  rames  de  wagons, 
qui  seraient  ainsi  rapidement  transbordées  du  navire  sur  Fascen- 
seur  et  élevées  en  quelques  minutes  au  niveau  des  voies  de 


LA  TRAVERSÉE  DU  PAS  DE  CALAIS.  69t 

terre.  —  Les  mêmes  opérations  effectuées  en  sens  inverse 
auraient  lieu  pour  la  descente  d'un  train  de  la  voie  de  terre  sur 
le  ferry-bocU. 

L'évaluation  approximative  de  cet  outillage,  qui  est,  on  en 
conviendra,  d'une  réelle  simplicité  et  dont  le  fonctionnement  ré- 
gulier paraît  présenter  de  bonnes  conditions  de  sécurité,  s'élève 
environ  à  un  million  et  demi.  C'est  un  chiffre  réellement  insigni- 
fiant et  qui  ne  saurait  arrêter,  alors  même  qu'on  ne  voudrait 
taire  qu'une  simple  expérience.  A  ce  chiffre  il  convient  d'ajouter 
naturellement  la  dépense  nécessaire  pour  la  construction  des 
ferry-boats  et  du  bassin  ou  du  quai  dans  lequel  doit  venir 
accoster  le  bateau.  Mais  cette  dépense  est  commune  à  tous  les 
projets,  de  quelque  nature  qu'ils  soient,  qui  ont  pour  objet 
d'assurer  la  communication  entre  les  deux  rives  du  détroit. 

Il  semble  donc  que  les  partisans  du  tunnel  ou  du  pont  aérien, 
ou  même  ceux  du  pont  immergé,  feraient  peut-être  sagement 
de  prendre  en  considération  cet  expédient  provisoire  et  d'ac- 
cepter, pour  quelque  temps  du  moins,  le  sacrifice  de  leurs  rêves, 
quelque  séduisans  qu'ils  puissent  être,  mais  dont  la  réalisation 
serait  seulement  différée. 

VIII 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  a  tous  les  élémens  pour  aboutir. 

L'Angleterre  est  la  plus  grande  distributrice  de  marchandises 
du  monde,  et  par  conséquent  elle  est  très  intéressée  au  perfection- 
nement des  voies  par  lesquelles  s'opère  cette  distribution.  Ses 
richesses  naturelles  sont  considérées  comme  inépuisables;  mais  la 
traversée  obligatoire  de  la  Manche  crée  naturellement  un  sérieux 
obstacle  à  l'accroissement  de  sa  production.  Il  y  a  cinquante  ans 
à  peine,  le  commerce  de  l'Angleterre  avec  l'Asie  se  faisait  prefsque 
exclusivement  par  mer.  Dès  l'ouverture  du  canal  de  Suez,  on  a 
abandonné  la  route  du  cap  de  Bonne-Espérance,  et  les  marchan- 
dises de  l'Inde  et  de  l'Asie,  une  fois  arrivées  dans  le  bassin  de  la 
Méditerranée,  ont  été  l'objet  d'un  triage  en  vue  de  leur  expédi- 
tion vers  l'Angleterre  :  les  unes,  précieuses  et  d'un  poids  relative- 
»  ment  faible,  empruntant  les  voies  ferrées  de  l'Europe  et  traver- 
sant la  Manche  ou  la  mer  du  Nord,  les  autres  restant  acquises  & 
la  navigation.  Mais  la  rapidité  des  communications,  qui  est  la 
principale  déterminante  de  tous  les  voyageurs  et  de  beaucoup 


692  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  produits,  a  fait  délaisser  un  peu  la  route  de  Marseille  à  Calais 
qui  est  aujourd'hui  en  concurrence  avec  celle  de  Brindisi  à  Anvers 
et  à  Hambourg;  et  on  étudie  en  ce  moment  une  autre  route  qui 
passerait  par  Salonique,  Pristina,  la  Serbie,  les  chemins  de  fer 
austro-hongrois  et  allemands,  et  semble  devoir  offrir,  9xl  com- 
merce et  aux  voyageurs,  une. économie  de  temps  assez  sei^ible. 
Dans  un  avenir  prochain,  la  réseau  des  chemins  de  fer  du  con- 
tinent, qui  traverse  la  France,  TAliemagne,  l'Autriche  et  la 
Russie,  s'étendra  bien  certainement  jusqu'à  l'Extrôme-Orient  et 
viendra  atteindre  la  Chine.  Il  pourra  donc  sembler  un  peu  anor- 
mal de  quitter  la  voie  ferrée  après  un  parcours  de  10000  kilo- 
mètres pour  transborder  et  franchir  les  30  kilomètres  qui  sé- 
parent l'Europe  de  la  côte  anglaise,  et  on  pourra  toujours  désirer 
d'être  affranchi  de  cette  sujétion.  La  communication  directe  et  le 
contact  immédiat  entre  le  continent  et  la  grande  île  britannique 
paraissent  donc  s'imposer  un  jour  ou  l'autre  d'une  manière  im- 
périeuse, absolue. 

En  ce  qui  concerne  la  France,  la  question  présente  une  bien 
autre  gravité.  Notre  pays  subit  en  effet  depuis  une  trentaine 
d'années,  au  point  de  vue  du  transit,  une  crise  économique  dont 
les  résultats  s'aggravent  tous  les  jours.  Nous  transportions  autre- 
fois d'un  bout  à  l'autre  de  notre  territoire  une  grande  partie  des 
productions ,  de  l'ancien  monde.  Hier  encore  ces  productions, 
après  avoir  traversé  le  canal  de  Suez,  suivaient  nos  lignes  de 
chemins  de  fer,  de  Marseille  aux  ports  de  la  Manche;  et  la  France 
était  le  point  de  passage  de  l'Orient  en  Angleterre.  Ce  courant 
a  été  en  partie  détourné.  La  malle  des  Indes  ne  passe  plus  par 
la  France.  Le  souterrain  du  Saint-Gothard  a  ouvert  entre  l'Italie 
et  Anvers  une  route  directe  et  rapide  vers  laquelle  tendent  à 
converger  les  canaux  et  les  rivières  canalisées  de  l' Allemagne 
et  du  centre  de  l'Europe,  TElbe,  l'Oder,  le  Rhin,  le  Danube;  et 
on  travaille  activement  à  raccorder  Conslantinople  à  Hambourg. 
On  peut  craindre  aussi  que  le  percement  du  Simplon  ne  produise 
de  nouveaux  détournemens  qui  nous  seront  très  préjudiciables. 

Sans  doute  la  guerre  faite  ainsi  à  notre  commerce  a  ren- 
contré chez  nous  une  certaine  résistance,  et  notre  attention  s'est 
portée  vers  nos  ports  du  Nord  que  nous  avons  transformés  pour  . 
les  mettre  en  état  de  lutter  contre  nos  voisins.  Mais  il  ne  suffit 
pas  de  posséder  trois  ou  quatre  ports  largement  aménagés  et 
installés,  et  munis  de  tous  les  perfectionnemens  de  l'outillage 


LA  TRAVERSÉE  DU  PAS  DE  CALAIS.  693 

moderne;  il  faut  avoir  la  certitude  que  les  voyageurs  et  les 
marchandises  viendront  y  affluer.  C'est  ce  qui  manque  déjà  un 
peu  à  quelques-uns;  et  malheureusement  la  concurrence  étran- 
gère tend  à  nous  enlever  de  plus  en  plus  notre  clientèle. 
C'est  très  bien  d'avoir  d'excellens  outils;  mais  il  eôt  indispensable 
que  ces  outils  travaillent,  et  surtout  qu'on  leur  fournisse  régu- 
lièrement les  matières  premières  qui  doivent  les  alimenter.  Nous 
l'avons  déjà  dit  ailleurs.  Depuis  vingt  ans.  Italiens  et  Germains 
se  donnent  très  facilement  la  main  à  travers  et  par-dessous  les 
Alpes,  nous  laissant  ainsi  bien  souvent  à  l'écart;  et,  si  on  ny 
prend  garde,  la  France,  comme  TEspagne,  cet  autre  pays 
délaissé  depuis  plusieurs  siècles,  finira  par  se  trouver  en  dehors 
du  grand  courant  commercial  qui  traverse  TEurope  du  Nord  au 
Midi. 

La  suppression  complète  du  transbordement  entre  le  conti- 
nent et  le  grand  archipel  britannique  serait  de  nature  à  maintenir 
en  France  une  partie  du  transit  de  l'Angleterre  avec  l'Ouest  et 
la  plus  grande  partie  de  l'Europe.  Elle  ranimerait  un  peu  le  grand 
courant  de  Calais  à  Marseille,  qui  tend  à  s'affaiblir  d'une  manière 
très  regrettable.  La  réalisation  d'un  projet  de  communication 
directe  et  continue  à  travers  le  Pas  de  Calais ,  plusieurs  fois  sur 
le  point  d'aboutir,  est  donc  au  plus  haut  degré  une  question  d'in- 
térêt et  d'avenir  national.  Après  les  manifestations  brillantes  de 
TExpo^tion  universelle,  qui  ne  sauraient  se  renouveler  de  sitôt, 
ce  pourrait,  ce  devrait  être  l'œuvre  sérieuse  des  premières  années 
du  siècle  dans  lequel  nous  avons  fait  déjà  les  premiers  pas. 

Charles  Lenthéric. 


DE  L'OClAN  ATLANTIQUE 


▲U 


LAC  TCHAD 


MISSION  DU  CAPITAINE  LENFANT 


Deux  dates  se  détachent  dans  Thistoire  de  notre  occupation  d^  ^^ 
territoires  du  Tchad  :  le  1*'  novembre  1897,  jour  où  M.  Gentil,  sur  L     ^^ 
eiuionniôre  Léon-Blot,  pénétrait  dans  les  eaux  libres  du  lao  aprd^^^^^^^ 
avoir  révélé  presque  en  totalité  le  cours  du  Ghari;  le  S2  arfil  i90C^^^  * 
journée  douloureuse  et  glorieuse,  qui  vit  s'effondrer  l'empire  iM-^ 
Rabah  et  tomber,  en  pleine  victoire,  le  commandant  Lamy. 

Grâce  à  la  vaillance  de  nos  troupes  et  au  dévouement  de  nos  admi-^^-^' 
nistrateurs,  la  pacification  du  centre  de  nos  possessions  africaines  -^^s 
s'achève,  n  s'agit  d'organiser  les  territoires  conquis  et,  sous  l'impul-^  ^' 
sion  directrice  de  M.  Gentil,  devenu  commissaire  général  du  Congc:^^^ 
français,  de  procéder  à  une  enquête  raisonnée  sur  l'avenir  et  les  con- — '  ' 
ditions  économiques  du  bassin  du  Chari.  A  cette  œuvre,  la  mission^^^ 
Chevalier  s'est  employée  pendant  deux  ans  de  la  façon  la  plus  efficace,  ^^^ 
s'évertuant  à  discerner,  au  cours  d'un  voyage  fructueux,  les  ressources -^^ 
de  ces  vastes  contrées . 

n  n'importe  pas  moins  de  pallier  les  inconvéniens  d'une  route 
longue  et  difficile,  qui,  par  l'Oubangui  et  le  Chari,  met  le  Tchad  à  dnq 
mois  des  côtes  de  France,  nécessite  de  nombreux  portages  et  occa-  — 
sionne  des  frais  de  transport  s'élevant  à  près  de  deux  mille  francs  la — - 
tonne. 


.DE  l'OCÉAIT  ATLAIITIQUE  AU  LAC  TCHAD.  695 

C'est  à  ce  point  de  vue  qu'il  faut  noter  le  4  novembre  1903,  date  à 
laquelle  le  chaland  en  ader  Benoît-Garnier^  venu  du  Niger  et  monté 
par  le  capitaine  Lenfant,  l'enseigne  de  vaisseau  Delevoye,  le  maré< 
ohal  des  logis  Lahure,  jetait  l'ancre  à  l'embouchure  du  Chari. 

Le  problème  que  le  capitaine  Lenfant  avait  ainsi  résolu  occupait  les 
géographes  et  les  explorateurs  depuis  un  demi-siècle.  Au  cours  de  son 
mémorable  voyage,  Barth,  exactement  renseigné  par  les  indigènes, 
l'avait  posé  avec  une  grande  netteté,  n  avait  visité  la  contrée  qui  se 
développe  au  sud  du  Tchad  et  représenté  l'Adamaoua  comme  un  pays 
généralement  plat,  arrosé  par  des  rivières  nombreuses  et  considé* 
râbles,  semé  çà  et  là  de  chaînes  de  collines  ou  de  groupes  montagneux 
plus  importans.  Le  groupe  principal,  écrivait-il,  occupe  le  nord-est 
de  cette  province,  du  cété  du  Mandara,  et,  dans  le  nombre  des  massifs 
isolés,  le  M endif  s'élève  peut-être  à  une  hauteur  de  5  000  pieds.  Un 
relief  parait  séparer  le  réseau  de  la  Béaoué,  qui  s'écoule  par  lé  Niger 
vers  l'Océan,  du  bassin  du  Logone,  tributaire  du  Chari  et  du  Tchad  ; 
mais  ce  relief,  fait  d'ondulations  et  de  massifs  clairsemés,  ne  constitue 
pas  un  obstacle  infranchissable.  Un  affluent  de  la  Bénoué,  le  Mayo- 
Kabi,  venant  de  l'est,  le  pénètre  et  semble  se  relier  à  la  dépression 
lacustre  du  Toubouri,  formée  dans  le  sol  imperméable,  à  base  d'argile, 
où  circulent  les  affluens  occidentaux  du  Chari. 

Yogel,  qui  longea  en  partie  le  Toubouri  pendant  sa  campagne  de 
1854,  reprit  le  problème  avec  quelques  variantes  et,  vers  la  même 
époque,  le  savant  docteur  A.  Petermann,  s'appuyant  sur  les  descrip- 
tions de  Barth,  conclut,  de  son  cabinet,  à  l'existence  d'une  communir 
cation  temporaire  entre  les  eaux  du  Logone  et  celles  du  Toubouri, 
réservoir  d'une  vallée  d'écoulement  appartenant  au  système  hydro- 
graphique du  Niger. 

Sans  refaire  ici  l'historique  des  explorations  qui  eurent  pour  objet 
cette  recherche,  il  faut  noter  que  le  major  Macdonald  fit,  le  premier, 
une  exploration  partielle  du  Kabi  en  1891.  Arrêté  dans  sa  navigation 
par  les  dimensions  de  son  bateau,  il  admit  que  ce  «  mayo  »  ou  rivière 
se  perdait  à  quelques  milles  d'un  lac  nommé  Natbarat. 

Mizon,  qui  reliait  à  cette  époque  par  un  itinéraire  nouveau  la 
Bénoué  à  un  affluent  du  Congo,  la  Saugha,  redressa  cette  erreur,  sans 
pouvoir  cependant  poursuivre  sa  reconnaissance  du  Mayo-Kabi. 

Voyageant  en  sens  inverse,  M.  Casimir  Maistre  passa  du  bassin 
du  Logone  dans  celui  de  la  Bénoué  et  se  tint  constamment  au  sud  de 
la  région  Toubouri-Kabi  ;  mais  à  la  suite  des  découvertes  de  M.  Gentil 
et  au  cours  des  opérations  dirigées  contre  les  bandes  de  Rabah,  plu- 


i 


696  REVUE  DES  DEUX  MONDKS. 

sieurs  de  nos  officiers,  parmi  lesquels  les  lieutenans  Kieffer  et  Faure, 
entreprirent  des  reconnaissances  qui,  sans  aboutir  k  une  constatation 
positive,  eurent  le  mérite  de  préciser  les  données  du  problème. 

De  toutes  les  explorations  exécutées  jusqu'en  1902  dans  cette  partie 
de  l'Afrique  tropicale,  la  plus  significative  est,  sans  contredit,  celle  du 
capitaine  Lôfler.  Après  une  brillante  reconnaissance  entre  la  Sangfaa 
et  le  Gbari,  il  se  rendit  par  terre  du  Logone  au  Hayo-Kabi  en  suivant 
un  chapelet  de  mares  terminées  par  un  lac  allongé  qui  n*est  autre  qoe 
le  Toubouri.  Son  itinéraire  atteint  Binder  ou  Binndéré  avant  de  se 
rabattre  sur  le  lac  de  Léré  et  de  rejoindre  la  haute  Sangha.  Pour  loi, 
toutes  ces  nappes  et  toutes  ces  mares  font  partie  delà  même  dépression 
qui  doit  s'étendre  de  la  Bénoué  au  Logone. 

Taindis  que  le  capitaine  Lôfler  achevait  sa  belle  exploration,  le  ca- 
pitaine Lenfant  ravitaillait  par  le  bas  Niger,  malgré  les  terribles  ra- 
pides de  Boussa,  nos  territoires  du  Soudan  central,  n  apprit  à  Lokodja 
que  des  pirogues  indigènes  descendaient  la  Bénoué  «  depuis  un  flenve 
qui  n'avait  pas  de  bords  »  et,  dès  lors,  il  se  promit  d'étudier  cette  voie 
en  s'engageant  résolument  sur  les  traces  de  Macdonald  et  de  Mizon. 

De  retour  en  France,  le  capitaine  Lenfant  s'ouvrit  de  son  projet  aux 
personnes  les  plus  aptes  à  le  faire  aboutir.  M.  le  docteur  Hamy  M 
obtint  dé  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  sur  la  fondation 
Benott-Gamier,  un  large  prélèvement  auquel  s'ajouta  par  la  suite  une 
subvention  du  Comité  de  l'Afrique  française  et  un  don  de  M.  Esnauit- 
Pelterie,  président  de  l'Association  cotonnière  coloniale.  M.  Le  Myre 
de  Vilers  ndt  dès  le  début  son  activité  féconde  au  service  du  projet, 
et,  sous  son  impulsion,  la  Société  de  Géographie  assura  sur  ses  propres 
ressources  le  complément  nécessaire  à  l-exécution  du  programme  qne 
le  capitaine  Lenfant  lui  avait  soumis.  Le  ministre  des  Colonies, 
M.  Doumergue,  approuva  les  mesures  prises,  chargea  cette  Société 
d'organiser  la  mission,  et  tint  même  à  s'associer  à  son  entreprise  par 
une  généreuse  participation. 

Cet  heureux  accord  permit  de  hâter  les  préparatifs.  Le  6  juillet,  le 
Benott'Gamier^  chaland  en  acier  jaugeant  20  tonnes  et  mesurant 
12",50  de  long  sur  2°,50  de  large,  était  lancé  sur  la  Seine,  à  Béions, 
puis  transporté  sur  le  Paraguay,  des  Chargeurs-Réunis;  le  15,  le  capi- 
taine Lenfant,  accompagné  du  maréchal  des  logis  Lahure,  ancien  com- 
pagnon du  brillant  et  regretté  Jean  Duchesne-Fournet  en  Ethiopie, 
montait  à  bord  de  ce  paquebot  et  quittait  Bordeaux  poiu:  Dakar,  où  le 
rejoignait  l'enseigne  de  vaisseau. Delevoye.  Le  personnel  comprenait 


DE   l'océan   atlantique   AU   LAC   TCHAD.  697 

un  interprète  et  quelques  laptots;  le  matériel,  une  petite  pacotille,  des 
inslrumens  scientifiques  et  des  armes  réduites  au  minimum,  comme 
U  convenait  pour  traverser  des  contrées  placées  sous  l'autorité  de 
puissances  étrangères  chargées  de  veiller  à  la  sécurité  de  la  mission. 
Un  transbordement  eut  lieu  le  5  août  dans  la  rivière  Forcados, 
Tune  des  branches  du  delta  du  Niger,  sur  laquelle  la  France  possède 
une  enclave  ;  le  26  août,  quarante-deux  jours  après  le  départ  de  Bor- 
deaux, nos  compatriotes  atteignaient,  en  plein  Cameroun,  le  poste  alle- 
mand de  Garoua. 

L'exploration  du  Kabi  et  du  Toubouri  se  présentait  dans  des  condi- 
tions que  la  saison  des  pluies  rendait  singulièrement  pénibles  pour 
ceux  qui  allaient  affronter  une  chaleur  accablante,  des  tornades  conti- 
nuelles, la  piqûre  des  moustiques,  et,  après  une  navigation  rendue 
fatigante  par  la  vitesse  du  courant,  s'engager  dans  des  marécages, 
s'enfoncer  d^ms  la  vase  pour  y  chercher  le  chenal  rêvé.  D'autre 
part,  le  choix  de  cette  saison  s'imposait.  Les  relations  fluviales  des 
bassins  du  Niger  et  du  Chari  ne  devaient  se  produire  que  sous  l'in- 
fluence de  la  crue;  et,  par  suite,  l'étude  d'une  voie  navigable,  capable 
de  servir  au  ravitaillement  de  nos  territoires  du  Tchad,  n'avait  sa 
raison  d'être  qu'à  l'époque  des  hautes  eaux. 

Ici  la  curiosité  scientifique  n'était  pas  seule  en  éveil.  Un  intérêt 
économique  puissant  et  des  considérations  d'ordre  politique  stimulaient 
le  zèle  de  la  mission,  n  s'en  fallut  de  peu  que  notre  pavillon  ne  flottât 
définitivement  sur  les  rives  de  la  Bénoué  et  du  bas  Niger  au  même 
titre  que  le  pavillon  britannique.  Qui  ne  se  souvient,  dans  les  milieux 
coloniaux,  de  la  patriotique  entreprise  du  comte  de  Sémélé;  des 
heureux  débuts  de  la  Compagnie  française  de  l'Afrique  équatoriale,  et 
du  développement  que  prit  cette  Société  sous  la  forte  impulsion  du 
commandant  Matteï  ?  De  1882  à  1885,  cet  officier,  devenu  consul  de 
France  à  Brass  et  agent  général  de  la  Compagnie,  assura  le  fonction- 
nement de  plus  de  trente  comptoirs  français,  centres  de  rayonnement 
de  notre  influence,  qui  s'étendit  par  le  Niger  dans  le  Noupé  et  par  la 
Bénoué  au  delà  d'Ibi,  où  jamais  blanc  n'avait  pénétré  avant  nos  agens. 
Cependant  ce  beau  feu  s'éteignit.  Abandonnée  par  ceux  qui  avaient  le 
devoir  de  la  soutenir,  faiblement  encouragée  par  l'opinion  publique, 
ruinée  par  une  concurrence  désastreuse,  la  Compagnie  française  de 
l'Afrique  équatoriale  dut  céder  tout  son  matériel  nautique  et  terrestre  à 
sa  rivale  anglaise,  qui  devint  la  Royal  Niger  Company .  La  conséquence 
immédiate  de  cet  abandon  fut  la  constatation  par  les  membres  de  la 
Conférence  de  Berlin  du  fait  accompli.  Ces  vastes  territoires  que  nous 


698  REVUE*'DE8  DEUX  MONDES. 

avions  pour  une  bonne  part  ouverts  à  la  civilisation,  et  ces  bouches  dn 
fleuve  qu'on  se  platt  à  nommer  aujourdlitii  le  Nil  français,  ajouteront 
un  nouveau  fleuron  à  la  couronne  d'Angleterre. 

Sans  insister  sur  de  vains  regrets,  il  y  a  lieu  de  noter  qu^aox 
termes  de  l'Acte  général  de  Berlin  de  1885,  la  navigation  du  Niger  et 
de  ses  affluens  demeure  entièrement  libre  pour  le  transport  des  voya- 
geurs et  des  marchandises  et  que  les  puissances  exerçant  un  droit  de 
souveraineté  ou  de  protection  sur  quelque  partie  des  eaux  du  fleuve 
ont  le  devoir  d*y  assurer  la  sécurité  des  négocians  étrangers  au  même 
titre  que  celle  de  leurs  nationaux. 

A  cette  époque,  Nachtigal,  consul  général  d'Allemagne  pour 
l'Afrique  occidentale,  venait  de  prendre  possession  du  Cameroun  an 
nom  de  l'Empire.  Des  conventions  survinrent  les  années  suivantes  qid 
fixèrent  progressivement  les  limites  de  cette  colonie,  tant  du  côté  de  la 
Nigeria  que  du  côté  du  Congo,  et  qui  étendirent  au  Chari,  au  Logone  et 
à  leurs  affluons  les  stipulations  relatives  à  la  libre  navigation  du 
Niger. 

La  France  a  donc  le  droit  de  se  rendre  du  bas  Niger,  par  la  Bénoué, 
le  Kabi  et  le  Logone,  jusqu'au  lac  Tchad  et,  sur  ce  parcours,  de 
compter  sur  la  protection  des  puissances  riveraines.  Si  cette  voie,  que 
la  mission  allait  explorer,  était  reconnue  libre  sur  toute  son  étendue; 
aucune  difficulté  ne  paraissait  à  prévoir.  Dans  le  cas  contraire,  fl 
importait  de  savoir  sur  quel  territoire  le  cours  de  la  navigation  était 
interrompu.  Qu'un  transbordement  fût,  en  effet,  reconnu  nécessaire 
entre  le  Kabi  et  le  Toubouri,  cette  opération,  s'effectuant  sur  notre 
propre  territoire,  n'avait  qu'une  importance  relative.  Que  le  même 
obstacle  se  présentât  dans  la  région  du«  Logone  soumise  à  l'influence 
-  allemande,  nous  subissions  en  fait  la  loi  de  l'étranger. 

U  convient,  d'ailleurs,  de  rappeler  que  la  limite  du  Cameroun,  dé* 
finitivement  fixée  au  sud  par  la  convention  du  U  décembre  1885,  n'a 
pas  ce  caractère  absolu  sur  sa  frontière  orientale.  De  ce  c6té,  l'Acte 
confirmatif  de  Tarrangement  franco-allemand  de  1894  prévoit»  qu'A 
y  aura  lieu  dans  l'avenir  de  substituer  progressivement,  aux  lignes 
idéales  qui  ont  servi  à  déterminer  la  frontière,  un  tracé  déterminé  par 
la  configuration  naturelle  du  terrain  et  jalonné  par  des  points  exacte- 
ment reconnus,  en  ayant  bien  soin,  dans  les  accords  qui  intervien* 
draient,  de  ne  pas  avantager  l'une  des  deux  parties  sans  condensation 
équitable  pour  l'autre.  » 

Ces  lignes,  qui  dessinent  sur  la  carte,  dans  la  région  qui  nooi 
occupe,  le  fameux  «  bec  de  canard  »  allemand,  paraissent  étranges  à 


DE  l'océan  atlantique   AU  LAC  TCHAD.  699 

première  Tue  ;  mais,  si  nouB  y  regardons  de  plus  près,  nous  devons 
féliciter  MH.  Honteil  et  Haussmann,  chargés  de  débattre  le  tracé  de 
cette  frohtière,  d'avoir  envisagé  Thypothèse  de  l'onverture  d'une  voie 
de  pénétration  par  le  Niger  et  la  Bénoné  vers  le  Tchad,  et  d'avoir 
compris  l'utilité  de  nous  y  réserver,  sur  un  point  navigable  du  Mayo. 
Kabi,  tm  centre  de  ravitaillement.  Nos  délégués,  qui  étaient  au  courant 
du  voyage  du  major  Macdonald ,  revendiquèrent  Bifara.  Nous  les 
louons  d'autant  mieux  de  nous  avoir  obtenu  un  accès  sur  un  sous- 
affluent  du  Niger  qu'Us  acquirent  de  ce  fait  à  la  France  un  titre  nou- 
veau pour  exiger  que  la  liberté  de  la  navigation,  solennellement  pro- 
clamée par  l'Acte  général  de  Berlin,  ne  restât  pas  à  l'état  de  lettre 
morte. 

Renflée  au  sud-est,  la  limite  orientale  du  Cameroun  adopte  plus 
an  nord  le  méridien  ii'^W  ;  puis,  étranglée  au-dessus  du  8*  parallèle, 
elle  emprunte,  au  nord  de  Bifara,  le  10*  parallèle,  qu'elle  suit  dans 
l'est  Jusqu'à  la  rencontre  du  Chari,  dont  elle  longe  la  rive  gauche  pour 
aboutir  au  Tchad.  Ce  des^  si  compliqué  a-t-il  sa  raison  d'être? 
Conviendra-t-il  de  s'y  tenir  ou  d'en  provoquer  la  modification  ?  Sur  ces 
points  comme  sur  celui  de  l'utilisation  possible  d'une  ligne  de  ravitail- 
lement par  le  Niger,  tout  dépendait  de  la  tournure  que  prendrait 
l'exploration  de  la  voie  Kabi-Toubouri. 

Le  capitaine  Lenfant  n'ignorait  rien  de  ces  faits.  Pénétré  de  l'im- 
portance de  la  tâche  que  le  pays  attendait  de  sa  clairvoyance  et  de  son 
énergie,  il  s'engageait  résolument  en  avant,  écartant  jusqu'à  la  pensée 
d'une  retraite  possible. 

Plus  heureux  que  Mizon  et  le  major  Macdonald,  11  dépasse 
Bifara,  que  les  indigènes  nomment  Biparé.  Le  Mayo-Kabi  traverse  en 
cet  endroit  une  plaine  inondée,  où  ses  eaux  se  ménagent  une  issue 
par  d'étroits  canaux.  Bien  accueilli  dans  le  village  moundang  de  Dia- 
loumé,  le  BenoU-Gamier  poursuit  sa  navigation  et  passe  successive* 
ment  du  grand  lac  de  Léré,  signalé  à  Mizon,  à  celui  de  Tréné.  Le  Kabi, 
dont  le  cours  a  décrit  jusque-là  miUe  sinuosités,  vient  maintenant  de 
l'est  et  se  fraye  un  passage  entre  deux  lignes  de  hauteurs  qui  barrent 
rhorizon.  Le  chaland,  parvenu  dans  un  évasement  du  mayo,  que 
grossit  près  de  Lata  la  rivière  Dala,  ëemble  s'engager  dans  un  drquê 
fermé.  Cependant,  par  une  coupure  de  la  colline,  la  voie  se  prolonge . 
En  amont,  la  rivière,  large  d'une  trentaine  de  mètres,  serpente  au 
milieu  de  blocs  de  cent  mètres  de  haut  et  d'un  dédale  de  rochers  entre 
lesquels  écument  des  cascades  et  tournoient  des  remous.  Au  delà, 


700  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  nouvelle  tranchée  ^  entre  deux  murailles  à  pic  dominant  de 
150  mètres  le  lit  du  torrent.  Cette  journée  du  16  septembre  marque  le 
premier  arrêt  qu'ait  eu  à  subir  le  bateau  qui,  malgré  les  efforts  de 
l'équipage,  ne  lutte  plus  contre  le  courant. 

Laissant  le  Benoît-Garnier  à  la  garde  de  H.  Delevoye,  le  chef  de 
mission,  accompagné  du  maréchal  des  logis  Lahure,  se  livre  le  len- 
demain à  une  escalade  de  six  heures  dans  la  direction  de  Teau. 

(c  Nous  sommes,  écrivait  alors  le  capitaine  Lenfant,  au  faite  d'an 
mur  constitué  par  une  roche  granitique  rouge  de  140  mètres  de  hau- 
teur. Des  blocs  roulés  la  surmontent,  n  faut  avancer  sur  ces  géans 
posés  dans  le  vide,  en  équilibre  sur  dé  petits  cailloux  ronds.  En 
amont,  une  cascade  de  6  à  8  mètres  de  chute  sur  50  mètres  de  largeur; 
pids,  plus  bas,  une  chute  de  8  à  10  mètres  qui  se  déverse  dans  une 
cuvette  de  laquelle  la  rivière  saute  en  une  cataracte  de  60  mètres  an 
fond  du  gouffre.  Au  pied  de  l'obstacle,  des  hippopotames  qui  parais- 
sent gros  conmie  des  mouches,  des  caïmans  (jui  nagent  la  gueule 
ouverte,  des  aigles  qui  pèchent,  des  vautours...  jamais  créature  hu- 
maine n'a  pénétré  dans  ce  gouffre.  » 

'  Au  village  de  Lata,  où  la  mission  était  parvenue,  il  ne  pouvait  être 
question  de  trouver  des  porteurs  en  nombre  suffisant.  Le  BenoM- 
Gamier  dut  revenir  à  Léré,  dans  un  pays  hostile  où  trois  blan(»  et 
dix  laptots  sénégalais  eussent  été  une  proie  facile,  sans  l'ascendant 
moral  que  les  nôtres  exerçaient  autour  d'eux. 

Ce  qu'il  faut  de  volonté,  de  discernement  et  de  sang-froid  dans  de 
pareils  momens  pour  assurer  la  sécurité  d'une  mission  dont  on  a  la 
charge,  et  sans  rien  abandonner  d'un  programme  librement  accepté, 
ceux-là  seuls  le  savent  qui  les  ont  vécus. 

Conscient  de  son  devoir  et  de  ses  responsabilités,  le  capitaine 
Lenfant  confia  à  son  sous-officier  la  tâche  périlleuse  de  se  frayer  pas. 
sage  par  Lamé,  jusqu'à  notre  poste  de  Lai,  pour  demander  main- 
forte  et  assurer  le  transport  du  chaland.  Dans  cette  circonstance,  le 
maréchal  des  logis  Lahure  accomplit,  seul  avec  un  Sénégalais,  de  véri- 
tables tours  de  force,  passant  les  rivières  à  la  nage,  tenant  en  respect 
par  son  audace  les  partis  hostiles  qui  l'environnaient  et  avaient  juré 
sa  perte.  Refoulé  par  l'inondation,  à  la  merci  d'un  guet-apens, 
épuisé  par  tant  d'efforts,  il  dut  cependant  se  replier  sur  Léré.  Sa  re- 
connaissance dans  la  contrée  qu'exploitent  les  Moundangs  du  sud  et 
dans  les  terres  fertiles  du  pays  Laka,  coupé  d'étangs  profonds  et  à» 
torrents  impétueux,  n'en  fut  pas  moins  féconde  en  résultats  scienti* 
fiques  etnratiques. 


~^r^- 


DE  l'océan   atlantique   AU  LAC  TCHAD.  701 

Force  fut  de  démonter  le  Benott-Gamier  et  de  procéder  au  portage 
dans  les  conditions  que  les  circonstances  imposaient. 

Pendant  seize  jours  la  mission  demeura  sans  abri. 

Le  17  octobre,  le  chaland,  remonté  près  de  M'Bourao  sur  un  îlot 
de  vase,  commençait,  après  une  perte  d'un  mois,  l'exploration  du 
Toubouri.  Cette  nappe  a,  comme  le  supposait  Barth,  une  centaine  de 
kilomètres  de  long  sur  deHz  à  six  de  large.  Des  séries  de  mares  pro- 
fondes la  prolongent,  reliées  entre  elles  par  des  bandes  herbeuses,  au 
milieu  desquelles  il  s'agit  de  trouver  un  chenal.  Ces  tapis  de  verdure, 
ombragés  par  de  beaux  arbres  et  baignés  par  de  jolis  étangs,  eussent 
inspiré  Lenôtre.  Autour  de  ce  parc  s'étendent  des  terres  fertiles  que 
cultive  une  population  laborieuse,  mais  farouche,  dont  les  villages 
dissimulés  au  milieu  des  bosquets  sont  d'un  abord  difficile  et  dan- 
gereux. 

«  La  région  toubourienne,  dit  en  propres  termes  }e  capitaine  Len- 
faut,  est  extrêmement  riche  et  très  peuplée.  On  y  trouve  des  cultures 
variées,  des  pâturages  qui  nourrissent  de  nombreux  troupeaux,  de 
vastes  forêts  où  se  rencontrent  des  tamariniers  géans,  des  arbres  à 
gomme  et  à  latex.  Comme  le  Moundang,  l'homme  du  Toubouri  est  sau- 
vage et  brutal.  La  femme,  très  laide,  s'enlaidit  encore  en  s'introduisant 
dans  les  lèvres  de  grands  disques  de  bois  qui  exagèrent  étonnamment 
leurs  dimensions.  » 

Ces  indigènes  ont  une  peur  atroce  des  blancs  ;  ils  parlent  encore  d'un 
Européen,  —  Barth  sans  doute,  —  qui,  au  temps  où  leurs  pères  étaient 
jeunes,  vint  dans  leur  pays  en  compagnie  de  Bornouans,  dont  les 
rapts  et  les  razzias  sont  légendaires. 

On  s'explique  qu'à  l'approche  Je  la  mission  Niger-Bénoué-Tchad, 
ces  malheureux  se  soient  empressés  de  faire  le  vide.  Peu  à  peu  ils 
s'apprivoisèrent,  vinrent  à  elle  et  consentirent  à  lui  fournir  des  vivres, 
qu'ils  furent  très  surpris  de  se  voir  payer  en  perles  et  en  étoffes. 

«  La  civilisation,  ajoute  M.  Lenfant,  a  de  grandes  tâches  à  remplir 
dans  cette  région  privilégiée.  Il  est  certain  que  ces  noirs,  chassés 
comme  du  gibier  par  les  traitans  d'esclaves,  perdraient  vite  leur  face 
convulsive,  si  les  bienfaits  de  l'humanité  venaient  faire  trêve  à  leurs 
angoisses,  à  leur  existence.affreuse  de  bêtes  poursuivies  et  traquées.  » 

Après  cinq  jours  de  recherches  épuisantes  dans  des  marécages  où 
lo  paludisme  marquait  ses  victimes,  le  Benoît-Gamier  s'engagea  dans 
une  série  d'étangs  reliés  par  un  sillon  qui  longe  la  live  gauche.  Ce 
chenal  contourne  dans  l'est  un  faible  relief,  derrière  lequel  se  déroula 
au  regard  de  noa  voyageurs  le  large  niban  du  Logone, 


702  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ainsi  la  communication  existe  et,  sans  rompre  charge  depuis 
M'Bourao,le  chaland  a  pu  flotter,  le  29  octobre,  sur  le  cours  du  grand 
tributaire  du  Chari.  Par  cette  voie  libre  et  facile  que  le  lieutenant 
Kieffer  a  fort  bien  décrite,  le  bateau  sorti  des  ateliers  de  Bezons,  mis 
à  flot  dans  le  bas  Niger,  remorqué  sur  la  Bénoué  et  Uvré  à  ses  propres 
moyens  sur  le  Kabi-Toubouri,  vint  s'amarrer  à  Fort-Lamy  le  i  no- 
vembre 1903,  cent  douze  jours  après  le  départ  de  Bordeaux.  De  ce 
chiffre,  si  Ton  défalque  trente-quatre  jours  perdus,  il  reste  exactement 
deux  mois  et  demi  de  route  pot^r  relier  par  cette  voie  nouvelle  les 
côtes  de  France  aux  rives  du  Tchad. 

Le  problème  posé  par  Barth  est  enfin  résolu.  La  mission  Niger- 
Bénoué-Tchad  a  justifié  son  nom  et  prouvé  par  une  expérience  con-* 
duante  l'existence  d'une  voie  fluviale  déversant,  pendant  la  période 
des  hautes  eaux,  le  trop-plein  du  Logone  par  une  vallée  d'écoulement 
dans  le  bassin  du  Niger. 

Réconfortés  par  le  chaleureux  accueil  de  leurs  camarades  dn 
Chari,  remis  de  leurs  fatigues  par  un  repos  de  quinze  jours,  les  explo- 
rateurs profitèrent  de  leur  présence  dans  la  région  [du  Tchad  ponr 
compléter  leur  enquête. 

Tandis  que  M.  Delevoye,  chargé  de  déterminations  astronomiques, 
fait  avec  le  Benoît-Gamier  le  tour  des  eaux  libres  du  lac  pour 
atteindre  son  bord  septentrional  et  relier  ainsi  le  III*  Territoire  mili- 
taire de  l'Afrique  occidentale  française  à  nos  postes  du  bas  Chari,  le 
capitaine  Lenfant,  secondé  par  M.  Lahure,  se  rend  par  le  nord  du  Ca- 
meroun dans  le  Bomou;  puis,  cette  reconnaissance  terminée,  il  envoie 
son  collaborateur  sur  la  rive  orientale  du  lac  et  revient  à  FortrLamy 
pour  préparer  le  retour.  La  nodssion  se  remet  en  marche  le  7  jan- 
vier 1904  et  opère  au  début  par  deux  voies  différentes.  M.  Delevoye 
remonte  aux  basses  eaux  le  Logone  avec  une  baleinière  sabstitoéa 
au  Benott'Gamier  que  le  capitaine  a  cédé  à  nos  troupes  du  Tchad; il 
atteint  ainsi  le  10*  parallèle.  Poursuivant  sa  route,  tantôt  à  pied, 
tantôt  en  pirogue,  il  longe  la  rive  sud  du  Toubouri,  traverse  on  goé 
près  de  H'Bourao  et  se  dirige  au  nord  du  Mayo-Kabi.  Pendant  ce 
temps  MM.  Lenfant  et  Lahure,  partis  de  Karnak-Logone,  font  roote  an 
sud-ouest  et  franchissent  une  zone  d'inondation  extrêmement  pé- 
nible avant  d'atteindre  les  pays  d'influence  peuhle.  Le  25  janvier,  les 
deux  fractions  de  la  mission  se  retrouvent  à  Bhindéré,  où  M.  Dde- 
Toye  stationne  pour  en  prendre  les  coordonnées.  Ce  travail  se  répète 
à  Léré  et  à  Biparé.  Le  l'r  février,  les  voyageurs  arrivent,  non  sans 
difficulté,  à  Garoua;  le  16,  ils  quittent  Vola  sur  des  chalands  pour 


DE    l'océan    atlantique   AU   LAC   TCHAD.  703 

aboutir,  le  11  mars,  à  Forcados,  après  soixante-trois  jours  de  route» 
dont  vingt-trois  d'arrêts,  employés  à  des  reconnaissances  ou  des 
observations  astronomiques. 

Le  plan  adopté  par  le  capitaine  Lenfant  lui  a  fourni  les  élémenis 
d'un  travail  d'ensemble  sur  le  Tchad,  ses  abords  et  les  contrées  qui 
Tenvironnent,  comparées  aux  vastes  régions  de  l'Afrique  occidentale 
française,  qu'il  avait  précédemment  parcourues. 

n  résulte  de  cette  étude  que  le  Kotoko  est  complètement  déshé- 
rité. Sur  le  sol  d'argile,  périodiquement  inondé,  par  lequel  l'Alle- 
magne accède  au  Tchad,  Tindigène  mène  une  existence  nûsérable. 
L'Angleterre  est  mieux  partagée  que  sa  voisin^,  mais  moins  bien 
qu'on  ne  le  suppose.  Les  terres  du  Bomou,  comparables,  sans  cepen- 
dant les  valoir,  à  certaines  zones  du  Sénégal  et  du  Niger,  sont  suffi- 
santes pour  les  besoins  de  la  population  actuelle.  Elles  s'adaptent 
suffisamment  à  la  culture  du  petit  mil;  dans  les  bas-fondd,  où  l'hu- 
mus s'est  accumulé,  poussent  le  coton  et  le  tabac.  Les  Kanouris,  qui 
vivent  dans  cette  contrée,  y  font  l'élevage  du  bétail  et  possèdent 
d*excellens  chevaux,  mais  l'industrie  est  embryonnaire.  La  gomme, 
les  dattes,  le  cuir,  les  plumes,  seraient  les  seuls  articles  d'importation 
que,  dans  de  faibles  proportions,  l'Europe  pourrait  utiliser.  Kouka  se 
repeuple  et  ce  marché,  autrefois  célèbre,  récupérera  sous  une  admi- 
nistration vigilante  une  part  de  son  ancienne  prospérité. 

La  zone  stérile  qui  s'étend  au  sud  du  Tchad  affecte,  paralt-il,  le 
Baguirmi  comme  le  Kotoko.  Seuls  le  Berirem  et  les  lies  sont  suscep- 
tibles d'une  certaine  culture.  Quant  au  Kanem,  que  la  mission  Joalland- 
Meynier  fît  entrer  dans  notre  domaine,  ses  ressources,  comparables  à 
celles  du  Bomou,  sont  loin  d'égaler  nos  bonnes  terres  du  Niger 
français. 

L'opinion  très  nette  du  capitaine  Lenfant  est  qu'au-dessus  de 
10^30'  de  latitude  nord,  le  Soudan  central  n'offrira  jamais  que  d'assez 
maigres  profits  aux  Européens.  Plus  au  sud,  les  conditions  sont 
différentes.  La  région  que  les  Peuhls  occupent  à  l'ouest  du  Logone  et 
au  Nord  du  Kabi  est  pleine  de  promesses  ;  les  pays  moundang  et  laka 
sont  dès  à  présent  colonisables.  Là,  le  sol  est  fertile  et  propre  à  la 
culture  autant  qu'à  l'élevage.  Le  mil,  le  tabac,  le  riz,  le  karité  s'y  ren- 
contrent; le  coton,  récolté  par  les  indigènes,  est  tissé  sur  place  ;  une 
industrie  se  trouve  en  germe  dans  cette  fabrication,  et  les  étoffes  de 
Binndéré,  que  nous  avons  eues  sous  les  yeux,  supposent  un  outillage 
assez  perfectionné. 


704  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

C*est  vers  cette  riche  contrée,  conservée  à  la  France  par  la  cor 
vention  de  1891,  que  nos  efforts  semblent  devoir  converger. 

Les  conditions  économiques  dans  lesquelles  se  trouvent  placés  le^^-^^ 
territoires  environnant  le  Tchad  s'expliquent  par  Tétude  même  de^^^-^^^ 
modifications  que  la  nappe  subit. 

Le  lac  se  resserre  progressivement;  chaque  année  ses  bords  s^^      se 
rapprochent.  Â  Test,  les  tles  signalées  par  Overweg  appartiennent  à  Is.^     ^  la 
terre  ferme  et  dessinent  la  côte;  les  bancs  herbeux  qui  se  devinaien-cr^aent 
à  la  surface  de  l'eau  sont  devenus  des  tles,  et  de  nouveaux  bancs  s»^     4  se 
découvrent  dans  les  bas-fonds.  Même  constatation  sur  le  revers  sudX:»  juud- 
ouest,  où  des  dépôts  de  vase  entravent  la  circulation  dans  les  canauxsc^acjQx, 
où  les  tles,  rapprochées  de  la  côte,  se  soudent  entre  elles  et  adhèreDfiK  ^nt 
aux  rives,  tandis  que  d'autres  ilôts  se  forment  vers  le  large.  Un  recixi-P'^zîui 
semblable  s*est  opéré  dans  le  nord,  et  ce  retrait  est  assez  rapide  pooKi-^^Hu* 
s'être  manifesté  sous  une  forme  sensible  depuis  le  passage  de  LK    k 
mission  Foureau-Lamy.  Au  nord-ouest,  Nguigmi,  qui  eût  été,  il  y  a 

quelques  années,  le  port  d'accès  de  nos  possessions  du  Soudan  cen^c:^- 
tral,  n'est  plus  accostable,  et  il  est  fort  ïieureux  que  la  conventio^c^  '•^■^ 
passée  cette  année  avec  l'Angleterre  ait  reporté  la  frontière  à  l'e 
bouchure  du  Komadougou. 

A  l'heure  actuelle,  les  eaux  libres  du  JTchad,  défalcation  faite  des 
bancs  et  lies  qui  l'encadrent,  n'auraient,  d'après  les  évaluations  de 
mission,  qu'une  soixantaine  de  kilomètres  de  largeur  sur  deux  cents 
kilomètres  de  longueur  et  ne  seraieoit  accessibles  qu'à  des  bateau 
calant  au  maximum  quatre  pieds. 

Le  sol  est,  à  sa  surface,  formé  de  bourrelets  successifs  dans  le 
sillon  desquels  s'accumule  l'humus.  Les  tranches  récemment  décou- 
vertes sont  naturellement  les  plus  fertiles,  mais,  à  mesure  que  les 
terres  se  dessèchent,  elles  perdent  de  leurs  qualités,  surtout  dans  les 
régions  où  l'argile  domine,  comme  le  fait  se  constate  dans  le  Kotoko  ef 
le  Baguirmi. 

Le  capitaine  Lenfant,  qui  s'appuie  sur  les  travaux  de  l'enseigne  d<^ 
vaisseau  Audoin,  estime  que  la  crue  du  Tchad  commence  tous  les  ans^ 
vers  le  milieu  de  décembre  pour  atteindre  son  maximum  dans  les  pre- 
miers jours  de  janvier.  Elle  varie  de  60  à  80  centimètres  :  mais,  l'éva- 
poration  sur  ime  vaste  étendue  absorbant  plus  d'eau  que  le  lac  n'en 
reçoit,  le  niveau  continuera  à  s'abaisser  tant  que  l'apport  des  fleuves 
et  rivières  ne  compensera  pas  la  perte  subie. 

Toutefois,  on  ne  pourrait  pas  dire  d'une  manière  absolue  que  Tas-- 
sèchement  est  régulièrement  progressif.  Gomme  le  faisait  remarquer^ 


DE   l'océan    atlantique   AU    LAC    TCHAD.  708 

M.  Chevalier  dans  la  séance  que  la  Société  de  Géographie  tint  le 
30  avril  à  la  Sorbonne,  le  Tchad,  après  plusieurs  années  consécutives 
de  pluies  abondantes,  est  parfois  sorti  de  son  lit  habituel,  inondant  da 
grands  espaces.  La  tradition  a  gardé  le  souvenir  d'un  envahissement 
des  eaux  qui  aurait  anéanti  toutes  les  populations  du  centre  de 
TAfrique.  Sans  remonter  au  déluge,  nous  remarquerons,  avec  ce  Yoyn- 
geur,  qu'en  1870  le  niveau  du  lac  s'éleva  démesurément,  et  que  Tinon 
dation  pénétra  à  200  kilomètres  dans  le  Bahr-el-Gazal.  En  1897,  une 
grande  crue  permit  au  Léon-Biot  de  mouiller  auprès  d'El-Amis,  dont 
les  rochers  sont  aujourd'hui  isolés  au  milieu  de  la  plaine. 

Pour  s'expliquer  l'époque  tardive  de  la  crue  du  Tchad,  quelque*! 
notions  sont  indispensable.  Dans  les  régions  où  le  sol  est  d'argile  et 
par  conséquent  imperméable,  des  cuvettes  se  sont  formées  qui  se 
remplissent  aux  hautes  eaux  et  rejettent  leur  trop-plein,  les  unes  d^ins 
le  Ghari,  les  autres  dans  le  Logone  ou  dans  des  bassins  secondaires.  Lo 
fleuve, grossi  parles  pluies,  fournit  d'abord  au  lac  un  premier  aliment, 
tandis  que  s'emplissent  les  cuvettes  ;  puis  celles-ci,  par  des  canaux 
latéraux,  apportent  aux  artères  principales  un  appoint  nouveau  et 
ajoutent  à  la  crue  du  Tchad.  Toute  la  crue  ne  va  pas  d'ailleurs  à  cette 
vaste  dépression.  Le  débit  du  Logone,  particulièrement  soutenu  par 
l'apport  des  voies  d'adduction,  atteint  son  maximum  au  début  d'or- 
tobre.  A  partir  d'un  étiage  de  trois  mètres  environ,  ses  flots  trouvent 
dans  le  Toubouri  une  nouvelle  issue  et  la  communication  s'étabLi, 
utilisable  du  commencement  d'août  à  la  fîn  d'octobre,  entre  la  rivière 
et  ce  réservoir  du  Mayo-Kabi. 

On  se  demandait  naguère  si  le  Toubouri,  dernier  vestige  d'un  an- 
den  lac,  ne  déversait  pas  ses  eaux  d'une  part  vers  le  Tchad,  de  l'autre 
vers  le  Niger.  Il  est  prudent  d'attendre  la  revision  des  appareils  de  la 
mission  et  l'établissement  des  calculs  avant  de  citer  des  chifl'res  ;  mais 
on  peut,  dès  à  présent,  écarter  cette  supposition. 

L'altitude  du  Tchad  étant  notablement  supérieure  à  celle  que  kii 
attribuaient  les  anciens  voyageurs  et  le  Logone  dominant  sensiblemei^t 
pendant  la  crue  le  niveau  du  Toubouri,  nous  devons  considérer  la  vgif 
ouverte  par  le  capitaine  Lenfant  comme  une  vallée  de  déversemejjt 
dirigée  vers  le  Niger. 

Quant  à  la  muraille,  qui  s'opposait,  dans  l'imagination  de  quelques- 
uns,  à  la  communication  du  Logone  avec  le  Toubouri,  elle  n'a  pas  ré- 
sisté à  une  enquête  sur  place.  Le  seul  obstacle  sérieux  se  dresse enUi< 
le  Toubouri  et  le  Mayo-Kabi. 

Pour  le  capitaine  Lenfant,  l'Afrique  occidentale  et  centrale  est  im 
TOUS  XXI.  —  1904.  45 


706  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vaste  plateau  domiaé  çà  et  là  par  des  chaînes  de  montagnes  p^c^eu 
accentuées.  Le  voyageur  y  accède  soit  en  escaladant  d'un  seul  coup  m  ji  le 
rebord  du  plateau,  soit  progressivement  en  remontant  le  cours  du  Nigs^  ger 
et  de  la  Benoué;  mais,  tandis  que  le  Niger  forme,  sur  une  centaine       ^^  de 
kilomètres,  les  rapides  de  Boussa  pour  descendre  sur  la  plate-fonoar^Tme 
inférieure,  la  voie  Logone-Toubouri-Kabi-Benoué  garde  une  perz^r^nte- 
normale  jusqu'au  moment  où  elle  se  précipite  de  plus  de  cent  mètr^  isres, 
en  un  bond  et  deux  soubresauts,  pour  changer  de  plan  horizontal. 

Gette  voie,  plus  pratique  pour  la  navigation  que  celle  du  Niger j^  "^«^r,  a 
l'inconvénient  grave  de  traverser  des  pays  étrangers  et  de  nèr^^^tre 
utilisable  entre  le  Kabi  et  le  Logone  que   pendant  trois  mois  de 

l'année  pour  des  embarcations  contenant  20  tonnes  et  calant  envir-nK^  J'en 
4  pieds.  Cependant,  elle  présente  des  avantages  très  notables  sur    ^"isr  la 
route   Congo-Oubangui-Chari,  qui,   elle    aussi,  passe   en   territor  ^^=>ire 
étranger.  De  Bordeaux  à  Fort-Lamy,  le  trajet  s'efifectue  en  deux  ma^  -^ois- 
et  demi  par  la  Bénoué,  au  lieu  de  cinq  par  la  voie  actuelle;  la  navi^^p^^'^* 
tion  n'exige  que  trois  déchargemens  ;  le  portage  est  réduit  à  une  seu..^^^ 
étape  et  les  frais  de  transport  diminuent  au  moins  de  50  pour  100. 

Si  nous  avions  à  produire  un  témoignage  à  l'appui  de  cette 
tion,  nous  citerions,  entre  autres,  ce  passage  d'un  article  sur  le  Tcha 
et  ses  habitans,  que  M.  l'enseigne  de  vaisseau  d'Huart,  ancien  coe 
mandant  de  la  flottille  du  lac,  publiait  dans  la  Géographie  du  15  mai 
dernier  :  «  U  est  indéniable  que  la  tonne  de  marchandise  rendue  direc 
tement  à  Yola,  par  voie  d'eau,  à  250  kilomètres  de  Dikoa,  ne  souiTrir 
aucune  concurrence  avec  celle  qui  débarque  à  Matadi,  prend  le  chëmi. 
de  fer,  arrive  à  Brazzaville,  en  repart  en  bateau  k  vapeur,  puis  ei 
pirogue,  pour  reprendre  la  voie  de  terre  à  la  Kémo,  cette  fois  à  dos  d< 
porteur,  et  descendre  enfin  le  Chari.  Aucune  comparaison  n'est  pos- 
sible  entre  ces  deux  voies,  commercialement  parlant.  » 

Avant  de  tenter  un  ravitaillement  par  la  Bénoué,  il  sera  nécessair^^^'"^ 
de  contrôler  ces  premières  évaluations  et  d'assurer  la  sécurité  dans  \m- 
région  du  Toubouri  et  du  Kabi.  Ce  pays  fertile,  habité  par  une  popu — 
lation  énergique,  traversé  par  una  voie  fluviale  qui  conduit  à  l'Océan^ - 
a  trop  longtemps  approvisionné  la  traite  et  subi  les  incursions  des» 
bandes  du  Baguirmi  et  du  Bornou.  Placé  dans  notre  zone  d'infiaence,. 
nous  devons  l'y  maintenir  et  y  asseoir  notre  autorité.  L'installation 
d'un  poste  en  aval  des  chutes  de  M'  Bourao  dans  un  centre  de  l'impor- 
tance  de  Léré  permettrait  d  atteindre  ce  but  en  assurant  le  transbor- 
dement des  marchandises  sur  le  seul  point  de  la  voie  Bénoué-Kabi- 
Toubouri-Logone  où  il  faille  rompre  charge. 


y 


DE   l'océan    atlantique  AU    LAC   TCHAD.  70T 

La  France  occupe  ici  une  situation  privilégiée;  elle  détient  le» 
écluses  d'un  canal  (pii  met  les  régions  les  moins  accessibles  de  bon 
empire  africain  en  communication  avec  TAtlantique.  Du  même  coup, 
elle  peut  par  cette  voie  ouvrir  à  la  colonisation  des  terres  producti^  rt& 
et  manifester  son  activité  sur  la  Bénoué  conformément  aux  traiit*:^. 
Et,  le  jour  où  la  revision  de  notre  frontière  occidentale  serait  enli  u- 
prise,  elle  se  trouverait  en  possession  de  documens  nouveaux  et  de 
données  précises,  qui  la  mettraient  à  même  d'aborder  la  discussion  vn 
parfaite  connaissance  de  cause. 

Une  mission  (jui  soulève  et  qui  éclaircit  de  pareilles  quesUons^ 
prouve  par  cela  même  son  utilité. 

Pour  nous  résumer,  dans  le  domaine  scientifique,  le  capitaine 
Lenfant  et  ses  deux  collaborateurs  ont  élucidé  Tun  des  derniers  gr^uiH 
problèmes  géographiques  dont  la  solution  demeurait  encore  iui*  i- 
taine;  dans  la  sphère  des  intérêts  économiques,  ils  ont  frayé  une  v«tio 
capable  de  desservir  Tune  des  régions  les  meilleures  et  les  moins 
connues  de  notre  colonie  du  Congo  et  de  reliera  Tépoque  des  hautt^îi 
eaux  nos  territoires  du  Tchad  à  l'Atlantique;  dans  Tordre  politique,  lï^ 
ont  plus  exactement  défini  notre  situation  vis-à-vis  du  Cameroun  p;tr 
une  étude  méthodique  des  régions  qui  forment  au-dessus  du  9*  parni- 
lèle  sa  frontière  orientale. 

Ces  résultats  considérables,  obtenus  au  prix  d'eflforls  génériïnv, 
avec  de  faibles  moyens,  sans  froissemeiis  inutiles,  au  cours  d'uti^^ 
entreprise  qu'il  importait  de  conduire  avec  autant  de  tact  et  <i(t 
sagacité  que  de  détermination,  font  honneur  à  chacun  des  membri^ïi 
de  la  mission  Niger-Bénôué-Tchad;ils  assignent  à  celui  qui  sut  premlm 
et  conserver  la  direction  un  rang  élevé  dans  la  phalange  des  explon^- 
teurs  français. 

B*"   HULOT. 


^ 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


30  mai. 


Les  choses  se  sont  mieux  passées  que  Ton  n*était  en  droit  de 
Tespérer  ou  de  le  craindre  ;  et,  tout  considéré,  ce  n'est  peut-être  pas 
aux  intérêts  de  la  Papauté  qu'aura  nui  slirtout  la  protestation  ponti- 
ficale. Souhaitons  seulement  que  ce  ne  soit  pas  non  plus  aux  nôtres! 
Ce  que  nous  pensions  de  la  protestation  elle-même,  nous  ravons 
dit  il  y  a  quinze  jours,  et  nous  avons  à  peine  besoin  d*y  revenir  au- 
jourd'hui. Nous  n'en  connaissions  pas  alors  les  termes,  est  tout  ce  que 
nous  en  savions,  c'était,  comme  tout  le  monde,  qu'après  Pie  IX  et  après 
Léon  XIII,  le  pape  Pie  X  revendiquait  le  droit  de  la  Papauté  sur  son 
ancien  domaine  temporel.  La  protestation  était  attendue;  et  personne 
ne  doutait  qu'elle  éclatât  un  jour  ou  l'autre.  Nous  pensions  seulement 
que  le  Souverain  Pontife  en  eût  pu  choisir  une  autre  occasion,  et  ainsi, 
ne  pas  donner  lui-même  au  voyage  à  Rome  du  Président  de  la  Répu- 
blique français^  une  signification  qu'il  n'avait  pas.  En  rendant  au  roi 
d'Italie  la  visite  qu'il  en  avait  reçue  à  Paris,  le  Président  de  la  Répu- 
blique française  n'avait  évidemment  nulle  intention  d'offenser  le  Saint- 
Père  ;  il  n'eût  même  pas  mieux  demandé  que  de  se  présenter  au 
Vatican;  et,  après  tout,  nous  ne  savons  si  cette  «  combinaison  »  n'eût 
pas  été  la  plus  sage  des  deux  parts.  Car,  à  moins  que  la  présence  à 
Rome  d'un  ambassadeur  de  la  République  auprès  du  Quirinal  ne  soit 
une  offense  permanente  à  la  Papauté,  le  voyage  du  Président  ne 
changeait  rien  à  un  état  de  choses  qui  existe  depuis  trente-quatre  ans; 
et,  d'un  autre  côté,  l'opinion  publique  aura  de  jour  en  jour  plus  de 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  709 

peine  à  comprendre  que  les  représentans  des  Ëtats  catholiques  ne 
trouvent  pas  auprès  du  Vatican  le  même  accueil  que  les  souverain» 
protestans,  que  le  roi  d'Angleterre  ou  que  Tempereur  d'Allemagne.  Le 
Souverain  Pontife  ne  négode-t-il  pas  d'ailleurs  lui-même  avec  le  roi 
d'Italie?  Hier  encore,  à  Bologne,  c'est-à-dire,  dans  la  grande  ville, 
après  Rome,  des  anciens  Ëtats  pontificaux,  l'archevêque  Svampa,  car- 
dinal et  prince  de  TËglise,  n'offrait-il  pas  ses  hommages  à  Victor- 
Emmanuel  m?  Le  lui  défendait-on  de  Rome?  ou  ne  le  lui  permettait- 
on  pas,  si  môme  il  n'en  avait  reçu  l'ordre?  et  puisque  le  Saint-Siège 
reconnaît  ainsi  qu'il  y  a  pour  lui  des  intérêts  catholiques  supérieurs  à 
la  revendication  de  son  ancien  pouvoir  temporel,  la  France  ou  l'Au- 
triche, TEspagne  ou  le  Portugal,  et  généralement  tous  les  Ëtats 
catholiques  n'en  ont-ils  pas,  eux  aussi,  de  toute  nature?  et  pourquoi 
feraient-ils  à  mx  principe  théorique  ou  idéal,  dont  ils  sont  bien  déter- 
minés à  ne  pas  essayer  d'entreprendre  la  réalisation,  des  sacrifices  que 
le  Saint-Siège  n'y  fait  pas  ? 

Les  journaux  pontificaux,  à  cette  occasion,  ont  cru  devoir  ou  pou- 
voir parler  de  la  question  de  l'Alsace-Lorraine.  Nous  croyons  pouvoir 
affirmer  que,  si  un  souverain  ami  ou  allié  rendait  visite  à  l'empereur 
d'Allemagne  dans  les  villes  de  Strasbourg  ou  de  Metz,  l'opinion  pu- 
blique en  pourrait  être  chez  nous  profondément  émue«  et  nos  jour- 
naux jetteraient  feux  et  flammes,  mais  le  gouvernement  de  la 
République  se  garderait  de  protester  en  forme  officielle  et  publique. 
Mais  puisque  personne  ne  peut  faire  que  le  roi  d'Italie  ne  soit  le  roi 
d'Italie;  que  la  France  n'ait  avec  l'Italie  des  intérêts  communs,  et 
sans  doute  qu'elle  ait  le  droit,  et  son  gouvernement  le  devoir  de  veiller 
à  ces  intérêts,  la  protestation  pontificale  était  pour  le  moins  inoppor- 
tune dans  les  circonstances  présentes;  et  il  était  naturel  qu'avant  que 
le  gouvernement  français  l'eût  vue  divulguée  dans  les  journaux,  il 
l'eût  déclarée  «  nulle  etuon  avenue.  »  Et  les  choses,  selon  toute  appa- 
rence, en  seraient  demeurées  là  si  la  protestation,  nous  ne  savons 
et  nous  ne  nous  soucions  pas  de  savoir  grâce  à  l'intermédiaire  de 
qui,  n'eût  été  portée  à  la  connaissance  du  public  par  M.  Jaurès,  dans 
son  journal  l'Humanité, 

On  a  tout  dit,  depuis  huit  jours,  sur  les  termes  eux-mêmes  du 
document,  et  il  a  paru  tout  d'abord  qu'ils  aggravaient  ce  que  le  sen- 
timent national  avait  trouvé  d'offensant  dans  le  fait  même  de  la  pro- 
testation. On  s'est  peut-être  un  peu  pressé  !  A  la  vérité,  la  protestation 
n'est  pas  rédigée  avec  la  mesure  et,  si  nous  l'osons  dire,  Thabituelle 
courtoisie  qui  caractérise  les  pièces  émanées  de  la  chancellerie  pon- 


710  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

liûcale  ;  on  y  sent  quelque  inexpérience  du  langage  diplomatique;  et,  à 
•ce  propos,  on  eût  mieux  fait,  pour  cette  raison,  de  la  rédiger  en  fran- 
«çais  qu'en  italien.  Mais,enrexaminant  de  plus  près,  il  apparaît  d'autre 
(>art  que  l'intention  n'en  a  pas  tant  été  de  protester  contre  la  visite  elle- 
même  du  Président  de  la  République  à  Rome,  que  d'empêcher  les 
souverains  catholiques  d'y  voir  im  précédent  qui  leur  permettrait  de 
«uivre  son  exemple.  Le  Souverain  Pontife  a  voulu  signifier,  au  début 
de  son  pontificat,  que  rien  n'était  changé  sur  ce  point  aux  décisions 
plusieurs  fois  exprimées  de  Léon  XIII  et  de  Pie  IX.  Question  de  forme 
plutôt  que  de  fond,  peut-être,  et  de  protocole,  pour  ainsi  dire,  plutôt 
que  de  politiqpie.  Pie  X  a  moins  voulu  «  revendiquer  «  son  ancien 
pouvoir  temporel,  ou  même  protester  contre  les  événemens  qui  l'ont 
■anéanti,  qu'indiquer  une  attitude,  et  faire  entendre  qu'il  ne  s'en  dépar- 
tirait pas.  Et,  indépendamment  de  toute  autre  raison,  ne  serait-ce  pas 
pour  cela,  qu'après  un  premier  moment  d'effervescence,  l'opinion 
publique  s'est  promptement  calmée? 

Sans  doute,  des  clameurs  d'indignation  se  sont  élevées  du  clan  ra- 
•dical  et  socialiste.  On  s'y  est  écrié  que  la  France  venait  de  subir  une 
•offense,  une  injure,  une  insulte  sans  précédens,  qui  justifiait  de  la 
part  de  son  gouvernement,  ou  plutôt  lui  imposait  des  mesures  d'ex- 
trême rigueur.  La  note  pontificale  était  commentée,  interprétée  avec 
une  parfaite  mauvaise  foi,  on  peut  le  croire,  mais  avec  véhémence. 
Puisque  le  gant  nous  était  jeté,  on  saurait  le  relever!  Il  fallait  sup- 
primer notre  ambassade  auprès  du  Vatican,  dénoncer  le  Concordat, 
procéder,  sans  attendre  un  jour  de  plus,  à  la  séparation  de  l'Ëglise  et 
•de  l'État,  enfin  se  porter  d'un  seul  coup  aux  dernières  violences.  Ce 
n'était  pas  seulement  notre  injure  que  les  socialistes  entendaient 
-venger  :  ils  n'étaient  pas  moins  sensibles  à  celle  de  l'Italie,  et  cm  a 
même  pu  croire  par  momens  qu'ils  l'étaient  davantage.  Venger 
l'Italie  et  la  France,  tel  était  leur  moi  d^ordre  :  ils  espéraient,  dans  la 
première  exaltation  des  esprits,  le  faire  accepter  par  le  ministère  et 
par  la  Chambre. 

Celle-ci  n'était  pas  encore  réunie,  ce  qui  a  été  peut-être  fort  heu- 
reux. Le  gouvernement  s'est  trouvé  seul  aux  prises  avec  lés  exigences 
«du  parti  socialiste,  et  il  a  une  telle  habitude  de  les  subir  qu'on  pou- 
vait de  sa  part  s'attendre  à  tout  Toutefois  il  s'est  arrêté  à  un  com- 
promis, dont  il  a  même  ladssé  pendant  quelques  jours  le  caractère  un 
peu  indistinct  :  il  a  rappelé  ou  mis  en  congé  notre  ambassadeur  auprès 
du  Vatican.  En  cela,  il  se  donnait  un  démenti  à  lui-même.  Il  connais- 
sait d^uis  plusieurs  jours  déjà  la  note  pontificale  ;  il  en  avait  reçu 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  7H 

Ifidelle  ;  il  en  avait  délibéré  ;  il  y  avait  répondu,  et 

pas  à  faire  davantage.  Depuis  lors,  sans  doute, 

le;  mais  cela  n'en  changeait  ni  le  caraetère,  ni 

avait  eu  lieu  par  le  fait  du  gouvernement 

à  y  voir  une  intention  désobligeante  et 

a-t-il  été  ainsi?  Non,  certainement. 

*  -^  venir  l'indiscrétion  commise,  les 

^     *^  ^^^  '         ^"^  point,  tantôt  sur  un  autre, 

'^  -    ■%,  ?!v  ^L  ^  --^^^  effleuré  le  Vatican.  On  s'est  demandé 

^    ^    <i  ^  pu  être  utile  ;  et  ce  n'était  pas  plus  au  Pape 

'-'¥    ^%^  ^  6n  n'a  pas  assez  réfléchi,  c'est  qu'en  agissant 

V  ^.  '  ^  alors,  c'est-à-dire  en  soulevant  un  conflit  entre  le 

.  la  République,  on  entrait  étourdiment  dans  les  inten- 

ax  qui  avaient  livré  la  pièce  aux  socialistes,  et  ne  l'avaient 

-  dans  une  pensée  bienveillante  pour  nous.  Quant  aux  socia- 

«s,  et  en  particulier  à  M.  Jaurès  qui  a  publié  le  document,  ils  ont 

tine  telle  habitude  de  subordonner  les  intérêts  de  ncvtre  politique  au 

dehors  à  ceux  de  leur  parti  au  dedans  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  s'étonner 

de  leiu*  conduite. 

Comment  donc  le  ministère,  au  premier  moment,  a-t-il  expliqué 
sa  volte-face?  n  s'est  aperçu  qu'il  y  avait  dans  le  texte  communiqué 
aux  autres  puissances  une  phrase  qui  n'était  pas  dans  le  sien,  et  il  a 
dit,  ou  plutôt  il  a  fait  dire  par  ses  journaux  que  cette  phrase  changeait 
touti  Quelle  était  donc  cette  phrase  criminelle?  La  curie  romaine, 
disait-on,  l'a  écrite  en  cachette  aux  autres  gouvememens  catholiques; 
elle  n'aurait  jamais  osé  l'adresser  à  la  Trance.  Intolérable  procédé 
envers  nous!  Injure  nouvelle  et  supérieure  à  toutes  les  autres! 
Défaillance  sans  excuse  de  notre  part  si  nous  y  restions  insensibles  1 
Et  pourtant  le  Pape,  dans  cette  phrase,  se  contentait  de  dire  :  «  Si, 
malgré  cela  (le  voyage  de  M.  Loubet  à  Rome)  le  nonce  pontifical  est 
resté  à  Paris,  cela  est  dû  uniquement  à  de  très  graves  motifs  d'ordre 
^de  nature  en  tout  point  spéciaux.  »  Qu'y  avait-il  là  de  si  coupable? 
■ou  plutôt,  pour  peu  qu'on  aille  au  fond  des  choses  et  qu'on  cherché  la 
véritable  pensée  du  Saint-Père  à  travers  des  termes  qui  ne  la  tra- 
duisent peut-être  pas  très  bien,  qu'y  avait-il  là  qui  ne  fût  parfai- 
tement innocent? 

La  véritable  pensée  du  Saint-Père  ressort  logiquement  de  l'intention 
dans  laquelle  il  a  écrit  sa  note.  Il  se  proposait  d'empêcher  les  souve- 
rains catholiques  de  venir  à  Rome,  et  devait  dès  lors  les  mettre  en 
face  des  conséquences  auxquelles  ils  s'exposeraient  s'ils  passaient 


712  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

outre.  Seraient-elles  donc  si  graves?  Sans  doute,  les  souverains  catho- 
liques qui  imiteraient  M.  Loubet  recevraient  comme  lui  une  note  fort 
désagréable.  Et  après?  Une  note,  au  total,  n*est  qu'un  morceau  de 
papier.  Est-ce  que  le  nonce  ne  restait  pas  à  Paris? Est-ce  que  les  rela- 
tions diplomatiques  n'étaient  pas  maintenues  avec  la  République?  Ne 
pouvait-on  pas  s'exposer  à  être  frappés  de  foudres  de  pur  style?  Le 
Pape,  évidemment,  a  craint  que  cette  conclusion  ne  se  présentât  aux 
esprits  de  ses  lecteurs,  et  il  a  pris  soin  de  les  aviser  que,  de  leur  part, 
un  voyage  à  Rome  aurait  des  suites  plus  sérieuses  que  de  la  part  de 
M.  Loubet.  Comme  il  ne  pouvait  pas  le  leur  dire  en  termes  aussi 
nets,  il  a  eu  soin  d'expliquer  que  le  nonce  restait  à  Paris  pour  des 
motife  exceptionnels  et  spéciaux,  qui  n'existeraient  pas  éventuelle- 
ment à  Madrid,  à  Lisbonne,  ou  encore  ailleurs. 

En  somme,  malgré  la  vigueur  que  sa  note  déployait  contre  nous, 
le  Pape  nous  traitait  une  fois  de  plus  avec  quelque  faveur  :  seule- 
ment il  ne  voulait  pas  qu'on  y  vit  un  précédent  qui  profiterait  à  tous 
les  autres.  Pour  avoir  trouvé  là  une  offense  à  la  France,  il  a  fallu  y 
mettre  un  parti  pris  très  arrêté.  Le  gouvernement  de  la  République 
n'a  pas  pu  croire  que  la  phrase  incriminée  avait  le  sens  qu*il  lui 
prêtait;  mais  il  avait  besoin  d'un  prétexte,  et  où  aurait-il  pu  en  trouver 
un  autre?  Il  s'était  décidé  à  rappeler  son  ambassadeur  :  puisqu'il  ne 
l'avait  pas  fait  plus  tôt,  c'est-à-dire  à  la  lecture  de  la  note  qu'il  avait 
reçue  lui-môme,  il  était  bien  obligé  de  se  rattacher  à  la  phrase  qui 
n'y  était  pas  et  qu'il  avait  découverte  depuis.  C'est  de  cela  qu'on  s'est 
servi  pour  rappeler  M.  Armand  Nisard,  le  très  distingué  et  sympa- 
thique ambassadeur  qui  nous  représente  auprès  du  Vatican.  M.  Nisard 
a  été  chargé  de  demander  au  cardinal  Merry  del  Val  si  la  note  publiée 
par  V Humanité  était  authentique  dans  toutes  ses  parties,  et  sur  sa 
réponse  affirmative,  ou  seulement  sur  le  simple  défaut  de  réponse  de 
la  pari  du  secrétaire  d'Ëtat  pontifical,  ordre  lui  était  donné  de  quitter 
Rome  immédiatement,  ce  qu'il  a  fait.  Supposé  que  le  Pape  eût  commis 
une  faute  en  écrivant  sa  note,  nous  en  commettions  une  autre  ea 
rappelant  notre  ambassadeur  :  mais  ne  fallait-il  pas  donner  une  satis- 
faction à  l'extrême  gauche?  On  espérait  la  calmer  par  là,  et,  au  total, 
on  y  a  réussi.  Il  nous  reste  à  dire  comment. 

Le  spectacle  a  été  curieux  et  instructif.  Subitement,  sans  transi* 
tion,  sans  que  rien  l'eût  fait  prévoir  la  veille,  une  partie  des  jour- 
naux qui  réclamaient  le  plus  impérieusement  la  suppression  totale 
de  notre  ambassade  au  Vatican,  la  dénonciation  du  Concordat,  la 
séparation  immédiate  de  l'Ëglise  et  de  l'Ëtat,  ont  changé  de  ton,  ou 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  713 

plutôt  ont  changé  de  thèse.  —  A-t-on  pu  croire,  se.aont-ils  écriés, 
que  de  pareilles  réformes,  qui  sont  toute  une  révolution  dans  nos 
institutions  et  dans  nos  mœurs,  pouvaient  se  faire  du  jour  au  lende> 
main?  Ce  serait  folie  de  Tavoir  pensé  et  nous  ne  sommes  pas  des 
fous  :  nous  sommes,  au  contraire,  des  politiques  fort  avisés.  L'impa- 
tience et  la  précipitation,  si  jamais  elles  ont  été  nos  défauts,  ne  le 
sont  plus  désormaid.  ïlt  nous  aussi  nous  saurons  attendre  !  Nous 
serons  patiens,  nous  aussi,  de  la  conscience  de  notre  durée  I  II  faut 
tendre  sans  cesse  à  la  séparation  de  TËglise  et  de  TËtat;  et  les  événe- 
mens  qui  viennent  de  se  produire  nous  ont  fait  faire  vers  cette  solution 
un  pas  considérable  ;  mais  il  en  reste  encore  beaucoup  à  faire,  et  ce  n'est 
pas  en  quelques  heures  que  nous  pouvons  atteindre  le  but.  Aller  trop 
vite  nous  exposerait  à  des  réactions  désastreuses.  On  ne  nous  a  pas 
compris  :  nous  ne  voulons  pas  de  la  séparation  tout  de  suite,  et  nous 
sommes  satisfaits,  pleinement  satisfaits  du  riq)pel  de  M.  Nisard, 
pourvu  que  ce  soit  bien  un  rappel  et  non  pas  une  simple  mise  en 
congé. 

Ëtait-ce  un  congé?  était-ce  un  rappel?  on  ne  Ta  pas  su  pendant 
quelques  jours.  Le  gouvernement  le  savait-il  lui-même?  Il  attendait 
que  Topinion  parlementaire  se  dégageât  avec,  quelque  précision,  et 
là  est  le  secret  de  ce  qu'il  y  a  eu,  dans  sa  conduite,  de  contracUc- 
toire,  d'hésitant  et  d'incertain.  Enfin  la  matière  en  élaboration  s'est 
fixée,  et  M.  Nisard  s'est  trouvé  rappelé.  C'est  alors  que  les  socialistes 
et  les  radicaux  les  plus  intransigeans  en  apparence  ont  déclaré  que 
c'en  était  assez,  et  qu'ils  ne  soutTriraient  pas  qu'on  allât  plus  loin  ! 
Une  conversion  aussi  imprévue  a  scandalisé  quelques-uns  de  leurs 
amis,  et  a  surpris  ceux  qui  n'étaient  pas  au  courant  de  ce  qui  se  pas- 
sait dans  les  coulisses  parlementaires.  A  peine  la  Chambre  était-elle 
réunie,  on  s'est  aperçu  qu'une  partie  notable  de  la  majorité  ministé- 
rielle se  montrait  récalcitrante  à  la  séparation  de  TËglise  et  de  l'État. 
Elle  ne  voulait  pas  en  entendre  parler.  Elle  déclarait  formellement 
que,  si  le  ministère  avait  l'imprudence  de  s'engager  dans  cette  voie, 
elle  ne  commettrait  pas,  pour  sa  part,  celle  de  l'y  suivre.  La  séparation 
de  TËglise  et  de  l'Ëtat  est  une  excellente  matière  à  mettre  en  rapports 
et  en  discours,  mais  non  pas  en  résolutions  concrètes  et  en  votes.  On 
peut  aller  à  la  grande  rigueur  jusqu'à  en  voter  le  principe  :  —  combien 
de  fois,  par  exemple,  n'a-t-on  pas  voté  celui  de  Timpôt  sur  le  revenu, 
non  seulement  sans  l'organiser  ensuite,  mais  encore  avec  la  volonté 
très  nette  d'en  écarter  la  réalisation?  —  Un  vote  de  principe  ne  tire 
pas  à  conséquence.  Mais  supprimer  notre  ambassade  n'est  pas  une 


714  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

simple  motion  :  c'est  xm  acte,  et  un  acte  qui  engage  l'avenir.  Les 
groupes  relativement  modérés  de  la  majorité  ne  veulent  pas  engager 
l'avenir,  n  a  bien  fallu  tenir  compte  de  leurs  résistances.  Le  gouver- 
nement y  était  tout  prêt.  Ses  amis  se  sont  divisés  :  mais  ceux  qui  font 
passer  bien  avant  les  principes  le  maintien  du  bloc  ministériel  et  dn 
ministère  lui-même  n*ont  pas  hésité  une  minute  quand  ils  ont  vu  en 
péril  des  biens  aussi  précieux.  M.  Jaurès  en  personne  a  donné  le 
signal.  Lui,  qui  avait  publié  la  note  pontificale  pour  mettre  le  feu  aux 
poudres  et  qui,  pendant  les  premiers  jours,  avait  témoigné  la  pins 
fougueuse  impatience  de  précipiter  à  ses  pieds  l'édifice  vermoulu  dn 
Concordat^  il  s'est  mis  à  parler  comme  on  le  faisait  autrefois  au  centre 
gauche,  quand  il  y  en  avait  encore  un  et  qu'il  en  faisait  partie. 

Les  incertitudes  du  gouvernement  n'étaient  pas  ce  qui  nous  inté- 
ressait le  plus:  nous  savons  comment  elles  se  déterminent  et  en  vertn 
de  quelles  influences.  C'est  donc  de  ces  influences  qu'il  fallait  surveiller 
l'évolution.  On  les  a  vues  se  discipliner  elles-mêmes  merveilleuse- 
ment, tenir  compte  des  faits,  se  prêter  aux  circonstances,  à  tel  point 
que,  si  on  a  parlé  autrefois  des  radicaux,  il  faut  parler  aujourd'hui  des 
socialistes  de  gouvernement  :  ils  tiennent  encore  plus  au  gouverne- 
ment qu'au  socialisme.  Mais  c'est  la  partie  anecdotique  de  la  situation  : 
le  côté  sérieux  des  inddens  auxquels  nous  venons  d'assister  est  qn'il 
n'y  a  pas  de  majorité  dans  la  Chambre  actuelle  pour  la  séparation  de 
l'Église  et  de  TËtat.  Le  jour  où  la  Chambre  a  pu  craindre  qu'on  ne 
Tacculàt  à  cette  mesure,  elle  s'est  rejetée  en  arrière.  L'éclat  de  cette 
démonstration  ne  laisse  rien  à  désirer.  Toutefois,  il  ne  faudrait  pas 
beaucoup  de  fautes  comme  celles  qui  ont  été  commises  pour  que  la 
solution  devant  laquelle  la  Chambre  recule  encore  sMmposàt  à  elle 
comme  le  seul  dénouement  rationnel  et  logique.  Et  que  serait  la  sépa- 
ration de  l'Ëglise  et  de  l'Ëtat  si  elle  était  faite  brutalement  ou  sournoi- 
sement par  les  hommes  qui  sont  aujourd'hui  au  pouvoir? 

La  question  ne  devait  pas  tarder  à  se  poser  devant  la  Chambre. 
Huit  interpellations  avaient  été  déposées!  On  pouvait  s'attendre  à 
une  discussion  interminable  et  extrêmement  passionnée  :  elle  a  été 
seulement  longue  et  n'a  pas  été  passionnée  du  tout.  Si  nous  négligeons 
les  accessoires,  quatre  discours  la  résument.  MM.  Delcassé  et  Combes 
ont  parlé  au  nom  du  gouvernement.  M.  Aristide  Briand  l'a  fait  au  nom 
des  socialistes  et  M.  Ribot  au  nom  du  centre.  Le  discours  de  M.  le  mi- 
nistre des  Affaires  étrangères  a  été  une  exposition  très  claire  de  tons 
les  faits  qui  se  sont  produits,  dans  l'ordre  où  ils  se  sont  succédé.  H 
nous  a  appris,  en  conformité  avec  la  note  pontificale,  que  dès  le  pre- 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  715 

-mier  moment  où  il  ayait  été  question  du  voyage  de  M.  Loubet,  le  Saint- 
Siège  nous  avait  fait  savoir  comment  il  Tapprécierait.  n  nous  a  appris 
de  plus,  —  ce  qni  était  répudier  les  commentaires  faits  par  les  jour- 
naux, et  qu'ils  n'avaient  pas  inventés  tout  seuls,  —  que  l'offense  du 
Saint-Siège  à  la  France  n'était  pas  la  fameuse  phrase  comprise  dans  le 
texte  à  l'usage  des  autres  puissances  et  omise  dans  le  nôtre,  mais 
bien  la  communication  à  des  tiers  d'un  document  qui  n'aurait  dû 
être  adressé,  et  qu'on  avait  cru  d'abord  n'avoir  été  adressé  qu'à  nous. 
L'explication  de  notre  volte-face  en  devenait  plus  admissible  :  on 
commençait  à  comprendre  sous  quel  prétexte  M.  Nisard  avait  été  rap- 
pelé. Mais  ce  que  M.  le  ministre  des  Affaires  étrangères  ne  nous  a  pas 
appris,  c'est  si  M.  Nisard  rejoindrait  son  poste  au  bout  d'un  certain 
temps,  ou  si  son  rappel  devait  être  considéré  comme  irrévocable,  c'est- 
à-dire  comme  le  prologue  de  la  suppression  de  notre  ambassade. 
M.  Combes  devait-il  être  plus  explicite  sur  ce  point  particulier,  le  seul 
qu'aient  traité  tous  les  orateurs  qui  se  sont  suivis  à  la  tribune?  Sa 
réserve  a  été  encore  plus  grande  que  celle  de  Til.  Delcassé,  et  nous 
sommes  surpris  que  personne  ne  l'ait  obligé  à  en  sortir,  n  s'est 
contenté  de  faire  une  charge  à  fond  contre  le  pouvoir  temporel  :  on 
aurait  cru  qu'il  parlait  devant  le  parlement  italien  que  cela  intéresse 
plus  que  le  nôtre.  C'est,  en  effet,  à  l'Italie  de  {préférence  à  la  France 
que  s'adresse  légitimement  à  ce  sujet  la  protestation  pontificale, 
puisque  ce  n'est  pas  nous  qui  avons  pris  ses  Ëtats  au  Pape,  et  qu'il  ne 
dépend  pas  de  nous  de  les  lui  restituer.  Au  surplus,  si  la  question  re 
garde  plus  spécialement  le  Saint-Siège  et  l'Italie,  le  langage  de  M.  le 
président  du  Conseil  n'en  est  que  plus  déplacé.  Pour  un  homme  aussi 
susceptible  et  aussi  chatouilleux  qu'il  l'est  lorsqu'on  se  môle  de  ses 
affaires,  il  parle  de  celles  des  autres  comme  s'il  ne  leur  reconnaissait 
pas  le  droit  d'éprouver  le  même  sentiment.  Quelle  impertinente  désin- 
volture. Si  le  note  pontificale  n'eçt  pas  conçue  dans  les  termes  les  plus 
heureux,  que  dire  de  son  discours? Mais  M.  Combes  vouliût  donner  une 
satisfaction  à  ses  amis,  et  ne  pouvant  pas  le  faire  sur  la  question  de 
notre  ambassadeur,  qui  reste  réservée,  il  a  trouvé  commode  de  parler 
du  pouvoir  temporel.  Les  applaudissemens  bruyans  des  socialistes  et 
des  radicaux  ont  assuré  le  plein  succès  de  cette  diversion.  Leur  joie 
^  été  si  vive  qu'ils  n'ont  plus  songé  à  autre  chose,  et  c'est  seulement 
le  lendemain  que  quelques-uns  d'entre  eux  se  sont  aperçus  que 
M.  Combes  n'avait  rien  dit  du  caractère  provisoire  ou  définitif  du 
jrappel  de  M.  Nisard. 

Si  nous  interrogeons  à  ce  sujet  M.  Briand  et  M.  Ribot,ils  n'éprou* 


716  REVUE   DES   DEUX   MONDES.- 

vent,  eux^  aucun  embarras  à  s'expliquer  :  le  malheur  est  qu'ils  j» 
sont  pas  ministres,  et  qu'ils  parlent  en  sens  opposés.  Pour  M.  Briand, 
M.  Nisard  ne  retournera  jamais  à  Rome,  et  pour  M.  Ribot,  il  y  retour- 
nera prochainement.  M.  Del  cassé  et  M.  Combes  ont  écouté  en  silence 
ces  opinions  contraires,  sans  donner  aucun  signe  d'approbation,  ni  de 
désapprobation.  Le  second,  cependant,  a  dit  doucement  à  M.  Ribot  : 
«  C'est  votre  commentaire  ;  »  après  quoi,  il  est  retombé  dans  son  mu»- 
tisme  comme  im  homme  qui  vient  de  commettre  une  hardiesse  peut- 
être  téméraire.  M.  Ribot  était  dans  ses  meilleurs  jours;  il  a  eu  du  bcm 
sens,  de  la  bonne  grâce,  de  la  bonne  huo^eur  ;  il  s'est  amusé  des  em- 
barras du  gouvernement  sans  chercher  à  les  aggraver;  il  a  constaté 
ceux  des  socialistes  ministériels  sans  les  obliger  à  en  sortir.  N'était-ce 
pas  son  rôle?  Qu'importe  aux  libéraux  que  les  socialistes  manquent  à 
leurs  principes,  renoncent  à  leur  programme,  ou  en  ajournent  la  réali- 
sation? Que  leur  importent  les  perplexités  du  ministère,  si  elles  l'em- 
pôchent  de  mal  agir?  On  pouvait  craindre  que  des  paroles  imprudentes 
et  peut-être  irréparables  ne  fussent  prononcées  par  le  gouvernement  : 
il  n'en  a  rien  été  ;  et  ce  n'était  pas  aux  modérés  de  s'en  plaindre.  Les 
mêmes  imprudences,  de  la  part  des  orateurs  les  plus  influons  de  la 
majorité,  auraient  eu  une  portée  moindre  :  elles  auraient  pu  cepen- 
dant entraîner  des  conséquences  fâcheuses.  M.  Jaurès  s'est  tu  ;  il  a  cédé 
la  parole  à  M.  Briand. 

Celui-ci  est  habituellement  disert;  ill'a  été  l'autre  jour,  avec  moins 
d*aisance  qu'à  son  ordinaire.  11  suffit,  semble-t-il,  aux  socialistes 
d'avoisiner  le  gouvernement  pour  sentir  déjà  sur  leurs  épaules  le 
poids  des  lourdes  responsabilités.  M.  Briand  en  paraissait  un  pea 
écrasé.  Ayant  été  chargé  par  une  commisssion  parlementaire  d'étu- 
dier les  divers  projets  relatifs  à  la  séparation  de  l'Eglise  et  de  VÈM, 
il  s'est  appliqué  à  la  question  en  conscience  et  s'est  aperçu  qu'elle 
était  très  difficile.  Aussi  en  a-t-il  parlé  avec  ime  circonspectioB 
timorée,  suppliant  la  Chambre  de  ne  rien  préjuger  avant  qu'il  eût 
terminé  lui-même  le  rapport  qu'il  prépare.  Si  on  passait  outre,  Dieu 
sait  ce  qui  arriverait  I  M.  Briand  a  fixé  tme  date,  le  mois  de  janvier  j^o- 
chain.  Soit,  a  dit  M.  Combes,  qui  ne  sera  plus  ministre  à  ce  moment. 
Soit,  a  dit  plus  sérieusement  M.  Ribot,  qui  a  beaucoup  réfléchi  au 
délicat  problème  des  rapports  de  l'Église  et  de  l'État  et  qui  est  jw^tà 
en  dire  son  avis.  Il  ne  repousse  d'ailleurs  pas  l'idée  de  la  séparation; 
tout  consiste  pour  lui  dans  la  manière  dont  on  la  réaliserait. 

Mais,  au  mois  de  janvier  prochain,  on  pensera  peut-être  à  antre 
chose.  Les  socialistes,  et  M.  Briand  tout  le  premier,  bien  qu'à  ce  me- 


REVUE.   —  CHRONIQUE.  717 

ment  il  ne  doive  pas  encore  avoir  mie  la  dernière  main  à  son  grand 
travail,  songent  à  utiliser  la  discussion  du  budget  pour  supprimer 
le  crédit  affecté  à  notre  ambassade  au  Vatican.  Ce  biais  poui:rait  être 
dangereux,  si  la  Chambre  Tadoptait.  L*adoptera-t-elle?  Son  attitude  et 
celle  du  gouvernement  ont  fait  voir  qu'ils  ne  voulaient  pas  plus  de  la 
séparation  l*un  que  r.autre.  S'ils  en  avaient  voulu,  l'occasion  était 
bonne  pour  le  dire:  en  trouvera-t-on  jamais  une  meilleure?  Mais  le 
gouvernement  a  été  muet  comme  le  sphinx.  Quant  à  la  Chambre,  elle 
a  pris  contre  elle-même  sa  précaution  des  grands  jours,  lorsqu'elle  se 
défie  de  ses  propres  entratnemens  :  elle  consiste  à  mettre  dans  son 
ordre  du  jour,  qu'elle  y  repousse  par  avance  toute  adjonction.  Elle  a 
donc  approuvé  le  rappel  de  H.  Nisard  en  repoussant  toute  adjonc- 
tion. Et  quelle  adjonction  craignait-elle?  Évidemment,  une  invite  à  la 
suppression  de  l'ambassade  ou  à  la  dénonciation  du  Concordat.  Il  fallait 
se  mettre  en  garde  contre  la  surprise  qpie  pouvait  produire  une  voix 
éloquente  ou  passionnée  :  pour  cela,  la  Chambre  se  condamnait  à  ne 
rien  entendre,  ou  se  mettait  dans  l'impossibilité  de  céder  à  la  tenta- 
tion. Ainsi  faisait  Ulysse  lorsqu'il  bouchait  avec  de  la  cire  les  oreilles 
de  ses  compagnons  pour  les  empêcher  de  céder  au  chant  des  sirènes, 
ou  lorsqu'il  se  faisait  lier  lui-même  au  mât  du  navire  pour  pouvoir 
l'écouter  impunément. 

Le  discours  de  M.  Ribot  a  été  la  pièce  maîtresse  de  la  séance  :  il  a 
produit  une  grande  impression  sur  la  Chambre.  Tout  le  monde  sentait 
que  là  était  la  vérité,  et  que  cette  vérité  était  dite  dans  la  forme  poli- 
tique qui  lui  convenait.  L'extrême  gauche  elle-même  écoutait  en  si- 
lence, et  quelquefois  même  avec  une  approbation  intérieure  :  elle 
trouvait  enfin  dans  le  langage  d'un  homme  d'État  la  justification  de 
son  attitude  devenue  prudente  en  présence  d'une  question  dont  elle 
apercevait,  —  peut-être  pour  la  première  fois,  —  toute  la  portée.  Un  pas- 
sage de  ce  discours  a  surtout  frappé  l'attention  :  c'est  celui  où  M.  Ri- 
bot, après  avoir  rendu  Justice  aux  efforts  heureux  de  M.  le  ministre 
des  Affaires  étrangères  pour  élargir  la  place  de  la  France  dans  le  monde 
et  avoir  applaudi  à  son  œuvre  diplomatique,  s'est  demandé,  en  reve- 
nant à  l'objet  particulier  du  débat,  si  rien  n'avait  été  négligé  de  ce 
qu'on  aurait  pu  et  dû  faire  pour  empêcher  de  nattre  le  conflit  qui  a 
subitement  éclaté. 

C'est  en  effet  pour  le  public,  et  pour  le  public  seul,  que  l'explosion 
«n  a  été  subite  :  elle  ne  l'a  pas  été  pour  le  gouvernement.  M.  Delcassé 
y  avait  été  préparé  par  des  communications  diverses  dont  il  a  donné 
connaissance  à  la  Chambre.  Ces  communications,  comment  ont-elles 


718  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

été  accueillies  au  moment  où  elles  ont  été  faites?  M.  Delcassé  a  été 
sur  ce  point  très  discret,  et  il  semble  Meai  qu'il  n*y  ait  fait  aucune 
réponse,  comme  s'il  avait  craint  de  s*engager  dans  une  controverse 
délicate  sans  doute,  mais  devant  laquelle  il  ne  fanait  pourtant  pas 
reculer.  A  ce  moment  précis,  qui  sait  si  on  n'aurait  pas  pu,  sinon 
faire  admettre  fpar  le  gouvernement  pontifical  le  sens  que  nous  don- 
nions au  voyage  de  M.  le  Président  de  la  République  à  Rome,  aumoins- 
le  lui  faire  comprendre  ?  En  engageant  la  discussion,  il  y  a  tout  lien 
de  croire  que  les  objections  auraient  perdu  de  leur  force  et  de  leur 
acuité.  On  aurait  préparé  ainsi  le  vote  parlementaire  qui  devait  clore 
le  débat.  <'  La  diplomatie  ne  se  fait  pas  seulement  à  coups  de  notes,  à 
coups  de  télégrammes,  a  dit  M.  Ribot  ;  elle  se  fait  de  prévisions,  de 
prévoyances,  de  démarches  qui  empêchent  les  choses  de  venir  à 
rextrémité  fâcheuse  où  elles  sont  venues.  A  quoi  servirait-il  d'entre- 
tenir un  ambassadeur  à  Rome,  si  ce  n'est  précisément  pour  prévenir 
ces  heurts  et  ces  apparences  de  rupture?  »  Et  M.  Ribot,  poursuivant 
ses  observations,  s'est  demandé  si  ce  langage  qu'on  peut  qualifier  de 
préservatif  et  de  préventif,  avait  été  tenu  à  Rome,  avait  été  tenu  [à 
Paris.  A  ses  yeux,  les  intentions  du  gouvernement  pontifical  ne  sont 
pas  douteuses;  elles  ne  le  sont  d'ailleurs  pas  davantage  à  ceux  du  gou- 
vernement. Le  Pape  ne  voulait  pas  une  rupture,  même  mitigée,  et,  si 
sa  note  a  produit  cette  conséquence,  c'est  contrairement  à  ses  prén- 
sions.  Son  attitude  actuelle  en  est  la  preuve  ;  il  maintient  son  nonce  à 
Paris;  il  laisse  passer  l'orage;  il  s'applique  à  tout  ménager.  N*était-il 
donc  pas  possible,  en  s'appuyant  sur  ses  intentions  certaines,  de  lui 
faire  sentir  que  certaines  démarches  de  sa  part  iraient  à  rencontre  du 
but  qu'il  se  proposait  d'atteindre,  et  créeraient  une  situation  qui  n'était 
silrement  ni  dans  ses  projets  ni  dans  ses  vœux? 

n  fallait  le  tenter,  et  tout  porte  à  penser  qu'on  s'en  est  abstenu.  Le 
Pape  a  cru,  il  a  eu  lieu  de  croire,  qu'il  serait  tenu  compte  de  ses  obser- 
vations, puisqu'on  les  avait  accueillies  sans  rien  dire.  L'événement 
seul  lui  a  montré  le  contraire,  et  voilà  comment  il  a  été  [amené  à 
écrire  une  note  dont  il  n  a  sans  doute  pas  bien  mesuré  les  termes,  en 
quoi  il  y  a  eu  de  sa  faute  et  de  la  nôtre.  Le  choc  s'est  produit  parce 
qu'on  n'avait  rien  fait,  ou  parce  qu'on  n'avait  pas  fait  ce  qu'il  aurait 
fallu  faire  pour  le  prévenir.  On  aurait  pu  du  moins  atténuer  d'une  nuK 
nière  sensible  la  dureté  du  frottement.  La  Chambre,  par  la  manière 
dont  elle  a  écouté  M.  Ribot,  a  montré  qu'elle  pensait  comme  lui.  11 
était  manifeste  qu'elle  regrettait  l'incident  et  qu'elle  ne  l'avait  pa^s. 
voulu  plus  que  le  gouvernement  pontifical  lui-même.  Si  la  bonna 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  719' 

volonté  était  la  même  de  part  et  d'autre,  était-il  au-deBsas  des  moyens^ 
de  la  diplomatie  de  lui  donner  tout  son  effet? 

Avec  ses  péripéties  diverses,  cette  séance  montre  que  notre  monde 
politique  n'est  peut  être  pas  tout  à  fait  inaccessible  aux  bons  conseils. 
11  n'y  a  pas  actuellement  de  majorité  parlementaire  pour  la  sépara- 
tion de  VËglise  et  de  TËtat,  et  M.  Combes  ne  la  fera  pas.  Et  pour- 
tant nous  marchons  vers  cette  réforme;  on  nous  y  pousse;  des  inci- 
dens  comme  ceux  de  ces  derniers  jours  la  rapprochent  de  nous  sans 
la  mûrir,  et  risquent  de  la  précipiter  sans  l'avoir  préparée.  Le  péril 
n'est  pas  aussi  imminent  qu'on  l'avait  craint,  mais  il  reste  grave.  La 
Chambre  et  le  ministère  ont  reculé  devant  lui  :  seulement  on  ne  sau- 
rait méconnaître  qu'ils  soient  sortis  de  la  difficulté  par  un  ajourne- 
ment et  par  une  équivoque^  ce  qui  ne  grandit  pas  la  première  et  ne 
consolide  pas  le  second.  M.  Jaurès  ne  l'avouera  pas  :  qui  sait  pourtant 
s'il  ne  regrette  pas  aujourd'hui  d'avoir  publié  la  note  pontificale?  Et 
qui  sait  si  le  gouvernement  ne  regrette  pas  lui-même  les  suites  qu'il 
a  données  à  cette  publication? 

11  serait  temps  en  eSet  de  songer  que  le  pape  Pie  X  n'est  pas  tenu 
d'avoir  pour  la  France  1  affection  très  particulière  que  lui  témoignait  le 
pape  Léon  XIII;  et  que,  tandis  que  nous  faisons,  sans  le  vouloir  peut- 
être,  ou  sans  le  savoir,  et  dans  un  pur  intérêt  de  parti,  tout  ce  que 
nous  pouvons  pour  décourager  sa  bienveillance,  d'autres  que  nous 
travaillent  dans  un  autre  sens,  et  par  conséquent  contre  nous.  Si  nous 
nous  fermous  les  avenues  du  Vatican,  d'autres  que  nous  sauront  les 
occuper,  ou  déjà  les  occupent,  et  il  se  pourrait  que  ce  ne  fût  pas  pour 
y  agir  ou  pour  y  parler  en  faveur  des  intérêts  français.  Quelle  est  la 
nature  et  l'importance  de  ces  intérêts,  nos  lecteurs  le  savent  de 
longue  date  ;  mais  d'autres  que  nous  ne  le  savent  pas  moins,  qui  sont 
attentifs  à  tout  ce  que  nous  faisons  pour  les  compromettre  et  nous 
desservir  de  nos  propres  mains.  Il  se  pourrait  aussi  qu'à  Rome  l'éven- 
tualité de  la  dénonciation  du  Concordat,  et  par  conséquent  celle  de 
la  séparation  de  l'Église  et  de  l'État  en  France,  ne  fussent  pas  envi- 
sagées du  même  œil  que  naguère.  On  les  redoute  assurément  tou- 
jours, et  on  ne  fera  rien  pour  les  provoquer  :  on  ne  fera  pas  tout  pour 
les  éviter,  ni  même  beaucoup  plus  ou  beaucoup  au  delà  de  ce  qu'on 
a  déjà  fait.  Si  l'on  a  tort  ou  si  l'on  a  raison,  c'est  co  que  nous  n'exa- 
minerons pas  aujourd'hui.  Nous  croyons,  pour  notre  part,  que  la 
fidélité  de  la  France  n'importe  pas  moins  au  prestige  et  à  l'autorité  du 
Saint-Siège  qu'aux  intérêts  de  l'Église  et  du  catholicisme  en  général. 
On  l'a  bien  vu  en  d'autres  temps.  Mais  ce  n'est  pas  le  lieu  de  nous 


720  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

étendre  sur  ce  sujet,  et  nous  en  retrouverons  l'occasion.  Ce  qiie  nous 
ne  croyons  pas  moins  fermement,  c'est  que  la  séparation  de  TËglise 
et  de  l'État  serait  aujourd'hui  non  moins  funeste  à  TËtat  qu'à  Itglise. 
On  Ta  dit  depuis  quelques  jours  et  on  ne  saurait  trop  le  redire.  Pour 
la  satisfaction  de  quelques  sectaires  et  de  quelques  théoriciens  du 
radicalisme,  l'État  y  perdrait  ce  qu'il  a  de  moyens  d'action  sur  l'Église, 
et,  dans  les  conditions  où  se  ferait  la  séparation,  il  introduirait  un 
germe  de  division  et  d'opposition  passionnée  dans  un  pays  qui  déjà 
n'est  que  trop  divisé.  C'est  alors  que  c'en  serait  fait  de  cette  «  unité 
-  morale  »  dont  le  ministère  Combes  a  l'étrange  prétention  d'être  le 
garant,  et  que,  depuis  deux  ans,  il  travaille  à  réaliser  par  les  procédés, 
hypocrites  ou  violens  tour  à  tour,  qu'en  tout  autre  temps  et  tout  autre 
pays  on  prendrait  pour  la  rompre.  La  séparation  de  l'Ëglise  et  de 
l'État  risquerait  de  rouvrir,  dans  notre  pays,  l'ère,  qu'on  croyait  fermée, 
nous  ne  dirons  plus  de  la  lutte  et  de  la  persécution,  mais  des  guerres 
religieuses.  La  Chambre  l'a-t-elle  compris  l'autre  jour  ?  a-t-elle  craint 
de  prendre  dans  l'histoire  une  telle  responsabilité  ?  s  est-elle  aperçue 
qu'on  la  menait  où  elle  ne  voulait  pas?  qu'il  était  temps  de  s'arrêter 
sur  la  pente  ?  et  qu'il  n'était  que  temps?  Nous  serions  heureux  de  le 
croire,  et,  en  tout  cas,  jusqu'à  démonstration  du  contraire,  nous  ai- 
mons à  penser  qu'il  y  a  eu  dans  ses  votes  quelque  chose  de  cela!  Les 
intérêts  parlent  quelquefois  plus  haut  que  les  «  principes,  »  et  il  faut 
s'en  féliciter,  quand  ces  intérêts  eux-mêmes  concordent  avec  d'autres 
principes,  de  prudence,  de  sagesse  et  de  modération. 

Francis  Charmes. 


Le  Direcieur-Gérant  r 
F.  Brunetière. 


UN  DIVORCE 


QUATBiiKS  PARTIE  (1) 


\TI.  —  SILENCES 


Il  y  a  dans  rÉvangile  une  phrase  bien  mystérieuse  sur  la 
venue  du  Sauveur  :  «  Il  sera  placé,  est-il  écrit,  comme  un  signe 
de  contradiction.  »  L'histoire  des  peuples  n'est,  depuis  dix- 
huit  cents  ans,  qu'un  long  accomplissement  de  cette  prophétie. 
Elle  se  réalise  avec  une  exactitude  pareille  et  d'une  façon  plus 
saisissante  peut-être  dans  d'humbles  circonstances,  à  propos  des 
simples  destinées  individuelles,  chaque  fois  que  le  problème 
religieux  se  trouve  posé,  comme  il  venait  de  l'être  par  Gabrielle 
Darras,  dans  ses  données  profondes.  Il  reste  si  vivant,  ce  pro- 
blème, si  actuel,  si  poignant,  que  les  plus  incrédules  ne  demeu- 
rent jamais  en  face  de  lui  dans  cette  indifférence  que  la  négation 
totale  impliquerait.  Il  va  ébranler  dans  notre  être  moral  des 
cordes  secrètes  et  que  nous  ignorons  nous-mêmes  très  souvent, 
celles  de  nos  plus  lointaines,  de  nos  plus  intimes  hérédités. 
Nous  entendons,  à  cet  appel,  s'éveiller  en  nous  mille  atavismes 
latens  et  inconsciens,  à  cette  voix  des  «  morts  qui  parlent,  » 
conmie  a  dit  fortement  un  grand  écrivain.  Que  nous  cédions  à 
cette  parole  ou  que  nous  lui  résistions,  elle  suscite  en  nous  une 
personne  nouvelle,  des  sympathies,  des  répugnances,  des  vo- 
lontés où  nous  ne  nous  reconnaissons  plus.  On  eût  certes  étonné 

(i)  Voyez  la  Revw  des  !•'  et  15  mai  et  du  1"  juin. 

TOii£  ixi.  —  1904.  46 


722  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Darras  au  plus  haut  degré,  en  lui  prédisant  qu'un  jour  sa  douce, 
sa  timide  Gabrielle,  si  soumise  d'esprit  et  de  cœur,  et  par 
dévouement  et  par  faiblesse,  se  dresserait  tout  à  coup  contre  lui, 
révoltée  et  soutenue  par  une  énergie  irréductible.  Il  eût  encore 
moins  cru  que  lui-même,  ce  jour-là,  éprouverait,  devant  cette 
créature  fragile,  qu'il  avait  tant  aimée  jeune  fille,  tant  plainte 
quand  elle  était  l'épouse  d'un  autre,  tant  protégée  et  si  tendre- 
ment depuis  leur  mariage,  un  sursaut  d'orgueil  blessé,  un  mou- 
vement furieux  de  despotisme.  Dès  les  premiers  mots  de  leur 
tète-à-téte,  l'aveu  de  cette  dévotion  renaissante  l'avait  boule- 
versé. Il  l'avait  parfois  appréhendée  sans  jamais  l'admettre,  et 
cette  tempête  intérieure  durait  depuis  des  mois,  et  cette  femme, 
sa  femme ^  avait  pu  lui  cacher  un  tel  secret  I  De  l'apprendre 
l'avait  rempli  d'une  colère,  transformée  en  indignation,  quand 
Gabrielle  avait  prononcé  ce  terrible  :  «  Nous  ne  sommes  pas 
mariés...  »  Cet  outrage,  jeté  ainsi,  et  par  quelle  bouche!  à  leur 
douze  années  d'heureuse  intimité,  à  l'honneur  de  leur  ménage,  à 
la  noblesse  de  leur  foyer,  lui  avait  fait  bondir  le  cœur.  Tout  son 
être  avait  frémi,  comme  sous  un  soufflet.  Il  en  demeura  quelques 
instans  étonné,  au  point  que  les  mots  lui  manquèrent  d'abord 
pour  répondre.  Il  se  tenait  debout  devant  Gabrielle,  terrorisée 
maintenant  de  ce  qu'elle  avait  osé  dire.  Jusqu'ici,  cette  horrible 
pensée  que  son  premier  mariage,  celui  qu'avait  béni  l'Église, 
durait  toujours,  et  que  le  second,  le  mariage  sans  sacrement, 
n'était  pas  un  mariage,  n'avait  jamais  pris  cette  forme  aiguë 
même  dans  son  esprit.  En  Tarticulant,  elle  avait  précisé  et  comme 
concrète  un  sentiment  vague  dont  elle  ne  pourrait  plus  secouer 
l'obsession.  Ce  fut  la  minute  de  l'émotion  la  plus  intense  que  les 
deux  époux  eussent  éprouvée  vis-à-vis  l'un  de  l'autre  depuis  le 
jour  où  Albert  Darras  était  venu  demander  à  M'*  de  Chambault 
de  refaire  sa  vie  avec  lui  : 

—  Nous  ne  sommes  pas  mariés?...  répéta-t-il  enfin.  Et,  impé 
rieusement,  brutalement  :  —  Quel  est  le  prêtre  qui  t'a  mis  en 
tête  cette  criminelle  folie?... 

—  Aucun,  fit-elle,  en  tremblant. 

—  Quel  est  ce  prêtre?  insista-t-il,  avec  un  emportement  où 
perçait  la  partialité  passionnée  du  sectaire.  Il  y  en  a  uni  J'ai 
voulu  tenir  la  parole  que  je  t'avais  donnée  quand  je  t'ai  épousée. 
Voilà  comment  j'en  suis  récompensé!  Tu  es  allée  à  Téglise 
avec  ta  fille.  Tu  as  causé  avec  des  prêtres.   Ib  ont  vu  une  proie 


UN  DIVORCB* 


723 


à  conquérir,  et  une  proie  riche.  Un  d'eux  a  été  chargé  de  la 
besogne...  Le  bonheur  d'un  ménage  cpii  n'est  pas  leur  chose, 
raccord  d'un  homme  et  d'une  femme  qui  se  sont  passés  d'eux, 
est-ce  qu'ils  peuvent  supporter  cela  ?  Cet  homme  et  cette  femme 
seront  malheureux  tous  deux?  Ce  foyer  paisible,  respecté,  heu- 
reux, sera  brisé?...  Qu'importe  à  leur  fanatisme  !  Ah  !  que  je  les 
hais!... 

—  Ne  parle  pas  ainsi,  mon  Albert...  supplia4-elle,  tu  n'en  as 
pas  le  droit.  Sur  quoi  veux-tu  que  je  te  jure  qu'aucun  prêtre  ne 
m'a  influencée?...  Sur  notre  enfant?  Tu  me  croiras  si  je  te  jure 
sur  elle.  Je  te  le  jure  sur  sa  tête...  J'ai  retrouvé  la  foi  à  moi 
seule,  toute  seule...  Comment  et  quand?  Je  ne  le  sais  pas...  J'ai 
vu  Jeanne  prier,  je  l'ai  vue  croire.  Toute  la  piété  de  mon  en- 
fance et  de  ma  jeunesse  m'est  revenue  à  travers  ma  fille.  Et 
maintenant,  je  crois.  Je  crois  en  Dieu.  Je  crois  à  TÉvangile.  Je 
crois  à  l'Église.  Je  crois  aux  saoremens.  Je  ne  peux  pas  plus 
m'arracher  de  l'esprit  cee  croyances  que  je  ne  peux  m'arracher 
des  yeux  cette  lumière.  Ppur  moi,  elles  sont  vraies,  elles  sont 
certaines,  comme  ce  jour...  Un  prêtre?  Mais,  si  j'avais  dû  re^ 
perdre  la  foi,  ce  sont  les  prêtres  qui  me  l'auraient  enlevée.  Je 
n'en  ai  vu  que  deux  depuis  un  an  que  cette  crise  a  comn[iencé, 
et  chacun  une  demi-heure.  Ils  ont  été  si  durs,  si  intransigeans, 
même  le  meilleur!  Ils  m'auraient  re  jetée  à  tes  idées,  si  je  pouvais 
y  revenir.  L'un  d'eux  était  pourtant  un  grand  savant  et  que  tu 
admires  :  le  Père  Euvrard... 

—  Le  membre  de  l'Institut  ?  interrogea  Darras,  et,  outré  de 
cette  nouvelle  révélation  :  —  Le  Père  Euvrard  s'est  prêté  à  re- 
cevoir les  visites  clandestines  d'une  femme  à  l'insu  de  son  mari? 
Et  moi  qui  le  mettais  si  à  part  des  autres  gens  de  son  espèce  1 
Moi  qui,  pour  un  peu,  l'aurais  plaint  de  tomber  sous  le  coup  des 
dernières  lois  !  Qu'elles  sont  justes,  ces  lois,  qu'elles  sont  sages  ! 
Le  Père  Euvrard?  Mais  quelle  infamie  !.,. 

—  Je  te  répète  que  je  ne  l'ai  vu  qu'une  fois,  et  une  demi- 
heure.  Il  a  tellement  senti,  lui  au$si,  l'irrégularité  de  madémarche 
qu'il  m'a  demandé  de  ne  revenir  qu'après  t'avoir  parlé  de  cette 
visite. 

—  Tu  lui  as  donc  dit  qi;e  tu  venais  à  mon  insu?  Il  a  bien 
fallu  que  tu  lui  expliques  pourquoi...  Tu  lui  as  livré  les  secrets  de 
notre  ménage?... 

—  Mon  ami,  interrompit-elle  douloureusement,  ne  pense  pas 


724  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cela!  Je  ne  lui  ai  pas  prononcé  ton  nom.  Je  serais  morte  plu- 
tôt... 

—  Que  m'importe  qu'il  connaisse  mon  nom  !...  s'écria Darras. 
Ce  qui  m'importe,  c'est  que  tu  aies  pu  parler  à  un  autre  homme 
de  choses  dont  tu  te  taisais  avec  moi  !  C'est  que  tu  aies  fait  une 
visite  que  je  n'ai  même  pas  soupçonnée.  Quand  Tas-tu  faite?... 
Réponds  ? 

I       —  Avant-hier. 

—  Ainsi,  gémit-il,  pendant  que  je  m'occupais  de  ton  fils  avec 
tant  de  dévouement  pour  toi,  pendant  que  je  me  reprochais 
d'avoir  à  te  cacher  mes  craintes  à  son  endroit,  pour  ne  pas  t'in- 
quiéter,  toi,  tu  me  trahissais.  Oui.  C'est  trahir  un  homme,  vi- 
vant comme  nous  vivons,  que  de  se  cacher  de  lui.  Et  ce  cri  de  la 
conscience  dont  tu  viens  de  parler,  tu  ne  l'entendais  pas?  Tu 
n'avais  pas  de  remords  de  ce  mensonge?... 

—  Moi  non  plus,  je  ne  voulais  pas  t'inquiéter,  répondit-elle. 
Je  savais  que  tu  serais  si  malheureux  de  mon  retour  à  la  foi! 
Et  j'avais  tant  besoin  dé  communier  avec  ma  fille!...  Je  voulais 
me  confesser... 

—  Tu  t'es  confessée?...  demanda  Darras.  Il  avait  mis  dans 
cette  question  une  àpreté  plus  haineuse  encore,  celle  du  mari 
libre  penseur,  pour  qui  le  confesseur  n'est  pas  le  représentant 
anonyme  et  impersonnel  du  Juge  invisible,  mais  un  homme 
apparu  entre  l'épouse  et  l'époux. 

—  Ni  le  Père  Euvrard  ni  l'autre  prêtre  n'ont  voulu  recevoir 
ma  confession,  répondit  Gabrielle,  dès  qu'ils  ont  su  que  j'étais 
divorcée  et  remariée. 

—  Tu  l'avoues  donc  !  Ils  t'ont  dit  que  ton  mariage  n'était  pas 
un  mariage!  reprit  Darras.  Et  tu  les  as  écoutés? Et  tu  les  as 
crus? Tu  les  crois!... 

—  Tout  ce  qu'ils  m'ont  dit  sur  notre  mariage,  répondit-elle, 
le  catéchisme  me  l'avait  déjà  dit...  Par  pitié,  Albert,  attends, 
pour  me  juger,  que  nous  ayons  repris  cette  conversation.  En  ce 
moment,  tu  ne  te  possèdes  pas.  Ni  moi  non  plus...  Et  j'entends 
Jeanne  qui  descend.  Qu'elle  ne  soupçonne  rien,  je  t'en  conjure! 
Elle  est  si  fine  ;  qu'elle  ne  devine  pas  ce  que  tu  penses,  jamais, 
jamais!  Ne  touche  pas  h  sa  foi,  mon  ami,  à  cause  de  ce  que  je 
viens  de  te  déclarer...  Ah!  promets-le-moi  !... 

—  Je  n'ai  pas  deux  paroles,  fil  Darras.  C'est  un  principe  qui 
m'aura  coûté  cher.  Mais  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  laissent 


UN   DIVORCE.  725 

leurs  impressions  gouverner  leurs  idées.  Je  suis   engagé.  Je 
oontinuerai  à  agir  avec  elle  comme  j'iai  toujours  agi... 

Les  aiguilles  de  la  petite  pendule  Louis  XVI  placée  sur  la 
oheminée  du  même  style  marquaient  en  effet  midi,  Theure  du 
déjeuner.  Le  soleil  de  ce  beau  jour  du  premier  printemps,  ce 
tiède  soleil  qui  avait  enveloppé  de  sa  caressante  lumière,  ce  matin 
xxième,  les  fiançailles  de  Lucien  et  de  Berthe,  assis  sur  le  banc 
solitaire  des  Arènes,  entrait  maintenant  à  pleins  rayons  dans  le 
petit  salon  où  se  tenait  ce  groupe  des  deux  époux,  jadis  si  unis 
et  menacés  de  la  plus  cruelle,  de  la  plus  i-rrémissible  des  sépa- 
rations, celle  des  croyances.  Ce  soleil  jouait  sur  la  guipure  bise 
des  rideaux  de  vitrages.  Il  courait  sur  la  soie  rayée  de  la  ten- 
-txire,  sur  la  laque  des  meubles  aux  délicats  motifs  rubannés, 
^.mix  nœuds  finement  sculptés,  frais  décor  déjà  un  peu  passé,  mais 
g^  coquetterie  attestait  avec  quel  souci  d'élégance  soigneuse  les 
^x^oindres  détails  de  cet  intérieur  avaient  été  disposés.  Le  bonheur 
cj^ue  cet  ensemble  de  choses  gracieuses  avait  longtemps  encadré 
ét;^t,  lui,  passé  tout  à  fait,  et  les  physionomies  de  Gabrielle  et 
A^^lbert  contrastaient  d'une  manière  bien  frappante,  par  leur 
e:3c  pression  tourmentée,  avec  la  galté  de  cette  pièce  et  de  cette 
b^ure.  Cette  antithèse   leur  fut  rendue  plus   sensible   à  eux- 
oaémes,  par  Feutrée  de  Jeanne  qui  arrivait,  joyeuse,  le  rire  aux 
l^^vres,  l'insouciance  aux  yeux,  suivie  de  la  paisible  et  lourde 
\%}i»  Schultze,  Fexcellente  Allemande  dont  le  pas  avait  averti  la 
ïïière.  Darras    put  constater  aussitôt  combien  la  remarque  de 
^^lle-ci  sur  la  finesse  de  leur  enfant  était  justifiée.  Décidé,  comme 
^1    lavait  promis,  à  ne  rien  laisser  transparaître  de  ses  émotions, 
^1   avait  ouvert  un  journal,  et  feignait  de  s'y  absorber.  Sa  femme 
^Occupait  de  son  côté  à  ranger  des  pelotes  dans  un  panier  à 
^Uvrage.  Il  ne  fallut  qu'un  regard  à  la  petite  fille  pour  deviner 
ÏUe  son  père  et  sa  mère  venaient  de  prendre  cette  attitude  à  cause 
^*elle.  Elle  comprit  qu'ils  étaient  en  proie  à  une  agitation  extra- 
^ï*dinaire.  Ses  prunelles  noires  traduisirent  soudain  une  gène.  Le 
S^ntil  bavardage  où  allait  s'épancher  son  enfantine  joie  de  vivre 
^  arrêta  sur  sa  bouche  intimidée,  et,  après  avoir  embrassé  ses 
P^rens,  elle  aussi,  elle  essaya  de  se  donner  une  contenance  en 
*^Uilletant  un  livre  à  gravures  placé  sur  la  table.  Le  relèvement 
^^stinctif  de  sa  jolie  tête  à  une  naïve  question  de  M"*  Schultze 
Pi'ouva  du  moins  à  sa  mère  que  son  précoce  esprit  n'avait  près- 


726  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

senti  qu'un  seul  des  deux  drames  engagés  sous  le  toit  paternel. 

—  Mais  où  donc  est  allé  M.  Lucien?  avait  demandé  11m- 
prudente  Fraulein,  Je  croyais  Tavoir  vu  rentrer  tout  à  l'heure? 

—  Il  a  été  obligé  de  repartir  aussitôt  pour  une  courte  absence^ 
répondit  Darras.  Il  avait  dû,  malgré  son  aversion  pour  les 
mensonges  d'opportunité,  justifier  Tabsence  de  son  beau-fils  par 
le  prétexte  d'un  voyage.  De  recommencer  à  mentir  lui  fut  si 
pénible  qu'il  prononça  cette  phrase  avec  une  impatiente  brus- 
querie. L'institutrice  en  resta  décontenancée.  Puis,  coupant  court 
à  toute  nouvelle  demande,  et  comme  on  passait  à  table,  le  père 
dit,  en  caressant  les  cheveux  de  sa  fille  :  —  Mademoiselle  Jean- 
nette aura-t-elle  une  bonne  place  au  lycée  cette  semaine?  En 
quoi  a-t-elle  composé?... 

—  En  cosmographie,  papa,  répondit  l'enfant. 

—  Sa  copie  m'a  paru  très  complète,  dit  M"'  Schultze.  Et  elle 
y  a  eu  du  mérite.  C'est  une  science  qu'elle  n'aime  guère. 

—  C'est  pourtant  une  belle  science,  la  plus  belle  peut-être,... 
reprit  Dc^rras,  Mais  oui,  continua-fr-il,  en  interpellant  la  petite. 
On  t'a  enseigné  la  mythologie,  n'est-ce  pas[?  Quelle  pauvreté  que 
l'Olympe  antique,  les  Jupiter,  les  Apollon,  les  Diane,  à  côté  de 
la  simple  réalité  telle  que  l'observation  nous  la  révèle  :  la  tare 
lancée  dans  l'espace  et  décrivant,  autour  du  soleil,  cette  courbe 
que  nous  mesurons  à  une  lieue  près  ;  les  autres  planètes  emportées 
elles  aussi,  dans  l'orbite  de  ce  soleil,  avec  une  vitesse  que  nous 
mesurons  également;  ce  soleil  au  centre  de  son  peuple  d'astres, 
lui-même  suspendu  à  l'ensemble  des  mouvemens  de  sa  nébu- 
leuse ;  cette  nébuleuse,  cette  poussière  de  soleils  qui  ont  tous 
leur  cortège  de  satellites,  occupant  sa  place  dans  l'étendue  à 
côté  d'autres,  et  ainsi  de  suite  indéfiniment,  à  travers  l'espace 
infini...  quelle  évocation,  quelle  poésie!  Et  quand  on  songe  que 
rhon^me,  ce  chétif  insecte,  perdu  sur  un  coin  imperceptible  de 
cette  croûte  terrestre,  a  pu  découvrir  les  lois  éternelles  de  ces 
globes  lumineux  qui  n'étaient  pour  lui  que  des  clous  d'or  sur  on 
voile  noir,  comme  on  l'admire,  cet  homme,  d'une  pareille  œuvre! 
.  Il  n'avait  comme  outils  que  ses  pauvres  yeux  et  sa  raison.  Ds 

ont  suffi... 

—  Et  comme  on  admire  le  Dieu  du  Symbole  des  Apôtres,  créa- 
teur du  ciel  etde  la  terre!...  dit  Gabri elle  Darras.  Dans  ce  discours 
de  son  mari,  elle  avait  démêlé,  non  pas  un  manque  à  la  parole 
donnée,  mais  une  intention,  pour  elle  bien  inquiétante.  On  se 


UN   DIVORCE.  727 

rappelle  avec  quel  étonnement  elle  avait  écouté  le  Père  Euvrard 
lui  parler  de  la  Religion  et  de  la  Science,  comme  de  deux  do- 
maines juxtaposés,  mais  parallèles,  différens,  mais  identiques  en 
leur  fond.  Elle  avait  trop  complètement  subi,  et  pendant  trop 
d'années,  l'influence  de  la  pensée  de  Darras  pour  n'avoir  pas 
gardé  la  persuasion  contraire.  A  l'écouter,  elle  venait  d'entrevoir 
un  danger  qu'elle  n'avait  pas  prévu  :  il  allait,  à  partir  de  ce  jour 
et  dans  ses  moindres  conversations,  nourrir  l'intelligence  de  sa 
fille  d'idées  scientifiques.  Pourquoi?  Dans  l'espérance  que  plus 
tard,  placée  entre  la  négation  du  surnaturel  enveloppée  dans  ces 
idées,  et  la  foi  au  surnaturel  enseignée  par  son  éducation,  elle 
choisirait,  comme  lui-même  avait  choisi.  L'appréhension  de  ce 
redoutable  travail  avait  arraché  à  la  mère  ce  cri  de  protestation, 
que  le  père  ne  pouvait  pas  relever.  Un  quart  d'heure  auparavant, 
il  avait  renouvelé  son  engagement  de  neutralité.  Il  y  demeura 
fidèle  en  ne  poussant  pas  plus  avant  la  discussion;  mais^  lors^- 
que  après  ce  déjeuner  achevé  dans  une  gène  pénible,  il  se  re- 
trouva seul  à  seule  avec  Gabrielle,  ce  fut  de  cette  interruption 
qu'il  prit  texte  pour  rouvrir  l'entretien,  là  oîi  il  l'avait  laissé. 
Elle  constata  tout  de  suite,  avec  attendrissement  et  un  peu  de 
crainte,  qu'il  ne  lui  parlait  plus  avec  la  même  dureté.  Elle  se 
sentait,  depuis  qu'elle  avait  confessé  sa  foi,  la  force  de  résister 
à  toutes  les  violences.  Gomment  ne  pas  faiblir  devant  une  affec- 
tueuse et  triste  plainte?  La  petite  fille  était  sortie  de  la  chambre, 
après  avoir  présenté  son  front  tour  à  tour  au  baiser  de  sa  mère 
et  de  son  père.  Celui-ci  commença  : 

—  Et  tu  voudrais  que  ce  Dieu  dont  tu  as  parlé  tout  à  l'heure, 
un  Dieu  qui  aurait  créé  le  ciel  et  la  terre,  ces  myriades  et  my- 
riades d'étoiles,  un  Dieu  tout-puissant,  souverainement  bon  et 
souverainement  juste,  poursuivit  de  sa  vengeance  deux  êtres 
coupables,  de  quoi?  de  s'être  associés  pour  avoir  un  foyer!  Et, 
parce  que  ce  foyer  aurait  été  construit  en  dehors  de  quelques 
simagrées  rituelles,  il  serait  criminel?  Il  serait  maudit?...  Je  me 
suis  mis  à  ton  point  de  vue,  remarque,  car,  pour  moi,  le  Dieu- 
personne  est  une  dernière  idole,  comme  l'a  dit  d'ailleurs  un  prêtre 
de  grand  esprit  que  ses  confrères  ont  poursuivi  de  leur  haine, 
bien  entendu;  Dieu,  c'est  la  loi  dans  l'Univers,  et,  dans  l'homme 
c'est  la  conscience...  Interroge-la,  ta  conscience,  la  vraie,  celle 
qui  n'a  pas  été  faussée  par  ta  première  éducation,  écouté  la  voix 
de  ton  cœur  quand  tu  viens  d'embrasser  ton  enfant  par  exemple^ 


728  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  reconnais  que  des  remords,  à  l'occasion  d'un  mariage  où  ta 
n'as  reçu  et  donné  que  du  bonheur,  ne  peuvent  pas  être  légi- 
times. C'est  une  disposition  morbide,  à  laquelle  tu  vas  me  pro- 
.  mettre  de  ne  plus  te  laisser  aller.  Elle  deviendrait  coupable,  si 
elle  se  prolongeait... 

—  Tu  me  parles  comme  à  une  malade,  répondit  Gabrielle,  en 
secouant  la  tète.  Je  ne  le  suis  pas.  Toutes  les  raisons  que  lu 
pourras  me  donner  en  faveur  de  notre  ménage,  crois-tu  que  je 
ne  me  les  sois  pas  données?  Crois-tu  que  je  ne  me  sois  pas 
rappelé,  avec  une  protestation  de  tout  mon  cœur,  chaque  fois  que 
j*ai  éprouvé  ces  remords,  combien  tu  avais  été  bon,  dévoué, 
délicat,  notre  droiture  à  tous  deux  dans  notre  existence  commune, 
la  loyauté  de  notre  foyer,  notre  petite  Jeanne?. . .  C'étaient  des  joies, 
de  bien  douces  joies.  Elles  nous  étaient  défendues... 

—  Par  la  loi  de  TÉglise  catholique,  c'est  vrai,  reprit  Darras, 
du  ton  d'un  homme  résolu  maintenant  à  ne  plus  s'emporter,  et 
qui  discute  un  opinion  pour  elle-même,  comme  si  sa  propre  des- 
tinée n  était  pas  en  jeu.  Raisonnons  pourtant.  Qui  Ta  édictée, 
cette  loi  ?  Des  hommes.  D'autres  hommes  en  ont  édicté  une  autre, 
puisque  le  divorce  est  permis  par  notre  code  et  par  celui  de 
presque  tous  les  peuples  civilisés.  En  quoi  l'interdiction,  pro- 
mulguée par  les  uns,  est-elle  plus  respectable  que  l'autorisation 
promulguée  par  les  autres  ?  Réponds-moi  sans  t'exalter.  Tu  vois 
comme  je  suis  calme  et  prêt  à  entrer  dans  toutes  tes  idées,  à  les 
comprendre... 

—  En  quoi  la  loi  de  l'Église  est-elle  plus  respectable?  dit- 
elle.  Mais  précisément  parce  qu'elle  n'a  pas  été  édictée  par  des 
hommes. 

—  Et  par  qui  donc? 

—  Par  Dieu...  Ah  !  pardonne-moi  de  te  rappeler  ces  mots  de 
rÉvangile  qui  me  font  si  mal  quand  je  me  les  répète,  et  je 
me  les  répète,  tous  les  jours,  à  toutes  les  heures,  depuis  tant 
de  mois:  «  Tout  homme  qui  renvoie  sa  femme  et  en  épouse 
une  autre,  commet  l'adultère.  Toute  femme  qui  quitte  son  mari 
et  en  épouse  un  autre,  commet  un  adultère.  »  Prouve-moi  que 
cela  n'est  pas  écrit.  Tu  ne  peux  pas... 

—  Non.  Mais  je  reprends  le  terme  même  dont  je  me  suis 
servi  et  que  tu  as  relevé,  je  t'ai  prouvé  et  te  prouverai  que  les 
Évangiles  sont  eux-mêmes  des  livres  composés,  non  par  Dieu, 
mais  par  des  hommes,  sur  un  autre  homme*   un  très  grand 


UN   DIVORCE.  729 

luuie,  le  plus  grand  des  hommes,  si  tu  veux,  par  la  vertu,  la 
reté  d'âme,  la  morale,  mais  un  homme  tout  de  même,  et  qui, 
poT  suite,  pouvait  se  tromper.  Et  là,  le  sens  commun  démontre 
qu'il  s'est  trompé... 

—  Tu  m'as  prouvé  et  tu  me  prouves  que  tu  ne  crois  pas,  et 
moi,  je  crois,  répondit  Gabrielle.  Je  crois,  comme  l'apôtre,  parce 
que  j'ai  vu.  Oui,  j'ai  vu  des  yeux  de  mon  âme,  celui  que  tu  dis 
n'avoir  été  qu'un  homme,  agir  et  vivre  dans  le  cœur  de  Jeanne. 
J'ai  vu  cette  enfant  grandir  en  perfection  sous  une  influence  qui 
ne  pouvait  venir  que  d'en  haut,  qui  supposait  un  esprit  éclairant, 
guidant,  aimant  son  esprit.  Je  te  l'ai  dit  et  je  l'avais  dit  au 
Père  Euvrard,  la  mère  en  moi  s'est  rendue  à  cette  lumière.  J'ai 
compris  que,  si  une  piété  comme  celle  de  mon  enfant  n'était 
qu'un  mensonge,  tout  mentait  au  monde,  et  tout  ne  ment  pas, 
tout  ne  peut  pas  mentir.  Ma  raison  se  refuse  à  l'admettre.  C'est 
la  raison  d'une  ignorante,  mais  le  Père  Euvrard,  lui,  n'est  pas 
un  ignorant.  Il  pense  comme  moi,  cependant,  et  pas  sur  ce  point 
seulement,  sur  l'autre  aussi... 

—  Quel  autre?...  interrogea  Darras,  presque  avec  détresse. 
C'était  l'anxiété  d'un  homme  frappé  d'un  coup  si  subit  qu'il  n'est 
pas  sûr  d'avoir  mesuré  l'étendue  entière  de  son  malheur.  Il  tremble 
de  ce  qui  lui  reste  à  découvrir.  Une  fois  le  premier  saisissement 
passé,  le  mari  si  durement  outragé  dans  son  orgueil  d'homme 
s'était  efforcé  de  se  reprendre.  On  a  vu  qu'il  y  avait  réussi,  et 
T^'à  la  fin  du  déjeuner,  il  avait  pu  parler  à  Gabrielle  avec  dou- 
^^\LT.  Il  s'était  dit  qu'il  se  trouvait  devant  une  crise  purement 
intimentale,  et  sans  doute  d'origine  nerveuse.  Une  extrême  pa- 
3nce  était  le  meilleur  remède.  Cet  adversaire  de  tous  les  pré- 
igés  avait  ce  préjugé-là  :  il  était  très  près  de  confondre  les 
notions  religieuses  et  l'hystérie.  Cette  nouvelle  conversation 
rec  sa  femme  le  consternait  en  lui  montrant,  dans  cette  pensée 
longtemps  modelée  d'après  la  sienne,  un  système  cohérent, 
le  conception  positive,  des  affirmations  passionnées,  mais  pre- 
sses. A  peine  s'il  la  reconnaissait.  Mais  elle-même  se  recon- 
Btissait-elle?  La  violente  secousse  de  tout  à  l'heure  avait  comme 
avert  dans  sa  conscience  une  fissure  par  où  se  précipitait  un  flot 
Idées    silencieusement    amassées  dans    l'arri ère-fond  de  son 
re  intime.  Ainsi  remuée,  et  à  cette  profondeur,  à  quelle  extré 
lîté  n'était-elle  pas  capable  de  se  porter?  C'était  cet  inconnu  qui 
>ouvantait  Darras.  Que  lui  avait  conseillé  le  Père  Euvrard  dont, 


~rr 


730  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

visiblement,  le  souvenir  la  hantait?  De  partir  sans  doute,  de 
quitter  ce  second  mari,  qui,  pour  ce  prêtre  bigot,  et  pour  elle 
maintenant,  hélas!  n'était  qu'un  amant  sous  un  nom  légal... 
Avoir  seulement  à  lutter  contre  un  pareil  prpjet,  que  cela  serait 
duri  Aussi  éprouva-t-il  un  véritable  allégement  à  entendre 
Gabrielle  répondre  : 

—  Nos  difficultés  avec  Lucien...  M.  Euvrard  les  ignorait 
absolument,  comme  moi-même.  C'est  en  sortant  de  chez  lui  que 
je  t'ai  retrouvé  ici  et  que  tu  me  les  as  apprises.  Je  n'avais  donc 
pas  pu  l'avertir.  Toute  ma  vie  je  l'entendrai  me  les  prédire... 
Quand  tu  m'as  raconté  ta  scène  avec  ce  malheureux  enfant,  j'ai 
frissonné.  Le  Père  Euvrard  venait  de  me  l'annoncer...  Tu  t'ima- 
gines que  je  rêve?...  Des  peines  et  des  mères  jugés  et  coruUunnés 
par  leur  fiîsy  des  heurts  meurtriers  entre  le  beau-^père  et  le  beau- 
/ilsy  des  luttes  horribles  entre  les  anciens  époux  autour  du  ma- 
riage de  leur  enfant.,.  Ce  sont  ses  mots.  Je  les  ai  tous  dans  ma 
mémoire.  Il  m'énumérait  les  catastrophes  dont  il  a  vu  fnq)pés 
des  ménages  comme  le  nôtre.  C'était  notre  histoire  qu'il  me 
racontait.  Réponds.  Tout  à  l'heure,  est-ce  que  Lucien  ne  nous 
jugeait  pas  ?  Est-ce  qu'il  ne  nous  condamnait  pas  ?  Est-ce  que 
vous  n'avez  pas  échangé  l'un  avec  l'autre  des  paroles  qui  étaient 
des  coups  de  couteau?  Elles  m'entraient  dans  le  cœur,  en  me 
le  déchirant  !  Est-ce  que  Lucien  ne  t'a  pas  dit  qu'il  n'avait  besoin 
légalement,  pour  se  marier,  que  d'un  consentement,  celui  de  son 
père?  Et,  s'il  est  allé  le  demander  en  nous  quittant,  qu'aurai-je 
à  faire,  sinon  à  recommencer  la  lutte  avec  M.  de  Chambault?... 
Quelle  lutte  !  Comme  elle  va  m'être  cruelle,  et  tout  sera  réalisé 
des  paroles  de  ce  prêtre,  toutes  les  menaces,  tous  les  châtimens  !... 

—  Et  tu  ne  veux  pas  que  je  pense  que  tu  es  malade?...  dit 
Albert,  en  lui  prenant  la  main.  Il  l'attira  d'un  geste  enveloppant 
et  protecteur  auquel  elle  ne  résista  pas.  —  Mais  c'est  à  moi  d'avoir 
de  la  force  pour  toi  et  de  te  guérir.  Je  te  le  répète,  raisonne  un 
peu.  Je  ne  discute  ni  la  valeur  mathématique  du  Père  Euvrard, 
ni  la  sincérité  de  sa  foi  religieuse.  Pourtant,  s'il  n'avait  pas  dé* 
ployé  dans  ses  travaux  plus  de  logique  que  dans  la  soi-disant 
prédiction  que  tu  me  rapportes,  il  ne  serait  pas  de  l'Institut^ 
Cela  prouve  qu'il  a,  comme  Renan  le  disait  d'un  de  ses  maîtres 
de  Saint-Sulpice,  une  cloison  étanche  dans  l'esprit.  Le  géomètre 
est  d'un  côté,  le  visionnaire  de  l'autre...  Car  enfin,  quand  Lucien 
a  osé  me  dire  à  propos  de  toi  :  «  Elle  était  ma  mère  avant  d'être  ta 


UN   DIVORCE.  731 

femme,  »  c'est  ton  second  mariage  qu'il  nous  a  reproché.  Tu 
Taurais  fait,  ce  second  mariage,  étant  veuve  au  lieu  d'être  di- 
vorcée, le  reproche  aurait  été  le  même.  Je  t'aurais  épousée  veuve 
que  le  caractère  de  ce  malheureux  enfant  se  serait  heurté  contre 
le  mien,  aussi  âpre  ment,  à  l'occasion  de  son  absurde  projet... 
Quant  à  Ce  projet  lui-même,  raisonne  encore.  Lucien  n'est  pas 
encore  allé  chez  M.  de  Cbambault  lui  demander  le  consentement 
que  tu  lui  refuses.  Il  n'ira  pas.  Ce  serait  te  faire  un  outrage  dont 
je  continue  à  le  croire  incapable,  même  dans  sa  folie.  Il  irait, 
que  tu  as  pour  toi  le  jugement  qui  te  donne  la  garde  de  l'enfant... 
Mai^  à  chaque  jour  suffit  sa  peine.  J'ai  voulu  te  démontrer, 
d'après  le^  faits  acquis  aujourd'hui,  qu'entre  ton  divorce  et  les 
chagrins  qui  t'atteignent,  il  n'y  a  aucun  rapport  de  cause  à  effet. 
L'Église  admet  le  second  mariage  du  veuf  ou  de  la  veuve.  Sans 
être  grand  clerc,  je  crois  me  rappeler  même  que  la  proscrip- 
tion de  ces  seconds  mariages  par  certains  théologiens  a  été  une 
hérésie.  Tu  aurais  fait  un  second  mariage  dans  ces  conditions-là, 
encore  une  fois,  que  le  Père  Euvrard  n'aurait  pas  le  droit  de  te 
le  reprocher,  et  tu  subirais  les  mêmes  épreuves... 

—  Non,  répondit  Gabrielle,  pas  lés  mêmes.  Lucien  m'esti- 
merait. Si  j'avais  été  veuve,  nous  nous  serions  mariés  religieu- 
sement, et  alors  il  n'aurait  pas  pu  comparer  le  mariage  que  nous 
avons  fait  et  celui  qu'il  veut  faire... 

—  Et  qu'il  ne  fera  pas!...  interrompit  Darras  énergiquement. 
Cette  allusion  de  sa  femme  au  caractère  différent  et  certainement 
supérieur  qu'aurait  revêtu  leur  mariage  dans  d'autres  conditions 
avait  allumé  dans  ses  prunelles  un  nouvel  éclair  de  la  fureur 
indignée  du  matin.  La  force  avec  laquelle  il  affirma  l'échec  des 
projets  de  Lucien  fut  le  seul  signe  de  ce  tressaillement.  Il  se 
dompta  aussitôt,  bien  décidé  à  ne  plus  dévier  du  parti  pris 
d'indulgence  protectrice  auquel  il  s'était  rangé  par  un  instinct 
aussi  spontané,  aussi  rapide  qu'une  réaction  physiologique. 
Quand  un  homme  et  une  femme  ont  vécu,  comiùe  ces  deux  époux, 
dans  une  intiniité  absolue  de  plusieurs  années,  ne  se  cachant 
rien,  ne  disputant  sur  rien,  ne  faisant  qu'un,  la  révélation  d'un 
principe  d'irréductible  divergence,  soudain  apparu  entre  eux, 
produit  d'abord  un  atroce  déchirement,  puis  un  effort  immédiat 
pouf  se  rapprocher.  Avant  de  s'avouer  qu'ils  ne  seront  plus  jamais 
fondus  l'un  dans  l'autre,  ces  deux  cœurs  essaient  de  se  res- 
saisir, de  se  ressouder,  avec  tout  ce  qu'ils  ont  gardé  de  tendresse. 


732  AEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  dirait  qu'ils  espèrent  briser,  broyer,  anéantir  dans  une  suprême 
étreinte  morale  le  germe  fatal  qui  n'a  pas  enoore  accompli  son 
œuvre  de  désunion.  A  ce  travail  sauveur,  chacun  d'eux  s'emploie 
avec  ses  facultés  propres.  Darras  s'était  habitué,  dans  sa  vie  con- 
jugale, à  toujours  traiter  Gabrielle  comme  une  créature  désarmée 
devant  le  sort  et  qui  a  besoin  d'être  défendue.  H  l'avait,   en 
l'épousant,  défendue  contre  son  premier  mari,  défendue  ensuite 
contre  la  malveillance  du  monde  à  l'égard  des  femmes  divorcées, 
défendue  ces  jours  derniers  contre  son  fils.  Il  fallait  maintenant 
la  défendre  contre  elle-même.  Comment?  Des  confidences  aux- 
quelles cette  âme  troublée  venait  de  s'abandonner  enfin,  une  in- 
dication positive  se  dégageait  :  ce  mariage  de  Lucien  avec  une 
femme  indigne  avait  donné  corps  aux  scrupules  flottans  dont  cette 
imagination  était  hantée.  Elle^avait  vu  là  une  vivante  vérification 
des  menaces  par  lesquelles  un  prêtre,  à  tout  le  moins  imprudent» 
avait  encore  accru  son  exaltation, ,  au  lieu  de  la  calmer.  Que  ce 
mariage  n'eût  pas  lieu,  que  Lucien  revînt  à  la  maison,  affectueux 
comme  autrefois,  que  leur  existence  familiale  reprît,  paisible, 
régulière,  heureuse,  et  l'effet  disparaîtrait  avec  la  cause.  Le  cau- 
chemar se  dissiperait,  et  avec  lui  cette  crise  de  terreur  supersti- 
tieuse. Ce  serait  au  mari  de  diminuer  les  chances  du  retour  de  la 
manie  religieuse  :  il  envelopperait  sa  femme  d'une  sollicitude  plus 
dévouée  encore,  il  réduirait  une  à  une  les  fausses  idées  ravi- 
vées chez  elle  par  la  rentrée,  à  la  suite  de  sa  fille,  dans  l'atmo- 
sphère funeste  de  la  dévotion  catholique.  La  tâche  serait  aisée, 
puisque  Jeanne  aurait  fait  sa  première  communion  dans  quelques 
semaines.  Darras,  ayant  tenu   parole,  serait  libre  de  prendre 
en  main  à  son  tour  l'éducation  de  l'enfant.  C'était  un  épisode 
aussi  pénible  qu'inattendu,  mais  un  épisode  seulement  dont  leur 
ménage  sortirait  indemne,  et  d'autant  plus  vite  que  cette  déplo- 
rable histoire  de  Lucien  aurait  été  plus  tôt  terminée.  Toutes  ces 
pensées,  quelques-unes  confuses,  cette  dernière  très  distincte, 
s'étaient  élevées  dans  l'esprit  de  Darras  au  fur  et  à  mesure  des 
répliques  de  Gabrielle.  Elles  aboutissaient  à  cette  résolution 
d'empêcher  à  tout  prix  l'union  de  son  beau-fils  et  de  l'aventurière, 
qu'il  confirma  en  répétant  :  —  Non.  Ce  mariage  de  Lucien  n'aura 
pas  lieu.  J'ai  un  moyen  sûr  de  l'empêcher.  Tu  te  rendras  compte, 
alors,  quand  tu  auras  ton  fils  auprès  de  toi,  et  guéri  de  sa  folie, 
que  ces  phrases  du  Père  Euvrard  ne  signifient  rien,  absolument 
rien.  Car  Lucien  reviendra.  J'en  fais  mon  affaire...  Et  tu  ne  te 


UN   DIVORCE. 


733 


croiras  plus  punie,  alors,  d'une  faute  que  tu  n'as  pas  commise. 
Tu  nous  verras  vis-à-vis  l'un  de  l'autre  dans  les  mêmes  termes 
où  nous  étions  autrefois.  J'en  fais  mon  affaire  encore...  Ce  que 
je  te  demande  simplement,  c'est  de  ne  plus  jamais  te  taire.  Pense 
avec  moi  tout  haut.  Je  veux  que  tu  sois  heureuse  comme  tu 
l'as  été,  du  même  bonheur  complet  fait  d'union  de  nos  deux 
cœurs  et  nos  deux  esprits.  Nous  avons  connu  pourtant  ce 
bonheur.  Nous  le  connaîtrons  encore. 

Il  avait  mis  dans  ces  protestations  un  accent  si  convaincu, 
une  telle  ardeur  de  dévouement  émanait  de  son  regard!...  Ga- 
brielle  se  laissa  pour  un  instant  et  encore  une  fois  suggestionner 
par  cette  personnalité  sur  laquelle  la  sienne  s'était  tant  appuyée. 
L'absence  totale  de  rancune  contre  Lucien  qu'elle  constatait  chez 
Darras,  après  une  si  violente  altercation  et  où  le  jeune  homme 
s'était  montré  si  ingrat,  touchait  son  cœur  de  mère  et  d'épouse. 
D'avoir  parlé  ainsi,  de  ûe  plus  porter  ce  poids  de  silence  lui  don- 
nait, même  dans  sa  peine,  une  sensation  de  délivrance  qui  se 
manifesta  par  un  mouvement  de  passion.  Elle  se  jeta  dans  les 
bras  de  son  mari,  en  lui  disant  : 

—  Je  t'aime  !  Je  ne  veux  plus  rien  savoir  !  Que  je  sois  damnée, 
mais  que  je  ne  te  quitte  pas,  jamais,  jamais  !... 

—  Tu  ne  seras  pas  damnée,  répondit-il,  et  tu  ne  me  quit- 
teras pas...  Mais,  —  il  regarda  sa  montre,  —  le  temps  presse. 
Il  faut  agir  dès  aujourd'hui... 

—  Tu  vas  essayer  de  revoir  Lucien?  interrogea-t-elle,  et, 
tremblante  :  —  Dans  son  état  d'excitation,  j'ai  peur. 

—  Je  ne  vais  pas  le  revoir,  reprit  Darras.  Laisse-moi  seule- 
ment une  pleine  liberté  d'agir,  et  aie  confiance...  Ce  mariage 
n'aura  pas  lieu.  Je  m'y  engage,  et  tu  sais  que  je  tiens  mes 
engagemens. 

Cette  confiance  qu'il  essayait  d'inspirer  ainsi,  d'imposer 
presque  à  sa  femme,  le  mari  l'avait-il  lui-même  [?  Possédait-il 
vraiment  ce  sûr  moyen  dont  il  avait  proclamé  l'immanquable 
efficacité?  Quand  il  eut  quitté  Gabrielle,  un  peu  apaisée  par 
cette  énergie  d'affirmation,  son  visage  était  loin  de  traduire 
cette  certitude  du  succès  qu'il  avait  moins  éprouvée  qu'il  ne 
l'avait  feinte.  Il  avait  voulu  interrompre  à  tout  prix  une  crise 
de  désespoir,  trop  douloureuse  pour  celle  qui  la  subissait, 
et  pour  lui,  l'impuissant  témoin.  A  peine  hora>4eJa  mai&on* 


734 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


il  avait  pris  unô  voiture  et  s'était  fait  conduire  place  Beau- 
vau,  au  Ministère  de  l'Intérieur.  Dans  cette  campagne  qu'il 
était  décidé  &  entreprendre  pour  tenir  sa  parole  et  empêcher 
te  mariage  dont  le  contre-coup  menaçait  d'atteindre  si  profon- 
dément la  mère,  c'était  la  première  démarche  à  tenter.  Il  fallait 
savoir,  comme  il  l'avait  dit  l'avant-veille,  si  quelque  témoignage 
officiel,  et  pai*  suite  indiscutable,  ne  lui  permettrait  pas  de  con- 
vaincre l'étudiante  de  mensonge.  Il  continuait  de  croire  qu^elle 
avait  joué  à  Lucien  une  comédie  dont  celui-ci  cesserait  d'être  la 
dupe  le  jour  où  il  tiendrait  la  preuve  qu'elle  n'avait  pas  eu  un 
seul  amant,  et  Darras  était  sûr  qu'il  n'y  avait  pas  eu  que  Méjan 
dand  sa  vie.  Toute  cette  histoire  d'une  «  union  libre,  »  contractée 
entre  deux  consciences,  par  haine  des  lois  iniques  et  d'une  société 
barbare,  lui  paraissait  ime  fantasmagorie  édifiée  à  plaisir  pour 
la  naïveté  d'un  visionnaire  de  vingt-trois  ans.  S'il  eût  pu  prévoir 
l'audace  d'une  telle  imposture,  il  se  fût  muni  d'un  dossier  plus 
complet,  dès  le  début.  Il  était  temps  encore  de  le  compléter,  car 
l'insensé  jeune  homme,  au  cours  de  cette  violente  explication 
avec  ses  parens,  ne  s'était  pas  départi  de  son  caractère.  11  n'avait 
pas  dit  :  «  Je  veux  épouser  M"*  Planât  parce  que  je  l'aime.  »  Il 
avait  dit  :  «  Je  veux  l'épouser  parce  que  je  l'estime.  »  Ruiner 
cette  abdurde  estime,  ce  serait  du  coup. ruiner  ce  dangereux  projet 
d'une  romanesque  réhabilitation  d'une  femme  méconnue.  Si  cette 
nouvelle  enquête  n'aboutissait  pas,  —  l'échec  après  tout  était 
possible,  quoique  peu  probable,  —  Darras  entrevoyait  une  autre 
voie  à  suivre,  qui,  celle-là,  réussirait.  Une  offre  d'argent  considé- 
rable déciderait  sans  aucun  doute  cette  fille  à  lâcher  sa  proie.  Cet 
honnête  homme  reculait,  par  scrupule,  devant  ce  marchandage 
d'une  conscience  qu'il  méprisait  cependant  !  L'entretien  à  sou- 
tenir pour  mener  à  bien  une  telle  négociation  lui  répugnait  trop. 
Il  lui  avait  déjà  été  si  pénible  de  donner  des  instructions  d'es- 
pionnage à  l'agent  du  Grand-Comptoir,  La  visite  à  la  place 
Beauvau  lui  fut  moins  dure,  pour  une  raison  qui  tenait  aux 
côtés  un  peu  conventionnels  de  son  caractère.  La  mise  en  mou- 
vement de  la  machine  administrative  déguisait  mieux  cette  be- 
sogne de  police.  Le  personnage  important  auquel  il  s'adressa 
lui  promit  qu'avant  quinze  jours  le  dossier  demandé  serait  con- 
stitué, et  Darras  put  rentrer  à  son  bureau,  d'où  il  ne  s'était 
jamais  absenté  sans  prévenir,  durant  toute  sa  vie  d'ingénieur- 
conseil.  Son  espérance  était  maintenant  toute  voisine  de  la  cer- 


^f^ 


UN  DIVORCE.  735 

titude  simulée  tout  à  Theure,  —  étant  donné  ses  idées  sur  la 
moralité  de  M"*  Planât.  Il  n'en  tomba  pas  moins,  quand  il  fût 
seul  à  sa  table,  devant  ses  papiers,  dans  une  mélancolie  si  pro- 
fonde qu'il  fut  incapable  de  travailler.  Au  cours  des  deux  scènes 
subies  le  matin,  il  venait  d'être  atteint  à  la  fois  des  deux  côtés 
où  son  cœur  était  le  plus  tendre,  le  plus  vulnérable.  En  lui 
reparlant  comme  il  avait  fait,  Lucien  lui  avait  prouvé  que  ses 
phrases  de  l'avant-veille  n'avaient  pas  été  l'éclat  d'un  simple 
emportement.  Elles  manifestaient  une  disposition  profonde  de 
son  être.  Elles  avaient,  à  quarante-huit  heures  de  distance, 
jailli  deux  fois  si  naturellement  de  sa  colère,  et  les  deux  tok 
avec  cet  accent  d'une  si  acre  rancune,  avec  ce  regard  d'une 
haine  si  intense!  Lui-même,  Darras,  redevenu  de  sang-froid, 
s'étonnait  de  sentir  que  cette  rancune  avait  éveillé  en  lui  un  écho 
qui  ne  s'apaisait  pas.  Son  ménage  de  mari  d'une  divorcée  avait 
eu  deux  orgueils  :  il  avait  été  fier  d'avoir  absolument  remplacé  le 
vrai  père  auprès  de  son  beau-fils,  et,  en  ce  moment,  il  éprouvait 
contre  cet  enfant  du  premier  lit,  l'aversion  animale  d'un  beau-père. 
Ces  mots  du  jeune  homme  avaient  suffi  :  '<  Elle  était  ma  mère 
avant  d'être  ta  femme.  »  Darras  avait  été  fier  aussi  d'avoir,  dans 
le  divorce,  fondé  un  foyer,  égal  aux  plus  religieux  par  la  fusion  des 
âmes,  la  fidélité  réciproque,  l'intensité  de  la  vie  morale,  et  voici 
que  ce  foyer  ne  suffisait  pas  à  sa  femme,  qu'elle  en  méconnaissait 
la  qualité,  qu'elle  le  reniait,  quoi  qu'elle  eût  dit.  Y  a-t-il  un  renie- 
ment pire  que  le  remords  ?  Cet  homme  si  volontaire,  qui  avait 
réalisé,  les  unes  après  les  autres,  les  plus  difficiles  ambitions  de 
sa  jeunesse,  à  force  d'intelligence  et  de  patience,  ne  souffrait  pas 
seulement  dans  ce  double  échec  de  ses  deux  plus  chères  idées. 
11  était  resté  amoureux  de  Gabrielle,  et  si  l'âge  et  Taccoutumance 
avaient  assagi  la  juvénile  exaltation  de  cet  amour,  rien  n'en  avait 
diminué  l'exclusivisme  passionné.  De  découvrir  que  cette  âme 
de  femme  n'était  plus  tout  entière  à  lui,  que  des  idées  et  des  sen- 
timens  si  intimes,  si  profonds,  si  contraires  aux  siens,  y  avaient 
grandi,  et,  à  son  insu,  le  secouait  d'un  frisson  de  révolte  et  de 
douljBur.  C'était  un  élancement  de  jalousie,  aussi  aigu,  aussi 
perçant  que  celui  dont  il  eût  tressailli  devant  la  preuve  d'une 
perfidie  d'un  autre  ordre.  Il  voyait  Gabrielle  agenouillée,  telle 
qu'il  l'avait  surprise,  quand  il  avait  traîné  Lucien  dans  le  petit 
salon.  Cette  pensée  l'inondait  d'une  amertume  inexprimable.  Elle 
n'offensait  pas  uniquement  l'époux.  Elle  allait  blesser  en.  lui  le 


736  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fanatique  à  rebours,  le  doctrinaire  intransigeant  pour  qui  le  ca- 
tholicisme avait  toujours  été  la  grande  erreur  pationale,  le  virus 
séculaire  à  définitivement  éliminer.  Âvait-il  eu  assez  raison  de 
détester  comme  un  être,  comme  une  personne,  cette  religion 
toujours  agissante,  toujours  prête  à  surgir  entre  ceux  qui  s'en 
croient  le  plus  complètement  affranchis  !...  Mais  il  ne  se  laisse- 
rait pas  expulser  ainsi  de  son  bonheur,  il  ne  céderait  pas  à  cette 
Église  d'imposture  cette  âme  à  lui,  son  trésor  de  tant  d'années, 
sans  avoir  lutté.  Il  lutterait  et  il  vaincrait.  Cette  confiance  qu'il 
avait  jouée  tout  à  l'heure  pour  l'inspirer  à  Gabrielle,  il  acheva  de 
se  la  donner  réellement  par  l'énergie  avec  laquelle  il  se  répéta  : 
«  Je  vaincrai;  »  et,  son  collègue  Delaitre,  celui  qui  avait  dû 
prendre  Lucien  comme  compagnon  dans  son  voyage  autour  du 
monde,  étant  entré  dans  son\  cabinet,  il  lui  dit,  avec  la  plus 
absolue  boûne  foi  : 

—  Mon  beau-fils  n'achève  pas  de  se  décider,  mais,  dans  huit 
jours,  j'espère  que  je  vous  rendrai  une  réponse  définitive  et  que 
vous  l'emmènerez... 

Tandis  que  l'optimisme  systématique  de  Darras  escomptait 
ainsi  par  avance  le  résultat  si  douteux  de  ses  démarches  au 
Ministère  de  l'Intérieur,  un  travail  parallèle  d'espérance  s'accom- 
plissait dans  l'esprit  de  sa  femme,  et  pour  aboutir  au  résultat  pré- 
cisément contraire  à  l'attente  du  mari.  Il  voyait,  lui,  dans  cette 
démarche,  un  acheminement  vers  la  rupture  du  projet  de  ma- 
riage formé  par  Lucien,  et,  cette  rupture,  croyait-il,  guérirait 
complètement  les  malaises  de  conscience  que  venait  de  lui  révéler 
Gabrielle.  Celle-ci  avait  bien  pensé,  quand  Albert  lui  avait  parlé 
en  la  quittant  avec  cette  assurance,  qu'il  se  proposait  de  provoquer 
une  enquête  plus  complète  sur  M"'  Planât.  Une  fois  seule,  elle 
était  restée  longtemps  à  méditer  sur  l'issue,  et  elle  avait  trouvé 
dans  ses  réflexions  de  nouvelles  raisons  de  se  rassurer.  Elle  rai- 
sonnait comme  Darras  :  les  protestations  d'estime  que  Lucien 
avait  opposées  à  sa  malheureuse  phrase  sur  l'étudiante  le  dé- 
montraient, que  rinconduite  de  cette  femme  lui  fût  prouvée, 
il  romprait.  Ces  preuves  seraient  suffisantes,  à  la  condition  d'être 
vraiment  indiscutables.  Le  seraient-elles?...  Gabrielle,  comme 
son  mari  encore,  se  dit  que  oui.  D'ailleurs,  Albert  avait* peut-être 
imaginé  un  autre  procédé.  Les  possibilités  d'une  action  directe, 
dans  la  circonstance,  étaient  si  restreintes  qu'un  esprit  réaliste 


UN  DivoncE.  737 

les  eût  bien  vite  épuisées.  Quelle  connaissance  de  la  réalité 
avait  cette  femme,  si  soigneusement  préservée,  depuis  des  années, 
de  tout  contact  avec  la  vie?  Les  mots  vagues  de  «  conseil  judi- 
ciaire, »  d'  «  interdiction,  »  se  présentèrent  à  sa  pensée.  Elle  les 
admit,  sans  les  creuser,  comme  d'autres  chances  de  réussite.  Que 
lui  importait  le  détail  d'un  effort  dont  elle  était  certaine  qu'il 
serait  dévoué,  loyal  et  heureux,  du  moment  qu'il  était  conçu  et 
exécuté  par  ce  courageux  et  intelligent  Albert?  Non.  Ce  mariiage 
de  son  fils  n'aurait  pas  lieu...  Elle  se  tendit,  elle  aussi,  à  redou- 
bler en  elle  cette  certitude.  Seulement  Darras  s'était  bien  trompé 
dans  son  calcul  :  la  mère  ne  trouva  dans  cette  probabilité  de 
succès  qu'un  aliment  nouveau  à  cette  ardeur  religieuse  dont  il 
avait  rêvé  d'éteindre  la  llamme.  Entre  la  scène  avec  Lucien  et  le 
départ  de  Darras,  un  fait  s'était  produit  :  elle  avait  parlé,  — 
parlé,  c'est-à-dire  obéi  au  Père  Euvrard.  Aussitôt,  une  éclaircie 
avait  apparu  sur  son  horizon,  dans  le  moment  où  il  était  le  plus 
noir.  Gabrielle  se  rappela  soudain  la  formule  :  «  Vous  pouvez 
mériter.,.  »  le  prudent  Oratorien  avait  accompagné  ce  mot  d'une 
réserve,  il  avait  ajouté  :  «  Dans  un  certain  sens...  »,  pour  souli- 
gner ainsi  la  différence  que  la  théologie  catholique,  si  rigide  à 
la  fois  et  si  humaine,  a  toujours  faite  entre  l'état  de  grâce,  dont  elle^ 
maintient  l'incomparable  supériorité,  et  l'état  de  bonne  volonté 
simplement  naturelle,  qu'elle  entend  ne  pas  décourager.  Pour 
M"**  Darras,  le  prêtre  l'avait  conviée  au  mérite  tout  court,  il  lui 
avait  rappelé  le  droit  d'une  âme  à  obtenir  ce  qu'elle  demande, 
en  vertu  de  la  grande  promesse  :  «  Tout  ce  que  vous  demanderez 
en  mon  nom,  vous  l'obtiendrez...  »  Elle  avait  mérité,  comme 
avait  dit  le  prêtre,  en  avouant  enfin  ces  troubles  religieux  qu'elle 
avait  tant  cachés.  Que  son  mari  ne  se  fût  pas  emporté  contre 
elle  davantage,  qu'il  lui  fût  revenu  si  vite  après  le  premier  sur- 
saut d'étonnement  et  de  colère,  quel  signe  plus  évident  d*une 
récompense  accordée  immédiatement  à  son  sacrifice  !  Ce  n'était 
plus  comme  la  veille  et  comme  ce  matin,  où  elle  n'avait  encore 
rien  fait  pour  que  sa  prière  valût  d'être  exaucée.  Maintenant 
que  le  silence  était  rompu  et  qu'Albert  connaissait  tout  de  ses 
pensées,  elle  allait  pouvoir  soumettre  son  existence  entière  à 
cette  discipline  de  pieuses  pratiques,  même  dans  l'irrégularité, 
que  le  Père  Euvrard  lui  avait  tracée.  Ce  n'était  certes  pas  la 
rentrée  dans  l'Église,  l'approche  désirée  des  sacremens,  l'efface- 
ment de  cette  faute  qu'elle  avait  commise  si  aveuglément  et  pro- 

TOMB   XXI.   —    I90i.  47 


738  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

longée  si  longtemps  sans  en  mesurer  Tétendue.  C'était  ^j. 
même  un  peu  de  vie  chrétienne,  de  quoi  se  racheter  au  re^ 
de  la  Bonté  inônie,  de  quoi  obtenir  que  les  épreuves  ^de  ces  d 
nières  heures  ne  se  renouvelassent  point.  Que  seulement  Dari 
réussit,  comme  il  l'avait  promis,  à  empêcher  ce  déshonoraui 
ipariage,  qu'il  lui  rendît  son  (ils,  et  ces  horribles  journées,  te^ 
ipfii^ées  par  cette  horrible  scène,  auraient  marqué  peut-être  pour 
elle  une  date  de  salut! 

Elle  avait  donc  passé  une  après-midi  relativement  tranquille, 
qui  s'acheva  sur  une  soirée  tranquille  aussi,  quoique  imprégnée 
d'une  singulière  et  pénétrante  tristesse.  Après  avoir  parlé  à  son 
ijfiari  avec  cette  ouverture  entière  de  cœur  pour  la  première  fois 
depuis  si  longtemps,  elle  aurait  dû,  semblait-il,  se  sentir  à  l'aise 
vis-à-vis  de  lui,  d'autant  plus  qu'il  l'avait  si  affectueusement 
invitée  à  ne  plus  se  taire.  Elle  allait  éprouver  que  les  ménages 
qui  souffrent  vraiment  du  mal  du  silence  ne  sont  pas  ceux  où 
tes  époux  ne  savent  rien  l'un  de  l'autre.  Ce  sont  ceux  où,  con- 
naissant leurs  secrets  réciproques,  ils  n'osent  pas  formuler  avec 
des  mots,  par  crainte  de  se  faire  du  mal,  des  réflexions  qui  leur 
sont  communes.  Quel  contraste  avec  tant  de  veillées,  passées 
dans  cette  même  pièce,  —  le  cabinet  d'Albert,  —  en  tête  à  tête, 
elle,  travaillant  à  quelque  ouvrage,  lui,  lisant  tout  haut,  com- 
mentant un  journal,  discourant  sur  les  événemens  publics.  Ou 
bien  encore,  c'étaient  des  échanges  d'idées  sur  quelque  point 
qui  les  intéressait  également  :  l'avenir  de  Lucien,  celui  de  Jeanne. 
A  cette  occasion,  Darras  développait  à  sa  femme  ses  thèses  so- 
ciales, qu'elle  admettait  alors  sans  les  discuter.  Elle  se  réjouis- 
sait d'offrir  son  intelligence  à  son  mari,  comme  un  miroir 
aimant  et  qu'il  animait  de  sa  pensée...  Aujourd'hui,  elle  était 
assise  sur  son  fauteuil  habituel,  au  coin  du  feu,  ayant  à  sa  portée, 
sur  une  table  mobile  en  forme  de  trèfle,  la  corbeille  des  laines 
et  des  soies  qui  servaient  à  sa  tapisserie.  Son  aiguille  montait  et 
descendait  le  long  du  canevas  tendu  sur  un  métier,  et  elle  se 
forçait  à  ne  pas  lever  les  yeux,  pour  ne  pas  rencontrer  le  regard 
d'Albert,  qui,  de  son  côté,  assis  à  son  bureau,  laissait  aller  sa 
plume  sur  le  papier,  sous  le  prétexte  de  mettre  au  courant 
quelques  lettres  en  retard.  Quand  le  grincement  de  cette  plam® 
s'interrompait,  le  cœur  de  Gabrielle  se  serrait.  Elle  appréhendai^ 
une  phrase  qui  rouvrît  la  discussion  de  cette  après-midi.  Lapluna^ 
se  reprenait  à  écrire...  De  l'autre  côté  de  la  cheminée  était  o^^ 


UN   DIVORCE.  739 

chaise  basse  où  Lucien  se  tenait  jadis,  quand,  avant  son  départ 
pour  le  régiment,  il  passait  auprès  d'eux  toutes  les  soirées  qu'ils 
avaient  de  libres.  Gabrielle  contemplait  cette  relique  de  leur  ancien 
bonheur  familial  avec  une  nostalgie  qui  lui  mettait  des  larmes 
aux  paupières.  Elle  voyait  son  fils  en  imagination  auprès  de 
l'abominable  créature  qui  lui  avait  dénaturé  le  cœur.  Pour  avoir 
pris  le  jeune  homme  ainsi,  cette  fille  avait  dû  lui  jouer  une 
comédie  de  délicatesse  qui  continuait  sans  doute.  Cette  même 
veillée,  si  péniblement  solitaire  pour  les  parens,  son  fils  et  cette 
fille  la  passaient  sans  doute  dans  une  intimité  où  l'honnête 
femme  détestait  la  parodie  hypocrite  du  foyer.  Elle  voyait 
l'étudiante  travaillant,  et  Lucien  la  regardant  avec  cette  passion 
qui  avait  tant  frappé  son  beau-père  lorsqu'il  les  avait  sui'pris 
au  restaurant.  Cette  rêverie  se  faisait  précise  conmie  une  hallu- 
cination, et  la  mère  se  mettait  à  douter  du  résultat  heureux  des 
démarches  de  son  mari,  auquel  elle  avait  tant  voulu  croire.  La 
tentation  la  prenait  de  l'interroger.  Elle  n'osait  pas.  Elle  se 
contraignait,  pour  retrouver  du  calme,  de  penser  à  sa  petite 
Jeanne  à  qui  elle  avait  fait  de  nouveau  faire  sa  prière,  ce  soir.. 
Dieu  ne  pourrait  pourtant  pas  ne  point  lui  tenir  compte  de  cette 
âme  d'enfant  qu'elle  avait  défendue  contre  l'incrédulité  du  père. 
Mentalement  elle  l'implorait,  ce  Dieu,  du  secours  duquel  son 
âme  épuisée  d'émotions  pouvait  moins  que  jamais  se  passer.  Elle 
disait  tout  bas  :  «  Notre  Père  qui  êtes  aux  cieux,  »  ces  syllabes 
qui,  murmurées  par  la  voix  fervente  de  Jeanne,  avaient  réveillé 
en  elle  les  vestiges  effacés  de  sa  piété  première...  Et  les  heures 
allaient,  rythmées  par  le  balancier  de  la  pendule  qui  remplissait 
de  son  bruit,  mêlé  à  la  rumeur  intermittente  des  voitures,  le 
calme  de  la  vaste  pièce,  jusqu'au  moment  où,  les  douze  coups 
de  minuit  ayant  sonné,  la  songeuse  se  leva  presque  machinale- 
ment pour  aller  se  coucher.  Elle  replia  son  ouvrage  et  vint  à 
son  mari  afin  de  lui  dire  bonsoir,  comme  elle  faisait  quand,  re- 
tenu par  une  besogne  pressée,  il  restait  éveillé  plus  tard  qu'elle. 
Pour  ne  pas  troubler  son  repos,  il  allait,  ces  nuits-là,  dormir 
dans  la  pièce  à  côté  de  la  chambre  de  sa  femme,  où  le  domes- 
tique lui  dressait  un  lit.  Quand  elle  fut  debout  devant  lui,  il 
parut  hésiter  quelques  secondes  à  lui  faire  une  demande  qu'en 
effet  il  n'énonça  pas.  Il  la  pressa  contre  lui  et  lui  mit  un  baiser 
8ur  le  front,  en  disant  :  «  Si  jamais  nous  sommes  séparés  vrai- 
ment par  la  mort  qui  peut  toujours  venir,  comme  tu  regretteras 


740  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  nous  avoir  gâté  notre  bonheur  par  des  chimères!...  »  Puis, 
comme  elle  ne  répondait  pas,  il  la  laissa  aller,  se  rassit  à  son 
bureau  et  continua  d'écrire.  Quand  elle  eut  passé  le  seuil  de  la 
pièce,  il  se  prit  la  tête  dans  les  mains  et  demeura  longtemps  à 
pleurer.  Il  ne  se  doutait  pas  qu'agenouillée  au  pied  de  son  lit, 
Gabrielle  implorait  la  force  de  ne  pas  le  rappeler  et  de  réaliser 
cet  autre  sacrifice  dont  elle  avait  fait  l'offre  au  Père  Euvrard  : 
«  D'ici  là,  tout  en  demeurant  sous  son  toit,  je  vivrai  auprès  de 
lui  comme  une  sœur  auprès  de  son  frère!...  » 

Cette  impression  accablante  de  la  solitude  dans  le  tête-à- 
tête  et  de  l'infranchissable  séparation,  quand  on  est  si  voisin  de 
corps  et  de  cœur,  est  de  celles  qui  augmentent  par  la  durée,  au 
lieu  de  s'user.  A  deux  époux  qui  ont  laissé  s'établir  entre  eux  un 
de  ces  silences  douloureux,  il  sera  plus  difficile  de  se  parler 
demain  qu'aujourd'hui,  et  après-demain  que  demain.  De  se 
revoir  après  s'être  quittés  sur  un  mutisme  si  chargé  de  pensées 
avive  chez  eux  l'angoisse  de  sensibilité  qui  les  a  faits  la  veille  se 
taire  et  se  torturer  par  ce  supplice  de  la  présence  absente.  C'est 
*  ainsi  qu'en  se  retrouvant  au  lendemain  de  cette  soirée  où  ils 
s'étaient  sentis  comme  paralysés  vis-à-vis  l'un  de  l'autre,  Gabrielle 
et  Albert  comprirent  au  premier  regard  que  cette  gêne  du  soir 
précédent  allait  continuer.  Elle  avait  toujours  dans  l'arrière- 
fond  de  ses  yeux  cette  flamme  d'anxiété  dont  il  savait  mainte- 
nant la  cause.  Il  avait  toujours  dans  ses  prunelles,  sur  son  front, 
autour  de  sa  bouche,  cette  tristesse  navrée  et  indulgente, 
reproche  muet  plus  poignant  qu'une  plainte.  Ils  avaient  l'habi- 
tude, à  laquelle  ils  se  conformèrent  ce  matin  encore,  de  prendre 
le  déjeuner  de  huit  heures  dans  la  chambre  de  M"'  Darras.  EUe 
restait  couchée,  avec  un  plateau  à  pieds  posé  devant  elle,  et  ses 
beaux  cheveux  roulés  dans  une  grosse  natte,  toute  gracieuse  dans 
sa  veste  de  lit  à  dentelles  et  à  rubans,  et  elle  racontait  indéfini- 
ment ses  projets,  petits  ou  grands,  à  son  mari,  pour  qui  la  femme 
de  chambre  dressait  une  petite  table  au  chevet.  Ce  rite  d'une 
chère  et  vieille  intimité  leur  fit  mal  à  tous  deux  par  le  contraste 
de  nouveau  rendu  trop  palpable  entre  ce  qui  avait  été  et  ce  qui 
était.  De  nouveau,  chacun  vit  distinctement  l'autre  sentir  comme 
lui-même...  Mais  parler  tout  haut  de  semblables  émotions, est-ce 
possible? Et,  d'un  tacite  accord,  ils  bornèrent  ce  premier  entretien 
au  point  sur  lequel  ils  étaient  sûrs  de  s'entendre  : 


UN  DIVORCE.  741 

—  n  est  probable  que  Lucien  enverra,  comme  l'autre  jour, 
chercher  quelques  vétemens,  dit  Darras,  je  serais  assez  d'avis  que 
tu  voies  toi-même  le  commissionnaire,  si  je  n'y  étais  pas. 

—  Pourquoi?  interrogea-t-elle. 

—  Pour  savoir  exactement  son  adresse.  Je  le  connais.  Il  est 
trop  fier  pour  se  cacher.  Il  n'aura  donné  aucun  ordre  à  cet  homme 
dans  ce  sens.  Il  est  important  que  nous  puissions  lui  faire  tenir 
sa  pension  à  la  fin  du  mois,  si,  d'ici  là,  comme  il  est  possible, 
mon  plan  n'a  pas  tout  à  fait  réussi  encore.  Ce  n'est  rien,  ces  trois 
cents  francs  par  mois,  c'est  de  quoi  vivre  sans  s'exaspérer.  Cest 
surtout  une  preuve  que  sa  place  reste  libre  auprès  de  nous. 
Mais,  encore  une  fois,  je  n'en  parle  que  par  précaution.  Je  crois 
que,  d'ici  là,  les  choses  seront  rentrées  dans  l'ordre... 

Le  merci  ému  que  Gabrielle  prononça  une  fois  de  plus  parut 
refermer  le  cœur  du  beau-père  au  lieu  de  l'ouvrir,  car  il  sortît 
presque  aussitôt  de  la  chambre.  Heureusement  pour  elle,  une  très 
humble,  mais  très  précise  nécessité  d'agir  empêcha  la  mère  de 
s'enfoncer  trop  avant  dans  ces  réflexions  sur  le  visible  change- 
ment de  son  mari  à  l'égard  de  son  fils  :  Darras  allait  s'occuper  du 
jeune  homme  avec  autant  de  dévouement  et  de  délicatesse  que 
par  le  passé.  Il  ne  lui  avait  pas  pardonné.  Il  ne  lui  pardonnerait 
pas.  Raison  de  plus  pour  ne  pas  mécontenter  davantage  cet 
homme  indignement  blessé  !  Il  savait  combien  il  tenait  à  ce 
qu'elle  remplît  strictement  ses  moindres  obligations  de  femme 
du  monde.  C'était  le  samedi,  le  jour  où  elle  recevait.  Elle  voulut 
considérer  comme  des  devoirs  tous  les  préparatifs,  ordinairement 
fastidieux  pour  elle,  de  cette  corvée  :  parer  de  fleurs  son  salon, 
commander  le  détail  du  goûter,  s'habiller.  Les  heures  de  cette 
journée  se  passèrent  ainsi,  et,  pour  la  première  fois  depuis 
leur  mariage,  Gabrielle  éprouva  un  soulagement  à  tromper  ainsi 
par  des  occupations  toutes  matérielles,  puis,  durant  sa  récep- 
tion, par  des  bavardages  insîgnifians,  la  fièvre  intérieure.  Ils 
devaient  dîner  hors  de  chez  eux,  ce  qui  lui  fut  un  soulagement 
encore,  et  peut-être  cette  détente  dé  ses  nerfs  par  la  distraction 
forcée  eût-elle  abouti  à  une  effusion  au  retour,  si,  durant  ce 
dîner,  offert  à  un  ministre  par  un  sénateur  de  la  Gauche,  elle 
n'eût  entendu,  à  travers  la  table,  malgré  le  brouhaha  du  ser- 
vice et  des  conversations,  Darras  s'exprimer,  sur  les  périls  de 
l'enseignement  congréganiste,  avec  une  âcreté  où  perçait  l'amer- 
tume d'une   rancune  personnelle.  Il  ne  put  s'empêcher  de  la 


742  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

regarder  après  avoir  parlé.  Il  vit  qu'elle  Pavait  entendu.  Il  en 
résulta  que  leur  rentrée  en  coupé,  le  soir,  fut  aussi  taciturne 
que  Tavait  été  la  précédente  veillée,  plus  encore,  puisque  au  bon- 
soir échangé  sur  le  seuil  de  la  chambre  à  coilcher  et  avant  de 
se  séparer  pour  la  nuit,  le  tnari  ne  prononça  pas  les  mots  de 
tendre  reproche  sur  lesquels  il  l'avait  quittée  vingl-quatre  heures 
auparavant...  Le  silence  s'était  épaissi  entre  eux... 

Combien  de  temps  se  serait  maintenu  un  état  cruellement 
pénible  pour  tous  les  deux,  mais  cpii,  du  moins,  ne  créait  pas  de 
faits  nouveaux?  Ce  n'est  point  par  des  jours,  c'est  par  des  se- 
maines, c'est  par  des  mois  que  se  mesurent  des  crises  pareilles, 
et  précisément  dans  les  ménages  comme  celui-là,  où  ni  l'un  ni 
l'autre  des  époux  n'a  de  véritable  tort.  Du  côté  de  Gabrielle,  le 
besoin  de  se  meurtrir  le  cœur,  de  racheter,  d'expier  ses  années 
d'un  bonheur  défendu,  —  l'orgueil  froissé  du  mari,  du  côté 
d'Albert,  et  sa  véritable  haine  pour  les  idées  religieuses  de  sa 
femme  risquaient  de  prolonger  indéfiniment  cette  meurtrière 
attente.  Une  attente!  Ni  lui  ni  elle  n'auraient  su  dire  de  quoi!... 
Au  samedi  avait  succédé  le  dimanche,  sans  autre  événement 
que  le  départ  de  Gabrielle  pour  la  messe  avec  Jeanne,  et  eDe 
avait  pu,  du  trottoir  de  la  rue  du  Luxembourg,  en  se  retournant, 
voir  la  silhouette  de  Darras  se  dessiner  derrière  ime  fenêtre  de 
leur  maison.  Il  regardait  s'en  aller  du  côté  de  l'église,  —  de  la 
citadelle  hostile,  —  sa  femme  et  sa  fille,  sa  fille  et  sa  femme, 
tout  ce  qu'il  aimait  ici-bas,  et  l'honneur  lui  ordonnait  de  ne  pas 
s'opposer  à  des  pratiques  cpii  avaient  déjà  mortellement  blessé  son 
ménage  I  Gabrielle  avait  senti  ce  Tegard  peser  sur  elle  et  la  pour- 
suivre jusque  dans  son  agenouillement  devant  l'autel.  Là,  une 
coïncidence  où  elle  avait  été  tout  près  de  voir  un  encouragement 
presque  sumatureU'avait  pourtant  réconfortée.  Elle  avait  l'habi- 
tude, familière  aux  personnes  qui  sont  restées  longtemps  sans  as- 
sister aux  offices,  de  chercher  surtout  dans  son  livre  de  messe  les 
Épitres  et  les  Évangiles.  Elle  lisait  d'abord  ceux  du  jour,  puis 
ceux  des  jours  précédens  et  suivans.  Ce  dimanche  étant  le  quatrième 
du  carême,  elle  lut  d'abord  le  morceau  :  «  Mes  frères»  il  est  écrit 
qu'Abraham  eut  deux  fils...  »  puis  :  «  En  ce  temps-là,  Jésus  passa 
de  l'autre  côté  de  la  mer  de  Galilée...  »  et,  feuilletant  à  la  suite, 
ses  yeux  tombèrent  sur  l'Évangile  du  jeudi  suivant  qui  raconte  la 
résurrection  du  fils  de  la  veuve  de  Naïm.  Le  verset  :  «  Et  Jésus  le 


UN  DIVORCE.  743 

rendit  à  sa  mère...  »  lui  parut  si  exactement  s'adapter  à  sa  si- 
tuation, qu'elle  en  frémit  comme  d'une  promesse.  C'était  de  quoi 
supporter  le  reproche  vivant  que  lui  avait  représenté  l'apparition 
de  son  mari  derrière  le  rideau  ;  de  quoi  l'affronter  lui-piôme, 
sans  une  trop  mortelle  défaillance  du  cœur,  au  retour; —  de 
quoi  subir  le  poids  du  silence  le  dimanche  encore,  tout  le  jour, 
et,  tout  le  jour,  le  lundi  qui  suivit;  —  de  quoi  enfin  accepter, 
sans  révolte,  une  incertitude  qui,  par  instans,  doublait  la  tristesse 
de  ses  actuels  rapports  avec  Darras  d'une  si  lancinante  anxiété.  Il 
était  resté  cette  après-midi  du  dimanche,  seul.  Avait-il  fait  une 
démarche?  Il  ne  le  lui  dit  p^s.  Le  lundi,  il  avait  été  dehors  le 
matin  et  l'après-midi.  Avait-il  agi?  Rien  encore;  où  en  était-il 
de  ce  dessein  annoncé  avec  une  telle  affirmation  ?  Était-il  tou- 
jours aussi  certain  qu'il  allait  empêcher  le  mariage  de  son  bçau- 
fils?  Que  faisait-il,  ou  que  faisaient  les  personnes  qu'il  avait  mises 
en  campagne?...  Gabrielle  aurait  passionnément  voulu  le  savoir. 
Mais  Sl  quoi  bon  poser  ces  questions?  Elle  saurait  la  réponse 
quand  il  serait  temps;  —  et  maintenant  elle  était  sûre  que  cette 
réponse  serait  favorable!... 

Telle  était  sa  disposition  d'esprit  quand,  le  mardi  matin,  c'est- 
à-dire  exactement  quatre  jours  après  la  discussion  avec  Lucien, 
un  incident  très  inattendu  la  rappela  soudain  à  la  réalité  brutale 
de  sa  situation  vis-à-vis  de  son  fils.  Une  lettre  lui  fut  remise 
dans  son  courrier  de  neuf  heures,  d'une  écriture  inconnue  et 
frappée  d'un  timbre  dont  la  vue  la  fit  trembler  de  la  tête  aux 
pieds.  Elle  y  avait  lu  le  nom  d'une  des  grandes  études  de. Paris 
dont  le  titulaire  était  le  notaire  de  M.  de  Gbambault,  maitre  Mou- 
nier.  Son  émotion  fut  si  violente  qu'elle  eut  de  la  peine  à  déchirer 
l'enveloppe.  Le  notaire  demandait  simplement  la  permission  d^ 
se  présenter,  ce  mardi  môme,  à  une  heure  et  demie,  pour  entre-' 
tenir  M"*  Darras  d'une  très  importante  affaire.  Gabrielle  ne  s'y 
trompa  point  une  seconde.  Elle  courut  dans  le  cabinet  de  son 
mari,  cette  lettre  à  la  main.  Elle  était  si  pâle  qu'il  prit  peur,  et, 
oubliant  ses  griefs  de  ces  derniers  jours,  il  la  saisit  dans  ses  bras 
d'un  mouvement  spontané  où  il  n'y  avait  plus  que  son  amour  : 

—  Tiens  I...  gémit-elle,  en  se  serrant,  elle  aussi,  contre  lui  et 
lui  donnant  la  lettre.  Regarde  !...  C'est  de  Lucien  qu'il  s'agit,  de  ce 
mariage...  Tu  t'étais  trompé,  et  moi,  j'avais  deviné  juste.  Il  est 
allé  demander  son  consentement  à... 


'^^m^ 


741  REVUE   DES   DEUX   BIONDES. 

Elle  s'arrêta.  Le  nom  de  M.  de  Chambault  lui  était  trop  durk 
prononcer  dans  cette  minute  de  suprême  indignation  contre  la 
démarche,  pour  elle  bien  insultante,  qu'avait  osée  son  fils.  Le  mou- 
vement de  mystique  espérance  qui  Tavait  soulevée  Tavant-veille 
et  la  veille  se  tournait  en  une  épouvante  du  même  ordre.  Le  châ- 
timent d'en  haut  était  là,  de  nouveau,  comme  avait  dit  l'Orato- 
rién^  «  sortant  de  la  faute.  »  Son  premier  mari  reparaissait  dans 
sa  vie,  au  cœur  môme  du  second  foyer,  et  Darras  pouvait  la  sentir 
qui  s'appuyait  sur  lui,  qui  l'étreignait  de  ses  mains  convulsives. 

—  Calme-toi,  mon  aimée,  disait-il  aussi  tendrement  que  si 
le  tragique  malentendu  de  cette  semaine  ne  se  fût  jamais  produit. 
Compte  sur  moi  pour  te  garder,  pour  te  protéger...  Et,  lisant 
la  lettre  :  —  Je  ne  peux  pas  croire  que  Lucien  ait  fait  cela.  Mais, 
s'il  l'a  fait,  ce  coup  de  tête  ne  lui  servira  de  rien.  Je  t'ai  promis 
que  ce  mariage  n'aurait  pas  lieu,  et  il  n'aura  pas  lieu...  Tu  re-- 


cevrâs  ce  notaire  à  une  heure  et  demie,  comme  il  te  le  demande,  .«.  ^ 
et  je  serai  là.  C'est  à  moi  de  prendre  en  main  tes  intérêts  et  de  ^^me 
revendiquer  tes  droits.  Je  suis  le  chef  de  la  communauté.  Encore ^^^e 
une  fois,  tu  verras  qu'il  s'agit  d'une  tout  autre  affaire.  J'en  suis^sr  is 
moralement  sûr.  Le  reste  est  impossible. 

Cette  dénégation  était  trop  visiblement  démentie  par  toute^^-c 
l'attitude  de  celui  qui  la  formulait  pour  qu'elle  apaisât  chez  la^^  J& 
pauvre  femme  ime  inquiétude  dont  la  petite  Jeanne  elle-méme^^^6 
s'aperçut,  car,  à  un  moment  de  la  matinée  où  elles  se  trouvaient^ ^^^t 
seules,  elle  embrassa  sa  mère  avec  un  tel  emportement  que^^-^® 
celle-ci  en  fut  touchée,  et,  se  sentant  devinée  et  plainte  par  soa^:^K=i^ 
enfant,  elle  ne  put  retenir  cette  imprudente  exclamation  : 

—  Ah!  ma  chère  fille!  Tu  m'aimes,  toi!  Tu  me  restes,  toiI....i--  — 

—  Oui,  je  t'aime,  répondit  la  petite;  oui,  je  te  resterai.  Je^^ ^ 
ferai  un  vœu,  si  tu  me  promets  de  n'être  plus  si  triste,  le  jour  de< 
ma  première  communion,  celui  de  ne  jamais  me  marier  pour  ne^ 
jamais  te  quitter... 

viii.  —  l'imprévu 

Était-ce  là  une  de  ces  protestations  exaltées  comme  la  géné- 
reuse ardeur  de  l'adolescence  en  prodigue  naturellement?  Ou 
bien  quelques  phrases  surprises  par  hasard  avaient-elles   fait- 
travailler  l'esprit  de  l'enfant,  avertie  déjà  par  l'absence  prolongéi 
et  inexplicable  de  son  frère?  Toujours  est-il  que  cet  étrange  rap 


yi'^"v^ 


UN    DIVORCE.  74o 

port  entre  cette  naïve  preuve  d'attachement  îmagînée  par  la  pe- 
tite et  le  motif  du  dissentiment  avec  Lucien  émut  davantage  en- 
core la  pauvre  femme.  Lorsque,  h  l'heure  dite,  on  lui  fit  passer  la 
carte  de  M.  Mou  nier,  elle  était  arrivée  à  un  tel  degré  d'agitation 
qu'elle  en  avait  réellement  perdu  la  voix.  Les  premiers  mots  par 
lesquels  elle  accueillit  le  notaire  et  le  présenta  à  son  mari  furent 
énoncés  d'un  accent  si  aphone  que  l'homme  de  loi  offrit  de  se 
retirer  pour  revenir  quand  elle  serait  moins  souffrante. 

—  Nous  préférons,  monsieur,  savoir  dès  aujourd'hui  l'objet 
de  votre  visite,  dit  Darras.  Vous  connaissez  ma  qualité,  mainte- 
nant. C'est  donc  moi  qui  vous  répondrai. 

—  Ce  ne  serait  pas  tout  à  fait  correct,  dit  M.  Mounier,  après 
une  seconde  d'hésitation,  s'il  s'agissait  d'une  démarche  officielle. 
Mais  je  ne  me  suis  permis  de  demander  à  M""**  Darras  cette  en- 
trevue qu'à  titre  officieux,  et  je  ne  vois  que  des  avantages  k 
m'expliquer  devant  vous,  monsieur,  quoique  le  sujet  dont  j'ai  à 
entretenir  Madame  lui  soit,  de  par  le  Code,  exclusivement  per- 
sonnel... Vous  savez,  n'est-ce  pas,  que  je  suis  le  notaire  de  M.  de 
Chambault?... 

Il  avait  parlé  avec  cette  courtoisie  soulignée  particulière  aux 
gens  de  sa  profession,  derrière  la  politesse  desquels  se  devine  si 
aisément  l'arme  invincible,  ce  Code  auquel  il  venait  de  faire  une 
immédiate  allusion.  Le  ton  cassant  de  l'ingénieur  avait  assombri, 
l'éclair  d'un  instant,  sa  physionomie  volontairement  amène.  C'était 
un  homme  de  cinquante-cinq  ans,  petit,  aux  traits  menus,  à 
l'œil  très  fin  derrière  son  lorgnon,  qui  avait  une  grande  habitude 
du  monde,  ayant  toujours  mené  une  vie  de  cercle  et  de  salon  à 
côté  de  sa  vie  de  bureau.  Un  peu  de  rougeur  lui  vint  au  visage, 
mais  il  ne  se  départit  pas  de  son  accent  conciliateur,  même 
quand  Darras  lui  eut  répondu  : 

—  Je  croyais  que,  d'après  le  Code,  rien  n'était  exclusivement 
personnel  à  une  femme  mariée.  Mais  voyons,  monsieur,  ce  dont 
il  s'agit. 

—  D'un  projet  d'union  formé  par  M.  Lucien  de  Chambault, 
dit  le  notaire,  et  pour  lequel  il  devra  demander  le  consentement 
de  M"'  Darras. 

—  n  a  demandé  ce  consentement,  interrompit  Darras,  et 
nous  le  lui  avons  refusé. 

—  C'est  ici,  monsieur,  insista  M.  Mounier,  que  je  me  vois 
obligé  de  rappeler  mon  expression  de  tout  h  l'heure.  Voilà  un 


746  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  cas  très  rares  où  votre  personnalité  ne  saurait  en  aaciine  ma- 
nière intervenir,  du  moins  légalement...  Vous  m'excuserez  de  pré- 
ciseï*  ici  un  point,  peut-être  pénible.  M"*  Darras  était  divorcée 
quand  vous  Tavez  épousée.  Or,  le  divorce  n'a  pas  d'effet  ré» 
troactif.  La  loi  peut  bien  déclarer  la  dissolution  du  mariage, 
mais  la  dissolution  n'est  pas  l'annulation.  M.  Lucien  de  Cham- 
bault  est  le  fils  de  M.  de  Chambault  et  de  celle  qui  était  M"*  de 
Ghambault  et  qui  le  redevient  pour  la  circonstance.  N'ayant 
pas  vîngt-cinq  ans,  ce  jeune  homme  ne  peut  se  marier  qu'ea 
demandant  le  consentement  de  ses  parens,  divorcés  ou  non,  en 
vertu  de  l'article  148,  et  sa  mère  n'a  besoin,  pour  répondre  à 
cette  demande,  d'aucune  autorisation. 

—  Soit,  monsieur,  rectifia  Darras,  M"!  Darras  a  refusé. 

—  Je  le  savais,  reprit  le  notaire,  et  c'est  le  motif  de  ma  vi- 
site. Je  tiens  d'abord  à  vous  rappeler,  monsieur,  et  àM"'  Darras 
elle-même,  que  ce  refus  de  sa  part  n'a  aucun  caractère  prohi- 
bitif. Ce  même  article  148  est  très  net  :  en  cas  de  dissentimenf 
entre  deux  époux,  la  volonté  du  père  prévaut.    . 

—  Même  si  le  divorce  a  été  prononcé  contre  lui  ?  interrompît 
le  second  mari.  Et  si  la  garde  de  l'enfant  lui  a  été  retirée?  C'est 
impossible. 

—  Même  dans  ce  cas,  répondit  M.  Mounier.  Avec  ou  san? 
la  garde  de  l'enfant,  la  puissance  paternelle  demeure  intacte. 

—  Gomment  !  s'écria  Darras.  La  société  aura  reconnu,  par 
ses  tribunaux,  qu'un  père  est  incapable  de  bien  élever  sa  fille  ou 
son  fils,  la  mère  se  sera  dévouée  seule  à  cette  éducation,  et, 
dans  une  crise  aussi  décisive  que  celle  du  choix  d'une  femme  ou 
d'un  mari,  c'est  la  volonté  du  père  indigne  qui  décidera?... 
C'est  une  monstruosité... 

—  Cet  illogisme  a  sa  logique,  dit  le  notaire.  C'est  un  débris 
de  l'ancienne  loi  dans  la  nouvelle.  L'ancienne  loi  voulait  qu'une 
famille  une  fois  fondée  le  fût  pour  toujours.  En  fait,  même  avec 
le  divorce,  cette  première  famille  n'est  pas  tout  à  fait  détruite, 
puisque  le  droit  d'hériter  continue.  La  puissance  paternelle  cor- 
respond à  cette  permanence  du  droit  d'hériter.  C'est  ce  principe 
de  la  puissance  paternelle,  inaliénable  sauf  dans  certains  cas  par- 
ticuliers de  déchéance,  que  la  loi  a  maintenu  sous  cette  forme. 
Elle  a  marqué  là  nettement  la  différence  dont  je  vous  parlais 
tout  à  l'heure  entre  la  dissolution  et  Tannulation.  Il  y  a  cepen- 
dant une  réserve.  Le  législateur  a  prévu  le  cas  oti  un  père 


UN   DIVORCE.  747 

indigne,  comme  vou6  dites,  pourrait,  pour  se  venger  d'avoir 
été  privé  de  la  garde  de  Tenfant»  refuser  de  consentir  à  un  ma- 
riage désiré  par  la  mère.  L'article  3  de  la  loi  du  20  juin  1896 
a  disposé  :  —  S'il  y  a  dissentiment  entre  des  parens  divorcés  ou 
séparés  de  corps,  le  consentement  de  celui  des  deux  époux  au 
profit  duquel  le  divorce  ou  la  séparation  aura  été  prononcé 
suffira.  —  Si  dpnc  M""  Darras  consentait  au  mariage  de  son  fils 
et  que  M.  de  Chambault  s'y  refusât,  Tavis  de  M"'  Darras  l'em- 
porterait. Mais  M"'  Darras  refuse,  le  père  consent.  C'est  le 
père  qui  l'emporte...  Peut-être  estimerez- vous  qu'il  y  a  là  une 
contradiction  et  que  ces  diverses  parties  de  la  loi  ne  se  tieunent 
pas  très  bien.  Vous  savez  que  les  assemblées  où  s'élaborent  ces 
soi-disant  réformes  du  Code  ne  sont  pas  recrutées  parmi  les 
compétences... 

—  La  loi  est  la  loi,  monsieur,  et  je  suis  prêt  à  lui  obéir, 
quelle  cpi'elle  soit,  répondit  sèchement  Darras.  Il  ajouta  :  —  Je 
suppose  que  ce  préambule  est  pour  nous  annoncer  que 
M.  Lucien  de  Chambault  a  demandé  son  consentement  à  son 
père  et  que  celui-ci  le  lui  a  accordé?.., 

—  En  effet,  monsieur,  repartit  le  notaire.  Je  me  suis,  sur  le 
désir  de  M.  de  Chambault  père,  mon  client,  transporté  à  son 
domicile,  et  l'acte  authentique  constatant  qu'il  accorde  son  con- 
sentement au  mariage  de  son  fils  l^ucien  avec  M"*  Berthe  Planât 
est  dressé.  Il  reste  une  formalité  à  remplir.  Le  Code  exige  qu'un 
autre  acte  authentique  soit  dressé  :  celui,  madame,  qui  constate 
votre  refus.  Réglementairement,  je  devrais  m'ètre  présenté  ici, 
assisté  d'un  de  mes  collègues  ou  de  deux  témoins,  muni  d'un 
acte  de  réquisition,  et  vous  le  signifier.  Quoique  cette  façon  de 
procéder  n'offre  absolument  rien  d'injurieux,  elle  peut  paraître 
pénible.  Elle  risque  de  laisser  derrière  elle  des  rancunes.  J'ai 
cru  devoir  tenter  une  démarche  préalable  auprès  de  vous,  en- 
couragé d'ailleurs  par  mon  client.  M.  de  Chambault  est  ma- 
lade, madame,  très  malade.  Les  médecins  redoutent  une  pneu- 
monie greffée  sur  une  maladie  du  foie.  A  mon  sens,  et  je  crois 
devoir  vous  parler  en  toute  franchise,  la  fin  est  proche.  Ce  n'est 
qu'une  question  de  semaines,  peut-être  de  jours.  Il  est  à  bout. 
Quand  on  est  si  près  de  la  mort,  beaucoup  de  choses  apparaissent 
sous  un  angle  différent.  La  visite  de  son  fils,  la  manière  dont  le 
jeune  homme  lui  a  parlé,  les  sentimens  qu'il  lui  a  montrés  ont 
touché  le  père.  Il  a  dit  oui  à  sa  demande.  Mais  il  s'inquiète.  Il 


748  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  voudrait  pas  que  son  consentement  fût  considéré  par  vous 
comme  un  nouveau  tort.  Il  en  a  eu  de  très  grands...  Il  les  recon- 
naît... Il  me  semble,  madame,  qu'en  n'opposant  pas  à  ce  consen- 
tement d'un  mourant,  car  je  vous  répète  qu'il  est  condamné,  un 
veto  d'ailleurs  inutile,  vous  ferez  un  acte  de  charité.  Je  n'ai  pas 
le  droit  d'invoquer  d'autres  argumens.  Cependant,  monsieur  votre 
fils  étant  devenu  mon  client  par  le  seul  fait  que  son  père  me  l'a 
adressé,  je  me  crois  autorisé,  au  nom  de  son  avenir,  à  souhaiter 
qu'il  n'entre  pas  dans  la  vie  conjugale  avec  ce  froissement  très 
dur  pour  un  jeune  ménage...  C'est  tout  le  sens  d'une  démarche 
dont  M.  Darras  voudra  bien  m'excuser... 

La  mère  avait  écouté  ce  discours  sans  prononcer  une  parole. 
Ses  yeux  fixés  sur  son  mari  avaient  tour  à  tour  exprimé  les  divers 
sentimens  qui  se  succédaient  dans  son  âme  :  rétonnement,  quand 
M.  Mounier  avait  déclaré  son  indépendance  vis-à-vis  de  ce 
mari  pour  le  consentement  à  donner  ou  à  refuser;  sa  terreur 
d'apprendre  que  vraiment  et  d'après  le  Code  sa  volonté  à  elle 
ne  comptait  pour  rien  devant  celle  du  vrai  père;  toute  la  douleur 
de  l'affection  méconnue  quand  elle  avait  su  que  Lucien  avait  fait 
appel  à  ce  vrai  père  après  tout  ce  qu'il  savait  de  leur  divorce  ei 
de  ses  causes;  le  saisissement  à  la  nouvelle  de  la  grave  maladie 
du  misérable  dont  sa  jeunesse  avait  été  la  victime,  une  véritable 
indignation  à  l'idée  qu'il  osât  lui  adresser  un  message,  fût-ce  de 
son  lit  de  mort.  Elle  avait  pu  voir  que  des  émotions  bien  ana- 
logues passaient  dans  le  regard  de  Darras.  Sa  physionomie  s'était 
seulement  assombrie  davantage  lorsque  le  notaire  avait  parlé  de 
cet  indestructible  caractère  qu'avait  jadis  la  famille  une  fois  fon- 
dée, et  de  l'incohérente  manière  dont  les.  lois  se  font  et  se  défont 
dans  la  France  démocratique.  Il  répondit  pourtant  d'une  voix 
calme,  celle  d'un  homme  qui  veut  arriver  vite  à  une  conclusion 
positive  : 

—  Nous  n'avons  pas  à  vous  excuser,  monsieur,  nous  avons  à 
vous  remercier.  Je  suis  assuré  d'être  l'interprète  de  M"*  Darras, 
en  vous  priant  de  répéter  aux  deux  personnes  qui  vous  envoient 
que  son  refus  est  et  restera  absolu,  —  Gabrielle  esquissa  un  geste 
d'assentiment,  —  parce  qu'il  est  fondé  sur  des  questions  qui  tou- 
chent à  Thonneur.  Je  suis  certain,  maître  Mounier,  que  vous  les 
ignorez  et  que  votre  principal  client  les  ignore  aussi.  Je  vous 
(limande,  puisque  vous  vous  êtes  fait  son  messager,  de  vouloir 
bien  lui  transmettre  mes  paroles.  Si  vous  le  permettez,  je  vous 


UN   DIVORCE. 


749 


en  donnerai  le  commentaire  en  vous  renseignant  exactement  sur 
cette  M"'  Planât  que  mon  beau-fils  prétend  épouser... 

—  Il  m'est  impossible  de  vous  suivre  sur  ce  terrain^  inter- 
rompit le  notaire.  M.  de  Chambault  ne  m'a  pas  communiqué 
les  raisons  qu'il  avait  de  consentir  au  mariage  de  son  fils,  et  je 
ne  veux  pas  savoir  celles  que  M""'  Darras  peut  avoir  de  ne  pas  y 
consentir.  Le  père  reste  libre  jusqu'au  dernier  jour  de  révoquer 
l'autorisation  qu'il  a  donnée,  et,  dans  ce  cas-là,  M.  Lucien,  n'ayant 
que  vingt-trois  ans,  ne  pourra  pas  se  marier  avant  deux  autres 
années.  Mais  faites  parler  à  M.  de  Chambault  par  d'autres.  Pour 
moi,  ma  mission  est  terminée.  Si  votre  résolution  ne  doit  pas  se 
modifier,  j'aurai  l'honneur,  madame,  de  me  présenter  de  nouveau 
dans  les  conditions  que  je  vous  ai  dites.  Pour  vous  laisser  tout 
le  temps  de  la  réflexion,  ce  ne  sera  pas  avant  huit  jours... 

—  C'est  tout  réfléchi...,  dit  Gabrielle  à  son  tour.  Un  projet  qui 
venait  de  s'ébaucher  dans  son  esprit  lui  rendait  l'énergie  de 
parler.  Dans  huit  jours,  M.  Darras  et  moi  nous  penserons  ce  que 
nous  pensons  aujourd'hui...  Le  notaire  ne  fut  pas  plutôt  sorti 
de  la  chambre  que,  toute  pâle  et  résolue,  elle  dit  à  son  mai*i  : 
—  Demande  si  la  voiture  est  là.  C'est  maintenant  que  le  temps 
presse,  qu'il  n'y  a  pas  une  minute  à  perdre.  Il  faut  que  j'aille 
chez  M.  de  Chambault,  que  je  le  voie,  que  je  lui  explique. 
Lucien  l'a  trompé.  Ce  n'est  pas  possible  qu'un  père,  même  celui- 
là,  veuille  un  pareil  mariage  pour  son  fils.  Il  ne  sait  pas  la 
vérité... 

—  Non,  répondit  Darras,  il  ne  la  sait  pas.  J'en  suis  sûr  aussi. 
Mais  ce  n'est  pas  à  toi  d'aller  chez  lui,  c'est  à  moi... 

—  Toi  ?  s'écria-t-elle  épouvantée ... 

—  Oui,  moi,  répondit-il.  Je  ne  supporterai  pas  que  tu 
revoies  cet  homme  qui  t'a  fait  tant  souffrir.  Je  ne  te  le  permets 
pas...  Elle  retrouva  dans  son  accent  ce  je  ne  sais  quoi  d'impé- 
rieux et  de  dur  qu'elle  y  avait  remarqué  ces  derniers  jours.  —  J'ai 
acquis  le  droit,  continua-t-il,  par  mes  douze  années  de  dévoue- 
ment pour  Lucien,  d'aller  défendre  son  avenir  auprès  de  n'im- 
porte qui.  Si  la  maladie  a  vraiment  donné  à  M.  de  Chambault 
les  sentimens  que  Ton  vient  de  nous  dire,  il  comprendra,  par 
ma  démarche,  combien  la  situation  est  grave.  Le  vrai  moyen  de 
briser  du  coup  ce  mariage,  le  voilà.  Dans  une  heure,  il  aura 
révoqué  son  consentement.  Adieu,  mon  amie,  ne  me  dis  rien. 
Attends  mon  retour  sans  te  dévorer  d'inquiétude.  Le  danger  va 


750  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

être  conjuré  pour  deux  ans,  le  notaire  te  Ta  dit.  Et  ce  n'est  pas 
deux  ans  dont  j'ai  besoin  pour  le  projet  dont  je  t'ai  parlé,  c'est 
de  deux  ou  trois  semaines,  au  plus.  Tu  vois  bien  que,  s'il  y  a 
une  fatalité,  elle  est  pour  nous,  puisque  le  hasard  veut  que  nous 
ayons  été  prévenus  à  temps.  Que  ce  notaire  n'eût  pas  été  rhomme 
scrupuleux  qu'il  est  éyidemment,  et  nous  n'aurions  pas  su  com- 
ment parer  le  coup.  N'en  doute  pas.  Il  a  soupçonné  la  vérité  et 
il  est  venu  nous  indiquer,  dans  la  mesure  où  il  pouvait  le  faire, 
le  moyeu  d'agir. 

—  Tu  as  peut-être  raison,  dit-elle.  Et,  avec  une  tendresse  où 
il  la  retrouva,  telle  qu'il  l'avait  longtemps  connue,  aimante,  aban- 
donnée et  si  à  lui  :  —  Ab  !  mon  Albert,  cours  en  finir,  cours  le 
sauver,  et  moi,  ajouta-t-elle  à  voix  basse,  moi,  pardonne- 
moi... 

Cet  adieu  de  Gabrielle  avait  fait  courir  dans  le  cœur  deDarras 
comme  un  flot  si  chaud  et  si  fort,  il  avait  cru  y  trouver  la  preuve 
d'un  tel  retour  à  lui,  que  ce  réconfort  le  soutint  tout  le  temps 
qu'il  mit  à  franchir  la  distance  de  la  rue  du  Luxembourg  à  la 
place  François-!®',  où  habitait  Chambault.  L'amertume  de  cette 
visite  venait  de  lui  être  soudain  voilée  jusqu'à  lui  être  rendue 
douce  par  ce  cri  d'amour  après  ces  quatre  journées  d'un  hor- 
rible silence.  Il  ne  comprenait  qu'une  chose  :  sa  femme,  sa 
chère  femme  lui  appartenait  de  nouveau  tout  entière.  Ce  pardon 
qu'.^iîr.  ii>;  avait  demandé,  c'était  le  désaveu  de  sa  folie  de  ces 
derniers  jours,  le  signe  certain  qu'elle  allait  rentrer,  qu'elle  était 
déjà  rentrée  dans  la  vérité  de  leur  ménage.  Qu'Albert  réussit 
dans  sa  démarche  actuelle,  et  la  crise  serait  conjurée  I  Bien  loin 
de  voir  dans  la  suite  des  derniers  événemens  l'action  d'un  châ- 
timent providentiel  exercée  contre  leur  foyer,  elle  y  verrait, 
comme  il  le  lui  avait  dit,  le  jeu  d'un  hasard  finalement  favo- 
rable. Ce  serait  à  lui,  quand  il  l'aurait  reprise,  de  ne  plus  laisser 
le  fatal  poison  dominer  cette  sensibilité  souffrante.  Cette  fiè\Te 
d'espérance  cessa  tout  d'un  coup  lorsqu'il  se  trouva  devant 
la  maison  du  premier  mari.  Il  ne  la  connaissait  que  trop  bien. 
Depuis  qu'il  avait  épousé  la  femme  divorcée  d'Edgar  de  Cham- 
bault, jamais  Darras  ne  s'était  désintéressé  entièrement  de  cet 
homme.  Dans  les  premières  années,  la  nécessité  d'envoyer  Lucien 
chez  lui  à  de  certains  jours  avait  maintenu  un  contact  forcé. 
Puis,  la  négligence  de  Chambault  avait  laissé  tomber  même  ces 


UN   DIVORCE.  7S1 

dernières  relations  avec  son  ancienne  vie.  On  se  rappelle,  — 
c'avait  été  une  des  justifications  de  M"*  Darràô  auprès  du  Père 
Euvrard,  —  que  Tinitiative  du  divorce  était  venue  de  lui  et  qu'il 
s'était  remarié  de  son  côté  bien  avant  elle.  Sa  seconde  femtne 
était  morte,  et  il  s'était,  depuis  ce  veuvage,  de  plus  en  plus  dégradé. 
Ses  désordres  par  trop  avérés  avaient  été  la  cause  que  la  mère 
s'était  considérée  comme  en  droit  d'interdire  les  visites  du  fils. 
L'enfant  avait  à  plusieurs  reprises  trouvé  son  père  à  demi  ivre 
et  en  très  mauvaise  compagnie.  Chambault  n'avait  pas  réclamé. 
Depuis  lors,  les  Darras  n'avaient  eu  de  lui  que  des  nouvelles 
dëiournées.  Tantôt,  c'était  un  mot  dit  en  passant  par  un  de  ses 
cousins,  qui  avait  pris  parti  ouvertement  pour  Gabrielle  et  qui 
continuait  à  la  voir,  même  remariée.  Tantôt,  une  simple 
mention  rencontrée  dans  un  journal,  à  propos,  de  quelque  dépla^- 
cement  à  Nice  l'hiver,  en  été  à  Aix-les-Bains.  Chambault  avait 
hérité  d'un  oncle  une  seconde  fortune,  après  avoir  à  peu  près 
complètement  gâché  la  première,  et  à  près  de  soixante  ans,  tl 
ne  cessait  pas  d&  tenir  sa  place  parmi  les  flgurans  de  Paris  qui 
s'amuse.  Lucien  lui  faisait  une  visite  au  Jour  de  l'an.  Il  était 
reçu  ou  n'était  pas  reçu,  suivant  l'occurrence.  Mais,  qu'il  eût  vu 
ou  n'eût  pas  vu  le  triste  personnage,  il  rapportait  toujours  un 
détail  précis  sur  le  lieu  de  son  habitation,  sur  ëa  présence  à  Paris 
ou  son  absence,  sur  son  humeur  souvent,  devenue  plus  inégale 
encore  et  plus  brutale  avec  Tâge.  Pas  un  de  ces  petits  détails 
qui  n'eût  touché  le  successeur  à  cette  place  intime  et  obscure  où 
nous  portons  l'image  vivante  de  nos  vrais  ennemis,  —  non  paS 
ceux  contre  qui  nous  devons  lutter,  qui  cherchent  à  nous 
faire  du  mal  et  à  qui  nous  le  rendons,  —  mais  ceux  dont  la 
seule  existence  nous  est  une  douleur  presque  insupportable,  en 
dehors  de  tout  rapport  personnel,  et  parce  qu'ils  respirent.  Que 
de  fois,  par  exemple,  depuis  que  Chambault  demeurait  place 
François-I*',  Darras  avait  ordonné  à  son  cocher  de  passer 
par  ailleurs,  alors  que  le  hasard  d'une  course  l'amenait  de  ce 
côté,  et  quand  le  chemin  naturel  eût  été  celui-là!  D'autres  fois, 
se  reprochant  conmie  une  indigne  faiblesse  ce  recul  devant  une 
impression  pénible,  il  lui  arrivait  de  se  détourner  de  sa  route 
pour  traverser  la  petite  place  et  dévisager  la  maison,  une  con* 
struction  à  trois  étages  avec  un  petit  jardin  derrière  une  grille. 
La  porte  d'entrée  donnait  sur  la  rue  Jean-Goujon.  Darras  savait 
que  Chambault  occupait  l'entresol.  L'idée  de  ce  que  pensait  cet 


752  revue;  DES  deux  mondes. 

homme  à  qui  sa  femme  avait  appartenu  vierge,  des  images  i 
gardait  dans  sa  mémoire,  des  droits  du  sang  qu'il  consen 
malgré  tout  sur  Lucien,  le  poignait,  le  suppliciait.  Il  chercliait 
à  se  le  représenter,  n'ayant  vu  de  lui  que  des  portraits.  L'appa- 
rition d'un  passant  se  dirigeant  vers  la  porte  lui  faisait  tres- 
sauter le  cœur.  Il  haussait  les  épaules,  par  mépris  de  ce  qu'il 
appelait,  en  s'en  condamnant,  une  curiosité  malsaine.  La  secrète 
blessure  n'en  saignait  pas  moins.  Qu'elle  était  profonde  et  mal 
cicatrisée  par  le  temps  I  II  put  s'en  rendre  compte,  à  la  sentir  se 
rouvrir  quand  il  descendit  de  sa  voiture  sous  les  fenêtres  der- 
rière lesquelles,  si  le  notaire  avait  dit  vrai,  l'ancien  bourreau 
de  la  jeunesse  de  Gabrielle  agonisait  peut-être.  Même  sa  mort 
empêcherait-elle  qu'il  n'eût  été  le  premier  mari?  Mais  si  l'ingué- 
rissable jalousie  du  passé  dont  Darras  avait  tant  souffert  lui  fit 
un  peu  mal,  à  cette  minute  encore  et  en  dépit  de  ses  pressantes 
préoccupations,  elle  n'empêcha  pas  qu'il  ne  marchât  sans  hésiter 
vers  la  loge.  Il  demanda  d'une  voix  ferme  si  M.  de  Chambault 
était  là,  comme  s'il  n'eût  pas  su  une  indisposition  dont  la  gravité 
lui  étajt  dénoncée  cependant  par  un  sinistre  indice  :  le  sol  jonché 
de  paille  devant  la  maison  pour  assourdir  le  bruit  de  la  rue. 

—  Monsieur  le  comte  est  chez  lui,  répondit  le  concierge, 
mais  il  ne  pourra  certainement  pas  recevoir  Monsieur.  11  était 
déjà  très  souffrant  hier,  et,  cette  nuit,  son  état  s'est  ^core 
aggravé. 

—  Je  monterai  toujours  à  l'appartement,  fit  Darras,  et  je  ver- 
rai son  domestique. 

Le  fait  que  l'on  n'eût  donné  aucune  consigne  à  la  porte  était  un 
second  indice  :  c'était  le  désarroi  dont  s'accompagne  la  survenue 
inattendue  d'une  complication  redoutable  au  cours  d'une  maladie 
jugée  d'abord  plutôt  bénigne.  Quoique  le  ton  de  M.  Meunier 
çût  préparé  le  visiteur  à  se  trouver  en  présence  d'un  homme 
très  atteint,  il  jugea  que  la  situation  avait  évidemment  empira 
d'une  façon  inquiétante.  Était-il  même  temps  encore  de  voir 
Chambault,  et  le  malade  serait-il  capable  de  soutenir  un  entretien 
qui  exigeait  beaucoup  de  lucidité  et  d'énergie?  C'est  la  ques- 
tion que  Darras  ne  put  s'empêcher  de  se  poser  devant  la  miï^® 
effarée  du  valet  de  chambre  qui  vint  ouvrir  à  son  coup  de  sati- 
nette. Raison  de  plus  pour  insister,  et,  s'il  était  possible,  arracb^^ 
le  désaveu  écrit  de  l'autorisation  donnée.  En  admettant,  ce  q^^" 
avait  négligé  de  vérifier,  que  Lucien  eût  déjà  fait  afficher  ^  '* 


UN   DIVORCE.  753 

mairie  le  premier  acte  de  publication  de  son  mariage,  la  célé- 
bration n'en  pouvait  avoir  lieu  que  dans  onze  ou  douze  jours. 
D'ici  14,  Tétat  du  père  pouvait  empirer.  Darras  vint  à  bout 
des  scrupules  du  domestique  en  disant  qu'il  était  envoyé  par 
M.  Mounier,  le  notaire,  pour  une  affaire  très  urgente,  et  il  obtint 
que  cet  homme  allât  porter  sa  carte.  Les  cinq  minutes,  passées 
seul  dans  cette  antichambre  à  attendre  là  réponse  furent  poi- 
gnantes pour  lui.  Tîop  de  cvélations  étaient  partout  éparses  sur 
le  caractère  et  les  mœ  irs  de  celui  dont  dépendrait  peut-être 
l'avenir  de  son  menace,  après  qu'il  avait  été  si  tristement  mêlé  & 
son  passé.  Ce  n'était  pourtant  que  la  banale  entrée  de  l'apparte- 
ment d'im  célibataire  riche,  avec  ce  luxe  un  peu  étalé  des  viveurs 
d'aujourd'hui.  Mais  justement  ces  traces  d'une  existence  d'homme 
de  plaisir  causaient  une  horreur  presque  physique  au  puritain 
que  restait  Darras.  Deux  tableaux  d'une  nudité  vaguement  ga-, 
lante  étaient  pendus  des  deux  côtés  de  la  porte.  Deux  panneaux 
formés  par  de  longues  glaces  anciennes  leur  faisaient  face  et 
réfléchissaient  les  taches  roses  des  chairs  peintes  sur  les  toiles. 
Il  y  avait  aussi,  sur  les  murs,  plusieurs  programmes  de  fêtes 
sportives  ou  autres,  soigneusement  encadrés  comme  si  les  falotes 
images  dessinées  .et  coloriées  dont  s'illustrait  la  liste  des  diver- 
tissemens  promis  représentaient  d'intéressans  souvenirs.  Des  gra- 
vures anglaises  figurant  des  courses  d'obstacles  alternaient  avec 
quelques  grandes  photographies,  dont  une  signée,  de  femmes 
en  toilettes  tapageuses,  sur  la  profession  desquelles  le  doute 
n'était  guère  permis.  Une  panoplie  de  fusils  proclamait  les  goûts 
du  chasseur,  et  une  autre,  en  pendant,  garnie  de  cannes,  les 
prétentions  du  vieux  Beau.  Des  cartes  de  visite  s'amassaient 
dans  une  coupe.  Darras  en  prit  distraitement  quatre  ou  cinq.  Le 
hasard  voulut  qu'il  tombât  sur  celle  d'une  fille.  Il  y  lut,  écrit 
familièrement  au  crayon  :  «  A  ce  soir,  à  diner.  »  Il  savait  bien 
que  (iliambault  vivait  ainsi.  Pourquoi  cette  constatation  d'habi- 
tudes peu  délicates,  mais  après  tout  assez  inoffensives,  l'acca- 
blait-elle  d'une  mélancolie,  à  laquelle  il  n'eut  pas  le  loisir  de 
s'abandonner,  car  le  valet  de  chambre  revenait,  et  avec  une 
réponse  négative  : 

—  M.  le  comte  aurait  bien  voulu  recevoir  Monsieur,  mais 
il  est  plus  mal  en  ce  moment,  et  la  personne  qui  a  été  mise  là  par 
le  docteur  s'y  est  absolument  opposée. 

—  Je  ne  peux  pas  voir  le  fils  de  M.  de  Chambault?  dit 
TOMK  zxi.  —  iOO^.  48 


^'^"im 


754  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Darras  qiti  voulait  savoir  si  Lucien  n'était  pour  rien  dans  cet 
défense. 

—  Il  est  parti,  voici  une  heure,  pour  aller  chez  un  grand  mé- 
decin qu'ils  veulent  avoir  en  consultation.  Il  ne  tardera  pas  à 
rentrer... 

—  Et  la  personne  dont  vous  parliez  et  qui  garde  le  malade? 
interrogea  Darras...  Donnez-lui  ma  carte  et  demandez-lui  si 
elle  veut  me  recevoir  un  instant... 

Un  soupçon  venait  de  traverser  sa  pensée.  La  formule  em- 
ployée par  le  valet  de  chambre  lui  avait  fait  deviner  qu'il  s'agis* 
sait  d'une  femme.  Pourquoi  cet  homme  n'avait-il  pas  simplement 
dit  :  la  garde?  Darras  avait  aussitôt  songé  à  l'une  quelconque  des 
créatures  dont  les  cartes  de  visite  dans  le  plateau  et  les  por- 
traits sur  les  murs  de  cette  antichambre  attestaient  l'intimiié 
avec  le  maître  du  logis.  Non  I  Lucien  n'aurait  pas  supporté  une 
pareille  présence.  Il  avait  passé  la  nuit  là.  Il  était  parti  à  la 
recherche  d'un  célèbre  consultant.  C'était  donc  lui  qui  avait  pris 
en  main,  comme  il  était  d'ailleurs  naturel,  en  sa  qualité  de  fils, 
la  direction  de  cet  intérieur...  Si  cette  personne  installée  au 
chovet  du  mourant,  avec  l'autorisation  du  docteur  et  celle  du 
jeune  homme,  était  Berthe  Planât,  comme  étudiante  en  méde- 
cine? Pourquoi  pas?  Cette  idée,  brusquement  apparue,  s'était 
du  coup  traduite  en  acte,  par  cette  bien  étrange  demande.  — 
«  Je  suis  fou,  se  dit  Tingénieur,  quand  le  domestique  fut  re- 
parti dans  la  direction  de  la  ohambre  à  coucher  avec  ce  second 
message;  si  c'est  elle,  elle  ne  voudra  pas  me  voir,  et,  si  ce  n'est 
pas  elle,  à  quoi  bon?...  »  —  Cet  acte  impulsif  était  si  en  dehors 
de  son  caractère,  il  s'accordait  si  peu  avec  ses  plans  qu'il  en  de- 
meurait étonné  lui-môme.  En  réalité,  il  avait  obéi  à  un  accès  de 
l'énen'ement  que  la  multiplication  des  obstacles  produit  si  vite 
chez  les  hommes  de  son  type,  habitués  à  marcher  droit  à  leur 
but.  Cette  rupture  de  la  liaison  entre  Lucien  et  cette  fille  lui 
avait  semblé  si  aisée  !  Il  avait  rencontré  de  telles  surprises,  quand 
il  en  était  arrivé  au  fait  et  au  prendre I  Cette  présence  de  Berthei 
si  vraiment  elle  était  là,  lui  avait  soudain  représenté  la  chance 
d'ime  scène  décisive.  Il  l'avait  saisie,  instinctivement,  presque 
follement.  Était-ce  lendroit,  était-ce  l'instant  d'engager  avec 
elLe  la  négociation  qu'il  avait  entrevue  comme  un  des  moyens 
possibles  d  en  finir?  Et  si  ce  n'était  pas  pour  en  arriver  à  ce 
hideux  mais  nécessaire  marchandage,  quel  était  le  sens  de  cette 


UN   DIVORCE. 


755 


demande  d'entretien?...  Le  sens?  Mais  c'était  surtout,  c'était  sim- 
plement de  se  trouver  enfin  face  &  face  avec  son  ennemie.  Il  sau-: 
rait  avec  exactitude  ce  qu'elle  voulait  et  jusqu'à  quel  point  elle 
le  voulait.  Et  puis  Darras  subissait,  sans  s'en  rendre  compte,  la 
suggestion  du  sentiment  que  son  beau-fils  éprouvait  pour-cette 
femme.  Pas  plus  que  Lucien  n'avait  pu  mépriser  tout  à  fait  son 
opinion  lors  de  leur  premier  confiit,  il  ne  pouvait,  lui,  mépriser 
tout  à  fait  l'opinion  du  jeune  homme.  Ils  s'étaient  trop  habitués 
à  s'estimer  l'un  l'autre.  Le  beau-père  était  bien  persuadé  que 
Berthe  était  une  coquine.  Pourtant,  au  fond  de  lui,  l'opinion 
de  Lucien  sur  elle  ne  le  laissait  pas  aussi  calme,  aussi  établi 
dans  sa  certitude  que  le  supposait  l'implacable  énergie  avec 
laquelle  il  avait  conduit  cette  affaire.  Il  n'y  avait  là  qu'un  trè$ 
petit  point  de  doute,  imperceptible  à  lui-même.  Ce  point  suf6« 
sait  pour  cpie  cette  conscience,  passionnément  éprise  de  vérité,' 
subit  un  obscur  malaise,  qui  se  changea  en  une  irritation,  toute 
voisine  de  la  colère,  lorsque,  le  valet  de  chambre  ayant  reparu  et 
l'ayant  fait  entrer  dans  le  salon  pour  y  attendre  la  personne  qu'il 
avait  demandée  et  qui  allait  venir,  il  vit  arriver  M"*  Planât. 


C'était  bien  elle,  avec  cette  silhouette  fine  et  cette  physio- 
nomie si  à  part  des  autres,  qui  l'avaient  tant  frappé  quand  il 
l'avait  vue  assise  dans  la  crémerie  de  la  rue  Racine  à  câté  de 
Lticien.  La  blouse  d'infirmière,  qu'elle  avait  passée  par-dessus 
son  corsage,  pour  vaquer  à  sa  besogne,  accentuait  encore  le  ca- 
ractère presque  trop  grave  de  ce  joli  visage,  pâli  par  l'étude  et 
qu'encadraient,  comme  alors,  les  masses  de  ses  cheveux  châ- 
tains, séparés  en  deux  bandeaux  plats  et  toujours  noués  par  der- 
rière en  un  épais  catogan.  Ses  prunelles  brunes  avaient  leur  même 
regard,  droit  et  froid  dans  son  insistance  attentive,  sous  lequel 
les  yeux  de  Darras  avaient  dû  plier,  lors  de  cette  première  ren- 
contre, —  im  vrai  regard  de  clinicien,  calme  et  pénétrant,  celui 
d'un  esprit  qui  ramasse  toutes  ses  forces  pour  y  voir  très  clair  et 
conformer  son  activité  au  fait,  sans  aucun  autre  souci.  Berthe 
était  cependant  bien  émue  à  cette  minute.  La  remise  de  la  carte 
de  Darras  au  malade  avait  provoqué  chez  celui-ci  une  immédiate 
excitation,  qui  l'avait  épouvantée  plus  encore  que  la  menaçante 
énigme  de  cette  visite.  Quand  le  valet  de  chambre  était  revenu, 
rapportant  cette  même  carte  et  la  demandant,  elle,  son  geste 
instinctif  avait  été  celui  du  refus.  Puis  elle  s'était  levée  pour 


756  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

suivre  le  domestique.  Elle  n'avait  pas  voulu  que  le  beau-père 
de  Lucien  crût  qu'elle  avait  peur  de  cette  entrevue.  Pourquoi 
l'éviter?  Sa  conscience  ne  lui  reprochait  rien  vis-à-vis  de  cet 
homme,  dont  elle  avait  au  contraire  tant  à  se  plaindre!  Si 
son  cœur  battait  très  fort  en  entrant  dans  le  salon,  elle  gardait 
sur  son  front,  autour  de  sa  bouche,  dans  ses  yeux,  cet  air  de 
fierté  qu'elle  avait  si  souvent  opposé,  depuis  ces  cinq  ans,  à  l'os- 
tracisme de  ceux  qui  savaient  son  histoire,  et  qui  la  mécon- 
naissaient. Ce  fut  elle  qui  dit  la  première  : 

—  Vous  avez  demandé  à  me  voir,  monsieur.  Je  vous  prierai 
seulement  de  me  dire  aussi  brièvement  que  possible  l'objet  de 
votre  visite.  M.  de  Ghambault  est  trop  malade  pour  que  je 
puisse  le  laisser  seul  longtemps.  En  attendant  le  retour  de  son 
fils,  il  n'a  que  moi  auprès  de  lui. 

—  Je  le  sais,  mademoiselle,  répondit  Darras  agressivement. 
Le  domestique  est  même  venu  me  dire  que  M.  de  Ghambault 
avait  désiré  me  recevoir  et  que  vous  aviez  pris  sur  vous  de  vous 
y  opposer. 

—  Je  n'ai  rien  pris  sur  moi,  monsieur,  répliqua  Bertheavec 
sa  fermeté  douce.  Ma  volonté  ne  compte  pas,  n'existe  pas.  Le 
médecin  qui  traite  le  malade  a  recommandé  instamment  que 
toutes  les  émotions  lui  fussent  évitées.  Il  en  a  éprouvé  une  et 
très  forte,  rien  qu'à  la  lecture  de  votre  nom  sur  votre  carte.  Mon 
devoir  professionnel  le  plus  strict  était,  dans  ces  conditions, 
d'interdire  votre  visite.  M.  de  Ghambault  est  atteint,  depuis 
plusieurs  semaines,  d'une  cirrhose  alcoolique  du  foie.  Il  a  eu 
samedi  un  refroidissement  et  il  fait  une  pneumonie  lobaire.  H 
«n  est  au  troisième  jour,  le  plus  critique.  Il  souffre  horrible- 
ment pour  parler.  Il  a  déjà  eu  quelques  absences  et  il  est  sous  le 
coup  d'un  délire  qui  risquerait  de  l'emporter.  Ces  accidens  ner- 
veux sont,  dans  son  état,  d'une  extrême  gravité.  Vous  voyei 
vous-même  si,  professionnellement,  je  le  répète,  je  pouvais  auto- 
riser cet  entretien. 

Elle  avait  parlé  d'une  voix  nette,  affectant  d'employer  des 
termes  d'une  extrême  précision  technique,  comme  si,  au  lieu  de 
s'adresser  au  beau-père  hostile  de  son  fiancé,  à  un  adversaire 
mêlé  d'une  si  dangereuse  façon  au  drame  de  sa  vie,  elle  eût 
formulé  un  diagnostic  devant  un  des  lits  de  l'Hôtel-Dreu,  parmi 
des  étudians  attentifs,  dans  le  service  du  professeur  Louvet. 
Cette  maîtrise  de  soi  eut  pour  résultat  immédiat  d'exaspérer 


jfpHf  '■ 


UN   DIVORCE.  757 

l'aversion  si  profonde  de  Darras.  Il  lui  était  impossible  de  rien 
trouver  à  reprendre  dans  cette  attitude  de  la  jeune  fille,  à  la 
fois  digne  et  polie,  distante  et  cependant  courtoise.  Mais  cette 
force  d'hypocrisie  n'était-elle  pas  précisément  la  cause  de  la 
perdition  du  malheureux  Lucien?  Aussi  fut-ce  d'un  ton  sarcas- 
tique,  presque  haineux,  qu'il  répondit  : 

—  11  est  très  malheureux  seulement,  mademoiselle,  que  ces 
raisons  professionnelles  se  trouvent  coïncider  d'une  façon  si 
étonnante  avec  des  raisons  d'intérêt  personnel. 

—  Je  ne  vous  comprends  pas,  monsieur,  dit  Berthe.  Un  flot 
de  sang  lui  était  monté  aux  joues,  mais  son  regard  demeurait  si 
ferme  que  son  interlocuteur  en  éprouva  la  sorte  de  révolte  qui 
nous  saisit  devant  certaines  audaces  de  dénégation  trop  impu- 
dentes. Il  voulut  confondre  l'intrigante  avec  l'indiscutable  vérité 
des  faits  et  il  reprit,  brutalement  : 

—  Vous  me  coriiprenez  parfaitement,  et  vous  savez  très  bien 
pourquoi  je  suis  ici...  Mais  pour  faire  cesser  toute  équivoque,  je 
vais  préciser  à  mon  tour  :  mon  beau-fils,  Lucien  de  Ghambault, 
veut  vous  épouser.  Il  a  demandé  son  consentement  à  ma  femme, 
qui  l'a  refusé,  et,  profitant  d'un  article  de  loi  mal  fait,  il  compte 
passer  outre,  grâce  au  consentement  de  son  père.  Je  suis  venu 
savoir  si  ce  père  a  été  vraiment  instruit  des  raisons  qui  ont  dicté 
le  refus  de  M"*'  Darras.  J'avais  tout  lieu  d'en  douter.  Je  suis 
très  sûr  maintenant  qu'il  ne  l'a  pas  été.  Vous  me  le  prouvez 
trop  en  m'empêchant  d'arriver  jusqu'à  lui.  Je  saurai  trouver 
le  moyen  de  Tavertir,  malgré  vous... 

—  Malgré  moi?...  répéta-t-elle.  Vous  m'accusez  maintenant 
de  cette  infamie?...  De  quel  droit?...  Les  autres  choses,  celles  que 
vous  avez  dites  à  Lucien,  vous  pouviez  croire  que  je  les  méri- 
tais I  Mais  celle-là?...  Restez,  monsieur,  c'est  moi  qui  veux  que 
vous  Testiez,  jusqu'à  ce  que  le  docteur  soit  ici.  Vous  lui  de- 
manderez, à  lui-même,  de  voir  le  malade.  Qu'il  vous  le  per- 
mette, sous  sa  responsabilité!  Moi,  je  ne  peux  pas.  Vous  m'ou- 
trageriez plus  cruellement  encore  que  ma  conscience  médicale 
me  ferait  vous  répondre  :  «  Non,  vous  ne  verrez  pas  M.  de  Gham- 
bault  en  ce  moment...  »  Seulement  il  est  affreux  d'être  jugée 
ainsi,  quand  on  ne  fait  que  son  devoir!... 

—  Et  comment  voulez- vous  que  je  vous  juge  autrement? 
s'écria  Darras.  L'accent  de  la  jeune  fille  trahissait  une  si  intense 
souffrance,  une  telle  sincérité,  et  si  blessée,  que  le  point  de  doute 


758  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  été  touché  eu  lui.  Ilu'eu  mit  que  plus  d'à  prêté  h  continuer  : 
—  Vous  parlez  de  conscience  médicale.  On  n'a  pas  de  con- 
science dans  un  métier  quand  on  n'en  a  pas  dans  sa  vie...  Oui 
ou  non,  Lucien  a-t-il  fait  ce  que  j'ai  dit?...  Oui  ou  non,  l'a-i-il 
fait  avec  votre  assentiment?  Qui  sait?  avec  votre  conseil?...  Oui 
ou  non,  vous  préparez^vous  à  entrer  de  force  dans  une  famille 
qui  ne  veut  pas  de  vous,  et  qui  a  des  raisons  trop  légitimes 
pour  ne  pas  en  vouloir?.,.  Je  n'ai  pas  cherché  cette  rencontre; 
mais,  puisque  le  hasard  nous  a  mis  en  présence  l'un  de  l'autre, 
je  vous  aurai  du  moins  dit  ce  que  Lucien  vous  a  sans  doute 
caché,  notre  résolution  définitive,  irrévocable,  à  ma  femme  et  à 
moi.  Vous  réussirez  peut-être  à  épouser  Lucien,  quoique  je  sois 
décidé  à  tout  pour  l'empêcher.  Oui,  à  tout  I  Mais  jamais,  ni  ma 
femme  ni  moi,  nous  ne  vous  verrons.  Jamais  vous  ne  serez  de 
notre  famille.  Jaâiais,  entendez-vous.  Jamais.  Vous  en  aurez  fait 
sortir  Lucien,  vous  n'y  serez  pas  entrée. 

—  Lucien  ne  m'avait  rien  caché,  monsieur,  répliqua-t*elle 
plus  douloureusement  encore.  Je  savais  votre  opinion  sur  moi, 
et  celle  de  M""'  Darras...  Je  n'essaierai  pas  de  la  changer...  Je  sais 
aussi  par  Lucien  que  vous  avez  le  culte,  la  religion  de  la  justice. 
Vous  êtes  cependant  injuste,  bien  injuste.  Mais  il  m'est  impos- 
sible de  vous  le  démontrer...  Je  ne  l'essaierai  pas,  insista-troUe 
en  secouant  la  tète  avec  accablement.  Il  y  a  cependant  une  de 
vos  affirmations  contre  laquelle  je  veux  avoir  protesté.  Non, 
l'idée  de  ce  mariage  n'est  pas  venue  de  moi.  Non.  Je  n'ai  pas 
médité  d'entrer  dans  votre  famille...  Gela,  vous  auriez  pu  l'ap* 
prendre  en  interrogeant  Lucien...  Mais,  c'est  vrai,  vous  ne  le 
croiriez  pas,  même  lui.  Vous  supposeriez  que  je  lui  ai  joué  une 
comédie...  Ah!  comment  prouver  que  je  ne  mens  pas?... 

—  En  renonçant  à  ce  mariage,  tout  simplement,  répondit 
Darras.  —  De  plus  en  plus,  à  mesure  qu'avançait  cet  étrange  en- 
tretien, la  véracité  de  son  interlocutrice  s'imposait  à  lui.  Cette 
évidence  aurait  dû,  dans  la  logique  de  ses  principes,  désarmer 
l'énergie  de  son  opposition.  Le  grand  bourgeois  français  qu'il  était 
resté,  malgré  ses  théories,  n'apercevait  au  contraire,  dans  cette 
bonne  foi  possible  de  l'amie  de  son  beau-fils,  qu'un  moyen  de  sé- 
parer les  deux  jeunes  gens.  —  Oui,  insista-t-il,  si  vous  me  dites  la 
vérité,  agissez  en  conséquence.  Si  cette  idée  de  mariage  n'est  pas 
venue  de  vous,  elle  doit  vous  faire  horreur  maintenant.  On  ne  sé- 
pare pas  un  fils  de  sa  mère,  et  pour  toujours.  C'i^t  trop  coupable  I 


UN  DIVORCE.  759 

—  Ce  n'est  pas  moi  qui  les  ai  séparés,  dit  Berthe  ;  elle  ré^ 
péta  :  —  «Ce  n'est  pas  moi...  »  Moi,  non  plus,  je  n'ai  pas  cherché 
cette  rencontre,  et  elle  m'est  plus  pénible  encore  qu'à  vous, 
monsieur.  Il  vaut  peut-être  mieux  en  effet  qu'elle  se  soit  produite 
et  que  vous  m'ayez  parlé  d'une  manière  qui  m'autorise  à  ne 
rien  ménager...  Descendez  en  vous-même  et  demandez-vous  si, 
moi  partie  de  sa  vie,  Lucien  vous  reviendrait,  à  vous  et  à  sa 
mère;  s'il  serait  vraiment  uni  de  cœur  avec  vous?  Monsieur 
Darras,  vous  savez  trop  que  non.  Vous  savez  que  c'est  vrai,  ce 
que  je  vous  dis  là,  que  c'est  vrai...  J'ai  bien  réfléchi,  ces  derr 
nîers  jours,  je  vous  assure,  j'ai  bien  regardé  Lucien.  Je  l'aime. 
Ah  !  profondément,  passionnément...  Mais, si  je  croyais  qu'il  dût 
être  heureux  par  le  sacrifice  de  cet  amour,  j'aurais  la  force  de 
l'accomplir,  et  de  le  quitter,  pour  lui.  J'ai  voulu  le  faire,  et  j'ai 
compris  que  je  ne  devais  pas  le  faire,  parce  qu'il  n'a  que  moi... 
Cette  famille  de  Lucien  dont  vous  me  parlez,  où  est-elle  ?  Chez 
vous  ?  Pourquoi  court-il  Paris  alors,  fou  d'inquiétude,  à  cause 
de  cet  homme  qui  agonise  dans  cette  chambre  7  II  y  a  trois  jours, 
il  croyait  que  cet  homme  ne  lui  était  plus  rien.  C'était  son  père, 
avec  tous  les  droits  du  père,  vous  en  êtes  convenu  vous-même^ 
de  par  la  loi,  et,  l'angoisse  de  son  fils  le  prouve,  de  par  la  nature. 
Quand  on  a  deux  familles,  on  n'en  a  pas;  et  il  n'en  a  pas...  Vous 
savez  que  c'est  vrai  encore  et  que  ce  n'est  pas  moi  qui  en  suis 
la  cause.  Je  m'en  irais  qu'il  vous  en  voudrait  seulement  davan- 
tage de  l'avoir  privé  du  seul  cœur  qui  soit  tout  à  lui.  Car  il  est 
tout  à  lui  sans  partage  et  absolument.  Sa  famille,  ce  sera  moi, 
et  lui,  il  sera  la  mienne.  Nous  nous  suffirons.  C'est  le  mot  qu'il 
m'a  dit  quand  il  m'est  revenu  après  avoir  tout  appris,  par  vous, 
de  ce  que  j'avais  voulu  lui  cacher,  pour  lui  encore,  pour  lui 
toujours...  J'avais  tort...  Je  n'ai  su  combien  il  m'aimait  que 
depuis  ce  moment...  Laissez-le  faire  sa  vie,  monsieur  Darras... 
J'irai  jusqu'au  bout  :  vous  le  lui  devez.  Êtes-vous  sûr  de  n'avoir 
pas  fait  la  vôtre  à  ses  dépens?... 

Elle  avait  à  peine  achevé  de  prononcer  ces  phrases,  si  dures 
pour  celui  qui  les  écoutait,  qu'un  incident  auquel  ils  ne  s'atten- 
daient ni  l'un  ni  l'autre  vint  apporter  un  commentaire  d'une  force 
singulière  à  ces  trop  justes  réflexions.  Chacune  avait  blessé  dans 
Darras  une  fibre  vivante,  mais  à  chacune  aussi  une  voix  avait 
répondu  en  lui  :  «  C'est  vrai,  »  par  laquelle  l'accusée  avait  com- 
menté ce  réquisitoire  où  elle  s'était  tout  d'un  coup  posée  en 


760  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

accusatrice.  Il  allait  pourtant  répondre  et  non  moins  violeC^" 
ment  que  Tautre  jour  à  son  beau-fils,  quand  celui-ci  avait,  sc^'^^ 
une  autre  forme,  fait  aussi  le  procès  à  son  ménage  de  m^aiv 
d'une  divorcée.  Un  coup  de  timbre,  dont  la  force  et  la  bru=as- 
querie  trahissaient  l'impatience  nerveuse  de  celui  qui  le  d(^^ii- 
nait,  arrêta  les  mots  sur  ses  lèvres. 

—  C'est  Lucien...  dit  Berthe  en  joignant  les  mains  dans  -^mm 
geste  d'angoisse  qui  contrastait  avec  sa  fermeté  de  tout  à  Theu^K'e, 
comme  si  elle  n'eût  plus  eu  son  énergie  lorsqu'elle  n'était  p^K.us 
seule  en  jeu.  Je  vous  en  supplie,  monsieur,  ne  vous  mont^K^z 
pas...  Pensez  où  vous  êtes... 

—  C'est  à  lui  de  penser  où  il  est,  répondit  le  beau-père.  Je  n^'ai 
pas  à  me  cacher  d'être  ici.  Comme  il  se  conduira,  je  me  conduira.:»... 

L'intuition  de  l'étudiante  ne  Tavait  pas  trompée.  La  voix  de 
Lucien  se  faisait  entendre  dans  l'antichambre.  Il  interrogeai-^  Je 
domestique  qui  lui  ouvrit  la  porte  du  salon.  Il  vît  celui  qp»'il 
avait  si  longtemps  appelé  son  père,  et  celle  qu'il  appelait  sa 
fiancée,  l'un  auprès  de  l'autre,  les  yeux  encore  brillans,  les  trsfcits 
encore  bouleversés  de  ce  rapide  et  tragique  dialogue.  Il  esquissa 
un  geste  d'une  surprise  qui  aurait  dû  aussitôt,  aprè^s  la  discussion 
qui  avait  provoqué  son  départ  de  la  maison  maternelle,  se 
changer  en  une  fureur  agressive.  A  peine  s'il  regarda  l'insulteur 
de  son  amie,  qui  avait  osé  la  poursuivre  et  le  poursuivre,  même 
ici.  L'anxiété  dont  il  était  dévoré  était  plus  forte  que  le  sursaut 
de  sa  rancune.  Il  marcha  droit  sur  Berthe,  et  comme  s'il  n'eût 
pas  aperçu  Darras  : 

—  Hé  bien?  demanda-t-il.  Comment  s'est  passée  cette  heure? 
A-t-il  eu  une  autre  crise? 

—  Il  n'en  a  pas   eu,    répondit-elle.   L'oppression   est  très 
grande,  mais  il  a  sa  pleine  connaissance. 

—  Louvet  me  suit,  reprit  le  jeune  homme,  je  l'ai  trouvé  h 
sa  consultation.  Elle  finissait.  J'ai  prévenu  l'autre  docteur.  Ils 
seront  là  avant  vingt  minutes.  Lui  avez-vous  fait  l'injection  de 
morphine? 

—  Oui,  répondit  Berthe,  et  j'ai  appliqué  les  ventouses.  Que 
pense  Louvet?  Lui  avez-vous  expliqué  le  cas  comme  je  vous 
l'avais  dit? 

—  Oui,  mot  pour  mot.  Il  croit  que  cette  nuit  sera  très  critique, 
mais  naturellement  il  ne  peut  pas  se  prononcer  sans  avoir  vu... 
Je  vais  près  du  malade...  II  est  seul? 


UN  DIVORCE.  761 

—  Depuis  dix  minutes...  J'y  retourne  aussi... 

Lucien  était  sorti  du  salon,  comme  il  y  était  entré,  sans  une 
parole  pour  Darras,  sans  un  regard.  Berthe  le  suivit,  après  avoir 
dit  presque  à  voix  basse  un  :  «  Oli  !  partez,  monsieur,  »  où  fré- 
missait le  reste  de  la  terreur  qui  l'avait  saisie  devant  cette  ren- 
contre inopinée  des  deux  hommes.  Aucun  événement  n'en  était 
résulté  cependant.  Pourquoi?  Parce  qu'en  ce  moment  et  comme 
elle  l'avait  dit,  Lucien  était  fou  d'inquiétude.  Son  vrai  père  exis- 
tait seul  pour  lui.  Celui  qui  l'avait  élevé,  et  dont  sa  mère  portait 
le  nom,  ne  comptait  plus.  Il  avait  suffi  que  le  fils  se  relrouvàt 
devant  un  mortel  danger  de  ce  vrai  père,  pour  que  la  voix  du 
sang  s'éveillât  en  lui,  unique,  souveraine,  toute-puissante.  Il  était 
revenu  à  Ghambault,  c'étaient  les  termes  encore  de  Berthe,  de 
par  la  loi  et  de  par  la  nature.  Cette  sensation  de  la  faillite  de 
son  propre  mariage  que  Darras  avait  eue,  d'une  façon  si  amère, 
devant  les  remords  religieux  de  sa  femme,  l'étreignit  dans  ce 
salon  du  premier  mari  avec  une  telle  force  qu'il  ne  put  pas  sup- 
porter de  demeurer  là  plus  longtemps.  Le  malade  eût  demandé  à 
lui  parler,  maintenant,  qu'il  eût  refusé  de  se  rendre  dans  cette 
chambre  d'agonie,  par  horreur  d'y  voir  son  beau-fils  montrer 
au  moribond  cette  affection  qu'il  n'avait  pas  le  droit  de  con- 
damner, —  le  père  le  plus  criminel  reste  un  père,  —  dont  il 
ne  devait  pas  s'étonner,  l'approche  de  la  mort  retourne  si  pro- 
fondément le  cœur  de  celui  qui  va  mourir  et  de  ceux  qui  le 
voient  mourir  I  Qu'un  flot  de  pitié  eût  jailli  en  Lucien,  balayant 
tout,  noyant  tout,  et  les  plus  légitimes  rancunes  et  les  plus  justes 
sévérités,  comment  ne  pas  l'en  estimer?  Darras  était  trop  ma- 
gnanime, à  travers  les  étroitesses  de  certaines  de  ses  idées,  pour 
ne  pas  s'incliner  devant  ce  foudroyant  renouveau  de  piété  filiale. 
Cependant  c'était,  de  tous  les  sentimens  constatés  chez  le  jeune 
homme  durant  cette  funeste  semaine,  celui  qui  lui  répugnait  le 
plus  intimement,  le  plus  absolument.  A  ce  trouble  se  mélan- 
geaient, pour  l'accroître,  ses  doutes  grandissans  sur  l'équité  des 
procédés  qu'il  avait  employés  vis-à-vis  de  Berthe  Planât.  Il 
n'avait  hésité  devant  aucun  coup  à  lui  porter,  tant  qu'il  l'avait 
crue  une  dangereuse  intrigante.  L'était-elle  vraiment?  La  conver- 
sation qu'elle  venait  de  soutenir  avec  lui  le  poursuivait  d'une  es- 
pèce de  remords.  Il  la  revoyait,  et  son  regard  si  droit,  si  perganl. 
Il  l'entendait,  et  sa  voix  si  franche.  Si  pourtant  il  s'était  trompé 
sur  elle  et  que  Lucien  eût  raison?  Sa  loyauté  ne  se  fût  point 


762  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pardonné  de  cacher  à  Gabrielle  cet  ébranlement  d'une  convicticm 
qui  n'était  plus  entière,  et  ce  fut  Tun  de  ses  premiers  mots, 
quand,  rentré  à  la  maison  de  la  rue  du  Luxembourg,  il  la  trouFa 
qui  l'attendait  toute  fiévreuse.  Elle  Favait  vu  par  la  fenêtre  et  se 
précipitait  au-devant  de  lui  à  mi-chemin  de  l'escalier  : 

—  Tu  l'as  vu?  interrogea-t-elle.  Qu'a-t-il  répondu?  Retire- 
t-il  son  consentement?...  Parle.  Mais  parle  vite... 

—  Je  ne  l'ai  pas  vu,  répondit-il,  son  état  est  trop  grave.  Mais 
j'ai  vu  Lucien. 

—  Mon  Dieu  I  Et  que  vous  ôtes-vous  dit? 

—  Rien.  Il  a  fait  celui  qui  ne  me  reconnaissait  pas.  J'ai  vu 
aussi  M"'  Planât. 

—  Berthe  Planât,  exclama  la  mère  !  Lucien  a  osé  installer 
Berthe  Planai  au  chevet  de  son  père  I 

—  Il  faut  lui  rendre  la  justice  qu'elle  parait  le  soigner  avec 
beaucoup  d'intelligence  et  de  dévouement...  J'ai  causé  avec  elle, 
reprit-il  après  un  silence  d'un  instant.  Ah  !  ma  pauvre  amie,  si 
j*avais  été  injuste  cependant?... 

—  Que  veux-tu  dire  ?  demanda  Gabrielle. 

—  Que  je  l'ai  trouvée  bien  différente  de  ce  que  j'attendais. 
Fille  a  montré,  dans  les  quelques  minutes  qu'a  duré  notre  entre- 
tien, une  intelligence,  une  fermeté,  une  netteté...  Enfin  il  faut 
attendre  l'enquête  que  l'on  fait  pour  moi  au  ministère* 

—  Et  toi  aussi,  tu  vas  prendre  son  parti,  tourner,  m'aban- 
donner?...  gémit  la  mère.  Est-ce  possible?  Ne  me  dis  pas  que  tu 
consentiras  jamais  à  ce  mariage,  Albert.  Ce  n'est  pas  vrai!... 
S'il  se  fait,  quelle  épreuve  pour  moi  !  quelle  expiation  I 

—  Il  ne  se  fera  pas  maintenant,  en  tous  cas,  interrompit 
Darras.  Je  rapporte  de  ma  visite  l'impression  que  le  malade  a 
bien  peu  de  jours  à  vivre,  peut-être  quelques  heures...  Qu'il 
meure  cette  semaine,  et  son  consentement  n'est  plus  valable. 
Tout  alors  dépendra  de  toi  et  de  toi  seule. 

—  Quelques  heures,  répéta  Gabrielle.  Est-ce  possible?... 
Elle  avait  mis  dans  cette  exclamation  tant  de  sérieux  triste, 

une  si  douloureuse  épouvante  avait  passé  dans  ses  yeux,  que 
Darras  laissa  tomber  la  conversation.  Il  avait  cru  saisir  un  signe 
nouveau  de  l'indestructible  durée  du  premier  mariage  à  travers 
et  malgré  le  second.  Il  avait  suffi  que  cet  abject  Ghambault  fûl 
en  danger  pour  que  son  fils  retrouvât  en  lui  les  plus  chaudes 
tendresses  de  sa  lointaine  enfance  h  l'égard  de  ce  père  déchu!  En 


UN  DIVORCE.  763 

était-il  ainsi  pour  Gabriellë?  L'idée  de  la  mort  possible  de  cet 
homme  avec  qui  elle  avait  vécu  des  années,  —  dnq  années, 
presque  la  moitié  de  la  durée  de  son  présent  ménage,  —  réveil- 
lait-elle dans  sa  mémoire  des  images  qui  le  lui  rendaient  vivant? 
Darras  en  frémit,  sans  se  douter  que  les  émotions  subies  par  cette 
femme,  désormais  vouée  à  une  inguérissable  nostalgie  des  choses 
religieuses,  étaient  d'un  tout  autre  ordre.  Il  ne  les  eût  pas  moins 
détestées.  A  cette  nouvelle  que  cette  existence  si  bassement  traî- 
née dans  les  pires  désordres  allait  s'éteindre,  la  pensée  de  l'autre 
vie  s'était  tout  d'uu  coup  offerte  à  Gabriellë.  Ce  jugement  d'outre- 
tombe  qu'elle  redoutait  tant  pour  elle-même  depuis  qu'elle  avait 
recommencé  de  croire,  cette  âme  dégradée  allait  l'affronter,  dans 
quelles  conditions?  Distinctement,  elle  avait  vu  la  chambre  de 
l'agonisant,  le  malheureux  se  débattant  sous  l'étreinte  du  mal,  son 
fils  auprès  de  lui,  Berthe  Planât,  un  médecin,  —  et  pas  de  prêtre  I 
Qui  donc  songerait  à  en  appeler  un  ?  Ce  ne  serait  pas  Lucien,  qui 
ne  croyait  pas;  ce  ne  serait  pas  cette  étudiante  dont  les  mœurs 
révélaient  assez  l'absence  de  foi.  Ce  ne  serait  pas  le  médecin.  Ils 
en  auraient  choisi  un  qui  avait  les  mêmes  convictions  qu'eux. 
Ce  ne  serait  pas  le  malade.  Le  peu  de  religion  qu'il  avait 
pu  avoir  s'était  certes  usé  dans  sa  triste  vie.  Il  n'avait  plus  de 
proche  parent  pour  lui  rendre  ce  suprême  service  de  lui  assurer 
ce  pardon  que  la  bonté  de  Dieu  réserve  même  au  repentir  de  la 
dernière  minute.  Plus  de  proche  parent?...  Et  elle-même?...  La 
phrase  qu'elle  avait  osé  dire  à  Darras  quand  son  secret  lui  avait 
enfin  échappé,  n'était  pas  le  cri  de  surprise  d'une  exaltation  pas- 
sagère. Devant  ce  Dieu,  dont  personne  ne  rappellerait  la  redou- 
table justice  au  mourant,  elle  était  toujours  la  femme  de  ce 
malheureux.  Si  le  devoir  incombait  à  quelqu'un  de  procurer  à 
cet  homme  la  grâce  des  sacremens,  c'était  à  elle.  —  Oui,  mais 
elle  portait  le  nom  d'un  autre...  Elle  vivait  avec  un  autre...  Elle 
était,  légalement,  la  femme  d'un  autre...  Elle  en  aimait  un  autre... 
Elle  l'avait  regardé,  cet  autre,  avec  une  supplication  au  bord  de 
ses  lèvres  qu'il  lui  permît  d'aller  là-bas,  d'où  il  venait.  Et  elle 
s'était  sentie  incapable  de  formuler  cette  demande,  d'en  avouer  le 
motif  surtout...  Elle  s'était  tue...  Les  quelques  heures  passaient 
cependant.  Le  soir  avait  succédé  à  l'après-midi,  la  nuit  au  soir... 
Albert  et  elle  étaient  derechef  en  tête  à  tête  dans  le  cabinet  de 
travail  qui  les  avait  vus  passer  des  veillées  si  taciturnes,  cette 
dernière  semaine.  Celle-ci  s'écoulait  pareille  »  sans  qu'il  levât 


764  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  yeux  d'un  travail  où  il  paraissait  s'absorber;  elle  ajoutait  des 
points  après  des  points  à  sa  tapisserie  commencée...  Étsit-il 
encore  temps  de  parler  seulement?...  Quelques  heures!  Darras 
avait  dit  quelques  heures,  et  combien  étaient  déjà  passées  I... 
Minuit  allait  sonner...  Il  était  inutile  de  parler  ce  soir!  Mais 
demain* matin,  dès  la  première  heure,  elle  parlerait,  et,  si  elle 
n'en  avait  pas  la  force,  elle  sortirait  sans  avoir  parlé.  Elle  irait 
chercher  le  Père  Euvrard.  Elle  l'amènerait  place  François-I«'... 
Elle  se  coucha  sur  cette  résolution  et  cette  espérance,  pour 
être  réveillée,  le  lendemain  matin,  par  ce  billet  de  son  fils  : 
i<  Maman^mon  père  est  mort  cette  nuit.  J'ai  besoin  de  te  voir^  de 
te  parler.  Il  rrCa  demandé  de  le  faire.  D'après  sa  volorUé,  ses 
obsèques  auront  lieu  dans  le  caveau  de  famille,  à  Villefranche- 
d'Aveyron.  A  mon  retour,  je  te  demanderai  de  me  recevoir.  Je  suis 
très  malheureux  et  je  t'aime.  Pense  que  je  n  ai  plus  que  toi,  »  Et 
il  avait  signé  comme  dans  son  enfance  :  «  Ton  petit,  » 

—  Ah!  gémit-elle,  si  j'avais  parlé  hier!  Si  j'y  étais  allée!  Et 
il  est  trop  tard!...  Je  pouvais  le  sauver.  Je  ne  l'ai  pas  fait... 
C'est  maintenant  que  je  suis  perdue.  C'était  mon  mari  et  j'étais 
sa  femme.  Je  l'étais  toujours...  J'ai  été  trop  coupable!... 

Paul  Bourget. 
(Ira  dernière  partie  au  prochain  numéro,) 


LA  LUTTE  PACIFIQUE 


ENTRE 


LA  FRANCE  ET  L'ANGLETERRE 


UarrJangement  qui  vient  d'intervenir  entre  la  France  et 
l'Angleterre  ne  saurait  être  jugé  qu'à  la  lumière  du  passé. 

La  lutte  militaire  entre  Français  et  Anglais  remplit  six 
siècles  de  notre  histoire  :  elle  n'a  pris  fin  qu'avec  la  chute  de 
Napoléon.  Les  deux  peuples  ont  le  droit  d'en  parler  fièrement  et 
sans  embarras  :  ils  lui  doivent  les  pages  les  plus  glorieuses  de 
leurs  annales.  C'est  en  luttant  l'un  contre  l'autre  qu'ils  ont  pris 
conscience  de  leurs  destinées  :  cette  conscience  même  leur  en- 
seigne le  respect  de  l'adversaire.  Dans  ce  long  duel,  les  condi- 
tions n'étaient  pas  égales  :  tandis  que  l'Angleterre,  retranchée 
dans  son  lie,  pouvait  réunir  toutes  ses  forces  pour  accabler  la 
France,  celle-ci  était  obligée  de  faire  face  de  deux  côtés  à  la  fois. 
L'Angleterre  profita  de  son  avantage.  N'ayant  pu  détruire  la  nation 
française,  elle  s'efforça  du  moins  d'arrêter  sa  croissance  sur  terre 
et  sur  mer.  Sa  politique  était  de  nous  susciter  des  ennemis  sur 
le  continent  et  d'avoir  toujours  une  flotte  supérieure  à  la  nôtre. 
En  Europe,  elle  nous  écarta  des  Pays-Bas.  Dans  le  monde,  elle 
nous  enleva  le  Canada  et  les  Indes.  Mais,  à  notre  tour,  nous  lui 
fîmes  subir  une  perte  sensible  en  favorisant  l'indépendance  des 
États-Unis.  Toute  une  partie  du  globe  échappait  à  son  hégémonie. 
Les  effets  du  Traité  de  Versailles  se  font  encore  sentir,  et,  si  un 
jour  elle  perd  le  Canada,  elle  le  devra  à  M.  de  Vergennes. 

La  vie  de  Napoléon  fut  un  perpétuel  effort  contre  l'Angle- 
terre.  C'est  le  lien  secret  de  toutes  ses  entreprises.  Ce  génie 


766  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

audacieux  tâta  successivement  tous  les  points  faibles  de  . 
rivale  :  il  voulut  lui  enlever,  à  Malte,  Tempire  de  la  Méd 
ranée;  en  Egypte,  la  route  des  Indes;  dai^s  la  Manche,  la  !éc 
rite  de  ses  côtes  et  Torgueilleux  isolement  de  sa  capitale  ;  dan» 
l'Europe  entière,  la  sûreté  et  la  liberté  de  son  commerce.  Un  seul 
désavantage  ruina  tous  ses  desseins  :  il  n'était  pas  maître  de  la 
mer;  dès  lors,  il  devait  succomber.  Sa  perspicacité  ne  servit  qu'à 
éclairer  les  Anglais  sur  leurs  propres  intérêts  :  à  Malte  et  plus 
tard  en  Egypte,  ils  suivirent  les  leçons  de  Napoléon,  comme  ils 
avaient  suivi  celles  de  Dupleix  aux  Indes.  Combien  de  fois  nos 
grands  hommes  ont-ils  été  les  éducateurs  des  autres  peuples  et 
les  premiers  artisans  de  leur  fortune  I 

La  chute  de  Napoléon  marque  l'apogée  de  la  grandeur  mili- 
taire des  Anglais.  Aujourd'hui  encore,  ils  vivent  sur  le  souvenir 
de  Trafalgar  et  de  Waterloo.  Depuis  lors,  ils  n'ont  pas  livré 
une  seule  bataille  navale,  ni  joué  le  rôle  principal  dans  une 
grande  guerre  continentale.  Entre  eux  et  nous,  la  lutte,  de  guer- 
rière, est  devenue  pacifique.  Mais,  si  les  moyens  ont  changé,  le 
but  est  toujours  le  même.  Jusqu'à  ces  derniers  temps,  l'abaisse- 
ment de  la  France  était  resté  la  maxime  fondamentale  du  cabi- 
net de  Londres.  Aussi  le  combat  diplomatique  s'engagea-t-il 
dès  le  lendemain  dés  traités  de  Vienne. 

l 

Entre  l'Angleterre  victorieuse  et  la  France  abattue,  la  com- 
paraison ne  semblait  pas  possible.  Cependant  la  disproportion 
des  forces  était  moins  grande  qu'il  ne  paraissait  au  premier 
abord.  L'Angleterre  était  plus  riche,  la  France  plus  économe. 
L'une  semblait  disposer  de  ressources  inépuisables,  mais  ses 
capitaux,  engagés  dans  les  aiïaires,  étaient  à  la  merci  des  crises. 
L'autre,  avec  des  ressources  limitées,  se  refaisait  constamment 
par  l'épargne.  L'une  jouissait  des  avantages  de  la  liberté,  mais 
elle  en  subissait  aussi  les  charges  :  les  dépenses  locales,  tou- 
jours croissantes,  gênaient  l'action  du  gouvernenient.  L'atitre 
souffrait  parfois  d'une  centralisation  excessive,  mais  toutes  l6S 
forces  étaient  dans  la  main  du  pouvoir.  L'Angleterre  nous  dé- 
passait par  son  industrie,  déjà  vigoureuse,  par  l'étendue  de  son 
commerce,  par  l'importance  de  ses  colonies  ;  mais  le  territoire 
de  la  France,  plus  vaste,  plus  uni,  mieux  proportionné,  offr^* 


LA  FRANCE  ET  L* ANGLETERRE.  767 

nn  rapport  plus  juste  entre  le  sol  et  les  hommes.  La  grandeur 
de  r  Angle  terre  était  un  chef-d'œuvi*e  de  prévoyance  et  d*habi-> 
leté,  mais  on  y  sentait  Tartifice  :  on  le  sentit  bien  davantage 
lorsque,  sacrifiant  résolument  son  agriculture  àsonindustrie,  elle 
dut  pourvoir  à  Tentretien  d'une  population  qui  débordait  son 
territoire.  Elle  édifiait,  sur  une  base  étroite,  un  immense  em^ 
pire,  plus  peuplé  que  Tempire  romain,  mais  dispersé  sur  les 
deux  hémisphères,  et  tout  ce  superbe  édifice  pouvait  so^nbrer 
dans  un  combat  naval.  L'assiette  de  la  France  est  si  solide 
qu'elle  résiste  aux  plus  profonds  ébranlemens,  sa  prospérité  si 
naturelle  qu'elle  refleurit  après  chaque  désastre  ;  en  sorte  qu'il 
suffirait  d'une  seule  faute  grave  pour  entraîner  la  ruine  de 
l'Angleterre,  tandis  que  la  France  a  pu  survivre  à  toutes  les 
fautes  de  ses  gouvememens.  Qui  aura  toujours  devant  les  yeux 
cette  fragilité  de  la  domination  anglaise  s'étonnera  moins  de  voir 
cette  puissance  si  souvent  intraitable.  Elle  doit  se  montrer  par- 
tout la  plus  forte  si  elle  ne  veut  tomber  au  troisième  rang.  Il  n'y 
a  pas  de  milieu,  pour  elJe,  entre  la  prééminence  et  la  ruine;  et 
ces  maximes  d'État  qu'on  impute  à  son  orgueil  sont  la  condition 
de  sa  sécurité. 

Entre  l'Angleterre  et  nous,  le  vieux  procès  continental  fut 
réglé  définitivement  par  lïndépendance  de  la  Belgique,  dont  la 
neutralité  nous  console  de  n'avoir  pas  rempli  notre  destinée, 
dans  ces  plaines  si  souvent  arrosées  du  sang  français.  Mais  déjà 
la  conquête  d'Alger  avait  transporté  la  lutte  sur  un  autre  ter- 
rain. Discrète  d'abord  et  courtoise,  Thostilité  anglaise  éclata 
brusquement  en  1840  à  propos  des  affaires  d'Egypte. 

Dans  tous  les  âges,  l'Egypte  a  été  convoitée  par  les  conque* 
rans.  Le  grand  fleuve  qui  la  féconde  et  qui  preud  sa  source  au 
cœur  même  de  l'Afrique,  sa  fertilité  proverbiale,  eu  fout  une 
proie  désirable;  ses  rives  plates,  aisément  accessibles,  eu  font 
une  proie  facile.  Entre  l'Asie  et  l'Europe,  elle  servit  de  pont  à 
rislam.  Baignée  par  les  deux  mers,  elle  apparut,  bien  avant  le 
percement  de  l'isthme  de  Suez,  comme  le  chemin  naturel  des 
Indes.  Sir  Robert  Peel  disait  au  Tsar  :  «  Nous  ne  laisserons 
jamais  s'établir  sur  le  Nil  un  gouvernement  trop  foi*t,  qui  puisse 
fermer  la  route  du  commerce  et  refuser  le  passage  de  la  malle 
des  Indes.  »  Le  rôle  de  l'Egypte  dans  l'économie  du  monde  mo- 
derne ne  devait  pas  cesser  de  grandir.  Depuis  que  l'Europe,  aban- 
donnant l'Amérique  à  elle-même,  a  tourné  ses  armes  et  son  acti 


» 


768  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vite  vers  TÂfrique  et  vers  l'Asie,  l'Egypte  est  âeveaue  le  centre 
et  comme  le  nœud  des  deux  continens. 

I  Mais,  en  1840,  on  pensait  surtout  à  l'Empire  ottoman:  tout 
conspirait  à  concentrer  l'attention  sur  le  Bosphore  :  la  mémoire 
encore  vivace  des  longues  guerres  contre  les  Turcs,  les  ambi- 
tions de  la  Russie,  la  routine  d'une  diplomatie  pour  laquelle  le 
monde  finissait  à  la  Méditerranée.  On  sait  la  fortune  soudaine 
de  Mehemet-Ali,  les  victoires  de  son  fils  Ibrahim,  le  Sultan  me- 
nacé jusque  dans  Constantinople,  les  Russes  accourant  à  son 
secours,  puis  l'Europe  entière  soulevée  contre  la  France  qui  pa- 
tronnait le  pacha  d'Egypte,  le  bombardement  de  Beyrouth,  — 
et  l'espèce  de  défaite  morale  qui  s'ensuivit  pour  nous. 

M.  Thiers  était  alors  premier  ministre  :  son  tort  n'a  pas  été 
de  porter  l'effort  de  la  France  vers  l'Egypte.  Il  voyait  très  juste, 
ail  contraire.  Form'é,  comme  historien,  à  l'école  de  Napoléon,  il 
pensait  aux  Indes.  Mais  ses  moyens  furent  mal  combinés.  Déjà 
faible  sur  mer,  la  France  devait  être  sûre  de  l'Europe.  Elle  l'était 
si  peu,  qu'en  quelques  heures»^  à  Londres  même,  une  coalition 
se  noua  contre  nous  à  l'insu  de  notre  ambassadeur.  M.  Thiers, 
dupe  du  génie  de  Napoléon,  prétendait  vaincre  l'Angleterre  et 
conquérir  l'Egypte  sur  le  Rhin.  C'était  recommencer,  avec  des 
ressources  dix  fois  moindres,  l'erreur  du  blocus  continental.  Les 
projets  gigantesques  du  grand  Empereur  avaient  fait  trembler 
l'Europe,  les  menaces  du  gouvernement  de  Louis-Philippe  ne 
firent  que  l'irriter.  Quant  à  notre  flotte,  elle  n'avait  pas  même 
osé  se  montrer  devant  la  flotte  anglaise.  Ce  n'est  pas  que  notre 
escadre  du  Levant  fût  négligeable  :  sir  Charles  Napier  a  dit 
qu'elle  était  alors  égale,  sinon  supérieure  aux  forces  britanniques 
dans  la  Méditerranée.  Mais  les  Anglais,  maîtres  de  Gibraltar  et 
de  Malte,  pouvaient  sans  cesse  amener  de  nouveaux  renforts  et 
il  n'était  pas  en  notre  pouvoir  de  les  arrêter. 

Quatre  ans  plus  tard,  un  jeune  officier  de  marine  publiait, 
sur  les  forces  navales  de  la  France,  une  «  note  »  (i)  qui  fit*beai]- 
coup  de  bruit.  Supposant  une  guerre  avec  l'Angleterre,  tout  en 
se  défendant  de  la  vouloir,  il  établissait  l'insuffisance  de  notre 
flotte  et  dénonçait  la  négligence  de  l'administration  de  la  ma- 
rine. Cet  enfant  terrible  n'était  autre  que  le  prince  de  Joinville. 
Pour  toute  réponse,  on  le  mit  à  la  tête  d'une  escadre,  mais  on 

(1)  Voyez  dans  la  Revue  du  15  mai  1844  rarllcle  intitulé  :  Notes  sur  VÊtat  des 
forces  navales  de  la  France. 


LA  FRANCE  ET  l'aNGLETERRE.  769 

n'augmenta  pas  cette  escadre  d'une  seule  unité.  M.  Guizot  disait 
qu'il  fallait  occuper  les  princes  trop  actifs  pour  les  empêcher  de 
se  livrer  à  «  leurs  fantaisies  (1).  » 

La  crise  de  1840  pesa  sur  tout  le  reste  du  règne.  Il  ne  restait 
plus  qu'à  se  mettre  à  la  remorque  de  l'Angleterre,  puisqu'on  ne 
pouvait  se  mesurer  avec  elle.  M.  Guizot  crut  faire  merveille  en 
inventant  Ventente  cordiale.  Le  premier  effet  de  cette  entente  fut 
d'arrêter  net  les  armes  victorieuses  du  maréchal  Bugeaud  sur  la 
frontière  du  Maroc.  Lord  Aberdeen  disait  à  notre  chargé  d'af- 
faires :  «  Je  ne  voudrais  pas  créer  des  difficultés  à  M.  Guizot, 
mais,  de  vous  à  moi,  soyez  sûr  que  l'occupation  définitive  d'un 
point  quelconque  de  l'empire  marocain  par  la  France  serait  for- 
cément un  casus  belli{2).  »  Qu'aurait  dit  de  plus  le  noble  lord,  si 
nous  avions  été  des  ennemis? 

Nous  ne  pouvions  plus  désormais  faire  un  pas  ^ans  la  permis- 
sion de  l'Angleterre.  Déjà  elle  avait  occupé  Singapour  (1836), 
Àden  (1839),  jalonnant  de  ses  postes  tous  les  défilés  maritimes, 
comme  jadis  les  barons  du  moyen  âge  élevaient  leurs  forteresses 
dans  l'étranglement  des  vallées;  maîtresse  des  principaux  pas- 
sages, elle  nous  abandonnait  à  contre-cœur  quelques  lambeaux 
d'Afrique.  Nous  essayâmes  de  nous  dédommager  dans  le  Paci- 
fique. Là,  loin  des  routes  fréquentées,  nous  espérions  que  l'Angle- 
terre ne  nous  suivrait  pas.  Elle  veillait  cependant  :  la  Nouvelle- 
Zélande,  où  nous  pensions  nous  installer  dès  1839,  nous  fut 
«  soufflée  »  à  la  suite  d'une  indiscrétion.  Nous  allâmes  encore 
plus  loin,  nous  nous  fîmes  plus  petits.  Cherchez  sur  la  mappe- 
monde ces  archipels  minuscules  qu'on  appelle  les  iles  Marquises 
et  les  îles  de  la  Société.  C'est  là  qu'en  1842,  l'amiral  du  Petit- 
Thouars  planta  notre  pavillon.  Il  y  rencontra  la  Grande-Bretagne 
sous  la  forme  d'un  aventurier  biblique  qui  nous  disputait  les 
faveurs  de  la  reine  Pomaré.  L'affaire  Pritchard  faillit  un  instant 
allumer  la  guerre  entre  deux  grands  pays.  La  France  dut 
indemniser  ce  Pritchard  et  encore  faire  des  excuses. 

Il  n'est  pas  une  année  de  cette  fameuse  entente  qui  n'ait  été 
marquée  par  quelque  incident  du  même  genre.  Le  gouvernement 
français,  talonné  par  l'opposition,  appréhendait  le  succès  de  nos 
armes  comme  autant  de  causes  d'embarras.  L'opinion,  moins 
molle  qu'aujourd'hui,  prenait  feu  à  tout  propos  et  accusait  la 

(i)  Thurean-Dangin,  Histoire  de  la  monarchie  de  Juillet ^i.  V,  p.  371  et  suivantes. 
(2)  Ibid.,  t.  V,  p.  388. 

TOMB  xn.  —  1904.  49 


770  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

complaisance  des  ministres,  parfois  avec  plus  de  passion  que  di 
justice.  On  protestait  contre  le  droit  de  visite  que  rAnglelerrd 
s'arrogeait  sur  les  navires  de  toutes  les  nations,  mais  on  aurait 
mieux  fait  de  voter  les  fonds  pour  armer  des  croiseurs  qui  au- 
raient rétat)li  Tégalité. 

Les  ministres  du  Roi  faisaient  de  louables  efforts  pour  conci* 
lier  la  dignité  de  la  France  avec  une  situation  dont  ils  conaai»» 
saient  les  points  faibles;. mais  ils  n'avaient  qu'une  vue  intermit- 
tente des  grands  intérêts  du  pays.  Leur  âme  était  ailleurs.  Comme 
la  plupart  des  politiques  du  temps,  ils  ne  voyaient  en  Europe  que 
des  conflits  de  doctrine.  Ils  subissaient  ainsi  l'influence  de  la 
Révolution,  alors  même  qu'ils  prétendaient  la  combattre.  Pour 
M.  Guizot,  l'Europe  tout  entière  était  un  vaste  parlement,  dont 
il  occupait  le  centre,  avec  Metternich  à  droite  et  Mazzini  à  Kex— 
trème  gauche.  Le  réveil  des  nationalités  n'était  à  ses  yeux  qu'une 
manifestation  de  l'esprit  révolutionnaire.  Mais  déjà  grandiss^ent 
dans  l'ombre  im  Gavour,  un  Bismarck  qui  sauraient  enrégimenter 
la  doctrine  au  service  de  la  raison  d'État.  Quant  aux  Wellington 
ou  aux  Palmerston,  s'ils  n'échappaient  pas  toujours  à  l'illusioiB. 
commune,  si,  selon  le  mot  du  duc  de  Broglie,  ils  cédai^it  sou^ 
vent  à  la  fatuité  diplomatique,  ils  retrouvaient  toute  leur  luci— - 
dite  dans  les  questions  vitales  :  nous  en  avions  fait  la  duro 
épreuve  en  Egypte. 

II 

Cependant  rien  n'était  encore  compromis.  Le  gouvernement- 
de  Louis-Philippe  laissait  les  ressources  de  la  France  intactes*. 
En  face  de  la  Prusse  naissante,  de  l'Autriche  vieillie,  de  la  Russie 
lointaine,  elle  était  encore  la  première  nation  du  continent.  Ello 
occupait  fortement  l'Algérie,  où,  dans  la  paix  générale,  son 
armée  avait  eu  l'occasion  de  s'aguerrir.  Les  finances  étaient 
bonnes.  Le  fardeau  écrasant  qu'elle  supporta  plus  tard  sans 
fléchir  montre  qu'elle  aurait  pu  dès  lors,  en  s'imposant  des 
sacrifices  bien  moindres,  se  donner  une  marine  presque  égale  à 
celle  de  l'Angleterre.  Il  ne  lui  manquait  qu'un  gouvernement 
prudent  et  ferme.  Après  le  court  intermède  d'une  république 
étouffée  dans  son  berceau,  elle  s'abandonna  aux  rêveries  d'un 
visionnaire.  L'exemple  de  Napoléon  III  est  unique  dans  l'histoire. 
Certes,  on  a  vu  bien  des  princes  qui,  par  indolence  ou  par  aveu- 


LA    FRAN<:E    et   l' ANGLETERRE.  771 

glement,  négligeaient  la  chose  publique;  il  était  réservé  à  notre 
âge  d*en  produire  un  qui,  de  parti  pris  et  par  système,  agissait 
contre  son  propre  intérêt.  Ses  complaisances  passaient  l'espoir 
des  ambassadeurs  étrangers.  Ils  venaient  pour  négocier ,  on  les 
irenvoyait  comblés.  Ils  proposaient  un  marché,  on  leur  offrait 
un  cadeau  gratuit.  On  les  avait  vus  arriver  inquiets,  le  front 
soucieux;  on  les  voyait  repartir  légers,  la  mine  épanouie.  Cet  em-^ 
pressement  à  se  dépouiller  avait  quelque  chose  de  déconcertant, 
tl  finit  par  tromper  les  calculs  des  Anglais  eux-mêmes,  gens  pra- 
tiques, qui,  ne  donnant  rien  pour  rien,  mesurent  difficilement 
la  folie  des  autres. 

Ce  fut  d'abord  une  véritable  lune  de  miel.  L'Angleterre 
n'avait  qu'un  signe  à  faire  :  la  France  était  h  ses  ordres.  Nous 
n'avions  cfu'une  alliée  naturelle,  la  Russie;  le  premier  soin  de 
l'empereur  fut  d'unir  ses  armes  à  celles  de  l'Angleterre  pour 
l'affaiblir.  En  rainant  Sébastopol  et  en  fermant  les  détroits,  nous 
écartions  de  la  Méditerranée  la  seule  marine  qui  eût  pu  nous 
fournir  l'appoint  nécessaire  pour  balancer  la  supériorité  mai*i* 
time  des  Anglais.  Les  Russes,  attirés  vers  l'Asie,  n'auraient  jamais 
gêné  nos  mouvemens;  mais  ils  nous  auraient  aidés  à  maintenir 
les  communications  libres.  La  Grande-Bretagne  isut  nous  per- 
suader qu'il  fallait  faire  tuer  cent  mille  Français  pour  mettre  le 
sceau  à  son  empire. 

Après  ce  beau  fait  d'armes,  l'alliance  de  la  Russie  restait  en- 
core possible,  au  moins  sur  terre.  Napoléon  se  l'aliéna  pour  ja- 
mais en  témoignant  à  la  malheureuse  Pologne  des  sympathies 
aussi  indiscrètes  qu'inutiles. 

Le  percement  de  l'Isthme  de  Suez  était,  en  soi,  une  grande 
idée;  mais  il  fallait  être  maître  de  l'Egypte.  On  pouvait  encore  le 
devenir  :  malgré  les  événemens  de  1840,  notre  situation  était  con- 
sidérable sur  les  bord;  du  Nil.  Les  Anglais  prirent  peur  et  s'op7 
posèrent  de  tout  leur  pouvoir  à  l'entreprise  de  Suez.  Ils  ne  nous 
croyaient  pas  assez  simples  pour  leur  livrer  la  clé  de  la  porte  que 
nous  voulions  ouvrir.  Napoléon  ouvrit  la  porte,  mais  il  ne  prit 
aucune  précaution  pour  en  surveiller  les  abords.  Une  fois  de 
plus,  nous  avions  travaillé  pour  autrui. 

Il  restait  une  faute  à  commettre  dans  cette  Méditerranée  qui 
nous  échappait  de  plus  en  plus  :  c'était  d'y  susciter  une  puis- 
sance jeune,  ambitieuse,  un  Etat  de  notre  sang,  si  l'on  peut  dire, 
que  toutes  ses  traditions  devaient  pousser  vers  l'Afrique^  et  que 


f   .^'""'^'^P'PII^ 


772  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sa  faiblesse  relative  mettait  dans  la  clientèle  de  l'Angleterre. 
Napoléon  n'y  manqua  pas.  Aux  applaudissemens  de  cette  France 
aussi  imprévoyante  que  généreuse,  il  brisa  les  chaînes  de  l'Italie. 

Sur  le  continent,  la  politique  de  l'Angleterre  devenait  singu- 
lièrement facile.  Elle  n'avait  pas  besoin,  comme  autrefois,  de 
nous  créer  des* embarras.  Spontanément,  l'Empereur  s'engageait 
à  fond  dans  les  affaires  d'Europe  sans  en  retirer  d'autre  profit  que 
l'honneur.  A  Londres,  on  fermait  les  yeux  sur  les  agrandisse- 
mens  de  la  Prusse.  Tout  semblait  bon  pour  enrayer  les  progrès 
de  la  France.  Pourtant,  à  la  longue,  l'Angleterre  s'alarma  de 
ce  marchandage  de  territoires  qui  se  brassait  en  Europe.  Napo- 
léon III  pouvait  se  faire  payer  ses  bons  offices.  On  parlait  de  la 
rive  gauche  du  Rhin,  de  la  Belgique  même.  Le  prince  de  Bis- 
marck exploita  habilement  cette  inquiétude.  Le  cabinet  de 
Londres,  prenant  au  sérieux  !un  projet  de  partage  qui  avait  été 
dicté  par  Bismarck  lui-môme,  ne  fit  rien,  en  1870,  pour  nous 
arrêter  sur  les  bords  de  l'abîme.  Au  contraire,  il  nous  porta  le  der- 
nier coup  après  la  défaite,  en  paralysant  les  efforts  des  neutres. 

Ce  fut  une  lourde  faute.  La  seule  excuse  des  ministres  an- 
glais, c'est  que  la  rapidité  de  notre  chute  les  prit  au  dépourvu.  Ils» 
n'avaient  point  eu  le  temps  de  modifier  leurs  maximes  de  gou- 
vernement. Ils  se  crurent  revenus  aux  beaux  jours  de  1815.  Sedam. 
leur  parut  une  sorte  de  Waterloo  moins  coûteux,  dont  la  Grande — 
Bretagne  devait  être  la  première  à  recueillir  les  fruits.  N'était-c^ 
pas  la  tradition  nationale? 

Ils  se  trompaient.  La  vraie  tradition  anglaise,  celle  des  Guil — 
laume  III  et  des  Pitt,  consistait  à  tenir  la  balance  de  l'Europe  en^ 
empêchant  un  seul  État  de  prévaloir.  Or,  derrière  la  France 
abattue,  se  dressait  un  nouvel  État  beaucoup  plus  redoutable. 
Par  l'étendue  de  son  territoire,  par  l'essor  de  sa  population,  pax* 
la  vigueur  d'une  renaissance  longtemps  comprimée,  par  l'esprit 
méthodique  mis   au  service  de  l'industrie,  l'Allemagne  allait 
ouvrir  une  nouvelle  et  large  brèche  dans  le  monopole  commercial 
de  l'Angleterre.  Celle-ci  commettait  une  erreur  semblable  à  celle 
du  gouvernement  de  Louis  XV,  prolongeant  au  delà  des  limites 
nécessaires  la  lutte  contre  la  maison  d'Autriche.  Ses  préventions 
contre  nous  ï'avaient  aveuglée.  Son  intérêt  était  bien   que  la 
France  ne  fût  pas  trop  forte  sur  terre  et  sur  mer,  mais  non 
qu'elle  devînt  incapable  de  contre-balancer  ses  voisins,  et  encore 
moins  qu'elle  se  jetât  dans  les  bras  de  la  Russie. 


LA  FRANGE  ET  L* ANGLETERRE.  773 


III 

Le  coup  de  to.mierre  de  1870  renversa  tout  ce  qui  subsistait 
de  l'ancienne  politique  européenne.  Ce  fut  comme  un  éclair 
brusque  qui  dissipe  les  nuages  des  fictions  complaisantes,  et 
illumine  jusque  dans  ses  replis  le  sol  tourmenté  des  nations,  le 
torrent  impétueux  des  ambitions  cachées.  Tant  d'illusions,  sur 
lesquelles  on  vivait  depuis  un  demi-siècle,  se  résument  dans  le 
mot  d'équilibre!  Le  système  de  181 S  consistait  à  maintenir  les 
peuples  dans  leurs  frontières  ou  à  les  y  faire  rentrer,  quand  ils 
en  sortaient.  Mais  celles  de  la  France  étaient  entamées;  le  tor- 
rent était  déchaîné,  nul  ne  pouvait  prévoir  où  il  s'arrêterait. 
Pendant  plus  de  dix  ans,  on  vécut  dans  des  transes  continuelles; 
et,  ces  dix  aqs  passés,  il  fallut  encore  s'armer  jusqu'aux  dents 
pour  rester  à  peu  près  tranquille.  Non,  ce  n'était  plus  cette 
Europe,  sommeillant  à  l'ombre  des  institutions  parlementaires, 
jetant  de  temps  en  temps  des  regards  distraits  sur  les  autres 
parties  du  monde,  et  dont  on  disait  volontiers  qu'elle  avait 
atteint  l'âge  de  la  retraite!  Les  peuples  étaient  au  contraire  en 
pleine  effervescence  et  leurs  appétits  réveillés  débordaient  à 
l'Orient  et  à  l'Occident.  Comme  après  le  partage  de  la  Pologne, 
chacun  s'emparait  de  ce  qui  lui  convenait  le  mieux.  La  Russie 
reprenait  le  chemin  de  Constantinople.  L'Autriche,  poussée  par 
TAUemagne,  mettait  la  main  sur  deux  provinces  de  l'empire 
turc.  Des  conflits  de  doctrine  de  1830,  des  effusions  sentimen- 
tales de  1848,  il  n'était  plus  question.  L'âpre  génie  d'un  Bis- 
marck semblait  souffler  sur  toute  la  planète,  et  les  chefs  d'État 
jouaient  au  Machiavel  comme  ils  s'essayaient  à  porter  le  casque 
à  pointe. . 

Que  faisait  cependant  l'Angleterre  dans  son  tle  ?  Elle  fut 
d'abord  tout  à  la  joie  de  notre  abaissement.  Les  journaux  du 
Royaume-Uni  célébraient  sur  tous  les  tons  la  gloire  de  Jéhovah 
et  le  juste  châtiment  de  la  France  pécheresse. 

Toutefois  le  cabinet  de  Saint-James  ne  tarda  pas  à  s'aperce- 
voir qu'il  manquait  quelque  chose  à  son  bonheur.  Il  ne  retrou- 
vait plus  à  ses  côtés  cet  allié  fidèle  qui,  depuis  quarante  ans,  le 
suivait  docilement  partout  où  il  lui  plaisait  de  le  conduire.  Le 
traité  de  Francfort  n'était  pas  encore  signé,  que  la  Russie,  dé- 
chirant celui  de  Paris,  recouvrait  sa  liberté  dans  la  Mer-Noire. 


774  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

Un  peu  plus  tard,  l'Angleterre  se  trouva  seule  pour  arrfei 
marche  (^es  Russes  sur  Constantinople.  Oii  étaient  les  jour 
Sébastopol  ?  La  Grande-Bretagne  se  flatta  quelque  temps  de  (a 
entrer  l'Allemagne  dans  ses  combinaisons.  Avec  Tappui  du  chan- 
celier, elle  réussit  à  détr»     e  les  arrangemens  de  San-Slefano. 
Mais  quelle  différence  !  Ge  n'était  plus  le  noble  désintéressement 
d'un  Napoléon  Kl.  Ges  Allemands  réclamaient  leur  part,  sans 
même  avoir  combattu  ;  ils  se  taisaient  payer  leur  honnête  cour- 
tage, ou  plutôt  ils  se  payaient  par  les  mains  de  l'Autriche,  qui 
formait   leur  avant-garde  en   Bosnie.    Désormais,   l'Angleterre 
n'avait  que   le  choix  des  maux.  Pour  couvrir  Gonstantinople, 
elle   abandonnait  la  route  de   Salonique  au  syndicat  austro' 
allemand. 

Le  cabinet  de  Londres  avait  encore  d'autres  soucis.  Les  États- 
Unis,  que  l'Angleterre  avait  inutilement  tenté  de  diviser  pendant 
la  guerre  de  Sécession,  grandissaient  d'une  manière  effrayante. 
Leur  industrie  naissait  à  peine  et  déjà  Ton  pouvait  prévoir 
l'avenir  économique  de  l'Union  Américaine.  A  l'autre  extrémité 
du  monde,  la  Russie,  lasse  de  répandre  son  sang  en  pure  perte 
pour  le  bonheur  des  peuples  slaves,  se  retournait  vers  l'Asie. 
Tutrice  de  la  Perse,  reine  de  l'Asie.  Gentrale,  poussant  ses  postes 
jusqu'à  l'Afghanistan  et  jusqu'au  fleuve  Amour,  elle  s'avançait 
h  pas  de  géant  vers  les  marchés  de  l'Extrême-Orient.  La  lutte, 
pacifique  ou  guerrière ,  allait  recommencer  partout ,  et  dans 
quelles  proportions  !  Non  plus  sur  un  champ  de  bataille  res- 
treint, sagement  délimité,  mais  sur  la  surface  entière  du  globe. 
Deux  ans  n'avaient  pas  passé  sur  le  traité  de  Berlin,  et  la  ques- 
tion de  Gonstantinople,  remise  au  points  n'apparaissait  plus  qae 
comme  un  détail  dans  un  immense  tableau.  Il  fallait  disputer, 
non  quelques  méchans  ports  de  mer,  quelques  promontoires 
dénudés,  mais  des  royaumes,  des  continens  tout  entiers;  et 
comme,  une  fois  lancée,  la  logique  ne  s'arrête  plus,  l'Himalaya 
lui-même  paraissait  une  barrière  insuffisante  :  l'Inde,  disait-on, 
était  menacée. 

Pour  une  si  lourde  tâche,  l'Angleterre  était-elle  prête? Ses 
forces  navales  s'étaient  affaiblies,  faute  d'usage.  Elle  n'arait 
point  alors  la  supériorité  écrasante  qu'elle  possédait  autrefois 
sur  les  marines  étrangères,  ni  celle  cpi'elle  tenta  de  reconquénr 
plus  tard,  en  s'imposant  de  nouvelles  charges.  De  18S9  à  1868» 
trois  mille  canons  d'un  nouveau  modèle,  construits  par  Ting^" 


LA   FBANCE  ET   l'aNGLETERRE.  775 

nieur  Armstrong,  avaient  été  rejetés  par  lamirauté  anglaise. 
En  1882  seulement,  elle  abandonna  les  canons  en  fer  forgé  se 
chargeant  par  la  bouche  pour  les  canons  en  acier  se  chargeant 
par  la  culasse,  dont  la  France  armait  ses  bâtimens  depuis  1875 
et  la  Russie  depuis  1877.  A  la  même  époque,  les  puissances  rir 
vales  de  TAngleterre,  c'est-à*dire  la  France,  la  Russie  et  l'Allé'^ 
magne,  étaient  à  la  veille  d  acquérir,  sur  mer,  la  supériorité  du 
nombre  comme  elles  avaient  déjà  celle  de  l'armement  (1).  Tels 
sont  les  ressorts  secrets  de  la  politique.  Le  ton  des  ministres 
anglais  devint  subitement  conciliant.  Ils  causèrent  plus  volon^ 
tiers  avec  la  France,  qui  donnait  à  cette  époque  un  grand 
exemple  de  vitalité. 

Notre  pays  s'était  en  effet  relevé  de  ses  désastres  avec  une 
rapidité  qui  tenait  du  prodige.  Dès  1880,  il  était  en  état  de  faire 
face  à  tous  les  périls.  Mais  il  était  encore  sous  Timpression  de 
ses  malheurs.  Les  Français  ne  se  rendaient  compte,  ni  de  leur 
force  réelle,  ni  de  Temploi  qu'ils  pouvaient  en  faire. 

Sans  doute,  une  épée  de  Damoclès,  suspendue  sur  leur  tète, 
les  forçait  de  regarder  toujours  du  côté  de  leur  frontière  de  l'Esté 
Mais  la  situation  diplomatique  ne  leur  était  pçs  aussi  défavorable 
qu'on  eût  pu  croire.  L'Allemagne,  satisfaite  de  ses  conquêtes,  ne 
songeait  qu'à  les  conserver.  Tant  que  la  France  ne  chercherait 
pas  à  la  troubler  dans  sa  possession,  elle  lui  laisserait  une  grande 
liberté  d'allures.  Cette  conquête  même,  contraire  au  vœu  des 
populations,  gênait  les  mouvemens  du  conquérant  comme  un 
boulet  attaché  à  son  pied.  La  garde  qu'il  monte  sur  le  Rhin^ 
cette  Wacht  am  Rhein  tant  chantée  dans  les  brasseries,  l'a  em- 
pêché plus  d'une  fois  de  soutenir  jusqu'au  bout  les  intérêts  de 
sa  grandeur.  En  mutilant  la  nation  voisine,  non  seulement 
contre  toute  justice,  mais  contre  toute  sagesse,  il  s'était  donné 
des  soucis  pour  longtemps.  La  France,  an  contraire,  du  moment 
qu'elle  ajourne  sa  revanche  et  qu'elle  s'en  remet  «  à  la  justice 
immanente,  »  c'est-à-dire  à  la  force  irrésistible  des  événemens, 
peut  eaus  crainte  reprendre  le  chemin  de  la  mer.  En  perdant 
les  honneurs,  quelquefois  encombrans,  de  la  suprématie  conti- 
nentale, elle  en  a  répudié  les  charges.  Le  continent  cesse  de 
l'absorber.  Elle  ne  se  croit  plus  tenue  de  fabriquer  des  révolu- 
tions pour  les  autres.  Si  pesans  que   soient  les  sacrifices  mili- 

(i)  A.  Moireau,  la  Grande-Bretagne  et  la  suprématie  maritime  dans  la  Revu» 
du  1*'  mars  1904< 


776  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

taires  qu'elle  s'impose  pour  sa  sécurité,  ils  sont  cependant  pré- 
férables à  cette  querelle  de  mur  mitoyen  pour  laquelle,  depuis 
trois  cents  ans,  eÛe  a  dépensé  le  plus  clair  de  ses  forces,  perdu  le 
Canada,  les  Indes,  la  Méditerranée,  abandonné  à  l'Angleterre 
les  sources  véritables  de  richesse.  L'Angleterre,  à  son  tour,  ue 
peut  plus  exciter  contre  elle  la  jalousie  des  nations  voisines. 
Cette  arme  de  combat,  si  efficace  autrefois,  s'est  émoussée  dès 
l'instant  que  nous  ne  faisions  plus  ombrage  à  l'Europe.  Notre 
rivale,  si  elle  veut  nous  tenir  en  échec  sur  mer,  doit  se  résigner 
à  la  lutte  corps  à  corps.  Mais  cette  lutte  elle-même  est  devenue 
beaucoup  plus  difficile  et  plus  incertaine  depuis  que  les  deui 
nations,  enrichies  l'une  par  l'autre,  unies  et  comme  entrelacées 
par  un  commerce  qui  s'élève  à  plusieurs  milliards,  ne  sauraient 
en  venir  aux  mains  sans  se  porter  mutuellement  des  coups  te^ 
ribles.  De  sorte  qu'en  1880,  la  Grande-Bretagne  ne  pouvait  em- 
ployer contre  nous  ni  la  diplomatie  ni  la  guerre  :  de  ces  deux 
instrumens  de  sa  grandeur,  Tun  était  frappé  d'impuissance  par 
les  changemens  survenus  en  Europe,  et  l'autre  s'était  rouillé 
dans  ime  longue  paix. 

Les  occasions  ne  manquaient  pas  plus  à  la  France  que  le 
moyen  de  s'en  servir.  Bien  loin  d'être  contraire  au  tempérament 
français,  la  vocation  coloniale  lui  est  si  naturelle  que  toute  la 
mauvaise  volonté  de  nos  gouvememens  n'avait  pu  la  détruire. 
Pendant  que  l'Empereur  rêvait  dans  les  Tuileries,  nos  soldats  et 
nos  marins  avaient  agi  un  peu  partout,  d'autant  plus  heureux  et 
jplus  habiles  qu'ils  échappaient  davantage  à  l'influence  du  gou- 
vernement central.  Livrés  à  leur  seule  initiative,  ils  faisaient  des 
merveilles.  Faidherbe  avait  eu  le  temps  d'organiser  le  Sénégal  et 
de  pousser  les  premières  reconnaissances  dans  l'intérieur  du 
pays.  L'initiative  de  nos  marins,  secondée  par  un  ministre  éne^ 
gique,  M.  de  Chasseioup-Laubat,  avait  jeté  les  premiers  fondemens 
de  la  Cochinchine.  Les  efforts  des  amiraux  Rigault  de  Genouilly) 
Page  et  Bonard,  l'administration  habile  de  l'amiral  de  La  Grau- 
dière,  l'initiative  hardie  de  Doudart  de  Lagrée  commençaient  à 
donner  des  fruits.  La  Nouvelle-Calédonie  avait  été  occupée  dès 
18S3  ;  Obock,  dans  la  Mer-Rouge,  en  1862.  Nous  avions  fait  valoir 
des  droits  sur  Zanzibar  ;  et,  si  notre  action  à  Madagascar  n'était 
pas  suffisamment  vigoureuse,  nous  ne  laissions  pas  cependant 
périmer  des  titres  qui  remontaient  au  cardinal  de  Richeliei^- 
Enfin  nous  n'étions  puissans  nulle  part,   mais  on  nous  rencoo^ 


LA   FRANCE   ET   l'aNGLETERRE.  777 

trait  partout,  en  Asie,  en  Afrique,  en  Océanie,  au  grand  ennui 
des  Anglais,  qui  se  plaignaient  de  notre  humeui»  inquiète.  Notre 
établissement  d'Algérie,  situé  plus  près  de  la  métropole,  s'était 
ressenti  davantage  des  secousses  de  la  politique  intérieure  ;  mais, 
malgré  beaucoup  d'essais  malheureux,  malgré  la  chimère  de 
l'empire  arabe,  il  se  développait  lentement,  et  les  premières 
années  de  la  troisième  République  lui  apportaient  un  surcroît 
de  prospérité.  Ainsi,  de  quelque  côté  qu'on  portât  les  yeux,  notre 
action  était  amorcée. 

L'Afrique  presque  entière  demeurait  intacte  :  nos  explorateurs 
s'y  jetèrent  avec  impétuosité.  Tout  ce  qu'il  y  avait  en  France 
d'ardeur  généreuse,  de  forces  sans  emploi,  se  lançait  à  la  décou- 
verte des  terres  nouvelles.  Nos  ennemis  qui  nous  avaient  res- 
serrés et  comme  étoufiFés,  voyant  ces  hardis  pionniers  monter  à 
l'assaut  du  Continent  noir,  auraient  pu  dire  conmie  jadis  :  «  Ohî 
l'insolente  nation  I  »  Oui,  elle  avait  l'insolence  de  vivre  encore, 
et  de  lutter.  Après  avoir  pourvu  à  la  sûreté  de  ses  frontières, 
elle  avait  un  trop-plein  de  Bève  à  dépenser  :  elle  s'offrait  le  luxe 
de  découvrir  un  nouveau  monde.  Tel  im  fleuve,  dont  on  barre 
le  cours  rompt  ses  digues,  et  se  creuse  un  autre  lit.  Les  aventu- 
riers du  xvi«  siècle  n'avaient  rien  accompli  de  plus  surprenant. 
Brazza  devançait  Stanley  sur  le  Congo.  Crampel,  Monteil,  Binger, 
Mizon,  vingt  autres,  dont  les  os  blanchissent  la  terre  d'Afrique, 
entraient  successivement  dans  la  carrière.  Derrière  eux,  des 
soldats  admirables,  Borgnis-Desbordes,  Archinard,  Galliéni 
pacifiaient  et  organisaient  le  pays.  Voilà  ce  peuple  dont  Renan 
prétendait,  à  la  fin  de  l'Empire,  qu'il  n'avait  plus  qu'à  végéter 
dans  une  honnête  médiocrité  ! 

'Les  hommes  d'État  qui  entreprirent  de  diriger,  de  coordonner 
ce  mouvement,  les  Gambetta,  les  Jules  Ferry  n  étaient  donc  ni 
des  rêveurs,  ni  des  politiciens  affamés  de  lauriers  stériles.  Ils 
avaient  senti  battre  le  cœur  de  la  nation,  ils  s'efforcèrent  de  lui 
inspirer  confiance  en  elle-même.  Mais  que  de  préjugés  se  dres- 
saient devant  eux!  L'ignorance  dji  plus  grand  nombre,  l'horreur 
des  démocraties  pour  les  entreprises  lointaines,  les  vieilles  théories 
de  48  sur  l'égalité  des  races,  l'hostilité  des  militaires  contre  l'épar- 
pillement  des  forces,  la  routine  des  bureaux,  les  querelles  dans  le 
parlement^  les  soubresauts  d'une  opinion  publique  obsédée  par  le 
péril  allemand  :  tout  se  liguait  contre  les  hommes  de  bonne  volonté 
qui  cherchaient  à  donner  le  coup  de  barre  vers  la  haute  mer. 


778  REVUE  I>ES   DEUX  MONDES. 

Ils  durent  servir  le  pays  malgré  lui.  Toute  province,  tout 
royaume  qu'ils  ajoutaient  à  son  patrimoine,  était  pour  eux 
l'occasion  d'un  affront.  On  vit  ainsi  Jules  Ferry  s'affûsser 
peu  à  peu  sous  le  poids  des  services  qu'il  rendait  à  la  France. 
Pendant  qu'on  traînait  ici  dans  la  boue  les  meilleurs  serviteurs 
de  l'État,  l'Angleterre  tressait  aux  siens  des  couronnes.  Enoorê 
aujourd'hui,  la  Primrose-league  suspend  chaque  année  des 
guirlandes  de  fleurs  aux  statues  de  ce  Beaconsfiéld,  qui  n'a 
point  augmenté  le  domaine  de  la  Grande-Bretagne,  mais  qui  a 
baptisé  l'Empire  britannique.  Ce  contraste  en  dit  long  sur  l'état 
moral  des  deux  nations.  Paria  manière  dont  elles  traitaient  leurs 
hommes  d'État,  on  pouvait  prévoir  l'issue  de  la  lutte.  D'un  côté, 
^  voyait  l'unité  de  vues,  la  suite  et  la  ténacité  dans  les  des^ 
seins,  le  silence  des  partis  dans  la  préparation  des  événemens, 
leur  unanimité  pendant  la  crise  ;  de  l'autre,  des  hésitations,  des 
élans  suivis  de  défaillances,  une  presse  indisciplinée,  un  gouver- 
nement instable,  les  moindres  incidens  exploités  par  les  pa»- 
sions  politiques,  les  rivalités  de  personnes  mises  au-dessus  do 
l'intérêt  public;  en  un  mot,  toutes  les  fluctuations  d'un  navire, 
qui,  à  travers  les  révolutions  et  les  catastrophes,  semblait  avoir 
perdu  sa  boussole. 

IV 

Les  dispositions  conciliantes  de  l'Angleterre  se  montrèrent 
d'abord  au  congrès  de  Berlin.  Selon  sa  coutume,  elle  donnait 
une  promesse  vague  en  échange  d'un  bénéfice  certain  :  pour  se 
faire  pardonner  l'occupation  de  Chypre,  qui  était  au  Sultan,  elle 
nous  offrait  la  Tunisie,  qui  ne  lui  appartenait  pas.  Elle  refusa 
même  de  nous  confirmer  cette  offre  par  écrit.  Lorsque,  trois 
ans  plus  tard,  nous  l'invitâmes  à  tenir  sa  parole,  elle  fît  la  mine 
d'un  débiteur  à  l'heure  de  l'échéance.  Elle  céda  pourtant,  mais 
de  mauvaise  grâce. 

Ce  n'était  que  le  prélude  d'une  affaire  beaucoup  plus  grave. 

Depuis  plusieurs  années  déjà,  la  France  et  l'Angleterre  gou- 
vernaient conjointement  l'Egypte  sous  le  nom  du  Pacha.  Après 
la  guerre,  et  malgré  nos  malheurs,  la  France  était  encore  pré- 
pondérante sur  le  Nil.  Elle  y  possédait  la  colonie  la  plus  nom- 
breuse. Elle  avait  le  contrôle  du  canal  de  Suez,  construit  avec 
l'argent  français  par  des  ingénieurs  français.    La  plus  grande 


LÀ   FRANCE  Xrr  L'AÎNGLirrEftRE.  779 

partie  de  la  dette  égyptienne  était  placée  dans  notre  pays.  Nos 
fonctionnaires  tenaient  les  principaux  emplois;  nos  magistrats 
remplissaient  le  tribunal  mixte,  récemment  ipsti tué.  Bref,  c'était 
un  modèle  dé  cette  pénétration  pacificpie,  si  vantée  de  nos  jours, 
et  si  fragile,  quand  elle  n'est  pas  soutenue  par  la  force.  L'échec 
de  18^0  semblait  réparé. 

Les  Anglais  se  glissèrent  d'abord  à  notre  suite,  et  s'instal-* 
ièrent  près  de  noua  à  la  faveur  de  nos  troubles.  Ils  avaient  eu 
l'art  de  se  faire  céder  par  le  Pacha  toutes  les  actions  qui  lui 
appartenaient  dans  l'entreprise  du  canal.  Cette  négociation  ne 
fut  pas  secrète.  Il  dépendit  un  instant  du  gouvernement  français 
de  saisir  ce  gage  précieux.  On  laissa  passer  l'occasion.  Les  jour- 
naux prétendirent  que  rien  n'était  changé  en  Egypte  :  il  n'y 
avait  qu'un  actionnaire  de  plus.  Mais  cet  actionnaire  était  l' Angle' 
terre.  Bientôt  elle  réclama  sa  part  dans  le  contrôle  des  finances  : 
on  la  lui  fit  si  large,  que  le  contrôleur  français,  chargé  de  faire 
rentrer  les  recettes,  n'était  qu''un  petit  garçon  auprès  de  sou 
collègue  anglais,  investi  du  droit  de  les  dépenser.  Tout  le  solide 
du  gouvernement  passa  peu  à  peu  dans  les  mains  de  cet  Anglais. 
Il  dictait  les  résolutions  du  ministère  égyptien,  et  mena  si  ron* 
dément  les  choses,  qu'il  produisit  des  mouvemens  populaires 
dans  ce  pays  d'une  docilité  proverbiale.  Tandis  que  l'influence 
française  s'était  attachée  à  ménager  le  gouvernement  indigène, 
l'Angleterre  ne  songeait  qu'à  le  détruire,  et  la  France,  retombée 
à  ses  anciennes  complaisances,  se  prêtait  à  la  déposition  du 
Pacha,  dont  l'indépendance  était  son  œuvre  (1). 

Toutefois,  si  défectueux  que  fût  ce  protectorat  à  deux,  il  valait 
encore  mieux  pour  nous  que  la  lutte  ouverte  ou  l'abdication  vo- 
lontaire. Nous  étions  si  accoutumés  aux  mauvais  procédés  de  la 
Grande-Bretagne  qu'on  s'étonnait  en  France  qu'elle  n'eût  pas 
profité  de  notre  faiblesse  pour  nous  mettre  franchement  à  la 
porte.  On  cherchait  finesse  à  cette  tolérance  inusitée;  on  lui 
prêtait  les  desseins  les  plus  machiavéliques.  Peut-être  eût-on 
mieux  compris  son  attitude  si  l'on  avut  connu  l'état  réel  de  sa 
flotte.  C'est  dans  ces  conjonctures  qu'éclata  la  rébellion  ridicule 
des  trois  colonels  égyptiens  et  qu'eut  lieu  le  bombardement 
d'Alexandrie.  L'Angleterre  nous  conviait  à  une  action  commune  ; 
notre  flotte  était  à  côté  de  la  sienne  :  un  télégramme  ordonna  à 

(1)  Jules  Cocheris,  SUualion  internationale  de  VÉgypte,  Pion,  1903.  Voir  parti- 
culièrement le  chapitre  iv. 


i 


780  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'amiral  français  de  virer  de  bord  et  de  prendre  le  large.  Les 
Anglais  descendirent  seuls.  Ils  ne  se  rebutèrent  pas  cependant  de 
notre  premier  refus,  :  ils  nous  offrirent  d'occuper  militairement 
le  canal.  C'était  se  montrer  bons  princes  !  Le  parlement  français 
repoussa  l'occupation  du  canal  comme  il  avait  approuvé  le 
départ  de  la  flotte.  La  faute  capitale  était  commise  :  l'Egypte 
était  perdue  pour  nous. 

Aujourd'hui  encore,  cette  défaillance  reste  inexplicable.  Que 
nous  ayons  reculé,  en  1840,  devant  les  menaces  de  l'Angleterre 
et  de  l'Europe  coalisées  contre  nous,  cela  se  conçoit.  Mais,  cette 
fois,  l'Europe  était  distraite  ou  même  bienveillante.  L'Angleterre 
sollicitait  notre  concours.  On  a  dit  qu'elle  n'était  pas  sincère  : 
qu'importe?  Il, fallait  la  prendre  au  mot.  Pour  la  première  fois 
depuis  bien  longtemps,  nos  frontières  étaient  paisibles,  la  mer 
était  libre.  Aucun  obstacle  sur  notre  route  :  rien  que  nos 
propres  irrésolutions.  Mais  elles  étaient  telles  qu'en  cinq  ou  six 
mois,  le  gouvernement  changea  dix  fois  de  conduite.  Ces  incer- 
titudes percent  jusque  dans  la  correspondance  officielle.  Notre 
ministre  écarte  d'd^ord  toute  intervention  en  Egypte  (3  fé- 
vrier 1882).  Quelques  jours  après,  il  propose  celle  de  l'Europe 
(6  février).  Le  27  mai,  il  se  déclare  hostile  à  la  coopération  des 
troupes  turques,  qu'il  accepte  le  29,  pour  l'écarter  de  nouveau  le 
3  juin,  et  s'y  rallier  le.  17.  Au  début  de  mai,  il  accueille  l'idée 
d'agir  avec  les  Anglais;  mais,  à  la  fin  du  même  mois,  il  préfère 
une  conférence  à  Constantinople.  Le  24  juin,  il  refuse  l'action 
limitée  pour  la  protection  du  canal  de  Suez,  l'accepte  le  15  juillet, 
hésite  encore  le  27,  se  décide  enfin  et  tombe  le  29  (1). 

Les  hésitations  du  gouvernement  reflétaient  celles  de  l'opi- 
nion publique.  De  graves  personnages,  blanchis  dans  l'étude  de 
l'Europe,  demandaient  ce  que  nous  allions  faire  sur  le  Nil.  D'au- 
tres parlaient  d'appliquer  aux  fellahs  les  principes  des  Droits  de 
l'homme.  Ils  refusaient  d'intervenir  par  respect  pour  la  «  nation  « 
égyptienne  et  pour  Arabi-Pacha.  Le  plus  grand  nombre  craignait 
des  complications  avec  l'Angleterre.  Dans  le  parlement,  les  uns 
jugeaient  insuffisant  le  projet  d'occupation  restreinte  ;  les  autres 
le  regardaient  comme  excessif  ;  et  ces  deux  opinions  extrêmes  se 
rencontrèrent  pour  le  condamner.  Bref,  tout  le  monde  eut  sa 
part  de  responsabilité.  Mais  le  rôle  des  gouvernemens  est  de  di- 
riger l'opinion,  et  non  de  la  suivre  aveuglément. 

(i)  Jules  Cocheris,  loo.  oU. 


Li  FRANGE  ET  L*ANGLETERRE.  781 

Cette  ^opinion  se  réveilla  quelques  années  plus  tard,  et  de- 
manda Tévacuation  de  TÉgypte  par  les  Anglais  avec  autant  d'in- 
sistance qu'elle  avait  mis  d'empressement  ^  la  leur  céder.  Mais, 
comme  personne  ne  voulait  un  débarquement  en  Egypte  et  la 
guerre  avec  l'Angleterre,  les  Français  en  furent  pour  leurs  cris. 
On  leur  disait,  non  sans  raison,  de  l'autre  côté  du  détroit  :  «  Vous 
n'avez  pas  voulu  être  à  la  peine,  vous  ne  pouvez  être  à  l'honneur.  » 
Sous  le  gouvernement  libéral  de  Gladstone,  les  Anglais,  effrayé^ 
des  dépenses  croissantes  de  l'empire,  parlèrent  un  instant  de  se 
retirer  d'Egypte,  mais  à  la  condition  d'y  rentrer  quand  bon 
leur  semblerait.  Il  eût  été  sage  de  saisir  au  vol  cette  promesse, 
si  imparfaite  qu'elle  fût.  Mais  l'opinion  ne  le  permit  pas.  Aussi 
irritable  et  susceptible  qu'elle  s'était  naguère  montrée  facile,  elle 
réclamait  l'évacuation  complète  et  sans  conditions.  Ainsi,  pour 
vouloir  trop  ou  trop  peu,  les  Français,  manquaient  toutes  les 
occasions.  Ils  semblaient  toujours  en  deçà  ou  au  delà  du  but. 
Leur  plus  forte  illusion  fut  de  croire  qu'on  arrête  les  armées 
victorieuses  avec  des  protocoles  et  des  chiffons  de  papier.  Les 
Anglais,  voyant  que  nous  n'armions*  pas  et  que  nos  plaintes 
n'éveillaient  aucun  écho  en  Europe,  se  fortifièrent  dans  leur  nou- 
velle conquête,  à  peine  déguisée  sous  le  nom  de  tutelle.  Devenus 
les  seuls  maîtres  de  cette  belle  contrée,  ils  n'avaient  plus  d'in- 
térêt à  la  troubler  ;  leur  domination  fut  beaucoup  plus  douce 
que  celle  qu'ils  avaient  exercée  conjointement  avec  nous. 

Il  restait  à  notre  diplomatie  à  défendre  pied  à  pied  les  débris 
de  notre  influence  et  les  institutions  internationales.  Elle  aurait 
dû  avoir  toute  l'Europe  avec  elle.  Mais  l'Europe  était  sourde  et 
muette.  Les  puissances  ne  comprenaient  point  encore  combien  il 
leur  importe  que  l'accès  du  canal  soit  libre.  Un  effort  tenté  en 
1888  pour  assurer  d'une  manière  efficace  la  neutralité  de  ce  canal 
n'aboutit  qu'à  de  vaines  déclarations.  La  France  était  donc  seule, 
une  fois  de  plus,  en  face  de  l'Angleterre  toute-puissante.  Nos 
agens  ne  se  découragèrent  pas.  L'œuvre  patiente  qu'ils  poursui- 
virent sur  place  fut  beaucoup  plus  profitable  à  notre  pays  que 
tous  les  emportemens  de  la  presse.  On  nous  accusait  de  faire,  en 
Egypte,  une  politique  tracassière,  d'entraver  la  marche  des 
finances  :  mais  cette  campagne  financière  ouvrait  la  voie  aux 
accommodemens  futurs.  Il  y  a  ainsi,  dans  chacun  de  nos  ser- 
vices publics,  une  armée  de  fourmis  laborieuses  qui  travaille 
sans  cesse  à  réparer  les  fautes  du  gouvernement. 


782  REVUE  DES  J)EUX  MONDES. 


L'affaire  d'Egypte  n'était  pas  encore  rf^glée  que  nous  parais- 
sions en  Gonquérans  an  Tonkin.  Rien  ne  montre  mieux  les 
inconséquences  de  notre  politique.  Quoi  !  au  moment  même  où 
nous  livrions  aux  Anglais  les  clés  de  la  Mer-Rouge,  nous  allions 
fonder  un  grand  empire  en  Extrême-Orient  I  Nos  vaisseaux,  nos 
transports  de  troupes  devaient  défiler  devant  le  pavillon  britan- 
nique, nos  ravitaillemens  en  charbon  et  en  vivres  ne  pouvaient 
se  faire  que  dans  les  ports  anglais,  et  nous  espérions  avoir  les 
mains  libres  en  Asie  !  La  France  était  cependant  trop  engagée 
en  Indo-Chine  pour  reculer.  Tant  de  sacrifices  qu'elle  avait  faits 
dans  cette  péninsule  et  en  Chine  même  ne  pouvaient  demeurer 
stériles.  Elle  se  risqua  donc,  avec  cette  témérité  qui  l'avait  bien 
servie,  jadis,  dans  l'entreprise  d'Alger.  L'événement  prouva 
qu'elle  avait  raison.  One  fois  de  plus,  le  petit  fantassin  agile,  dès 
qu'il  avait  pu  se  faufiler  à  travers  les  flottes  de  l'Angleterre, 
retrouvait  toutes  ses  forces  en  touchant  la  terre,  et  se  crampon- 
nait à  sa  conquête,  avec  une  imprudence  héroïque  qui  déjouait 
les  calculs  de  ses  rivaux.  Seulement,  pour  le  partage  du  monde, 
il  ne  luttait  pas  à  armes  égales.  Il  (fevait  être  surveillé,  suivi  à 
la  piste,  et  târop  souvent  frustré  du  fruit  de  ses  peines. 

Il  y  avait  comme  un  accord  tacite  entre  les  deux  nations 
pour  ne  pas  se  heurter  directement,  mais  pour  se  gagner  de  vi- 
tesse. Si  nous  avions  été  côte  à  cdte  avec  les  Anglais  en  Egypte, 
la  lutte  aurait  pris  un  tout  autre  aspect.  Les  conflits  les  plus 
lointains  auraient  eu  leur  contre-coup  sur  les  bords  du  Nil. 
L'Egypte  serait  demeurée  le  champ  clos  où  les  deux  champions 
auraient  vidé  leurs  querelles;  et  notre  désavantage  sur  mer 
aurait  été  compensé  par  la  possibilité  de  tirer  des  renforts 
d'Algérie  et  de  Tunisie  :  on  a  calculé  qu'il  faudrait  trois  mois  à 
nos  troupes  pour  traverser,  d'oasis  en  oasis,  les  déserts  de  la 
Tripolitaine.  Peut-être  la  possession  de  Tlndo-Chine  se  fût^Ue 
jouée  dans  un  Tel-el-Kébir  un  peu  plus  sérieux  que  celui  qui 
éparpilla  les  plumets  des  trois  colonels  égyptiens.  Plus  vraisem- 
blablement, la  seule  menace  d'un  conflit  aussi  grave  aurait  rendu 
l'Angleterre  plus  trai table.  Avec  la  terre  ferme  sous  nos  pieds, 
nos  qualités  militaires  reprenaient  l'avantage. 

Mais,  comme  nous  avions  abandonné  ce  champ  de  manœuvres 


v^^ms 


LA  FRANCE   ET   L'ANGLETERRE.  783    ''^ 

sans  combattre,  force  nous  fut  de  conquérir  de  haute  lutte,  avec  :I^^ 

les  jaqibes  de  nos  soldats,  ces  terres  lointaines  qu'on  nous  mar^ 
çhandait;  et  TAngleterre  n'épargna  rien  pour  nous  devancer.  A 
peine  sommes-nous  au  Tonkin  qu'elle  étend  ses  établissemens 
de  Birmanie  jusqu'à  Mandalay,  touche  la  frontière  de  Chine  et 
s'apprête  à  nous  disputer  le  Yunnan.  Au  Sud,  éUe  déborde  sur 
le  Siam,  et,  malgré  l'avance  que  nous  donnait  le  traité  de  1867, 
établit  solidement  son  influence  dans  ce  petit  royaume.  Une 
nation  qui  compte  250  millions  de  sujets  défendait  contre  nous 
chaque  montagne,  chaque  rivière  comme  s'il  y  allait  du  salut 
de  l'Empire.  L'équité,  la  modération  conseilleraient  h  l'Angler 
terre  de  se  contenter  d'ime  domination  déjji  démesurée.  Mais  qui 
parle  d'équité  et  de  modération  à  ces  petits-fild  des  conqtiérans 
normands?  Ce  qui  leur  importe,  c'est  détenir  les  Français  à 
distance,  comme  ils  contiennent  les  Russes  derrière  l'Afghanistan. 
Ils  savent  qu'en  matière  de  procès,  la  tactique  offensive  est  la 
meilleure,  et  que,  pour  rester  maître  chez  soi,  il  faut  d'abord 
empiéter  sur  le  voisin.  Qu'on  cède  alors  quelques  pouces  et  l'on 
fait  preuve  de  condescendance.  En  Indo-Chine  le  procès  se  ter- 
mina par  l'arrangement  de  1896  :  on  faisait  ti*ois  morceaux  du 
Siam.  Celui  du  milieu  devait  rester  intact.  Le  lendemain  du 
traité,  l'Angleterre  s'installait  à  Bangkok,  au  cœur  de  la  place, 
avec  ses  fonctionnaires  et  ses  soldats  indous,  tandis  que  nous 
demandons  encore  aux  Siamois  la  liberté  grande  d'occuper  le 
bassin  du  Mékong.  Dans  ces  provinces  de  la  Chine  méridionale 
où  nous  nous  préparions  à  lancer  nos  chemins  de  fer,  et  qui 
paraissaient  nous  revenir  sans  conteste,  nous  partagions  avec 
l'Angleterre,  avant  qu'elle  eût  fait  acte  de  possession,  tous  les 
avantages  présens  et  futurs:  trop  heureux  encore  d'en  être 
quittes  à  si  bon  marché;  tant  le  tôte^à^ôte  est  parfois  pénible 
avec  la  puissance  qui  tient  Suez  et  Singapour  I 

VI 

L'Afrique,  à  peine  effleurée  sur  les  bords,  semblait  nous  offrir 
un  meilleur  champ  d'action.  Nul  doute  que  si  quelque  Pape, 
assez  heureux  ou  assez  puissant  pour  se  faire  obéir,  avait  partagé 
ce  continent,  comme  un  autre  Pape  divisa  jadis  le  monde  entre 
les  Espagnols  et  les  Portugais,  il  nous  eût  d'abord  attribué  tout 
l'Ouest  en  invitant  les  Anglais  à  se  cantonner  dans  l'Est.  Nous 


(^ 


784  REVUE  DES  DEUX  MONDES.' 

avions  parcouru  les  premiers  ce  sol  ingrat,  où  les  Anglais  ne 
possédaient  alors  que  de  modestes  enclaves.  Mais,  hélas!  il  n'y  a 
plus  d'arbitre  pour  limiter  les  ambitions  des  nations  chrétiennes, 
et  la  cour  de  La  Haye  elle-même  y  perdrait  son  hollandais, 
comme  le  Pape  son  latin.  Chaque  peuple  ne  doit  compter  que 
sur  lui-même.  L'Angleterre,  pour  avoir  pris  l'Egypte,  ne  laissait 
pas  de  réclamer  sa  part  de  l'Afrique  occidentale.  Ici,  comme 
ailleurs,  elle  s'efforça  de  nous  gagner  de  vitesse.  Ce  fut,  pendant 
vingt  ans,  une  belle  course  au  clocher.  Les  officiers  des  deux 
nations  s'enfonçaient  à  l'envi  dans  le  continent  noir  et  bftclaient 
au  galop  des  conventions  avec  tous  les  rois  nègres  qu'ils  rencon- 
traient sur  leur  passage.  Ces  petits  potentats  ne  savaient  à  qui 
entendre.  Ils  étaient  tout  surpris  d'être  tour  à  tour  violentés  et 
courtisés  par  ces  blancs  qui  se  bornaient  autrefois  à  leur  acheter 
des  esclaves,  de  la  poudre  d'or  et  des  dents  d'éléphans,  et  dont, 
sans  doute,  les  visages  et  les  procédés  leur  paraissent  uniforme, 
malgré  la  différence  du  pavillon  qui  les  abrite. 

Cette  lutte  se  poursuivit  avec  des  succès  partagés.  Mais  les 
Anglais  avaient   sur  nous   l'avantage   du   commerçant  sur  le 
soldat.  Leur  instinct  les  dirigeait  tout  droit  vers  les  contrées 
d'une  exploitation  facile.  Ils  étaient  aussi  mieux  soutenus  par 
leur  gouvernement.  C'est  ainsi  qu'ils  enlevèrent  à  notre  barbe  les 
bouches  du  Niger,  où  les  premiers  comptoirs  avaient  été  fondés 
par  des  Français.  Vainement  la  compagnie  française  s'adressa  à 
Paris,  on  ne  l'écouta  point.  La  géographie  ne  figure  pas,  chez 
nous,  parmi  les  connaissances  requises  chez  un  homme  d'Ët^^* 
Ce  que  n'ignors^it  pas  le  dernier  de  nos  officiers  d'AWque,  ^ 
savoir  que  le  Niger  coule  d'abord  du  Nord  au  Sud,  puis    ^^ 
Sud  au  Nord,  et  que,  pour  exploiter  un  fleuve,  il  est  bon  d®^ 
tenir  l'embouchure,  échappait  complètement  à  la  sagesse  par^^ 
mentaire. 

Comment  ne  pas  admirei:  l'entêtement  patriotique  de   t^^^ 
explorateurs  et  de  nos  officiers,  qui,  recommençant  la  pé^^' 
tration  par  tous  les  points  de  la  côte,  firent  le  tour  complet    ^^ 
la  Guinée  anglaise,  atteignirent  le  moyen  Niger,  le  dépassèr^^ 
et  poussèrent  leurs  reconnaissances  jusqu'au  lac  Tchad?  Le  p^^ 
fantassin  faisait  des  merveilles.  Il  déconcertait  la  lenteur  anglai  ^^ 
Non   seulement  il .  allait  vite,   mais  il    frappait  fort.  A  d^*^ 
reprises,  il  abattit  la  puissance  de  ces  sultans  musulmans,  ^^^ 
Samory,  des  Rabah,  qui  ravagent  et  dépeuplent  le  pays  s^:^^*" 


LA  FRAUCE  ET   l' ANGLETERRE.  785 

prétexte  de  le  dominer.  Il  détruisit  le  repaire  sanglant  de 
Behanzin.  Auprès  de  ces  travaux  d'Hercule,  les  expéditions  an- 
glaises, dans  rOuest,  étaient  des  jeux  d'enfans.  Mais  nos  rivaux 
reprenaient  toute  leur  supériorité  dans  le  règlement  (inal.  Ils 
excellent  à  récolter  ce  que  les  autres  ont  semé.  Tandis  que  le 
brave  Français  courait  et  se  battait  pour  le  plus  grand  bien  de  la 
civilisation,  l'Anglais,  attentif,  s'emparait  doucement  des  pays 
les  plus  riches  et  les  mieux  situés.  Quand  il  n'avait  pas  même 
eu  le  temps  d'y  jeter  ses  avant-postes,  il  inventait  des  traités 
imaginaires,  il  se  forgeait  des  droits,  sachant  bien  qu'à  Paris, 
on  le  croirait  sur  parole. 

Ainsi  fut  conclue  cette  fameuse  convention  de  1890,  monu- 
ment de  notre  simplicité.  Tout  ce  qui  semblait  avoir  quelque 
valeur,  entre  le  Niger  et  le  lac  Tchad,  c'est-à-dire  le  Sokoto  et 
le  Bomou,  était  attribué  à  l'Angleterre,  sans  qu'elle  eût  fait 
dutre  chose  pour  l'acquérir  que  de  le  réclamer.  On  laissait  au 
coq  gaulois  «  les  terres  légères  à  gratter,  »  selon  l'expression 
ironique  de  lord  Salisbury«  Nous  ne  pouvions  même  pas 
voyager  d'un  point  à  l'autre  de  cette  ligne,  tracée  au  cordeau 
sur  la  carte,  sans  traverser  d'affreux  déserts.  Bon  gré  mal  gré, 
nos  agens  étaient  forcés  d'emprunter  le  territoire  anglais.  Il  y 
avait  du  reste  beaucoup  de  mirage  dans  cet  entraînement  vers 
le  lac  Tchad.  Il  est  démontré  que  les  rives  de  ce  lac,  dont  les 
Anglais  nous  ont  généreusement  abandonné  les  trois  quarts, 
sont  fort  médiocres,  et  que  les  terres  fertiles  se  trouvent  beau- 
coup plus  au  Sud.  Peut-être  serait-on  moins  pressé  aujourd'hui 
de  tracer  h&tivement  des  frontières  idéales  autour  d'un  si  pauATC 
domaine.  Le  grand  empire  Saharien,  avec  Tombouctou  comme 
capitale  et  Zinder  comme  débouché,  est  une  conception  qu'on 
ne  saurait  seulement  discuter. 

Tout  autre  est  la  valeur  des  terres  arrosées  par  le  Niger  ou 
comprises  dans  son  immense  boucle.  Cette  contrée,  tant  de  fois 
ravagée  par  les  marchands  d'esclaves  et  par  de  petits  despotes 
aussi  stupides  que  féroces,  pourrait  refleurir  sous  un  bon  gou- 
vernement. Avertis  par  l'expérience  de  1890,  les  Français  redou- 
blèrent d'efforts  pour  s'en  emparer.  Ils  descendirent  les  cata- 
ractes du  Niger,  et  se  lançaient  déjà  dans  les  eaux  libres  qui 
aboutissent  à  la  mer,  lorsque  le  lion  britannique  donna  des 
signes  d'inquiétude.  Ces  Français  étaient  décidément  insuppor- 
tables. On  ne  pouvait  sommeiller  en  paix  dans  les  bonnes  terres 
TOMB  xxî.  —  1904.  50 


786  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

grasses,  sans  les  sentir  rôder  autour  de  soi  et  tisser  dans  Vombre 
un  filet  dont  les  mailles  se  resserraient  peu  à  peu.  Il  ne  suffi- 
sait même  plus  de  faire  la  patte  de  velours,  et  d'attirer  douce- 
ment la  proie  convoitée,  avec  une  mine  respectable,  les  yeux 
demi-clos,  en  brave  lion  qui  connaît  sa  force.  La  France  ne 
se  laissait  plus  intimider  ni  séduire.  Alors  l'animal  se  secoua,  se 
dressa  sur  ses  pattes,  et  du  fond  des  marais  du  Niger,  fit  entendre 
un  rugissement  sonore.  Ce  n'était  encore  qu'une  sorte  de  ru- 
gissement préalable,  une  manière  d'entrer  en  conversation;  et 
rien  ne  prouve  que  la  noble  bête,  dont  les  jarrets  ont  perdu  un 
peu  de  leur  souplesse  depuis  Waterloo,  eût  bondi  sur  nous. 
Mais  son  attitude  était  imposante  et  nous  ne  voulions  pas  la 
guerre.  La  France  lâcha  en  soupirant  Boussa,  c'est-à-dire  l'accès 
du  Bas-Niger.  De  l'Atlantique  au  grand  fleuve,  sa  part  était 
encore  belle. 

Si  le  Niger  fut  âprement  disputé,  nous  eûmes,  du  côté  du 
Congo,  quelques  compensations.  Logiquement,  cette  autre  grande 
artère  de  l'Afrique  aurait  dû  être  occupée  par  le  seul  peuple 
qui  connaisse  à  fond  l'économie  du  globe.  Gomment  les  Anglais 
se  laissèrent-ils  devancer  sur  le  Congo?  La  raison,  sans  doute,  en 
est  leur  préférence  très  pratique  et  très  commerciale  pour  les 
fleuves  faciles  &  remonter.  Qui  tient  les  bouches  du  Congo  ne 
tient  rien  du  tout,  attendu  que  les  cataractes  commencent 
immédiatement  au-dessus  de  Tembouchure.  Cet  immense  réser- 
voir d'hommes  et  de  richesses,  cet  Eldorado  de  l'Afrique  cen- 
trale, a  donc  été  préservé  contre  Tambition  des  insulaires  par 
la  barrière  de  montagnes  qui  en  défend  les  approches.  Pour  pé- 
nétrer dans  les  ténèbres  de  la  grande  forêt  tropicale,  les  «  ter- 
riens »  remportaient  sur  les  «  maritimes.  >'  Nous  eûmes  cepen- 
dant à  compter  avec  le  génie  anglo-saxon.  Notre  Brazza,  disposant 
de  faibles  moyens,  ne  put  disputer  &  Stanley  le  bassin  même 
du  fleuve,  et  dut  se  contenter  de  la  rive  droite  jusqu'à  l'Ou- 
banghi.  Mais  cet  Américain  travaillait  pour  le  roi  des  Belges.  La 
formation  de  l'État  libre  du  Congo  ne  supprime  pas  les  riva- 
lités des  puissances,  elle  les  ajourne.  La  Grande-Bretagne,  qui 
s'était  opposée  de  toutes  ses  forces  à  la  naissance  de  cette  entre- 
prise à  la  fois  philanthropique  et  lucrative,  essaya  d'abord  de  la 
tourner  contre  nous.  N'ayant  pas  réussi,  elle  entame  aujour^ 
d'hui  contre  les  Belges  un  vertueux  procès  tendant  à  établir  que 
ces  mécréans  préfèrent  leurs  intérêts  propres  à  ceux  de  la  civi- 


LA  FRANCE  ET  L  ANGLETERRE. 


787 


lisatioB,  et  qu'ik  emploient ,  pour  forcer  les  nègres  au  travail, 
d'autres  argumens  que  la  persuasion.  Cette  sollicitude  soudaine 
de  r Angleterre  pour  les  n^res  du  Congo  a  de  quoi  faire  frémir. 
On  ne  sait  lesquels  sont  le  plus  à  redouter,  de  ses  accès  de 
colère  ou  de  ses  accès  de  vertu. 

VII 

Si  nous  avions  agi  d'après  un  plan  d'ensemble»  le  seul  moyen 
de  préparer  un  bon  et  solide  arrangement,  c'était  de  rendre  aux 
Anglais  la  monnaie  de  leur  pièce  en  leur  suscitant,  sur  la  côte 
orientale  d'Afrique,  les  mômes  embarras  qu'ils  nous  donnaient 
à  rOuest.  Sans  doute,  il  était  déjà  trop  tard  pour  reprendre  l'af** 
faire  d'Egypte.  Mais  déjà  se  dévoilait  peu  à  peu  le  dessein  qui 
consiste  à  unir  le  Gap  au  Caire  :  conception  forte  et  hardie^ 
bien  éloignée  de  la  timidité  française.  Sur  ce  front  si  étendu, 
nous  possédions  encore  des  points  d'attaque  :  notre  position  un 
instant  prépondérante  en  Abyssinie,  nos  anciens  droits  sur  Zan^ 
zibar,  les  missions  catholiques  fixées  dans  l'Ouganda,  enfin  la 
pointe  extrême  de  notre  établissement  de  l'Oubanghi  étaient 
autant  de  tètes  de  pont  par  lesquelles  nous  pouvions  gêner  les 
mouvemens  des  Anglais.  Il  n'était  pas  question,  comme  au 
Soudan,  d'occuper  de  vastes  territoires  :  le  plan  de  l'Angleterre 
commandait  le  nôtre.  Le  prix  qu'elle  attachait  au  maintien  des. 
communications  sur  une  ligne  aussi  longue  et  aussi  étroite  ren- 
dait la  manœuvre  facile.  De  même  que  l'enlèvement  de  quelques 
rails  intercepte  la  circulation  sur  toute  une  voie  ferrée,  le 
moindre  obstacle  placé  sur  sa  route  l'empêchait  de  réaliser  son 
dessein  et  l'amenait  nécessairement  à  composition.  En  pareil 
cas,  la  plus  mince  bande  de  territoire  prend  une  valeur  d'échange 
supérieure  à  plusieurs  provinces.  L'Angleterre  le  sentit  si  bien 
qu'elle  n'épargna  rien  pour  nous  intimider. 

Mais  elle  n'avait  pas  besoin  d'un  si  grand  effort  1  Bien  jrare* 
ment,  en  France,  les  ministres  et  le  parlement  considèrent 
l'ensemble  du  monde.  Leurs  vues  ne  s'étendent  même  pas  à  un 
continent  tout  entier.  On  se  fait  gloire,  chez  nous,  de  traiter 
chaque  affaire  séparément,  sans  aucune  relation  avec  les  autres. 
Un  ministre  à  la  tribune  se  croit  un  avocat  à  la  barre  :  il  étale 
ses  dossiers  et  déclare,  aux  applaudissemens  de  l'Assemblée, 
que  tel  ou  tel  procès  est  terminé.  Personne  ne  semble,  soupçon- 


788  REVITE   DES  DEUX  MONDES. 

ner  qu'il  y  a  quelquefois  de  Tintérôt  à  laisser  les  questions 
ouvertes.  Encore  moins  osei^ait-on  envisager  une  action  à  longue 
portée  qui  consiste  &  prendre  des  gages  en  vue  de  transiger  dix 
ou  quinze  ans  plus  tard. 

C'est  dans  cet  esprit  que  les  affaires  de  l'Afrique  orientale 
ont  été  menées.  En  1890,  on  crut  faire  merveille  en  troquant 
nos  droits  à  Zanzibar  contre  un  protectorat  éventuel  sur  Mada- 
gascar. C'était  renoncer  à  toute  opération  commune  avec  les  AI- 
lemandSy  voisins  de  Zanzibar,  et  signifier  clairement  aux  Anglais 
qu'en  nous  retranchant  dans  la  grande  île,  nous  abdiquions  toute 
influence  sur  cette  partie  du  continent.  Nos  missionnaires  dé 
l'Ouganda  étaient  abandonnés  à  eux-mêmes.  Dès  l'année  sui- 
vante, le  capitaine  Luggard  brûlait  les  établissemens  de  ces  reli- 
gieux et  mitraillait  leur  petit  troupeau  sans  défense  (1). 

Notre  action  en  Abyssinie  n'a  pas  été  beaucoup  mieux  con- 
duite. Le  gouverneur  français  se  cramponnait  à  la  stérile  station 
d'Obock.  Il  fallut  huit  ans  d'efforts  pour  le  déterminer  à  se  trans- 
porter &  Djibouti,  occupé  par  des  négocians  français  depuis  1887. 
Il  mit  encore  plus  de  lenteur  dans  ses  négociations  avec  l'empe- 
reur Ménélik.  Le  chemin  de  fer,  si  avantageux  pour  nous,  de 
Djibouti  à  Addis  Abbaba,  faillit  plusieurs  fois  sombrer,  soit  par 
la  maladresse  même  du  représentant  de  la  France,  soit  par  Tin- 
différence  de  notre  gouvernement.  Chaque  pas  en  avant  était 
suivi  d'un  retour  en  arrière.  Une  campagne  diplomatique  si  fa- 
cile, si  légitime,  qui  devait  nous  assurer  l'amitié  et  le  concours 
du  seul  prince  capable  de  faire  reculer  des  troupes  européennes, 
fut  conduite  avec  une  mollesse  ou,  pour  mieux  dire,  un  mau- 
vais vouloir  qui  annula  nos  efforts  antérieurs.  Au  moment  dé- 
cisif, lorsquen  1897  trois  missions  françaises  durent  coopérer 
avec  les  forces  indigènes  pour  descendre  sur  le  Nil,  il  semble  que 
notre  agent  se  soit  étudié  à  les  paralyser.  Une  arme  excellente 
se  brisait  dans  notre  main.  Le  Négus ,  dégoûté  de  la  France, 
n'avait  plus  qu'à  traiter  avec  l'Angleterre  :  c'est  ce  qu'il  devait 
faire  le  15  mai  1902. 

Impuissans  sur  la  côte,  pouvions-nous  du 'moins  agir  par 
l'intérieur?  On  y  pensa  dès  1894.  La  mission  Liotard,  devenue 
celle  du  capitaine  Marchand,  n'avait  pas  d'autre  objet.  Il  s'agis- 
sait de   devancer  les  Anglais   sur  le  Haut-Nil  et  de  donner 

(1)  Sur  cet  épisode,  et  sur  les  divers  incidens  qui  ont  précédé  Taffaire  de  F«- 
cnorta,  voyez  Jean  Darcy,  Cent  années  de  rivalité  coloniale,  Penin,  1904,  p.  368. 


LA   FRANGE   ET   L  ANGLETERRE. 

la  matn  aux  Français  qui  descendaient  d'Âbyssinie.  La  combi- 
naison n'avait  rien  d'impossible  ^  et  devait  nous  mettre  en  meil^ 
leure  posture  pour  négocier.  Mais  elle  supposait  un  concours 
de  circonstances  difficile  à  réaliser.  C'était  comme  un'  coup  de 
partie  désespéré  que  risque  un  joueur^  quand  il  a  perdu  ses 
meilleurs  atouts.  Le  gouvernement  français  comprenait  trop  tard 
que  le  sort  de  ses  possessions  de  l'Ouest  devait  se  jouer  sur  le 
Nil,  et  qu'en  diplomatie  conmie  à  la  guerre,  l'offensive  est  la 
meilleure  tactique.  Mais  il  faut  pouvoir  la  soutenir.  Les  Anglais 
virent  très  clairement  le  danger.  Ils  dirigèrent  sur  le  Haut-NiH 
moins  contre  les  Derviches  que  contre  nous,  des  forces  considé- 
rables. Le  résultat  fut  l'affaire  dé  Fachoda.  Après  l'Egypte, 
toute  l'Afrique  orientale  était  perdue  pour  la  France.  Mais  quelle 
différence  entre  1882  et  1898!  L'Angleterre  que  nous  avion$ 
devant  nous  n'était  plus  cette  nation  conciliante,  prête  à  faire 
campagne  avec  nous.  Elle  semblait  ne  respirer  que  la  guerre; 
L'humiliation  de  Fachoda  ne  calma  même  pas  cette  ardeur  bel- 
liqueuse. Pendant  six  mois,  les  arsenaux  de  Malte  et  de  Gibraltar 
travaillèrent  jour  et  nuit  :  tout  était  plein  du  bruit  dès  armes. 
D'où  venait  un  changement  si  brusque?  Était-ce  de  nôtre  entrer 
prise  elle-même,  ou  de  l'insuffisance  de  [nos  forces?  Les  deux 
explications  sont  bonnes,  quand  il  s'agit  du  peuple  anglais.  Mais 
il  y  en  avait  une  autre. 

Depuis  plusieurs  années  déjà,  l'Angleterre,  inquiète  des  pro- 
grès maritimes  des  autres  Puissances,  s'était  émue  de  l'état  de 
sa  flotte.  En  1888,  un  rapport  sur  les  manœuvres  navales,  signé 
par  trois  de  ses  amiraux,  se  terminait  par  ces  mots  :  «  Si  nous 
perdions  une  fois  la  maîtrise  de  la  mer,  l'ennemi  n'aurait  pas 
besoin  de  débarquer  un  seul  homme  sur  nos  rivages  pour  con- 
traindre l'Angleterre  à  une  capitulation  ignominieuse.  C'est  par 
sa  marine  que  la  Grande-Bretagne  doit  \ivre  ou  succomber.  » 
Sous  la  pression  de  l'opinion  publique,  dont  lord  Charles  Beres- 
ford  était  l'agent  le  plus  actif,  le  gouvernement  se  mit  à  l'œuvre. 
Non  seulement  il  se  proposa  de  balancer  les  forces  navales 
réunies  de  la  France  et  de  la  Russie,  mais  encore  de  mettre  la 
marine  anglaise  &  un  niveau  tel  que  la  lutte  fût  matériellement 
impossible.  La  chute  du  pacifique  Gladstone,  en  1894,  hâta  l'exé^ 
cution  de  ce  programme.  La  revue  navale  que  la  Reine  passa  en 
1897,  à  l'occasion  de  son  jubilé,  découvrit  à  tous  les  yeux  lé 
secret  de  la  grandeur  britannique.  Cent  cinquante  navires  de 


790  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

.guerre,  dont  21  cuirassés  d'escadre  et  39  croiseurs,  se  pressai 
dans  la  rade  de  Spithead  (1). 

Ce  magnifique  instrument  de  guerre  enfla  Torgueil  de  la 
nation.  Elle  semblait  impatiente  de  le  mettre  à  Tépreuve.  Les 
intérêts  commerciaux  ne  cessaient  point,  il  est  vrai,  de  peser 
dans  le  sens  de  la  paix.  Mais  à  cette  époque,  Tinfluence  de 
M.  Chamberlain  était  prépondérante  à  Downing  Street;  et  cet 
homme  d'État  a  montré  plus  tard,  dans  la  guerre  des  Boers,  qu'il 
ne  reculait  pas  devant  les  entreprises  les  plus  scabreuses.  Ce 
Napoléon  de  la  Grande-Bretagne  se  plait,  conmié  l'autre,  à  cra- 
vacher ses  adversaires.  Le  ton  du  cabinet  de  Londres  devint  tout 
^  coup  cassant.  La  France  se  déroba.  Elle  évacua  le  Ba^el- 
Ghazal  comme  elle  avait  évacué  le  Nil.  Lord  Salisbury  se  con- 
tenta de  la  rejeter  dans  ces  sables  dont  sa  malice  a  fait  notre 
domaine  privilégié. 

Peu  de  temps  après,  l'Angleterre  s'engageait  à  fond  au  Trans- 
vaal.  Les  régimens  anglais  fondaient  sous  les  balles  des  Boers: 
on  apercevait  les  pieds  d'argile  du  colosse.  La  France  eût  été 
parfaitement  fondée  &  profiter  des  embarras  de  sa  voisine  pour 
faire  ses  propres  affaires.  L'insulte  gratuite  de  Fachoda  la  déliait 
de  toute  obligation  envers  la  Grande-Bretagne,  si  tant  est  qu'elle 
en  eût  à  l'endroit  d'une  Puissance  qui  s'est  longtemps  flattée  de 
n'en  avoir  envers  personne.  11  n'était  question,  d'ailleurs,  ni  de 
braver  la  mariné  anglaise,  toujours  redoutable,  ni  de  fabre  une 
expédition  d'Egypte.  Non,  les  plus  belliqueux  n'en  demandaient 
pas  tant  :  ils  pensaient  seulement  que  nous  aurions  pu  prendre 
dès  lors  nos  coudées  franches  au  Maroc,  sur  lequel  l'Angleterre, 
depuis  1845,  avait  mis  une  sorte  d'interdit.  Battus  diplomatique^ 
ment  &  l'Est,  il  eût  été  de  bonne  guerre  de  nous  dédommager  à 
l'Ouest. 

Mais  notre  pays  traversait  alors  une  de  ces  crises  de  désinté- 
ressemeni  aigu  dont  il  est  coutumier.  L'expédition  de  Madagascar 
avait  épuiâé  ses  dernières  réserves  d'égoïsme.  L'alliance  russ^ 
elle-même,  en  couvrant  notre  frontière  de  l'Est,  semblait  au^'' 
menler  notre   soif  de  repos.  Les  hommes  coupables  de  fair^ 
passer  le  bien  de  la  France  avant  celui  de  l'humanité  étaient  a.^ 
ban  de  l'opinion  publique.  Il  paraissait  tout  naturel  d'entretenu 
une.§£mée  en  Chine  pour  protéger  les  légations,  délivrées  depoi^ 

(1)  A.  Moîreau,  dans.la  Revue  du  4"  mars  i904. 


r^ 


LA  FRANCE  ET  L'ANâLBTEKRE.  791 

longtemps,  et  pour  mettre  un  peu  d'ordre  dans  le  désordre; 
mais,  si  Ton  remuait  un  homme  sur  les  frontières  d'AJgérie  ou 
d'Indo-Chine,  quelles  clameurs  dans  le  parlement  I  On  dépensait 
sans  compter  des  millions  pour  cette  vaine  expédition  du  Touat 
:  qui  égarait  nos  forces  dans  le  désert;  mais  la  seule  pensée  d'af^ 
fronter  le  mécontentement  des  Puissances  étrangères  donnait  des 
r  frissons  à  la  majorité. 

Ce  n*étaient  donc  ni  les  hommes  ni  l'argent  qui  manquaient  à 
la  France,  puisqu'elle  en  trouvait  pour  les  entreprises  les  plus 
inutiles  :  c'était  la  confiance  en  elle-même.  Malheureusement  la 
mort  avait  fauché  la  plupart  des  hommes  capables  de  la  lui 
rendre.  La  France  ne  bougea  pas;  l'Allemagne  non  plus  :  cette 

;  Puissance  était  alors  en  pleine  réorganisation  maritime  et  ne  se 
croyait  pas  de  force  à  croiser  le  fer  avec  la  Grande-Bretagne. 
Moins  heureux  que  leurs  ancêtres  du  xvi«  siècle,  les  braves  Boers 
furent  écrasés  sous  le  nombre.  L'Angleterre  souffrit  dans  son 

f  honneur,  dans  ses  finances,  mais  elle  donna  un  nouvel  exemple 

I  de  ténacité  morale.  Son  entêtement  même  avait  de  la  grandeur; 

(  les  démonstrations  bruyantes  sous  lesquelles  elle  dissimulait  les 
fautes  de  ses  ministres,  étaient  encore  de  la  sagesse  politique. 
A  force  de  se  répéter  qu'elle  avait  raison,  elle  finit  par  le  croire. 
Après  des  victoires  peu  glorieuses  qui  lui  coûtèrent  autant  qu'à 
nous  nos  défaites  de  1870,  elle  n'hésita  pas  à  faire  les  sacrifices 
nécessaires  pour  rétablir  son  prestige  entamé.  Au  budget  de 
1903-1904,  les  dépenses  prévues  pour  sa  marine  atteignaient  près 
d'un  milliard  de  francs,  et  le  ministre  de  la  Guerre  demandait 
encore  800  millions  pour  la  réforme  de  l'armée.  Ainsi  le  budget 
militaire  de  la  grande  nation  libérale  dépassait  de  beaucoup  ceux 
des  Puissances  continentales  dont  elle  s'était  si  longtemps  mo« 
quée.  Le  monde  était  bien  changé,  puisque  l'Angleterre  devait 
compter  presque  uniquement  sur  ses  propres  forces  pour  main- 
tenir le  paradoxe  de  sa  suprématie.  C'est  alors  qu'elle  se  prit  à 
regarder  autour  d'elle  et  à  réfléchir  sur  sa  politique. 

VIII 

Du  côté  de  l'Amérique,  elle  avwt  déjà  fait  la  part  du  feu. 
Se  sentant  incapable  de  tenir  tête  en  même  temps  aux  États- 
Unis  et  à  l'Europe,  elle  établit  en  principe  que  les  États-Unis 
n'étaient  pas  à  craindre.  John  Bull  se  découvrit  tout  à  coup  des 


792  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

réserves  de  tendresse  pour  le  frère  Jonathan.  N'était-il  pas  du 
même  sang?  Les  souvenirs  de  la  guerre  d'Indépendance,  ceax 
de  1812,  les  picoteries  de  ]a  guerre  de  Sécession,  simples  que- 
relles d'amoureux  !  Le  Canada,  les  Antilles  anglaises  étaient  àsns 
)a  gueule  du  loup.  Eh  bien  !  on  prendrait  le  loup  par  son  faible. 
On  célébrerait  son  appétit  anglo-saxon.  Si,  un  jour,  on  devait 
être  mangé,  cela  se  passerait  en  famille.  Ci,  tant  de  navires  de 
moins  à  faire  figurer  dans  la  balance  des  forces  navales.  C'est 
certainement  une  des  plus  curieuses  volte-faces  de  la  politique 
anglaise. 

!  .  En  Europe,  la  France  était,  de  tous  les  rivaux  de  TAngleterre, 
le  moins  à  craindre.  Sa  population  demeurait  stationnaire,  son 
commerce  croissait  très  lentement.  Elle  avait  fait,  il  est  vrai,  de 
rapides  progrès  daps  la  carrière  coloniale  ;  elle  avait  même  ré- 
vélé, sur  la  côte  occidentale  d'Afrique,  des  aptitudes  surpre- 
nantes. Ses  établissemens  y  étaient  plus  florissans  que  ceux  des 
Anglais  eux-mêmes.  C'est  une  vérité  que  ceux-ci  reconnaissent, 
car  ils  savent  rendre  justice  &  leurs  adversaires.  Mais  si  la  France 
pouvait  être  parfois  un  voisin  gênant,  elle  n'avait  ni  la  volonté 
ni  la  force  de  disputer  à  la  Grande-Bretagne  l'empire  du  monde. 
Son  abdication  remontait  à  i  882,  lorsqu'elle  abandonna  les  clés 
du  canal  de  Suez.  On  avait  pu  croire  un  instant  qu'elle  serait  jffé- 
domiuanle  en  Afrique.  Mais  la  lutte  était  restée  locale,  et  la 
France  n'avait  cessé  de  battre  en  retraite  vers  l'Occident.  Der- 
nièrement encore,  en  offrant  à  l'Italie  la  Tripolitaine,  elle  s'était 
fermé  volontairement  le  dernier  chemin  de  l'Egypte.  On  devait 
donc  pouvoir  s*enlendre  avec  elle.  Le  moment  paraissait  favo- 
rable pour  une  liquidation  générale.  Il  fallait  se  hâter  de  mettre 
à  profit  les  dispositions  pacifiques  du  parlement  français.  —  Nos 
voisins,  se  disaient  les  Anglais,  sont  des  gens  capricieux.  Grai* 
gnons  leur  réveil.  Quand*  on  les  croit  bien  tranquilles»  les  voilà 
qui  recommencent  à  tout  casser!  Jamab  nous  ne  retrouverons  une 
heure  aussi  propice.  —  Faut-il  ajouter  que  l'état  présent  de  notre 
marine  u  est  pas  pour  leur  déplaire?  Un  pays  qui  change  à  chaque 
instant  le  type  de  ses  navires  et  qui  ajourne  ses  comniandes  dit 
assez  haut  qu'il  ne  veut  pas  se  battre.  Il  reçoit  la  paix,  il  ne  Tim- 
pose  pas.  Les  Anglais  avaient  raison  de  croire  qu'ils  condui- 
raient toute  la  négociation.  Mais  une  fois  décidés,  ils  s'exécu- 
tèrent galamment.  Avec  un  ensemble  admirable,  les  feuilles 
anglaises,  naguère  les  plus  hostiles,  entamèrent  notre  éloge. 


LA  FRANCE   ET  L* ANGLETERRE. 


793 


Il  y  eut  comme  un  rapprochement  spontané  des  deux  nations. 

Quant  &  rarrangement  lui-même,  il  est  aussi  bon  que  les  cir- 
constances le  comportent  :  ce  n'est  pas  beaucoup  dire:  Il  ne 
justifie  ni  l'enthousiasme  des  uns,  ni  le  dénigrement  des  autres. 
C'est  une  retraite  en  bon  ordre,  voilà  tout.  Mais  est-ce  la  faute 
du  général  si  les  erreurs  commises  depuis  vingt-cinq  ans  ren- 
daient cette  retraite  nécessaire  ?  Un  arrangement  vraiment  du- 
rable, une  sorte  de  paix  de  Westphalie,  eût  attribué  à  TAngle- 
terre  la  côte  orientale  d'Afrique  et  à  la  France  la  côte 
occidentale.  En  diminuant  les  points  de  contact  entre  les  deux 
Puissances,  on  aurait  évité  les  froissemens.  Mais  il  eût  fallu 
pour  cela  que  la  France  posséd&t  des  gages  sur  la  côte  orientale 
et  en  fit  un  objet  d'échange.  Ces  gages,  elle  les  avait  tous  aban- 
donnés successivement.  Il  ne  lui  restait  qu'un  titre  vide  en 
Egypte.  Elle  en  tira  le  meilleur  parti  possible.  Mais  comment 
célébrer  un  graûd  succès  diplomatique  lorsque, après  vingt  ans  de 
lutte,  l'Angleterre  demeure  seule  et  unique  maîtresse,  ou  peu 
s'en  faut,  de  tout  l'Est  Africain,  et  qu'à  l'Ouest,  elle  ne  cède  pas 
un  pouce  des  vastes  territoires  qu'elle  occupe  sur  la  côte,  et  qui 
sont  autant  d'enclaves  dans  les  nôtres  ?  quand  elle  garde  toute 
la  partie  navigable  du  Niger  entre  les  rapides  et  la  mer,  et  nous 
interdit  l'accès  d'un  fleuve  dont  nous  tenons  les  sources,  sur  lequel 
nous  avons  épuisé  nos  efforts,  notre  science,  nos  armes?  et  si 
ces  vastes  contrées,  où  la  civilisation  commence  à  peine  à  luire, 
doivent  faire  un  jour  partie  intégrante  de  l'empire  colonial 
français,  peut-on  considérer  comme  définitif  un  règlement  qui 
laisse  en.  d'autres  mains  la  porte  de  cet  empire?  Parions,  si  l'on 
veut,  de  détente  et  d'accommodement;  saluons  la  promesse  de 
meilleurs  rapports  entre  les  deux  nations  :  mais  n'allons  pas  plus 
loin,  et  réservons  l'avenir. 

Si  l'on  veut  voir  comment  l'Angleterre  entend  la  défense  de 
ses  intérêts,  il  faut  lire  attentivement,  dans  le  traité,  l'article  qui 
concerne  Terre-Neuve  et  l'Ouest  Africain.  En  échange  de  nos 
droits  incontestables,  qui  remontent  au  traité  d'Utrecht,  et  qui 
sont  pour  la  colonie  de  Terre-Neuve  une  gène  considérable,  on 
pouvait  espérer  tout  au  moins  que  l'Angleterre  nous  céderait 
la  Gambie,  précieuse  pour  nous,  presque  inutile  pour  elle  et 
mesurant,  sur  toute  sa  longueur,  vingt  kilomètres  de  large. 
Or,  même  cette  petite  enclave,  les  Anglais  n'ont  pas  voulu  la 
vendre.  Gomme  certains  brocanteurs,  chez  lesquels  on  mar- 


,,'V   ^^'^f 


794  REVl^  DES  DEUX  MONDES. 

ehande  une  arme  hors  d'usage,  ils  ont  déclaré  que ,  prêt, 
menty  ce  petit  établissement  avait  à  leurs  yeux  un  prix  ine. 
mable,  parce  qu'il  remontait  à  l'époque  de  la  reine  Elisabeth! 
C'est^  si  l'on  peut  dire,  le  bijou  de  famille  dont  on  ne  veut  pas  se 
séparer.  Tout  au  plus  daignent-ils  nous  octroyer  une  escale  de 
débarquement  sur  le  haut  fleuve  :  médiocre  avantage,  dont  nous 
ne  pouvons  tirer  parti,  car  nous  n'irons  pas  souder  notre  voie 
ferrée  &  une  artère  fluviale  qui  ne  nous  appartient  pas.  Il  semble 
alors  que,  pour  achever  de  payer  Terre-Neuve,  on  ait  cherché  de 
droite  et  de  gauche  tous  les  «  crocodiles  empaillés,  »  rebut  du  i 
magasin  colonial  de  la  Grande-Bretagne  ;  et  d'abord,  ces  lies  de 
Loos,  dont  elle  ne  pouvait  rien  faire  en  face  de  Konakry,  puis . 
cette  rectification  du  côté  de  Zinder  qui  ne  lui  a  pas  coûté  bien  ! 
cher,  depuis  qu'on  sait  que  ni  Zinder,  ni  le  Sokoto  lui-même  ne 
valent  grand' chose.  N'était-il  pas  d'ailleurs  singulier  de  vendre, 
à  beaux  deniers  comptans  le  produit  d'une  simple  erreur  géogra- 
phique, commise  en  1890  par  deux  plénipotentiaires  aussi  igno- 
rans  l'un  que  l'autre  du  pays  qu'ils  se  partageaient  ? 

Les  diverses  conventions  accessoires  dont  on  a  cru  deYcir* 
entourer  et  comme  décorer  l'arrangement  principal  n'ont  pas 
beaucoup  plus  de  valeur.  Il  faudrait  une  foi  robuste  dans  la 
toute-puissance  des  formules  pour  attacher  une  importance  quel- 
conque à  la  convention  d'arbitrage  du  14  octobre  1903  :  on  en 
excepte  toutes  les  questions  qui  touchent  «  aux  intérêts  vitaux, 
à  l'indépendance  ou  à  l'honneur  des  parties  contractantes.  » 
Or  c'est  là  le  fond  même  des  conflits  internationaux.  Dans  les 
temps  les  plus  belliqueux,  aucun  monarque,  aucun  peuple  n'a 
prétendu  faire  la  guerre,  si  ce  n'est  pour  ses  intérêts  vitaux,  son 
indépendance  ou  son  honneur.  Dire  que  l'arbitrage  est  impuis- 
sant à  régler  ces  questions,  c'est  dire  qu'elles  doivent  être  tran- 
chées par  la  diplomatie  ou  par  les  armes  :  en  sorte  que  ces 
traités  d'arbitrage,  qu'on  s'est  empressé  d'étendre  à  toutes  les 
nations,  coustituent  la  manifestation  la  plus  catégorique  qu'au- 
cun gouvernement  ait  jamais  faite  en  faveur  de  la  guerre. 

La  déclaration  relative  au  Siain  se  borne  à  confirmer  le  traité 
de  f896.  Il  e^t  tout  au  plus  piquant  d'entendre  le  gouvernement 
britannique  reconnaître  qu'à  cette  époque,  il  n'était  pas  sincère, 
puisqu'il  croit  devoir  nous  donner  une  seconde  fois  sa  parole  de 
nous  laisser  toute  liberté  à  l'Est  du  Ménam.  Ou  cette  déclaration 
ne  si^uifie  rien,  ou  elle  a  pour  objet  de  notifier  aux  Siamois 


ï 


LA  FRANCE   fit  L  AWÔLETERRE. 


795^ 


qu'ils  n'ont  point  à  compter  sur  l'appui  dô  l'Angleterre  dans  le 
bassin  du  Mékong.  On  peut  s'étonner  dès  lors  que  notre  gouver*» 
nement  ait  cru  devoir  traiter  avec  les  Siamois  avant  d'avoir  reçu 
cette  assurance  formelle.  S'il  eût  attendu  un  mois  de  plus,  il  eût 
obtenu  de  meilleures  conditions;  et  par  exemple  il  n'aurait  pas 
promis  d'évacuer  la  rive  droite  du  fleuve,  ni  reconnu  au  Siam 
la  faculté  de  pousser  ses  chemins  de  fer  jusqu'à  la  frontière 
indo-chinoise  sans  le  consentement  de  la  Franee. 

La  déclaration  sur  Madagascar  nous  a  appris  que  l'Angleterre 
avait  jusqu'ici  maintenu  ses  réserves  contre  un  tarif  douanier 
qui  fonctionne  depuis  huit  ans.  C'est  un  détail  que  nous  avions 
le  droit  d'oublier. 

On  ne  voit  trop  quel  nom  donner  au  paragraphe  qui  con- 
cerne les  Nouvelles-Hébrides,  mais,  à  coup  sûr,  ce  n'est  pas  un 
arrangement,  puisque  les  deux  gouvernemens  promettent  de 
s^arranger  plus  tard,  sans  toutefois  porter  aucune  atteinte  «  au 
statu  quo  politique.  »  Or  c'est  justement  ce  statu  quo  qui  fait 
toute  la  difficulté;  C'est  parce  que  les  commissaires  des  deux 
nations  se  paralysent  mutuellement  depuis  1887,  qu'on  n'a  pu 
établir  aucune  juridiction  dans  cet  archipel,  où  trois  cents  Euro- 
péens vivent  sans  lois,  sans  tribunaux,  sans  administration,  sans 
aucune  protection  pour  leurs  personnes  et  pour  leurs  biens. 
Aussi  longtemps  que  le  pays  sera  coupé  en  deux,  la  situation  ne 
changera  guère,  et  les  commissions  mixtes  perdront  leurs  peines. 
Mais  il  paraît  que  nous  devons  nous  tenir  pour  très  heureux 
que  le  gouvernement  britannique,  poussé  par  la  Confédération 
australienne,  n'ait  pas  réclamé  lannexion  pure  et  simple  de  ces 
îles  où  nos  compatriotes  sont  en  majorité. 

IX 

Il  y  a  beaucoup  de  poudre  aux  yeux  dans  toute  cette  pous- 
sière de  traités.  On  y  sent  trop  le  désir  de  masquer  l'abandon  de 
l'Egypte.  Et  cependant  c'est  là,  selon  nous,  la  partie  la  moins 
contestable  de  Tarraugement.  Il  ne  nous  restait,  sur  les  bords 
du  Nil,  qu'une' épée  brisée,  ou,  pour  mieux  dire,  un  magnifique 
sabre  de  bois,  puisqu'il  n'a  jamais  servi.  Pendant  plus  de  vingt 
ans,  notre  diplomatie  a  joué  de  cette  arme  inoffensive;  elle  a 
même  réussi  à  en  tirer  par-ci  par-là  quelques  étincelles.  Mais 
cette  escrime  ingénieuse  ne  pouvait  se  prolonger  indéfiniment. 


796  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

En  échangeant  cet  objet  démodé  contre  notre  liberté  d'action  u 
Maroc,  nous  avons  fait  une  bonne  opération.  Sans  doute,  cette 
sorte  de  congé  qui  nous  est  octroyé  par  l'Angleterre  est  accom- 
pagné de  conditions  qui  blessent  un  peu  la  fierté  nationale.  Noos 
renonçons  à  tirer  de  cette  contrée,  pendant  trente  ans,  aucun 
profit  commercial  exclusif.  Clause  plus  dure  encore,  nous  nous 
engageons  à  ne  laisser  construire  aucun  ouvrage  forUfié  en  face 
de  Gibraltar,  qui  continuera  de  se  dresser,  comme  un  insolent 
défi,  de  l'autre  côté  du  détroit.  Voilà  une  promesse  qui,  en 
d'autres  temps,  aurait  pesé  furieusement  sur  le  cœur  des  Français. 
Quoi  !  TÂngleterre  a  le  droit  de  monter  la  garde  &  la  porte  de 
la  Méditerranée,  et  nous,  principal  riverain,  nous  ne  l'aurions 
pas?  —  C'est  ainsi,  mes  chers  compalriotes.  L'ombre  de  Nelson 
plane  encore  sur  nous.  Si  cela  vous  déplaisait,  il  fallait  devenir 
une  grande  puissance  maritime.  Nos  pères,  ou  les  dieux,  ne  l'ont 
pas  permis.  Maintenant  vous  aimeriez  mieux  avoir  le  Maroc 
sans  condition?  Êtes- vous  prêts  à  faire  la  guerre?  Non,  n est-ce 
pas?  Alors,  soyez  conséquens  avec  vous-mêmes,  et,  puisque  vous 
êtes  si  résolument  pacifiques,  il  faut  être  modestes,  très  mo- 
destes. La  diplomatie  a  vraiment  tiré  tout  le  parti  possible  de 
vos  dispositions  présentes.  Elle  obtient  même  beaucoup,  si  vous 
comparez  le  langage  de  lord  Landsdowne  à  celui  que  lord  Aber> 
deen  tenait  à  M.  Guizot,  après  la  bataille  d'Isly. 

Quelques  publicistes  s'efforcent  de  déprécier  le  Maroc.  Sui- 
vant eux,  c'est  un  pays  pauvre,  barbare,  déchiré  par  les  factions. 
Nous  y  engloutirons  en  pure  perte  des  armées  et  des  milliards. 
On  répond  :  C'est  un  pays  aussi  grand  que  la  France  ;  il  est, 
presque  partout,  riche  et  fertile,  par  cette  simple  raison  qu'il  y 
tombe  plus  d*eau  que  dans  tout  le  reste  de  l'Afrique  du  Nord; 
aussi  est-il  plus  peuplé  que  l'Algérie  et  la  Tunisie  ensemble.  Il 
est  barbare  parce  qu'il  est  mal  gouverné.  Nous  y  dépenserons 
beaucoup  d'hommes  et  d'argent,  si  nous  sommes  assez  étourdis 
pour  briser  le  gouvernement  local  au  lieu  de  l'améliora.  Mais 
l'expérience  passée  doit  servir  à  quelque  chose,  et  ce  n'est  pas 
pour  rien  que,  depuis  soixante  ans,  nous  avons  appris  à  protéger 
au  lieu  de  détruire.  Enfin,  fût-il  deux  fois  moins  riche  et  dix 
fois  plus  épineux,  il  forme  le  complément  indispensable  de 
notre  France  africaine.  Il  nous  donne  une  sortie  sur  l'Atlan- 
tique, un  regard  sur  le  détroit  de  Gibraltar.  Il  ouvre  à  la  coloni- 
sation agricole  un  avenir  presque  indéfini.  Occupé  par  une  autre 


LA   FRANCE  ET   l'aNGLETERIIE.  797 

puissance  européenne  y  ce  serait  la  fin  de  FÂlgérie.  Dominé  pco* 
nous,  c'est  la  France  maintenue  au  rang  de  grande  Puissance  et 
sûre*  de  trouver  en  Afrique  la  terre  qui  lui  manque  en  Europe. 
Les  nobles  esprits  qui  nient  des  vérités  aussi  claires  que  la  lu- 
mière du  soleil  d'Afrique  ont-ils  donc  oublié  les  pages  prophé- 
tiques de  Prévost-Paradol  ?  Refusent-ils  de  voir  un  jour  quel- 
ques millions  de  Français  installés  sur  l'autre  rive  de  la 
Méditerranée? 

Mais,  nous  dit-on,  dans  ce  marché,  nous  avons  la  plus  mau- 
vaise part.  Trois  ou  quatre  fleuves  cpii  traversent  une  plaine  peu 
étendue  ne  sont  pas  l'équivalent  du  Nil.  Nous  échangeons  le 
manteau  d'un  roi  contre  la  robe  d'un  mendiant.  -^  Ou  pourrait 
répondre  qu'il  fallait  tarder  le  manteau  quand  on  le  tenait.  Mais 
il  y  a  plus  à  dire.  L'Egypte  est  aussi  facile  à  prendre  que  diffi- 
cile à  conserver  ;  tandis  qu'une  fois  solidement  plantés  au  Maroc, 
comme  j'espère  que  nous  le  serons  un  jour,  je  défie  bien  qui  que 
ce  soit  de  nous  en  faire  sortir.  Nous  bénirons  alors  ces  mon- 
tagnes abruptes,  ces  populations  guerrières  qui  nous  font  hésiter 
aujourd'hui.  Les  unes  nous  fourniront  des  forteresses  natu- 
relles^ les  autres  alimenteront  nos  légions. 

Certes,  je  suis  de  ceux  qui  regrettent  que  la  France  n'ait  pas 
prévalu  en  Egypte,  parce  que  ce  pays  est  le  pivot  nécessaire 
d'une  politique  à  grande  envergure,  et  que  tout  le  sort  du  monde 
en  eût  été  changé.  Mais  d'en  faire  une  possession  tranquille,  une 
grasse  ferme  comme  Batavia,  en  un  mot  une  véritable  colonie, 
c'est  un  miracle  que  le  génie  même  de  l'Angleterre  ne  saurait 
opérer.  Pour  tenir  définitivement  l'Egypte,  il  faut,  comme  les 
Romains,  être  maître  de  la  mer  et  des  défilés  de  la  Syrie  :  au- 
trement cette  fuyante  Gléop&tre  vous  glisse  entre  les  doigts.  Les 
Anglais  ne  sont  point  encore  en  Syrie.  Ils  ont  le  commandement 
de  la  mer  :  l'auront-ils  toujours?  Pourront-ils  éternellement 
surpasser  les  forces  de  toutes  les  autres  puissances  maritimes? 
Les  voilà  déjà  au  milliard,  pour  les  dépenses  navales  :  iront-ils 
plus  loin?  Et  lorsque  les  autres  États,  possédant  un  nombre 
égal  ou  supérieur  de  vaisseaux,  regarderont  plus  souvent  du 
côté  de  l'Extrême-OrieAt,  souffriront-ils  que  l'Angleterre  de- 
meure l'arbitre  unique  du  canal? 

Ne  nous  laissons  point  emporter  par  ces  lointaines  perspec- 
tives, et  reconnaissons  que,  si  le  marché  n'est  pas  mauvais,  il  y 
manque  pourtant  quelque  chose  :  et  d'abord  l'adhésion  du  prin- 


t98  REVUB  fils  DEUX  ItONDBS. 

cipal  intéressé,  à  savoir  de  Sa  Majesté  chérifiennô.  A  vrti  dire, 
il  dût  fallu  commencer  par  1&;  espérons  que  cette  adhésion  m 
se  fera  pas  trop  attendre. 

Un  autre  sujet  d'inquiétude,  c'est  cfue  la  préparation  diplo^ 
matique  de  ces  accords  paraît  insuffisante.  Parmi  les  États  diver* 
sèment  intéressés,  l'Italie  seule  a  été  pressentie.  On  négocie  avec 
l'Espagne»  Mais  on  a  laissé  volontairement  l'Allemagne  à  l'écart. 
Or  il  n'est  pas  possible  à  la  France  d'entreprendre  quoi  que  ce 
soit  sans  connaître  l'arriëre-pensée  des  Allemands.  Gambetta  et 
Ferry,  patriotes  s'il  en  fut,  n'y  manquaient  jamais.  Gela  est 
devenu  encore  plus  nécessaire  depuis  que  l'Allemagne,  par  ses 
entreprises  coloniales,  se  trouve  mêlée  à  toutes  les  affaires  du 
monde*.  Dira-t-on  qu'on  redoute  ses  exigences?  Mais  notre 
mauvais  vouloir  ne  ferait  que  les  rendre  plus  impérieuses,  et,  sans 
nous  déclarer  la  guerre,  elle  aùrdt  plus  d'un  moyen  de  nous 
être  désagréable,  surtout  à  Theure  où  la  Russie,  occupée  M 
Extrême-Orient,  est  hors  d'état  de  nous  secourir.  D'ailleurs  le 
monde  est  assez  vaste  pour  fournir  à  la  France  et  à  l'Allemagne 
plus  d'un  terrain  d'entente  en  dehors  du  Maroc.  Ce  ne  serait  pas 
la  première  fois  que  l'empereur  Guillaume  se  montrerait  disposé 
à  entamer  la  conversation.  De  toutes  les  prétentions^  la  plus 
folle  serait  de  vouloir  «  isoler  »  l'empire  germanique,  comme 
l'affirment  certains  mousquetaires  de  la  presse.  On  n'isole  pas 
un  gouvernement  fort,  mais  on  s'expose  àson  ressentiment. 

Ce  serait  une  autre  extrémité  de  vouloir  contenter  tout  le 
monde  à  la  fois,  et  de  distribuer  à  droite  et  à  gauche  des  tranches 
de  ce  Maroc  qu'on  ne  possède  pas  encore,  dans  le  moment 
même  où  l'on  affiche  le  plus  grand  respect  pour  son  intégrité. 
Voilà  qu'on  nous  parle  aujourd'hui  des  droits  de  l'Espagne.  Elle 
a  eu  trois  cents  ans  pour  les  faire  valoir  et  n  y  a  jamais  réussi. 
Est^^e  à  nous  de  lui  faire  sa  place?  de  rompre  l'unité  du  pays? 
d'y  rendre  tout  gouvernement  impossible?  de  manquer  à  la  parole 
que  nous  venons  de  donner  au  Sultan?  de  remettre  à  autrui  la 
surveillance  du  détroit  qui  commande  nos  possessions?  Non, 
la  diplomatie  pèse  dans  la  balance  des  forces  rédles  et  non 
des  espoirs  chimériques.  On  avait  mis  naguère  sur  le  tapis  un 
projet  de  partage  avec  l'Espagne  :  il  a  été  sévèrement  jugé  par 
l'opinion  publique.  Le  mot  même  de  partage  implique  la 
destruction  de  la  force  indigène  sur  laquelle  nous  voulons  nous 
appuyer.  Il  faut  le  rayer  de  notre  vocabulaire  et  donner  4  nos 


LA   FRANCE  ET  l' ANGLETERRE .  799 

amis  les  Espagnols  d'autres  gages  de  notre  bonne  volonté.  Il  ne 
sera  pas  impossible  d'en  trouver,  le  jour  où  le  pays  sera  ouvert 
à  l'activité  des  Européens.  Le  contrôle  exclusif  du  Maroc  est  le 
seul  avantage  sérieux  que  nous  tenions  de  la  dernière  négocia*- 
tion.  Si,  par  prière  ou  par  menace,  nous  laissions  entamer  cette 
dernière  position,  alors  notre  retraite  à  l'Ouest  de  l'Afrique  se 
changerait  en  lamentable  déroute. 

Voilà  donc  près  d'un  siècle  que  nous  vivons  en  paix  avec  la 
Grande-Bretagne.  Pendant  quarante  ans,  de  1830  à  1870,  les 
deux  pays  ont  fait  ce  qu'ils  ont  pu  pour  mettre  quelque  cordia- 
lité dans  leurs  rapports.  Mais  l'opposition  des  intérêts  prenait  à 
chaque  instant  le  dessus  ;  et  comme  l'Angleterre  connaissait 
mieux  les  siens,  elle  eut  presque  toujours  l'avantage.  Pendant 
les  trente  dernières  années,  la  lutte  a  été  parfois  fort  vive.  Les 
Français,  désabusés  de  l'entente  cordiale,  péchèrent  quelquefois 
par  excès  de  défiance  :  derrière  chaque  proposition  anglaise,  ils 
apercevaient  un  piège.  Les  Anglais  à  leur  tour,  exploitant  notre 
humeur  pacifique,  agitèrent  trop  souvent  le  spectre  de  la  guerre. 
Ce  revenant  de  1815  a  beau  faire  la  grosse  voix:  c'est  un  fan- 
tôme qui  s'évanouit  dès  qu'on  le  touche. 

On  se  fait  chez  nous  une  opinion  exagérée  de  la  puissance 
de  TÂngleterre.  Sa  supériorité  maritime  la  rend  plus  propre  à 
la  défense  qu'à  l'attaque.  L'étendue  de  son  commerce  lui  lie  les 
mains.  Une  guerre  avec  la  France  la  gênait  beaucoup  autrefois, 
lorsque  son  industrie  était  pauvre  et  sa  population  peu  nom« 
breuse  :  aujourd'hui,  pour  peu  que  la  guerre  se  prolongeât,  la 
moitié  du  Royaume-Uni  serait  affamée.  Une  partie  des  fabriques 
chômerait:  on  verrait  les  salaires  baisser  en  même  temps  que  le 
prix  des  vivres  augmenterait.  Pendant  que  la  Grande-Bretagne 
promènerait  son  pavillon  victorieux  sur  les  mers,  toute  Téconomie 
du  royaume  serait  bouleversée.  Aucun  Anglais  de  sang-froid  ne 
souhaite  un  pareil  malheur  à  son  pays. 

Si  nous  avons  rappelé  ces  vieilles  querelles,  ce  n'est  pas  pour 
le  vain  plaisir  de  remuer  des  cendres  éteintes.  Nous  éprouvons 
la  plus  sincère  admiration  devant  la  grande  nation  anglaise.  Binn 
loin  de  repousser  ses  enseignemens,  nous  voudrions  transporter 
à  Londres  notre  École  des  sciences  politiques.  Oui,  c'est  là  qu'on 
devrait  envoyer  les  jeimes  Français  qui  se  destîuont  à  la  carrii^ro 
publique,  comme  on  envoie  à  Rome  ou  à  Atbènes  ceux  de  leurs 


800  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

camarades  qui  font  profession  d'art  ou  d'hellénisme.  Là,  ils  se 
dépouilleraient  définitivement  de  leurs  langes  humanitaires.  Ils 
apprendraient  à  ne  jamais  préférer  en  politique  le  sentiment  à 
rintérêt,  à  mesurer  les  forces  de  l'adversaire,  à  changer  de  ton 
selon  le  nombre  des  vaisseaux  ou  la  qualité  des  âmes,  à  ne  point 
désarmer,  même  au  lendemain  d'un  accord.  Ils  sauraient  qu'il 
n'est  de  paix  durable  qu'entre  les  nations  fortes  et  qu'une  puis^ 
sance  coloniale  ne  doit  pas  négliger  sa  marine.  Le  seul  danger 
c'est  qu'à  leur  retour,  ils  ne  fussent  trop  dépaysés  parmi  leurs 
compatriotes. 

Cependant  ne  calomnions  pas  la  France.  Soyons  justes  pour 
nous-mêmes.  Ce  que  nous  avons  accompli  en  vingt-cinq  ans, 
malgré  tant  d'obstacles  au  dedans  et  au  dehors,  reste  considé- 
rable. Notre  empire  n'est  pas  le  cinquième  de  celui  de  la  Grande- 
Bretagne,  mais  il  repose  peut-être  sur  une  base  moins  fragile.  Â 
défaut  d'un  dessein  très  suivi,  nous  avons,  nous  aussi,  un  instinct 
secret  qui  nous  guide  :  c'est  l'instinct  continental,  par  opposition 
au  génie  maritime. 

On  dirait  que  les  Anglais,  lorsqu'ils  déchiffrent  une  carte, 
regardent  d'abord  la  mer.  Là,  seulement  ils  sont  à  leur  aise. 
Les  terres,  les  royaumes,  les  continens  même  sont  à  leurs  yeux 
des  dépendances  de  l'élément  liquide.  Leur  trident  gouverne  on 
empire  flottant  :  tel,  dans  l'antiquité,  celui  de  Carthage.  De  temps 
en  temps,  un  fragment  de  cet  empire  se  détache,  —  Hier,  l'Amé- 
rique, demain  l'Australie,  —  comme  ces  lies  errantes  qui  dé- 
nouent leurs  premières  chaînes  pour  en  former  de  nouvelles. 
Aujourd'hui,  le  centre  géométrique  de  la  domination  anglaise 
n'est  pas  à  Londres,  ni  même  en  Europe  :  il  est  quelque  part 
dans  rOcéan  Indien.  Là,  sur  un  cercle  immense,  depuis  le  Cap 
jusqu'à  Melbourne,  se  dressent  ces  palais  de  tous  les  styles  qui 
s'appellent  les  colonies  anglaises;  rien  n'y  semble  définitif;  uil 
siècle  les  élève,  un  autre  siècle  peut  les  détruire  ou  les  transe 
former;  de  même  que  les  Indes  ont  remplacé  les  États-Unis, 
l'Afrique  australe  remplacera  peut-être  les  Indes. 

Le  Français,  au  contraire,  est  amphibie;  bon  navigateur,  il 
se  plaît  mieux  sur  la  terre  ferme.  Tantôt  aventureux  et  tantôt 
sédentaire,  il  ne  craint  pas  une  opération  hasardeuse,  mais  il 
préfère  les  placemens  de  père  de  famille.  Il  a  des  îles  un  peu 
partout,  des  possessions  lointaines,  comme  l'Indo-Chine  :  mais 
la   plus  grande    partie    de   son   empire  est  concentrée  dans 


LA   FRANCE   ET  l'aNGLETERRE.  801 

l'Afrique  occidentale.  Nous  aimons  le  solide  ;  il  nous  faut  tout 
au  moins  l'apparence  du  définitif.  Nous  ressemblons  &  ces  pro- 
priétaires qui  bâtissent  en  fortes  pierres  de  taille,  et  se  donnent, 
ne  fût-ce  quun  jour,  Tiliusion  de  l'éternité.  Notre  façade  sur 
l'Afrique  du  Nord  ne  peut  se  comparer  aux  prodigieux  étages  de 
la  grandeur  anglaise,  mais  elle  se  dresse  à  vingt-quatre  heures  de 
Marseille.  C'est  moins  une  improvisation  coloniale  que  la  re- 
construction du  vieil  édifice  élevé  par  les  Romains,  nos  për6s, 
sur  l'autre  rive  de  la  Méditerranée.  Une  fois  restauré,  aménagé 
d'une  façon  moderne,  le  monument  défiera  l'injure  du-  temps. 
Deux  peuples  dont  la  vocation  est  si  différente  devraient 
apprendre  &  ne  pas  se  froisser.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  nouveau, 
dans  l'arrangement  du  8  avril  1904,  c'est  la  bonne  volonté  mu- 
tuelle dont  il  témoigne.  Dans  les  rapports  des  deux  nations, 
l'esprit  belliqueux  perd  du  terrain.  Après  les  conflits  militaires 
du  xviu*  siècle  et  les  conflits  économiques  du  xix*,  notre  âge 
verra  peut-être  des  accords  équitables.  Il  suffirait  pour  cela  d'un 
danger  commun  qui  menacerait  la  France  et  l'Angleterre. 

Remé  Millet. 


TO¥B  TXT.  —  4904.  Çf 


FÊTES  ET  POINTS  NOIRS 


L'EXPOSITION   UNIVERSELLE 
ET    L'ENTREVUE    DE    SALZBOURQ 


I 

A  Paris,  TExposîtion  de  1867,  ouverte  officiellement  le  ^^  avril, 
était  dans  toute  sa  splendeur  en  juin.  Elle  offrait  un  coup  d  œil 
magnifique.  Le  charlatanisme  des  appâts  sensuels,  battant  la 
caisse  à  Tentrée  des  exhibitions  de  Tlndustrie,  de  la  Science,  de 
TArt,  pour  y  attirer  les  chalands,  s'essayait  alors  à  peine  :  l'en- 
semble restait  d'une  gravité  élégante.  On  y  retrouvait  la  méthode, 
l'ingéniosité  d'esprit  du  commissaire  générai  Le  Play.  Il  avait 
adopté  la  disposition  indiquée  par  le  remarquable  rapport  du 
prince  Napoléon  sur  l'Exposition  universelle  de  1855  :  la  division 
transversale  par  nation,  et  la  division  longitudinale  par  nature 
de  produits.  Cet  arrangement  heureux  permettait  de  rapprocher, 
et  de  comparer  facilement  le  degré  d'avance  des  divers  pays. 
Une  des  innovations  était  la  création  d'un  groupe  (X*)  pour  les 
institutions  destinées  à  améliorer  les  conditions  physiques  et 
morales  du  peuple. 

Dans  une  galerie  s'étalaient,  comme  une  invitation  à  l'étude 
de  notre  artillerie,  tous  les  modèles  possibles  de  canons  :  canons 
lisses  et  canons  rayés,  canons  se  chargeant  par  la  culasse,  canons 
Krupp,  canons  français,  canons  en  fonte,  en  acier  fondu,  en  fer 
forgé,  tout  ce  que  l'esprit  humain  avait  inventé  jusque-là  en  fait 


tÈttê  ET   ]^OlNf«   N0ÎR8*  80S 

d'èd^ins  dé  destruction.  Dans  la  galerie  des  tnâdhities,  «e  dtBè^ 
sait  le  formidable  canon  d'E«sen,  destiné  à  l'armement  d'une 
batterie  de  côteB,  d'une  longueur  de  oinq  mètres»  du  prix  de 
543  780  francs,  et  dont  chaque  coup  tiré  coûterait  4  000  francs. 

A  côté  de  cette  exhibition  brutale  du  réel,  brillait  celle  de 
l'idéalité,  sous  les  diverses  formes  que  lui  donnent  les  arts  plas^ 
tiques.  Dans  l'exposition  française,  on  retrouvait  la  liberté  un 
peu  auarchique  qui  avait  succédé  à  la  longue  domination  de 
Ingres.  On  l'avait  réputé  pendant  des  années  le  mattre  suprême, 
et  quiconque  n'admirait  pas  dévotement  tes  formes  sculpturales» 
le  grand  style  de  cet  adorateur  de  l'antiquité  et  de  Raphaël  était 
taxé  d'hérésie.  Il  fallait  de  la  hardiesse  pour  dire  tout  bas  que  le 
portrait  de  Bertin,  si  merveilleux  qu'il  soit,  n'efface  ni  VHomme 
au  gmUy  de  Titien,  ni  les  Syndics  des  Drapiers,  de  Rembrandt, 
et  qu'il  y  a  beaucoup  de  froid  et  de  gris  duis  la  magistrale  or^ 
donnance  de  V Apothéose  ft Homère.  Des  artistes  remarquables 
avaient  surgi  à  côté  :  le  brillant  Horace  Vernet,  l'habile  Delà* 
roche,  le  poétique  Scheffer,  le  lumineux  Decamps.  Mais  aucun 
de  ces  maîtres  n'avait  osé  s'insui^er  contre  la  discipline  du  chef 
rec<mnu  de  l'École.  Eugène  Delacroix  l'osa  :  attiré  par  les  drames 
modernes  plus  que  par  les  réminiscences  antiques,  il  chercha 
l'effet  par  la  force  de  l'imagination,  le  mouvement  de  la  vie,  le 
pathétique  de  l'expression,  la  splendeur  et  le  charme  de  la  cou- 
leur. Ingres  l'avait  excommunié.  Introduit  clandestinement  dans 
la  chapelle  de  Saint-Sulpice  peinte  par  le  révolutionnaire,  il  re- 
garde en  silence,  puis,  le  teint  enflammé,  serrant  avec  force  le 
bras  de  son  introducteur  :  «  Étes^vous  bien  sûr,  monsieur  le  curé, 
qu'il  y  a  un  enfer?  >» 

La  suprématie  impérieuse  du  grand  mattre  était  devenue  à  la 
longue  pesante,  même  à  ses  admirateurs.  Ce  sentiment  est  exprimé 
par  Hébert,  dans  de  charmans  Souvenirs  (i)  :  «  Son  temps  de  di- 
rection expiré,  Ingres  partit.  Nous  le  reconduisîmes  jusqu'à 
Ponté  Molle.  Le  grand  homme  pleurait  en  nous  disant  adieu  :  il 
jeta  les  yeux  une  dernière  fois  vers  le  Dôme  de  Saint-Pierre  et 
monta  dans  son  vetiurino.  Nous  autres,  nous  reprîmes  en  sil^Me 
le  chemin  de  l'Académie.  En  rentrant,  après  une  heure  ée 
marche,  dans^  notre  villa  Médicis,  admirable  ce  soir*là,  un  senti- 
ment bizarre  s'était  emparé  de  ngus;  nous  respirions  plus  à  l'aise, 

(i)  La  Villa  Médicis  en  1840,  sonvenirs  d*uû  pensionnaire. 


804  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  sentions  un  air  de  liberté  flotter  autour  de  nous;  il  nous 
semblait  qu*un  fardeau  invisible  ne  pesait  plus  sur  nos  pensées 
et  nos  actes  ;  nous  pouvions  nous  jeter  dans  l'infini  de  Faveiur 
à  la  poursuite  de  mirages  étincelans  de  fraîcheur  [et  de 
beauté!  »  Ce  sentiment  des  jeunes  pensionnaires  fut  celui  de 
rÉcole  française  quand  le  sceptre  dictatorial  tomba  des  mains 
fatiguées  de  Ingres,  avant  même  sa  mort.  Alors  commencèreut 
à  couler  librement  les  sources  retenues  :  Hébert,  florentin  par 
la  composition  et  le  dessin,  sans  maître  pour  la  suavité  du  coloris, 
le  vigoureux  Bonnat,  Télégant  Gérome,  le  resplendissant  Henner, 
le  fantastique  Moreau,  si  moderne  dans  son  archaïsme,  et  tant 
d'autres. 

Les  paysagistes  s'étaient,  eux  aussi,  révoltés  contre  des  tradi- 
tions non  moins  tyranniques;  ils  s'étaient  affranchis  de  la  solen- 
nité des  paysages  historiques  de  Poussin  et  de  Claude  Lorrain. 
Opérant  sur  la  toile  une  révolution  semblable  à  celle  de  J.-J.  Rous- 
seau et  de  Chateaubriand  dans  les  lettres,  le  solitaire  de  Bar- 
bizon,  Théodore  Rousseau,  avait  dépouillé  la  nature  des  arran- 
gemens  de  convention,  l'avait  étudiée,  aimée,  et  il  rendait  avec 
une  égaie  puissance  son  implacable  immobilité  et  ses  frémis- 
santes évolutions,  ses  familiarités  et  ses  grandeurs,  la  mare 
claire  de  la  forêt  et  l'amplitude  des  horizons  lointains.  L'Exposi- 
tion consacrait  sa  victoire  par  la  médaille  d'honneur  :  l'Ho- 
mère du  monde  rustique,  Millet,  était  encore  dans  l'ombre,  lut- 
tailt  contre  la  misère.  Plus  heureux,  Jules  Breton  accroissait  la 
renommée  que  lui  avait  value  sa  Bénédiction  des  Blés. 

La  sculpture  n'avait  pas  eu  d'émancipation  à  opérer  :  Guil- 
laume, Perraud,  Dubois,  Carpeaux,  continuaient,  en  la  rajeunis- 
sant, la  tradition  glorieuse  des  David,  des  Pr^dier,  des  Rudç.  La 
série  des  bustes  dé  Napoléon  aux  divers  Ages  de  sa  vie,  de  Guil- 
laume, obtenait  un  succès  général. 

,  Les  étrangers  aussi,  Hockert,  Bitclioff,  Rodakowicki,  Ma- 
tejko,  etc.,  faisaient  bonne  figure.  Les  œuvres  qui  firappèrent  le 
plus  furent,  en  sculpture,  le  Napoléon  mourant  de  Vêla,  4we 
poignante  émotion;  en  peiature,  les  tableaux  récompensés  da 
Belge  Leys  et  le  carton  de  la  Réformation  de  TAllemand  Kaul- 
bach;  les  tableaux  de  Leys  se  distinguent  par  la  solidité  du 
modelé  et  un  art  consommé  de  distribuer  les  personnages.  Le 
carton  de  Kaulbach  représente  une  cathédrale  gothique,  sous  les 
voûtes  de  laquelle  se  meuvent,  autour  d'un  robuste  Luther, 


FÊTES   ET  POINTS   NOIRS.  805 

groupés  sans  confusion,  les  précurseurs,  les  martyrs^les  apôtres, 
les  chefs  théologiques  et  militaires,  les  humanistes,  les  orateurs, 
les  écrivains  de  tous  pays  se  rattachant  à  la  Réforme  ou  ayant 
brillé  dans  son  temps  :  Pétrarque,  Machiavel,  rapprochés  de 
Reuchlin,  Ulric  de  Hutten,  Érasme;  Cervantes,  de  Shakspeare; 
Calvin,  de  Dumoulin;  Michel-Ange.  Léonard,  Raphaël,  autour 
d'Albert  Durer;  Kepler,  Copernic,  Galilée  fraternellement  unis. 
Cette  immense  composition,  par  son  ordonnance,  son  dessin, 
son  invention,  constitue  une  œuvre  vraiment  grandiose. 

En  dehors  de  l'Exposition,  la  foule  accourait,  aussi  curieuse 
et  empressée.,  dans  un  théfttre  du  boulevard  où  l'on  jouait  un 
opéra-bouffe,  /ci  Qrande-Duchesse  de  Gérolstein,  Ludovic  Halévy 
et  Meilhac,  les  spirituels  auteurs  de  cette  étourdissante  drôlerie, 
avaient  attendri  parfois  la  force  d'un  comique  irrésistible  par 
une  petite  note  discrète  de  sentiment.  Le  maestro  Offenbach, 
artiste  supérieur,  puisqu'il  a  créé  un  genre  dont  il  est  resté  le 
maître  sans  rival,  avait  mis,  dans  sa  partition  écrite  selon  les 
règles  de  Tart  classique,  à  la  fois  le  brio  des  fantaisies  de  l'inva- 
gination, le  tapage  de  la  joie,  et  les  suavités  mélodiques  du 
cœur. 

Des  moralistes  sévères  ont  trouvé  ce  succès  mondial  d'une 
bouffonnerie  peu  séante  à  la  dignité  de  notre  génie  national.  Il 
n'y  avait  pas  là  cependant  de  quoi  nous  diminuer.  «  Chacun 
des  miracles  de  Çakya-Mpuni,  dit  le  LalUa-Vistara,  se  marquait 
par  ceci  :  que  tous  les  êtres  vivant  sur  la  terre  éprouvaient  le 
soulagement  momentané  de  leurs  maux.  »  Grftce  au  don  divin 
de  la  gaité,  la  France  opère  dans  le  monde  ce  miracle  perma- 
nent. Depuis  Rabelais,  «  par  son  art  des  peintures  contrefaictes  & 
plaisir  pour  exciter  à  rire,  »  depuis  Voltaire,  «  qui  lui  apprit, 
comme  dit  Chateaubriand,  à  rire  avec  grâce,  »  elle  n'a  cessé 
d'apporter  une  immense  consolation  aux  misérables  humains  en 
leur  faisant  oublier  un  moment  «  tout  ce  pour  quoy  tant  ils 
veillent,  courent,  travaillent,  naviguent  et  battaillent.  »  Par  ce. 
privilège,  elle  excelle  au-dessus  des  autres  nations,  et  l'Italie  elle- 
même,  cette  inépuisable  terre  de  tout  art,  n'a  rivalisé  ayec  elle 
qu'au  moment  d'Arioste  et  de  Rossini.  Cela  aussi  valait  d'être 
exposé,  et  librettistes  et  maestro  avaient  bien  mérité  de  nous 
en  le  faisant  avec  tant  d'éclat. 


^ 


606  HEfVtJÉ  Dtta  DKUX  MONDEE. 


Il 


L^Emperénr  avait  invité  tous  les  souverains.  Victor-Emmanuel 
.fit  savoir  qu-il  resterait  chez  lui  :  il  se  dit  malade,  ce  qui  ne  l'em^ 
pëcha  pas  d'aller  chasser  dans  la  montagne.  Gortchakof  con- 
seilla au  Tsar  d'accepter  le  premier.  Alors,  le  roi  de  Prusse  décida 
qu'il  irait  également,  et  aussitôt  tous  les  autres  souverains  sui^ 
virent.  Le  roi  des  Belges  commença  le  défilé  (14  mai),  puis  vint 
le  Tsar  (l**  juin),  et  le  roi  Guillaume  (8  juin). 

L'Empereur  caivoya  à  la  rencontre  du  Tsar  jusqu'à  la  fron- 
tière le  général  Lebœuf,  qu'en  souvenir  de  la  cérémonie  du  cou- 
ronnement à  laquelle  il  avait  assisté,  le  eouverain  russe  avait 
demandé  qu'on  attachât  à  sa  personne.  Le  général  de  Failly  fut 
envayé  au-devant  du  roi  de  Prusse.  L'Empereur  vint  luî-môme 
recevoir  ses  hôtes  à  la  gare.  On  évita  de  faire  passer  Alexandre  II 
par  le  boulevard  de  Sébastopol.  Je  me  trouvab  dans  la  foule,  à  la 
Porte-Saint-Denis  :  les  deux  souverains  étaient  dans  une  voiture 
qui  trottait  fort,  l'Empereur  rayonnant,  le  Tsar  grave.  Dans  le 
public,  curiosité,  froideur,  presque  personne  ne  se  découvrant, 
un  sourd  murmure  :  «  Les  voici!  »  quelques  cris  :  «  Vive  la  Po- 
logne! »  d'autres  plus  nourris  :  «  Vive  l'Empereur!  »  Les  quartiers 
aristocratiques  manifestèrent  un  peu  plus  de  chaleur.  Le  roi  de 
Prusse  fut  reçu  partout  avec  réserve,  mais  très  respectueuse- 
ment. On  a  raconté  qu'à  la  vue  de  Bismarck,  reconnaissable  à 
son  costume  de  cuirassier,  quelques  sifflets  se  firent  entendre. 
Bismarck  aurait  dit  à  l'amiral  Jurien  de  la  Gravière  assis  à  ses 
côtés  :  «  Nous  autres  hommes  politiques,  nous  ne  saurions  plaire 
à  tout  le  monde;  il  faut  en  prendre  notre  parti.  »  Je  ne  suis  pas 
sûr  de  l'authenticité  de  l'anecdote.  Dans  tous  les  cas,  si  certains 
spectateurs  donnèrent  cette  preuve  de  mauvais  goût,  ils  ne 
furent  pas  imités,  et  le  public  se  montra  partout,  à  l'égard  du 
Prussien,  curieux  sans  hostilité.  Le  Tsar,  après  avoir  rendu  ses 
hommages  à  l'Impératrice,  descendit  à  TÉlysée.  Quelques  heures 
'après;  il  s'en  alla  s'amuser  à  la  Grande-Duchesse  de  Gérohtém. 
Le  roi  Guillaume  s'établit  au  pavillon  de  Marsan.*        * 

De  la  frontière  d'Erquelines  à  Paris,  Gortchakof  prit  à  part 
Lebœuf  et  lui  expliqua  longuement  tes  bonnes  dispositions  de 
la  Russie  :  «  J'arrive  avec  une  chancellerie  pour  faire  des  affaires, 
mais  vous  n'avez  pas  confiance  en  nous;  vous  en  êtes  tous  au 


FÊTES  ET  POn^TS  NOIRS..  807 

mot  de  Napoléon  I*'  :  Grattez  un  peu  le  Russe  ^t  vous  trouvez 
le  Scythe.  »  Il  revint  aussi  sur  la.  campagne  polonaise:  «  Si 
l'Empereur  ne  s'était  pas  lancé  dans  cette  affaire,  notre  alliance 
n'aurait  pu  être  rompue,  et  vous  auriez  aujourd'hui  la  frontière 
du  Rhin.  »  Il  insinua  que  rien  n'était  définitivaoaent  perdu,  et 
que  les  rapports  amicaux  pourraient  être  repris  si  on  voulait 
faciliter  la  politique  russe  en  Orient.  Il  le  pria  de  lui  ménager  une 
conversation  confidentielle  avec  l'Empereur.  Le  soir  môme,  Le-^ 
bœuf  s'échappa  çt  alla  raconter  ce  qui  lui  avait  été  confié. 
L'entrevue  eut  lieu,  mais  elle  ne  fut  pas  confidentielle.  Elle  se 
passa  comme  celles  de  Biarritz  avec  Bismarck.  Gortchakof 
débuta  d'un  ton  solennel  :  «  Ce  voyage,  Sire,  sera  un  événe* 
ment...  »  Il  parla  beaucoup;  l'Empereur  écouta,  et,  ne  donnant 
pas  d'encouragement  à  des  ouvciriures  précises,  la  conversation 
tourna  court.  Depuis  le  service  que  les  Anglais  lui  avaient  rendu, 
en  couvrant  d'une  couleur  honorable  sa  reculade  dans  l'affaire 
du  Luxembourg,  il  était  plus  attentif  que  jamais  à  ne  pas  les 
froisser,  et  il  savait  qu'un  rapprochement  avec  la  Russie,  au 
prix  qu'elle  y  mettait,  leur  serait  le  plus  sensible  des  froisse- 
mens  :  ce  sentiment  de  fidélité  envers  l'allié  de  Crimée  l'empêcha 
de  provoquer  les  suggestions  de  Gortchakof  et  de  sortir  des 
généralités. 

Déçu  de  ce  côté,  Gortchakof  ne  fut  pas  plus  heureux  auprès 
de  Rouher.  S'étant  rendu  dans  son  cabinet  pour  causer,  il  y  trouva 
huit  ou  dix  personnes  :  ce  que  Rouher  expliqua  par  le  désir 
naturel  de  ses  collègues  de  voir  de  près  un  homme  illustre,  qui 
n'allait  pas  dans  le  monde  et  n'était  d'aucune  fête.  Aussi  Gort- 
chakof emporta-t-il  l'opinion  que,  si  le  ministre  d'État  était  un 
économiste  distingué,  un  brillant  orateur,  c'était  un  homme  poli- 
tique au-dessous  de  sa  position. 

Les  Prussiens  aux  aguets  suivaient  pas  à  pas  les  moindres 
démarches  russes.  Personne,  hélas  !  ne  songeait  à  tromper  leur 
surveillance  policière.  Le  Tsar  n'eut  pas  plus  que  son  ministre 
d'entretien  approfondi.  On  l'accabla  de  prévenances,  mais  on 
évita  toute  conversation  sérieuse.  A  son  premier  dîner  aux 
Tuileries,  il  annonça  qu'il  arriverait  de  bonne  heure  parce  qu'il 
voulait  causer  avec  l'Empereur.  A  peine  introduit  dans  le  cabinet 
de  Napoléon  III,  il  vit  entrer  l'Impératrice,  et  la  conversation 
s'éparpilla  en  banalités.  Il  renonça  à  de  nouvelles  tentatives. 
Cela  commença  à  l'assombrir. 


808  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Un  petit  incident,  qu'on  a  trop  grossi,  lors  de  sa  visite  an 
Palais  de  Justice,  ne  lui  fut  pas  non  plus  agréable.  Au  sommet 
du  grand  escalier,  au  moment  où  il  allait  s'engager  dans  les  ves- 
tibules, sortit  d'un  petit  groupe  de  quatre  ou  cinq  avocats, 
comme  un  murmure  plutôt  que  comme  un  cri  :  «  Vive  ia 
Pologne  !»  Si  le  mot  de  Monsieur  fut  ajouté,  il  ne  fut  entendu  ni 
par  le  Tsar,  ni  par  ceux  qui  l'accompagnaient.  Lebœuf  s'avança 
vivement  vers  les  avocats,  qui,  aussitôt,  se  dispersèrent  et  se 
perdirent  dans  la  foule.  Aucune  autre  manifestation  ne  troubla  la 
visite  ou  ne  se  produisit  à  la  sortie,  et  le  Tsar  s'en  retourna 
jpaisiblement,  sans  paraître  s'être  aperçu  de  la  protestation.  Mais, 
le  lendemain  (6  juin),  un  événement  beaucoup  plus  grave  allait 
le  troubler. 

Il  avait,  avec  le  roi  de  Prusse,  assisté  à  Longchamps  à  une 
magnifique  revue  de  60  000  hommes  commandés  par  Canrobert, 
au  milieu  d'une  immense  multitude,  enthousiaste  et  joyeuse,  et 
il  revenait  avec  l'Empereur  et  les  deux  Grands-Ducs  dans  une 
calèche.  A  la  hauteur  de  la  Cascade,  Raimbeaux,  l'écuyer  de  l'Em- 
pereur, aperçut  un  jeune  homme,  qui,  d'un  mouvement  r^ide, 
levait  le  bras  et  dirigeait  un  pistolet  sur  Alexandre  II.  Il  poussa 
son  cheval  en  avant,  et  le  coup  destiné  au  Tsar  porta  dans  les  na- 
seaux de  l'animal.  L'Empereur  entendit  les  deux  détonations  sans 
se  rendre  compte  d'où  elles  provenaient.  Ce  ne  fut  qu'à  une  cen- 
taine de  pas,  que,  dans  la  course  rapide  de  la  voiture,  il  aperçut 
des  gouttes  de  sang  sur  un  des  Grands-Ducs,  et  vit  quelques 
taches  sur  lui-môïne.  D'où  venait  ce  sang?  On  comprit  que  c'était 
d'un  cheval  blessé,  on  pria  Raimbeaux  de  changer  sa  monture. 
On  arriva  ainsi  &  fond  de  train  aux  Tuileries.  Ce  fut  Piétri,  le 
préfet  de  police;  qui  accourut  alors  expliquer  ce  qui  s'était 
passé  (4). 

L'attentat  avait  été  commis  par  un  jeune  Polonais  de  dix-huit 
ans,  nommé  Berezowski,  qui  s'était  blessé  lui-môme  et  qu'on 
avait  eu  grand*peine  &  arracher  à  la  fureur  de  la  foule.  «  Nous 
avons  vu  le  feu  ensemble.  Sire,  dit  l'Empereur,  nous  voilà  frères 
d'armes.  —  Nos  jours  sont  entre  les  mains  de  Dieu,  »  répondit 
froidement  le  Tsar.  Le  soir,  il  assista  à  un  grand  bal  à  l'amhas- 
sade  de  Russie;  les  jours  suivans,à  d'autres  bals,  à  l'Hôtel  de 
Ville,  aux  Tuileries,  et  il  y  fut  accablé  d'ovations,  d'homma^s^ 

(1)  Récit  de  l'empereur  Napoléon  III  au  prince  Napoléon, 


Wmm^" 


FÊTKS  ET  POINTS  NOIRS.  809 

de  marques  de  sympathie,  mais  il  resta  sombre.  D'ordinaire,  ses 
manières  cordiales  et  Textraordinaire  douceur  de  sa  voix  har- 
monieuse le  rendaient  irrésistible  ;  on  ne  le  vit  plus  que  réservé 
et  hautain.  A  la  fin  de  son  séjour,  lorsqu'il  s'agit,  selon  l'usage, 
de  l'échange  des  décorations,  il  dit  :  «  Pour  les  militaires,  oh  I 
tant  qne  vous  voudrez,  car  j'aime  beaucoup  l'armée  française,  et 
je  serai  bien  aise  de  le  lui  témoigner,  mais,  pour  les  personnages 
civils,  rien  (1)!  »  Et,  malgré  les  instances  de  Lebœuf,  il  les 
refusa  à  tous  les  civils,  sauf  quelques  rares  exceptions.  Gort- 
chakof  ne  partit  pas  dans  des  dispositions  meilleures.  A  défaut 
d'une  entente,  il  eût  voulu,  4u  moins,  une  satisfaction  publique 
de  vanité  laissant  supposer  à  l'Europe  qu'il  venait  de  faire 
quelque  chose  d'important.  Il  désirait  la  plaque  de  grand-officier 
en  diamans.  On  le  savait,  et  on  ne  la  lui  donna  pas. 

La  tournure  que  prit  le  procès  Berezowski  acheva  de  blesser 
non  seulement  le  Tsar  et  son  ministre,  mais  la  Russie  même. 
Berezowski  avait  un  regard  honnête  et  doux.  Il  fut  impertur- 
bable dans  son  fanatisme.  —  «  Vous  vous  croyez  donc  en  droit 
d^  tuer  le  Tsar?  —  Oui,  parce  qu'il  a  tué  mon  pays,  massacré 
les  femmes  et  les  enfans,  envoyé  la  jeunesse  polonaise  çn  Sibérie, 
et  d'un  trait  de  plume  condamné  tout  un  peuple  à  l'exil,  à  la 
mort.  —Mais  ignorez-vous  que  nul  n'a  le  droit  d'attenter  &  la  vie 
de  son  semblable?  —  Ce  n'est  pas  mon  semblable.  —  C'est  votre 
souverain. —  Non,  il  n'a  jamais  été  mon  souverain,  et  je  ne  sache 
pas  de  nom  qu'on  puisse  lui  donner.  —  Mais  Dieu  défend  de  tuer. 
—  D'abord  je  ne  suis  pas  Dieu,  puis  Dieu  se  venge,  puisqu'il  nous 
envoie  en  enfer.  En  le  tuant,  je  le  délivrais  de  lui-même,  et,  en  le 
plongeant  dans  l'éternité,  il  ne  pouvait  qu'être  plus  heureux  que 
sur  la  terre,  où  il  vit  en  proie  aux  remords.  J'ai  obéi  à  la  voix 
intérieure  de  mon  cœur.  »  La  défense  d'Emmanuel  Arago  con- 
sista à  étaler  les  rigueurs  de  la  répression  russe.  Le  procureur 
général  se  défendit  de  les  justifier  et  se  borna  à  protester  contre 
la  théorie  de  l'assassinat  politique.  L'accusé  obtint  des  circon- 
stances atténuantes.  Il  ne  fut  condamné  qu'aux  travaux  forcés 
à  perpétuité  (15  juillet). 

Le  Tsar  \ît  dans  cette  indulgence  ime  confirmation  du  cri  de  : 
Vive  la  Pologne  !  Il  se  montra  de  plus  en  plus  mécontent  de  son 
voyage.  De  ce  moment  fut  arrêtée  dans  son  esprit  la  résolution 

(1)  Récit  du  maréchal  Lebœuf. 


810  REVUB  DBS  DEUX  MONDES. 

de  laisser  à  la  Prusse  le  champ  libre  contre  la  l^ranee:  «  Led 
Russes,  écrit,  quelque  temps  après^  Bismarck  à  Heydt,  son  cot». 
lègue  aux  Finances^  tiendront  rÂutriche  enJ)ride.  » 

.111 

Le  roi  Guillaume  ne  rechercha  pas  de  conversations  poli- 
tiques ;  il  s'attacha  au  contraire  à  les  écarter  :  il  songea  seulem^t 
à  plaire,  et  il  y  réussit.  Il  n'était  question  que  de  sa  bonne  grftce 
et  de  ses  séductions.  Il  paraissait  émerveillé  des  beautés  de  la 
capitale  et  particulièrement  intéressé  par  son  système  d'assai- 
nissement; il  visita  avec  Haussmann  les  travaux  d'égouts  et  de 
canalisations.  Cependant  le  Prussien  reparut  par  échappées  sous 
l'homme  du  monde  aimable  :  il  alla  se  promener,  en  souvenir  de 
1814,  aux  Buttes-Chaumont,  et,  dans  une  visite  à  la  princesse 
Stéphanie,  qui  habitait  aux  Tuileries,  il  lui  échappa  de  dire,  sur 
un  certain  ton,  en  regardant  le  pavillon  de  l'Empereur  :  «  C'est 
pourtant  lui  qui  m'a  empêché  d'entrer  à  Vienne!  » 

Bismarck  parut  avant  tout  préoccupé  de  se  justifier  d'avoir 
été  déloyal  dans  l'affaire  du  Luxembourg.  Dès  son  premier  pas 
sur  notre  territoire,  c'est  le  sujet  dont  il  entretint  Failly,  sachant 
bien  que  ses  paroles  seraient  redites  à  l'Empereur.  Il  n'aurait  pas 
mieux  demandé  que  le  Luxembourg  nous  fût  acquis,  mais  il  avait 
promis  de  ne  pas  empêcher,  non  de  seconder.  Il  avait  demandé 
qu'on  le  mit  en  présence  d'un  fait  accompli,  et  on  l'avait  appelé 
à  se  prononcer  sur  un  fait  à  accomplir;  alors  les  circonstances 
avaient  été  plus  fortes  que  sa  volonté.  Avec  quelques  variantes 
de  détail,  chaque  fois  qu'il  en  eut  l'occasion,  il  reprit  le  même' 
thème.  Comme  autrefois,  il  se  montra  de  bonne  humeur,  inépui- 
sable en  saillies.  Parfois  encore  ses  propos  surprenaient.  Il  dit  au 
général  de  Failly  :  «  Le  Roi  est  un  excellent  homme,  mais  il  est 
très  indécis.  Lorsque  les  affaires  deviennent  difficiles,  je  fais  en 
sorte  qu'il  pense  à  une  nouvelle  giberne  ;  cela  l'occupe,  et  il  me 
laisse  faire.  »  Il  se  montrait  fort  galant.  Dans  un  bal  de  la  cour, 
la  ravissante  jeune  femme  qui  conduisait  le  cotillon  étant  venue 
lui  offrir  un  bouquet  de  roses,  signe  d'invitation  k  valser,  il  prît 
le  bouquet,  fit  de  bonne  grftce  son  tour  de  valse  devant  les  sou- 
verains étonnés,  puis,  ramenant  sa  danseuse,  il  lui  dit  :  «  J'ai 
beaucoup  aimé  la  valse,  celle-ci  sera  la  dernière  que  je  dan- 
serai. »  Et,  en  souvenir^  il  lui  offrit  un  bouton  de  rose  qui  omait 


FÊTES  ET  POINTS  NOIRS.  611 

le  revers  de  son  habit.  Il  demanda  au  colonel  Stoffel  de  le  con- 
duire à  la  Grande-Duchesse  de  Gérolsiein^  et  il  rit  à  gorge  déployée 
de  cette  satire  des  petites  cours  allemandes,  qu'il  trouvait  très 
ressemblante.  Se  retournant  vers  Moltke,  assis  au  second  rang 
parce  qu'il  était  indisposé  par  l'eau  de  Paris,  il  lui  disait  :  «  C'est 
tout  à  fait  cela  1  » 

Moltke  écoutait  impassible.  Du  reste,  il  l'était  toujours,  sa- 
luant, observant  sans  dire  un  mot,  ni  témoigner  aucune  amabi* 
lité.  Une  fois  seulement,  dans  une  course  en  voiture  à  travers 
Paris,  il  dit  au  colonel  S,toffel  :  «  Je  suis  très  content  que  le  Roi 
ait  vu  toutes  ces  magnificences';  il  s'occupe  presque  exclusive^ 
ment  de  l'armée;  il  a  pu  s'assurer  aujourd'hui  qu'un  souverain, 
sans  négliger  l'armée  (car  la  vôtre  est  excellente),  peut  s'intéresser 
&  tout  ce  qui  contribue  à  la  grandeur  d'un  peuple.  Il  m'est  permis 
plus  qu'à  tout  autre  de  parler  ainsi,  car  je  n'ai  pas  à  me  plaindre 
de  cette  prédilection  du  Roi.  » 

Les  souverains  visitèrent  le  Petit  Trianon  et  Versailles.  L*Em- 
pereur  les  y  conduisit  lui-même.  Lebœuf  suivait,  avec  Rismarck 
et  Moltke.  Arrivé  aux  galeries  du  premier  Empire,  Napoléon  111 
voulut  passer  outre  ;  le  Tsar  insista  pour  qu'il  n'en  fit  rien.  Moltke, 
figure  de  plomb,  regardait  d'un  œil  haineux;  Rismarck  parlait 
beaucoup,  d'un  ton  ironique.  «  Sire,  dit  le  soir  Lebœuf  à  l'Em- 
pereur, je  viens  de  passer  une  journée  terrible,  avec  deux  hommes 
qui  nous  détestent  furieusement;  je  prie  Votre  Majesté  de  ne 
pas  me  la  faire  recommencer.  —  Vous  avez  tort,  répondit  l'Em- 
pereur, M.  de  Rismarck  ne  nous  déteste  pas,  et  M.  de  Moltke  est 
un  officier  très  distingué.  »  Très  distingué,  en  effet,  et  très  dési- 
reux de  nous  en  convaincre,  car,  chaque  matin,  il  allait  étudier 
sur  le  terrain  la  meilleure  manière  d'attaquer  Paris.  Lebœuf 
n'avait  pas  le  droit  dïnsister,  mais  il  pria  Failly  de  ne  pas  mettre 
son  nom  parmi  ceux  qui  devaient  être  décorés  par  le  roi  de 
Prusse. 

Rismarck,  cependant,  eût  voulu  causer  avec  quelqu'un.  Il  n'y 
réussit  pas  mieux  que  Gorlchakof.  Il  Wt  à  peine  Moustier,  s'en- 
tretint à  peine  avec  l'Empereur,  un  peu  plus  avec  Rouher,  mais 
sans  sortir  des  généralités.  Ce  ne  fut  cpi'avec  Persigny  qu'il  eut 
occasion  de  s'expliquer.  Le  rencontrant  aux  Tuileries,  il  lui  de- 
manda :  «  Âi-je  bien  suivi  vos  leçons?  »  Deux  jours  après,  il  vint 
le  voir.  Il  lui  expliqua  d'abord,  comme  il  faisait  avec  tout  le 
monde,  son  rôle  dans  l'affaire  du  Luxembourg  :  il  avait  été  par^ 


812  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

faitement  sincère  quand  il  exprimait  à  Benedetti  le  désir  de  fa 
voriser  les  vues  de  l'Empereur;  il  était  trop  heureux  d'avoir 
cette  occasion  de  calmer  les  susceptibilités  de  la  France.  Si 
l'opération  avait  échoué,  c'était  dû  à  Benedetti,  «  qui  appartient 
à  cette  époque  politique  où  l'on  confond  Tintrigue  avec  l'habi- 
leté et  sacrifie  tout  à  la  vanité.  »  Il  se  lança  ensuite  dans  une 
foule  de  détails  exagérés  ou  inexacts,  démentis  par  ses  propres 
discours.  Il  se  plaignit  que  l'Empereur,  à  Biarritz,  eût  éludé,  non 
seulement  une  entente,  mais  une  explication.  Sur  les  événemens 
de  1866,  il  fut  impitoyablement  railleur,  et  cette  fois  sans  altérer 
les  faits  :  «  J'avoue  que  je  n  ai  pas  compris  à  quelle  pensée  vous 
avez  obéi  dans  votre  médiation.  Je  me  mets  à  votre  place  et  je 
me  demande  ce  qu'il  y  avait  h  faire?  Assurément  rien  de  ce  que 
vous  avez  fait.  D'abord,  considérant  l'agrandissement  de  la  Prusse 
conmie  un  échec  pour  la  France,  et  n'osant  pas  ou  ne  pouvant 
lui  rien  prendre,  j'aurais  voulu  au  moins  laisser  des  germes  pro- 
fonds de  division  entre  les  deux  puissances  allemandes.  Mais 
vous  avez  fait  tout  le  contraire.  Le  Roi  voulait  garder  la  Silésie 
autrichienne  :  c'eût  été  un  sujet  étemel  de  haine  entre  les  deux 
couronnes;  vous  vous  y  êtes  opposés  et,  par  conséquent,  comme 
aucune  cause  de  colère  ne  subsiste  entre  les  deux  puissances,  à 
la  première  occasion  elles  peuvent  s'unir  comme  par  le  passé. 
De  même  pour  le  reste  de  l'Allemagne.  En  premier  lieu,  et  à 
votre  place,  je  n'aurais  pas  sacrifié  si  aisément  le  Hanovre,  la 
Hesse  et  la  Saxe.  Ensuite,  j'aurais  voulu  établir  également  des 
causes  permanentes  de  discorde  entre  la  Prusse  et  les  États  swV- 
sistans,  tandis  qu'au  contraire  vous  avez  jeté  dans  nos  bras  lés 
princes  allemands.  En  vérité,  je  ne  m'explique  pas  ce  qui  a  pu 
dévoyer  à  ce  point  un  gouvernement  qui  paraissait  naguère  sî 
habile  et  si  résolu.  »  Les  politiques  enclins  aux  imprévoyances 
de  la  générosité  feront  bien  de  méditer  cette  leçon  de  conduite- 
«  Je  ne  discuterai  pas,  répondit  Persigny  tout  ému  de  dou" 
leur,  sur  des  faits  plus  ou  moins  exacts,  plus  ou  moins  juste^ 
ment  appréciés.  Je  rends  hommage  à  l'énergie  de  votre  caractère 
et  à  la  supériorité  de  votre  esprit;  le  succès  a  couronné  vos  coix'" 
ceptions.  Vous  avez  pris  en  Allemagne  la  place  de  M.  de  Cavoia^ 
en  Italie,  et  toute  l'Europe  vous  proclame  le  plus  grand  ministre 
du  temps  présent.  Mais  que  d'actions  de  grâces  vous  devez  à  1^ 
fortune!  Si  elle  vous  eût  été  contraire  à  Sadowa,  tout  cet  édifice 
si  laborieusement  construit  croulait  à  la  fois,  et  vous  seriez  resté 


FÊTES   ET  POINTS   NOIRS,  813 

enseveli,  vous  et  votre  réputation,  sous  ses  ruines.  Quelques 
hommes  dans  ce  monde,  et  je  suis  de  ce  nombre,  auraient  com- 
pati à  votre  destinée  et  se  seraient  dit  que  tant  de  talent,  tant 
d'énei^e,  tant  d'audace  méritaient  mieux  de  cette  divinité  capri- 
cieuse, qui  aime  pourtant  les  audacieux.  Mais  l'univers  vous  eût 
condamné,  et  la  Prusse  eût  maudit  votre  mémoire.  Eh  bien  !  si 
vous  devez  beaucoup  &  ta  fortune,  vous  devez  aussi  beaucoup  aux 
causes  particulières,  qui  ont  si  malheureusement  paralysé  l'action 
de  la  France,  et  il  eût  été  bien  préférable,  pour  vous  comme  pour 
nous,  qu'une  entente  eût  présidé  aux  événement  de  Tannée  der- 
nière. En  effet,  au  lieu  de  cette  rivalité  créée  entre  la  Prusse  et 
la  France,  au  lieu  de  cet  échec  grave  qui  abaissait  si  profondé- 
ment notre  pays,  et  dont  les  conséquences  peuvent^  de  proche  en 
proche^  amener  un  conflit  violent  entre  nous^ei  remettre  en  ques- 
tion ce  que  Sadowa  a  décidé,  ne  valait-il  pas  mieux  pour  vous 
que  vos  triomphes  fussent  en  même  temps  une  victoire  pour  la 
France,  et  que,  de  chaque  côté  du  Rhin,  votre  nom  fût  salué  des 
mêmes  acclamations?  Eh  bien,  cela  était  possible.  J'en  avais 
conçu  la  pensée.  »  Alors  il  raconta  sa  proposition  au  Conseil; 
quelque  temps  avant  Sadowa,  «  de  donner  à  la  Prusse  tout  le 
nord  de  TAUemagne,  du  Mein  à  la  Baltique,  &  la  condition  d'in- 
demniser sur  la  rive  gauche  du  Rhin  les  princes  dépossédés  sur 
la  rive  droite.  »  .  - 

Bismarck  éprouva  quelque  surprise  de  cette  étrange  propo- 
sition, et  se  contenta  d'invoquer  la  répugnance  des  populations 
rhénanes  à  accepter  des  princes  étrangers  à  la  maison  de  Bran- 
debourg. Persigny  lui  confia  encore,  sous  le  sceau  du  secret,  une 
autre  combinaison  qu'il  tenait  en  réserve  pour  le  moment  où  la 
guerre  serait  près  d'éclater,  qui  était  de  prendre  les  États  du  roi 
de  Saxe  en  le  transportant  sur  la  rive  gauche  du  Rhin.  Il  faut 
vraiment  la  puissance  d'égotisme  de  l'ancien  ministre  pour  avoir 
lu,  dans  le  silence  que  garda  Bismarck,  la  vision  d'un  ordre  de 
choses  propre  à  préserver  la  France  et  l'Allemagne  d'une  des  plus 
terribles  luttes  de  l'histoire. 

Bismarck  recueillit,  partout  où  Ton  consentit  à  causer  avec 
lui,  ce  langage  de  mécontentement,  et  l'impression  principale 
qu'il  emporta  de  son  séjour  à  Paris*  fut  que  les  Français  consi- 
déraient la  victoire  de  Sadowa  comme  un  échec  personnel,  qu'ils 
ne  renonçaient  pas  à  réparer.  Il  partit,  de  plus  en  plus  convaincu 
de  l'inévitable  fatalité  d'une  guerre  avec  la  France.  Guillaume 


814  REVUE  DES  JDEUX   MONDES. 

et  Napoléon  III  ne  s'en  séparèrent  pas  moins  dans  des  tern 
très  affectueux. 

L'apparition  du  terrible  trio  prussien  au  milieu  des  fêtes  de 
l'Exposition  me  rappelle  celle  des  trois  masques  dans  le  sublime 
finale  de  Don  Juan,  Tout  chante,  tout  rit,  tout  danse,  et  cepen* 
dant  les  douloureuses  harmonies  qui  font  pressentir  la  cab^ 
strophe  assombrissent  déjà  les  accords  joyeux. 

Le  prince  Napoléon  s'était  tenu  en  Italie  pendant  le  séjour  du 
Tsar  et  du  roi  Guillaume.  Il  revint  après  leur  départ.  Il  trouva 
l'Empereur  content,  mais  las,  et  charmé  que  ce  fût  fini  :  «  C'est 
bien  ennuyeux  I  on  ne  sait  que  se  dire,  et  toujours  en  uniforme 
et  en  fête  à  mon  &ge,  quelle  fatigue  I  —  N'ont-ils  pas,  demanda 
le  Prince,  parlé  politique  et  traité  d'affaires?  —  Non,  dit  l'Em- 
pereur, pas  une  demi-heure.  Gortchakof  qui  est  un  grand  ba« 
vard  m'av  dit  avec  emphase  :  «  Ce  voyage  sera  un  événement,  » 
puis  j'ai  attendu  et  il  ne  m'a  plus  rien  dit.  Avec  Bismarck  nous 
avons  également  parlé  fort  peu  ;  le  roi  Guillaume  s'est  entretenu 
de  tout,  sauf  de  politique.'  11  a  d'ailleurs  plu,  tandis  que  le  Tsar 
a  paru  fort  hautain.  Ils  sont  venus  simplement  visiter  Paris  et 
s'amuser.  »  Voilà  en  quelques  mots  les  résultais  positifs  de  cette 
visite  des  souverains  sur  laquelle  certains  chroniqueurs  d'anti* 
chambre  ont  écrit  tant  de  fables,  et  certains  faiseui*s  d'histoires 
diplomatiques  tant  de  profonds  commentaires. 

IV 

Les  petits  princes  arrivèrent  après  les  grands  :  le  vice-roi 
d'Egypte,  qui  se  montra  gracieux,  généreux,  et  qu'on  jugea  très 
intelligent;  les  rois  de  Wurtemberg  et  de  Bavière.  L'Empereur 
raconta  au  conseil  des  ministres  que  ce  dernier  se  serait  écrié  : 
«  Je  me  repens  d'avoir  confié  les  affaires  à  Hohenlohe;  il  est  trop 
prussien.  )e  reprendrai  Pfordten  (1).  » 

Un  autre  personnage,  le  prince  Antoine  de  Hohenzollem,  vint 
aussi,  mais  incognito.  Des  mésiiitelligences  s'étaient  produites 
entre  Charles  de  Roumanie  et  Napoléon  lll,  son  protecteur.  L'Em- 
pereur était  mécontent  des  rigueurs  exercées  contre  les  Juifs;  de 
l'allure  prussienne  que  son  protégé  donnait  à  son  gouvernement; 
de  la  nomination  d'un  officier  prussien,  comme  organisateur  de 

(i)  Carnet  du  maréchal  VaiUant  du  27  juiUet  1867. 


FÊTES   Et  POINTS   NOIRS.  815 

ses  troupes,  enfin  de  Tintroduction)  comme  chef  du  ministère,  de 
Bratiano,  i*ami  passionné  de  tous  ses  ennemis,  connu  pour  ses 
idées  avancées.  Le  prince  Antoine,  très  fin,  très  avisé,  avait  cru 
d'abord  que  son  fils  n'avait  pas  à  s'inquiéter  de  Napoléon  111  dont 
l'étoile  semblait  pâlissante.  Mais,  &  la  réflexion,  il  s'était  convaincu 
que,  <(  même  après  son  échec  de  Mexico,  Napoléon  lU  dominait 
toujours  l'Europe  »  (i),  et  que  c'est  à  Paris  qu'était  encore  le  plus 
solide  appui  de  son  fils.  Il  voulait  s'entretenir  avec  l'Empereur, 
ôter  tout  caractère  agressif  à  l'union  récente  de  sa  fille  Marie 
avec  le  comte  de  Flandre.  Il  fut  reçu  affectueusement,  comme 
on  reçoit  l'ami  dont  on  est  sûr.  L'Empereur  ne  se  plaignit  pas 
du  mariage  ;  en  renouvelant  ses  conseils  au  prince  de  Roumanie, 
il  ne  mit  au  bout  aucune  menace;  mais  il  ne  cacha  pas  son 
désir  de  voir  Bratiano  quitter  les  affaires. 

Après  le  Tsar  et  le  roi  de  Prusse,  ce  fut  le  sultan  Abdul-Azis 
qui  excita  le  plus  d'attention.  Les  Parisiens  se  réjouirent  fort 
d'admirer,  couvert  de  ses ,  décorations  et  de  ses  dorures,  le  fa- 
rouche maître  et  seigneur  de  tant  de  femmes.  Il  n'avait  que 
trente-deux  ans,  et  paraissait  beaucoup  plus  âgé  ;  son  invitation 
lui  avait  causé  une  joie  d'enfant  ;  il  ne  se  lassait  pas  d'admirer. 
Malgré  son  intention  d'être  aimable,  son  visage  restait  toujours 
sombre.  Il  ne  disait  pas  un  mot  de  français,  mais  il  avait  avec  lui 
Fuad  qui  le  savait  à  merveille.  Il  assista  le  1*'  juillet,  à  la  droite 
de  Napoléon  111,  à  la  distribution  des  récompenses. 

L'Empereur  dit  :  «  Félicitons-nous,  messieurs,  d'avoir  reçu 
parmi  nous  la  plupart  des  souverains  et  des  princes  de  l'Europe 
et  tant  de  visiteurs  empressés.  Soyons  fiers  aussi  de  leur  avoir 
montré  la  France  telle  qu'elle  est,  grande,  prospère  et  libre.  Il 
faut  être  privé  de  toute  foi  patriotique  pour  douter  de  sa  gran- 
deur, fermer  les  yeux  à  l'évidence  pour  nier  sa  prospérité,  mé- 
connaître ses  institutions,  qui  parfois  tolèrent  jusqu'à  la  licence, 
pour  ne  pas  y  voir  la  liberté.  —  Les  étrangers  ont  pu  appré- 
cier cette  France  jadis  si  inquiète  et  rejetant  ses  inquiétudes  au 
delà  de  ses  frontières,  aujourd'hui  laborieuse  et  calme,  toujours 
féconde  en  idées  généreuses,  appropriant  son  génie  aux  mer- 
veilles les  plus  variées  et  ne  se  laissant  jamais  énerver  par  les 
jouissances  matérielles.  —  Les  esprits  attentifs  auront  deviné 
sans  peine  que,  malgré  le  développement  de  la  richesse,  malgré 

(1)  Mémoirei  du  prince  Charles  de  Roumanie,  30  Juin  1867* 


1 


816  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rentratnement  vers  le  bien-être,  la  fibre  nationale  y  est  toujours 
prête  à  vibrer  dès  qu'il  s'agit  d'honneur  et  de  patrie  ;  mais  cette 
noble  susceptibilité  ne  saurait  être  un  sujet  de  crainte  pour  le 
repos  du  monde.  Que  ceux  qui  ont  vécu  quelques  instans  parmi 
noua  rapportent  chez  eux  une  juste  opinion  de  notre  pays  ;  qu'ils 
soient  persuadés  des  sentimens  d'estime  et  de, sympathie  que 
nous  entretenons  pour  les  nations  étrangères,  et  de  notre  sincère 
désir  de  vivre  en  paix  avec  elles.  » 

En  entrant  dans  le  palais  du  Ghamp-de-Mars,  l'Empereur 
avait  reçu  des  mains  du  prince  de  Mettemich  la  dépèche  annon- 
çant l'exécution  de  Maximilien,  dont  le  bruit  circulait  dans  Paris 
depuis  la  veille. 


La  peine  de  mort  avait  été  prononcée  contre  Maximilien  e\ 
ses  généraux  Miramon  et  Mejia,  le  15  juin,  à  onze  heures  du  soir. 
Le  16,  à  onze  heures  du  matin,  le  colonel  Palacio  vint  leur  noti- 
fier la  sentence  en  leur  annonçant  qu'elle  serait  e^^écutée  le  même 
jour  à  trois  heures.  L'Empereur  écouta  avec  un  calme  sourire  et 
dit  à  Bash,  son  médecin,  en  regardant  sa  montre  :  «  Nous  avons 
encore  trois  heures,  c'est  assez  pour  finir  mes  afifaires.  »  A  trois 
heures,  les  condamnés  attendaient  sur  le  seuil  de  leur  cellule; 
mais  l'heure  sonna,  les  minutes  s'écoulèrent,  et  personne  ne  vint 
les  chercher.  A  quatre  heures,  Palacio  entre,  un  papier  à  la  main. 
Est-ce  la  gr&ce  ?  Non,  c'est  un  sursis.  L'exécution  était  remise 
au  19,  à  sept  heures  du  matin. 

Informés  par  le  télégraphe  dé  la  condamnation  et  de  l'heure 
à  laquelle  elle  devait  être  exécutée,  les  défenseurs  de  Maximilien 
s'étaiejit  rendus  auprès  de  Lerdo  et  de  Juarez,  implorant  avec 
larmes  la  grâce.  Magnus,  le  ministre  de  Prusse,  qui  s*était  joint 
à  eux,  demandait,  au  moins,  un  sursis  de  quelques  jours  afin 
que  Maximilien  pût  régler  ses  afifaires.  Juarez  refusa  la  grftce  et 
accorda  le  sursis. 

Les  condamnés  passèrent  leur  dernier  jour  en  effusions  avec 
leurs  familles  ou  leurs  amis.  Maximilien  écrivit  au  Saint-Père, 
lui  demandant  pardon  de  la  peine  qu'il  avait  pu  lui  causer  et 
protestant  qu'il  mourait  dans  le  sein  de  TÉglise  catholique.  11 
recommanda  à  sa  famille  la  veuve  de  Miramon  ;  il  adressa  des 
remerciemens  à  ses  défenseurs,  au  capitaine  Pierron,  autrefois 


FÊTES   ET   POINTS   MOlRs!  817 

». 

attaché  à  sa  personne;  il  envoya  à  Juarez  une  adjuration  su- 
prême :  «  Faites  que  mon  sang  soit  le  dernier  versé,  et  consa- 
crez cette  persévérance  que  vous  avez  mise  à  défendre  la  cause 
qui  vient  de  triompher,  et  que  je  me  plaisais  à  reconnaître  et  à 
estimer  au  milieu  de  la  prospérité,  à  la  lâche  plus  noble  de  ré^ 
concilier  les  esprits  et  de  fonder  la  paix  dans  ce  pays  infortuné.  » 
11  fit  demander  à  Escobedo  par  Magnus  de  choisir  de  bons 
tireurs  et  de  leur  recommander  de  ne  pas  le  défigurer  en  tirant 
au  visage  et  de  bien  le  tuer  du  premier  coup,  car  il  considérait 
comme  peu  séant  que  la  foule  vit  un  Empereur  se  débattrç  sur 
le  sol  dans  les  convulsions  de  Tagonie.  Il  exprima  le  désir  de. 
recevoir  la  visite  du  général  afin  d'exprimer  lui-môpie  ce,  der^ 
nier  vœu,  et  de  prendre  congé  de  lui.  En  l'attendant,  il  s'en-r 
dormit.  Â  onze  heures,  on  le  réveilla  pour  r<ecevoir  Escojbedo. 
Gelui-ci  le  quitta  tout  ému,  emportant  une  photographie  sous 
laquelle  Maximilien  avait  écrit  :  Al  gênerai  don  Mariano  Esco- 
bedo,  Maximiliano. 

Maximilien  s'était  rendormi.  Il  se  réveilla  à  trois  heures  et 
demie  du  matin,  fit  une  toilette  très  soignée,  mit  un  pardessus 
foncé,  un  gilet  et  un  pantalon  noir  et  un  chapeau  Ae  feutre. 
A  cinq  heures,  le  Père  Soria,  qui  lui  avait  déji  donné  les  sacrer 
mens,  vint  célébrer  la  messe  dans  la  cellule,  puis  Maximiliei^ 
déjeuna  d'un  peu  de  poulet,  de  vin  et  de  café.  Il  donna  encorde 
quelques  commissions  au  docteur  Bash,  lui  recommanda  de  rer> . 
mettre  à  sa  mère  un  scapulaire  qu'il  portait  dans  la  poche  de  son 
gilet. 

.  L'exécution  avait  été  d'abord  fixée  à  sept  heures.  Escobedo 
l'avança  afin  d'éviter  les  manifestations  populaires.  Au  coup  de 
six  heures,  un  officier  se  présenta.  Maximilien  sortit  de  sa  cham? 
bre.  Avec  cette  intrépidité  tranquille  et  cette  grandeur  simplo 
qu'il  garda  jusqu'à  la  fin,  il  dit  :  «  Je  suis  prêt.  »  Ses  serviteurs 
pleuraient  et  baisaient  ses  mains.  «  Soyez  calmes,  dit-il,  vous, 
voyez  que  je  le  suis.  C'est  la  volonté  de  Dieu  que  je  meure.  »  Il 
alla  vers  les  cellules  de  ses  compagnons  :  «<  Êtes-vous  prêts, 
messieurs?  je  le  suis.  »  Puis  il  les  embrassa.  Le  bon  Mejia  était 
affaissé.  Maximilien  monta  le  premier  dans  un  fiacre  entouré 
d'une  escorte  d'infanterie  et  de  cavalerie.  Son  domestique  hon- 
grois et  le  Père  Soria  s'assirent  à  ses  côtés.  Mejia  et  Miramon  sui* 
valent  avec  leurs  confesseurs  dans  deux  autres  voitures.  Il  fallut 
arracher  de  force  la  femme  de  Mejia  à  son  mari;  elle  suivit  sa 
TOME  XXI.  —  190'».  52 


} 


818  REVUE  DES  DËtJX   MONDES. 

voiture  avec  son  petit  enfant  dans  ses  bras  en  poussant  des  crii 
drfchiîans. 

Toutes  les  troapes  de  la  garnison  formaient  la  haie  et  conte^ 
naient  une  immense  population  silencieuse.  Un  soleil  étincelant 
illuminait  les  mes  et  invitait  à  la  vie,  tandis  que  les  cloches  de 
toutes  les  églises  jetaient  dans  Tair  le  glas  de  Tagonie.  Au  pas- 
sage, beaucoup  saliiaient  respectueusement;  lès  femmes  pleu^ 
raient,  surtout  à  la  vtie  de  la  malheureuse  femme  dé  Mejia. 
Quand  le  cortège  fut  arrivé  à  Tentrée  du  carré  de  4  000  hommes 
qui  entourait  le  lieu  de  Tezécution,  l'Empereur  ouvrit  la  portière 
et  sauta  à  terre.  Le  Père  Soria  défaillait;  Maximilien  prit  son 
flacon  de  sels  pour  le  ranimer.  Il  regarda  la  foule  et  demanda 
ô'il  n'y  avait  là  nul  de  ses  amis.  On  lui  dit  que  Magnus  était  pré- 
sent, mais  qu'il  ne  pouvait  le  voir.  Sa  place  était  fixée  au  centre 
avec  Miramon  à  sa  droite  et  Mejia  à  sa  gauche  ;  il  se  retourna 
vers  Miramon  et  lui  dit  :  if  Un  brave,  même  au  moment  de  la 
mort,  doit  être  distingué  par  son  souverain.  Permettez*moi  de 
vous  donner  la  place  d'honneur.  »  Et,  mettant  Mircunon  au  mi- 
lieu, il  se  plaça  à  sa  droite. 

Trois  pelotons  d'exécution,  composés  chacun  de  sept  hommes 
et  un  officier,  se  rangèrent  à  un  mètre  des  condamnés.  L'ofBcier 
èhargé  de  commander  le  feu  s'avança  vers  l'Empereur  en  le  priant 
de  lui  pardonner,  ce  Jeune  homme,  dit  Maximilien,  merci  de 
votre  compassion,  mais  vous  êtes  un  soldat,  ol^éissez.  »  Il  s'avança 
ver^  les  hommes  du  peloton,  donna  à  chacun  une  once  d'or 
(80  francs)  et  leur  dit  :  «  Enfans  I  visez  [bien  !  visez  là.  »  Et  il 
leur  montra  son  cœur.  Puis  il  retourna  à  sa  place,  et  d'une  voix 
claire  et  ferme  :  «  Je  vais  mourir  pour  une  cause  jiïste,  la  cause 
de  la  liberté  et  de  l'indépendance  du  Mexique.  Puisse  mon  sang 
mettre  un  terme  aux  malheurs  de  ma  nouvelle  patrie.  Vive  le 
Mexique!  » 

Il  retira  son  chapeau,  le  remit  à  son  serviteur  pour  quH  le 
portât  à  sa  mère  et  s'essuya  le  front  avec  un  mouchoir.  Aper- 
cevant à  quelques  pas  un  groupe  d'hommes  et  de  femmes  qui 
sanglotaient  tout  haut,  il  leur  sourit,  rejeta  sa  barbé  en  arrière  et 
regarda  devant  lui.  Miramon  lut  un  discours  qu'il  termina  par 
Ite  cri  de  :  «  Vive  le  Mexique  !  »  Mejia  laissa  tomber  sur  sa  poitrine 
le  crucifix  qu'il  tenait  à  la  main;  les  officiers  levèrent  leur  épée, 
le  feu  de-.peloton  éclata.  Maximilien  tomba  sur  son  eôté  droit  en 
m^Urmui^Ànt  tè  tHot  :  Hombre!  (homme  !)  Chacune  des  balles  avait 


FÊTES  ET  POINTS   NOIRS.  819 

transpercé,  chacune  était  mortelle,  mais  comme  il  semblait  que 
l'Empereur  remuait  encore,  un  officier  tourna  le  cadavre  sur  le 
dos  et  montra  avec  la  pointe  de  son  épée  le  cœur.  Un  soldat 
s'avanoa>  envoya  une  dernière  balle.  Le  glas  des  clocbes  conti- 
nuait à  résonner. 

VI 

Napoléon  III  fut  profondément  affligé.  L'Impératrice  fut 
irritée  autant  que  consternée,  car  elle  n'aurait  pas  voi^lu  qu'on 
abandonnât  le  malheureux  Maximilien. 

L'empereur  François-Joseph  avait  accepté  comme  tous  les 
souverains  l'invitation  de  Napoléon  III.  |^a  mort  de  Maximilien 
ne  lui  permit  pas  de  se  rendre  à  Paris.  Il  marque^  même,  sur  ce 
premier  moment,  une  assez  vive  irritation  de  ce  qu'après  avoir 
tant  pressé  son  frère  d'accepter  la  couronne,  on  Teût  délaissé 
dans  le  péril.  Beust  eut  le  courage  de  lui  dire  ;  «  Et  le  Hanovre? 
C'est  Votre  Majesté  qui  a  invité  le  roi  George  à  prendre  l'attitude 
qui  lui  a  coûté  son  royaume  :  et  cependant  il  vous  a  été  impos- 
sible après  Sadowa  de  venir  à  son  secours.  Il  n'était  pas  davan- 
tage possible  h  Napoléon  III  de  se  jeter  dans  une  guerre  contre 
les  États-Unis  pour  sauver  votre  frère.  »  Des  lettres  très  affec- 
tueuses des  Tuileries,  exprimant  un  profond  chagrin,  achevèrent 
de  calmer  François-Joseph,  et  il  consentit  de  tout  cœur  &  rece- 
voir h  Vienne  les  condoléances  que  l'Empereur  et  l'Impératrice 
demandaient  à  lui  apporter.  Le  lieu  de  la  rencontre  fut  fixé  b. 
Salzbourg. 

Napoléon  III,  désireux  de  ne  pas  réveiller  les  susceptij^ilités 
h  peine  calmées  de  l'Allemagne,  chargea  Gôltz  de  porter  au  roi 
de  Pousse,  à  Ems,  et  transmit,  par  notre  ambassade  à  Berlin,  les 
explications  les  plus  rassurantes  sur  le  caractère  de  son  voyage  : 
c'était  une  pure  visite  de  condoléances,  bien  naturelle  après  le 
malheur  qui  venait  de^frapper  la  famille  impériale  d'Autriche,  U 
laissait  môme  entendre  qu'à  son  retour,  il  se  proposait  de  rendre 
au  roi  de  Prusse  sa  visite  h  Coblentz. 

Il  ne  donna  aucun  caractère  officiel  à  son  voyage,  Qijpfqu'il 
gardAt  l'incognito,  il  trouva  cependant  h  la  gare  d'Ulm  (17  août), 
le  roi  de  Wurtemberg,  et  à  celle  d'Augsbourg  (18  août),  le  roi  de 
Bavière,  qui  l'accompagna  jusqu'à  la  frontière  de  ses  États.  Les 
populations  autant  que  les  souverains  accouraient  sur  ses  pas, 


820  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

empressées,  sympathiques,  et  c'est  au  milieu  d'un  immense  con- 
cours qu-il  visita  à  Augsbourg  la  maison  qu'avfdt  occupée  sa 
mère,  et  le  Lycée  où  il  avait  commencé  ses  humanités. 

A  Salzbourg  la  réception  fut  grandiose  ;  il  n'y  manqua,  pour 
être  tout  à  fait  féerique,  que  Taccompagnement  d'une  de  ces  di- 
\ines  mélodies  écloses  dans  la  ville  dont  la  nom  est  inséparable 
de  celui  de  Mozart.  La  charmante  cité  était  éclairée  par  un  soleil 
radieux  et  fut  en  fête  pendant  les  cinq  jours  que  dura  la  ren- 
contre impériale.  Napoléon  III  n'avait  amené  aucun  ministre: 
n'était-il  pas,  d'ailleurs,  lui-même  son  véritable  ministre  des 
Affaires  étrangères  ?  Son  ambassadeur  Gramont  l'assistait  seul. 
Au  contraire,  Beust,  Andrassy  et  tout  le  ministère  autfichi^i 
avaient  accompagné  François-Joseph  et,  tandis  que  les  deux 
impératrices  rivalisaient  de  beauté,  des  entretiens  nombreux 
avaient  lieu  entre  les  deux  empereurs  et  entre  Napoléon  III,  Beust 
et  Gramont. 

Le  concours  des  populations  et  des  rois,  la  durée  de  Vesk- 
trevue  et  ce  qu'on  racontait  de  son  caractère  intime  ravivaient 
l'inquiétude  allemande,  et  inspiraient  aux  uns  de  l'espoir,  aux 
autres  de  l'appréhension.  On  en  vint  à  ne  plus  douter  que  ce  ne 
fût  le  point  de  départ  d'une  alliance  offensive  et  défensive  de  la 
France  et  de  l'Autriche  contre  la  Prusse,  et  surtout  une  macki- 
nation  pour  assurer  aux  États  du  Sud  une  existence  indépendante 
du  Nord  en  constituant  une  confédération  entre  eux.  Le  roi  Guil- 
laume, d'abord  nullement  inquiet,  avait  même  envoyé  un  télé- 
gramme de  félicitations  à  François-Joseph  en  y  ajoutant:  «  Rap- 
pelle-moi aux  Majestés  françaises.  »  Mais  il  avait  été  gagné  à 
son  tour  par  l'émotion  générale,  et  son  lecteur  Schneider,  lui 
ayant  demandé  s'il  irait  à  Tinauguration  du  château  de  Hohen- 
zoUérn,  il  lui  répondit  :  «  Qui  sait  si  elle  aura  lieu  ?  Il  faut 
attendre  ce  quon  est  en  train  de  brasser  à  Salzbourg.  » 

On  n'y  brassait  rien  de  sérieux.  François-Joseph  n'était  pas 
plus  belliqueux  que  Napoléon  III,  et  Beust  n'aimait  que  le  bruit 
des  dépêches,  et  non  celui  du  canon.  Dans  leurs  converscttions 
ils  étaient  comme  deux  écuyers  redoutant  lun  et  l'autre  qu'on 
leur/pnqa^sî^t^ejgftu^er  un  fossé  profond.  «  Ma  politique,  disait 
NsipôÏMoP  IU|j^tfi4'i|yoir  le, moins  d'ennemis  possible.  »  Il  était 
surtout  préoccupé  de  ne  pas  froisser  la  Russie,  espérant  ainsi  la 
séi)arer  de  la  Prusse,  et  ce  fut  avec  une  visible  répugnance  qu'il 
donna  son  assentiment  à  ce  qu'au  cas  où  la  Russie  passerait  la 


FÊTES   ET  POINTS   NOIBS. 


821 


frontière  de  la  Molda\ae,  ce  qu'on  redoutait  alors,  l'Autriche 
passât  la  frontière  de  la  Valachie.  On  ne  signa  rien.  A  la  dernière 
conférence,  Gramont  présenta  un  mémoire  très  étendu,  et  Beust 
une  note.  «  J'aime  mieux,  dit  Napoléon  HT,  ce  qu'a  écrit  M.  de 
Beust.  —  Il  faudrait  du  moins  conserver  mon  manuscrit.  -^ 
Non,  il  faudra  le  brûler.  »  Cette  note,  gardée  à  titre  de  mémo- 
randum, disait  :  ^ 

«  Il  importe  que  les  stipulations  du  traité  de  Prague  ne  soient 
pas  transgressées.  Cependant  il  faut  non  seulement  éviter  ce  qui 
pourrait  être  interprété  et  exploité  par  la  Pmsse  comme  une 
menace  ou  une  provocation  ;  mais  il  faut  encore  s'abstenir  do 
toute  intervention  qui  serait' de  nature  à  éveiller  les  susceptibi- 
lités de  Tesprit  allemand.  Pour  arriver  au  but  ci-dessus  indiqué, 
il  faut  employer  d'autres  moyens.  Il  faut  agir  moralement  sixv 
les  États  du  Midi  afin  qu'ils  s'en  tiennent  au  sUUu  quo  et  n*cù 
sortent  pas.  Le  système  que  le  gouvernement  autrichien  pra- 
tique aujourd'hui  à  Tintérieur  servira  de  plus  en  plus  à  ré- 
chauffer les  anciennes  sympathies  des  populations.  Une  poli- 
tique ouvertement  pacifique  du  gouvernement  français  enlèvera 
tout  prétexte  &  de  nouveaux  engagemens  qui  seraient  proposés 
et  acceptés  dans  la  prévision  d'ime  guerre  et  dans  un  intérêt  de 
sécurité.  En  même  temps,  l'entente  et  l'union  de  la  France  et  de 
l'Autriche  devront  se  manifester  de  manière  à  faire  réfléchir  les 
gouvememens  du  Midi  de  C  Allemagne  y  et  à  leur  faire  sentir  la 
nécessité  d'une  attitude  h  la  fois  indépendante  et  réser\'ée.  Ce  der- 
nier résultat  sera  h&tô  si  les  symptômes  de  cet  accord  ne  tardent 
pas  à  se  montrer  dans  les  affaires  de  l'Orient.  Là  aussi  il  sagit 
de  niaintenir  le  statu  ^  uo^  et  d'cirrèter  le  mouvement  qui  le  me- 
nace, par  une  action  diplomatique  commune  et  persévérante, 
sans  que  l'on  prenne  une  attitude  hostile  à  la  Russie.  >>  Puis 
suivait  une  série  de  phrases  vagues  sans  portée,  se  réduisant  i 
dii*e  :  On  agira  suivant  les  circonstances. 

Ainsi  on  n'avait  rien  ti*ouvé  de  mieux  que  de  confirmer  la 
déplorable  politique  de  se  cramponner  au  traité  de  Prague,  sans 
en  assurer  le  maintien  par  d'autres  moyens  que  Vaction  morale. 
C'était  là,  croyait-on,  la  politique  pacifique.  Bèrtî8t;'4itf*«âîWAl^' 
lemand,  aurait  dû  détromper  Napolét^n  1!1  et  kii/hry:  ^»¥wrt*^^ 
que  vous  considérerez  le  maintien  de  la  ligne  du  Mein  comme  un 
intérêt  de  la  grandeur  française,  l'Allemagne  ne  croira  pas  à  vos 
protestations  pacifiques,  m  Dus  qu'on  ne  voulait  pas  opposer  au 


822  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

flot  montant  de  TUnité  une  digue  de  fer  et  de  feu,  il  fallait  ne 
plu8  le  gêner  par  des  lamentations  ou  des  feuilles  de  papier,  mais 
le  laisser  passer.  A  tout  instant,  en  écrivant  cette  histoire  Je  suis 
tenté  de  m'écrier  :  Taisez*vouB  donc  ou  agissez  1 

Donc,  si  l'entrevue  de  Salzbourg  n'avait  pas  cimenté  une  al- 
liance offensive  et  défensive  contre  la  Prusse,  elle  n'avait  pas 
fermé  le  casus  belli  ouvert  entre  elle  et  nous  par  son  ambition  et 
par  notre  protestation  hargneuse. 

VII 

Au  retour,  en  passant  à  Munich,  l'Empereur,  bien  qu'il  eût 
repris  l'incognito,  s'entretint  à  la  gare  avec  le  prince  de  Hohen- 
lohe,  président  du  Conseil  bavarois.  Il  aurait  dit,  au  récit  du 
prince  :  «  Je  suis  fâché  que  la  Confédération  Sud-allemande  ne 
se  soit  pas  formée.  »  Il  semblait  considérer  la  chose  comme 
n'étant  plus  possible.  Le  prince  fit  observer  que  la  communauté 
des  intérêts  matériels  opposait  un  obstacle  insurmontable  à  la 
formation  d'une  Confédération  du  Sud  indépendante.  L'Empe- 
reur répliqua  :  c(  Vous  avez  déjà  le  ZoUverein.  »  A  quoi  Hobeo- 
lohe  répondit  :  «  Le  ZoUverein  lui-même  ne  pourrait  pas  sub- 
sister à  côté  d'une  Confédération  du  Sud.  » 

L'Empereur  aurait  dissipé  les  appréhensions  causées  par  ce 
voyage  s'il  avait  poussé  jusqu'à  Coblentz  ou  au  moins  jusqu'à 
Bade  pour  y  voir  le  roi  de  Prusse.  Gôltz  l'avait  fait  espérer,  et 
on  fut  très  déçu  que  cette  visite  n'eût  pas  répondu  au  témoi- 
gnage de  bonne  amitié  donné  par  celle  du  Roi  à  Paris.  L'Empe- 
reur crut  qu'il  dissiperait  mieux  les  soupçons  par  des  déclara- 
tions publiques  que  par  des  politesses  privées.  Il  traversa,  avec 
l'Impératrice,  la  France  de  Strasbourg  à  Dunkerque,  et  partout 
il  rencontra  un  accueil  chaleureux  ou  sympathique. 

A  Arras,  à  Lille,  à  Amiens,  il  prononça  (26-29  août)  trois 
dhscours.  A  Arras  il  dit  :  «  Vous  avez  raison  d'avoir  confiance 
dans  l'avenir;  Un* y  a  que  les  gouvememens  faibles  gui  eherckeni 
dons  les  complications  extérieures  une  diversion  aux  embarras  de 
Vimténknrj  Mais  quand  on  puise  sa  force  dans  la  masse  de  la 
nation,  on  n'a  qu'à  faire  son  devoir,  à  satisfaire  aux  intérêts  per- 
manens  du  pays,  et,  tout  en  maintenant  haut  le  drapeau  natio- 
nal, on  ne  se  laisse  pas  aller  à  des  entrainemens  intempestiff, 
quelque  patriotiques  qu'ils  soient.  » 


PÊTfiS   ET  POINTS   NOIBS.  823 

A  Lille^il  dit  :  «  Depuis  quatorze  ans,  beaucoup  de  mes  espé- 
rances se  sont  réalisées,  de  grands  prçgrès  se  sont  accomplis. 
Cependant,  des  points  noirs  sont  venus  assombrir  notre  horizon. 
De  môme  que  la  bonûe  fortune  ne  m'a  pad  ébloui,  de  même  des 
reters  passagers  né  me  décourageront  pas.  Et  comment  me  dé^ 
eonragerais-je,  lorsque  je  vois,  d'un  bout  de  la  France  à  l'autre,  le 
peuple  saluer  Tlmpératricô  et  moi  de  ses  acclamations  en  y  asso- 
ciant sans  cesse  le  nom  de  mon  âls?  » 

A  Amiens,  il  dit  :  «  L'insuccès  de  notre  politique  au  delà  de 
l'Océan  n'a  pas  diminué  le  prestige  de  nos  armées,  car  partout 
le  courage  de  nos  soldats  a  vaincu  toute  résistance.  Les  événe^ 
mens  qui  se  sont  accomplis  en  Allemagne  n'ont  pas  fait  sortir 
notre  pays  d'une  attitude  digne  et  calme,  et  il  compte  avec  raison 
sur  le  maintien  de  la  paix.  Les  excitations  d'un  petit  nombre 
n'ont  pas  fait  perdre  l'espoir  de  voir  des  institutions  plus  libérales 
s'introduire  paisiblement  dans  les  mœurs  publiques;  enfin  la 
stagnation  momentanée  des  transactions  commerciales  n'a  pas 
empêché  les  classes  industrielles  de  me  témoigner  leurs  sympa- 
thies et  de  compter  sur  les  efforts  du  gouvernement  pour  donner 
aux  affaires  une  nouvelle  impulsion.  Ces  sentimens  de  confiance 
et  de  dévouement,  je  les  retrouve  avec  plaisir  à  Amiens,  dans  ce 
départeuMut  de  la  Somme  qui  m'a  toujours  montré  un  sincère 
attachement,  et  où  un  séjour  de  six  ans  (à  Ham)  m'a  prouvé  que 
le  malheur  est  une  bonne  école  pour  apprendre  à  supporter  le 
fardeau  de  la  puissance  et  à  éviter  les  écueils  de  la  fortune.  » 

La  diplomatie,  de  son  côté,  s'efforça  de  rassurer  les  cabinets. 
Moustier  protesta  des  intentions  pacifiques  de  son  gouverne^ 
ment;  Beust  fit  dire  et  répéter  à  Berlin  qu'il  n'avait  été  question 
entre  Leurs  Majestés  ni  des  États  du  Sud,  ni  d'une  Confédéra- 
tion de  ces  États,  sous  la  protection  de  l'Autriche.  Bismarcki 
instruit  par  ses  agens,se  déclara,  dans  la  Correspondance  provins 
ciale^  convaincu  «  que  la  visite  faite  par  les  souverains  français 
a  été  uniquement  suggérée,  par  le  désir  de  donner  une  marque  de 
sympathique  intérêt  à  la  maison  impériale  d'Autriche,  si  cruel- 
lement frappée  par  le  triste  sort  de  l'empereur  Maximilien,  et 
qu'aucun  projet  politique,  qui  serait  de  nature  à  provoquer  de 
l'inquiétude,  n'a  pris  place  dans  l'entrevue.  »  (4  septembre.) 
Néanmoins,  malgré  cet  optimisme  diplomatique,  les  esprits  de- 
meurèrent anxieux.  De  toutes  ces  manifestations,  un  seul' mot  9iur- 
nagea  :  les  points  noirs.  Regardons  donc  de  ptàs  ces  poii&ts  noilvi 


824  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


VIII 

Bismarck  s'était  montré,  dans  la  Gazette  provinciale^  satisfait 
des  coçimentaires  rassurans  qu'il  avait  reçus  de  Vienne  et  de 
Paris  sur  Tentrevue  de  Salzbourg.  Cependant  il  lança  dans  ses 
journaux  une  courte  circulaire  à  ses  agens,  qui,  sans  appuya, en 
disait  long  et  qui,  sous  la  satisfaction,  contenait  des  épigrammes 
et  des  avQrtissemens  :  «  Il  était  facile  de  prévoir  la  grande  diffi- 
culté qu'on  aurait  à  convaincre  l'opinion  publique  qu'un  fait 
comme  la  rencontre  de  deux  puissans  monarques  dans  la  situa- 
tion actuelle  de  la  politique  européenne  ne  dût  pas  avoir  de  signi- 
Gcation  plus  profonde  et  de  suite  plus  étendue  :  nous  éprouvons 
çncore  une  plus  grande  satisfaction  à  trouver  dans  les  déclara- 
tions françaises  et  autrichiennes  l'assurance  que  la  visite  de  l'em- 
pereur Napoléon  n'avait  pour  but  qu'un  sentiment  que  nous 
honorons  et  que  nous  partageons,  et  que  les  affaires  intérieures 
de  l'Allemagne  n'ont  pas  été  dans  le  sens  que  les  prémices 
nouvelles  laissaient  supposer.  Ce  fait  est  d'autant  plus  satisfaisant 
que  la  manière  dont  l'Allemagne  a  accueilli  ces  nouvelles  et  ces 
suppositions  montre  combien  peu  le  sentiment  national  allemand 
supporte  la  pensée  de  voir  la  solution  des  affaires  de  la  nation 
placée  sous  la  tutelle  d'une  immixtion  étrangère  ou  guidée  par 
d'autres  considérations  que  celles  suggérées  par  les  intérêts  na- 
tionaux. C'est  donc  avec  une  vive  satisfaction  que  nous  saluons 
dans  l'intérêt  de  notre  tranquille  développement  la  dénégation 
formelle  de  tout  projet  d'immixtion  dans  les  affaires  intérieures 
de  l'Allemagne.  Les  gouvernemens  allemands  du  Sud  pourront 
attester  eux-mêmes  que  nous  nous  sommes  abstenus  de  tonte 
pression  morale  sur  leur  délibération...  La  Confédération  du 
Nord  ira  encore  volontiers  d  t avenir  au-devant  de  tous  les  besoins 
que  pourraient  avoir  les  gouvernemens  allemands  du  Sud  en  ce 
qui  concernerait   Textension  et  la  consolidation  des  relations 
nationales  entre  les  deux  parties  du  pays;  mais  nous  laisserons 
toujours  le  soin  de  fixer  les  bornes  dans  lesquelles  le  rapproche- 
ment réciproque  devra  se  maintenir  à  la  libre  détermination  de 
nos  alliés  du  midi  de  l'Allemagne.  Nous  croyons  devoir  nous 
en*  tenir  d'autant  plus  tranquillement  à  cette  situation  que  nous 
trp|if y,9Af  I  /àsf^  ^^  relations  réglées  qui  existent  actuellemoit 
eI^l[re.J[|9.,iNprfLj^jl,l^  Sud,  telles  qu'elles  résultent  des  alliances 


FÊTES   ET   POINTS   NOîBS. 


825 


conclues  et  de  la  reconstitution  du  Zollverein,  une  base  légale 
appuyée  sUr  des  faits  pour  le  développement  indépendant  des 
intérêts  nationaux  du  peuple  allemand.  »  (7  septembre  1867.) 

C'était  la  notification  que  la  «  neutralité  attentive  »  de  Thiérs, 
de  Rouher  et  de  la  Chambre  ne  suffisait  pas  à  l'Allemagne  et 
qu'elle  exigeait  la  stricte  neutralité,  c'est-à-dire  la  liberté  de 
faire  à  son  gré,  quand  il  lui  conviendrait,  malgré  le  traité  de 
Prague,  l'union  de  l'Allemagne  du  Nord  et  de  celle  du  Sud  comme 
l'Italie  l'avait  faite  malgré  le  traité  de  Villafranca. 

Cette  dépêche  raviva  en  Allemagne  la  popularité  de  Bismarck, 
tant  soit  peu  entamée  par  l'abandon  de  la  forteresse  de  Luxem- 
bourg; elle  inquiéta  à  peine  les  États  du  Sud;  et  elle  elcita  en 
France  une  protestation  à  peu  près  unanime.  Duvernois  dans  le 
journal  f  Époque ^  soldé  par  l'Empereur,  opposant  au  système  de 
Bismarck  celui  dont  Thiers  s'était  fait  naguère  à  la  tribune  le 
théoricien  applaudi,  déclarait  que  «  la  France  n'entendait  pas 
faire  violence  aux  populations  du  Rhin  par  une  annexion  brutale  ; 
qu'il  ne  lui  convient  en  aucune  façon  de  s'attacher  au  pied  une 
Vénétie  ou  une  Pologne;  qu'elle  ne  veut,  sous  aucun  prétexte, 
imiter  les  violences  de  la  Prusse,  mais  déclarer  en  même  temps 
qu'elle  s'opposera,  même  par  les  armes,  à  l'absorption  directe  ou 
indirecte  des  États  du  Sud  par  la  Prusse.  Voici  la  politique  que 
nous  conseillons  à  la  France;  elle  se  résume  en  peu  de  mots  : 
ni  agrandissement  territorial,  ni  amoindrissement.  » 

Emile  de  Girardin  seul,  reprenant  les  objections  que  j'avais 
opposées  à  Thiers,  combattait  cette  politique  qui,  sous  son  faux 
air  de  désintéressement,  nous  avait  conduits  jusque-là,  au  Luxem- 
boui^  et  dans  le  Sieswig,  de  reculade  en  reculade,  aux  amertumes 
de  l'impuissance,  a  Si  la  France  est  assez  forte  pour  dire  à  la 
Prusse  :  Vous  ne  franchirez  pas  la  ligne  gauche  du  Mein  !  alors 
qu'elle  lui  dise  plutôt  :  La  rive  gauche  du  Mein  m'est  aussi  in- 
différente qu'étrangère,  mais,  usant  de  ce  droit  de  conquête  que 
vous  venez  de  ressusciter,  je  vous  demande  la  rive  gauche  du 
Rhin  qui  m'a  appartenu  et  à  laquelle  je  n'ai  plus  aucune  raison  de 
renoncer.  »  Cependant  il  ne  conseille  pas  à  la  France  cette  reven- 
dication, la  seule  soutenable.  «  Quant  à  contestet*  au^^Allémands 
le  droit  d'être  maîtres  chez  eux  et  de  se  gottvewier^'à'^4eto  ^^^;* 
sous  prétexte  que  telle  forme  de  gouvernement  peut  les  rendre 
plus  forts  que  telle  autre,  c'est  forfaire  à  l'équité.  N'y  a-t-il  donc 
qu'une  seule  manière  pour  un  peuple  de  croître  en  force  et  en 


826  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grandeur?  A  ce  titre,  il  faudrait  que  la  France  déclarât  laguer.v 
&  rAUemagne,  parce  qu'en  Allemagne,  la  population  croit  et  se 
multiplie,  tandis  qu'en  France  elle  est  stationnaire.  » 

IX 

Du  côté  de  la  Suisse  se  montrait  un  second  point  noir.  Un 
professeur  de  philosophie,  démissionnaire  en  1852,  établi  à  Ge- 
nève, Barni,  obtint  de  l'Institut  genevois  de  prendre  sous  son 
patronage  un  congrès  de  la  paix  et  de  la  liberté.  On  en  attribua 
à  Garibaldi  la  présidence  d'honneur;  on  arrêta  les  questions  k 
examiner,  et  enfin  on  lança  de  toutes  parts  des  convocations. 

Des  refus  retentissans  répondirent;  le  plus  violent  fut  celui 
du  député  démocrate  prussien,  Schultze-Delitsch,  l'initiateur  des 
banques  de  crédit  populaire  :  «  Un  point  çur  lequel  personne, 
chez  nous,  ne  se  fait  illusion,  c'est  que  nous  serons,  dans  un 
temps  prochain,  exposés  aux  attaques  de  la  France.  Cette  crainte 
est  entretenue  che%  nous  par  les  armemens  de  la  France,  ses 
demandes  de  compensation,  ajournées  seulement  à  des  circon- 
stances plus  favorables,  et  par  l'attitude  d'une  partie  de  la  presse 
parisienne.  Le  sentiment  national  a  pris  chez  nous  une  tdle  force 
que  nous  ne  souffrirons  à  aucun  prix  l'ingéFence  de  l'étranger 
dans  nos  affaires.  Quelque  entrave  que  la  guerre  ait  apportées 
notre  progrès  intérieur,  quelque  échec  qui  en  résulte  pour  le 
parti  démocratique,  en  présence  des  tentatives  que  fait  l'étranger 
pour  s^ingérer  frivolement  dans  nos  affaires,  nous  nous  levons 
tous  comme  un  seul  homme,  prêts  à  repousser  de  telles  préten- 
tions. Peignez-vous,  maintenant,  la  situation  de  ces  hommes 
politiques  d'Allemagne  qui,  s'associant  à  vous  dans  ces  congrès 
et  ligues,  lesquels  ont,  en  France,  leur  origine  et  leur  siège,  in- 
viteraient publiquement  tous  les  gouvernemens  en  général,  et 
les  nôtres  en  particulier,  à  cesser  d'armer,  voire  k  désarmer.  Au 
moment  où  l'on  se  prépare  en  France  à  nous  attaquer,  le  verdict 
général  ne  serait-il  pas,  à  notre  égard,  que,  d'accord  avec  nos 
ennemis,  nous  avons  tenté  de  mettre  le  pays  hors  d'état  de  se 
défendre  ?  Tout  au  moins  parattrions-nous  grossièrement  dupés 
par  l'étranger;  nous  ne  nous  relèverions  jamais  de  ce  discrédit.» 
(12  juillet  1867.)  Mazzini  refusa  de  même  :  «  Le  but,  c'estleréts- 
blissement  de  la  Pologne,  l'achèvement  de  l'unité  allemande, 
de  l'ujiité  italienne,  de  l'unité  hellénique,  la  confédération  dann- 


FÊTES  trr  POINTS  NOIRS.  827 

bienne  substituée  i  Tempire  autrichien,  une  Suisse  orientale  à 
la  place  de  l'empire  turc  en  Europe,  l'union  Scandinave,  l'union 
ibérique,  la  liberté  pour  la  France;  en  un  mot,  les  États-Unis 
républicains  d'Europe,  un  Congrès  international  permanent  au-- 
dessus de  tous  les  pouvoirs.  Le  but,  pourquoi  le  cacher?  C'est, 
une  dernière,  grande  et  sainte  croisade,  une  bataille  de  Mara- 
thon au  profit  de  l'Europe,  pour  le  triomphe  du  principe  du 
progrès  sur  le  principe  d'inertie.  »  (6  septembre  1867.)  Les 
révolutionnaires  polonais  déclinèrent  également  l'invitation  : 
«  L'heure  d'un  Congrès  de  la  paix  est  loin  d'avoir  sonné  pour 
nous.  Proposer  la  paix  en  présence  de  deux  empires  babyloniens 
qui,  du  Rhin  à  l'Océan  Pacifique,  écrasent  vingt  nations,  c'est 
accepter  notre  destinée  et  nous  résigner  à  la  servitude  univer- 
selle. »  Le  total  des  adhérens  atteignit  cependant  10000,  parmi 
lesquels  dominaient  les  Suisses  (2713)  et  les  Allemands  (1  669). 
Les  Français  étaient  au  nombre  de  1 006,  les  Italiens  de  442,  les 
Anglais  de  149. 

Le  président  du  Congrès,  Garibaldi,  l'ouvrit  sur  la  place 
publique  par  un  cri  de  guerre.  Arrivé  le  8  septembre,  il  dit  du 
haut  de  son  balcon  à  la  foule  :  «  Je  salue  les  citoyens  de  cette 
cité  de  Genève  qui  ont  porté  les  premier^  coups  à  la  Rome 
papale.  Le  moment  est  venu  de  compléter  l'œuvre  de  vos  pères. 
Il  y  a  dans  la  mission  des  Italiens,  qui  ont  si  longtemps  gardé  le 
monstre,  une  partie  expiatoire.  Notre  devoir  est  de  l'abattre, 
nous  l'abattrons.  Votre  concours  sera  peut-être  nécessaire;  j'y 
compte.  »  On  fut  un  peu  décontenancé  par  cette  apostrophe.  Il 
reprit:  «  Trouvez-vous  que  j'aie  dit  une  impertinence?  —  Non, 
non,  non.  —  Alors,  je  vais  vous  dire  quelque  chose  qui  vous 
semblera  plaisant  :  je  vous  recommande  la  concorde  !  »  On  ne 
se  moque  pas  plus  cavalièrement  de  ses  adorateurs. 

Le  lendemain,  Garibaldi  vint  prendre  sa  présidence  au  milieu 
d^acclamations  délirantes.  Un  Suisse  fort  sensé,  devinant  ce  qui 
allait  se  passer,  le  docteur  Schmidlin,  prit  la  parole.  11  voulait 
bien  s'associer  &  Tœuvre  entreprise,  mais  par  des  moyens  paci- 
fiques et  légaux:  «  Si  je  veux  bien  vivre  avec  mes  voisins,  je  no 
me  mêle  pas  de  leur&  affaires;  ce  n'est  donc  pas  &  nous  de  juger 
les  institutions  des  autres  nations;  les  peuples,  du  reste,  ont  le 
gouvernement  qu'ils  méritent.  La  démocratie  n'est  pas  plus  la 
paix  que  l'Empire  n'est  la  guerre;  la  vanité  et  les  préjugé?  ,ijes 
peuples  causent  autant  de  guerres  que  l'ambition  de3  âouvtrains. 


'^'^^w 


828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


et  Topinion  publique  en  est  souvent  aussi  responsable  que  Tam- 
biiion  des  gouvernemens.  » 

Les  démagogues  de  tous  les  pays,  et  surtout  les  Français, 
n'étaient  pas  venus  là  pour  entendre  ces  paroles  sensées.  Ils  m- 
girent;  un  tumulte  formidable  ne  fut  calmé  que  par  le  grand 
pacifique  Garibaldi.  Il  débita  force  déclamations  et  donna  pour 
conclure  les  propositions  suivantes  :  «  Toutes  les  nations  sont 
sœurs;  la  guerre  entre  elles  est  impossible;  toutes  leurs  querdles 
seront  jugées  par  un  congrès,  les  membres  du  congrès  élus  par 
les  sociétés  démocratiques  des  peuples;  chaque  peuple  n'aura 
qu'une  voix  au  Congrès,  quel  que  soit  le  nombre  de  ses  membres; 
la  papauté,  comme  la  plus  nuisible  des  sectes,  est  déclarée  dé- 
chue ;  la  religion  de  Dieu  est  adoptée  par  le  Congrès  ;  chacun  de 
ses  membres  s'oblige  à  la  propager;  j'entends  par  la  religion  de 
Dieu  la  religion  de  la  vérité  et  de  la  raison  ;  remplacer  le  sacer- 
doce des  révélations  et  de  l'ignorance  par  le  sacerdoce  de  la 
science  et  de  l'intelligence  ;  la  démocratie  seule  peut  détruire  le 
fléau  de  la  guerre.  »  Puis  un  post-scriptum  plus  important  que 
la  lettre  :  «  L'esclave  seul  a  le  droit  de  faire  la  guerre  au  tyran; 
c'est  le  seul  cas  dans  lequel  la  guerre  est  permise.  »  Les  appiau- 
dissemens  couvrirent  ces  paroles.  Mais  dans  le  public  genevois 
plies  produisirent  un  violent  mouvement  de  protestation.  Les 
athées  ne  voulaient  d'aucune  religion;  les  catholiques  etlespro- 
testans  repoussaient  celle  de  Garibaldi. 

Le  jour  suivant,  ce  fut  le  tour  de  Quinet  :  anathème  furi- 
bond contre  le  Deux-Décembre.  Mêmes  acclamations,  moins  una- 
nimes pourtant,  et,  au  dehors,  protestation  plus  intense  encore; 
les  Suisses  avaient  peur  pour  leur  indépendance.  Un  nfembre 
du  Conseil  général  de  Genève,  Carteret,  dit  :  «  Je  suis  heureux 
et  fier  que  les  vieilles  libertés  suisses  permettent  à  tant  d'ora- 
teurs de  se  livrer  à  des  excentricités  que  les  étrangers  peuvent 
farouver  amusantes,  mais  qui  n'ont  pas  pour  les  Suisses  la  même 
saveur.  »  Et  il  proposa  de  se  borner  à  discuter  la  dernière  partie 
du  programme  sur  la  constitution  d'une  commission  permanente. 
On  s'y  opposa,  et  la  discussion  continua  par  un  discours  furi- 
bond de  Bakounine  contre  la  Russie.  Le  héros  pacifique  sentit 
que  cela  tournait  mal;  dès  le  matin  de  la  troisième  séance,  il 
décampa,  sans  prendre  congé,  par  le  Simplon. 


-ppw 


FÊTES   KT   POINTS   NOIRS.  829 


Le  révélateur  de  la  nouvelle  religion  évanoui,  il  se  produisit 
un  fait  dont  Timportance  fut  considérable  sur  nos  affaires  inté- 
rieures. En  même  temps  que  le  congrès  de  la  paix  à  Genève, 
s'était  réuni  à  Lausanne  un  congrès  de  travailleurs,  celui  de 
rinternationale.  Un  certain  nombre  d'ouvriers  inteiligens,  hon- 
nêtes, courageux,  Tolain,  Limousin,  Fribourg,  s'étaient  affiliés  à 
Londres,  en  1864,  à  une  association  (c  ayant  pour  objet  de  pro- 
curer un  point  central  de  communication  et  de  coopération  entre 
les  ouvriers  des  différens  pays,  aspirant  au  même  but  :1e  con- 
cours mutuel  et  le  complet  affranchissement  de  la  classe  ou- 
vrière. »  Un  comité  central  siégeant  à  Londres  devait  relier  tous 
les  comités  nationaux.  Celui  de  Paris  s'établit  rue  des  Gravilliers. 

Ce  comité  était  composé  d'ouvriers  républicains  proudho- 
niens  et,  par  conséquent,  ennemis  du  jacobinisme  ardent  ou 
modéré  qui  formait  le  fond  des  idées  de  l'opposition  bourgeoise 
des  avocats  et  des  journalistes.  Influencés  certainement  par  mon 
exemple,  ils  voulurent  appliquer  au  profit  du  socialisme  la  mé-/ 
thode  que  j'employais  à  la  revendication  de  la  liberté.  Ils  ne  don- 
nèrent à  leur  association  aucun  caractère  de  haine  contre  FEm- 
pire;  ils  se  plaçaient  en  dehors  des  partis,  se  bornant  à  réclamer 
Témancipation  sociale  comme  je  réclamais  Témancipation  poli- 
tiaue.  Leur  but  n'était  pas  d'essayer  de  semparer  de  force  de 
l'Etat  et  d'en  faire  l'instrument  de  leurs  idées  à  l'aide  d'une  série 
de  ihesures  obligatoires,  mais  de  s'en  affranchir  et  de  ne  de- 
mander &  personne  qu'à  eux-mêmes  la  sauvegarde  de  leurs  inté- 
r<Hs.  Us  respectaient  la  famille,  maintenaient  aux  parens  le  droit 
d'élever  leurs  enfans  sans  aucune  immixtion  de  TEtat,  refusaient 
d'accorder  à  la  religion  un  caractère  social,  mais  la  considéraient 
comme  une  manifestation  respectable  de  la  conscience  tant  qu'elle 
reste  chose  intérieure,  individuelle,  intime.  Ils  se  séparaient  du 
collectivisme  despotique  des  Allemands.  C'était  vraiment  une 
louable  tentative,  qui  honore  grandement  ceux  qui  eurent  la 
force  d'esprit  de  la  tîoncevoir  et  le  courage  de  l'entreprendre. 
Mais  l'organisation  libérale  pacifique  du  prolétariat  déplaisait  à 
la  fois  à  la  secte  révolutionnaire  de  Blanqui  et  aux  partis  d'op- 
position systématique  républicains.  Ils  essayèrent  de  détourner 
l'Internationale  de  son  programme  et  do  la  rallier  au  leur.  Blan- 


830  REVtTE  DES  DEUX  MONDES. 

qui,  accompagné  de  quelques  jeunes  gens,  depuis  horriblement 
célèbres  et  du  nom  desquels  je  ne  veux  pas  souiller  cette  page, 
qu'on  ap][)elait  étudians  parce  qu'ils  n^étudiaient  rien,  se  rendit  i 
éettève  au  premier  Congi^ès  de  la  nouvelle  association,  le  24  sep- 
tembre 1866.  Ge  Congrès  les  éconduisit  et  ne  voulut  pas  même 
gliàser  daûs  la  politique  par  un  vœu  en  faveur  de  la  Pologne. 

Alors  s'ouvrit  contre  ces  braves  gens  uûe  campagne  de  déni- 
grement furieux,  de  haine  et  de  calomnie^  semblable  à  celle  qui 
sie  poursuivait  contre  moi.  Ils  y  résistèrent  moins.  Terrorisés, 
sentant  le  vide  se  faire  autour  d'eux,  les  mains  des  camarades 
s'écarter  de  leurs  mains,  les  afflliations  s'arrêter,  ils  capitulerait. 
Ils  persistèrent  dans  leur  opposition  au  collectivisme  allemand, 
mais  renoncèrent  à  l'abstention  révolutionnaire  et  votèrent  que 
l'émancipation  sociale  du  travailleur  est  inséparable  de  son 
émancipation  politique. 

Ils  acceptèrent  l'invitation  du  Congrès  de  la  paix  de  se  join- 
dre à  lui  et  d'adhérer  à  l'entreprise  bourgeoise  du  renversement 
de  l'Empire,  à  la  condition  que  les  bourgeois  républicains,  de 
Iteur  côté,  travailleraient  à,  l'émancipation  de  la  classe  ouvrière.  Ils 
envoyèrent  des  délégués  à  Genève  pour  stipuler  ce  pacte  :  «  Cest 
j^romis,  répondit  Ghaiidey,  au  nom  du  Congrès  bourgeois.  Si  les 
tmvaïlleurs  aident  les  républicains  &  reconquérir  la  liberté,  les 
républicains  aideront  tes  travailleurs  à  reconquérir  le  capital.  » 
Lé  pacte  fut  conclu  sur  ce  double  cri  de  guerre. 

Plus  les  esprits  s'échauffaient  dans  l'enceinte  du  Congrès, 
plus  ils  s'animaient  en  sens  contraire  dans  les  rues  et  les  cercles 
de  Genève.  L'assemblée  turbulente  y  devenait  odieuse.  On  affi- 
chait sur  les  murs  des  placards  contre  le  langage  antichrétien 
tenu  par  Garibaldi  ;  les  pasteurs  et  les  prêtres  l'attaquaient  dans 
là  chaire;  des  bandes  de  protestation  s'organisaient  dans  les  pa- 
roisses; six  cents  habitans  de  toutes  les  classes  votaient  (11  sep- 
tembre) une  résolution  enjoignant  aux  adhérens  genevois  de 
s'opposer  énergiqnement  à  toute  résolution  dangereuse  pour  la 
«sécurité  et  compromettante  pour  la  neutralité  de  la  Suisse 
[12  septembre). 

En  suite  dé  quoi,  Fazy  proposa  de  né  délibêfer  que  sur  un 
article  moffensïf  du  progranime.  Lés  révolutionnaires  protes* 
tenl,  les  journalistes  français  vocifèrent.  Fazy  s'avance  à  leurs 
criS'Cfïw  IVbùs  av€2  compromis  la  liberté  chex  vous;  ne  la  com- 
promettez pas' chez  notis«  »  La  foule  du  dehors  envahit  la  salle. 


FÊTES   ET  POINTS   NOIRS.  831  . 

A  grand'peine,  au  milieu  de  la  confusion,  on  décide  qu'il  sera 
du  devoir  de  chaque  membre  de  la  ligue  de  travailler  à  former 
et  éclairer  l'opinion  publique  sur  la  véritable  nature  du  gouver* 
nement  exécuteur  de  la  volonté  générale,  et  sur  les  moyens 
d'éteindre  l'ignorance  et  les  préjugés  qui  entretiennent  les  di- 
verses causes  de  guerre,  de  préparer  par  ses  efforts  la  substitu- 
tion du  régime  des  milices  nationales  à  celui  des  armées  perma- 
nentes, afin  que  le  bien-être  individuel  et  général  vienne  conso- 
lider la  liberté  politique  des  citoyens.  L'organisation  d'un  comité 
central  permanent  était  confiée  aux  soins  du  comité  directeur. 

Ainsi  finit  ce  Congrès  incohérent  où  l'Internationale  perdit 
son  originalité  et  devint  une  fraction  redoutable  de  la  ligue 
révolutionnaire  contre  l'Empire. 

XI 

Les  agitations  ext^ieures  se  répercutaient  en  France  même» 
non  en  mouvemens  tumultueux,  car  la  paix  publique  n'était 
troublée  nulle  part,  mais  en  un  malaise  d'autant  plus  pénible 
qu'il  était  indéfinissable.  Les  millions  s'entassaient  inactifs  dans 
les  caisses  de  la  Banque  de  France  et  im  milliard  se  mettait  en 
grève.  Les  affaires  se  ralentissaient,  la  sécurité  eu  l'avenir  qui, 
après  1882,  leur  avait  donné  une  si  vive  impulsion,  s'affaiblis- 
sait. On  se  demandait  pour  la  première  fois  si  cet  établissement, 
.  qid  avait  paru  si  solide,  n'était  pas  à  la  veille  de  s'écrouler  &  sop 
tiour  ;  les  prophéties  de  malheur  n'étaient  plus  accueillies  avec 
incrédulité.  Â  ces  causes  générales  de  trouble  s'en  joignaient 
d'autres  purement  accidentelles  :  la  stagnation,  suite  inévitable 
d'un  remuement  extraordinaire  comme  celui  de  l'Exposition  uni- 
veftelle,  le  choléra,  la  cherté  du  blé. 

En  même  temps  que  les  intérêts  souffraient,  les  esprits  otaieut 
agités  par  la  violence  de  la  lutte  religieuse.  Aux  ardeurs  des  ca- 
tholiques en  faveur  du  Pape,  les  libres  penseurs  répondaient  par 
une  souscription  pour  l'érection  d'une  statue  k  Voltaire,  organi- 
saient deux  ligues  :  l'une  de  renseignement  contre  les  écoles 
catholiques;  l'autre  des  Solidaires,  pour  provoquer  les  enteiTc- 
mens  civils.  Les  philosophes  rationalistes  opposaient' S/la  moiîHlo 
religieuse  la  morale  indépendante  en  dehors  *  et  au-dessus  do 
toute  religion.  Le  matérialisme,  qui  a  toujours  été  ime  des  alM*i- 
rations  de  l'esprit  humain,  se  réveillait  sous  des  formes  arrc- 


832  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gantes.  La  Faculté  de  Paris  recevait  la  thèse  d'un  docteur  dans 
laquelle  se  trouvait  cette  maxime  :  «  Qui  vient  encore  nous  parler 
de  liberté?  Gomme  la  pierre  gui  tombe  obéit  à  la  pesanteur; 
l'homme  obéit  à  des  lois  qui  lui  sont  propres  ;  la  responsabilité 
est  identique  pour  tous,  c'est-à-dire ,  nulle  .  »  Les  évéques  signa- 
laient le  péril  social,  dénonçaient  l'athéisme  grandissant,  Mgr  Du- 
panioup  avec  fougue,  Mgr  Darboy  avec  élévation,  et  le  tumtrite 
des  passions  intellectuelles  ou  religieuses  s'élevait  au-dessus 
de  la  plaiiite  des  intérêts  et  du  cliquetis  de  la  mêlée  politique. 

Dans  aucun  document  l'histoire  ne  trouvera  une  peinture  plus 
fidèle  et  en  même  temps  moins  suspecte  du  désarroi  de  ce  temps 
que  dans  un  rapport  du  préfet  de  police  Piétri,  document  pré- 
cieux à  un  autre  titre  parce  qu'il  prouve  que,  sous  TEmpire,  il  y 
avait  des  fonctionnaires  osant  dire  la  vérité  et  un  souverain 
sachant  l'écouter  : 

«  Depuis  quelque  temps,  la  tâche  quotidienne  qu'impose  la 
préparation  de  ce  rapport  est  des  plus  pénibles.  A  quelques 
sources  que  l'on  s'adresse,  quel  que  soit  le  correspondant  que 
l'on  consulte,  quelques  renseignemensque  Ton  recueille,  la  si- 
tuation actuelle  apparaît  toujours  comme  peu  satisfaisante  ;  de 
quelque,  côté  que  l'on  regarde,  on  se  heurte  à  des.  inquiétudes 
sincères  ou  à  des  défiances  qu'inspirent  des  hostilités  ardente$^ 
On  est  ainsi  condamné  à  présenter  à  l'Empereur  des  apprécia- 
tions qui  peuvent  sembler  pessimistes  ;  elles  ne  font  cependant 
que  reproduire  les  impressions  reçues  ;  elles  les  atténuent  plutôt 
qu'elles  ne  les  exagèrent,  mais  le  sentiment  du  devoir  et  un  reli- 
gieux dévouement  aux  institutions  impériales  ne  permettent  pas 
de  les  dissimuler,  si  amère  que  soit  l'obligation  d'en  être  Téchô 
fidèle.  La  portion  agissante  de  la  société,  celle  qui  s'occupe  le 
plus  de  politique,  qui  aimé  les  discussions,  critique  les  gouver- 
nemens,  accentue  plul  que  jamais  son  opposition  radicale  et 
systématique.  Elle  seconde  activement  les  hommes  de  parti,  elle 
se  complaît  dans  les  attaques  de  la  presse,  elle  va  répétant  que 
l'Empire  est  atteint  dans  son  prestige  extérieur,  dans  la  prospé- 
rité matérielle  du  pays  qu'il  avait  ramenée,  dans  les  garanties 
mêmes  qu'il  donnait  à  Tordre  social  et  aux  intérêts  conserva- 
teur^ Ëi^*J>idUrlktitlé^  masses  ne  ^ont  pas  gagnées  par  cette  dé- 
fiance et  cette  desaffection.  Elles  restent  attachées  à  l'Empereur 
et  à  sa  dynastie;  elles  aiment  sa  personne  ;  elles  comptent  tou- 
jours sur  sa  sagesse;  mais  ne  faut-il  pas  craindre  que,  mobiles 


FÊTES   ET   POINTS   NOIRS.  833 

et  impressionnables,  elles  ne  risquent,  dans  un  moment  donnée 
de  suivre  l'entraînement  des  classes  dirigeantes^  et  de  leur 
prêter,  pour  une  œuvre  révolutionnaire,  le  concours  qu'elles*  ne 
paraissent  nullement  disposées  à  lui  donner  aujourd'hui?  Ces  po- 
pulations qui  constituent  le  nombre  et  la  force  ne  se  deman- 
dent-elles pas,  elles-mêmes,  quelle  est  la  volonté  de  l'Empereur? 
quelle  est  son  action?  quel  est  le  but  poursuivi  par  son  gouverne- 
ment ?  Est-ce  la  guerre  avec  les  entraînemens  du  patriotisme^ 
avec  les  chances  heureuses  que  promettrait  l'héroïsme  de  nos 
soldats?  Est-ce  la  paix  avec  sa  sécurité,  la  réduction  des  dépenses 
militaires,  celle  des  contingens  annuels  et  l'abandon  d'un  projet 
de  réorganisation  de  l'armée  resté  peu  populaire  ?  Est-ce  une 
nouvelle  évolution  libérale  telle  que  l'annonçait  la  lettre  da 
19  janvier?  Est-ce,  au  contraire,  une  plus  grande  force  rendue, 
dans  l'intérêt  du  pays,  &  l'action  gouvernementale?  Voilà  les 
questions  que  l'on  se  pose  partout  avec  anxiété.  Le  choix  k  faire 
est  grave  et  difficile  ;  tout  le  monde  sent  aussi  que,  dans  l'état 
d'incertitude  et  d'engourdissement  où  se  trouve  le  pays,  une 
affirmation  nette  et  résolue  de  la  politique  et  de  l'action  impé- 
riales s'impose  avec  une  urgence  chaque  jour  plus  grande  à  la 
prévoyance  et  à  la  sagesse  du  gouvernement.  Plus  qu'aucun 
autre  pays,  la  France,  où  se  conservent  tant  de  germes  révolu- 
tionnaires, a  besoin  d'être  gouvernée  et  conduite.  A  cette  condi- 
tion  seulement  les  masses  reprendront  dans  l'avenir  leur  con- 
fiance tout  entière.  »  (30  septembre  1867.) 

XII 

Piétri  avait  dit  juste  lorsqu'il  attribuait  tout  le  malaise  de 
l'opinion  à  la  question  qu'on  se  posait  en  Europe  et  en  France  : 
«  L'Empereur  a-t-il  encore  une  volonté  et  quelle  est-elle?  »  Il  eût 
suffi  de  la  parole  ferme  d'un  homme  d'État  ayant  la  résolution 
dans  le  caractère  et  la  netteté  dans  l'esprit  pour  dissiper  tous  les 
points  noirs  visibles  à  l'horizon.  Malheureusement  l'Empereur 
n'était  plus  cet  homme  depuis  que  la  maladie  l'avait  terrassé;  le 
Vice-empereur  le  fut  encore  moins.  Nous  possédons  1^  rap{>orts 
confidentiels  qu'il  adressait  à  son  maître^  r.^p(^^Q^][)[^|^i^|(li^^cfi 
d'alarme  poussé  par  le  préfet  de  police  :  ils  le  définissent  au&si 
bien  que  le  rapport  de  Piétri  définissait  l'opinion  publique.  Lt' 
Vice-empereur,  lui  aussi,  dégage  d'un  regard  pénétrant  la  diffi- 

TOMB  XXI.  —  19C4.  ^Z 


834  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

eu) té  intérieure  et  la  difficulté  extérieure.  A  rextérieur,  il  ne 
s'arrête  pas  même  à  la  solution  que  j'appellerais  de  Timbécillité, 
si  elle  n'avait  été  soutenue  par  des  esprits  nullement  imbécilesi 
celle  de  s'apposer  même  par  la  guerre  au  passage  du  Mein,  sans 
arrière-volonté  de  conquête  sur  le  Rhin  ;  il  n'en  dit  que  ce  mot 
décisif  :  «  Toute  déclaration  de  ce  genre  conduirait  à  une  guerre 
précipitée.  »  Il  ne  s'arrête  qu'aux  deux  solutions  sérieuses  :  ou 
laisser  à  la  Prusse  le  champ  libre  en  Allemagne,  sauf  &  se  payer  de 
ses  propres  mains,  avec  ou  sans  son  consentement  sur  le  Rhin, 
ou  accepter  de  bonne  grâce  sans  pensée  de  dédommagemens 
une  extension  qu'on  déclarerait  nullement  inquiétante  pour  notre 
sécurité.  Il  indique  le  fort  et  le  faible  des  deux  partis  :  «  le 
premier  peut  conduire  k  la  guerre  et  à  une  guerre  terrible;  le 
second  serait  une  véritable  provocation  à  l'unité,  un  démenti 
aux  idées  échangées  à  Salzbourg;  il  produirait  dans  l'armée  un 
détestable  effet  et  autoriserait  cette  perfide,  cruelle  et  incessante 
attaque  dont  les  journaux  opposans  sont  remplis  :  la  France  est 
descendue  au  troisième  rang.  » 

Chaque  parti  avait  en  effet  ses  inconvéniens.  Il  restait  à 
choisir  celui  qui  en  avait  le  moins.  L&  le  courage  d'esprit 
manque  à  Rouher.  Il  conseille  de  louvoyer,  de  fortifier  le  cou- 
rage des  États  du  Sud,  de  préparer  nos  alliances  et  de  prendre 
ultérieurement  conseil  de  la  situation  générale  de  l'Europe,  soit 
pour  consolider  la  paix,  soit  pour  engager  un  duel  redoutable 
avec  la  Prusse,  soit  pour  prendre  résolument  autour  de  nous  les 
compensations  nécessaires.  A  l'intérieur,  l'option  était  également 
entre  deux  partis  tranchés.  La  majorité  des  amis  de  l'Empire, 
effrayés  des  licences  de  la  presse,  sollicitaient  l'Empereur  de 
renoncer  h.  des  réformes  auxquelles  manquait  encore  la  consé- 
cration définitive  et  de  dissoudre  immédiatement  le  Ck)rps  légis- 
latif  ;  le  peuple  réélirait  les  mêmes  députés,  et  condamnerait  le^ 
innovations  dangereuses.  D'autres  conseillaient  de  persister  dans 
la  nouvelle  voie  et  de  concéder  aux  libéraux  en  bons  égards  ce 
qu'on  accordait  en  extension  à  la  liberté.  Cette  fois,  Rouhar 
paraît  se  résoudre  à  l'énergie  :  «  Autant  il  serait  difficile  de  ne 
pas  louvoyer  actuellement  dans  les  affaires  extérieures,  autant  il 
serait  nécessaire  d'avoir  devant  le  suffrage  universel  une  allure 
déterminée.  Il  faudrait  lui  dire  carrément  :  le  journalisme  et  les 
passions  ennemies  tournent  violemment  toute  liberté  nouvelle 
contre  la  stabilité  des  institutions;  le  pays  est  loyalement  con- 


PÊT«S  BT  MWTS  Noms.  835 

snlté  sur  la  convenance  de  rajournement  des  réformes  proposées 
le  19  janvier.  Il  faudrait  carrément  demander  au  pays  sa  décision 
et  du  même  coup  reprendre  les  armes  disciplinaires  conférées  à 
l'administration  par  le  décret  de  1852.  » 

Le  système  valait  ce  qu'il  valait,  mais  son  succès  dépendait 
d'une  exécution  rapide.  Là  encore  le  courage  d'esprit  manque  h 
Rouhei*  :  «  Une  dissolution  immédiate  .a  d'incontestables  avan- 
tages, mais  elle  est  trop  utilitaire,  un  peu  équivoque,  subreptîce 
et  peureuse;  elle  viole  toutes  les  bonnes  conditions  du  gouver- 
nement représentatif.  »  -^  Fort  bien  :  il  ne  restait  donc  plus 
qu'à  renoncer  à  la  dissolution  et  à  laisser  la  Chambre  arriver  au 
terme  légal  de  son  mandat,  d'autant  plus  que  les  élections  pré- 
maturées sont  un  des  traits  caractéristiques  de  ce  régime  parle- 
ment aire  dont  on  avait  horreur.  Mais  cela  était  encore  un  parti 
trop  décidé.  Le  louvoyeur  reprend  le  dessus  :  on  dissoudra  avant 
l'expiration  des  pouvoirs  de  la  Chambre,  mais  pas  immédiate- 
ment; seulement  en  mai  prochain.  Les  élections  «  se  présente- 
ront avec  de  sérieuses  chances  de  succès,  quoique  avec,  certaines 
difficultés  et  certains  périls  de  plus.  Leur  succès  plus  chèrement 
acheté  donnera  au  gouvernement  une  force  incontestée  (1)<  »î 
Singulière  sagesse  que  celle  qui  consiste  à  opérer  difficilement 
ce  qu'on  aurait  pu  faire  facilement! 

En  somme,  les  conseils  donnés  à  l'intérieur  aboutissaient  à 
la  même  conclusion  que  ceux  de  l'extérieur  :  attendre.  Attendre 
n'est  pas  une  preuve  d'irrésolution  quand  on  attend  comme  Bis- 
marck pour  mieux  préparer  le  succès  d'une  action  à  laquelle  on 
est  décidé.  Attendre  est  au  contraire  un  signe  de  faiblesse  quand 
on  attend  pour  savoir  à  quoi  on  se  décidera.  Cette  conduite  cor- 
respondait si  bien  aux  dispositions  fatiguées  et  indécises  de 
l'Empereur  qu'il  l'adopta.  On  continua  à  l'intérieur  comme  h 
l'extérieur  à  louvoyer  entre  le  oui  et  le  non.  Où  cela  pouvait-il 
conduire  en  présence  du  ministre  prussien  qui  poussait  toujours 
en  avant,  même  lorsqu'il  paraissait  immobile,  et  d'une  opposition 
française  vigoureuse,  dont  la  haine  s'accroissait  de  la  facilité 
accordée  de  la  satisfaire?  Fatalement  les  points  noirs  devaient 
dévenir  d'épais  nuages  et  envahir  tout  l'horizon. 

Emile  Ollivier. 
(1)  Lettres  de  Rouher  à  l'Empereur,  19  et  27  septembre  1^61., 


DÉVOLUTION 


DE 


L'INDUSTRIE  MÉTALLURGIQUE 


.  Depuis  un  demi-siècle  environ,  la  métallurgie,  faisant  appel 
à  toutes  les  ressources  de  la  chimie,  a  substitué  aux  procédés 
empiriques  reposant  sur  des  traditions  confuses  et  variables  d'un 
point  &  l'autre,  aux  recettes  et  aux  tours  de  main  généralement 
secrets,  des  méthodes  de  travail  rationnelles,  uniformes  dans 
leurs  principes  et  s  appuyant  sur  des  données  scientifiquement 
établies.  Aujourd'hui,  la  marche  des  appareils  est  constamment 
soumise  au  contrôle  de  lïngénieur  et  du  chimiste  :  minerais, 
combustibles,  gangues,  etc.,  tout  cela  est  soigneusement  étudié  et 
aucun  produit  ne  sort  d'une  usine  isans  que  les  propriétés  méca- 
niques et  physiques,  sans  que  la  composition  chimique  en  soient 
pai*faitement  connues.  Dans  toutes  les  installations  de  quelque 
importance,  c'est  par  centaines  que,  chaque  jour,  on  compte  les 
analyses  et  les  essais  de  résistance  :  c'est  ainsi  qu'on  établit  la 
valeur  marcliande  de  la  matière  fabriquée  et  qu'on  peut  savoir 
comment  on  doit  la  traiter  en  vue  de  nouvelles  manipulations. 
Mais  ce  n'est  pas  seulement  à  la  chimie  que  la  métallurgie 
moderne  a  fait  appel  :  toutes  les  branches .  des  sciences  expé- 
rimentaleS)  depuis  la  thermodynamique  jusqu'à  la  cristallo- 
graphie, ont  été  mises  à  contribution  et,  comme  on  pouvait  s'y 
attendre,  Télectricité  a  essayé,  quelquefois  avec  succès,  de  se 
substituer  aux  méthodes  les  plus  consacrées  par  le  temps  et  p^f 


PT"'¥ 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  837 

De  là  une  évolution^  peut-être  moins  accentuée  que  celle 
dont  l'industrie  chimique  a  été  le  théâtre,  mais  qui  n'en  mérite 
pas  moins  d'être  examinée  de  près  et  que  les  pages  qui  vont 
suivre,  consacrées  surtout  à  la  grande,  ou  plytôt  à  la  grosse 
industrie  métallurgique,  ont  pour  but  de  mettre  en  évidence. 

I 

L'accroissement  continu  dans  la  production  du  fer  et  de  ses 
dérivés,  la  fonte  et  l'acier,  accroissement  qui  frappe  tous  les 
jours  l'observateur  le  plus  superficiel,  s'explique  par  la  facilité 
avec  laquelle  ce  métal  se  prête  à  tous  les  besoins.  Aussi  occupe- 
t-il  le  premier  rang  parmi  les  agens  créateurs  de  la  puissance  et 
de  la  richesse.  On  l'a  dit  :  «  Le  fer  attire  l'or.  »  La  sidérui^ie 
(métallurgie  du  fer)  présente  donc  un  intérêt  de  tout  premier 
ordre,  justifiant  la  place  prépondérante  que  nous  allons  lui 
accorder. 

Ce  qui  rend  la  fer  un  métal  si  précieux,  ce  n'est  pas  seule- 
ment sa  résistance  et  son  prix  relativement  bas,  car,  à  côté,  de 
c^  qualités,  il  a  le  grave  défaut  d'être  rapidement  et  facilement 
altérable.  En  réalité,  sa  valeur  tient  &  une  extrême  et  remar- 
quable sensibilité,  qui  se  manifeste  comme  il  suit  :  incorporons- 
lui  quelques  centièmes,  moins  encore,  quelques  millièmes  d'un 
corps  étranger,  carbone,  manganèse,  chrome,  nickel,  etc.,  et 
nous  verrons,  du  coup,  se  modifier  profondément,  non  seulement 
ses  qualités  mécaniques,  et  physiques,  mais  encore  certaines  de 
ses  propriétés  chimiques  telles,  par  exemple,  que  la  durabilité 
et  la  résistance  aux  corrosions  qui  le  menacent  sans  cesse.  De 
plus,  le  fer  est  un  corps  allotrope,  c'est-à-dire  qu'il  peut  exister 
sous  divers  états  moléculaires  caractérisés  par  des  propriétés 
diiïércntes,  et  nul  doute  que  cette  allotropie  ne  joue, un  rôle 
dans  les  combinaisons  de  ce  métal  avec  les  élémens  que  nous 
venons  de  citer.  On  conçoit  donc  aisément  qu'il  soit  possible  de 
fabriquer  avec  le  fer  des  produits  d'une  importance  et  dune  va- 
riété sans  égales. 

Le  traitement  qu'on  suit  aujourd'hui  pour  l'extri^ire  de  ses 
rainerais  est,  4'ailleurs,  en  principe,  celui  que  l'on  a  pratique  eu 
tout  temps  et  en  tout  lieu  :  faire  brûler  du  charbçu  dans  un  cout 
rant  d'air  lancé  à  travers  le  mélange  de  ce  combustible  .avec  le 
minerai.  Le  charbon  se  ti*ansfonne  alors  en  oxyde  de  0l^d>one, 


â38  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

et  c'est  ce  gaz  qui  se  charge  de  réduire,  c'est-à-dire  de  désoxyd 
le  minerai,  lequel, d'ordinaire,  est  un  oxyde  ou  est  préalablemei 
conirerti  en  oxyde  par  grillage  ou  calcination  :  le  fer  est  mis  en 
liberté  et  l'oxyde  de  carbone  se  perd  k  l'état  de  gaz  oarbonique. 

Seulement,  en  cherchant  à.tirer  le  meilleur  parti  possible  du 
minerai,  riche  ou  pauvre,  on  a  été  progressivement  entraîné  à 
élever  de  plus  en  plus  la  température  de  la  réduction.  Ce  n'est 
plus  alors  du  fer  qu'on  a  fabriqué;  c'est  un  produit  particulier, 
un  carbure  de  ce  métal,  carbure  appelé  fonte,  dont  il  a  fallu, 
désormais,  se  résoudre  k  extraire  le  fer,  et  qui,  se  liquéfiant  à 
une  température  où  celuinîi  est  encore  à  l'état  pftteux,  présente 
l'immense  avantage  de  se  séparer  aisément  de  la  matière  terreuse, 
—  ou  gangue,  —  dont  les  minerais  sont  toujours  accompagnés. 
Cette  gangue  e§t,  en  général,  de  l'argile  (silicate  d'alumine);  et 
pour  empêcher  que  sa  fusion,  provoquée  par  la  haute  tempéra-- 
ture  de  la  réduction,  n'entraîne  une  perte  de  minerai,  il  est  né- 
cessaire de  mélanger  à  celui-ci,  avant  de  le  traiter,  un  fondant 
spécial,  appelé  casiine,  qui  n'est  autre  que  du  calcaire  (carbonate 
de  chaux).  Il  se  forme  alors,  pendant  la  réduction,  une  scorie 
Hquide,  appelée  laitier,  constituée  surtout  par  du  silicate  d'alu- 
mine et  du  silicate  de  chaux,  et  qui  ne  renferme  que  des  traces 
infimes  de  fer,  la  presque-totalité  de  ce  métal  ayant  passé  à 
l'état  de  fonte. 

Quant  aux  appareils  propres  à  réaliser,  avec  le  minimum  de 
combustible,  l'ensemble  de  ces  réactions,  une  expérience  sécu- 
laire a  montré  que,  seuls,  ces  gigantesques  creusets,  profonds  et 
ventrus,  que  l'on  appelle  fours  à  cuve  en  général ,  haats  four- 
neaux dans  la  fabrication  de  la  fonte,  remplissent  les  conditions 
nécessaires. 

Actuellement,  les  hauts  fourneaux  présentent  tous  la  dispo- 
sition  suivante  ! 

L'orifice  supérieur  (gueulard)  sert  à  introduire  constamment, 
par  couches  alternées,  le  minerai  avec  son  fondant  (lit  de  fu- 
sion) et  le  combustible.  A  la  partie  inférieure  de  Tappareil,  ar- 
rive, par  uneou  plusieurs  ouvertures  (tuyères)  de  Taîr  légère- 
ment comprimé  et  fortement  chauffé  :  c'est  au  niveau  des  tuyères 
que  se  forment,  à  t'état  liquide,  le  laitier  et  la  fonte.  Celle-ci 
s'écoule  et  s'emmagasine  dans  le  creuset  qui  lui  est  réservé  à  la 
base  du  haut  fourneau  :  on  l'en  extrait  à  intervalles  réguliers.  Le 
laitier,  moins  dense,  qui  surnage  à  ta  fonte,  s'évacue  de  lui-même 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  839 

par  une  ouverture  convenablement  ménagée.  Tour  à  tour»  lits 
de  fusion  et  combustible»  entraînés  par  leur  poids,  se  présentent 
devant  les  tuyères  et  donnent  lieu  à  la  répétition  des  mêmes 
phénomènes.  Enfin,  du  gueulard  s'échappe  un  mélange  inflam* 
mable  de  gaz,  les  uns  (oxyde  de  carbone,  hydrogène,  gaz  des 
marais,  etc.)  combustibles,  les  autres  (azote,  gaz  carbonique, 
vapeur  d'eau,  etc.)  non  combustibles. 

Pour  diminuer  autant  que  possible  les  pertes  de  chaleur  par 
les  parois,  on  a  fait  les  hauts  fourneaux  de  plus  en  plus  larges, 
de  plus  en  plus  volumineux  ;  pour  avoir  une  production  inten-r 
sive  et,  par  suite,  économique,  on  les  a  construits  de  plus  en 
plus  élevés.  Aussi,  alors  qu'au  commencement  du  xix^  siècle, 
leur  hauteur  ne  dépassait  pas  quelques  mètres,  leur  capacité 
50  à  60  mètres  cubes  et  leur  production  15  à  20  tonnes  par 
vingt-quatre  heures,  aujourd'hui  cette  hauteur  varie  entre  25  à 
30  mètres,  la  capacité  entre  300  &  400  mètres  cubes  et  la  pro-^ 
duction  entre  100  à  200  tonnes.  Mais  on  commence  &  aller  cou- 
ramment jusqu'à  500  tonnes  et  on  cite  même,  à  Eliza,  près  de 
Pittsburg  (États-Unis),  un  de  ces  appareils  qui  donne  de  700  à 
800  tonnes  de  fonte  par  24  heures.  Du  coup,  la  production  mon- 
diale de  la  fonte,  qui  n'était,  il  y  a  quarante  ans,  que  de  9  mil^ 
lions  de  tonnes,  est  montée,  en  1900,  à  plus  de  40  millions  de 
tonnes  (41930  000  en  1902),  ce  qui J correspond  à  un  cube  de 
fonte  de  176  mètres  de  côté  environ  I  La  même  année,  la  France 
n'entrait  dans  ce  total  que  pour  2  millions  de  tonnes  à  peine 
(2400000  en  1902);  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  notre  pays 
est  pauvre  en  minerais  de  fer  et  que  sa  production  houillère 
n'atteint  pas  même  le  vingtième  de  celle  du  monde  entier. 

On  conçoit,  d'ailleurs,  que,  le  volume  et  la  hauteur  des  hauts 
fourneaux  augmentant  sans  cesse,  on  ait  dû  accroître  peu  à  peu 
la  puissance  des  machines  soufflantes  qui  fournissent  l'air  in- 
jecté par  les  tuyères.  Pour  la  même  raison,  le  charbon  de  bois, 
trop  friable  et  trop  coûteux,  a  dû  faire  place  à  un  combustible 
résistant  bien,  d'abord  k  la  compression,  ensuite  à  la  pression 
de  l'air  soufflé  :  ce  combustible  est,  en  général,  du  coke  fabriqué 
dans  des  fours  spéciaux  (fours  à  coke).  ,     .         ,    ,1, 

Ici,  faisons  une  parenthèse. 

A  l'origine,  alors  que  nos  pères  utilisaient,  pour  leurs  ma- 
chines soufflantes  primitives,  les  forces  hydrauliques,  c'est-à- 
dire  ce  qu'on  appelle  aujourd'hui  la  houille  blanche,  les  usines 


840  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  fer  étaient  nécessairement  situées  dans  les  pays  montagneu^^ 
riches  d'ordinaire  en  minerais,  en  bois  et  en  chutes  d'eau.  Mais, 
du  jour  où,  pour  actionner  ces' mêmes  machines,  on  a  su  tirer 
parti  de  la  force  motrice  de  la  vapeur,  un  exode  s'est  produit  : 
l'emploi  de  la  houille  noire  devenant  avantageux,  pour  ne  pas 
dire  indispensable,  ces  usines  se  sont  établies  au  centre  ou  dans 
le  voisinage  des  charbonnages  auxquels  les  progrès  des  moyens 
de  transport  permettaient  d'amener  le  minerai  à  bon  marché.  Il 
en  a  été  de  même  pour  presque  toutes  les  usines  métallurgiques  : 
seules,  celles  qui  fabriquent  des  métaux,  ou  d'une  certaine  va- 
leur, ou  dont  l'extraction  n'exige  que  peu  de  combustible,  les 
usines  à  or  et  à  plomb,  par  exemple,  ont  pu  rester  dans  le  voi- 
sinage du  minerai. 

Revenons  à  la  fonte. 

il  priori,  Ton  peut  prévoir  que  sa  composition  doit  dépendre 
de  celle  des  lits  de  fusion  et  du  plus  ou  moins  de  pureté  du 
combustible  employé.  Mais  il  faut  aussi,  comme  l'a  montré 
l'expérience,  tenir  compte  d'un  autre  facteur  :  l'allure  donnée 
au  haut  fourneau,  c'est-à-dire  la  température  à  laquelle  il  est 
porté  pendant  l'opération,  température  qui  dépend,  soit  de  la 
quantité  de  charbon  consommée,  soit  de  la  température  de  l'air 
soufflé.  Cependant,  si  différentes  les  unes  des  autres  que  puissent 
être  les  fontes,  on  peut,  à  la  rigueur,  les  classer  comme  il  suit: 
1^  les  fontes  grises  ou  fontes  chaudes,  qui  correspondent  à  une 
allure  chaude  ;  2^  les  fontes  blanches  ou  fontes  froides,  qui  se 
produisent  lorsque  le  haut  fourneau  prend  une  allure  froide. 
Grises  ou  blanches,  elles  contiennent  la  même  proportion,  à  peu 
près  de  2  à  5  pour  100  de  carbone,  entièrement  libre  dans  les  pre- 
mières, combiné  au  fer  dans  les  secondes,  d'où  leurs  différences 
de  couleur  et  de  structure.  Mais,  de  plus,  on  rencontre  dans 
toutes  un  certain  nombre  d'élémens  étrangers  :  silicium,  soufre, 
phosphore,  manganèse,  etc.,  la  présence  d'un  excès  de  silicium 
constituant  même  le  caractère  chimique  essentiel  par  lequel  les 
fontes  chaudes  se  différencient  des  froides.  Quant  à  leur  prix  de 
revient,  il  varie,  d'ordinaire,  entre  45  à  50  francs  la  tonne. 

Les  fontes  grises,  relativement  douces  et  peu  dures,  fondent 
franchement  au  feu,  ce  qui  les  rend  propres  au  moulage,  tandis 
que  les  fontes  blanches,  plus  cassantes,  ne  se  ramollissant  que 
progressivement  et  restant  toujours  un  peu  pâteuses,  même  à 
une  température  élevée,  ne  peuvent  être  moulées  que  mélangées 


PT^ 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  841 

aux  grises.  C'est  avec  de  pareils  mélanges  ou  avec  des  fontes 
grises  seules  qu'on  fabrique  des  tuyaux  de  conduite,  des  co- 
lonnes, des  bâtis,  volans,  cylindres,  pistons  de  machines,  des 
fourneaux,  des  grilles,  des  vases,  des  statuettes,  etc. 

Et  maintenant,  que  Ton  affine^  c'est-à-dire  que  Ton  décarbure 
de  la  fonte,  grise  ou  blanche,  de  façon  à  n'y  laisser  que  de  4 
à  5  millièmes  au  plus  de  carbone,  et  l'on  aura  ce  que  l'on  ap- 
pelle du  /er,  métal  doux,  résistant  et  malléable. 

Que  si  on  décarbure  de  la  fonte  ou  du  carbure  du  fer  de 
façon  à  obtenir  un  produit  contenant  de  5  à  20  millièmes  au 
plus  de  carbone,  alors  on  obtiendra  ce  qu'on  appelle  de.  Xacier^ 
produit  d'art  qui,  par  sa  composition,  tient,  on  le  voit,  le  milieu 
entre  le  fer  et  la  fonte.  Moins  fusible  que  cette  dernière,  l'acier 
est  plus  fusible,  plus  résistant,  plus  dur,  et,  en  même  t^mps, 
(juoique  malléable,  plus  cassant  que  le  fer.  Mais  ce  qui,  par- 
dessus tout,  le  distingue  essentiellement  de  ce  métal,  c'est  que, 
plongé  encore  rouge  dans  l'eau  froide,  il  prend  la  trempe,  c'est- 
à-dire  devient  plus  dur,  plus  résistant  qu'il  n'était  et,  par  consé- 
quent, pratiquement  indéformable,  la  «  faculté  de  la  trempe  » 
augmentant,  d'ailleurs,  avec  la  proportion  de  carbone. 

Quant  à  la  décarburation  de  la  fonte,  elle  s'opère  soit  à  l'aide 
de  l'oxygène  d'un  courant  d'air,  soit  à  l'aide  de  matières  com- 
burantes spéciales  :  J^attitures  (oxydes  de  fer  que  les  usines  four- 
nissent elles-mêmes  en  abondance),  vieux  fers  plus  ou  moins 
oxydés,  minerais  de  fer  eux-mêmes.  Ces  matières  jouent  un, 
double  rôle,  car,  mélangées  à  la  fonte  préalablement  fluidifiée, 
elles  sont  réduites  par  son  carbone  et,  dès  lors,  affinent  cette 
fonte  :  1®  par  leur  fer,  dont  l'addition  diminue  la  proportion  re- 
lative de  carbone  contenue  dans  la  masse  traitée;  2®  par  leur 
oxygène,  qui  brûle  l'excès  de  carbone  dont  il  reste  encore  à  la 
débarrasser.  Notons,  enfin,  que  l'oxygène,  qu'on  l'emprunte,  soit 
à  Tair,  soit  à  l'une  quelconque  des  matières  précédentes,  est  né-^ 
cessaire  à  la  combustion,  c'est-à-dire  à  l'élimination  des  élémens 
étrangers  (silicium,  soufre,  etc.)  énumérés  plus  haut. 

Ces  notions  indispensables  rappelées,  —  et  la  suite  montrera 
combien  ce  rappel  était  nécessaire,  —  étudions  les  variations  qu'a 
subies,  au  cours  du  dernier  siècle,  la  fabrication  du  fer  et  de  l'acier. 

Jusqu'en  1864  environ,  l'affinage  s'opérait  dans  les  fours  à 
réverbère  inventés  par  Cort  en  1784,  et  qu'on  appelle  fours  à 
puddler.  ■      ,;;|.  .•>..</!, iBlrnmofh.n. 


842  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Dans  ces  appareils,  chauffés  &  la  flamme  de  la  houille^ 
maintenus  constamment  par  cette  flamme  à  la  température  d» 
fusion  de  la  fonte  (1 100  degrés  à  peu  près),  ce  métal,  traité  soit 
par  des  battitures,  soit  par  des  minerais,  soit  encore  par  un  mé- 
lange de  battitures  et  de  minerais,  était  soumis,  jusqu'à  sa  trans- 
formation en  fer^  à  un  brassage  puddling,  énergique.  Mais, 
quoiqu'on  puisse,  à  la  rigueur,  porter  la  température  d'un  four 
à  puddler  aux  environs  de  1300  degrés,  cette  température  est 
encore  trop  basse  pour  obtenir  la  fusion  complète  du  fer,  qui  n'a 
lieu  qu'entre  1600  et  1  700  degrés.  Aussi  le  puddlage  est-il  une 
opération  pénible  et  coûteuse  :  il  suffit  d'avoir  vu  travailler  la 
pâte  froide  du  pain  chez  un  boulanger,  pour  comprendre  ce 
qu'est  le  brassage  d'une  pâte  de  fer,  au  bout  d'énormes  ringards, 
à  l'entrée  d'un  four  chauffé  aux  températures  que  nous  venons 
de  donner.  De  plus,  pour  donner  au  fer  ainsi  obtenu  (fer  puddlé, 
fer  forgé)  l'homogénéité  qui,  nécessairement,  lui  fait  défaut,  il 
faut  avoir  recours,  après  le  puddlage,  à  une  série  d'opérations  : 
cinglages,  laminages,  corroyages,  etc.,  fort  coûteuses  aussi. 
Quant  à  l'acier,  dont  la  fabrication  n'était  alors  qu'une  petite  in- 
dustrie, on  l'obtenait,  en  général,  par  carburation  directe.  Ré- 
sultat :  le  bon  fer  revenait  au  moins  à  140  francs  la  tonne, 
l'acier,  à,  1 000  francs,  prix  trop  élevés  pour  que  l'usage  de  ces 
métaux  pût  se  répandre  autant  qu*il  était  désirable. 

La  découverte  ^i  importante  de  Bessemer,  que  son  auteur  fit 
connaître  en  18K6,  dans  une  séance,  devenue  historique,  de  la 
British  Association  of  the  Iron  Trader  changea  la  face  des  choses. 
Elle  permit,  en  effet,  de  remplacer,  et  à  bon  marché,  les  deux 
types  extrêmes,  fer  forgé  et  acier  dur,  que,  seuls,  fournissait 
l'ancienne  industrie,  par  une  riche  gamme  d'aciers  offrant  toutes 
les  nuances  de  dureté,  depuis  des  aciers  extra-doux  (fers  acié- 
reux),  comparables  à  l'ancien  fer,  jusqu'à  des  aciers  durs,  compa- 
rables à  l'ancien  acier.  La  révolution  était  considérable  :  aussi 
nos  lecteurs  nous  pardonneront-ils  facilement  d'entrer  dans 
quelques  détails  pour  mieux  faire  saisir,  et  comment  elle  a  pu 
s'opérer,  et  comment  elle  a  amené  l'introduction  de  la  chimie 
dans  l'industrie  sidérurgique. 

En  principe,  rien  de  plus  simple  et  de  plus  séduisant  que  le 
nouveau  procédé  :  au  lieu  de  s'adresser,  pour  la  décarburation, 
à  dés  oxydei^,  dont  là  rédtiction  absorbe,  d'ailleurs,  de  la  chaleur, 
où  li'airëlibWs  (iul'a  rkii^^éûl,  et  à  de  l'air  à  la  température  am- 


L  ÉVOLUTION   DE   l'iNDUSTBJB  MÉTALLURGIQUE.  843 

biante;  de  plus,  au  lieu  d'opérer,  comme  dans  uu  four  h  puddler, 
sur  quelques  centaines  de  kilogrammes,  ce  sont  des  tonnes  en^ 
tiiëres  que  Ton  traite  d'un  seul  coup,  et,  pour  obtenir  un  aussi 
brillant  résultat,  il  suffit  de  verser  dans  une  gigantesque  cornue 
en  tôle  (convertisseur)  la  fonte  fluidifiée  et  de  lancer  dans  cette 
masse  de  violens  courans  d'air  qui  la  traversent  de  part  en  part. 
Cet  air,  h,  la  fois,  oxyde,  chauffe  et  brasse  la  matière  métallique  : 
spontanément  le  carbone  prend  feu  et  sa  combustion,  rapide  et 
générale,  dégage  une  quantité  de  chaleur  tellement  énorme,  tel- 
lement concentrée  que,  sans  aucune  dépende  de  combustible,  la 
masse  traitée,  reste  liquéfiée  pendant  toute  la  durée  de  Topera* 
tion,  tandis  que,  comme  on  l'a  vu  plus  haut,  dans  un  four  à 
puddler,  elle  a  sans  cesse  besoin  d'être  fortement  réchauffée  par 
la  flamme  du  foyer. 

Il  semble  alors  que  rien  ne  doive  être  plus  facile,  en  réglant 
de  façon  convenable  la  pression  de  Tair  injecté  que  de  trans* 
former  directement  la  fonte,  soit  en  fer,  soit  en  acier  ;  et  si  Ton 
songe,  en  outre,  &  l'évidente  économie  du  précédé,  il  peut  pa« 
rattre  surprenant  que  la  découverte  de  sir  H.  Bessemer  n'ait  pas 
été,  dès  la  première  heure,  appréciée  comme  elle  le  méritait. 
En  voici  la  raison.  Certes,  il  est  merveilleux  de  pouvoir  affiner 
d'un  seul  coup,  comme  on  le  fait  aujourd'hui  de  quinze  à  vingt 
tonnes  de  fonte  en  vingt  minutes  environ ,  tandis  que  la  chargé 
d'un  four  à  puddler  n'a  jamais  dépassé  500  kilogrammes  et  i^ 
toujours  exigé  une  heure  de  travail  au  moins.  Encore  faut-il,^ 
lorsqu'on  opère  sur  de  telles  masses,  être  assuré  du  succès.  Or,  à^ 
l'origine  du  Bessemer,  on  ne  savait  pas  régler  le  vent  soufflé, 
on  déoassait  le  but,  on  brûlait  une  partie  du  fer,  d'où  la  for* 
mation  anondante  d'un  oxyde  qui  rendait  le  métal  obtenu  im-« 
propre  à  tout  usage.  La,  puissance  même  du  procédé  en  faisait 
la  faiblesse! 

Heureusement  qu'en  1862,  Mushet  découvrit  l'indispensable 
agent  de  rarfinage,  c'est-à-dire  le  corps  capable  de  réduire  cet 
oxyde,  dont  la  production,  quoi  qu'on  fasse,  est,  d'ailleurs,  inévi-» 
table  :  cet  agent  est  le  manganèse,  qu'on  introduit  dans  le  con^ 
vertisseur,  alors  que  la  décarburation  est;  ^v^^oiÇQP^I^^.ÇUâ 
possible,  sous  forme  de  fontes  fortement  manganésées*  Ces 
font^,  préparées  dans  des  hauts  fourneaux  spéciaux  et  dont 
quelques-unes  (ferro-manganèses)  contiennent  jusqu'à  80  pour  100 
du  métal  réducteur,  jouent   un  double  rôle:  leur  manganèse 


844  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

réduit  l'oxyde  en  question ,  s'oxyde  lui-même  et  passe  presque 
entièrement/ à  l'état  de  silicate,  dans  la  scorie,  tandis  que  leut 
carbone  se  dissout  dans  le  bain  et  s'allie  au  reste  de  la  fonte 
traitée.  Il  est  évident,  du  reste,  que,  par  l'emploi  d*une  quantité 
convenablement  dosée  d'une  de  ces  fontes  réactives,  on  peut 
arriver  à  produire,  à  volonté,  un  acier  de  composition  déter- 
minée, les  fontes  les  plus  manganésées  servant  à  la  préjparation 
des  aciers  les  plus  doux. 

Le  procédé  Bessemer  prit,  dès  lors,  un  développement  con- 
sidérable. Seulement,  par  suite  de  la  présence  inévitable  du 
manganèse  dans  le  métal  obtenu,  il  cessa  d'être  employé  pour 
la  fabrication  de  fers  identiques  aux  fers  puddlés.  On  restrei- 
gnit sou  usage  à  la  fabrication  des  aciers  et,  en  quelques  années, 
par  suite  des  besoins  croissans  de  l'industrie  et,  surtout,  de  la 
Guerre  et  de  la  Marine,  l'industrie  de  Tacier  vit  décupler  sa 
production  :  419000  tonnes  en  1864,  4  274  000  tonnes  en  1880. 

Cependant,  tel  que  nous  venons  de  le  décrire,  le  procédé 
était  limité  dans  son  emploi.  D'abord,  pour  des  raisons  que 
nous  passerons  sous  silence,  n'ayant  ni  la  prétention  ni  la  pos- 
sibilité de  faire  ici  un  cours  de  métallurgie,  il  n'était  applicable 
qu'à  des  fontes  très  chaudes  (fontes  Bessemer).  Ensuite,  —  et  c'est 
là  le  point  capital, — avec  le  garnissage  argileux  employé  jusqu'a- 
lors pour  protéger  la  surface  intérieure  du  convertisseur,  il  ne 
permettait  de  traiter  que  des  fontes  préparées  avec  des  minerais 
purs^  exempts  de  phosphore,  comme  ceux  que  fournissent  l'An- 
gleterre, la  Suède^  l'Espagne,  l'Italie,  etc.  Quant  aux  fontes  pré- 
parées avec  des  minerais  impurs,  c'est-à-dire  phosphoreux,  le 
Bessemer  était  forcé  de  s'en  désintéresser  :  le  silicium  contenu 
dans  l'argile  du  garnissage  réduit,  en  effet,  l'acide  phosphorique 
que  produit  la  combustion  du  phosphore,  et  permet  ainsi  à  cet 
élément,  qui  a  l'inconvénient  de  donner  à  Tacier  une  fragilité 
dangereuse,  de  repasser  dans  le  métal  obtenu.  C'était  là  une 
cause  d'infériorité  manifeste  vis-à-vis  du  puddiage  qui,  ne  fabri- 
quant guère  que  du  fer,  pouvait  utiliser  des  fontes  phospho- 
reuses, car  le  fer  supporte  sans  inconvénient  une  certaine  dose 
de  phoBphoreuJlytavaitdono  une  lacune  à  combler. 

)fiIiqDl^ltrti,K«rs46^8,  part  Thomas  et  Gilchrist,  qui  montrèrent 
que  le  phosphore  s'élimine  eu  presque-totalité,  passant  dans  la 
scorie  à  l'état  de  silico-phosphates  de  chaux,  de  manganèse  et 
de  fer:  l<>si  on  remplace  le  garaîssage  argileux, —  ou  garnis- 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  843 


sage  acide,  —  du  convertisseur^  par  un  garnissage  basiqpe  de 
chaux  magnésifère,  obtenue  en  calcinant  de  la  dolomite  (corn* 
binaison  de  carbonate  de  chaux  et  de  carbons^te  de  magnésie); 
2<*  si,  &vant  ou  pendant  la  décarbura tidn ,  on  verse  dans  le  con- 
vertisseur une  quantité  suffisante  de  chaux.  11  est  évident,  d'ail- 
leurs, d'après  ce  que  nous  venons  de  dire  sur  le  rôle  du  silicium, 
que  les  foules  ainsi  traitées  doivent  être  aussi  peu  silicifëres  que 
possible  (fontes  Thomas).  Le  problème  de  la  déphosphoration  des 
aciers  était  enfin  résolu. 

Aussi,  minerais  purs  et  impurs  étant,  désormais,  également 
exploitables,  le  Bessemer  prit  un  essor  i.uouï.  Non  seulement  le 
triomphe  de  l'acier  sur  le  fer  forgé  continua  à  s'accentuer,  — 
depuis  1885,  en  France,  on  ne  fabrique  plus  de  rails  en  fer,  — 
mais,  en  outre,  comme,  grâce  au  développement  des  moyens  de 
transport,  le  prix  du  minerai  est  aujourd'hui  deVenu  le  prin* 
cipal  facteur  de  l'économie  de  la  fabrication,  on  commença,  sur 
le  continent,  l'exploitation  des  riches  gisemens  phosphoreux, 
jusqu'alors  un  peu  délaissés,  qu'offrent  en  abondance  la  Lor- 
raine, le  Luxembourg,  la  Westphalie,  etc.  En  ce  qui  nous  con- 
cerne, cette  exploitation  fut  le  signal  d'une  profonde  transfor- 
mation économique  :  les  grandes  aciéries  se  transportèrent  dan^i 
le  bassin  de  la  Moselle,  à  Longwy,  Jœuf,  Homécourt,  Frouard, 
Neuves-Maisons,  etc.,  et  la  plupart  des  hauts  fourneaux  du 
Centre,  mal  approvisionnés  en  combustible  et  en  minerai,  durent 
éteindre  leurs  feux  :  le  Creusot  lui-même,  depuis  qu'il  a  établi 
ses  hauts  fourneaux  à  Cette,  est  devenu  une  usine  de  construc- 
tion. Seules,  sont  restées  en  place  les  aciéries  qui,  comme  celles 
d'Isbergues,  Anzin,  Trignac,  Pauillac,  Saint-Louis-du-Rhône,  etc., 
ont  une  situation  géographique  qui  leur  permet  de  recevoir  à 
bon  marché  du  minerai  pur  et  du  charbon. 

Si  Ton  considère,  maintenant,  qu'avant  Bessemer  l'industrie 
de  l'acier  était,  pour  ainsi  dire,  une  industrie  de  luxe  et  qu'au- 
jourd-hui  le  chiffre  de  sa  fabrication  annuelle  s'élève  à  des 
dizaines  de  millions  de  tonnes,  on  voit  que  le  mot  de  «  révolution,  >» 
employé  plus  haut  à  propos  du  procédé  de  Téminent  ingénieur 
anglais,  n'avait  rien  d'exagéré  et  qu'à  cette' génii^leJnYantipftieat 
due,  certainement,  la  transformation  la. ^hls<^i«djitaitQ)l({ÉfjËt 
éprouvée  la  sidérurgie  depuis  ses  plus  lointaines  origines.  On  Ta 
dit  avec  raison,  et  le  mot  est  à  retenir  :  «  A  l'âge  du  fer,  Bes* 
semer  »  fait  succéder  celui  de  l'acier.  » 


846  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

Observons,  en  outre,  que  si,  après  vingt-cinq  ans  de  luttes 
opiniâtres,  le  procédé  Bessemer  est  arrivé  h.  s'imposer,  c  est  à  la 
chimie  qu'il  le  doit.  N'est-ce  pas,  en  effet,  avec  les  fontes  man- 
ganésées  de  Mushet,  avec  la  chaux  de  Thomas  et  Gilchrist,  véri- 
tables réactifs  choisis  en  connaissance  de  cause  et  dosés  avec 
précision,  que  cette  science  s'est  définitivement  introduite  dans 
la  grosse  industrie  métallurgique? 

Cependant,  pour  la  fabrication  de  l'acier,  Vadmirable  procédé 
dont  nous  venons  d'examiner  les  perfectionnemens  sucœasift 
présente,  quand  même,  un  grave  inconvénient  :  il  ^e  prêtera 
toujours  mal,  en  effet,  par  suite  de  la  rapidité  des  réactions,  à  la 
production  d'aciers  de  qualités  variées.  Force  sera  toujours, 
avec  un  convertisseur,  de  se  limiter  à  la  fabrication  d'une  nuance 
bien  déterminée,  à  laquelle  le  personnel  chargé  de  l'opératios 
finira  par  s'habituer  h  la  longue.  De  plus,  quoique  Be^ssemer 
lui-même  ait  donné  sa  méthode  comme  «  fournissant  du  fer  et 
de  Tacier  sans  dépense  de  combustible,  »  en  réalité,  si  l'on  ga- 
mine les  choses  de  près,  on  s'aperçoit  que  cette  assertion  ne  peut 
être  adoptée  sans  réserves  :  il  faut  compter,  en  effet,  d'abord 
avec  la  dépense  de  charbon  nécessaire  au  chauffage  de  la  cornue, 
qu'il  est  indispensable  de  porter  au  blanc  avant  l'arrivée  de  la 
fonte,  ensuite  avec  la  force  absorbée  par  les  machines  de  manœuvre 
et,  surtout,  par  la  soufflerie,  organe  indispensable  d'une. imtalU- 
tion  Bessemer.  Aussi,  à  cette  heure,  le  procédé  mis  en  avant  par 
Martin,  vers  1865,  et  dont  le  développement  a  été,  pour  ainsi 
dire,  parallèle  à  celui  du  Bessemer,  tend  à  devenir  pour  ce  der* 
nier  un  concurrent  redoutable,  tout  en  restant  son  auxiliaire 
dans  un  grand  nombre  de  cas. 

C'est  en  ajoutant  à  la  fonte  de  vieux  fers,  des  déchets  du 
Bessemer,  ou  du  minerai,  ou,  mieux,  un  mélange  de  décheU  et 
dé  minerai  que,  dans  ce  procédé,  on  la  transforme  en  acier  : 
aussi  ce  mode  d'affinage^  doit-il  être  considéré  comme  un  véri* 
table  retour  offensif  du  puddlage,  preuve  indéniable  que,  dans 
rindustrie  comme  ailleurs,  il  faut  se  garder  de  la  superititioo 
du  progrès.  Seulement,  pour  que  cette  sorte  de  régression  fût 
pi^^^jfc^l^^^ il. était  nécessaire,  puisque •  c'est  de  l'acier  qu'on  far 
bj;ique>'et  qu'on  le  veut  homogène,  de  pouvoir  obtenir  sa  fuaio& 
parfaite  et  en  grande  masse  sur  la  sole  d'un  four.  C'est  cetU 
opération,  regardée  jusqu'alors  comme  impraticable,  que  Ting*' 
nieur  Martin  sut  réaliser  :  l'acier  fondant  entre  1400  et  ISOOde*' 


l'évolution  Dte  l'industrie  métallurgique.  847 

grés,  il  n'eut,  en  effet,  qu'à  mettre  à  profit  l'invention  faite  en 
1860,  par  les  frères  Siemens,  des  fours  à  récupération  de  cha- 
leur, fours  à  l'intérieur  desquels  il  est  facile  de  maintenir  une 
température  uniforme  de  1 600  degrés  environ. 

Mais  il  fallait  encore  que  ta  régression  fût  avantageuse.  Or, 
par  l'emploi  d'appareils  de  dimensions  convenables,  il  est  aisé 
d*opérer  sur  des  charges  de  fonte  de  20  à  30  tonnes  (on  va  même 
aujourd'hui  jusqu'à  400);  de  plus^  l'usage  des  fontes  réactives 
de  Mushet  et  de  la  méthode  acide  ou  basique  ne  comporte  aucune 
difficulté;  le  brassage,  sans  être  automatique,  comme  dans  le 
Bessemer,  est  facile,  puisque  la  masse  traitée  est  parfaitement 
fluidifiée;  enfin,  remarquons-le  bien,  l'affinage  étant  toujours  de 
longue  durée  (de  7  à  8  heures),  on  peut,  à  chaque  instant,  constater 
l'état  du  bain  et  modifier  sa  composition  suivant  les  besoins.  Lé 
procédé  Martin  devait  donc  permettre  et  a  permis,  en  effet,  ce 
que  né  permet  pas  le  Bessemer  :  la  fabrication  en  grande  masse, 
et  à  volonté,  avec  le  même  appareil  d'affinage,  d'aciers  de  com- 
positions variées  et  parfaitement  déterminées. 

D'ailleurs,  le  Martin  ne  l'emporte  pas  seulement  sur  le  Bes- 
semer par  la  variété  et  par  la  supériorité  de  ses  produits.  Au- 
jourd'hui, grâce  à  ses  perfectionnemens  successifs,  grâce  à  l'em- 
ploi de  véititables  fours  à  fabrication  continue  où  l'on  affine  plus 
de  200  tonnes  de  fonte  par  24  heures,  il  tend  à  l'égaler  comme 
puissance  de  production.  Enfin,  si,  à  première  vue,  l'affinage 
par  le  procédé  Martin  semble  devoir  être  beaucoup  plus  coûteux 
que  par  le  procédé  Bessemer,  en  réalité  la  différence  n'est  pas 
énorme  :  les  fi'ais  d'affinage  d'une  tonne  de  fonte,  de  20  francs 
environ  par  le  procédé  Bessemer,  ne  dépassent  pas  en  effet 
30  francs  lorsqu'on  use  du  procédé  Martin,  ce  qui  tient  à  ce  que 
le  Martin  n'a  pas  de  soufflerie,  consomme  relativement  peu  de 
combustible  et  n'exige  aucun  effort  spécial  à  la  main-d'œuvre 
humaine. 

Aussi  se  demande-t-on  souvent,  n  si,  un  jour,  le  Martin 
n'assistera  pas  aux  funérailles  du  Bessemer,  comme  celui-ci  à 
celles  des  fours  à  puddler?  »   ' 

Il  est  malaisé  de  répondre  à  une  pareille  question.  Cependant, 
remarquons  d'abord  que  les  fours  à  puddler  ne  sont  pas  encore 
morts  :  à  tort  ou  à  raison,  quoique  les  Bessemer  et  lés  Martin 
fournissent,  comme  nous  l'avons  dit;  de  véritab lies  fer»  commer- 
ciaux (aciers  extra-doux),  on  fabriqué,  à  llKeiirë'aëtlMll^'/pi^^i% 


848  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autant  de  fer  forgé  qu'il  y  a  trente  ans  (plus  de  6  milL^. 
tonnes  en  1902).  Remarquons  ensuite^  que^  pour  l'instanl 
tout  semble  l'indiquer,  —  le  choix  entre  les  deux  procédés 
question  dépend  uniquement  des  conditions  géographiques  et 
économiques  de  La  fabrication  :  aux  États-Unis,  — qui,  depuis  1890, 
ont  enlevé  à  l'Angleterre  le  premier  rang  pour  la  production  de 
la  fonte  et  de  ses  dérivés,  —  dans  les  usines  les  plus  récentes, 
on  n'installe  que  des  Martin.  Ce  qu'on  peut  affirmer,  c'est  qu'en 
1890,  on  a  fabriqué  12  millions,  en  1900,  27  millions,  en  1902, 
plus  de  29  millions  de  tonnes  d'aciers  de  toute  provenance; 
c'est  que,  de  plus  en  plus,  l'industrie  fait  appela  l'acier  pour  ses 
constructions  métalliques,  ses  pièces  de  machines,  la  fabrication 
des  cloches,  celle  des  ressorts,  outils,  socs  de  charrue,  pelles, 
faux,  faucilles,  râpes,  scies,  haches,  couteaux,  canifs,  rasoirs, 
lancettes,  plumes,  etc.  ;  les  chemins  de  fer  pour  leurs  rails,  leurs 
roues  de  wagons  et  de  machines,  etc.  ;  la  Guerre  pour  ses  tubes 
de  canon,  frettes,  pièces  de  culasse,  affûts,  fusils,  baïonnettes, 
sabres,  fourreaux,  etc.  ;  la  Marine  pour  ses  tôles  de  chaudières, de 
construction,  ses  blindages,  ses  canons  monstres,  ses  ancres,  etc. 
La  Tour  Eiffel  est  en  acier;  en  acier,  le  pont  Alexandre  111;  en 
acier,  les  bâtimens  gigantesques  des  dernières  Expositions  univer- 
selles. L'acier  est  le  métal-roi,  et  c'est  la  chimie  qui  Ta  fait  roi! 

Seulement,  comme  nous  l'avons  déjà  fait  entendre,  depuis 
Mushet,  tous  les  aciers,  tous  les  fers  aciéreux  sont  plus  ou  moins 
manganèses  :  c'est  donc  un  acier  nouveau  qui  règne  à  la  place  de 
l'ancien.  De  plus,  Temploi  des  métaux  récens  appelés  aciers  spé- 
ciatix,  celui  des  aciers  moulés^  qui  se  répand  de  jour  en  jour, 
marquera  sans  doute  le  début  d'une  nouvelle  évolution  de  la 
sidérurgie. 

L'addition  d'élémens  tels  que  le  chrome,  le  nickel,  le  molyb- 
dène, le  vanadium,  etc.,  qui  apportent  aux  propriétés  de  l'acier 
des  modifications  si  remarquables,  si  imprévues  et,  en  mémo 
temps,  si  précieuses  au  point  de  vue  de  la  dureté,  de  la  résis- 
tance, de  la  durabilité,  etc.,  est  certainement  destinée  adonner 
des  résultats  de  plus  en  plus  brillans  à  mesure  que  se  per- 
fectionnera la  fabrication  de  ces  aciers  spéciaux.  «  Un  jour 
viendra,  sans  doute,  où  tous  ces  alliages  si  variés  que  l'on  doit 
à  l'introduction  de  la  chimie  dans  la  métallurgie,  et  doBiTen- 
semble  constitue  un  domaine  presque  infini  dans  lequel  on  n'& 
fait  encore  que  les  premiers  pas  finiront  par  posséder  des  com- 


V 
l'évolution   de  l'industrie  MÉTALLtnGIQUE.  849 

positions  adaptées  spécialement  à  chaque  dsage.  Ce  jour-là,,  ils 
prendront  la  place  de  Tacier,  comme  celui-ci  a  pris  celle  du 
fer.  » 

Enfin,  le  moulage  de  Tacier,  opération  exceptionnelle  et  diffi- 
cile il  y  a  treize  à  quatorze  ans,  est  entré  aujourd'hui  dans  la 
pratique  courante  :  l'ossature  du  pont  Alexandre  III  est  en  acier 
moulé.  Il  est  donc  permis  de  prévoir  le  moment  où  ce  genre  de 
moulage  remplacera,  d'une  part,  les  moulages  de  fonte  qui  sont 
moins  résistans,  d'autre  part,  les  pièces  forgées  qui  sont  plus 
coûteuses.  Alors  deviendront  inutiles  et  les  énormes  marteaux- 
pilons  et  les  puissantes  presses  hydrauliques  qui,  dans  certaines 
usines,  les  remplacent.  Tout  cet  outillage,  créé  à  grands  frais, 
disparaîtra,  et,  au  règne  des  forges  agitées  ou  bruyantes,  succé- 
dera celui  des  fonderies,  discrètes  et  silencieuses. 

II 

Les  métaux  autres  que  le  fer  se  trouvent  d'ordinaire  en  quan- 
tité assez  faible  à  la  surface  du  globe  :  de  là  leur  prix  souvent 
élevé  et  la  nécessité  d'extraire  certains  d'entre  eux  de  minerais 
même  très  pauvres. 

Au  traitement  par  voie  sèche,  appliqué  aux  minerais  relati- 
vement riches,  et  dont  les  frais  sont  à  peu  près  proportionnels  à 
la  quantité  de  matière  sur  laquelle  on  opère,  traitement  dont 
la  sidérurgie  vient  de  nous  offrir  le  plus  remarquable  exemple, 
il  faut,  parfois,  substituer  le  traitement  par  voie  humide  :  les 
frais  sont  alors  en  raison  de  la  quantité  de  métal  obtenue,  et,  de 
plus,  la  dépense  de  combustible  est  insignifiante  ou  nulle.  C'est 
ce  traitement  que  l'on  emploie  pour  extraire  lor  des  minerais  de. 
très  faible  teneur  du  Transvaal,  et  son  principe  est  le  suivant  :  le 
minerai,  après  avoir  subi,  s'il  le  faut,  une  transformation  préa- 
lable, est  dissous  dans  l'eau  ou  dans  une  liqueur. acide;  puis  la 
solution  métallique  ainsi  obtenue  est  soumise  à  l'action  de  réactifs 
convenables,  qui  précipitent  tels  ou  tels  corps,  en  laissant  les 
autres  dans  le  bain. 

Par  suite  de  l'extrême  facilité  avec  laquelle  ses  alliages  se 
fondent  et  se  moulent,  la  métallurgie  du  cuivre  avait  une  avance 
de  plusieurs  dizaines  de  siècles  sur  celle  du  fer,  dont  les  alliages^ 
difficiles  à  fondre,  étaient  par  conséquent  difficiles  à  obtenir  : 
l'âge  du  bronze,  d'ailleurs,  n'a-t-il  pas  précédé  l'âge  du  fer?  Mais 
TOMK  XXI.  —  1904.  54 


850  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  procédés  de  fabrication  du  cuivre  lui-même  laissaient, . 
certains  cas,  beaucoup  à  désirer.  Si,  par  voie  humide,  cette  fal 
cation  était,  depuis  longtemps,  aussi  parfaite  que  possible,  il  n'u. 
était  pas  de  même  de  son  extraction  par  voie  sèche. 

Il  n'y  a  pas  plus  de  vingt  ans,  en  effet,  les  pyrites  cuivreuses 
(sulfures  de  cuivre),  qui  constituent  les  mènerais  les  plus  fré- 
quemment exploités,  étaient  soumises  à  une  série  alternée  de 
grillages  et  de  fusions  :  les  grillages  avaient  surtout  pour  résultat 
l'élimination  progressive  du  soufre,  les  fusions  provoquant  celles 
du  fer  que  les  pyrited  cuivreuse^  contiennent  presque  toujours 
en  abpndance.  On  obtenait  ainsi,  sans  qu'il  y  eût  bdsom  de 
recourir  au  charbon  comme  réducteur,  des  mottes  de  plus  en 
plus  riches  en  cuivre,  et  finalement  du  cuivre  brut,  qu'il  n'y 
avait  plus  qu'à  raffiner.  Aujourd'hui,  surtout  aux  États-UniS) 
on  use  d'un  procédé  aussi  rapide  qu'avantageux,  dû  à  Manhès, 
et  inspiré  par  les  derniers  progrès  de  la  sidérurgie. 

Si  le  minerai  est  riche,  on  supprime  tout  grillage  et  on  se 
contente  d'une  seule  et  unique  fusion  ;  s'il  ne  l'est  pas,  un  gril- 
lage précède  cette  fusion.  Dans  l'un  ou  l'autre  cas,  la  matte  est 
versée  à  Tétat  liquide  dans  un  convertisseur,  analogue  à  celui 
de  Bessemer,  où  de  l'air  comprimé,  injecté  seulement  à  la  partie 
supérieure  du  bain,  pour  éviter  loxydation  du  cuivre,  en  une 
seule  fois  brûle  tout  le  soufre,  qui  s'échappe  à  l'état  de  gaz  sul« 
fureuj^,  tandis  que  le  fer  passe  dans  la  scorie  à  l'état  de  silicate. 
Le  convertisseur  opère  donc  vite,  bien  et,  de  plus,  en  grande 
masse,    car  il    suffit  d'une  demi-heure    environ  pour  traiter 
\  200  kilogrammes  de  matte  et  la  transformer  en  un  métal  ne 
contenant  guère  que  4  pour  100  d'impuretés.  Quant  aux  frais  de 
fabrication,  ils  sont  relativement  si  peu  élevés  (150  francs  par 
tonne,  au  lieu  de  300),  que  le  nouveau  procédé  tend  partout  à 
se  substituer  à  la  voie  humide. 

Si  Ion  réfléchit  que  le  cuivre,  par  suite  de  sa  résistance  et  de 
sa  conductibilité  pour  la  chaleur  et  l'électricité,  occupe  le  premier 
rang  après  le  fer,  qu'on  l'emploie  fréquemment  à  la  place  de  ce 
métal  pour  les  objets  qui  doivent  aller  au  feu,  qu'on  l'utilise 
dans  tous  les  organes  de  machines,  que  la  passementerie  en  con- 
somme des  quantités  énormes,  qu'allié  à  divers  métaux,  l'étain, 
le  zinc,  par  exemple,  il  donne  des  produits  doués,  —  noua  avons 
dit  plus  haut  pourquoi,  —  des  qualités  les  plus  précieuses,  on 
comprendra  la  portée  de  la  transformation  produite  dans  sa  mé- 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  851 

tallurgie  par  l'emploi  du  convertisseur»  transfonnation  qui  s'est 
étendue  aussi  à  la  fabrication  du  nickel. 

Après  le  cuivre,  lé  zinc  occupe  un  rang  important  parmi  les 
métaux  les  plus  usuels.  On  connaît  ses  principaux  emplois: 
fabrication  des  tuyaux,  des  réservoirs,  etc.,  et,  surtout,  galva7 
nisation  du  fer  et  fabrication  du  laiton  (alliage  de  cuivra  et  de 
zinc).  Aussi  sa  production,  de  250  000  tonnes  en  1880,  a-t-elle 
atteint  400000  tonnes  en  1900  (513  000  tonnes  en  1902).  Son 
extraction,  quoique  souvent  assez  difficile,  est,  en  somme,  si  peu 
cpûteuse  que,  malgré  la  dépense  de  combustible,  depuis  que  les 
anciens  fours  ont  été  remplacés  par  des  fours  Siemens,  elle  n'a 
pas  varié.  Il  en  est  de  même  pour  Tétain,  métal  accessoire,  d'ail- 
leurs, qui  n'a  guère  d'importance  que  parce  qu'il  entre  dans  la 
composition  de  certains  alliages,  et  particulièrement  du  bronze 
(alliage  de  cuivre  et  d'étain). 

Ici,  une  question  se  pose  :  l'électricité,  qui  a  révolutionné 
déjà  tant  d'industries,  n'est-elle  pas  à  la  veille  d'en  faire  autant 
pour  la  grosse  industrie  métallurgique?  C'est  peu  probable, 
comme  nous  allons  tâcher  de  le  montrer. 

Ainsi,  à  priori^  l'électrolyse,  complément  tout  indiqué,  dans 
son  mode  d'emploi  le  plus  général,  de  l'extraction  par  voie 
humide,  présenterait  des  avantages  sérieux  :  1^  elle  donne, 
d'emblée,  des  métaux  assez  purs  pour  qu'on  puisse,  d'ordi- 
naire, se  dispenser  de  les  raffiner;  2''  on  peut  la  mettre  en  œuvre 
partout  où  se  trouvent  des  forces  motrices  naturelles,  et,  comme 
le  fait  justement  remarquer  H.  d'Agoult,  elle  permet  d'utiliser  au 
mieux  les  cours  d'eau  à  débit  plus  ou  moins  irrégulier,  car 
elle  peut  facilement  supporter  les  à-coups,  le  personnel  néces- 
saire étant  toujours  très  peu  nombreux  et  «  les  stocks  de  vente 
faisant  volant.  »  Mais  le  prix  dé  l'énergie  électrique  est  assez 
élevé  ;  de  plus,  quelle  que  soit  la  forme  sous  laquelle  on  se  sert 
de  la  voie  éleetrolytique,  cette  méthode  exige  des  bains  relative^ 
ment  purs,  qu'il  est  donc  absolument  nécessaire  d'épurer  à  me- 
sure que  leur  alimentation  par  des  minerais  neufs,  presque  tou- 
jours mêlés  à  des  matières  étrangères,  tend  à  les  polluer.  Or, 
c'est  là  un  problème  excessivement  ardu,  dont  la  solution  n'est 
certes  pas  au-dessus  des  forces  de  la  science,  mais  qu'enfin  elle 
n'a  pas  encore  réussi  à  résoudre,  surtout  pour  les  métaux  usuels, 
cuivre,  zinc,  plomb,  le  fer,  à  cause  du  bas  prix  de  sa  fabrication, 
étant,  bien  entendu,  laissé  de  côté. 


882      ^  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  n'en  est  pas  de  même  s'il  s'agit  de  raffiner  un  métal  bru. 
car  alors  on  opère  sur  des  bains  qu'il  est  facile  de  préparer  purs. 
Ainsi  le  raffinage  électrique  du  cuivre,  par  exemple,  est  entré, 
aujourd'hui,  dans  la  pratique  courante. 

A  cet  effet,  on  prend  comme  anode  (électrode  positive)  une 
lame  du  cuivre  brut  que  l'on  veut  traiter  et  on  la  plonge  dans 
un  bain  de  sulfate  de  cuivre  pur,  où  l'on  fait  passer  le  courant 
d'une  dynamo  et  dont  la  cathode  (électrode  négative)  est  con- 
stituée par  une  lame  de  cuivre  pur.  La  solution  métallique  est 
décomposée:  son  cuivre  se  porte  sur  la  cathode,  tandis  que  le 
reste  du  sel  ronge  l'anode  et  se  transforme  en  sulfate  dé  ciiivré, 
qui  se  dissout  dans  le  bain  et  est,  k  son  tour,  électrolysé.  Bref, 
comme  il  arrive  souvent,  la  solution  employée  joue  le  rôle  de 
véhicule  et  sert  tout  simplement  à  transporter  à  la  cathode  le 
cuivre  de  l'anode.  Quant  aux  élémens  étrangers  contenus  dans 
cette  anode,  les  uns,  comme  le  plomb,  l'argent,  l'or,  etc.,  for- 
ment des  précipités  boueux  au  fond  du  bain,  tandis  que  les 
autres,  fer,  zinc,  etc.,  restent  dans  la  dissolution. 

Non  seulement,  de  cette  façon,  on  fabrique  un  cuivre  très 
pur,  meilleur  conducteur  de  l'électricité  que  celui  que  donnent 
les  anciens  procédés  de  raffinage,  mais  encore  on  peut  traiter 
d'une  façon  rémunératrice  des  minerais  très  pauvres,  car,  des 
boues  que  nous  venons  de  signaler,  il  est  facile  d'extraire,  ce 
qui  aurait  été  impossible  avec  les  anciens  procédés  de  raffinage, 
la  totalité  des  métaux  précieux  que  contiennent  les  minerais  de 
cuivre.  Aux  États-Unis,  en  une  seule  année,  on  a  pu  obtenir 
ainsi  500  tonnes  d'argent  et  5  tonnes  d'or,  d'une  valeur  globale 
de  150  millions  de  francs  environ. 

Le  même  procédé  de  raffinage,  appliqué  au  nickel,  à  l'argent, 
et,  dans  certains  cas,  au  zinc,  réussit  parfaitement.  De  même 
pour  le  plomb,  métal  dont  l'importance  grandit  chaque  jour,  non 
seulement  à  cause  de  la  tuyauterie-,  des  caractères  d'imprimerie, 
des  accumulateurs  électriques,  etc.,  tous  usages  bien  connus, 
mais,  surtout,  par  suite  de  l'emploi  sans  cesse  croissant  des 
charpentes  métalliques,  emploi  qui  exige  des  quantités  con- 
sidérables de  peinture  au  minium  (oxyde  de  plomb)  :  aussi  la 
production  de  ce  métal,  de  1880  à  1900,  est-elle  montée  de 
400000  à  800000  tonnes  (868000  tonnes  en  1902).  Quant  à  sa 
métallurgie,  comme  celle  du  zinc,  comme  celle  de  l'étain,  elle 
est  restée  station naire. 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  853 

En  résumé,  il  n'apparatt  pas  que  l'électrolyse  soit  à  même, 
d'ici  longtemps,  de  concurrencer  d'une  façon  sérieuse  les  pro- 
cédés actuels  de  la  grosse  métallurgie.  Abstraction  faite  de  l'or 
et  de  quelques  métaux  :  potassium,  sodium,  magnésium,  etc., 
plus  que  secondaires,  il  n'y  a,  pour  l'instant,  qu'un  seul  métal 
de  quelque  importance,  l'aluminium,  dont  l'extraction  nç  se 
fasse  que  par  cette  méthode,  et  cela  parce  que  les  minerais 
traités  aujourd'hui,  savoir  :  la  cryolithe  (combinaison  de  fluo-, 
rure  d*aluminium  et  de  fluorure  de  sodium)  et  le  corindon 
(alumiu^i  c'est-à-dire  oxyde  d'aluminium)  sont  remarquable- 
ment pu^js-  Encore  a-t-on  dû  avoir  recours,  pour  cette  fabriea*-. 
tion,  au  four  électrique. 

Celui  que  l'on  emploie  d'ordinaire  est  dû  k  Héroult  :  il  est 
constitué  par  une  sorte  de  grande  cuve  en  tôle,  d'une  conte- 
nance d'environ  350  litres,  munie  d'un  trou  de  coulée  et  garnie, 
à  l'intérieur,  d'un  revêtement  en  charbon.  De  gros  cylindres  de 
charbon  forment  l'anode,  reliée  au  pôle  positif  d'une  dynamo^ 
le  fond  môme  de  la  cuve  jouant  le  rôle  de  cathode.  La  fabrica* 
tion  s'opère,  d'ordinaire,  comme  il  suit  :  on  introduit  d'abord  de 
la  cryolithe,  puis  on  lance  le  courant.  La  chaleur  qu'il  dégage  en 
traversant  la  cryolithe^  corps  mauvais  conducteur,  la  fait  fondre, 
la  rend,  par  suite,  électrolysable  et,  si  le  courant  est  bien  réglé, 
seul  le  fluorure  d'aluminium  est  décomposé  :  l'aluminium  se 
précipite  k  l'état  liquide  au  fond  de  la  cuve,  le  fluor  se  déga* 
géant  autour  des  charbons  de  l'anode.  Pour  entretenir  le  bain, 
—  car  la  cryolithe  ne  sert  qu'à  amorcer  les  réactions,  —  on  in- 
troduit constamment,  autour  de  l'anode,  de  l'alumine  (corindon), 
qui,  attaquée  et  transformée  par  le  fluor  en  fluorure  d'alumi- 
nium, se  dissout  peu  à  peu  dans  le  bain  et  est,  à  son  tour, 
électrolysée.  Bref,  de  l'aluminium  liquide  s'amasse  de  plus  en 
plus  au  fond  de  la  cuve,  dont  on  l'extrait  par  le  trou  de  coulée, 
tandis  que  l'oxygène  de  l'alumine  brûle  peu  à  peu  les  charbons 
de  l'anode  et  s'échappe  enfin  à  l'état  de  gaz  carbonique. 

Si  connu  que  soit  l'aluminium,  rappelons,  cependant, que  ce 
métal  léger  comme  le  verre,  brillant  et  inoxydable  comme  l'ar- 
gent, résistant  et  malléable,  facilement  fusible,  excellent  con- 
ducteur de  la  chaleur  et  de  l'électricité,  est,  très  probablement, 
comme  l'a  fait  observer  Berges,  le  métal  de  l'avenir,  car  l'argile, 
dont  on  l'extraira  sans  doute  un  jour  quand  ses  minerais  actuels 
seront  épuisés,  est  plus  abondante  que  les  composéskdu  fer.  à  U 


854  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

surface  du  globe  :  la  production ,  au  lieu  de  se  borner,  comme 
aujourd'hui,  à  3  ou  4Ô00  tonnes  par  an,  dépassera  peut-être 
alors  les  chiffres  actuels  de  la  fonte  et  de  ses  dérivés.  Son  em- 
ploi réduira  des  deux  tiers  nos  poids  morts,  alourdissans,  rema- 
niera par  suite  nos  véhicules,  nos  outils  de  guerre,  et,  sans  doute, 
contribuera  h  nous  lacilitgr  la  navigation  aérienne  par  le  sla& 
^ourd  que  l'air. 

Sans  parler  même  d'une  révolution  aussi  décisive,  remar- 
quons, avec  A.  Janet,  que  la  hausse  continue  du  cuivre  depuis 
plusieurs  années,  malgré  l'accroissement  énorme  de  la  produc- 
tion (153  000  tonnes  en  1880,  492000  en  1900,  518  000  tonnes 
pn  1902),  trouve  un  de  ses  facteurs  dans  la  demande  très  conà- 
dérable  qu'en  fait  l'industrie  électrique  pour  ses  machines  et 
surtout  pour  ses  câbles,  et  que,  lorsqu'il  s'agit  d'un  transport 
^'énergie  à  100,  200  kilomètres,  le  prix  d'achat  de  pareils  câbles 
^est  un  des  plus  gros  élémens  du  capital  immobilisé.  Dès  lors,  on 
conçoit  qu'étant  donnée  la  légèreté  de  l'aluminium,  sa  substi* 
tution  au  cuivre,  dans  ce  cas  particulier,  représenterait  certaine* 
ment  une  grosse  économie.  Malheureusement,  l'aluminium, 
inoxydable  quand  il  est  pur,  mis  en  contact  avec  d'autres  mén 
taux  se  corrode  rapidement  ;  il  en  est  de  même  de  ses  alliages, 
jpour  peu  qu'ils  manquent  d'homogénéité.  Une  ligne  électrique 
en  aluminium  ne  peut  donc,  pour  l'instant,  présenter  des  ga- 
•ranties  suffisantes  de  stabilité  et  de  bon  fonctionnement,  car,  soit 
par'  la  faute  des  isolateurs,  soit  par  les  soudures  indispensables, 
on  peut  toujours  craindre  sa  rupture.  Cependant,  les  producteurs 
•d'aluminium  font,  en  ce  moment  même,  de  tels  efforts  pour  fa- 
briquer des  câbles  offrant  toutes  les  garanties  nécessaires,  qu'on 
peut  prévoir  la  solution  prochaine  de  ce  problème. 

En  attendant,  pur  ou  allié  au  cuivre  (bronze  d'aluminium),' 
au  zinc  (laiton  d'aluminium),  au  tungstène  (partinium),  etc.,  l'alu- 
minium est  déjà  employé  à  la  fabrication  de  services  de  table, 
casques,  poignées  de  sabre,  boutons,  caisses  d'automobiles,  bâtis 
de  moteurs  légers,  etc.  Enfin,  en  qualité  de  combustible  (tous 
les  métaux  directement  oxydables  peuvent,  en  effet,  être  consi- 
dérés comme  des  sortes  de  combustibles)  et,  par  conséquent,  de 
réducteur,  il  sert  de  matière  première  â  cette  nouvelle  et  curieuse 
branche  de  la  métallurgie,  Valuminothermie^  sur  laquelle  la  Revue 
a  déjà  appelé  l'attention  de  ses  lecteurs  et  que,  par  conséquent,' 
nous^.nous  dispenserons  d'étudier. 


L'ÉVOLUnOîT  DE  L*ÏNDUSTR1E  BIÉTÀLLURGIQUEV,  853 

Le  four  électrique  a,  sans  doute,  pius  d'aVeuir  queFélectro*' 
lyse.  Non  seulement,  comme  elle,  il  se  prête  très  bien  à  rutili- 
sation  de  la  houille  blanche,  mais,  de  plus,  lorsqu'on  se  borne 
k  demander  au  courant  de  n'agir  que  par  sa  chaleur  sans  pro- 
duire de  décomposition  {k  la  différence  de  ce  qu'on  exige  de  lui 
dans  la  fabrication  de  l'aluminium),  cet  appareil  permet  l'emploi 
de  matières  premières  moins  pures  que  celles  qu'exige  l'élec* 
trolyse;  enfin,  il  donne,  sans  difficultés,  des  températures  de 
plus  de  3000  degrés.  Aussi,  lorsque  éckta  la  crise  du  carbure  de 
calcium,  crise  dont  nous  avons  parlé  dans  une  étude  précédente, 
les  industriels  cherchèrent  immédiatement,  en  faisant  du  four 
électrique  une  sorte  de  haut  fourneau,  à  utiliser  les  nombreuses 
chutes  d*eau  qui  restaient  inoccupées. 

On  commença  par  entreprendre  la  fabrication  des  fontes  par- 
ticulièi^es  (ferro-chromes,  ferro-siliciums,  ferro-tungstènes,  etc.) 
nécessaires  k  Tobtention  des  aciers  spéciaux  dont  il  a  été  ques* 
tion  plus  haut,  entreprise  qui  fut  couronnée  du  plus  grand 
succès. 

Mais,  pour  que  le  four  électrique  pût  être  considéré  comme 
un  véritable  appareil  de  métallurgie,  il  fallait,  évidemment, 
arriver  à  lui  faire  fabriquer,  en  grandes  masses  et  k  des  prix 
rémunérateurs,  les  métaux  usuels,  fer,  cuivre,  zinc,  etc.,  quitte 
à  les  rafftner  ensuite.  Nous  allons  voir  que,  sauf  dans  certaines 
.conditions  particulières,  cet  appareil  ne  doit  pas,  pour  l'instant, 
avoir  la.  prétention  d'entrer  en  lutte  avec  les  méthodes  actuelles 
de  la  grosse  industrie  métallurgique. 

Et  d'abord,  constatons  que  si  Ton  peut  soutenir  que  fabriquer 
de  la  fonte,  c'est-à-dire  du  fer  carburé,  pour  la  décarburer  en- 
suite par  des  procédés  plus  ou  moins  coûteux,  est  un  para- 
doxe chimique,  à  l'heure  actuelle,  c'est,  quand  même,  de  la  fonte 
que  l'on  fabrique  au  four  électrique  et  que  l'on  affine  ensuite. 
Constatons  encore  que,  pour  obtenir  cette  fonte,  on  a  toujours 
recours  au  charbon  :  seulement,  dans  la  méthode  électrique,  il 
n'a  d'autre  rôle  que  de  réduire  le  minerai  en  se  transformant  en 
oxyde  de  carbone  et  de  carburer  ensuite  le  fer  mis  en  liberté, 
la  quantité  de  chaleur  que  nécessitent  la  réduction,  la  carbura- 
tion, ainsi  que  la  fusion  des  gangues,  la  vaporisation  de  l'eau,  etc., 
étant  demandée  au  courant.  Si  l'on  ne  tient  pas  compte,  alors, 
des  pertes  de  chaleur  inévitables,  300  kilogrammes  de  charbon, 
environ,  peuvent  suffire  à  produire  une  tonne  de  fonte,  tandis 


856  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

que  dans  les  hauts  fourneaux  ordinaires,  où  cette  quantité  de 
chaleur  est  demandée  au  charbon  lui-même  »  le  minimum  in- 
diqué par  la  théorie  s'élève  à  650  kilogrammes,  au  moins. 

Prenons,  par  exemple,  le  procédé  A.  Keller,  dont  l'inventeur, 
plus  heureux  que  Thomas  et  Gilchrist,  —  à  qui  leurs  compa- 
'triotes  fermèrent  la  bouche,  —  a  pu  faire  l'exposition  complète, 
le  8  mai  1903,  devant  VIron  and  Steel  Institute.  Dans  ce  pro- 
cédé, installé  à  Livet  (Isère),  minerai  et  fondant  sont  traités  à 
l'intérieur  d'un  four  à  réverbère,  de  2™,50  de  diamètre  et  de 
1",28  de  haut,  surmonté  d'une  sorte  de  cheminée  de  5",75  de 
hauteur,  dont  l'ouverture  supérieure  sert  de  gueulard;  base  et 
parois  du  four  et  de  la  cheminée  sont  constitués  par  des  maté- 
riaux acides  ou  basiques,  suivant  les  besoins,  et  la  mise  en  marche 
s'effectue  à  l'aide  d*un  certain  nombre  d'électrodes  placées  à  la 
partie  inférieure  de  l'appareil.  A  intervalles  réguliers  et  d'one 
façon  continue,  la  fonte  obtenue  est  alors  coulée  dans  un  four 
d'affinage  rectangulaire,  de  2  mètres  de  long,  l°',25«de  large  et 
1"*,25  de  profondeur,  où  la  décarburation  s'opère  comme  dans  le 
procédé  Martin,  mais  qui,  comme  son  haut  fourneau,  est  actionné 
par  un  puissant  courant  électrique. 

Grâce  aux  très  hautes  températures  que  l'on  peut  atteindre 
pendant  la  durée  de  l'affinage  ;  grâce  à  la  pureté  de  la  fonte,  — 
car  la  faible  quantité  de  combustible  nécessaire  rend  relative- 
ment peu  coûteux  l'emploi  de  charbon  très  pur,  et  l'on  n'exploite 
que  des  minerais  riches  ;  —  grâce,  enfin,  â  la  façon  dont  la  cha- 
leur est  répartie  et  à  la  nature  même  de  la  source  qui  la  fournil, 
on  obtient  facilement,  par  ce  mode  de  décarburation,  des  aciers 
de  composition  variée,  très  homogènes,  très  résistans,  très  mal- 
léables, comparables  et  même  supérieurs  aux  aciers  au  creuset. 

Il  est  évident,  d'ailleurs,  que  le  four  électrique  n'est  pas  in- 
dispensable à  l'affinage  de  la  fonte  électrique  et  que,  poiu*  la 
fabrication  d'aciers  très  ordinaires,  aciers  à  rails,  par  exemple,  il 
peut  être  avantageusement  remplacé  par  le  Bessemer,  qui  trouve, 
alors,  dans  les  forces  hydrauliques  l'énergie  nécessaire  à  son 
fonctionnement. 

Reste  la  question,  capitale,  d^  prix  de  revient. 

Pour  la  fonte,  la  commission  que  le  gouvernement  du  Canada 
a  chargée,  il  y  a  quelques  mois,  de  visiter  les  principales  usines 
à  fer  électriques  d'Europe,  estime  que,  par  le  procédé  A.  Ke}ler, 
le  prix  de  revient  ne  dépasse  pas  S3  francs  la  tonne,  résultat 


l'évolution  de  l'industrie'  métallurgique.  857 

i 

fort  satisfaisant.  Mais,  en  ce  qui  concerne  l'affinage  électrique, 
que  l'on  emploie  le  procédé  de  Livet  ou  tout  autre,  comme  celui 
de  Kjeblin,  installé  à  Gysinge  (Suède),  l'expérience  montre  què-les 
frais  de  fabrication  des  aciers  électriques  ainsi  obtenus  doivent 
être  évalués  au  moins  à  100  francs  par  tonne,  et,  par  conséquent, 
sont  notablement  plus  élevés  que  ceux  des  aciers  Martin.  Si  l'on 
considère  alors  que  la  fabrication  électrique,  avec  ces  prix  de  re- 
vient, exige,  comme  nous  venons  de  le  dire  à  l'instant,  des  mi- 
nerais purs  et  riches,  du  charbon  excellent  et,  surtout,  des  chutes 
d'eau  importantes  dans  le  voisinage  immédiat  de  la  mine,  on  est 
bien  forcé  de  conclure,  avec  A.  Keller  lui-même,  que,  seuls, 
quelques  pays  comme  la  Suède,  le  Canada,  le  Brésil,  la  Nouvelle*- 
Zélande,  la  Rhodésia,  etc.,  à  peu  près  dépourvus  de  houille, 
mais  riches  en  minerais  et  en  chutes  d'eau,  pourront  trouver 
avantage  à  employer,  comme  appareils  industriels,  des  hauts 
fourneaux  électriques. 

Cette  conclusion  s'applique  aussi  à  la  métallurgie  du  zinc  et 
n'est  pas  infirmée  par  le  succès  que,  parait-il,  obtient  la  fabrica- 
tion électrique  de  ce  métal,  ou  plutôt  de  son  produit  de  com- 
bustion, l'oxyde  de  zinc  (blanc  de  zinc),  à  Crampagna  (Âriège). 
A  fortiori  s'applique-t-elle  encore  au  traitement  par  voie  sèche 
des  minerais  de  cuivre. 

Mais  les  facteurs  économiques  du  problème  sont  nombreux, 
variables  d'une  région  k  l'autre  et,  ,en  somme,  malgré  l'im- 
portance des  résultats  acquis  ou  espérés,  il  est  clair  que,  partout 
où  la  houille  est  à  un  prix  abordable,  l'électrométallurgie,  telle 
qu'on  la  conçoit  d  ordinaire,  avec  les  chutes  d'eau  comme  sources 
d'énergie,  doit  renoncer,  pour  le  moment,  à  rivaliser  avec  la 
grosse  industrie  métallurgique.  Possesseurs  de  charbonnages, 
propriétaires  de  hauts  fourneaux  peuvent  donc,  pendant  long- 
temps encore,  dormir  tranquilles,  d'autant  plus  que  le  cheval- 
houille-noire,  se  sentant  quand  même  menacé  par  le  chevul- 
houille-blanche,  se  défend,  et  se  défend  bien,  comme  nous 
allons  le  voir. 

III 

Pe  tout  temps,  les  usines  à  fer,  en  cherchant  à  utiliser  leurs 
scories,  ont  visé,  indirectement,  à  faire  des  économies  de  com- 
bustible. Ainsi,  les  laitiers  du  haut  fourneau,  dont  la  quantité 


sus  'REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  généralement  ëgale  et  quelquefois  supérieure  à  la  fonte,  . 
vent  à  Tempierrement  des  routes,  à  la  fabrication  de  verres  a 
bottteîUe,  de  briques,  etc.,  et  surtout,  une  fois  pulvérisés,  à  celle 
de  cimens  très  recherchés.  Quoique  le  procédé  Thomas  (procédé 
basique)  revienne  un  peu  plus  cher,  —  20  francs  par  tonne  en- 
viron, —  que  le  procédé  Bessemer  proprement  dit  (procédé  acide), 
la  découverte  des  services  que  rendent  à  Tagriculture  les  scories 
phosphatées  de  l'opération  basique,  scories  qui  contiennent  de 
30  k  37  pour  100  de  phosphate  de  chaux,  a  suffi  pour  égaliser 
largement  les  prix.  Enfin,  les  grandes  usines  qui  fabriquent 
elles-mêmes  leur  charbon  de  haut  fourneau,  utilisent,  en  général, 
le  goudron,  l'ammoniaque,  les  huiles  légères,  etc.,  de  leurs  fours 
à  coke  :  on  en  cite  qui  récupèrent  ainsi  plusieurs  millions  de 
francs  par  an. 

Mais  les  économies  les  plus  considérables  de  combustible 
sont  dues  aux  efforts  persévérans  que  l'on  a  faits,  depuis  une 
cinquantaine  d'années,  pour  arriver  à  l'utilisation  à  peu  près 
intégrale  de  la  chaleur  due  à  la  combustion  des  gaz  qui  s'échap- 
pent des  hauts  fourneaux.  L'examen  des  remarquables  progrès 
accomplis  dans  cette  voie  par  la  sidérurgie  va  donc  faire  l'objet 
de  la  troisième  partie  de  cette  étude. 

On  a  commencé  d'abord  par  essayer  de  chauffer  aussi  forte- 
ment que  possible,  à  l'aide  de  ces  gaz,  l'air  que  les  machines 
soufflantes  envoyaient  au,  haut  fourneau  :  on  conçoit  aiséoient 
l'avantage  qu'il  peut  y  avoir  à  la  substitution  d'un  air  chaud  à 
l'air  froid  qu'on  injectait  auparavant.  On  a  réussi  et,  aujourdliui, 
dans  toutes  les  usines,  chaque  haut  fourneau  est  accompagné  de 
récupérateurs  de  chaleur,  véritables  fours  à  gaz,  auxquels  le 
haut  fourneau  lui-même  sert  de  gazogène,  et  qui  fonctionnent 
d'après  la  méthode  Siemens. 

Pour  l'instant,  les  plus  employés  sont  ceux  de  Cowper, 
grosses  tours  presque  aussi  élevées  que  le  haut  fourneau,  de 
6°*,50  à  7  mètres  de  diamètre,  et  dont  l'intérieur  rappelle  celui 
d'une  ruche  dont  les  alvéoles  seraient  en  briques,  d'où  une  sur- 
face de  chauffe  considérable,  allant  jusqu'à  S  000  mètres  carrés. 
Chaque  haut  fourneau  est  ordinairement  flanqué  de  quatre  de 
ces  tours  :  alternativement  chauffées  à  blanc  par  la  combustion 
des  gaz  et  refroidies  par  l'air  soufflé,  trois  d'entre  elles  sont  tou- 
jours en  feu,  tandis  que  la  dernière  s'emploie  à  porter  à  7  ou 
800  degrés  les  1  000,  1 200  mètres  cubes  (quelquefois  mému 


l'évolution   DE   l'industrie  MÉTALLURGIQUE.  ^859 

2000)  d'air  froid  que  lui  envoient,  par  minute,  les  machines 
soufflantes.  La  présence  des  récupérateurs  a  complètement  changé, 
d'iEiilleurSy  Taspect  d^  usines.  Autrefois,  ce  qui  frappait,  tout 
d'abord  les  regards,  c'était  la  hauteur  des  hauts  fourneaux  :  ils 
dominaient  toute  la  scène,  et,  la  nuit,  les  flammes  qui  s'en  échap- 
paient illuminaient  la  campagne  environnante.  Aujourd'hui,  ces 
flammes  ont  disparu  :  ce  sont  les  récupérateurs  qui,  les  premiers, 
fixent  l'attention,  et  leur  groupement  donne  à  l'ensemble,  l'ima- 
gination aidant,  l'aspect  d'une  forteresse  du  moyen  âge. 

Mais  les  récupérateurs  Cowper  n'utilisent  qu'ime  partie  des 
gaz  du  haut  fourneau,  60  pour  100  environ.  Aussi  n'a-t-on  pas 
tardé  à  employer  le  reste  pour  faire  marche>  les  machines  souf- 
flantes, mettre  en  mouvement  les  wagons  de  chargement, 
actionner  les  pompes  à  eau,  etc. 

Tout  compte  fait,  la  consommation  de  coke  qui,  par  tonne 
de  fonte,  s'élevait,  il  y  a  cinquante  ans,  à  8  tonnes,  est  des^ 
cendue  aujourd'hui  à  1  tonne  et  souvent  moins.  De  plus,  comme 
il  faut  2  à  3  tonnes  de  minerai  pour  produire  une  tonne  de 
fonte  et  que,  par  suite,  lorsque  le  charbon  arrive  sans  trop  de 
frais,  c'est  surtout  (nous  avons  dit  plus  haut  pourquoi)  le  prix 
du  minerai  qui,  dans  la  méthode  d'extraction  par  voie  sèche, 
influe  sur  les  prix  de  revient,  on  a  pu  éloigner  les  usines  à  fer 
des  charbonnages  et  les  rapprocher  des  minerais.  C'est  le  cas  de 
nos  usines  de  l'Est. 

Cependant,  h  Theure  actuelle,  on  va  encore  plus  loin  dans  la 
voie  de  l'économie  du  combustible,  et  cela  parce  qu'on  tire  parti 
des  gaz  des  hauts  fourneaux  dans  des  conditions  qu'on  n'aurait 
pas  osé  espérer  il  y  a  seulement  dix  ans. 

C'est  Thwaite  qui,  frappé  des  progrès  accomplis  par  les  mo- 
teurs à  explosion,  a  proposé,  il  n  y  a  pas  plus  de  sept  ou  huit 
ans,  de  supprimer  l'intermédiaire  vapeur  et  d'actionnlBr  direc- 
tement, à  l'aide  de  moteurs  alimentés  par  ces  gaz,  non  seulement 
les  machines  soufflantes,  mais  encore  tous  les  services  accesr 
soires  du  haut  fourneau  lui-même.  Ce  nouveau  pas  en  avant  de 
la  sidérurgie  devait  donner  un  bénéfice  considérable  :  1^  par  le 
rendement  des  moteurs  à  explosion,  20  à  25  pour  100  environ, 
rendement  double  de  celui  des  moteurs  à  vapeur;  2<»  par  la  sup- 
pression de  rintermédiaire  chaudière  qui,  k  lui  seul,  cause  un 
déchet  de  30  à  40  pour  100. 

Les  idées  de  Thwaite  ont  fini  par  être  réalisées,  mais  non 


860  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sans  de  laborieux  efforts.  Bien  des  millions  ont  été  dépense: 
pure  perte,  et  voici  pourquoi  :   les  gaz  des   hauts-foumt 
cofitiennent,  d'ordinaire,  de  3  à  14  grammes  de  poussières  ] 
mètre  cube,  poussières  formées  presque  uniquement  d'oxyc 
métalliques  (chaux,  oxydes  de  fer,  d'aluminium,  etc.).  A  pre- 
mière vue,  ce  chiffre  n'est  rien  ;  en  réalité,  il  est  énorme.  Cest 
avec  beaucoup  de  peine^  déjà,  qu'on  était  arrivé  à  débarrasser  de 
la  vapeur  d'eau  et  des  poussières  qui  les  encrassaient  les  prises 
de  gaz  des  récupérateurs.  Mais  ces  poussières  étaient  encore  plus 
gênantes  ds^ns  les  premiers  moteurs  k  gaz  de  hauts  fourneaux 
construits  :  elles  encombraient    les    soupapes,  arrétàîeM  leur 
fonctionnement  et  nuisaient,  surtout,  à  la  soupape  d'échappe- 
ment par  où  les  gaz,  après  l'explosion,  passent  k  des  tempéra- 
tures très  élevées. 

Aujourd'hui,  ces  difficultés  sont  vaincues.  Les  procédés  de 
nettoyage  sont  tels  qu'il  suffit  d'un  litre  et  demi  d'eau  pour  ré- 
duire le  poids  des  poussières  à  la  faible  teneur  de  S  centigrammes 
par  mètre  cube  de  gaz  :  lair  de  nos  villes  en  contient  davantage. 
En  même  temps,  les  moteurs  à  gaz  de  hauts  fourneaux  eux-mêmes 
se  sont  perfectionnés.  C'est  pourquoi  nombre  de  grandes  usines 
sont,  actuellement,  pourvues  de  moteurs  de  ce  genre,  de  600, 
1000, 1  200  chevaux  (on  en  construit  même  de  4000  chevaux), 
et  ce  n'est  pas  sans  une  certaine  admiration  que  le  visiteur,  lors- 
qu'il pénètre  dans  les  halls  qui,  comme  à  Joeuf,  leur  sont  ré- 
servés, contemple  ces  monstres  nouveaux,  enfans  de  la  science 
moderne,  constate  la  régularité  de  leur  marche  et  suit  du  regard 
la  course  vertigineuse  de  leurs  massifs  et  énormes  volans. 

Mais  ce  n'est  pas  tout. 

Non  seulement,  désormais,  les  hauts  fourneaux  se  suffiront 
à  eux-mêmes,  mais  encore  on  estime  qu'ils  laisseront  disponible 
une  quahtité  de  gaz  assez  considérable  pour  fournir,  au  moins, 
10  chevaux  par  tonne  de  fonte  fabriquée.  C'est  dire  qu'une  aciérie, 
une  fonderie  surtout,  comme  la  célèbre  fonderie  de  Pont-à-Mons- 
son,  après  avoir  assuré  tous  ses  services,  pourra,  dans  certains 
cas,  alimenter  par-dessus  le  marché  des  industries  annexes,  des 
fours  électriques,  par  exemple,  éclairer  les  villes  ou  les  villages 
voisins,  etc. 

Quant  à  l'économie  globale  de  combustible  qui  doit  résulter 
de  l'utilisation,  ainsi  entendue,  des  gaz  que  les  récupérateurs 
laissent  libres,  il  est  difficile  de  s'en  faire  une  idée  bien  précise; 


l'évolution  de  l'industrie  métallurgique.  861 

il  faut  attendre  que  Texpérience  ait  prononcé.  Certains  métal- 
lurgistes, cependant,  affirment,  d*ores  et  déjà,  qu'elle  s'élèvera  à. 
300  kilogrammes  par  tonne  de  fonte.  S'il  en  était  ainsi,  la  pro- 
duction d'une  tonne  de  ce  métal  n'exigeant  plus  que  700  kilo- 
grammes de  coke  au  lieu  de  1000,  la  sidérurgie  actuelle  serait 
bien  près,  si  Ton  tient  compte  des  pertes  de  chaleur  inévi- 
tables, de  réaliser  le  rêve  d'obtenir  la  fonte  avec  le  minimum  de 
combustible  de  650  kilogrammes,  donné  plus  haut.  En  tout 
cas,  cette  industrie,  il  est  bon  de  le  retenir,  va  être,  désormais,  à 
peu  près  débarrassée  de  l'attirail  encombrant  des  machines  à 
,ivape^.  '    ' 

Ainsi,  une  transformation  radicale  est  en  train  de  s'accomplir 
dans  la  métallurgie  du  fer  et,  sans  aller  jusqu'à  affirmer  que 
«  les  hauts  fourneaux  ne  seront  plus,  un  jour,  que  des  gazogènes 
avec  la  fonte  conmie  sous-produit,  »  on  peut,  d'ores  et  déjà,  pré- 
dire que  cette  transformation  aura  certainement  pour  effet 
d'abaisser  de  7  à  8  francs  le  prix  de  la  tonne  de  fonte  et  de  ses 
dérivés,  le  fer  et  l'acier  :  résultat  considérable,  victoire  éclatante 
pour  le  cheval-houille  noire!  Et,  dès  lors,  quelle  conclusion 
définitive  tirer  de  tout  ce  qui  précède?  C'est  que,. —  comme 
nous  l'avons  déjà  dit  et  comme  nous  n'hésitons  pas  à  le  répéter, 

—  l'électrométallurgie,  et  même  l'électrosidérurgie,  voient  de 
plus  en  plus  leur  triomphe,  en  tant  que  grandes  et  mondiales 
industries,  s'éloigner  et  se  perdre  dans  les  brumes  d'un  avenir 
lointain...  jusqu'à  l'époque  fatale  où,  les  réserves  d'énergie  accu- 
mulées dans  la  houille. noire  étant  épuisées,  force  sera,  à  moins 
de  découvertes  imprévues,  de  recourir  au  stock,  —  inépuisable, 

—  de  la  houille  blanche.  Alors  sera  terminée  une  nouvelle  pbaâe 
évolutive;  alors  aussi,  sans  doute,  s  accomplira  un  nouvel  exode 
de  la  métallurgie  :  chassée  des  plaines,  obligée  de  remplacer  ses 
fourneaux  par  des  machines  électriques,  on  la  verra,  escortée  de 
toutes  les  industries  qui,  comme  elle,  se  nourrissaient  de  houille 
noire,  aller  chercher  de  Ténergie  auprès  des  chutes  d'eau  et 
<c  revenir  demander  une  nouvelle  vie  aux  montagnes  qui  furent 
son  berceau.  » 

P.  Banet-Rivct 


LES 

ÉPOQUES  DE  LA  MUSIQUE 


LA  RENAISSANCE  FRAIÏÇAISE 


<  hês  Uaîtru  musiciens  de  la  Renaissance  française.  —  Êdilioiu  publiées  par  M.  Heuy 
Expert  sur  les  manuscrits  les  plus  authentiques  et  les  meilleurs  imprimés  an 
XVI*  siècle/  avec  Tariantes,  notes  historiques  et  critiques,  transcriptions  en 
l^otatioA  moderne,  etc.  Paris,  Alphonse  Leduc,  4894- 1964. 

Le  mot  fameux  :  «  Les  Fra][içais  n'oiA  pas  de  musique  et  n'en 
peuvent  avoir/»  est  trois  fois  un  mensonge.  C'est  beaucoup, 
même  pour  un  mot  de  Jean- Jacques  Rousseau.  Rousseau  caloiD' 
niait  ainsi  d'un  seul  coup  le  passé,  le  .présent  et  l'avenir  de  la 
France.  Rameau  vivait  alors,  qui  faisait  quelque  honneur  à  notre 
pays.  Au  lendemain  de  la  maussade  prophétie,  et  pour  la  dé- 
mentir, Topéra-comique  allait  nattre  Voilà,  —  sans  parler  de  la 
réforme  opérée  par  Gluck  non  seulement  en  France,  niais  en 
franchis,  —  l'œuvre  du  siècle  de  Rousseau.  Nous  n'avons  pas 
à  rappeler  aujourd'hui  ce  qu'y  devait  ajouter  le  siècle  suivant. 
Quant  aux  ftges  précédens,  ils  n'avaient  pas  non  plus  été  stériles. 
Si  LuUi  donna  beaucoup  &  la  France,  on  sait  depuis  longtemps 
ce  qu'il  lui  doit.  On  commence  à  savoir  également  ce  que  furent 
quelques-uns  de  ses  contemporains.  Enfin  le  xvi*  siècle  musical 
nous  était  mal  connu.  M.  Charles  Bordes  nous  en  révéla  d'abord 
et  surtout  les  chefs-d'œuvre  italiens.  Voici  que  nous  en  décou- 
vrons peu  à  peu  les  gloires  françaises.  Un  des  plus  érudits  et  des 
plus  artistes  parmi  nos  confrères,  j'entends  un  de  ceux  qui  con- 


LES   ÉPOQUES   De   LA   MUSIQUE.  863 

aaissent  ou  savent  la  musique  deux  fois,  par  la  science  et  par  le 
sentiment,  a  résolu  de  rendre  aux  maîtres  français  du  xvi*  siècle 
rhommage  qu'ils  méritent  et  qu'ils  attendaient.  La  magnifique 
publication  de  M.  Henry  Expert  consacre  pour  la  première  foie 
et  pour  toujours  une  grande  époque  de  notre  art  national.  Elle 
nous  apprend  qu'au  génie  religieux  et  profane  de  ce  temps,  rien 
d'humain  et  presque  rien  non  plus  de  divin  ne  fut  étranger. 
Les  textes  musicaux  en  témoignent  par  des  beautés  que  peut-être 
on  croyait  moins  variées  et.  surtout  moins  vivantes.  Quant  aux 
textes .  littéraires  (commentaires,  introductions,  épltres  dëdica^ 
toires  ou  préfaces)  ils  révèlent  ou  rappellent  des  principes,  ils 
respirent  un  esprit  qui  fut  celui  de  la  Grèce  antique,  et  que  la 
France  la  première,  avant  l'Italie  même,  a  ranimé  et  fait  sien. 
Ainsi,  par  la  doctrine  et  par  les  œuvres,  notre  xvi*  siècle  musical 
commence  à  nous  apparaître  deux  fois  glorieux. 

I 

Quand  on  parle  de  la  Renaissance  de  la  musique,  il  faut 
s'entendre.  Dans  l'histoire  de  la  musique  et  dans  celle  des  autres 
arts,  le  mot  de  Renaissance  a  sans  doute  la  même  signification, 
et  des  causes  pareilles  produisirent  de  semblables  résultats.  Mais, 
dn  musique,  l'effet  a  tardé  davantage  et  ce  n'est  guère  avant  les 
toutes  premières  années  du  xvii*  siècle  que  l'esprit  nouveau  se 
manifesta  tout  entier.  Le  chef-d'œuvre  intégral  en  fut  l'opéra  flor 
rentin.  Inspirées  par  les  doctrines  néo-heliéniques  de  la  <c  Gamû- 
rata  »  de  Bardi  et  conçues  dans  la  forme  monodique  ou  récitativè 
qui  succédait  à  la  polyphonie,  les  «  nuove  musichen  réunirent  pour 
la  première  fois  les  deux  élémens  essentiels  de  la  Renaissance  : 
le  goût  de  l'individualisme  et  l'imitation  de  l'antiquité.  Le  pre- 
tnier  de  ces  caractères  manque  aux  productions  du  xvi*  siècle 
français.  Profane  ou  sacrée,  notre  musique  d  alors  demeure  poly- 
phone.  Elle  garde  la  trace  du  génie  complexe  ou  social  qui  fut 
celui  du  moyen  âge  et  que  bientôt,  en  Italie  d'abord,,  le  génie 
plus  personnel  de  la  Renaissance  allait  remplacer. 

Quelquefois,  il  est  vrai,  cette  polyphonie  commence  à  s'al- 
léger et  à  s'éclaircir.  Elle  laisse  éclore  au-dessus  d'elle  une  mé- 
lodie véritable,  qu'on  pourrait  isoler,  et  que  les  autres  parties 
ne  feraient  plus  alors  qu'accompagner  :  non  pas  encore  un  air, 
mais  un  chant  ou  même,  —  car  nous  sommes  en  France  — une 


864    ^  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

y  .    '' 

chanson.  Néanmoins,  en  France  comme  en  Italie,  la  musique  c 
cette  époque  demeure  collection  et  groupe.  C'est  «  l'art  du 
contrepoint  vocal,  l'art  pour  l'art  des  sons  combinés  entre  eux  et 
dessinant  sur  un  thème  fondamental  d'harmonieuses  symé- 
tries (1).  »  C'est  le  reste  de  l'art  ancien  et  comme  sa  dernière  fleur, 
mais  c'est  l'art  ancien  encore,  et  l'idéal  de  la  Renaissance,  faute 
d'un  de  ses  deux  élémens,  n'est  pas  ici  réalisé  dans  sa  plénituda 

Il  l'est  du  moins  &  demi,  car  notre  xvi*  siècle  n'eut  pas  d'au- 
tre dessein,  ou  d'autre  rêve,  que  de  rétablir  entre  la  musique  et 
la  poésie  l'union,  l'unité  même,  que  le  génie  antique  avait  fon- 
dée, et  qui  s'était  rompue.  On  ne  trouverait  pas  dans  notre  liis- 
tbire  un  moment  où  la  musique  et  la  poésie  se  soient  mêlées  et 
fondues  davantage  ;  elles  ne  furent  jamais  dans  une  dépendance 
réciproque  plus  étroite  ;  jamais  elles  ne  s'aimèrent  d'un  plus 
mutuel  amour.  Le  xvi*  siècle  a  ressenti  pour  la  musique  un  goût, 
une  tendresse,  que  le  xvn*  et  le  xix*  siècle,  plus  grands  encore 
par  la  poésie,  ne  devaient  même  pas  soupçonner.  Ce  n'est  pas 
seulement  un  Corneille,  un  Racine,  c'est  aussi  et  surtout  un  La- 
martine, un  Victor  Hugo,  qu'on  s'étonne  de  voir  indifférent, 
pour  ne  pas  dire  étranger  à  l'art  musical.  Un  Ronsard  au 
contraire  en  fit  ses  délices  autant  que  de  la  poésie  même,  e^  la 
beauté  de  la  parole  ne  lui  parut  achevée  que  par  celle  des  sons. 
Tout  nous  apprend  que  ces  deux  modes  de  l'idéal  se  partagèrent 
en  quelque  sorte  son  génie.  Ronsard  a  regardé,  chéri  dans  la 
poésie  l'élément  non  seulement  intellectuel,  mais  sensible.  Ce  que 
Ronsard  et  les  écrivains  de  son  école,  a  trèf  bien  dit  M.  Brune- 
tière,  «  ont  essayé  de  ravir  à  l'antiquité,  ce  n'est  pas  sa  «  science  » 
ou  sa  «  philosophie,  »  c'est  son  art  :  entendez  ici  le  secret 
d'éveiller  en  nous  l'impression  de  volupté  presque  sensuelle  que 
leur  procurait  à  eux-mêmes  la  lecture  de  V Enéide  ou  de  VIliade, 
celle  de  Pindare  ou  celle  d'Horace.  »  Or  cet  art,  ou  ce  secret,  n'est 
pas  assurément  toute  la  musique  ;  il  est  pourtant  quelque  chose 
d'elle  et  d'elle  seule  ;  c'est  un  don,  c'est  un  charme  qu'elle  ajoute 
à  la  poésje,  mais  que  par  nature  et  par  essence  elle  est  seule  à 
posséder.  * 

Ronsard  encore  une  fois  a  senti  ce  charme  profondément  (2). 

(1)  M.  Henry  Expert  (Introduction  générale). 

(2)  Nous  empruntons  sinon  le  portrait,  du  moins  l'esquisse  suiyantd  de  Ron- 
sard musicien  à  la  récente  et  très  complète  étude  de  M.  Julien  Tiersot  :  Ronsard  ci 
la  musique  de  son  temps.  Paris,  Fischbacher. 


LES   ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  865 

En  un  siècle  où  tous  nos  poètes  étaient  musiciens,  il  fut  le  plus 
musicien  de  nos  poètes.  Il  le  fut  par  Tintelligence  et  par  l'amour, 
sinon  par  la  pratique  de  l'art.  «  Je  chante,  a-t-il  dit, 

Je  chante  quelquefois,  / 

Mais  c'est  bien  rarement,  car  j'ai  mauvaise  voix. 

Du  moins  lui  plaisait-il  fort  d'être  chanté.  Même  il  n'écrivait 
de  vers  que  pour  qu'on  les  chantât.  La  perfection  du  lyrisme, 
autrement  dit  l'alliance  étroite  et  nécessaire  de  la  musique  et 
dé  la  poésie,  tel  est  le  principe  et  comme  le  postulat  qui  domine 
et  résume  la  poétique  de  Ronsard. 

Rendant  hommage  lui-même  à  la  musicalité  de  son  œuvre, 
il  se  vante 

De  marier  les  odes  à  la  lyre 

Et  de  savoir  snr  ses  cordes  élire 

Quelle  chanson  y  peut  bien  accorder  t 

Et  quel  fredon  ne  s'y  peut  encorder. 

Cette  lyre,  il  n'en  parlait  pas,  comme  tant  d'autres  poètes, 
par  figure.  Il  en  voulait  rétablir  efiTectivement  l'usage,  estimant 
qu'elle  «  seule  doit  et  peut  animer  les  vers  et  leur  donner  le 
juste  poids  de  leur  gravité.  »  S'adresse-t-il  au  lecteur,  et  surtout 
au  disciple,  «  Gardé,  lui  dit  Ronsard,  garde  toujours  fe  plus  que 
tu  pourras  une  bonne  cadence  de  vers  pour  la  musique  et  autres 
instrumens.  Je  te  veux  aussi  bien  advertir  de  hautement  pro- 
noncer tes  vers  quand  tu  les  feras,  ou  plutôt  les  chanter,  quelque 
voix  que  tu  puisses  avoir,  car  cela  est  bien  une  des  principales 
parties  que  tu  dois  le  plus  curieusement  observer.  »  De  même,  ' 
telle  facture  ou  telle  coupe  lui  parait  la  meilleure,  a  pour  être 
plus  propre  à  la  musique  et  accord  des  instrumens,  en  faveur 
desquels  il  semble  que  la  poésie  soit  née.  »  Ainsi  V Abrégé  de 
Part  poétique  français  est  un  traité  de  musique  autant  que  de 
poésie,  et  constamment,  à  des  préceptes  de  poète,  Ronsard  mêle 
des  conseils  de  musicien. 

Alors,  entre  les  deux  arts  fraternels,  c'était  un  continuel 
échange  de  services  ou  de  bienfaits.  Les  musiciens,  et  jusqu'aux 
éditeurs  de  musique,  demandaient  des  préfaces  aux  poètes.  En 
tête  de  deux  volumes  publiés  par  Ballard  et  Le  Roy,  Ronsard 
écrivait  un  jour,  sous  forme  de  lettre  dédicace  à  François  II,  puis 
à  Charles  IX,  un  éloge  de  la  musique,  digne  par  les  idées  et  par 
TOMB  xxr.  —  1904,  55 


866  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  style,  de  la  plus  pure  antiquité.  Une  autre  fois,  estimant  m 
cessaire  à  sa  poésie  le  concours  ou  le  secours  de  la  musique,  il 
publiait  à  la  suite  du  second  livre  de  ses  odes  et  sonnets  les 
chaats  écrits  pour  ce  recueil  par  quelques-uns  des  maîtres  con- 
temporains. 

Aussi  bien  les  plus  illustres  de  ceux-ci  ne  se  montraient  ni 
insensibles  ni  ingrats.  C'est  à  Tenvi  que  les  Goudimel,  les  Jan- 
nequin,  les  Costeley,  le  «  plus  que  divin  Orlande  »  et  tant  d'au- 
tres se  faisaient  les  musiciens  d'une  poésie  faite  pour  eux.  Ils 
honorèrent  môme  au  delà  du  tombeau  leur  illustre  cpll^bor^- 
teur.  Mauduit  écrivit  un  Requiem  pour  les  funérailles  de  Ron- 
sard et  la  mémoire  du  grand  lyrique,  ainsi  que  son  œuvre,  fut 
chantée. 

De  moins  grands  que  lui  :  les  Baïf,  les  Remy  Belleau,  les 
Dorât,  les  du  Bellay,  les  Pontus  de  Tyard,  n'ont  aimé  la  musique 
ni  d'un  mpindre  ni  d'un  autre  amour  :  j'entends  qu'eux  aussi  la 
croyaient  et  la  voulaient  inséparable  de  la  poésie.  «  Omnia  Pontus 
erai,  »  a  dit  de  Pontus  de  Tyard  un  de  ses  contemporains.  Tous 
alors  étaient  conmie  lui  poètes  et  musiciens;  un  peu  philosophes 
même,  habiles  et  se  plaisant  à  raisonner  sur  la  double  nature  de 
leur  art.  En  tête  de  la  «  Musique  »  de  Costeley,  Baïf  inscrit  ce 
regret  et  ce  vœu  : 

Jadis  musiciens  et  poètes  et  sages 
Furent  mômes  auteurs;  mais  la  suite  des  âges, 
Par  le  temps  qui  tout  change,  a  séparé  les  trois. 
Puissions-nous,  d'entreprise  heureusement  hardie, 
Du  bon  siècle  amener  la  coutume  abolie, 
.  Et  les  trois  réunir  sous  la  faveur  des  roys. 

Ce  peu  de  vers  contient  le  triple  objet  d'une  grande  institua 
tion,  tout  l'esprit  ou  tout  Tidéal  de  cette  compagnie  littéraire, 
musicale  et  philosophique,  que  fut  l'Académie  des  derniers 
Valois  (1). 

Baïf  le  poète  et  le  musicien  Thibaut  de  Courville,  qui  la 
fondèrent,  Charles  IX,  qui  s'en  déclara  le  protecteur,  ne  se  pro- 
posèrent autre  chose  que  de  rétablir  l'accord  antique  entre  la 
musique  et  la  poésie.  Les  statuts  de  l'Académie,  «  dressée  à  la 
manière  des  anciens,  »  et  les  lettres  patentes  accordées  &  ses  deux 

(1)  Voir  sur  ce  sujet  Touvrage  de  M.  Edouard  Fremy  :  V Académie  des  dermert 
ValoU,  Paris,  1887,  E.  Leroux. 


LES   ÉPOQUES   DE   LA   BfUSiQUE.  867 

<c  entrepreneurs  »  par  le  prince  dilettante,  en  témoignent  avec 
autant  de  précision  que  d'abondance.  L^exposé  préliminaire  des 
statuts  est  le  suivant  : 

«c  Afin  de  remettre  en  usage  la  musique  selon  sa  perfection , 
qui  est  de  représenter  la  parole  en  chant  accomply  de  sons,  har-; 
monie  et  mélodie,  qui  consiste  au  choix,  règle  des  voix,  sons  et 
accords  bien  accommodés,  pour  faire  l'effet,  selon  que  le  sens 
de  la  lettre  le  requiert,  en  resserrant  ou  desserrant  ou^  accroissant 
l'esprit  (4),  renouvelant  aussi  l'ancienne  façon  de  composer  vers 
mesurés  pour  y  accomipoder  le  chant  pareillement  mesuré; 
selon  iVt  métrique;  afin  aussi  que  par  ce  moyen  les  esprits  des 
Audùeûrsy  accoutumés  et  dressés  à  la  musique  par  forme  de  ses 
membres,  se  composent  pour  être  capables  de  plus  haute  con- 
naissance, après  qu'ils  seront  re purgés  de  ce  qu'il  pourrait  leur 
rester  de  la  barbarie,  sous  le  bon  plaisir  du  Roy  notre  sou\*erain 
sei^eur.  Nous  avons  convenu  dresser  une  Académie  ou  Conè- 
pagnie  composée  de  Musiciens  et  Auditeurs  sous  les  lois  et  con- 
ditions qui  ensuivent  (2).  »  ^ 

Ainsi,  dès  les  premiers  mots  et  jusque  dans  le  titre  des 
membres  de  l'Académie,  se  révèle  non  seulement  l'importance 
mais  la  primauté  de  la  musique.  <c  Poètes,  savans,  érudits 
chargés  d'écrire  les  poèmes  (3),  »  étaient,  aussi  bien  que  les  com- 
positeurs eux-mêmes,  désignés  sous  le  noin  de  Musiciens.  «  Au- 
près d'eux  se  groupaient  six  virtuoses  qualifiés  de  chantres  et  de 
joueurs  cTinstrumens  (4)  »  qui  exécutaient  les  œuvres  lyriques 
devant  les  Auditeurs,  «  seconde  classe  d'  <c  académiques,  »  subor- 
donnée à  celle  des  Musiciens  (5).  » 

En  des  lettres  patentes  animées  du  même  esprit  que  la  re- 
quête à  lui  soumise,  Charles  IX  se  déclare  le  protecteur  et,  mo- 
destement, le  premier  Auditeur  de  l'Académie.  Poète  et  musicien 
lui-même,  il  prend  en  ses  mains  royales  la  cause  de  la  musique 
et  celle  de  la  poésie,  ou  plutôt,  de  l'une  et  de  l'autre  cause  il  ne 
fait  qu'une  seule,  et  la  réforme  ou  la  restauration  des  deux  arts 
ne  lui  parait,  comme  aux  fondateurs  de  la  Compagnie  qu'il 
approuve,  consister  que  dans  leur  réunion. 


(i)  Le  souflle. 

(2)  Cité  par  M.  Premy. 

(3)  M.  Edouard  Fremy,  op,  cU» 

(4)  Ibid. 


(4)  Ihid. 

(5)  Ibid, 


868  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Jasqiie-Ià  rien  de  mieux.  On  se  proposait  de  ranimer  Tidéal 
de  la  Grèce,  autrement  dit  l'idéal  éternel  :  celui  que  par  des 
moyens  et  sous  des  formes  changeantes,  tous  les  réformateurs, 
aussi  bien  les  Caccini  que  les  Marcello,  les  Gluck  et  les  Wagner, 
ont  invariablement  poursuivi.  Mais  dans  l'imitation  de  Tantiquité 
tes  poètes  musiciens  du  xvi*  siècle  prétendirent  aller  plus  loin 
encore  et  firent  fausse  route. 

,  Avec  l'esprit  de  l'art  antique,  ils  voulurent  en  ressusciter  la 
lettre  et,  réduisant  à  la  question .  de  métrique  une  question  plus 
vaste  et  plus  haute,  imposer  à  la  poésie  française  la  prosodie  des 
Greeé  et  des  Latins.  Il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de.  rem- 
placer par  le  principe  de  la  quantité,  règle  de  la  poésie  antique, 
les  deux  lois  fondamentales  des  vers  français,  qui  sont  la  rime  et 
l'accent.  L'un  des  premiers,  en  1550,  du  Bellay  souhaita  de  voir 
se  porter  à  cette  extrémité  l'admiration  ou  l'idolâtrie  des  anciens. 
Dans  la  Déffence  et  illustration  de  la  langue  françoisCy  il  écrivait 
ceci  :  «  Quant  aux  pieds  et  nombres  qui  nous  manqueait,  de 
telles  choses  ne  se  font  pas  par  la  nature  des  langues.  Qui  eût 
empêché  nos  ancêtres  d'allonger  une  syllabe  et  accourcir  l'autre 
et  en  faire  des  pieds  et  des  mains?  Et  qui  empêchera  nos  suc- 
cesseurs d'observer  telles  choses,  si  quelques  sa  vans  et  non  moins 
ingénieux  de  cet  âge  entreprennent  de  les  réduire  en  art?  i>^  Peu 
d'années  après  :  en  1552,  puis  en  1585,  Pontus  de  Tyard  expri- 
mait &  peu  près  dans  les  mêmes  termes  un  semblable  désir  : 
«  A  notre  musique  je  voy  défaillir  l'occasion  de  plus  vive  énei^e, 
qui  est  de  savoir  accommoder  à  une  mode  de  chanter  une  façon 
de  vers  composée  en  pieds  et  mesures  propres  :  comme  je  croy 
les  anciens  Grecs  et  Horace..',  avoir  très  curieusement  observé. 
Je  requerrais  donc  qu'à  l'image  des  Anciens,  (si  bien  leurs 
spondées,  trochées,  embatéries,  orthies  et  telles  autres  façons 
sont  loin  de  l'usage  de  tous  et  de  la  connaissance  de  peu,  nos 
chants  eussent  quelques  manières  ordonnées  de  longueur  de  vers, 
de  suite  ou  entremêlement  de  rimes  et  de  mode  de  chanter  (1).  » 

Il  était  réservé  à  Baïf  de  rassembler  ces  idées  et  de  «  les 
réduire  en  art;  »  de  les  mettre  lui-même,  avec  plus  de  zèle  et 
peut-être  de  bonheur  que  tout  autre,  en  pratique.  Nous  l'avons 
vu  les  exposer  dans  les  statuts  de  l'Académie,  et,  dans  les  lettres 
patentes,  nous  avons  vu  le  roi  les  accueillir  et  les  patronner.  Le 

(1)  Sur  Pontus  de  Tyard,  voir  un  article  de  M.  Luigi  Torri  dans  la  himta 
cale  Ualiana  de  1901  {fascicolo  4). 


LES   ÉPOQUES   DE  LA   MUSIQUE.  869 

succès  de  la  prosodie  nouvelle,  ou  renouvelée,  ne  fut  pas  seule- 
ment officiel.  «  Les  mètres  des  anciens,  le  dactyle,  le  spondée, 
riambe»  Tanapeste  furent  naturalisés  français  (1)  »  et  partout 
l'usage  et  le  goût  des  vers  mesurés  se  répandit. 

Il  ne  pouvait  durer  longtemps,  le  principe  de  la  métri({ue  an- 
cienne étant  en  opposition  avec  le  génie  même  de  la  poésie  firan- 
çaise.  De  telles  choses,  disait  du  Bellay,  <(  ne  se  font  pas  par  la 
nature  des  langues.  »  Il  disait  mal  :  c'est  par  cette  nature  seule- 
ment et  jamais  contre  elle,  que  de  telles  choses  peuvent  se  faire. 
La  suite  de  l'évolution  de  notre  poésie  l'a  prouvé.  La-  tentative 
de  Baïf  n'en  demeure  pas  moins  digne  de  mémoire.  Ella  forme 
un  épisode  curieux  de  notre  histoire  littéraire  et  musicale.  Elle 
atteste  en  particulier  le  crédit  et  l'influence  que  la  musique  pos- 
sédait alors,  le  respect  et  l'amour  que  lui  témoignaient  les  poètes  ; 
car  c'est  pour  la  mieux  servir,  pour  lui  ressembler  et  lui  donner 
davantage,  que  la  poésie  française  tenta  de  changer  sa  propre 
nature  et  même  de  la  forcer.  Enfin  et  surtout  cet  essai  de  retour 
à  l'ancienne  métrique  fut  encore  un  effet  àe  l'esprit  de  la  Renais- 
sance, puisqu'il  ne  consista  que  dans  une  application  ou  plutôt 
dans  une  appropriation  —  excessive  sans  doute,  impossible 
même,  mais  qu'importe  —  du  génie  de  l'antiquité. 

II 

La  musique  en  retira  quelque  avantage. 

Le  principe  de  la  quantité,  nous  l'avons  vu,  ne  régit  en  aucune 
façon  notre  langue  poétique  ;  il  est  étranger,  si  ce  n'est  contraire 
à  son  génie.  Le  poète  Baïf  a  beau  prosodier  ce  vers  ainsi  : 

S*II  faut  mourir,  mourons  d'&moQr, 

et  Mauduit  le ,  musicien,  conformer  à  cette  prosodie  les  valeurs 
(blanches  et  noires)  de  sa  musique,  l'un  et  .l'autre  n'obéissent 
qu'à  des  lois  édictées  par  eux-mêmes  et  qui  n'ont  rien  que  d'ar- 
tificiel et  d  arbitraire.  Le  même  vers  se  mesurerait  aussi  bien  de 
toute  autre  sorte,  et  pour  le  noter  avec  justesse,  la  règle  de  l'ac- 
cent est  la  seule  qui  s'impose  au  musicien.  Il  n'en  est  pas  moins 
vrai  que  sur  cette  base,  artificielle  ou  fictive,  de  la  quantité,  mais 
très  haut  au-dessus  d'elle^  les  compositeurs  du  xvi*  siècle  ont 

(i)  M.  Frémy,  op.  cil. 


870  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

SU  fonder  une  rythmique  dont  Tampleur,  dont  là  variété,  doL. 
la  liberté  nous  étonna  et  nous  ravit  encore  aujourd'hui.  Rien  de 
plus  original  à  cet  égard,  et  de  plus  admirable,  que  l'œuvre  d'un 
Glaudin  Lejeune  et  particulièrement  son  recueil  intitulé  le  Prin- 
temps. La  «  Préface  sur  la  musicpie  mesurée,  »  imprimée  en 
tète  de  l'ouvrage,  a  Timportance  d'un  programme  ou  d'an  mani^ 
feste.  «  Les  Anciens,  y  est-il  dit,  les  Anciens  qui  ont  traité  do 
la  musique  Tout  divisée  en  deux  parties,  harmonique  et  ryth- 
mique... La  rythmique  à  été  mise  par  eux  «n  telle  perfection, 
qu'ils  en  ont  fait  des  effets  merveilleux,  émouvant  par  icelle  les 
âmes  des  hommes  à  telles  passions  qu'ils  voulaient...  Depub, 
cette  rythmique  a  été  tellement  négligée  qu'elle  s'est  perdue  du 
tout;  et  l'harmonique  depuis  deux  cents  ans  a  été  si  exactement 
recherchée,  qu'elle  s'est  rendue  parfaite,  faisant  de  beaux  et 
grands  effets,  mais  non  tels  que  ceux  que  l'antiquité  raconte.  Ce 
qui  a  donné  occasion  de  s'étonner  à  plusieurs,  vu  que  les  An- 
ciens ne  chantaient  qu'à  une  voix  et  que  nous  avons  la  mélodie 
de  plusieurs  voix  ensemble...  Persoime  ne  s'est  trouvé  pour  y 
apporter  remède,  jusques  à  Claudin  Lejeune,  qui  s'est  le  pre- 
mier enhardi  de  retirer  cette  pauvre  rythmique  du  tombeau 
où  elle  avait  été  si  longtemps  gisante,  pour  l'aparier  à  l'harmo- 
nique. Ce  qu'il  a  fait  avec  tel  art  et  tel  heur,  que  du  premier  coup 
il  a  mis  notre  musique  au  comble  d'une  perfection  qui  le  fera 
suivre  de  beaucoup  plus  d'admirateurs  que  d'imitateurs  ;  la  ren- 
dant non  seulement  égale  à  celle  des  Anciens,  mais  beaucoup 
plus  excellente  et  plus  capable  de  beaux  effets,  en  tant  qu'il  fait 
ouïr  le  corps  «marié  avec  son  âme,  qui  jusqu'ores  en  avait  été 
séparée...  La  preuve  s'en  verra  es  chansons  mesurées  de  ce  Prith 
temps.  » 

La  preuve  s'en  voit  encore  en  ces  «  chansons,  »  dont  plu- 
sieurs atteignent  à  l'ampleur  de  véritables  poèmes  lyriques.  Et 
c'est  la  rythmique  surtout  qui  fait  leur  grandeur  «t  leur  beauté. 
Telle  pièce,  comme  la  Belle  Arondey  est  un  chef-d'œuvre  deux 
fois  :  par  les  proportions  numériques  des  voix  et  par  les  propor- 
tions métriques  des  membres  ou  des  périodes.  « 

Ce  poème  en  l'honneur  de  l'hirondelle  se  divise  en  «  chants,  9 
ou  couplets,  séparés  par  un  «  rechant,  »  ou  refrain.  Tandis  que 
les  uns  sont  à  quatre  voix,  l'autre,  plus  riche,  en  comporte  six, 
et  c'est  un  charme  déjà  que  ce  balancement  des  deux  groupes 
inégaux.  Mais  la  beauté  supérieure  et  vraiment  antique  du  mor- 


LES  ÉPOQUES   DE   LÀ   MUSIQUE.  871 

ceau  tient  an  rythme  des  vers,  que  la  musique  a  fidèlement 
suivi. 

Rechant 

La  belle  aronde,  messagère  de  la  gaie  saison. 

Est  Tenue  ;  je  l'ai  vue. 
Elle  vole  monchelètes,  elle  Tole  moucherons. 
La  vêla,  je  la  voy,  je  recognoy  le  dos  noir  ; 

Je  l'y  voi  le  ventre  blaac  qui  l'y  treloit  au  soleil;  ' 

La  vêla,  je  la  voy,  elle  vole  mouchelètes,  elle  vole  moucherons. 

Chant        '  * 

Gentille  aronde,  tu  viens 
Avec  l'aimable  printéms; 
Après  l'été  tu  t'en  vas^ 
Oneques  hyver  ne  sentis. 

Ainsi  Topposition  ou  la  diversité  métrique  est  double.  Elle 
existe  d'abord  eùtre  les  deux  périodes;  puis  elle  se  retrouve  au 
sein  même  de  la  première,  qui  sert  de  refrain.  Sans  doute  le 
poète  et  le  musicien  ont  ici,  comme  presque  toujours  alors,  par 
un  choix  purement  arbitraire,  distingué  les  syllabes  en  longues 
et  brèves,  et  la  quantité  forme  l'élément  premier  ou,  comme 
nous  le  disions  plus  haut,  la  base  de  la  rythmique.  Mais  elle 
n'en  forme  que  la  base  et  c'est  au-dessus,  fort  au-dessus  d'elle, 
qu'une  ordonnance  niélrique  infiniment  plus  vaste  s'élève  et  se 
déploie. 

Gomme  la  quantité  dans  le  rylhme,  le  rythme  à  son  tour 
s'absorbe  et  se  fond  dans  la  beauté  générale ,  et  je  dirais  volon- 
tiers universelle,  de  la  musique  du  xvi'  siècle.  L'intention  n'avait 
été  que  de  ressusciter  l'ancienne  métrique;  mais  les  œuvres,  ainsi 
que,  par  bonheur  il  arrive  souvent,  dépassèrent,  et  de  beaucoup, 
la  théorie. 

Dans  la  définition  que  donne  M.  Expert,  et  que  nous  citions 
plus  haut,  de  notre  musique  du  xvi®  siècle,  on  trouverait  un  mot 
à  reprendre.  «  C'est,  dit  le  savant  éditeur,  lart  pour  Y$H  des 
sons  combinés  entre  eux.  »  Oui  :  «  des  sons  combinés  entre 
eux;  »  mais  ce  n'en  est  pas  :  «  l'art  pour  J'art.  »  Alors,  quoi 
qu'aujourd'hui  nous  puissions  parfois  trouver  d'aride  ou  d'abs- 
trait en  cette  forme,  qui  n'est  plus  nôtre,  de  la  polyphonie  vo- 
cale; alors,  comme  à  toute  époque  vraiment  grande,  la  musique 
fut  beaucoup  moins  l'art  pour  l'art  que  l'art  pour  l'âme,  l'art 


\ 


H72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

expression  de  la  vie  et  de  la  vérité.  Personne  au  xvi«  siècle  ne 
douta,  comme  on  Ta  fait  souvent,  trop  souvent  depuis,  que  la 
musique,  au  fond  et  par  nature,  soit  le  rapport  entre  la  sensi- 
bilité et  le  son.  La  théorie  d'une  beauté  musicale  spécifique, 
e'est-à-dire  étrangère  au  sentiment,  eût  également  étonné,  peut- 
être  indigné  les  poètes  et  les  musiciens.  Ne  fût-ce  que  par  sou- 
venir et  par  amour  de  cette  antiquité  qu'on  se  flattait  d'imiter,  de 
rappeler  en  tout,  on  croyait  fermement  au  pouvoir  expressif,  au 
caractère  psychologique  et  moral  de  la  musique.  Il  n'est  pas  un 
écrit  du  temps,  discours,  éloge  ou  dédicace,  qui  n'atteste  cette 
conception  en  quelque  sorte  éthique,  et  par  là  véritablement 
antique,  de  notre  art.  Le.  triste  Calvin  lui-même  ne  reconnais- 
sait-il pas  dans  la  musique  une  <(  vertu  secrète  et  quasi  incré- 
dible à  émouvoir  les  cœurs  en  une  sorte  ou  en  l'autre?  »  Ron- 
sard, dans  sa  lettre  aux  deux  rois  de  France,  célèbre  la  musique 
avec  des  expressions,  il  en  rapporte  certains  effets,  qu'on  dirait 
empruntés  soit  à  l'histoire  des  Hellènes,  soit  à  leur  légende. 

Le  pouvoir  d'apaiser  l'âme  ou  de  la  «  purger,  »  que  les  Grecs 
appelaient  la  xàdgipciç,  était  tenu  alors,  comme  dans  l'antiquité^ 
pour  une  des  vertus  de  la  musique.  Les  éditeurs  de  Roland  de 
Lassus,  offrant  les  Meslanges  du  maître  à  Mgr  le  Grand  Pripur 
de  France,  ne  lui  en  promettent  pas  de  bien  plus  précieux  : 

Flatterez  votre  ennuy  en  buTant  la  doucear, 

Des  chansons  que  pour  tous  Orlande  ici  vient  bruyre. 

<c  Sire,  »  écrit  Costeley  dans  une  dédicace  au  Roi  : 

Sire,  je  voudrais  bien  vous  voir  reprendre  haleine, 
Vous  offrant  ce  labeur  non  égal  au  Troyen, 
Louable  toutefois  si  avec  son  moyen 
Une'  seule  heure  au  jour  je  charme  votre  peine. 

Au  don  de  la  paix  et  du  calme,  la  musique  unit  celui  de 
l'action  et  de  la  vie.  Par  la  représentation  du  sentiment  et  de  la 
passion,  elle  crée,  elle  accroît  l'un  et  l'autre  en  nous.  On  dit  que 
près  d'expirer,  une  certaine  demoiselle  de  Lineuil  se  fit  «  sonner 
aux  violons  »  la  Bataille  de  Marignan  de  Jannequin,  pour  s'en- 
courager à  mourir.  On  a  rapporté  aussi  de  Pontus  de  Tyard  que 
parfois,  jouant  du  luth,  il  était  en  quelque  sorte  vaincu  par  sa 
propre  émotion.  «  Hier  soir,  »  a  raconté  Pasithée,  la  dame  ou  la 
Muse  à  laquelle  est  dédié  son  discours  sur  la  musique  intitulé 


LES   ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  873 

Solitaire  second^  «  hier  soir,  à  ma  requeste,  ayant  sur  ce  lut 
sonné  une  sienne  ode  finissante  par  épode  remplie  de  quelque 
passion,  il  devint  si  mélancolique,  que  j'en  pris  pitié.  » 

Ce  n'était  pas  «  l'art  pour  l'art,  »  que  celui  dont  on  pouvait 
écrire  à  propos  de  Roland  de  Lassus  :  «  Il  exprime  toutes  leë 
affections  de  l'âme  humaine...  et  dans  cette  musique,  loin  ^e 
rien  semble  chanté,  tout  est  présent,  tout  est  en  acte.  » 

At  nunc  Orlandus  doctis  sic  cantibus  omnes 
Bumani  affectus  exprimit  ingenii, 
^ .  Ejus  ut  in  modulis  non  res  per  carmina  tantum 
Quseque  caniy  prœsens  sed  videatur  agi. 

D'autres  musiciens  que  Lassus  ont  mérité  de  semblables 
éloges.  ((  Toi,  disait  Baïf  à  Gostéley, 

Toi  Costeley,  qui  entre  les  meilleurs 
Exerces  le  doux  art  d'une  musiqae  élue, 
Qui  sais  par  beaux  accords  accoiser  Tâme  émue, 
L'exciter  assoupie,  exprimer  ses  douleurs. 

Et  Gosteley  lui-même  a  rendu  grâces  à  ses  amis,  à  ses  lecteurs, 
de  leur  zèle  et  de  leur  amour  pour  la  musique,  c<  Cette  divine 
science  par  laquelle  on  peut  exciter,  modérer,  mortifier,  main- 
tenir et  vivifier  les  stupides,  furieux,  impudiques,  tempérés  et 
languides,  avec  chants  martiaux,  graves,  honûêtes,  polis  et  gail- 
lards. » 

Tous  ces  chants,  et  d'autres  encore,  le  xvi*  siècle  les  a 
chantés  ;  c'est  en  eux  et  par  eux  qu'il  ressuscite  pour  nous  tout 
entier. 

Il  revit  d'abord  sa  vie  extérieure,  et  quelquefois  officielle  ou 
publique.  La  musique  descriptive,  dont  la  France,  —  depuis  le 
temps  des  Jannequin  jusqu'à  celui  des  Rameau,  des  Berlioz  et 
des  Saint-Saëns,  —  a  toujours  eu  le  goût  et  quelquefois  le 
génie,  la  musique  &  sujet  ou  à  programme  occupe  dans  l'art  de 
la  Renaissance  une  place  considérable. 

On  connaît,  grâce  aux  nombreuses  auditions  qu'en  ont  don- 
nées les  Chanteurs  de  Saini-Gervais,  les  grandes  cantates  pitto- 
resques et  décoratives  de  Jannequin  :  les  Oiseaux,  la  Guerre  (ou 
la  Bataille  de  Marignan),  la  Chasse.  Elles  nous  touchent,  ou 
plutôt,  —  le  charme  en  étant  le  moindre  mérite,  —  elles  nous 
frappent  par  la  vigueur  et  même  la  rudesse,  par  la  franchise,  la 


874  HEVUB  DES  DEUX  MONDES. 

carrure,  réclat,  le  mouvement  et  la  plénitude.  Deux  étémens 
font  défaut.  L'un  est  la  mélodie,  ces  chants  ne  consistant  guèrv. 
que  dans  une  polyphonie,  d'ailleurs  serrée  et  riche,  de  cris  ou 
d'interjections.  L'autre,  la  musique  étant  ici  purement  vocale, 
est  la  variété  des  timbres,  que  l'orchestre  seul  peut  donner,  et 
dont  la  musique  descriptive  ne  saurait  plus  guère  se  passer  au- 
jourd'hui. Restent  l'harmonie  et  le  rythme.  Ils  suffisent  à  la  sèche 
et  forte  beauté  de  cet  art.  Dans  la  Chasse,  les  voix,  se  répondant 
comifne  des  trompes,  se  renvoient  les  plus  simples  accords,  et 
de  cette  simplicité  nait  une  véritable  grandeur.  La  musique  de 
la  Guerre  comme  celle  de  la  Chasse,  je  ne  dirai  pas  «  repose,  » 
car  tout  y  est  action  et  tumulte,  mais  tombe  et  retombe  inces- 
samment sur  la  tonique  et  la  dominante  tour  à  tour.  Elle  se  meut 
et  parfois  s'agite  entre  l'une  et  l'autre,  et  ces  bornes  étroites 
contiennent,  mais  n'étouffent  pas  son  ardeur.  De  même  qu'il  y  a 
des  sonneries  de  trompes  ou  de  clairons,  la  Chasse,  la  Guerre, 
sont  des  sonneries  de  voix.  Et  ces  voix,  avec  un  éclat  monotone 
et  superbe,  ne  sonnent  le  plus  souvent  que  les  trois  notes  de 
raccord  parfait.  Mais  puisque  de  celles-là  seules  un  Beethoven 
devait  faire  un  jour  ses  thèmes  les  plus  fiers  :  le  motif  du  ^and 
air  de  Léonore  ou  celui  du  premier  morceau  de  V Héroïque,  c'est 
donc  qu'il  y  a  quelque  chose  en  effet  d'héroïque  et  qui  sied  à  la 
chasse,  à  la  guerre  surtout,  dans  ces  trois  notes  élémentaires» 
dans  leur  succession  comme  dans  leur  accord. 

N'appelons  pas,  ainsi  qu'on  l'a  fait,  de  telles  chansons  des 
poèmes  sonores,  car  ce  dont  elles  sont  le  plus  dépourvues,  c'est  le 
sentiment,  l'émotion,  autrement  dit  la  poésie.  Â  peine  le  début 
des  Oiseaux  :  Réveille z-vous,  cœurs  endormis,  trahit-il  quelque 
lyrisme.  Le  reste,  —  et  de  la  Chasse,  et  de  la  Guerre,  on  en 
dirait  autant,  —  le  reste,  contrairement  à  la  fameuse  formule  de 
Beethoven,  est  beaucoup  moins  expression  que  peinture;  une 
peinture  qui  parfois  arrive  à  n'être  plus  qu'une  très  exacte  et  très 
puissante,  mais  très  matérielle  onomatopée.  Le  chant  du  ros- 
signol, fort  mal  imité  d  ailleurs  par  des  notes  piquées  et  sèches, 
n'offre  rien  de  comparable  à  ce  que  sera  plus  tard,  dans  VAlle- 
gro  e  Pensieroso  de  Haendel,  et  dans  un  air  aussi  de  rossignol, 
certain  épisode  mineur,  délicieusement  teinté,  de  mélancolie.  De 
même  il  faudra  que  vienne  l'art  moderne,  et  par  exemple  le 
compositeur  de  Haensel  et  Gretel,  pour  envelopper  le  chant  du 
coucou  de'  tout  le  mystère  de  la  nuit  et  des  bois. 


LES   ÉPOQUES  BB  LA   MUSIQUE.  875 

Le  XVI®  siècle  n'a  pourtant  pas  ignoré  le  paysage  musical  et 
Tannequin  lui-même  a  laissé  cUms  ce  genre  des  tableaux  achevés. 
Cen  est  un  que  VAlouetlCy  le  plus  gai  carillon  que  puissent 
sonner  quatre  voix,  par  un  beau  matin  de  printemps  et  d'amour. 
Par  un  matin  de  France  aussi,  je  dirais  volontiers  de  llle-de-i 
France,  tellement,  en  cette  claire  aubade,  en  ces  notes  spiri- 
tuelles et  vives  qui  jaillissent  et  rejaillissent  de  toutes  parls^ 
on  sent  battre  le  cœur  même  de  notre  pays  et  de  notre  race. 
Oui,  cela  est  purement  français,  aussi  éloigné  de  la  plastique 
italienne  que  du  rêve  allemand.  Et  cela,  pour  le  coup,  est  poé- 
tique; mais  de  cette  poésie  que  Henri  Heine  trouvait  un  jour  dans 
le  genre,  français  aussi,  de  Topéra-comique  ;  «  une  poésie  sans 
morbidezzay  sans  le  frisson  de  l^infini,  une  poésie  jouissant  d'une 
bonne  santé.  » 

Elle  fait  le  charme  de  deux  autres  pastorales  de  Janneqiiin, 
légalement  amoureuses  et  printanières.  «  Ce  moy  de  may  »  dit 
[la  première, 

Ce  moy  de  may,  ma  verte  coste, 
Ce  moy  de  may  je  veslirai, 
De  bon  matin  me  lèverai, 
Ce  joli,  joli  moy  de  may. 

Sur  un  rythme  de  menuet  rapide  et  déjà  presque  de  scherzo  ^ 
dans  un  ton  clair,  elle  court,  la  petite  chanson.  Peu  de  noies  la 
composent,  et  qui  se  touchent,  qui  se  tiennent  entre  elles,  traçant 
une  ligne  à  peine  infléchie,  mais  légère  autant  que  pure.  Et 
rien  n'est  doux  à  l'oreille  comme  le  perpétuel  retour  des  mêmes 
paroles,  de  ce  (c  joli  moy  de  may  »  et  de  cette  «  verte  coste,  t> 
dont  on  ne  sait  plus  à  la  fin  si  c'est  la  robe  de  la  jeune  fille  ou 
celle  môme  du  printemps. 

Plus  exquise  encore  est  la  seconde  chanson  : 

Au  vert  boys  je  m'en  irai  ; 

Seule  au  vert  boys  je  m* en  irai  jouer. 

k  mon  ami  j'ai  donné  là  une  heuie, 

Pour  nous  voir 

Au  vert  boys. 
En  parle  qui  voudra  parler. 

La  grâce,  Tesprit,  la  tendresse  même  sont  ici  partout;  Jans 
le  rythme  et  le  mouvement,  dans  la  couleur  un  peu  étrangu  du 


876  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mode  ancien  et  dans  l'imprévu  de  certaines  chutes;  tantôt  dans 
les  reprises  ou  les  répétitions,  tantôt  au  contraire  dans  les  sus- 
pensions ou  les  réticences.  Chef-d'œuvre  d'harmonie  et  de  contre- 
point, cette  petite  pièce  en  est  un  aussi  de  mélodie,  de  mélodie 
naissante  qui  déjà  se  développe  et  s'organise.  Pour  le  sentiment 
et  pour  le  style,  la  musique  d'alors  n'offre  pas  de  tableau  plus 
délicieux. 

Elle  en  a  de  plus  vastes. 

J'aime  les  soirs  sereins  et  beaux,  j'aime  les  soirs. 

Et  j'en  sais  peu  d'aussi  beaux,  d'aussi  sereins  que  celui-ci,  que 
Roland  de  Lassus  a  chanté  : 

La  nuit  froide  et  sombre, 
Couvrant  d'obscure  ombre 
La  terre  et  les  cienx, 
Aussi  doQX  que  miel 
Fait  couler  in  ciel 
Le  sommeil  aux  yeux. 

La  musique  transforme  et  surtout  agrandit  ces  petits  vers. 
Des  valeurs  longues,  lentes,  reculent  à  l'infini  l'horizon,  et  le 
remplissent.  Par  une  effusion  grandiose,  incessamment  re- 
nouvelée, la  mélodie  répand  le  sommeil,  et  les  accords  —  la 
puissance  expressive  de  l'harmonie  se  révèle  ici  tout  entière  — 
les  accords,  de  mesure  en  mesure,  épaississent  davantage*les  voiles 
de  la  nuit. 

Jannequin,  Lassus  nous  étaient  familiers.  Mais,  avant  la 
publication  de  M.  Expert,  c'était  un  inconnu  que  Claude  Le- 
jeune,  et  c'est  un  maître. 

Il  l'est  dans  tous  les  genres,  y  compris  le  paysage.  Des  quatre 
livres  de  son  Dodécacorde^  le  premier  seul  est  de  musique  reli- 
gieuse; les  trois  autres  sont  consacrés  au  Printemps,  dont  ils 
portent  le  nom.  Mêlant  dans  ses  chants  la  jeunesse  de  l'année  à 
celle  de  la  vie,  le  musicien  a  fait  la  part  de  la  nature  aussi  grande 
que  celle  de  l'amour.  Nous  parlions  plus  haut  de  la  Belle 
Aronde.  Les  deux  pièces  qui  précèdent  celle-ci  l'égalent  par  la 
souplesse  et  la  variété  du  discours,  par  l'ordonnance  des  c<  chants  » 
et  du  «  rechant,  »  par  le  progrès  double  et  proportionnel  de 
l'ampleur  des  vers  et  du  nombre  des  voix.  L'aisance,  la  diversité 


LES   ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  877 

des  rythmes  et  la  grâce  des  tableaux,  tout  donne  ici  l'impression 
d'un  La  Fontaine  musicien. 

Il  peut  arriver  que  la  mélodie,  —  elle  ne  fait  encore  que  de 
naître,  ou  de  renaître,  —  paraisse  un  peu  bourte  pour  la  beauté 
plus  ample  de  certains  alexandrins,  par  exemple,  de  ceux-ci  : 

0  Dieu  !  combien  de  fois  sous  les  feuillus  rameaux 

Et  des  chênes  ombreux  et  des  ombreux  ormeaux, 

J'ai  tâché  marier  mes  chansons  immortelles  ''^'' 

Aux  plus  mignards  refrains  de  leur  chansons  plus  belles  ! 

Une  semblable  période  comporterait  aujourd'hui  une  longue 
et  large  cantilëne.  Elle  est  notée  au  contraire  en  traits  un  peu 
courts  et  comme  brisés,  mais  singulièrement  vifs  et  brillans.  Tel 
est  le  style  de  l'époque.  Mais  l'abondance,  le  coloris,  le  parfum, 
rachètent  ici  la  brièveté,  et  l'oeuvre  entier  de  Lejeune  est  un  avril 
de  fleurs  sonores,  tout  un  printemps  de  chansons. 

L'une  d'elles  {Du  triste  hyver)  résume  ou  mieux  domine  l^s 
autres.  Elle  a  pour  sujet  la  contemplation  grave,  parfois  émue, 
de  la  terre,  de  la  mer  et  des  cieux.  Ici,  au-dessus  du  contrepoint 
s'élève  et  plane  une  mélodie  admirable  d'ampleur  et  souvent  de 
pathétique.  Les  périodes  se  déroulent  avec  une  croissante  magni- 
ficence. Les  images  poéticpies,  «de  mythologie  ou  de  nature, 
s'encadrent  et  se  rehaussent  d'éclatantes  sonorités.  Les  grands 
spectacles  de  l'univers  sont  décrits  et  presque  égalés.  Et  le  sen- 
timent se  mêle  à  la  peinture  :  sentiment  sérieux,  même  sacré, 
du  mystère  des  mondes  et  de  leur  beauté.  Nous  ne  sommes  plus 
ici  devant  un  «  Printemps  »  de  chanson,  encore  moins  de 
romance,  mais  de  poème,  de  poème  cosmique  et  religieux.  Le 
tableau  n'a  pas  son  égal  dans  Tœuvre  de  Lejeune  ou  de  ses  con- 
temporains; antique  par  la  simplicité  des  lignés,  par  l'évo- 
cation des  héros  ou  des  dieux,  il  semble  moderne  par  je  ne  sais 
quoi  de  rêveur,  de  mélancolique  et  de  vaguement  troublé. 

Ce  n  est  pas  seulement  le  dehors,  mais  le  dedans,  le  cœur 
xnème  de  l'homme,  et  tout  son  cœur,  que  la  musique  du  xvi*  siècle 
a  chanté.  Elle  en  a  compris,  exprimé  les  mouvemens  légers 
autant  que  les  passions  profondes  :  la  gaieté  naïve  et  l'esprit 
^ulois,  voire  libertin;  l'ardeur,  l'héroïsme  de  l'amour  divin  et 
les  transports,  heureux  ou  désespérés,  des  humaines  amours. 

La  collection  de  M.  Expert  abonde  en  «  chants  gaillards,  » 
comme  disait  Gosteley  ;  mieux  faits  assurément  pour  «  exciter... 


878  REVUE  DES   DEUX^BfONDES. 

les  tempérés  et  languides,  »  que  pour  les  «  mortifier  »  ou  sei. 
ment  les  «  maintenir.  »  Plusieurs,  parmi  les  plus  spirituels 
les  plus  vraiment  français,  —  je  ne  dis  pas  les  plus  purement,  ^ 
sont  écrits  sur  des  paroles  qui  ne  s'accommoderaient  pas  de  la 
monodie.  Elles  ont  besoin  de  la  pluralité  des  voix,  afin  de  n'être 
point  entendues,  ou  de  ne  Têtre  qu'à  moitié.  Dans  le  genre  du  conte 
ou  du  fabliau  musical,  lô  «  plus  que  divin  Orlande  »  a  composé 
quelques  petits  chefs-d'œuvre  .plus  que  profanes.  Il  a  su  narrer 
avec  des  notes  aussi  lestes,  aussi  gamines  que  les  mots,  Tbisloire 
de  certaine  gageure  tenue  de  compte  à  demi  par  un  avocat  et  son 
petit  clerc.  On  trouverait  ici  comme  une  première  esquisse, 
moins  sentimentale  et  plus  grivoise,  de  la  «  Chanson  de  Fortu- 
nio.  M  Non  moins  française  —  j'allais  dire  parisienne  —  par  le 
ton  et  par  le  tour,  est  une  autre  chanson,  il  y  est  traité  d'uoe 
dame  qui  dans  un  ch&teau  «  vit  Hercules  en  marbre  érigé;  » 
d'une  observation  qu'elle  fit  à  son  endroit  et  de  la  repartie  qu'elle 
s'attira  «  d'un  maçon  âgé.  »  L'une  et  l'autre  pièce  est  un  ezoellent 
exemple  de  l'esprit  en  musique  et  dans  cette  musique  en  parti- 
culier. On  y  voit  à  merveille  quelle  vivacité,  quelle  gaieté  sans 
cesse  accrue  et  multipliée  peut  communiquer  à  un  thème,  déji 
vif  et  gai  par  lui-môme,  le  principe  des  entrées  successives,  des 
réponses  ou  des  répliques  entre-«roisées,  en  un  mot  le  style  de 
la  polyphonie  vocale  et  du  contrepoint. 

A  ce  style  au  moins  itutant  qu'à  la  mélodie  elle-même,  des 
chansons  de  ce  genre  doivent  leur  accent  populaire.  Il  suffit  de 
lire  dans  Costeley  certaine  histoire  d'un  usurier  et  d'un  pauvre, 
pour  se  convaincre  que  la  pluralité  des  parties  ou  des  voix  crée 
la  pluralité  des  personnages;  elle  donne  l'impression  ou  l'illu- 
sion du  nombre,  d'un  groupe,  d'une  foule  môme,  et  dan?  cette 
musique  alors,  c'est  vraiment  le  peuple  et  le  peuple  tout  entier 
qui  parle,  qui  chante,  qui  vit. 

Faut-il  des  chansons  à  boire,  après  des  chansons  à  rire?  D'un 
bout  à  l'autre  du  siècle,  elles  tintent  gaiement. 

0  vin  en  vigne,  gentil. 
Joli  vin  en  vigne  I 

Ainsi  chante  Roland  de  Lassus,  et  de  ce  vin,  en  deux  strophes 
ou  couplets,  qui  sont  d'opéra-comique,  pas  davantage,  il  ne  chante 
qu'une  pointe  légère.  Déjà  plus  haut  en  couleur,  avec  plus  de 
goût  ou  de  bouquet,  est  certain  refrain  de  Claudin  de  Sermisy  : 


w^m" 


LES   ÉPOQUES   DE   LA   MUSIQUE.  879 

Hau  le  boy  I 
Prions  à  Dieu  le  roy  des  roys 
Garder  ce  gentil  vin  François  ! 

Ce  n'est  encore  ici  qu'une  ivresse  aimable,  à  la  française.  Mais 
Tesprit  de  l'antiquité,  l'esprit  véritablement  dionysiaque,  iui^pire 
une  chanson  de  Costeley  : 

La  terre  les  eaux  va  buvant  ; 

L'arbrp  la  boit  par  sa  racine; 

La  mer  éparse  boit  le  vent 

Et  le  soleil  boit  la  marine  ; 

Le  soleil  est  bu  par  la  iune, 

Tout  boit,  soit  en  haut,  soit  en  bas. 

Par  la  grandeur,  la  puissance  lyrique,  la  musique  est  digne 
de  la  poésie.  Mais  viennent  les  deux  derniers  vers  : 

Suivant  cette  règle  commune, 
Pourquoi  donc  ne  boirions-nous  pas  ? 

alors,  avec  la  poésie  toujours,  la  musique  se  détend  et  ton\be, 
d'une  chute  imprévue  et  spirituelle.  L'ode  finit  en  chaùson,  par 
un  contraste  piquant,  ironique,  entre  deux  ivresses  inégales, 
dont  l'une  est  la  joie  sublime  des  choses,  l'autre  n'étant  qu'un 
vulgaire  plaisir  de  l'humanité. 

Enfin,  de  cette  humanité,  que  la  musique  du  xvi*  siècle  re- 
présente ou  respire  tout  entière,  voici  les  forces  vives  et  les 
couches  profondes  :  voici  la  religion,  voici  l'amour. 

C'est  une  chose  considérable  que  la  publication  —  faite  pour  la 
première  fois,  après  trois  siècles  d'oubli  —  de  tous  les  «  Psaumes 
de  Marot  mis  en  livraisons,  musique  par  Goudimel.  »  On  lit 
dans  le  Dictionnaire  de  musique,  de  M.  Hugo  Riemann  :  «  Gou- 
dimel, né  à  Besançon  en  1505,  fondateur  de  l'école  de  Rome.  » 
Ce  peu  de  mots  suffirait  à  la  gloire  non  seulement  d'un  artiste, 
mais  d'un  pays,  et  ce  pays  est  le  nôtre.  Goudimel  fut,  à  Rome, 
le  maître  de  Paiestrina. 

Puissant  Paiestrina,  vieux  maître,  vieux  génie, 

Je  vous  salue  ici,  père  de  Tbarmonie  ; 

Cai',  ainsi  qu'un  grand  flpuve  où  boivent  les  humains, 

Toute  cette  musique  a  coulé  de  vos  mains. 

Si  Paiestrina  fut  le  père  de  l'harmonie,  Goudimel  en  aurait 
donc  été  l'aïeul.  Il  a  donc  pris  sa  source  en  terre  française,  le 


880  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grand  fleuve  qui  ne  devait  répandre  toute  sa  magnificence  et 
toute  sa  fécondité  que  sur  le  sol  italien. 

On  doute  encore  si  Goudimel  était  huguenot  ou  catholique. 
En  tout  cas,  c'est  comme  huguenot  qu'il  fut  jeté  dans  le  Rhône, 
à  Lyon,  la  nuit  de  la  Saint-Barthélémy.  Et  c'est  par  des  œuvres 
d'esprit  ou  de  sentiment  huguenot  qu'il  survit.  «  Pour  les  initiés, 
dit  très  bien  M.  Expert,  pour  ceux  qui  ont  vécu  dans  l'intimité 
de  ces  hautes  figures  qu'on  appelle  Jehan  Calvin,  Théodore  de 
Bèze,  Gaspard  de  Coligny,  Bernard  Palissy,  Ambroîse  Paré, 
François  de  la  Noue,  Agrippa  d'Aubigné,  orgueil  de  la  Réforme 
française  ;  pour  ceux  qui  ont  étudié  et  pénétré  l'époque  agitée, 
violente,  mais  féconde  en  grands  caractères  et  en  illustres  sacri- 
fices, des  guerres  religieuses  ;  pour  les  psychologues  qui  scrutent 
les  consciences  et  approfondissent  les  faits  sociaux,  Claude  Gou- 
dimel apparaîtra  comme  l'aède  huguenot  par  excellence.  »  Le 
mot  est  juste  ;  il  dit  à  la  fois  ce  qu'est  le  génie  du  musicien  et 
ce  qui  lui  manque.  Il  lui  manque  précisément  d'être  catholique 
et  d'être  italien;  il  lui  manque  le  charme,  l'onction,  non  pas 
môme  le  mysticisme,  mais  le  mystère,  mais  la  piété,  la  chaleur, 
l'amour,  ce  genre  enfin  ou  cet  ordre  de  beauté  qui  nous  touche, 
nous  pénètre,  nous  attendrit  dans  les  œuvres  de  l'école  romaine 
et  dans  celles  surtout  de  Palestrina.  Non  pas  que  chez  Goudimel 
cela  manque  toujours.  Il  a  des  rémissions  ou  des  .relâches 
exquises,  par  exemple  le  psaume  n®  122  : 

Or  en  tes  porches  entreront 
Nos  pieds,  et  séjonr  y  feront, 
Jérusalem  la  bien  dressée. 

La  musique  ici  respire  un  espoir,  un  désir  céleste  de  Sion. 
Sous  l'archaïsme  de  la  forme  le  sentiment  est  presque  moderne. 
Si  pures  et  suaves  sont  les  modulations  par  accords  parfaits,  si 
gracieuses  les  évolutions  des  voix  au-dessous  de  la  mélodie, 
qu'on  se  prend  à  songer  —  de  très  loin  encore  —  à  telle  ou 
telle  page  sacrée  de  Gounod. 

Mais  il  n'y  a  dans  ce  psaume  et  dans  quelques  autres  qui  lui 
ressemblent  qu'une  exception,  un  hasard  et  comme  une  surprise 
de  tendresse.  L'éthos  général  de  cet  art  n'est  que  force  et  même 
rigueur.  Le  Psautier  de  Marot  et  Goudimel  est  terrible  à  lire 
en  entier.  Songez  qu'avec  les  commandemens  de  Dieu  et  le  can- 
tiqyie  final  il  ne  comprend  pas  moins  de  cent  cinquante-deux 


^^ 


LES   ÉPOQUES   DE   LA    MUSIQUE.  8S1 

quatuors  vocaux.  «  Tous  de  kaut  style,  tous  d'un  mérite  supé- 
rieur, »  affirme  avec  raison  M.  Expert.  Mais  que  ce  mérite  est  donc 
uniforme,  et  monotone  ce  style!  ItaliamI  ItaliamI  Que  dis-je, 
c'est  après  l'Allemagne  elle-même  qu'on  soupire  ici.  Toute  mu- 
sique religieuse,  non  seulement  celle  d'un  Palestrina,  mai$ 
celle  d'un  Schûtz,  et  plus  tard  celle  d'un  Haendel  ou  d'un  Bach, 
parait  admirable  de  souplesse,  de  liberté  surtout,  auprès  de  cette 
inflexible  musique.  Elle  n'a  pour  forme  que  la  carrure,  une  car- 
rure invariable  et  comme  étemelle.  Un  psaume  de  Goudimel,  — 
un  quelconque  parmi  les  cent  cinquante,  —  consiste  essentielle- 
ment en  quatre  phrases  mélodiques,  mesurées  à  quatre  temps, 
harmonisées  à  quatre  voix.  C'est  même  plus  qu'un  carré,  c'est  un 
cube,  un  bloc  sonore  ;  il  se  soulève  parfois,  puis  il  retombe,  et 
sous  sa  chute  nous  craignons  toujours  d'être  écrasés.  ,  ) 

Mais  quand  il  se  soulève,  la  force  ou  l'esprit  qui  l'anime  le 
porte  très  haut  et  le  soutient.  Cet  art  est  «  protestant  »  au  sens 
Qxactdumot.  Tantôt  par  une  endurance  opiniâtre,  tantôt  par 
les  emportemens  d'une  éloquence  lyrique,  il  ne  cesse  de  pro- 
tester. Parmi  les  psaumes  de  Goudimel,  les  uns  sont  beauï  d'une 
impassible  beauté  ;  les  autres  le  sont  d'une  beauté  passionnée  et 
frémissante.  Ils  dénoncent  tous  la  persécution  et  la  violence  ; 
tous,  ils  la  supportent  et  la  défient.  Ils  sont  les  hymnes  hardis, 
les  cantiques  hautains  d'une  époque  et  d'une  foi  qui  ne  pouvait 
laisser  aucune  part  à  la  méditation  et  au  rêve  pieux.  Souvent  un 
souffle  guerrier  les  inspire.  Ils  ressemblent  à  des  forteresses  plus 
qu'à  des  églises  ;  ils  ont  des  murailles  et  des  créneaux  ;  on  ne 
voit  pas  d'autel,  encore  moins  de  tabernacle  en  eux.  Mais  dans 
les  temples  nus  qu'ils  défendent,  ils  donnent  de  fières,  d*héroïques 
leçons.  Au  point  de  vue  de  Véthos  ou  du  sentiment  confes- 
sionnel, les  psaumes  de  Goudimel  pourraient  bien  être  le  chef- 
d'œuvre  absolu  du  protestantisme  :  j'entends  qu'ils  me  paraissent, 
non  pas  certes  plus  beaux,  mais  plus  purs  de  tout  élément  catho- 
lique que  les  chefs-d'œuvre  contemporains  ou  postérieurs  des 
grands  luthériens  allemands.  Cet  art  offre  encore  un  autre  carac- 
tère. Il  ne  proteste  pas.  seulement  :  il  atteste,  il  confesse,  il  est 
témoin  et  martyr.  Et  voilà  pourquoi  Tœuvre  de  Goudipiel  est 
digne  dé  vivre  parmi  les  formes,  ou,  comme  disent  ies  philo- 
sophes, parmi  les  (c  catégories  »  les  plus  austères,  mais  les 
plus  nobles,  de  l'idéal  religieux. 

L'idéal  amoureux  alors  na  pas  manqué  non  plus  de  grands 
Tom  xzi.  —  1904.  50 


882  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

interprètes.  Nous  disons  bien  c<  l'idéal;  »  car,  au  xvi"  sîècli 
n'entre  rien  de  grossier  ou  seulement  de  sensuel  dans  la  musique 
d'amour. 

Si  l'on  formait  un  cycle  et  comme  une  galerie  de  ces  tableau 
sonores,  c'est  peut-être  par  celui-ci  —  de  Roland  de  Lassus  — 
qu'il  siérait  de  commencer. 

Qui  dort  icy?  Le  faut-il  demander? 

Vénus  y  dort,  qui  vous  peut  commander. 

Ne  l'éveillez,  elle  ne  vous  nuira. 

Si  réveillez,  croyez  qu'elle  ouvrira 

Ses  deux  beaux  yeux  pour  les  vôtres  bander. 

Le  sujet  et  le  style,  la  noblesse  des  lignes  et  je  dirai  presque 
de  l'attitude  ou  de  la  pose  (écoutez  les  harmonies  sur  ces  trois 
toots  :  Vénus  y  dort)\  le  coloris  ardent  (mêmes  accords),  tout 
cela  fait  d'une  telle  page  une  sorte  de  Titien  en  musique. 

Ce  n'est  qu'une  image,  et  d'une  déesse.  Mais  voici  la  vie  elle- 
même,  et,  dans  leur  réalité,  dans  leur  humanité,  les  joies  et  les 
peines  d'amour  : 

Du  corps  absent  le  cœur  je  te  présente, 
Qui  loyaument  sans  un  te  servira, 
Et  en  tout  lieu  comme  ton  serf  ira, 
Vivant  d'espoir,  se  nourrissant  d'attente. 

Depuis  trois  siècles  passés,  la  musique  a-t-eile  assez  prodigué 
les  sermens,  ou  les  «  Offrandes  !  »  L'une  des  plus  récentes  (de 
M.  Reynaldo  Hahn,  sur  des  vers  de  Verlaine)  charme,  non  sans 
raison,  les  salons  d'aujourd'hui.  Mais  elle  semble  cherchée, 
tourmentée,  même  un  peu  maladive,  auprès  de  celle  où  le  vieil 
«  Orlande,  »  en  quatre  vers,  que  dis-je,  dans  le  premier  seul, 
en  six  mesures  de  primitives  harmonies,  sut  enfermer  le 
don,  le  sacrifice  de  soi-même,  de  soi  tout  entier  et  pour  tou- 
jours. 

Idylles,  élégies,  il  n'est  pas  un  «  genre  »  amoureux  dont  nous 
ne  trouvions  au  xvi*  siècle  plus  que  le  germe,  la  fleur.  Déjà  le 
«  bois  épais  redouble  son  ombre  »  autour  de  la  douleur  et  de 
la  plainte  des  bergers.  Parfois  on  croit  entendre  de  loin  l'Orphée 
de  Gaccini,  celui  de  Monteverde;  de  plus  loin,  celui  même  de 
Gluck.  Des  chefs-d'œuvre  plus  éloignés  encore  se  laissent  pres- 
sentir. Le  Chant  élégiaque  de  Beethoven  est  annoncé  vague- 


tts  îSpoques  de  la  musique.  883 

ment  par  de  brèves  déplorations,  par  d'exquises  épitaphes  de 
femmes. 

Paru»  les  maîtres  signalés  ou  plutôt  révélés  par  M.  Expert, 
si  Cltfode  Lejeune  est  le  premier  des  musiciens  pittoresques,  il 
semble  que  Guillaume  Gosteley  soit  lé  plus  touchant,  le  plus 
pstkéfique  des  musiciens  d'amour.  Certain  «  envoi  »  qu'il  fit  de 
MU  œuvre  atteste  qu'il  se  rendait  justice  : 

Va  donc,  mon  labeur;  suis  tous  ceux  qui  t'aimeront, 

Je  say  bien  que  tu  crains  quelque  cérémonie  ; 

Va,  va!  ne  t'ébahis  de  ceux-là  qui  diront  : 

Ce  Costeley  n'a  pas  d'un  tel  le  contrepoint; 

Il  n'a  pas  de  cestuy  la  pareille  harmonie  — 

J'ay  quelque  chose  aussi  que  tous  les  deux  n'ont  poinU 

Il  se  connaissait  bien.  Avec  ce  que  «  tous  les  deux,  »  et  même 
tous  les  autres  possèdent  :  science  du  contrepoint  et  de  l'har^ 
monie,  grâce  deà  rythmes,  coloris  des  modes,  il  a  plus  de  vie 
encore  :  une  vie  intérieure  ou  sentimentale,  dont  aujourd'hui 
non  seulement  rien  n'est  mort,  mais  dont  rien  n'a  vieilli  ou 
passé. 

De  cette  vie  surabondante,  la  succession  des  notes,  autant  que 
leur  combinaison,  commence  à  devenir  l'interprète.  C'est  un 
grand  mélodiste  que  Gosteley.  Chez  lui,  mieux  que  chez  la  plu- 
part- de  ses  contemporains,  on  voit  se  former  et  se  dégager  la 
ligne  vocale.  Il  crée  à  tout  moment  des  chants  admirables.  La 
voix  qui  les  chante  les  pourrait  chanter  seule.  Les  autres  voix 
ne  font  guère  plus  que  l'accompagner.  Elles  la  soutiennent  et  la 
fortifient;  mais  désormais,  au  lieu  de  l'égaler,  elles  lui  sont  sou- 
mises. Ainsi  Tordre,  la  hiérarchie  moderne  commence  à  s'établir 
parmi  les  sons.  Dépouillée  de  l'appareil  polyphonique,  telle  pièce 
de  Gosteley,  par  exemple  :  Mignonne,  allons  voir  si  la  rose,  de- 
meure une  exquise  monodie.  Souple  et  déjà  docile,  la  mélodie  de 
Costeley  tantôt  se  concentre  dans  la  formule  concise  de  la 
chanson  ou  dans  la  forme  plus  flottante,  mais  toujours  brève, 
qui  deviendra  celle  du  lied;  tantôt  elle  se  développe  en  un  long 
poème  d'amour;  amour  le  plus  souvent  mélancolique,  jusque 
dans  l'inconstance  et  l'infidélité  :  témoin  la  pièce  charmante  et 
qu'embaume  le  parfum  des  modes  anciens  : 

Allez,  mes  premières  amours; 
Approchez,  mon  amour  seconde. 


884  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  va,  cet  amour,  de  lui-même  et  par  sa  pente  naturelle,  jus- 
qu'à la  trisjtesse,  au  désespoir. 

Je  plains  le  temps  ae  ma  jeanesse  folle, 
Je  plains  le  temps  que  je  fus  à  Técole 
De  ce  faux  Dieu  qui  tous  (es  siens  affole. 
Je  plains  l'amour  qu'il  &de  moi  tirée; 
Je  plains  la  foi  que  je  lui  ai  jurée 
Et  aue  plus  tôt  ne  l'en  ay  retirée. 
» 

Bien  chantée  et  bien  dite  (l'un  et  l'autre  serait  nécessaire) 
par  une  belle  voix  de  soprano,  que  les  trois  autres  voix  entou- 
reraient plus  douces,  de  quelle  terrible  et  presque  atroce  beauté 
ne  serait  pas  cette  plainte,  sortant  conmie  des  ruines  de  quelque 
funeste  amour  ! 

Nous  parlions  tout  à  llieure  de  pressentimei^s,  et  des  lueurs 
étranges  que  portent  parfois  à  leur  cime  les  plus  beaux  de  ces 
anciens  chants.  Il  en  est  un,  de  Gosteley  toujours,  qui  va  très 
loin  dans  l'avenir.  Il  s'achève  par  ces  trois  vers  : 

G  misérable  amour  I  Hélas,  mort,  viens  parfaire 
En  nous  ce  que  son  feu  mutuel  ne  peut  pas, 
Nous  joignant  l'un  à  l'autre  au  moins  par  le  trépas. 

C'est  le  thème  poétique  de  Tristan,  Et  quant  à  la  musique,  im- 
possible, hélas  I  à  citer,  sans  doute  elle  ne  révèle  point  au  dehors, 
—  les  deux!  formes  étant  trop  différentes,  —  mais  en  elle-même  et 
comme  au  fond  de  son  âme  elle  porte  déjà  l'âpre  maléfice  et  le 
poison  enivrant  du  chef-d'œuvre  wagnérien.' 

«  Chants  martiaux,  graves,  honnêtes,  polis  et  gaillards.  » 
Cette  fois  non  plus  Costeley  ne  se  flattait  point.  Il  a  tenu  plus 
qu'il  n'avait  promis  de  son  siècle  et  de  lui-même.  Et  dans 
la  préface  de  la  précieuse  collection  que  nous  venons  de  par- 
courir, il  semble  que  l'éditeur,  à  son  tour,  ait  eu  trop  de  modestie. 
M.  Expert  s  engageait  à  révéler  w  un  coin  ignoré  de  l'âme  fran- 
çaise. »  Si  nous  ne  l'avons  pas  trahi,  vous  estimerez  sùremenl 
qu'il  a  fait  davantage. 

Camille  Bellâigue. 


COMMENT  ON  CAPTE 


LE 


SUFFRAGE  ET  LE  POUVOIR 


LA  «  MACHINE  » 


J'ai  essayé  précédemment  (1)  de  montrer  comment  Tintroduc- 
tion  du  suffrage  universel  dans  Tordre  politique  est  un  phéno- 
mène comparable  à  l'introduction  de  la  vapeur  dans  Tordre  éco- 
nomique; quelles  transformations  elle  a  déterminées  dans  le 
régime  parlementaire  et  notamment  dans  la  vie  des  partis;  que 
l'extension  de  plus  en  plus  grande  du  droit  de  vote  a  eu  pour  con- 
séquence nécessaire  l'invention  et  la  construction  d'une  machine 
électorale  de  plus  en  plus  compliquée,  et  à  la  longue  si  puis- 
sante qu'elle  meut  tout,  qu'elle  peut  tout,  qu'elle  fait  tout,  et  que 
le  mécanicien  qui  la  dirige  est  en  vérité  le  maître,  le  «  prince  » 
des  démocraties  modernes  fondées  sur  le  nombre.  Je  voudrais 
maintenant  essayer,  en  démontant  cette  machine,  de  montrer 
quel  est  l'arrangement  de  ses  ressorts,  à  quoi  tient  sa  force,  les 
«  qualités  »  qu'elle  exige  du  mécanicien,  ou,  si  Ton  ne  veut  pas 
mêler  ici  un  élément  moral  qui  n  y  serait  peut-être  pas  très  bien 
à  sa  place,  à  quelles  conditions  elle  lui  obéit  et  donne  entre  ses 
mains  le  maximum  de  rendement;  comment  enfin,  fabriquant, 

(1)  Voyez  la  Revue  du  !•'  avril. 


886         •       REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

SOUS  l'impulsion  directe  de  ce  mécanicien,  et,  pour  ainsi  dire, 
sa  volonté,  de  la  législation  et  du  gouvernement,  elle  fait  de  lui, 
du  premier  venu  qui  s'en  saisit,  qui  a  du  coup  d'œil  et  de  la 
poigne,  le  chef  effectif  du  parti,  le  maître  réel  de  l'État,  et,  —  en 
nous  défendant  humblement  de  vouloir  rééditer  à  Tusage  des 
temps  nouveaux  l'immortel  Libro  del  Principe^  ne  retirons  pas 
le  mot,  mais,  au  contraire,  répétons-le,  —  le  «  prince  »  de  nos 
modernes,  tout  électives  et  tout  électorales  démocraties;  le  par- 
fait démagogue;  cette  espèce  de  «  surhomme  »  que  sa  propre 
audace  impose  à  la  foule  passive  et  imitatrice  des  hommes. 

I 

En  Angleterre,  avant  la  réforme  de  1832,  la  mécanique  était 
extrêmement  simple.  Les  associations  politiques,  ou  s'occupant 
d'objets  plus  ou  moins  politiques,  n'y  étaient  pas  tout  à  fait  incon- 
nues; mais  il  y  en  avait  peu,  et  elles  s'agitaient  peu.  La  première 
forme,  imprécise  et  rudimentaire  encore,  de  l'association  poli- 
tique semble  avoir  été  le  club^  qu'on  vit  apparaître  pour  la  pre- 
mière fois  avec  le  «  café,  »  vers  1630.  De  bonne  heure,  le  coffee 
house  devint  un  lieu  de  rendez-vous  et  de  conversation  poli- 
tique. On  fit  même  mieux,  —  ou  plus,  —  que  d'y  causer.  Ainsi, 
dès  1659,  dans  un  de  ces  cafés,  récemment  créés,  les  habitués, 
«  des  républicains  avides  de  libre  discussion,  se  livraient  à  des 
débats  politiques  en  règle  suivis  de  votes  au  scrutin.  »  L'auteur 
de  VOceanUy  Harrington,  y  fréquentait  assidûment,  et  l'on  a 
supposé  que  le  nom  pris  par  la  réunion,  la  Bota,  pourrait  venir 
du  système  qu'il  préconisait,  —  et  que  nous  retrouverons  ail- 
leurs, —  de  la  «  rotation  »  dans  les  emplois.  Si  d'autres  applica- 
tions du  même  mot,  et  notamment  un  illustre  exemple,  la  Sacra 
Rota  Romana,  rendent  cette  étymologie  douteuse;  si,  peut-être, 
la  Rota  d'Harrington  n'était  tout  bonnement  qu'un  «  cercle,  » 
quelque  divan  où  l'on  s'asseyait  en  rond,  et  si  la  rotation  dans 
les  emplois  n'a  pas  grand'chose  à  faire  en  tout  cela,  il  n'importe  : 
ce  fut  là  le  premier,  ou  l'un  des  premiers  spécimens  de  cette 
première  forme  d'association  politique,  le  club. 

Ni  celui-ci,  du  reste,  ni  ceux  des  Jacobites,  les  Rump  clubs,  ni 
ceux  des  whigs,  les  Calf's  Head  clubs,  n'eurent  une  longue  vie. 
Ils  végétèrent,  étiolés,  jusqu'aux  beaux  jours  de  la  reine  Anne, 
au  commencement  du  xviii®  siècle,  qui  en  firent  éclore  une  florai- 


COMMENT   ON   CAPTE   LE   SUFFRAGE  ET   LE   POUVOIR.  887 

son.  On  y  mangeait  bien, on  y  buvait  frais,on  y  parlait  fort.  A  mesure 
que  se  dessinèrent  et  se  cristallisèrent  les  partis  dans  le  Parlement, 
les  clubs  y  eux  aussi,  furent  d*un  des  deux  partis  parlementaires, 
libéraux  ou  conservateurs  :  tel  café  fut  whiçy  et  tel  autre  tory. 
Une  tîiverne  abritait  l'opposition;  sa  voisine  et  sa  concurrente 
ne  recevait  que  les  ministériels.  Ainsi,  dans  Saint-James  Street, 
le  fameux  cabaret  de  V Arbre  à  cacao,  où  les  torys,  en  Thonneur 
du  Cabinet,  s'offraient  mutuellemeùt  des  agapes  dont  l'historien 
Gibbon,  chaud  ministériel  en  ce  temps-là,  nous  a  laissé  la  peu 
édifiante  description.  Mais,  tel  quel  et  plutôt  campé  que  logé, 
non  pas  même  en  garni,  au  cabaret  et,  comme  dirait  Targot  pari- 
sien, «  sur  le  zinc,  »  ce  n'était  pas  encore  le  club  marchand  et 
bourgeois,  où  un  homme  bien  posé  se  rend  ostensiblement,  après 
ses  affaires,  pour  se  poser  mieux  encore,  le  club  cossu  et  sérieux, 
ayant  pignon  sur  rue,  du  gros  commerçant  de  la  Cité,  «  ayant 
sur  le  parvis  boutique;  »  on  y  était  admis  sans  être  ballotté, 
presque  sans  être  présenté,  sans  payer  de  cotisation;  s'il  faut 
Tavouer,  il  y  avait  dans  cette  politique  d'estaminet,  dans  cette 
vie  politique  à  Testaminet,  quelque  pointe  de  «  bohème,  »  et 
comme  le  piment  d'une  demi-débauche  :  cela  manquait  à  la  fois 
de  confort  et  de  respectabilité,  et  cela  n'était  par  conséquent 
qu'imparfaitement  et  insuffisamment  anglais. 

Les  véritables  clubs,  qui,  eux,  sont  tout  à  fait  anglais,  les 
clubs  richement  installés  dans  leurs  immeubles  et  dans  leurs 
meubles,  dont  la  porte  sévèrement  gardée  ne  s'ouvre  que  sur 
présentation  personnelle,  sur  admission  formelle,  et  moyennant 
une  grosse  cotisation,  les  clubs  de  haut  ton  et  de  grand  style 
politique  et  social,  ne  datent  que  du  xix«  siècle  :  le  Carllon  club 
tory,  de  1831;  le  Reform  club  whîg,  de  1836.  Ils  furent  vite  ce 
que  l'on  voulait  qu'ils  fussent  :  des  centres  non  seulement  de 
réunion  amicale  ou  mondaine,  mais  de  ralliement  et  d  action  élec- 
torale. «  Les  membres  du  Parlement,  de  l'une  et  de  l'autre 
Chambre,  depuis  les  leaders  jusqu'aux  membres  les  plus  obscurs, 
se  retrouvaient  au  Carlton,  s'y  concertaient,  donnaient  ou  rece- 
vaient le  mot  d'ordre.  Les  leaders  locaux,  les  notables  de  pro- 
vince, qui  venaient  à  Londres  et  qui  voulaient  voir  les  grands 
hommes  du  parti,  étaient  sûrs  de  les  trouver  au  Carlton,  et  là 
ils  pouvaient  les  approcher  sur  le  pied  d'égalité  ou  môme  d'inti- 
mité. Les  relations  qui  naissaient  ainsi  et  les  inCuenccs  qui 
en  résultaient  rattachaient   les   circonscription^  électorales  au 


888  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Carlton  d'une  manière  d'autant  plus  forte  que  le  lien  était  iu 
sible.  »  Ainsi  également  du  cercle  libéral,  le  Reform.  «  Dans 
Tun  et  dans  l'autre  club,  les  fils  étaient  tenus  par  les  whips  des 
partis.  Là,  ils  avaient  sous  la  main  tout  leur  troupeau  parle- 
mentaire, et,  de  là  aussi,  ils  pouvaient  travailler  la  province... 
Les  aspirans  aux  honneurs  parlementaires  faisaient  généralement 
partie  du  Carlton  ou  du  Reform  club,  et  les  whips  (littéralement 
les  foueis  :  peut-être  ne  saurait-on  mieux  traduire  que  par  «  ser- 
gens  recruteurs  »  ou  «  fourriers  ;  »  en  prenant  la  hiérarchie  plus 
haut,  si  le  leader  est  le  généralissime,  le  whip  est  le  chef  d'état- 
major,  spécialement  chargé  de  la  mobilisation),  les  whips  donc 
les  connaissaient  tous,  leurs  ambitions  de  même  que  leurs  res- 
sources. Les  gens  de  province  qui  manquaient  de  candidats  pou- 
vaient les  embaucher  à  Londres,  dans  les  clubs,  par  Tentremise 
des  whips  (1).  »  A  côté  du  vehip,  ou  au-dessous,  en  permanence  au 
club,  était  placé  «  l'agent  général  du  parti,  »  en  correspondance 
continuelle  avec  des  «  agens  »  répartis  dans  tout  le  royaume.  Per- 
sonnage important,  qui  seul  ou  presque  seul  était  censé  connaître 
à  chaque  instant  l'état  de  l'opinion  et  sans  l'avis  duquel  un 
premier  ministre  n'eût  jamais  osé  courir  le  risque  d'une  disso- 
lution du  Parlement;  véritable  oracle,  dont  les  moindres 
paroles  étaient,  aux  heures  de  crises,  attendues  comme  des  ré- 
vélations. 

Avec  le  whip  et  «  l'agent  général,  »  le  Carlton  club  et  le 
Reform  club  étaient,  on  le  voit,  plus  que  des  «  cercles  »  ordi- 
naires ;  par  les  facilités  de  vie  et  de  société  qu'ils  ofiTraient  à  leurs 
membres,  ils  étaient,  d'autre  part,  plus  que  de  simples  «  bureaux;  » 
il  y  avait  à  la  fois  plus  d'autorité  et  plus  de  liberté  :  on  y  était 
à  la  fois  dans  le  camp  de  son  parti  et  chez  soi.  Mais  le  club, 
malgré  ses  avantages,  n'était  pas  la  forme  parfaite  de  Tassocia- 
tion  politique;  il  était  loin  d'en  être  la  forme  la  plus  développée: 
aristocratique  par  essence,  ou  bourgeois,  ce  qui  est  encore  une 
aristocratie,  et  fermé  par  définition,  parlementaire  et  censitaire, il 
en  devait  être  ime  forme  insuffisante  au  fur  et  à  mesure  que  le 
suffrage  étendu  atteindrait  des  couches  de  peuple  plus  profondes 
et  plus  larges.  Alors,  il  faudrait  autre  chose,  et  ce  quelque  chose 
apparaît  déjà,  à  l'état  embryonnaire,  aux  alentours  de  1830. 

C'est  l'association  politique  proprement  dite.  On  ne  l'ignorait 

1)  Ostrogorski,  la  Démocratie  H  VorganUation  dei  parlii  politiquei,  1, 135. 


COMMENT  ON   CAPTE  LE   SUFFRAGE  ET  LE  POUVOIR.  889 

pas  absolument  avant  cette  date  de  1830;  et,  par  exemple,  dès 
1769,  à  la  suite  de  l'invalidation  répétée  du  journaliste  et  pam- 
phlétaire Wilkes,  s'était  constituée  la  Société  pour  soutenir  le 
bill  des  droitSy  qui  était  bien,  par  son  objet  même,  une  asso- 
ciation politique.  On  ne  cherchait  guère  à  le  dissimuler  :  «  La 
conjoncture  sembla  favorable,  écrit  dans  ses  Mémoires  Tun  des 
principaux  promoteurs  de  la  Société,  Home  Tooke,  pour  orga- 
niser un  genre  d'opposition  aussi  nouveau  que  redoutable  et 
pour  concentrer,  au  moyen  d'associations  politiques,  les  mécon- 
tentemens  jusqu'alors  méprisés  et  l'influence  d'un  nombre  d'in- 
dividus, isolés  en  une  masse  formidable  qui,  sans  être  chargée 
des  formes  et  des  entraves  d'un  corps  politique,  produirait  toute 
l'ardeur,  le  zèle  et  l'efi'et  d'une  grande  collectivité  (1).  »  Mais, 
quoique,  dans  l'intervalle,  on  eût  vu  nattre,  avec  ime  autre  asso- 
ciation, la  Constitutional  Society,  démembrée  de  la  première, 
des  comités  de  correspondance,  fondés,  à  Timitation  des  colonies 
américaines, pour  provoquer  et  présenter  des  pétitions;  quoique, 
dans  presque  tous  les  villages,  vers  la  fin  de  la  guerre  contre 
Napoléon,  l'on  eût  vu  pulluler  des  Hampden  clubs^  des  Spenceans 
chibSf  indices  plus  ou  moins  frappans  d'unq  organisation  plus  ou 
moins  secrète,  ce  n'est  pourtant  qu'en  1830,  à  Birmingham,  que 
fut  scellée  V  Union  politique  entre  les  classes  inférieures  et 
moyennes  du  peuple^  dans  le  dessein  de  favoriser  «  le  déploie- 
ment pacifique  d'un  immense  pouvoir  moral  organisé,  qui  ne 
pourrait  pas  être  dédaigné  ou  méconnu.  » 

Bientôt  les  villes  les  plus  considérables  du  royaume  tinrent 
à  honneur  de  copier  Birmingham,  et  V Union  politique  essaima 
en  un  grand  nombre  de  filiales,  qui,  à  leur  tour,  se  réunirent 
en  une  fédération,  VUnioîi  politique  nationale^  avec  un  u  Con- 
seil politique,  »  siégeant  à  Londres.  Le  gouvernemcnl  scnlil  le 
danger,  et  qu'il  y  avait  là  un  symptôme  et  une  menace  de  dé- 
placement, de  glissement  du  pouvoir  :  une  proclamaliou  royale 
du  22  novembre  1831  déclara  «  illégales  et  anticonstitution- 
nelles les  associations  politiques  composées  de  branches  dis- 
tinctes, avec  des  divisions  et  subdivisions,  sous  des  chefs  de 
rang  et  d'autorité  gradués,  et  soumises  à  la  direction  d'un  comité 
et  d'un  conseil  supérieurs.  »  Sous  le  coup,  les  Unions  se  ter- 
rèrent, mais  n'en  poursuivirent  pas  moins,  parallèle  ment  et  sans 

(1)  Ostrogorski,  I,  p.  109. 


890  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

affiliation,  une  agitation  sourde,  quelquefois  même  bruyante. 
Leur  but,  peu  à  peu,  se  dégageait  et  se  précisait:  elles  travail- 
laient à  organiser  en  droit  positif,  en  pouvoir  légal,  en  droit  et  en 
pouvoir  de  suffrage,  cet  «  immense  pouvoir  moral  »  qui  ne  de- 
vait plus  être  «  dédaigné  ou  méconnu.  » 

La  réforme    faite,  le   Reform  act  promulgué,  les  classes 
moyennes,  considérant  qu'elles  avaient  cause  gagnée,  abcmdon- 
nèrent  les  «  Unions,  »  mais  les  masses  populaires  laissées  en 
debors  de  la  franchise,  privées  encore  du  droit  de  vote,  esti- 
mèrent bon  pour  elles-mêmes  le  moyen  qui  avait  réussi  à  d'autres 
et  remplacèrent  les  anciennes  Unions  par  des  associations  ana- 
logues. Du  sol  britannique,  et  surtout  de  Birmingham,  qui  en 
fut  toujorurs  comme  la  terre  sacrée,  surgirent  en  foule,  jusqu'à 
ce  que,  par  la  nouvelle  Réforme  de  1867,  une  nouvelle  partie 
fût  gagnée  encore,  des  Household  Suffrage  Societies,  des  Com- 
plète Suffrage  SocietieSj  des  Reform  Associations^  etc.  Le  mouve- 
ment «  chartiste,  »  doublant  d'un  mouvement  social  le  mouve- 
ment  politique,  doubla  aussi   et   multiplia  par  là  même  les 
associations,   principalement  composées  de  «   bourgeois,  »  y 
ajouta  d'abord   la   Workingmen's  Association^  puis,  vers  1840, 
la  National  Charter  Association,  de  Manchester,  à  laquelle  se 
rattachaient  plus  de  quatre  cents  groupemens.  D'autre  part,  et 
en  face   de  ces  associations   qui  se  disaient  réformistes,  dans 
l'ordre  politique  ou  dans  Tordre  social,  et  que  quelques-uns  se 
retenaient  à  peine  de  dire  révolutionnaires,  se  dressaient  d'avance 
ou  se  dressèrent  par  la  suite  des  associations  conservatrices,  on 
serait  tenté  de  dire  conformistes,  puisque  lord  George  Gordon 
avait  formé,  dès  1778,  en  désapprobation  d'un  bill  du  Parlement 
qui  accordait  cpielque  tolérance  aux  catholiques,  une  fédéra- 
tion des  associations  protestantes  :  à  quoi  correspondaient,  en 
Irlande,   les   Loges   orangistes,  et  à  quoi  vint  répondre  plus 
tard  (1823),  en  Irlande  même,  V Association  catholique,  pour  la 
revendication  énergique  des  droits  de  la  nation  et  de  la  reli- 
gion. Associations  «  conservatrices  »  aussi,  et  telle  ou  telle  par 
des  procédés  étranges,  comme  la  Société  pour  la  protection  de  la 
liberté  et  de  la  propriété  contre  les  républicains  et  les  niveleurs, 
qui,  empruntant  au  Jacobinisme,  vers  1793,  ses  armes  favorites, 
l'espionnage  et  la  délation,  prenait  sur  elle  d'  «  aider  le  gouverne- 
ment à  découvrir  et  à  punir  les  écrits  et  les  propos  séditieux;  » 
mais  le  type  en  demeure  VAssociation  constitutionnelle,  ou  plutôt 


COMMENT   ON    CAPTE   LE   SUFFRAGE  ET  LE   POUVOIR.  891 

les  Associations  constitutionnelles,  qui,  vers  1820  et  après,  se 
donnèrent  justement  pour  objet  déclaré  de  combattre  cette 
extension  de  la  «  franchise  »  électorale  que  les  Associations 
rivales  se  donnaient  pour  objet  de  conquérir.  La  plus  puissante 
peut-être  de  toutes  les  Associations,  au  moins  si  l'on  en  juge  par 
le  résultat  obtenu,  fut  VAnti-Com-Law  Leagiie  de  Gobden  et  de 
Robert  Peel;  «  à  rencontre,  dit  M.  Ostrogorski,  —  il  vaudrait 
sans  doute  mieux  dire  :  à  la  différence,  —  de  TAssociation  catho- 
lique et  des  Unions  politiques,  elle  fit  capituler  les  pouvoirs 
devant  une  organisation  extra-constitutionnelle,  par  la  seule  force 
de  l'opinion  qu'elle  entraînait  à  sa  suite.  » 

Cependant,  «  aucune  de  ces  organisations  extra-constitution- 
nelles (toutes  ces  Unions,  toutes  ces  Associations)  ne  tendait 
à  devenir  à  jamais  un  pouvoir  régulier  dans  l'État;  leur  inter- 
vention était  considérée  comme  exceptionnelle  et  comme  imposée 
par  les  circonstances  ;  leur  agitation  était  dirigée  moins  contre 
récoaomie  établie  du  gouvernement  représentatif  que  contre 
les  partis  égoïstes  qui  l'avaient  accaparée.  »  C'est  ce  cadre  étroit 
et  rigide  des  partis,  c'est  ce  régime  des  partis,  et  des  partis  de 
classe,  historiquement  fixés  et  figés,  c'est  cela  que  Ton  veut 
briser.  Mais,  par  un  contre^coup  auquel  il  fallait  s'attendre,  les 
partis  politiques,  les  partis  permanens,  «  visés  par  les  organisa- 
tions extra-constitutionnelles  qui  poursuivaient  des  réformes,  » 
allaient  avoir  eux-ipèmes  «  recours  à  l'organisation  extra-parle- 
mentaire. »  Avant  1832,  ils  n'avaient  pas  d'organisation  en  de- 
hors du  Parlement,  et  ils  n'en  avaient  pas  besoin;  »  à  partir  de 
1832,  «  les  influences  territoriales  »  et  «  la  corruption  des  élec- 
teurs »  ne  suffiraient  plus  à  leur  fournir  leurs  contingens  (1); 
les  anciens  programmes  ne  suffiraient  plus  à  les  entraîner,  l'an- 
cienne discipline  à  les  retenir,  l'ancien  chef  à  les  commander: 
c'est  bien  la  transformation  de  l'ancien  parti  ;  elle  s'opère  exacte- 
ment à  l'heure  de  la  première  extension  du  droit  de  suffrage  ;  et 
la  coïncidence  e.st  si  parfaite  qu'il  semble  que  ce  soit  plus  qu'une 
co'tucidence  entre  les  deux  faits,  qu'il  y  ait,  de  Tun  à  l'autre, 
une  conséquence. 

(1)  Ostrogorski,  ouvrage  cité,  l,  120-125. 


892  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


II 


Cette  coïncidence  va  jusqu'au  point  que  les  associations  poli- 
tiques qui  se  fondent,  soit  en  1832,  —  Tannée  même  de  la  ré- 
forme, —  soit  immédiatement  après  1832,  sont  les  Registratim 
SocietieSf  qui  ont  pour  but,  tout  d'abord,  la  vérification  des  listes 
électorales,  l'inscription  sur  ces  listes,  et  pour  cri  de  ralliement: 
Register!  regtster!  que  Ton  peut  traduire  par  :  «  La  liste  !  la 
liste!  »  De  1832  à  la  deuxième  réforme,  —  celle  de  1867,  —  les 
Régis tr ation  Societies  se  reproduisent  et  se  ramifient,  jusqu'à  leur 
plein  épanouissement  dans  la  Libéral  Registration  Association, 
créée  en  1861  par  le  futur  vicomte  Hampden,  le  whip  libéral 
Brand.  La  Libéral  Registration  Association  provoque  partout 
dans  le  Royaume-Uni  la  formation  de  nombreuses  A^^t^/ra^iVm 
Societies  plus  petites,  d'associations  locales  pour  lesquelles  elle 
est  l'Association  mère,  l'Association  centrale;  mais  elle  ne  se 
borne  pas  à  l'établissement  des  listes;  elle  assure  le  vote  des 
outvotersy  des  électeurs  non  résidens,  les  faisant  venir  au  besoin 
à  ses  frais  ;  elle  choisit  le  candidat,  ou  participe  par  son  investi- 
ture au  choix  qu'en  apparence  elle  en  a  laissé  aux  sociétés  direc- 
tement intéressées;  en  un  mot,  elle  fournit  aux  workers,  aux 
((  travailleurs,  »  qui  se  mettront  à  l'œuvre  quand  la  campagne 
commencera,  toute  la  matière  première  de  l'élection. 

Elle  la  leur  fournit  déjà  triturée,  déjà  préparée,  par  le  comité 
plénier,  par  les  comités  de  quartier,  par  les  canvassers  où  visi- 
teurs qui  vont  de  porte  en  porte  relever  les  courages,  abattre  les 
résistances,  réchauffer  les  bonnes  volontés,  refroidir  les  mau- 
vaises, gagner  ce  qui  peut  être  gagné,  neutraliser  ce  qui  est  irré- 
conciliable. L'Association  conservatrice  centrale,  instituée  pour 
faire  pendant  ou  plutôt  contrepoids  à  la  Libéral  Association,  est 
bâtie  sur  le  même  plan  :  le  registre  électoral,  la  liste,  est  égale- 
ment sa  préoccupation  dominante,  et  elle  le  marque  en  prenant  au 
début  pour  siège  une  étude  de  solicitor,  à  cause  de  la  procédure 
à  suivre  pour  obtenir  radiation  ou  inscription  selon  le  cas.  Mais, 
elle  non  plus,  tout  en  criant  :  Register  I  register  I  elle  ne  se  borne 
pas  à  la  seule  vérification  de  la  liste;  elle  aussi,  elle  est,  dans  un 
sens  plus  large,  une  véritable  organisation  électorale  ;  et  en  elle, 
autant  qu'en  la  Libéral  Association,  se  réalise,  d'après  les  enquêtes 
parlementaires,  de  1^60  à  1870,  l'organisation  électorale  modèle. 


COMMENT   ON   CAPTE  LE   SUFFRAGE   ET   LE  POUVOIR.  893 

Quant  à  l'organisation  des  partis,  plus  proprement  dite,  elle 
est  restée  ce  qu'elle  était  :  le  leader ,  le  whip,  un  agent  général, 
avec,  au-dessous  de  lui,  des  agens  gratuits  ou  rétribués,  béné- 
voles ou  cupides,  et,  même  alors,  capables,  comme  d'autres  ail- 
leurs, de  «  comptes  fantastiques;  »  exemple,  celui  qui  portait 
sur  la  note  de  ses  dépenses:  moral  anxiely,  500  livres; 
12500  francs  d'inquiétude!  Mais,  telle  quelle,  ce  n'était  pas  une 
mécanique  très  compliquée;  elle  était,  au  contraire,  très  simple; 
et  il  en  fut  ainsi  jusqu'à  l'entrée  en  scène  de  M.  Chamberlain, 
comme  maire  de  Birmingham,  en  1873. 

Durant  les  six  années  qui  s'étaient  écoulées  depuis  la  réforme 
électorale  de  1867,  les  associations  politiques  avaient  pris  de  la 
force,  à  Birmingham  même,  terre  prédestinée,  dans  et  par  la 
lutte  que  John  Bright,  au  nom  de  la  <(  démocratie  radicale,  » 
venait  de  mener  contre  la  représentation  des  minorités.  Cette 
force  accrue  et  exercée,  M.  Chamberlain  la  recueillit,  en  quelque 
sorte,  la  concentra,  la  condensa  dans  VAssociation  libéraley  rai- 
jcunie  avec  l'aide  à'nn  wire-puller  fameux,  d'un  homme  passé 
maître  en  l'art  de  «  tirer  les  ficelles,  »  et  qui  n'était  autre  que  le 
secrétaire  de  cette  Association,  M.  Schnadhorst.  En  tète  du  pro- 
gramme figurait  toujours,  comme  article  fondamental,  la  révision 
.des  listes:  plus  que  jamais  le  «  registre  »  et  la  «  régis tration,» 
si  l'on  ose  le  dire,  ou  1'  «  enregistrement,  »  et  môme  VAssociation 
libérale  devait  porter  ce  travail  à  un  degré  de  perfection  rare, 
Oa  garderait  précieusement  les  canvassersj  visiteurs  ou  revi- 
seurs, à  qui  leurs  tournées  permettraient  de  prendre  contact  avec 
l'électeur  et  de  faire  en  temps  utile  des  prévisions  et  des  poin- 
tages: mais  on  ne  s'en  tiendrait  pas  là:  on  diviserait  la  ville  eh 
quartiers  et  les  quartiers  en  Ilots;  à  chacun  de  ces  ilôts  on  pré- 
poserait un  «  capitaine,  »  cependant  qu'au  sommet  de  sa  hiérar- 
chie, l'Association  se  donnerait  comme  un  procureur  général, 
un  objector  gênerai,  dont  la  fonction  serait  d'examiner  de  toul 
près  la  liste  électorale,  d'en  fermer  autant  que  possible  l'accès 
aux  adversaires,  de  la  rendre  autant  que  possible  large  et  facile 
aux  amis  :  le  capitaine  de  l'ilot  guiderait  les  re viseurs,  et  les 
reviseurs  renseigneraient  le  procureur  de  l'Association,  qui  re- 
querrait. 

A  sa  base,  ^Associatio^  libérale  reposait  sur  le  peuple,  sans 
exception  et  sans  restriction,  sur  tous  les  habitans  de  la  ville, 
môme  non  électeurs.  Il  y  avait,  en  principe,  une  cotisation  d'un 


894  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

shilling^  mais  elle  n'était  pas  rigoureusement  exigée,  et  il  suffi- 
sait, pour  s'en  dispenser,  de  «  signifier  son  adhésion  aux  objets 
et  à  l'organisation  de  l'Association.  »  Tous  les  adhérens,  réunis 
en  un  meeting  public,  nommaient  ensuite,  par  quartier,  un 
comité  composé  d'un  nombre  indéterminé  de  membres.  C'était  le 
premier  degré.  Le  deuxième  était  le  comité  exécutif  central, 
ayant  qualité  pour  la  ville  tout  entière,  et  où  entraient  de  par. 
leurs  fonctions  les  présidens  et  les  secrétaires  des  comités  de 
quartier,  auxquels  on  adjoignait  trois  délégués  par  quartier,  élus 
spécialement  à  cet  effet,  toujours  en  meeting  public.  Seize  quar- 
tiers à  cinq  délégués;  soit  80  membres,  qui  pouvaient  s'en 
adjoindre  eux-mêmes  encore  30  :  au  total,  HO.  Les.  Cent  Dix 
formaient  le  pouvoir  exécutif  de  l'Association,  et  ils  partici- 
paient en  outre  aux  délibérations  dQ  son  pouvoir  législatif,  le 
Comité  général,  composé  premièrement  d'eux-mêmes  et  deuxième- 
ment de  480  membres,  30  par  quartier,  élus  dans  la  forme  ordi- 
naire, c'est-à-dire  en  réunion  plénière.  Troisième  et  suprême 
degré  :  cette  Assemblée  délibérante  et  quasi  législative,  le  Comité 
général,  nommait  un  bureau  composé  de  quatre  personnes;  de 
son  côté,  le  Comité  exécutif  des  Cent  Dix  désignait  sept  de  ses 
membres,  et  l'on  formait  ainsi  le  Sous- comité  directeur  des 
Onze. 

Cette  combinaison,  donnons-lui  son  nom,  cette  oligarchie  de 
594  personnes  (110  membres  du  Comité  exécutif  central, 
480  membres  de  l'Assemblée  délibérante,  et  les  4  membres  du 
bureau  comptés  comme  surnuméraires)  est  devenue  populaire, 
dit  M.  Ostrogorski  (1),  sous  le  nom  des  Six  Cents.  «  C'était  en 
eux  que  la  démocratie  de  Birmingham  était  censée  s'incarner. 
On  déclarait  remettre  en  leurs  mains  la  direction  du  parti  libéral 
parce  qu'on  avait  confiance  dans  le  peuple.  En  fait,  la  confiance 
ne  fut  pas  si  illimitée  qu'on  voulait  le  faire  croire.  Déjà  la  sa- 
vante constitution  de  l'Association  contenait  quelques  mesures 
de  précaution  contre  «  le  peuple.  »  Les  pouvoirs  constitués  de 
l'Association  n'émanaient  pas  directement  de  lui.  Les  Six  Cents 
nommaient  seulement  4  membres  sur  11  du  Comité  directeur; 
les  deux  tiers  de  celui-ci  étaient  nommés  par  le  Comité  exécutif, 
qui  était  lui-même  un  corps  en  partie  cooptatif.  En  effet,  30  de 
ses  membres  étaient  choisis  par  les  80  membres  élus,  et,  parmi 

(1)  Ouvrage  cité,  I,  155. 


COMMENT   ON   CAPTE   LE   SUFFRAGE  ET  LE  POUVOIR.  895 

ces  derniers,  deux  cinquièmes  tenaient  leur  nomination  des 
comités  de  quartier,  où  les  membres  cooptés  étaient  en  nombre 
illimité.  Certes,  si  les  Assemblées  de  quartiers,  qui  se  trouvaient 
à  la  base  de  l'organisation,  nommaient  des  délégués  d'une  indé- 
pendance farouche,  tout  dessein  de  les  manier  d'en  haut  aurait 
échoué.  L'habileté  des  organisateurs  en  chef  fut  précisément  de 
se  rendre  maîtres  des  Assemblées  de  quartiers  et  de  leur  faire 
élire  des  délégués  sur  lesquels  ils  pouvaient  compter.  » 

A  bien  y  regarder,  c'est  donc  la  captation  de  la  force  popu- 
laire, par  une  poignée  de  meneurs,  au  moyen  d'un  Comité  cen- 
tral et  de  Comités  de  quartier,  qui  n'ont  que  l'apparence  de  la 
délégation  populaire  et  ne  sont  par  conséquent  qu'une  apparence 
du  peuple.  Mais  ces  meneurs  sont  eux-mêmes  menés.  Dans  le 
cas,  que  nous  examinons,  de  l'Association  libérale  de  Birmin- 
gham, c'est  le  «  tireur  de  ficelles,  »  M.  Schnadhorst,  et  le  tireur 
de  ficelles  de  ce  tireur  de  ficelles,  son  patron,  son  imprésario, 
l'entrepreneur  du  spectacle  et  l'auteur  de  la  pièce,  M.  Cham- 
berlain, qui  sont  les  vrais  meneurs  ;  et  ce  cas  vaut  pour  tous  les 
autres.  Cependant,  la  force  captée,  il  faut  d'abord  la  discipliner, 
et  l'on  n'y  réussit  que  par  l'obéissance  passive.  On  transpose, 
de  la  famille  ou  de  la  caste  au  comité  formé  en  clan  politique, 
l'ancienne  maxime  de  lord  Monmouth  :  «  Non,  monsieur,  vous 
voterez  avec  nous,  avec  les  vôtres;  »  maintenant  on  dit:  c<  Votez 
comme  on  vous  l'indique  ;  »  mais  c'est  la  même  chose  qu'on  dit, 
et  on  ne  la  dit  pas  moins  impérieusement. 

D'autre  part,  s'il  est  nécessaire  de  discipliner  la  force  afin 
de  n'en  laisser  rien  perdre,  il  l'est  tout  autant  de  l'augmenter^ 
puisqu'une  force  qui  ne  s'accroît  pas  s  use  par  là  même;  or,  la 
seule  manière  d'augmenter  une  force  d'opinion,  c'est  la  propa- 
gande. Propagande  acharnée,  du  reste,  et  parfois  furieuse;  obs- 
tinée à  suivre  les  voies  de  droit,  et  hardie  à  se  jeter  au  besoin 
dans  les  chemins  de  traverse,  pourvu  qu'ils  conduisent  au  but; 
respectueuse  de  la  légalité  tant  qu'elle  le  peut,  médiocrement 
scrupuleuse  dès  qu'elle  y  gagne,  réglée  surtout  par  et  pour  lo 
succès;  prompte  à  emprunter,  quand  il  dépend  de  son  initiative, 
tous  les  procédés  connus  et  à  en  inventer  d'inconnus  jusqu'alors. 
Mettre  les  électeurs  en  contact  entre  eux,  prendre  le  contact 
avec  eux;  une  fois  qu'ils  y  sont  et  une  fois  qu'on  y  est,  les  y 
maintenir,  s'y  maintenir;  la  masse  dressée,  l'agiter,  la  remuer; 
faire  passer  au  travers  l'étincelle,  la  vibration,  la  secousse:  à 


896  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tout  instant,  si  grande  et  si  pesante  qu'elle  soit,  l'avoir,  cok.. 
on  dit,  «  dans  la  main  »  et,  au  bon  moment,  la  lancer  toute  d' 
seul  effort,  d'un  seul  élan;  c'est  le  comble  de  l'art  et  le  combl 
des  vœux  du  moderne  démagogue,  dont  M.  Chamberlain  est  Ou 
bel  exemplaire. 

Pour  prendre  et  maintenir  le  contact,  il  a  les  réunions  fré- 
quentes, partielles  et  plénières,  des  comités  de  quartier  et  du 
comité  central;  pour  stimuler  et  entretenir  le  zèle,  il  a  les  publi- 
cations de  tout  genre  et  de  tout  format  :  la  brochure,  la  feuille 
volante  ou  leaflet^  l'image,  que  savent  lire  même  les  illettrés; 
pour  soutenir  et  exalter  la  foi,  il  a  ses  fanatiques,  prêts  à  foncer, 
physiquement  et  matériellement,  du  poing  et  du  pied,  sur  les 
adversaires.  Si  ses  réunions  ne  le  satisfont  qu'à  demi,  il  envahit 
et  disperse  celles  des  autres  ;  s'il  convoque  inutilement  des  élec- 
teurs mous  ou  récalcitrans,  qui  ne  se  dérangent  pas,  il  se  dé- 
range; dans  l'obligation  qu'il  s'est  faite  de  répandre  le  Coran  de 
son  parti,  si  la  montagne  ne  vient  pas  à  lui,  il  va  à  la  montagne; 
il  a  sa  troupe  de  lecturers^  conférenciers  et  missionnaires;  il  a 
ses  compagnies  ambulantes,  ses  iravelling  societies^  et  son  cha- 
riot roulant,  son  travelling  van,  accessoire  nouveau  de  la  prédi- 
cation politique  que  nous  vîmes  un  jour  apparaître,  avec  le 
général  Mac-Adaras,  sur  les  routes  de  poussière  et  de  soleil  de 
notre  Midi  :  l'Illustre  Plate-Forme,  après  l'Illustre  Théâtre  ! 

Tel  était  «  le  plan  »  de  Birmingham,  partout  colporté  par 
M.  Chamberlain,  M.  Schnadhorst  et  leurs  auxiliaires  ;  et  partout, 
à  l'imitation  des  Six  Cents  de  Birmingham,  se  fondèrent  des 
«  Centaines  :  »  des  Deux  Cents,  des  Trois  Cents,  des  Quatre  Cents, 
selon  l'importance  de  la  ville.  Lorsqu'il  y  en  eut  à  peu  près  par- 
tout où  il  pouvait  y  en  avoir,  il  arriva  ce  qui  devait  arriver;  les 
Associations  libérales,  ainsi  foisonnant,  furent  instinctivement, 
invinciblement  poussées  à  se  rejoindre,  à  se  grouper,  à  se  souder 
en'  une  Fédération;  toutes  ces  «  Centaines  »  locales,  à  s'addi- 
tionner en  un  Millier  ou  un  Million  national.  Puis,  l'organe  appe- 
lant la  fonction,  comme  il  y  aurait  une  Fédération  nationale  des 
Associations  libérales,  désormais  aussi  il  y  aurait  une  Convention 
nationale  du  parti,  qui  serait  un  Parlement  libre  et  libéral,  — 
entendez  le  Parlement  libre  du  Parti  libéral,  —  «  en  dehors  de 
la  législature  impériale,  »  en  face  du  Parlement  traditionnel  et 
constitutionnel,  qui  s'opposerait  à  lui  et  s'imposerait  à  lui,  parce 
qu'il  serait  élu,  non  pas  comme  lui,  par  un  suffrage  restreint, 


COMMENT  ON   CAPTE  LE   SUFFRAGE  ET  LE  POUVOIR.  897 

mais  par  le  suffrage  universel  (1).  Une  fois  encore  l'extension  du 
suffrage  et  la  construction  de  la  mécanique  du  parti  se  mon- 
traient liées  Tune  à  l'autre,  sortant  Tune  de  l'autre;  et,  cette 
fois,  l'organisation-type  du  parti  voué  à  une  action  tout  ensemble 
parlementaire  et  extra-parlementaire  allait  être  trouvée  (qu'on  se 
rappelle  ce  qui  vient  d'être  dit  de  l'Association  libérale  de  Bir- 
mingham) :  assemblée  générale,  comité  général,  comité  exécutif, 
avec  un  Publication  (lepartment,  un  «  département  des  publi- 
cations »  pour  la  propagande,  et  des  «  assises  nationales,  »  un 
congrès  annuel,  pour  le  programme;  comme  personnel,  choix 
idéal,  un  secrétaire  payé,  habile  et  travailleur,  un  secrétaire  ho- 
noraire, intelligent  et  énergique,  un  président  influent  et  riche: 
I  Mais  tout  cela,  toute  cette  organisation  de  parti  plaçait  le 
parti,  par  la  main  des  Six  Cents,  dans  la  main  des  Onze  et  dès 
Trois,  et  de  l'Un,  qui  pouvait  être,  comme  autrefois,  le  chef 
parlementaire,  mais  qui  pouvait  très  bien  aussi  être  un  autre  qiio 
le  chef  parlementaire.  Et  comme  l'Association,  —  que  dit-on? 
la  Fédération  des  Associations, —  n'entendait  pas  demeurer  con- 
finée dans  l'action  électorale,  ni  s'interdire  l'action  plus  spéci- 
fiquement politique,  la  direction  constante  et  quotidienne  des 
affaires  publiques;  comme  elle  prétendait  au  contraire  désigner 
et  investir  les  chefs,  dicter  le  programme,  substituer  sa  disci- 
pline à  la  discipline  ancienne,  c'était,  en  même  temps  qu'une  con- 
ception nouvelle  du  parti,  qu'une  construction  nouvelle  de  la 
mécanique  du  parti,  un  aménagement  nouveau  du  régime  parle- 
mentaire, et  peut-être  un  régime  en  réalité  nouveau  chassant 
un  régime  qui  n'était  plus  parlementaire  que  de  nom,  puisque 
le  chef  pouvait  être  hors  du  Parlement,  le  programme  arrêté  et 
la  discipline  imposée  du  dehors  au  dedans,  le  parti  plus  agissant 
et  plus  puissant  au  dehors  qu'au  dedans  ;  que  toutes  choses  étaient 
donc  renversées,  retournées;  et  qu'en  un  mot, —  le  mot  que  nous 
avons  déjà  employé,  —  la  force,  à  présent,  était  au  dehors. 

III 

A  quel  point  les  choses  étaient  retournées,  on  devait  s'en  aperce- 
voir mieux  encore  quand,  après  la  Conférence  de  1877,  d'où  sortit 
la  Fédération  des  Associations  libérales,  et  en  attendant  que  d'un 

(1)  Conférence  de  Birmingham,  31  mai  1877.  Discours  de  M.  Joseph  Cham- 
berlain. 

TOME  XXI.  —  1904,  57 


i 


898  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

seul  coup  il  se  séparât  d'elle,  et  du  parti  libéral,  et  de  M.  Glad' 
stone,  sur  la  question  du  ho^ne  rule  irlandais,  en  1886,  M.  Cham 
berlain  aurait  alTermi,  jusqu'à  en  faire  ce  qu'on  a  appelé  le 
Caucus  de  Birmingham,  le  dessin  de  la  machine  qu'il  avait  ima« 
ginée.  Il  en  reprit  un  à  lun  et  en  consolida  les  principaux 
rouages  :  la  section  de  vote,  décomposable  par  rues,  elles-mêmes 
décomposables  en  ilôts  de  maisons  ;  porte  grande  ouverte  du  four 
où  venaient,  sans,  autre  condition  que  d'adhérer  au  parti,  s'en- 
goufifrer  tous  ceux  qui  voulaient,  et  le  plus  possible  ;  au-dessus, 
l'association  du  quartier  ou  de  la  circonscription  élue  par  tous 
les  membres  des  sections;  au-dessus  encore,  le  Comité  exécutif 
central,  élu  à  son  tour  par  les  associations  des  quartiers;  au- 
dessus  enfin,  le  Comité  général,  —  la  Centaine,  — composé  de  dé- 
légués de  tous  les  quartiers  ainsi  que  des  présidens  et  secrétaires 
des  comités  de  quartier;  tout  à  fait  au  sommet,  dans  la  gloire,  le 
Sous-Comité  directeur,  les  Onze,  et,  dans  l'ombre,  l'Unique. 
Entre  l'Unique  et  les  Onze,  entre  Tombre  et  la  gloire,  dans  la 
discrétion  propice  du  demi-jour,  l'âme  de  la  machine,  le  secré^ 
tfdre  général,  nommé  par  le  comité  et  travaillant  sous  son  inspi- 
ration. Ce  qu'il  est  pour  le  corps  entier  de  l'Association,  le  secré- 
taire de  quartier  l'est  pour  chacune  des  fractions  qui  le  forment: 
ordinairement  artisan  ou  petit  employé,  il  est  censé  élu  par  la 
réunion  de  quartier,  et  il  Test,  en  effet,  dans  la  forme;  mais,  au 
fend,  il  est  «  suggéré  »  à  la  réunion  par  le  Comité  directeur; 
ce  n'est  qu'un  fil  de  plus  à  l'un  des  doigts  du  «  tireur  de  ficelles.  » 
Pourtant,  secrétaire  général  et  secrétaires  de  quartier,  reliés 
celui-là  à  ceux-ci,  sont  ici  comme  un  appareil  de  circulation, 
par  où,  du  dehors  au  dedans,  et  du  dedans  au  dehors,  de  bas  en 
haut  et  de  haut  en  bas,  court  la  force  et  coule  la  vie. 

Mais  cette  vie,  comme  toute  vie,  entraîne  ses  misères,  et, 
comme  toute  force,  cette  force  engendre  ses  servitudes.  Ici,  la 
servitude  est  réciproque  :  du  dehors  au  dedans,  et  du  dedans  au 
dehors,  de  bas  en  haut  et  de  haut  en  bas  :  double  chaîne.  L'élec- 
teur appartient  servilement  au  comité;  mais  le  député,  qui  se 
croit  son  maître,,  ne  lui  appartient  guère  moins:  à  l'un  et  à 
l'autre,  la  voix  tranchante  des  Onze  ou  le  chœur  grondant  des  Six 
Cents  signifie  brutalement  :  «  Votez  comme  on  vous  le  dit  !  Si 
vous  ne  le  faites  pas,  nous  cassons  le  fil,  et  vous  tombez  à  plat, 
pauvre  pantin  que  vous  êtes  !  »  C'est  ainsi  que  l'omnipotence 
tvrannique  des  comités,  là  où  l'association  politique  devient  en 


COMMENT   ON    CAPTE  LE   SUFFRAGE   ET  LE   POUVOIR.  899 

vahissante,  —  et  il  est  de  sa  nature  de  le  devenir,  on  ne  lui  fait 
que  difficilement  sa  part,  —  déforme  et  fausse  le  régime  repré- 
sentatif, le  mine,  le  vide,  n'en  laisse  que  la  façade  ou  Tenveloppe. 
Et  c'est  ainsi  que  le  Caucus  a  rongé,  en  Angleterre  même,  le  ré- 
gime parlementaire.  11 'n'est  pour  ainsi  dire  pas  un  homme, 
quels  que  soient  son  talent  et  ses  services,  qui  puisse  se  vanter 
d'échapper  à  ses  tentatives,  —  un  peu  de  plus,  j'écrivais  :  à  ses 
tentacules.  L'homme  politique,  saisi  et  ligotté  par  le  Caucus, 
doit  alors  se  résoudre  à  l'un  de  ces  trois  partis  :  ou  se  soumettre 
au  Comité,  ou  le  briser,  ou  se  laisser  briser  par  lui.  On  en  sait 
d'illustres  exemples  :  il  y  en  a  deux  qui  disent  tout,  celui  de 
W.  E.  Forster  à  Bradford  et  celui  de  Joseph  Cowen  à  New- 
castle. 

((  Forster  représentait  Bradford  au  Parlement  depuis  déjà 
dix-huit  ans.  Porté  à  la  Chambre  par  sa  notoriété  locale,  il  s'y 
fit  en  peu  de  temps  une  grande  place,  et  passa  bientôt  au  pre- 
mier rang  des  hommes  d'Etat  du  parti  libéral.  L'éclat  de  sa  car- 
rière politique,  rejaillissant  sur  la  ville  qu'il  représentait,  for- 
tifia les  sentîmens  de  dévouement  et  d'afTection  qui  l'unissaient 
du  premier  jour  à  ses  électeurs.  Mais,  depuis  quelque  temps,  une 
petite  fraction  du  corps  électoral,  animée  de  passions  religieuses, 
avait  voué  à  Forster  une  haine  implacable.  Elle  ne  lui  pardon- 
nait pas  le  rôle  qu'il  avait  joué,  comme  ministre  de  Tlnstruotion 
publique  du  premier  cabinet  Gladstone  (1868-1874),  dans  la  créa- 
tion d'un  système  d'enseignement  populaire.  »  Néanmoins,  après 
la  retraite  de  Gladstone,  Forster  restait,  à  côté  du  nouveau  chef 
du  parti,  lord  Hartinglon,  «  l'homme  d'Etat  le  plus  marquant 
du  parti  libéral.  » 

Sur  ces  entrefaites,  Bradford  se  donna  un  caucus  à  l'instar  de 
Birmingham,  et  ses  Trois  Cents  «  incorporèrent,  en  1878,  dans 
les  statuts  de  leur  association  toute  la  doctrine,  écrite  et  non 
écrite,  »  de  la  Mecque  anglaise  où  venait  de  se  révéler  l'isla- 
misme politique  de  M.  Chamberlain.  Le  §  15  de  ces  statuts  portait 
que  :  «  il  serait  exigé  de  quiconque  proposait  un  candidat  pour 
représenter  la  ville  au  Parlement  qu'il  assurât  au  comité  général 
de  l'Association,  —  aux  Trois  Cents,  —  après  en  avoir  obtenu 
le  consentement  dudit  candidat,  —  que  celui-ci  se  soumettrait 
aux  décisions  de  T Association.  »  Naturellement,  W.  E.  Forster 
commença  par  s'y  refuser  :  «  Je  ne  peux  pas,  répondit-il,  recon- 
naître une  règle  qui,  ne  fût-ce  qu'en  théorie,  permet  à  une  Asso- 


900  REVUK  DES  DEUX  MONDES. 

ciation  de  s'interposer  entre  moi  et  un  collège  électoral  que  je 
représente  depuis  si  longtemps.  Je  suis  député  pour  la  ville,  et 
je  ne  peux  pas  considérer  comme  correct  de  me  faire  le  manda- 
taire ou  le  délégué  d'une  organisation  quelconque  existant  dans 
la  circonscription,  si  importante  soit-elfe  et  si  complet  que  soit 
mon  accord  avec  elle  sur  les  questions  politiques.  » 

Les  Trois  Cents  ne  furent  point  embarrassés  de  ce  scrupule, 
pourtant  si  légitime,  et  à  ce  raisonnement,  si  bien  fondé  en 
logique  et  en  droit,  leur  président  répliqua  en  leur  nom  «  qu'en 
face  d'un  candidat  qui  se  permettait  d'ignorer  ou  de  contrecarrer 
les  décisions  du  parti  pour  suivre  son  intérêt  personnel,  son  de- 
voir à  lui,  président,  était  de  soutenir  l'Association;  qu'un  candi- 
dat n'avait  pas  le  droit  d'en  appeler  à  l'ensemble  du  corps  élec- 
toral; qu'il  devait  obéissance  à  son  parti  et  à  son  comité  dûment 
nommé;  et  que,  si  Forster  se  respectait,  il  s'inclinerait  devant  la 
règle  énoncée  dans  le  §  15.  » 

Le  plus  beau,  c'est  que  ce  même  président  avouait  volontiers 
qu'entre  Forster  et  l'Association,  il  n'existait  d'ailleurs,  à  ce  mo- 
ment, aucune  divergence  d'opinions.  Il  ne  s'agissait  donc  que 
d'une  question  de  principe,  d'un  acte  .de  foi  ou  d'obéissance.  On 
ne  demandait  à  Forster  que  de  réciter  la  fatiha  :  «  Il  n'y  a  de 
Dieu  que  l'Association,  et  X...  est  le  prophète  de  l'Association.  » 
Qui  ne  prononce  pas  cette  formule  est  infidèle,  et  qui  est  infi- 
dèle sera  exterminé.  M.  Schnadhorst,  de  Birmingham,  l'enten- 
dait au  sens  strict  :  «  John  Bright  lui-même,  disait-il,  aurait  à 
briguer  l'honneur  d'être  adopté  par  l'organisation  du  parti,  et  à 
courir  le  risque  d'être  accepté  ou  rejeté  par  elle.  » 

Cependant,  la  querelle  de  Forster  et  du  Caucus  de  Bradford 
occupait*  toute  l'Angleterre.  La  presse  prenait  position  pour  le 
député  ou  pour  le  Comité  :  «  Si  un  honime  public  tel  que  Forster, 
faisait  remarquer  le  TimeSy  peut  être  forcé  de  passer  sous  le  joug 
de  l'Association,  que  faut-il  attendre  de  la  plupart  des  hommes 
politiques,  moins  en  vue  et  moins  indépendans?  »  Quant  à  la 
.ville  elle-même  de  Bradford,  elle  était  en  révolution  :  «  Forster 
comptait  dans  sa  circonscription  électorale  de  nombreux  amis, 
des  admirateurs.  Le  Caucus  s'appliqua  à  détacher  de  Forster  ses 
partisans,  à  lui  aliéner  l'affection  des  masses  et  à  faire  le  vide 
autour  de  lui.  Une  violente  campagne  fut  ouverte,  on  le  dénon- 
çait de  maison  en  maison,  on  le  stigmatisait  dans  les  meetings 
comme  un  traître  à  la  cause  du  libéralisme.  Le  mot  d'ordre  donné 


COMMENT   ON   CAPTE   LE   SUFFRAGE   ET   LE  POUVOIR.  901 

par  les  chefs  du  Gaucus  fut  relevé  dans  les  réunions  de  quartiers 
par  de  braves  gens  qui  pensaient  qu'il  s'agissait  en  effet  du 
triomphe  de  la  cause  populaire  et  tonnaient  à  qui  mieux  mieux 
contre  Forster.  Sa  ferme  attitude  lui  valut  de  nombreuses  sym- 
pathies dans  le  pays  ;  des  hommes  politiques  de  tous  les  partis 
le  félicitaient  et  le  remerciaient  de  combattre  le  bon  combat.  » 
Gladstone  offrit  son  arbitrage,  que,  respectueusement,  Forster 
déclina,  parce  qu'il  n'y  avait  pas  là,  suivant  lui,  matière  à  un  ar- 
bitrage. A  la  fin,  pourtant,  le  Gaucus  et  lui,  transigèrent.  On 
remplaça,  dans  le  texte  du  §  15  en  litige,  les  termes  impératifs  : 
sera  exigée  par  les  termes  facultatifs  :  pourra  être  exigé;  et 
Forster,  en  retour,  «  consentit  à  être  adopté  par  l'Association. 
A  la  vérité,  la  concession  faite  par  le  Gaucus  n'était  pas  bien 
grande,  et  ce  fut  plutôt  Forster  qui  céda.  Toute  sa  fermeté  s'était 
épuisée  dans  les  protestations  solennelles  et  les  nobles  déclara- 
tions (1).  »  - 
Joseph  Gowen  ne  céda  pas,  mais  il  fut  brisé.  Gowen  était  un 
radical,  un  vrai  radical,  s'il  en  fut,  et  même  un  peu  mieux,  un 
radical-socialiste,  ou  socialisant.  Industriel,  propriétaire  d'usines, 
il  avait  introduit  chez  lui  et  autour  de  lui  l'usage  des  sociétés 
coopératives,  des  bibliothèques  ouvrières,  des  cours,  des  confé- 
rences; rien  ne  se  faisait  pour  le  bien-être  moral  et  matériel  du 
peuple  qu'il  n'en  fût  par  son  argent  et  qu'il  n  y  fût  de  sa  per- 
sonne. Newcastle  Tavait  envoyé  à  la  Chambre,  après  vingt-cinq 
ans  de  cette  vie  toute  au  travail  et  toute  à  tous,  en  1874.  Il  s'y 
était  bientôt  révélé  «  comme  un  des  plus  grands  orateurs  que 
l'Angleterre  cçntemporaine  ait  produits.  Mais,  en  même  temps, 
il  se  montra  incapable  de  suivre  le  mot  d'ordre  d'un  parti  ou  de 
qui  que  ce  fût.  Quand  les  conservateurs  lui  semblaient  avoir  tort, 
il  leur  donnait  tort;  quand  ils  lui  paraissaient  être  dans  la  bonne 
voie,  il  leur  donnait  raison.  Que,  d'un  côté  de  la  Ghambre,  on 
ait  toujours  raison  et,  de  l'autre  côté,  toujours  tort,  cela  lui  ap- 
paraissait comme  une  convention  mensongère  et  souvent  néfaste.  » 
De  même,  quoique  radical,  Gowen  ne  donnait  pas  toujours  raison 
aux  libéraux,  et  il  leur  donnait  tort  quand  ils  avaient  tort.  Il  n'ap- 
prouvait, par  exemple,  ni  la  politique  irlandaise  ni  la  politique 
égyptienne  de  Gladstone,  alors  que  le  gros  du  parti  gardait  le 
silence  et  emboîtait  le  pas. 

(1)  Ostrogorski,  ouvrage  cité,  I,  186-188. 


902  REVUE'  DES  DEUX  MONDES. 

«  Depuis  quelque  temps  déjà,  la  situation  d'un  membre  in 
pendant  de  la  Chambre  des  communes  étaijt  devenue  délicaie, 
depuis  qu'après  l'entrée  des  masses  sur  la  scène  politique,  (en 
1868,  à  la  suite  de  la  troisième  réforme  électorale),  on  avait,  des 
deux  côtés,  resserré  les  rangs.  Deux  grandes  armées  s'étaient  re- 
formées avec  deux  chefs  puissans,  Gladstone  et  Disraeli,  dont  la 
lutte  avait  pris  le  caractère  d'un  duel,  d'un  combat  épiqpe.  Pour- 
tant une  personnalité  puissante,  qui  aurait  pris  une  ptace  à  pari 
dans  l'enceinte  parlementaire,  ne  pourrait-elle  pas  s'y  maintenir, 
en  s'appuyant  sur  la  confiance  de  ses  concitoyens  méritée  par  un 
vrai  dévouement  à  la  cause  du  peuple;  en  s'appuyant  précisément 
sur  les  masses  qui  fournissent  la  chair  à  canon  politique;  en  fai- 
sant appel,  pour  ainsi  dire,  de  la  faiblesse  de  la  démocratie  à$a 
force?  L'attitude  de  Gowen  posait  cette  question.  Le  Caucusse 
i^hargea  d  y  répondre.  » 

La  section  de  Newcastle  ouvrit  le  feu  contre  Joseph  Gowen. 
Cependant,  comme  elle  savait  son  influence  dans  tout  le  pays  de 
Tyne,  elle  n'alla  point  jusqu'à  lui  opposer  un  candidat  aux  élec- 
tions de  1880;  elle  se  contenta  provisoirement  de  vouloir  en  faire 
«on  candidat,  de  vouloir  l'amener  à  recevoir,  à  tenir  d'elle  son 
^iège,  et  à  prêter  aux  Comités  serment  d'hommage  et  d'allégeance. 
Cowen  estima  que  ce  serment,  il  n'était  ni  de  sa  dignité  de  le 
prêter,  ni  de  l'intérêt  du  régime  parlementaire  qu'il  le  prêtât.  11 
fut  quand  même  réélu  cette  fois  encore  (1880).  Mais,  lorsqu'en 
1882,  un  des  deux  sièges  auxquels  Newcastle  a  droit  devint  va- 
cant par  démission,  il  fut  offert  à  M.  John  Morley.  Le  brillant 
<5ritique  ne  fit  point,  aux  exigences  du  Caucus^  les  difficultés 
que,  plus  que  tout  autre,  il  eût  été  en  droit  de  faire.  Plus  que 
tout  autre,  il  eût  pu,  sinon  imposer  ses  conditions,  du  moins  ne 
pas  accepter  celles  des  comités  :  il  les  accepta,  et  il  passa.  Son 
succès  ne  fit  que  rendre  le  Caucus  plus  intolérant  et  plus  intrai- 
table, que  l'exciter  particulièrement  contre  cet  indiscipliné,  contre 
•cet  orgueilleux  de  Cowen.  Eh  quoi  !  ce  qu'un  John  Morley  ne 
trouvait  pas  au-dessous  de  lui,  Joseph  Cowen  le  repoussait  dé- 
daigneusement !  Dès  lors,  séances  des  «  centaines  »  et  réunions 
publiques,  accusations,  insinuations,  «  résolutions  de  blâme, 
d'indignation,  de  flétrissure  ;  »  guerre  déclarée  et  lutte  sourde  : 
coups  d'épée  par  devant  et  coups  de  couteau  par  <lerrière  :  le 
Caucus,  enragé,  «  bat  la  ville  en  tous  sens,  faisant  appel  à  toutes 
les  susceptibilités,  à  tous  les  préjugés,  à  toutes  les  haines.  » 


COMMENT   ON   CAPTE   LE   SUFFRAGE  ET   LE  POUVOIR.  903 

Viennent  les  élections  de  1885.  On  pourchasse  Cowen,  on  le 
harcèle,  on  le  traque.  Il  fait  tète.  En  vain  on  espère  Taccabler 
sous  une  grêle  de  questions.  A  toutes,  invariablement,  imper- 
turbahlement,  il  oppose  les  principes,  comme  s'il  ne  s'agissait 
en  cette  occasion,  —  et  il  ne  s'agit  en  effet,  —  ni.de  Joseph 
Cowen,  ni  de  tel  ou  tel,  mais  de  quelque  chose  de  plus  haut  ou 
de  plus  général,  des  rapports  du  député  et  des  électeurs,  des  obli- 
gations de  parti,  des  organisations  politiques.  «  Je  résumerai, 
dit-il,  en  une  ou  deux  phrases  nos  divergences  :  moi,  je  mets  au 
premier  plan  les  principes  libéraux  ;  eux,  le  parti  libéral  ;  à  moi, 
ce  sont  les  mesures  qui  importent;  à  eux,  ce  sont  les  personnes. 
Voilà  où  est  toute  la  querelle.  »  Et  ailleurs  :  :<  Le  parti  est  sim- 
plement un  moyen  pour  arriver  à  une  fin,  ce  n'est  pas  la  fin.  Des 
leaders  sont  bons  à  leur  place,  mais  aucun  d'eux  n'est  infaillible, 
et  je  ne  remettrai  mon  jugement  sur  des  questions  de  principes 
à  aucun  homme,  si  puissant  qu'il  soit,  ni  à  aucun  groupe 
d'hommes,  si  nombreux  qu'ils  soient.  » 

En  attendant,  «  la  querelle,  »  comme  disait  Cowen,  s'élar- 
gissait et  s'étendait  :  elle  devenait  la  querelle  de  tous  les  comités 
contre  tous  les  indépendans;  elle  s'abaissait  et  s'envenimait  ou 
s'embourbait  aussi  :  des  sommets  où  Joseph  Cowen  se  réfugiait 
dans  la  pure  doctrine,  on  s'efforçait  de  le  précipiter  au  ruisseau  ; 
on  l'attaquait  dans  les  rues,  on  lui  jetait  de  la  boue  et  des 
pierres  :  les  chefs  mêmes  du  Caucus  en  étaient  désolés  et  hon^ 
teux;  mais  ils  avaient  démuselé  la  bête,  et  ne  pouvaient  plus 
l'empêcher  de  mordre.  Au  scrutin,  malgré  tout,  Cowen  arriva  en 
tête  de  liste,  mais  trop  de  voix  lui  manquaient,  trop  de  défec- 
tions Tatteignaient  au  cœur  :  à  la  dissolution  de  1886,  il  se  retira. 
Et,  pour  justifier  sa  retraite,  il  prononça  le  mot  décisif,  le  mot 
définitif  :  entre  son  parti  et  sa  conscience,  revendiquant  le  droii 
de  préférer  sa  conscience,  il  s'écriait  :  «  Cette  conduite  à  mon 
égard  (la  persécution  mesquine  et  tracassière  du  Caucus)  ne  me 
préoccupait  pas  beaucoup,  tant  qu'elle  était  celle  d'un  groupe  de 
zélateurs  bilieux  du  parti.  Mais,  aux  dernières  élections,  elle  a 
été  approuvée  par  plus  de  sept  mille  électeurs  qui  ont  voté  contre 
moi  et  dont  quelques-uns  ont  poussé  leur  opposition  jusqu'à 
commettre  contre  ma  personne  des  actes  de  violence  que  je  n'ai 
certes  pas  oubliés,  ni  (je  le  crains)  pardonnes.  Après  une  pareille 
démonstration,  il  n'y  avait  pas,  pour  un  homme  d'honneur, 
d'autre  parti  à  prendre  que  la  retraite.  Je  suis  prêt  à  faire  mon 


904  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

devoir  dans  n'importe  quelle  situation,  élevée  ou  humble,  à  la- 
quelle mes  concitoyens  peuvent  m'appeler,  mais  je  ne  suis  pas 
obligé  de  devenir  l'esclave  d'un  parti  ou  de  me  soumettre  à  des 
persécutions  haineuses  sans  que  cela  leur  profite.  Ce  que  le  Cou- 
eus  demande,  c'est  une  machine  politique.  Je  suis  un  homme,  et 
non  une  machine  (1).  » 

C'est  bien,  en  vérité,  une  machine  politique  que  le  Caucus 
demande.  Machine  lui-même,  il  ne  veut  au-dessus,  autour,  et 
au-dessous  de  lui  que  des  machines.  Certes,  les  prétentions 
qu'émettent  les  Associations  politiques  sont  énormes  ;  et  cepen- 
dant il  faut  convenir  que,  dans  l'extrême  rigueur  logique  du  gou- 
vernement du  parti,  elles  ne  sont  point  sans  quelque  fondement. 
Le  point  faible  du  droit  des  Comités  est  l'irrégularité  de  leur  in- 
vestiture, et  la  part  d'usurpation  qu'il  y  a  toujours  à  leur  ori- 
gine. Quoi  qu'il  en  soit,  d'ailleurs,  de  ce  qu'ils  prétendent  et  de  la 
légitimité  des  raisons  qu'ils  peuvent  avoir  de  le  prétendre,  ils 
tendent  en  .fait  à  remplacer  par  «  l'action  accidentée  de  corps 
extra-constitutionnels  le  fonctionnement  régulier  d'organes 
établis.  »  Au  moins  tendent-ils  à  remplacer  le  parlementarisme 
classique  par  une  espèce  de  néo-parlementarisme,  où  le  rôle  du 
Parlement  lui-même  serait  très  réduit,  son  initiative  très  res- 
treinte ;  à  remplacer  surtout  les  anciens  chefs  de  parti,  pris  dans 
le  Parlement,  par  des  chefs  nouveaux  pris  hors  du  Parlement  ou 
qui  ne  soient  au  dedans  que  des  émissaires,  des  commissaires, 
et  presque  des  commissionnaires  du  dehors.  Ainsi  M.  Chamber- 
lain, après  1886,  lorsqu'il  faisait  partie  du  Cabinet,  a  été  dans  le 
ministère  le  leader  délégué  du  Caucus,  de  l'Association  extra- 
parlementaire, beaucoup  plus  que  le  chef  parlementaire  de  la 
majorité  parlementaire.  Et  c'est,  en  ce  sens,  un  déplacement  de  la 
puissance  politique;  mais  ce  n'est  pas  le  seul.  Comme  le  «  tireur 
de  ficelles  »  a  détrôné  le  leader,  l'Association,  le  Comité,  le 
Caucus  ont  diminué  la  Chambre,  l'ont  décapitée,  l'ont  frappée 
d'une  véritable  diminutio  capitis,  en  lui  envoyant  toutes  faites 
ses  décisions,  qui  sont  plutôt  les  leurs,  et  en  la  transformant  par 
là  en  une  simple  Chambre  d'enregistrement.  Ne  les  a-t-on  pas 
vus  intervenir  jusque  dans  une  question  de  règlement  inté- 
rieur? 

En  somme,  le  Caucus  fausse  absolument  le  régime  parlemen- 

(1)  Ostrogorski,  ouvrage  cité,  I,  218-223. 


COMMENT   ON   CAPtE   LE    SUFFRAGE   Et   LE  POUVOIR.  905 

taire,  et  l'atteint  dans  ses  conditions  mêmes,  dont  Tune  est,  selon 
Bagehot,  «  Tindépendance  des  représentans  »  et  l'autre  «  Tespril 
de  modération.  »  Avec  le  Caucus,  dans  le  système  nouveau,  la 
grande  qualité  du  représentant  n'est  plus  l'indépendance  ;  c'est, 
au  contraire,  l'orthodoxie  étroite,  qui  croit,  qui  ne  discute  pas; 
et,  de  même  qu'il  y  eut  un  conformisme  religieux,  il  y  a  un  con- 
formisme politique,  auquel  on  a  donné  tout  justement  ce  nom  : 
conformity.  Les  tables  de  la  loi,  ce  sont  les  résolutions,  les 
ordres  du  Caucus  :  il  n'est  de  foi  que  de  les  connaître,  et  de  salut 
que  de  les  exécuter. 

D'autre  part,  la  seconde  vertu  du  parfait  représentant  sui- 
vant le  modèle  antique,  la  modération,  disparaît  sous  l'effort  de 
surenchère  que  le  Caucus  impose  à  ses  candidats.  Et  c'est  de  la 
sorte  «  que  le  ton  radical  du  personnel  parlementaire  s'est  élevé 
brusquement,  durant  les  quinze  dernières  années,  au-dessus  du 
niveau  de  la  moyenne  du  corps  électoral  et  que  s'est  produit  ce 
nouveau  type  de  député  anglais  toujours  prêt  à  marcher  de 
Tavant  sans  savoir  au  juste  où  il  va  et  où  il  s'arrêtera,  ou  même 
s'il  s'arrêtera  (1).  »  Il  ne  va  pas  tout  à  fait  jusqu'à  promettre, 
comme  la  légende  veut  qu'on  l'ait  fait  ailleurs,  «  la  suppression 
de  la  lune  rousse,  »  mais  pas  bien  loin.  «  Vous  engagez-vous, 
—  demandait-on  un  jour  en  réunion  publique  à  l'un  de  ces 
l;iommes  à  qui  les  engagemens  ne  (coûtent  pas,  —  vous  engagez- 
vous  à  voter  pour  l'abrogation  des  dispositions  du  chapitre  XX 
du  second  livre  de  Moïse? —  Certainement,  s'empressa-t-il  de 
répondre,  sans  même  avoir  saisi  la  fin  de  la  phrase,  je  n'hési- 
terai pas!  »  Un  fou  rire  éclata  dans  la  salle.  «  Qu'est-ce  donc? 
interrogea  le  politicien,  un  peu  démonté,  en  se  penchant  vers  le 
président.  —  Mais  rien,  fit  l'autre  placidement.  Vous  venez  de 
prendre  l'engagement  de  faire  abroger  les  dix  commandemens. 
Voilà  tout.  » 

Le  Caucus  fausse  encore  le  régime  parlementaire  en  ce  que, 
au  lieu  que  les  députés,  comme  des  chefs  de  clan,  amènent  leurs 
contingens  au  leader,  c'est  le  leader  ou  le  «  tireur  de  ficelles,  » 
le  wire-pullery  du  Caucus  qui  leur  fournit  leurs  troupes,  et  qui 
les  leur  tient  attachées.  Il  le  fausse  enfin,  en  ce  qu'il  fausse  l'ex- 
pression de  Topinion  publique  et  qu'en  même  temps  qu'il  sub- 
stitue son  autorité  à  Tautorité  du  Parlement,  il  substitue  ses 

(i)  Ostrogorski,  ouvrage  cité,  I,  569. 


906  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

volontés  à  la  volonté  populaire,  dont  il  ne  s'inspire  que  dans 
mesure  où  il  ne  saurait  la  contrarier  sans  perdre  son  crédit.  Ol 
le  surprend  là  en  plein  travail  de  captation,  de  canalisation  et 
^  d'appropriation  de  la  force.  On  voit  la  «  machine  »  en  action,  et 
Ton  peut  suivre  cette  action  en  ses  effets. 

Je  dis  et  je  répète  à  dessein  la  «  machine;  »  aussi  longtemps 
que,  sérieusement  ou  plaisamment,  on  s'obstinera  à  m'oppoôer 
que  ce  n'est  qu'une  métaphore,  —  et  tant  qu'on  ne  m'aura  pas 
enseigné  comment  on  peut  traduire  des  idées  et  des  faits  sans  se 
servir  ni  de  mots  ni  d'images,  —  aussi  longtemps  je  répéterai 
qu'à  l'extension  du  droit  de  vote,  à  l'introduction  du  suffrage 
universel,  a  correspondu,  par  une  espèce  d'application  du  machi- 
nisme à  la  politique,  une  sorte  de  manipulation  mécanique  de  la 
démocratie,  en  vue  de  la  production  industrielle  de  l'opinion, 
au  moyen  et  au  profit  du  mécanicien  ou  du  chauffeur  :  —  le  poli- 
ticien professionnel. 

Si  l'exemple  de  l'Angleterre  ne  l'avait  déjà  montré  avec  une 
clarté  suffisante,  l'exemple  des  États-Unis  le  montrerait  en  un 
coup  de  lumière  tellement  cru  et  brutal,  que  les  pires  aveugles,  les 
aveugles  volontaires  eux-mêmes,  seraient  obligés  d'ouvrir  les  yeux. 

IV 

L'Amérique  fait  tout  en  grand,  et  le  grand,  là-bas,  ne  s'arrête 
qu'au  monstrueux.  Villes,  fortunes,  institutions,  parties  de  très 
petits  commencemens,  y  sont,  par  une  croissance  extrêmement 
rapide,  susceptibles  de  développemens  indéfinis.  Telle  capitale 
d'Etat  n'était  naguère  qu'un  assemblage  improvisé  de  qpiatre 
baracpies  de  planches,  au  croisement  de  deux  chemins,  qili 
n'étaient  que  des  fondrières  :  tel  «  roi  »  de  l'industrie  ou  de  la 
finance  a  débuté  comme  télégraphiste  ou  comme  graisseur  de 
roues  dans  une  compagnie  de  chemins  de  fer,  dont  il  préside 
maintenant,  avec  un  énorine  paquet  de  titres,  le  conseil  d'admi- 
nistration. La  société  américaine,  aux  États-Unis,  est  une  im- 
mense champignonnière  :  parmi  les  champignons  qui,  sur  cette 
couche  d'une  fécondité  incomparable,  atteignent  en  une  nuit  une 
taille  gigantescpie,  il  serait  étonnant  qu'il  n'y  en  eût  pas  quelques- 
uns  de  vénéneux  ;  mais  d'être  vénéneux  ne  les  empêche  pas  de 
pousser:  le  mal,  comme  le  bien, par  delà  l'Océan,  s'exagère  hors 
de  toute  proportion. 


COMMENT   ON   CAPTE  LE   SUFFRAGE   ET  LE  POUVOIR.  907 

Ainsi  du  Caucus,  dont  les  défauts  vont  devenir  ici  des  vices, 
les  prétentions,  une  tyrannie  insupportable,  la  puissance,  un 
despotisme  sans  limites.  Pour  lui  aussi,  il  est  aisé  de  remonter, 
—  ce  n'est  pas  si  loin,  —  à  ses  commencemens,  qui  furent  très 
petits.  On  en  trouverait  le  germe  ou  la  semence  dans  les  comités 
de  correspondance  qui  se  formèrent  un  peu  partout  au  moment 
de  la  guerre  d'Indépendance  ;  plus  tard,  et  en  tant  que  Caucus, 
il  fut  d'abord  officiel,  n'étant  que  le  Congrès  délibérant  séance 
close;  puis  mixte,  à  la  fois  parlementaire  et  extra-parlementaire; 
pour  finir,  extra-parlementaire  surtout,  mais  se  prolongeant  et 
aboutissant,  par  des  voies  de  lui  connues,  à  l'intérieur  du  Par- 
lement. 

Une  partie  de  sa  force  lui  vint  de  bonne  heure  de  ce  sentiment 
généralement  répandu  que  la  politique  est  un  combat  ;  qu'un 
parti  politique  est  une  armée  ;  que  le  devoir  est  de  «  faire  face 
à  l'ennemi,  »  de  faire  passer  avant  tout,  de  préférer  à  tout  et 
presque  de  se  préférer  à  soi-même,  en  tout  cas  de  préférer  &  ses 
sympathies  et  à  ses  antipathies  «  l'intérêt  du  parti,  la  cause  sou- 
veraine du  parti.  »  Mais,  si  le  parti  est  une  armée,  à  cette  armée 
il  faut  des  cadres  ;  et,  si  la  politique  est  un  combat,  pour  ce 
combat,  il  faut  un  plan  :  iJ  faut  donc  une  organisation.  Organi- 
sation d'autant  plus  serrée  et  solide  que  l'armée  devait  opérer, 
que  le  combat  devait  se  livrer  sur  un  territoire  immense  qui,  sans 
cesse  s'élargissait  encore  :  c'est  ce'  qui  fait  qu'on  a  pu  dire  que 
chaque  progrès  dans  la  vie  des  partis  américains  a  été  déterminé 
par  l'extension  des  moyens  de  communication  ;  évidemment;  et 
la  difficulté  de  mobiliser  l'armée  et  de  diriger  le  combat  aug- 
mentait auparavant,  en  quelque  sorte  avec  le  carré  des  distances. 
Mais,  les  élections  étant  très  nombreuses  et  très,  fréquentes, 
l'armée  était  pour  ainsi  dire  continuellement  à  la  bataille  ou  à 
la  manœuvre  :  ses  cadres  ne  pouvaient  guère,  en  conséquence, 
être  composés  que  de  gens  qui  n'auraient  pas  autre  chose  à  faire, 
qui  vivraient  de  le  faire,  et  qui,  en  le  faisant  pour  vivre,  donne- 
raient naissance  à  une  classe  de  politiciens  professionnels. 

Aux  bas-officiers  ou  sous-ofiîciers  on  ne  demandait  d'ailleurs 
point  d'aptitudes  ni  d'études  spéciales.  C'était  assez  qu'ils  fussent 
capables  de  crier  tous,  au  signal,  en  mesure  et  d'une  seule  voix: 
Hurrah  for  Jackson!  ou  :  Tippecanoe  and  Tyler  tool  comme,  chez 
nous,  on  crie  :  A  bas  la  calotte  !  et  (nouveau  style)  :  La  calotte, 
hou,  hou!  On  ne  leur  demandait  pas  non  plus  d'avoir  de  la  déli- 


908  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

catesse,  et  peut-être  leur  eût-on  plutôt  demandé  de  nen 
avoir  trop.  En  tout  cas,  Tesprit  public  s'accoutuma  bien  vile 
ce  qu'ils  n'en  eussent  guère  :  «  Ce  qui  aurait' choqué  toute  la  se 
ciété,  il  y  a  quelques  années,  écrivait  Galhoun,  maintenant  o; 
s'en  aperçoit  à  peine.  »  Ces  professionnels  de  la  politique  eurent, 
en  peu  de  temps,  fait  contracter  à  la  République  américaine  non 
seulement  de  mauvaises  manières,  mais  de  mauvaises  mœurs. 
Non  seulement  les  réunions  publiques  furent  «  faites  »  et,  si  Ton 
ose  le  dire,  «  truquées,  »  —  comme  chez  nous  ;  —  non  seulement, 
—  comme  chez  nous,  —  on  y  discuta  «  à  coups  de  poing,  »  et,  — 
comme  chez  nous  encore,  —  non  seulement  on  ne  se  fatigua  pas 
à  poursuivre  la  parfaite  correction  des  listes  électorales,  estimant 
sans  doute,  ainsi  qu'il  le  fut  confessé  à  la  tribune  française  en 
1898,  que  «  tout  est  bon  qui  réussit,  »  injures,  calomnies,  chan- 
tage, falsifications  et  fraudes  ;  mais  il  y  eut  pis,  car  il  peut  y 
avoir  pis  !  et  l'État  fut  mis  en  coupe  réglée. 

Les  associations  politiques,  ou,  pour  réserver  toutes  excep- 
tions honorables,  des  associations  politiques  se  constituèrent  à 
l'effet  d'exploiter  le  riche  et  tentant  domaine  de  l'Union.  Le 
système  entier,  constitutionnel,  législatif  et  administratif,  se 
prêtait  du  reste,  malheureusement,  à  ces  entreprises  blâmables  ; 
et  une  pratique  défectueuse  aggravait  chaque  jour  l'inconvénient 
du  système.  En  haut,  «  l'activité  du  Congrès  se  concentrait  gra- 
duellement dans  de  nombreux  comités  secrets  qui  préparaient 
toute  la  besogne  des  séances  publiques  au  point  de  faire  d'elles 
une  simple  parade.  »  Quant  au  Sénat,  on  sait  que  la  Constitu- 
tion fédérale  lui  attribue  une  part  importante  dans  la  nomination 
des  fonctionnaires,  et  que  son  rôle,  déjà  illogique  en  ce  point,  est 
rendu  d'autant  plus  dangereux  par  le  manque  de  publicité  (1). 
Toute  la  législation  et  toutes  les  nominations  tombaient  de  la 
sorte  aux  mains  non  pas  même  du  Congrès  et  du  Sénat,  mais  de 
comités  du  Congrès  et  du  Sénat,  aux  mains  de  certains  repré- 
sentans  et  de  certains  sénateurs,  dont  le  Président  ne  pouvait 
que  contresigner  les  choix  :  ce  que  fit,  entre  autres,  Lincoln,  et 
contre  quoi  Hayes  et  M.  Cleveland  tentèrent,  à  peu  près  en  vain, 
de  s'insurger. 

(1)  Ostrogorski,  ouvrage  cité,  II,  125-126.  —  Cf.  James  Bryce,  la  RépuUique 
américaine,  traduction  française,  t.  111;  James  H.  Hopkins,  A  History  of  poliiical 
parties  in  the  United  States;  Jotin  S.  Hittell,  Refoim  or  Révolution  ?  notamment, 
ch.  m,  the  Spoils,  p.  94-181. 


COMMENT   ON    CAPTE   LE   SUFFRAGE   ET    LE   POUVOIR.  909 

Mais  ces  choix  de  personnes  que  représentans  .ou  sénateurs 
inspiraient  au  Président  et  lui  imposaient  presque,  les  associa- 
tions politiques,  les  sociétés  pour  l'exploitation  de  TÉtat,  les  in- 
spiraienty  les  imposaient  aux  sénateurs  et  représentans.  Dans  les 
États  particuliers,  c'étaient  les  mêmes  coutumes,  les  mômes 
erremens  que  dans  la  Confédération,  en  sorte  que  partout  ré- 
gnaient le  favoritisme  et  la  délation  ;  que  partout  s'établissait, 
s'installait  en  maîtresse  une  féodalité  nouvelle,  une  féodalité 
électorale,  fondée  et  soutenue  par  la  corruption  ;  puisque  le 
moyen  le  plus  sûr  d'inspirer  aux  comités  eux-mêmes  les  choix 
qu'ils  imposaient  aux  représentans  ou  sénateurs,  et  ceux-ci  au 
Président,  était,  avec  le  service  de  paix  et  de  guerre,  du  ban  et 
de  l'arrière-ban,  de  payer,  fonctionnaires  en  place  ou  candidats 
aux  places,  le  juste  tribut,  à  titre,  dans  le  premier  cas,  de  prime 
d'assurance,  et,  dans  le  second,  de  prix  d'achat. 

On  a  souvent  décrit,  —  et  nous  ne  décrirons  pas  à  nouveau, 
—  «  ces  combinaisons  de  politiciens  maraudeurs  »  que  l'on  a 
nommées  les  Rings  et  qui,  en  Tammany  Hall,  touchèrent  au  su- 
blime, —  ou  à  l'intime,  —  du  genre,  s'il  est  difficile  de  descendre 
plus  bas  dans  l'exploitation  de  la  crédulité  et  de  la  cupidité  hu- 
maines. On  a  dépeint  ces  fêtes  bizarres,  où  «  hommes,  femmes 
et  enfans,  déguisés  en  aborigènes,  affublés  de  plumes,  de  queues 
de  daim,  dansaient  autour  d'un  m&t  couronné  d'un  bonnet  de 
liberté  et  garni  tout  du  long  de  tomahawks  et  autres  accessoires 
indiens,  »  qui  furent  les  premières  fêtes  de  Tammany,  en  com- 
mémoration du  chef  indien  légendaire,  Tammany  ou  Tamma- 
nend,  «  grand  guerrier,  prince  généreux,  sage  insigne,  père  de 
son  peuple  (1).  »  Comment,  de  Philadelphie  à  New- York,  à  Bal- 
timore et  ailleurs,  ces  sociétés  gagnèrent  de  proche  en  proche, 
et  comment  celle  de  New- York  survécut,  en  subissant  les  plus 
étranges  transformations,  nous  n'avons  pas  non  plus  à  le  redire 
ici.  Rappelons  seulement  qu'elle  avait  été  fondée  en  1789  par  un 
tapissier  irlandais,  Mooney,  «  pour  affirmer  les  idées  démocra- 
tiques en  face  de  l'esprit  d'exclusivisme  aristocratique  de  prove- 
nance anglaise,  qui  n'avait  pas  encore  complètement  disparu  »  et 
«  rallier  par  des  liens  indissolubles  d  amitié  les  frères  améri- 
cains connus  par  leur  attachement  aux  droits  politiques  de  la 
nature  humaine  et  aux  libertés  de  la  patrie.  »  Ce  fut,  d'abord, 

(1)  Le  mot  cauciLs  lui-môme  est  également,  croit-on,  d'origine  indienne. 


910  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

une  société  secrète,  et,  pour  tout  dire  d'un  mot,  une  frai 
maçonnerie,  avec  des  rites  et  une  hiérarchie  «  à  nomenclatuk^ 
indienne  qui  devait  mettre  en  relief  son  caractère  éminemment 
américain  :  elle'était  partagée  en  treize  tribus,  en  nombre  égal 
à  celui  des  États  qui  formèrent  TUnion,  et  portant  chacune  un 
nom  d'animal  :  tigre,  renard,  loup,  aigle,  etc.  Le  comité  direc- 
teur de  la  société  se  composait  de  treize  ^cA^ww  (chefs)  dont  un 
grand  sachem  ou  «  grand-père  ;  »  un  scagamore  avait  la  charge 
de  maitre  des  cérémonies,  et  un  wiskinskie  s  acquittait  des  fonc^ 
tions  plus  modestes  de  portier.  Les  membres  s'appelaient 
«  braves;  »  le  local  où  ils  se  réunissaient  portait  le  nom  de 
wigwam  (hutte,  en  indien).  L'année  était  partagée  en  saisons 
dès  fleurs,  des  fruits,  de  la  chasse,  et  des  neiges,  et  chaque  saison 
divisée  en  lunes.  » 

Jeux  innocens  et,  comme  à  l'ordinaire,  appareil  un ,  peu 
puéril  d'une  association  à  ses  débuts,  patriotique  et  philan- 
thropique sans  hypocrisie  ;  mais  tout  de  suite,  dès  1800,  la  so- 
ciété de  Tammany  commença  à  s'occuper  de  politique,  et  dl^ 
commença  à  s'en  occuper  par  la  fraude  :  h  l'intention  des  caodi- 
dàts  républicains-démocrates  qu'elle  soutenait,  elle  se  chargea  de 
procurer  la  franchise  électorale  à  ceux  qui  ne  la  posséduent  pas, 
en  faisant  transférer  à  une  seule  personne  les  titres  de  propriété 
de  plusieurs  jusqu'à  concurrence  de  ceux  exigés  légaterment.  Tout 
cela  resta  cependant  couvert  d'apparences  de  respectabilité  et 
d*austérité  puritaine,  tant  que  la  société  ^e  recruta  parmi  la 
bourgeoisie  moyenne  et  la  petite  bourgeoisie;  mais,  plus  tard, 
quand  les  élections  furent  décidément  sa  principale  affaire,  la 
Tammany  dut  traîner  après  elle  une  «  queue,  »  toujours  plus 
longue,  «  de  gens  qui,  sans  avoir  été  admis  en  qualité  de  mem- 
bres de  la  société  secrète,  la  suivaient  dans  les  combats  électo- 
raux... appendice  politique  qui  devint  bientôt  une  excroissance 
gangreneuse  (1).  » 

La  populace,  le  mob  élément^  envahit  et  inonda  Tammany 
Hall.  Groupés  en  «  clubs  »  et  en  o  bandes,  »  gangs,  ou  versés 
dans  les  «  compagnies  libres  de  pompiers,  »  les  contingensde 
la  Tammany  furent  ensuite  réunis  en  associations  d'arrondisse- 
ment uniformes  pour  chacune  des  circonscriptions  électorales  de 
la  cité.  Ces  associations  d'arrondissement  relevaient  d'un  comité 

(1)  Ostrogoreki,  ouvrage  citéy  II,  146. 


W^'-- 


COMMENT  ON  CAPTE  LE  SUFFRAGE  ET  LE  POUVOIB       911 

central  qui  possédait,  sur  toute  l'organisation,  des  pouvoirs  dis- 
crétionnaires. Les  membres  des  associations  n'étaient  admis 
qu'après  un  triage  rigoureux  et  devaient  promettre  une  obéis- 
sance absolue  aux  chefs  de  la  Tammany,  laquelle  «  se  créa 
ainsi  une  armée  de  mamelouks  démocratiques,  qui  étayaient  sur 
des  formes  républicaines  un  véritable  système  de  despotisme 
exercé  par  une  poignée  d'hommes.  »  Despotisme  envers  l'adhé- 
rent le  plus  humble,  et  despotisme  non  moins  absolu  envers  le 
représentant  de  l'ordre  le  plus  élevé.  La  conformity  anglaise  prit 
à  New- York  la  forme  de  la  party  regularity  ;  mais,  sous  un  vo- 
cable ou  sous  l'autre,  c'était  toujours  la  fatiha  la  plus  impérative 
du  Coran  le  plus  intransigeant,  d  autant  plus  obéi  qu'il  promet- 
tait à  ses  fidèles  les  biens  de  ce  monde,  qui  leur  étaient  en  effet 
partagés. 

L'objet  de  l'association  politique  fut  si  bien  compris,  si  hau- 
tement avoué,  que  l'on  s'assembla  non  plus  seulement  par  cir- 
conscriptions électorales,  mais  par  fonctions  ou  groupes  dé 
fonctions  à  pourvoir,  ou,  mieux,  à  enlever.  Conventions  de 
quartier,  de  cité,  ou  de  comté,  furent  en  réalité  des  conventions 
destinées  à  s'emparer  de  tel  ou  tel  poste,  que  ce  soit  de  haute 
lutte  ou  «  par  doi  et  larcin  subtilement  fait.  >)  La  composition 
de  certaines  d'entre  elles  n'est  ni  plus  ni  moins  que  scandaleuse. 
Voici,  par  exemple,  une  convention  de  comté  (comté  de  Cook; 
—  Chicago,  1896)  où,  sur  723  délégués,  figurèrent,  outre  265  ca- 
baretiers,  —  profession  peut-être  trop  abondamment  représentée, 
tnais  en  elle-même  point  immorale,  ni  déshonorante,  -—17  per- 
sonnes jugées  et  7  condamnées  pour  assassinat,  36  condamnées 
pour  vol  avec  effraction,  2  pickpockets,  7  tenanciers  de  tripot, 
2  tenanciers  de  maisons  de  tolérance...  etc.  Faut«il  s'étonner  si 
parfois  de  semblables  compagnies  élèvent  aux  emploii  des  sujets 
tout  à  fait  indignes? Et  elles  en  éliraient  plus  encore,  et  de  plus 
indignes,  si  la  convention  n'était  le  plus  souvent  une  réunioù 
pour  la  forme  et  l'on  peut  bien  dire  &  propos  d'elle  pour  la 
frime  ;  à  laquelle  le  choix  arrive  tout  fait  des  primaries^  k  laquelle 
on  se  contente  de  passer  l'ardoise,  le  slaie,  où  les  noms  sont 
écrits  d'avance. 

De  là,  pourtant,  de  conventions  de  cet  acabit,  sortent  ces 
boodle  aldefmen,  dont  le  sobriquet  ne  se  peut  traduire  qu'en 
argot,  ces  «  conseillers  du  chopin^  »  avec,  autour  d'eux,  à  leur 
suite  et,  s'ils  ne  marchent  pas,  à  leurs  trousses,  un  essaim  bour- 


ff^l 


912  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

donnant  de  strikers,  de  «  maîtres-chanteurs,  »  qui,  les  uns  et  les 
autres,  obligent  par  instans  à  se  demander  si  vraiment  il  reste 
h  un  honnête  homme  tombé  dans  une  pareille  société  autre  chose 
à  faire  qu'à  prendre  son  revolver,  et  Ton  s'émerveille  que  les 
Américains  en  usent  si  modérément  !  De  là,  ces  élections  an  Par- 
lement, ridicules  ou  révoltantes,  qui  font  dire  proverbialement  : 
«  Vil  comme  un  député  !  »  et,  par  elles,  le  pitoyable  abaissement 
du  niveau  de  la  valeur  dans  les  Chambres,  abaissement  accéléré 
encore  par  la  règle  de  la  rotation  des  emplois, —  du  changement 
pour  que  tout  le  monde  y  goûte  !  —  appliquée  aux  élections  lé- 
gislatives comme  au  reste,  et  par  cette  autre  règle  de  n'admettre 
que  Vavailable  candidat,  le  candidat  qui  se  prête  complaisam- 
ment  à  tout.  C'est  ce  que  les  outsiders j  —  car  le  langage  des 
courses  rend  expressivement  et  vigoureusement  le  caractère  de 
cette  politique  qui  se  présente  comme  une  épreuve  de  sport  et 
qui  n'intéresse  dans  le  citoyen  que  l'instinct  de  la  lutte  et  du 
jeu,  —  c'est  donc  ce  que  les  outsiders ,  ou  les  chevaux  sur  les- 
quels on  ne  compte  pas,  qui  ne  sont  pas  cotés,  les  dark  horseSy 
acceptent  plus  volontiers  que  ceux  dont  leur  valeur  et  leur  his- 
toire devaient  faire  les  grands  favoris  ;  et  c'est  pourquoi  les 
outsiders  et  les  dark  horses  sont,  en  retour,  plus  volontiers 
acceptés  des  «  entraîneurs,  »  des  électeurs;  c'est  pourquoi,  enfin, 
il  n'est  pas  rare  qu'ils  gagnent  les  plus  belles  courses,  jusques 
et  yx compris  la  course  présidentielle. 

À  Dieu  ne  plaise,,  ayant  renoncé  à  faire  une  fois  de  plus  le 
tableau  des  gabegies  de  Tammany  Hall,  qu'une  fois  de  plus  nous 
allions  faire  le  tableau  de  cette  cérémonie  tout  ensemble  bur- 
lesque et  solennelle  qu'est,  sous  le  régime  du  Caucus,  une  élec- 
tion à  la  présidence  !  Processions  avec  costumes,  emblèmes  et 
insignes,  qui  sont  un  peu  des  mascarades  et  sont  complètement 
des  impostures  en  ce  qu'elles  ont  pour  objet  de  tromper  sur  la 
force  réelle  des  partis,  booms  à  l'mtérieur  et  à  l'extérieur,  tapage 
orchestré,  acclamations  et  imprécations,  bans  battus  par  une 
claque  et  musique  hurlée  par  un  orphéon  de  sauvages,  bruit 
infernal  qui  tend  à  déchaîner  et  à  exaspérer,  avec  la  folie  des 
foules  assemblées,  leur  rage  d'imitation  ;  chocs  violens  d'ono- 
matopées comme  celles-ci  : 

Ho,  ha,  he  !  who  are  we  ? 

OU  encore  : 


COMMENT   ON   CAPTE  LE   SUFFRAGE   ET   LE  POUVOIR.  913 

Wahoo  waugh!  Wahoo  waugk! 
Billy  Mac  Kinley  I  Billy  Mac  KinUy  ! 

attaques  simulées  d'épilepsie  électorale  qui  ont  pour  but  de  pro- 
voquer le  break,  la  vraie  crise,  après  laquelle,  la  victoire  appe- 
lant la  victoire  et  le  nombre  entraînant  le  nombre,  viendront  le 
stampedey —  c'est  V  «accession  »  des  conclaves,  moins  la  gravité, 
la  dignité,  la  majesté,  —  et  Télection  définitive.  Elle  viendra, 
cette  élection  bienheureuse,  mais  peut-être  pas  tout  de  suite 
(plus  elle  est  malaisée  et  dure,  plus  s'affirme  l'importance  des  po- 
liticiens): ne  fallut-il  pas  38  scrutins  pour  Garfield,  49  pour 
Pierce,  52  pour  Scott?  Les  conventions  de  district  se  comportent 
en  cela  comme  la  convention  nationale,  et  n'ai-je  pas  lu,  —  je 
Tai  même  relu,  tant  j'ai  eu  de  peine  à  le  croire,  —  que  récem- 
ment, en  1897,  dans  l'État  d'iowa,  pour  nommer  un  sénateur,  il 
a  fallu  plusieurs  centaines  de  tours  de  scrutin  ;  et  l'on  y  passa 
plusieurs  jours  (1)  ! 

Tout  le  territoire  fédéral  est,  de  l'Extrême-Est  à  l'Extrême- 
Ouest,  couvert  d'un  formidable  réseau  d'associations  politiques 
de  taille  et  d'appétit  variables  :  grands  et  petits  Cattcus^  grands 
et  petits  Rings;  comités  permanens  ou  temporaires,  national, 
congressionnel,  d'État  ou  de  comté,  de  village  ou  de  district  sco- 
laire; clubs  sédentaires  ou  ambulans  [marching  clubs);  groupe- 
mens  par  affinités  d'origine  ou  de  profession.  Et  l'association  po- 
litique, le  syndicat  de  politiciens,  entreprend,  à  forfait,  c'est  le 
cas  de  le  dire,  tout  ce  qui  concerne  son  état  :  la  maison  tient 
tous  les  articles,  depuis  le  discours  de  haute  et  sévère  éloquence 
jusqu'à  l'entrefilet  de  journal  difl^amatoire,  depuis  la  note  h  faire 
passer  aux  organes  de  presse  jusqu'aux  brochures,  circulaires,  et 
papiers  de  propagande.  Elle  fournit,  pour  la  campagne  électo- 
rale, depuis  la  polling  list,  la  liste  des  électeurs  revisée  et 
pointée  après  enquête  sur  leurs  opinions,  jusqu'aux  accessoires 
nécessaires  à  ce  que  ces  estimables  industriels  eux-mêmes  ap- 
pellent <c  le  travail  chinois,  »  the  chinese  business  :  le  personnel 
et  le  matériel  que  réclament  les  parties  de  plaisir  offertes  au 
peuple  souverain,  rallys  et  barbecues,  promenades  et  pique- 
niques  sur  rherbe;  depuis  les  accusations  infamantes  contre 
l'adversaire  [charges),  les  mensonges  et  les  calomnies  valables 
quinze  jours  {campaign-lies),  jusqu'aux   pronostics   suggestifs 

(1)  Ostrogorski,  ouvrage  cite,  II,  p.  22i. 

TOMI  XXI.  —  1904.  58 


914  .revue"  DES   DEUX   MONDES. 

{estimâtes  ou  claims)  et  aux  paris  ouverts,  plus  suggestifs  encore. 
La  même  maison  ^  charge  de  ce  qui  est  licite  et  de  ce  qui  ne 
lest  pas  :  de  faire  respecter  la  loi,  et  de  la  tourner  ou  de  la  violer; 
elle  solde  indifféremment  les  dépenses  permises  et  les  dépenses 
interdites;  indifféremment  elle  pratique  le  canvass,  la  visite  i 
domicile,  —  et  le  cooping  ou  le  bottling,  la  <«  mise  en  cage,  »  la 
«  mise  en  bouteille  »  des  électeurs  récalcitrans  ;  elle  proche  ia- 
différemment  le  straight  ticket,  le  vote  en  bloc  pour  la  liste  en- 
tière, le  split  ticket,  le  «  bulletin  fendu,  »  le  vote  pour  une  partie 
seulement  de  la  liste,  ou  le  «  vote  muet,  »  le  dumb  votty  le  sUq 
at  home  vote,  le  «  vote  cpii  garde  la  maison,  »  rdbstention. 

Par  ses  bandes  ou  gangs,  par  ses  clubs,  par  mille  sociétés 
qui  guettent  l'homme  à  tous  les  détours  et  à  toutes  les  haltes  de 
sa  vie,  la  Machine  aspire  et  pompe  la  matière  électorale,  que 
grossit  incessamment,  aux  États-Unis,  une  continuelle  alluvion; 
elle  l'amène  au  leader  de  quartier,  qui  Télève  vers  les  henchmen, 
les  boys,  le  boss  :  d'un  geste,  grâce  aux  fils  qu'ils  tiennent  ras- 
semblés, les  wire-pullers,  les  tireurs  de  ficelles,  déclenchent  et 
mettent  en  marche  cette  machine,  d'une  incalculable  puissance 
et  d'une  inlassable  docilité,  qui  n'est  qu'eux,'  et  qui  est  tout.  Peut- 
être  une  association  rivale,  un  autre  parti,  d'autres  «  tireurs  de 
ficelles,  »  lui  opposeront-ils  une  autre  machine,  mais  ce  sera  en- 
core une  machine,  ce  sera  toujours  la  Machine;  et  il  pourra 
arriver  que,  quoique  adverses,  les  deux  machines  coopèrent  de 
toute  leur  force  contre  l'ennemi  commun  :  l'électeur  qui  leur 
échappe  ou  le  candidat  qui  prétend  se  passer  d'elles. 

Sous  un  régime  comme  celui-là,  ce  sont  en  effet  de  mauvais 
citoyens  que  les  citoyens  indépendans.  On  les  considère  peu  et 
on  les  traite  mal  :  professeurs,  doctrinaires,  théoriciens,  contem- 
plateurs d'étoiles,  «  pêcheurs  de  lune;  »  ou  bien  kickers,  «  sau- 
vages, »  rebelles  à  toute  discipline  et  à  tout  ordre  ;  sorte  de  mal- 
faiteurs publics  !  Le  devoir  civique,  c'est  d'être  «  conforme,  » 
d'être  «  régulier,  »  d'être  «  harmonieux,  »  et  de  voter  toujours 
avec  son  parti.  Aussi  bien  la  politique  n'est-elle  pas  chose  «  vul- 
gaire »  dont  le  better  élément,  dont  les  gens  distingués  doivent 
s'écarter  avec  soin  ?  Il  faut  laisser  cela  aux  gens  qui  ne  sont  point 
rebutés  d'une  si  basse  besogne  et  qui  n'ont  d'ailleurs  rien  de 
mieux  à  faire.  Car  la  politique,  qu'est-ce  au  fond,  sinon  une 
querelle,  un  pugilat  pour  les  dépouilles,  la  lutte  des  ins  et  des 
outs,  de  ceux  qui  sont  en  place  et  de  ceux  qui  n'y  sont  pas?  Bon 


COMMENT   ON   CAPTE   LE   SUFFRAGE  ET  LE  POUVOIR.  915 

pour  les  déclassés  à  «  existence  catilinaire  »  et  U)s  malheureux  à 
existence  précaire  !  Tout  ce  qu'un  homme  sérieux  et  bien  posé 
demande  &  la  politique,  c'est  qu'elle  ne  s'occupe  pas  de  lui,  qui 
ne  s'occupe  pas  d'elle,  et,  pour  «  être  tranquille,  »  au  besoin  il 
paiera  le  prix  de  la  paix,  —  price  of  the  peace. 

D'autres  s'empareront  des  fonctions  et  en  tireront  profit, 
sinon  honneur;  mais  toute  peine  ne  mérite-t-elle  pas  salaire  et 
n'est*ce  pas  justice  de  récompenser  le  zèle  et  le  dévouement  au 
parti?  Car  on  admet  sans  difficulté  qu'entre  la  morale  privée  et 
la  morale  d'État,  il  y  en  a  une  troisième,  la  morale  de  parti,  la 
morale  de  clan,  et  l'on  fait  presque  moins  de  façons  pour  sup- 
porter qu'il  y  en  ait  trois  que  pour  avouer  qu'il  peut  y  en  avoir 
deux.  Que  si  cette  n^orale  de  parti,  pratiquée  sans  retenue  par 
des  politiciens  sans  vergogne,  tourne  à  «  l'exploitation  indus- 
trielle de  la  souveraineté  populaire,  »  tant  pis,  on  s'y  résigne  : 
ne  sait-on  pas  que  «  le  gouvernement  libre  et  le  suffrage  uni-» 
verset  sont  des  blagues?  »  Au  surplus,  tout  n'est  pas  mauvais 
dans  la  Machine,  qui  exerce,  fût-ce  électoralement,  une  espèce 
de  charité  sociale.  Et  puis,  en  dernier  ressort  et  en  dernier  re- 
cours, la  Constitution  garantit  les  droits  fondamentaux  du  ci- 
toyen, et  la  Cour  Suprême  empêche  que  la  Constitution  devienne 
lettre  morte.  Il  y  a  donc  un  domaine  réservé  où  le  politicien  ne 
pénètre  pas,  où  la  Machine  n'atteint  pas;  et  cela  suffit  h  l'Amé- 
ricain, qui  attend  plus  de  lui-même  que  de  l'État,  plus  de  son 
industrie  que  de  la  politique;  mais,  sauf  ce  petit  coin,  le  politi- 
cien est  partout,  la  Machine  est  maîtresse  de  la  démocratie. 


Maltresse  de  la  démocratie,  la  Machine  a  un  maître  :  le  mé- 
canicien, qui,  aux  États-Unis,  est  le  boss,  L'étymologio  du  mol 
dit  sans  ambages  ce  que  c'est  :  le  boss,  du  hollandais  baas^  c'est 
le  «  bourgeois,  »  le  «  patron  ;  »  c'est,  tout  justement  et  tout  plei- 
nement, le  «  maître.  »  Le  boss  apparut  pour  la  première  fois  là 
où  il  devait  apparaître,  à  Tammany  Hall,  comme  une  orchidée 
sur  un  bois  pourri.  Imaginez  un  homme,  le  plus  énergique  de 
tous  et  le  plus  habile  èi  manier  ceux  qui  manient  déjà,  par  goût  ou 
par  métier,  la  pâte  électorale  ;  s'il  n'a  qu'à  «  transformer  en  votes 
et  en  mandats  publics  »  l'attachement,  inconditionnel  jusqu'à  la 
servilité,  qu'ont  voué  au  parti  tant  d'adhérens  «réguliers,  » 


916  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  conformes,  »  «  harmonieux;  »  cet  homme,  «  hien  qae'conse. 
vant  intactes  extérieurement  «  les  formes  du  gouvernement  po 
pulaire,  aura  vite  fait  d'accaparer  en  réalité  tous  les  pouvoirs 
publics  et  en  réalité  régnera  sur  la  ville  ou  sur  la  nation.  Il  n'a 
pas  besoin  pour  cela  d'être  «  d'une  profondeur  de  desseins  in- 
croyable, »  il  n'a  pas  besoin  d'être  Cromwell,  mais  Danton  seu- 
lement :  «  De  l'audace!  toujours  de  l'audace!  » 

Ainsi  le  fameux  Tweed  ;  ainsi  son  précurseur  Fernando  Wood, 
qui  mit  debout  la  populace  «  et,  en  s'appuyant  sur  elle,  devint  le 
dictateur  de  Tammany.  Plusieurs  fois  maire  de  New-Yorifi|  il 
vendait  aux  enchères  les  emplois  publics,  en  tes  faisant  payer, 
argent  comptant,  10  000,  20  000  et  même  50000  dollars.  Son  astrr 
pâlit  devant  celui  de  Tweed,  et  il  accepta  ^e  ses  mains,  pour  ses 
vieux  jours,  un  siège  au  Congrès  des  États-Unis.  La  brillante 
carrière  de  Tweed  fut  prématurément  interrompue  ^par  son  in- 
carcération, mais  la  dignité  de  boss  ne  resta  pas  longtemps  va- 
cante. Après  un  court  interrègne,  elle  fut  occupée  par  John 
Kelly,  qui,  pendant  de  longues  années,  gouverna  en  autocrate 
Tammany  Hall  et  la  cité,  urbem  et  orbem,  disposant  des  res- 
sources de  la  ville,  fixant  son  budget,  décidant  qui  obtiendrait 
les  différens  emplois  municipaux,  qui  représenterait  la  cité  à  la 
législature,  qui  serait  nommé  au  Congrès,  qui  serait  élu  juge, 
maire,  conseiller  municipal;  comités  administratifs,  conventions 
de  parti  désignant  les  candidats,  ne  faisaient  qu'enregistrer  ses 
volontés,  ses  ordres.  Après  la  mort  de  Kelly,  sa  dignité  passa  sans 
trouble,  sans  secousse,  comme  dans  ime  monarchie  où  le  droit 
dynastique  est  bien  réglé,  à  son  lieutenant,  qui  est  jusqu'à  ce  jour 
le  boss  régnant  de  New- York  (1).  »  Ainsi  de  plusieurs  autres,  dans 
plusieurs  autres  villes,  des  boss  d'État  comme  des  boss  de  cité, 
et  des  boss  fédéraux,  ou  sénatoriaux,  les  Conkling,  les  CameroD, 
les  Chandler,  les  Morton  du  temps  de  Grant,  et  d'autres,  — 
d'autre  temps,  —  comme  des  boss  d'État  et  de  cité. 

«  De  même  que  l'Américain  respectable  marque  au  Caucus 
quelque  considération  et  lui  reconnaît  une  manière  de  rôle  de 
charité  sociale,  en  tout  cas  une  utilité,  de  même  il  n'est  pas  sans 
considération  pour  le  boss,  et  par  le  motif,  identique  ou  analogue, 
que  le  boss  fait  une  besogne  dont,  lui,  il  ne  voudrait  pas  se 
charger,  et  que,  néanmoins,  il  regarde  conmie  nécessaire.  Dans 

(i)  Ostrogorski,  ouvi^age  cile,  II,  182. 


COMMENT   ON   CAPTE   LE   SUFFRAGE  ET   LE   POUVOIR.  917 

une  société,  où  la  grande  majorité  des  citoyens  met  ses  préoccu- 
pations à  tout  autre  chose  qu'à  la  politique,  se  désintéressant  dé 
tout  ce  qui  n'est  pas  l'intérêt  immédiat,  des  hommes  du  modèle 
de  ces  boss  «  s'opposent  par  leurs  qualités^  —  et  en  effet,  ce  sont 
«  qualités  »  quand  môme,  —  à  la  société  en  général  ;  ils  en  de- 
viennent en  quelque  sorte  les  complémentaires  (1).  » 

Bien  plus;  quand  ils  sont  de  taille,  on  fait  mieux  que  de  ne 
pas  les  mépriser  absolument;  ils  inspirent  une  espèce  d'orgueil 
national  :  on  a,  dans  le  secret  de  son  âme,  une  façon  d'être  fier 
de  leurs  exploits,  pour  lesquels  on  éprouve  un  peu  de  ce  senti- 
ment que  les  Florentins  ou  les  Vénitiens  du  xv«  et  du  xvi«  siècle 
éprouvaient  devant  un  beau  crime,  c'est-à-dire  devant  un  crime 
artistement  fait  :  Che  bellezza!  —  Com'è  bello!  Ici,  où  l'on  estime 
plus  la  force  que  l'art,  on  pense  plutôt  :  «  Que  c'est  fort  !  »  Mais 
\a  pensée  est,  au  fond,  la  même,  et  l'on  pousse  le  boss  jusqu'au 
K  héros,  »  jusqu'au  «  surhomme,  »  jusqu'au  «  prince.  »  L'un 
des  fédéralistes,  Alexandre  Hamilton,  s'amusait  beaucoup  de  la 
phrase  de  Montesquieu  sur  «  la  vertu,  »  ressort  des  démocraties.' 
Entendez  «  vertu  »  à  l'italienne,  virtù^  extrême  virilité,  virilité 
plénière  et  débordante,  «  suryirilité;  »  ôtez-en  toute  qualification 
morale,  tout  coefficient  de  bien  ou  de  mal  ;  le  précepte  demeure 
d'une  vérité  profonde  :  la  virtù  est  le  ressort  de  la  démocratie; 
il  n'y  a,  dans  la  démocratie,  de  ressort  que  la  viriù;  l'homme 
de  virtù^  le  «  surhomme  »,  le  «  héros  »,  —  tribun  latin  ou  boss 
américain,  —  est  le  «  Prince  »  de  la  démocratie. 

11  l'est  fatalement.  La  Machine,  inerte  sans  le  mécanicien,  ne 
s'anime  que  par  le  boss;  mais  la  démocratie,  qui  est  toute  et  met 
tout  dans  le  régime  électif,  ne  se  meut  que  par  la  Machine.  D'oii 
le  grand  conflit  qui  déchire  la  vie  politique  des  États  modernes  ; 
conflit  de  l'élément  mécanique  et  de  l'élément  psychologique  : 
d'une  part,  la  discipline,  l'obéissance,  le  mot  d'ordie  :  «  Votez 
comme  on  vous  le  dit!  »  les  cadres,  la  mécanique;  d'autre  parl^ 
la  réflexion,  l'éducation,  la  liberté,  la  volonté,  la  personnalité; 
d'une  part,  la  manipulation  des  passions;  d'autre  part,  les  ma- 
nifestations de  la  raison;  d'une  part,  le  Caucus,  la  Machine,  lo 
Surhomme,  le  Prince;  d'autre  part,  l'Homme  et  le  Citoyen. 

La  vie  politique  des  démocraties  restera-t-cllc  une  série  d'im- 
pulsions électorales  spasmodiques,  provoquées  et  propagées  mé- 

(i)  Ostrogorski,  ouvrage  cité,  II,  403  et  suiy. 


918  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rçaniquement,  ou  se  déploiera-t-elle,  se  développera-t-elle  on  jo 
en  un  tout  organique,  —  an  organisated  whole^  —  comme  les 
Américains  eux-mômes  le  souhaitent?  D'aussi  pesantes  masses 
que  les  démocraties  contemporaines  pourront-elles  être  soulevées 
.sans  levier?  L'éducation  de  ces  démocraties  serait-elle  suffisante? 
est-elle  possible?  Toute  institution  politique  n'a*t-elle  pas  tou- 
jours été,  sera-t-elle  toujours  l'application  d'une  mécanique  à  la 
société?  La  «  double  force  d'intimidation  sociale  de  la  démo- 
cratie, »  tirée  des  lois  et  de  l'opinion,  ne  servira-t-elle  jamais  qu'à 
jintimider  les  gens  honnêtes  et  tranquilles,  au  bénéfice  des  «  ef- 
frontés »  qui  brandissent  «  l'épouvantail  de  l'hétérodoxie  poli- 
(tique?  »  Ou,  plus  simplement,  les  braves  gens  se  décideront-ils  à 
<6tre  aussi  hardis,  aussi  actifs,  aussi  intelligens  que...  les  autres? 
T  ar-i-il  des  conditions  du  régime  parlementaiife  et  de  la  démo- 
cratie représentative,  auxquelles  rien  ne  puisse  suppléer,  en  de^ 
hors  desquelles  il  n'y  ait  que  déformation,  que  caricature  du  ré- 
gime parlementaire  et  de  la  démocratie,  et  quelles  sont  ces 
conditions  ?  La  suppression  des  partis  permanens  et  leur  rempla- 
cement par  des  groupemens  temporaires  remédieraient-ils  aux 
maux  ou  à  quelques-uns  des  maux  que  nous  avons  signalés?  En 
:  France,  particulièrement,  et  dans  le  moment  où  nous  sommes, 
faudrait-il  en  finir  avec  de  vieux  partis  qui  depuis  quinze  ou 
*vingt  ans  durent  par  delà  la  mort,  et  en  venir  à  des  groupemens 
temporaires,  fondés  en  vue  d'un  seul  objet,  d'un  but  prochain  et 
défini,  quitte  à  se  renouveler,  le  but  atteint,  et  à  contracter  de 
nouveau  pour  un  nouvel  objet? 

Gela  fait  beaucoup  de  questions,  et  ce  sont  de  graves  ques- 
tions. Loin  de  chercher  à  les  résoudre,  nous  ne  voulons  même 
pas  les  poser  aujourd'hui.  Mais,  si  l'on  pouvait  toutes  les  ré- 
sumer en  une,  qui  serait  à  peu  près  :  Y  a-t-il  un  moyen  pour 
une  démocratie  de  se  passer  de  la  Machine  et  du  mécanicien? 
alors  je  répondrais  :  Un  seul  moyen,  peut-être.  Je  n'oserais  dire 
que  «  peut-être,  »  car  il  convient  d'être  prudent;  mais  —  peut-être 
r—  y  en  a-t-il  un  :  et  c'est  de  «  s'organiser.  »  La  démocratie  la 
moins  «  mécanisée  )>  sera  la  démocratie  la  plus  «  organisée.  ^ 

Charles  Benoist. 


POESIE 


I 

Je  voudrais  faire  avec  une  pâte  de  fleurs 
Des  vers  de  langoureuse  et  glissante  couleur, 
Où  la  rose  d'été,  ToBillet  et  le  troène 
Répandraient  leur  arôme  et  leur  douce  migraine. 

Des  vers,  qui  seraient  tels  qpi'un  parterre  en  juin 
Où  Ton  marche  en  posant  sur  son  cœur  une  main. 
Où,  las  de  la  lumière  et  des  herbes  trop  belles, 
On  soupire  en  rêvant  sous  de  larges  ombrelles. 

Des  vers,  qui  soient  pareils  à  nos  premiers  jardins, 
Quand,  remuant  le  sable  et  les  cailloux,  soudain 
^  Le  paon  traînait  le  beau  feuillage  de  sa  queue 
Près  de  la  mauve  molle  et  des  bourraches  bleues. 

Des  vers,  toujours  gluans  de  sucre  et  de  liqueurs, 
Gomme  le  doux  gosier  des  plus  suaves  fleurs, 
Comme  la  patte  aiguë  et  mince  de  Tabeille 
Enduite  de  miel  fin  et  de  poudre  vermeille, 

Et  comme  le  fruit  chaud  du  tendre  framboisier. 
Qu'étant  petite  enfant,  mon  âme,  vous  baisiez. 
Car  vous  aimiez  déjà  les  choses  de  la  vie, 
Le  matin  odorant,  la  pelouse  ravie, 


'  ^il^W^ 


920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  rosiers  emplis  d'ombre  et  d'insectes  légers, 
L'inexprimable  odeur  du  divin  oranger, 
Avec  le  cœur  penchant  et  le  fervent  malaise 
De  sainte  Catherine  et  de  sainte  Thérèse... 


II 


Mes  maîns  ont  la  douceur,  la  chaleur  et  l'éclat 
Des  mousses  tièdes  sous  les  fraises  ; 

Elles  sont  quelquefois  comme  un  bol  délicat 
En  porcelaine  japonaise. 

Pour  avoir  tant  touché  l^  choses  des  forêts 

Avec  des  caresses  légères, 
Elles  ont  conservé  dans  leurs  dessins  secrets 

Le  corps  des  petites  fougères. 

Mes  mains,  pour  le  plaisir  qu'avec  vous  je  cherchais 
En  vous  enfonçant  dans  des  roses, 

Vous  êtes  tous  les  jours  comme  deux  beaux  sachets 
Oii  l'odeur  du  monde  repose. 

Mais  pour  les  durs  tourmens  que  vous  avez  connus 

En  vous  appuyant  sur  ma  tête 
Les  soirs  où  notre  cœur  était  saignant  et  nu, 
Ah  !  quelle  peine  vous  me  faites  ; 

Et  vous  serez  un  jour,  mes  douces  mains,  mes  doigts, 

Glacés  comme  la  blanche  opale. 
Comme  un  morceau  d'hiver  qui  meurt  au  fond  des  bois. 

Et  comme  deux  petites  dalles. 

Vous  ne  tiendrez  plus  rien,  vous  en  qui  le  soleil 

Se  glissait  et  se  plaisait  d'être; 
Vous  qui  jouiez  avec  l'aube  et  Tété  vermeil 

Sur  le  devant  de  la  fenêtre. 


POÉSIE.  921 

Vous  qui  vous  ouvriez  comme  un  bourgeon  étroit 

Que  Tété  gonfle,  écarte,  écrase; 
Qui  fûtes  pleines  d'âme  et  d'orgueil,  et  parfois 

Pleines  de  petites  extases. 

—  Mes  mains  qui  balancez  Tazur,  l'espoir,  reffork 

Comme  des  cloches  bleues  qui  sonnent^ 
Et  qui  servez  aussi  la  Gloire  aux  lèvres  d'or, 
La  douce  immortelle  personne... 

III 

Été!  sommeil,  silence  et  doux  bourdonnement. 

Dans  la  chambre  aux  murs  clairs,  par  le  store  charmant, 

Le  soleil  abondant  et  large  entre  et  dévie. 

Instans  où  la  vie  est  plus  douce  que  la  vie  I 

Où  le  cœur  ne  sait  plus  ce  qu'il  veut,  ce  qu'il  doit, 
Où  Ton  ne  peut  tenir  son  âme  entre  ses  doigts. 
Pas  plus  que  l'ombre  étroite  en  sa  faible  fumée 
Ne  peut  garder  l'Aurore  amoureuse  enfermée... 

—  Les  ailes  de  Juillet  palpitent  au  plafond, 
Des  danses  de  soleil  se  font  et  se  défont 

Sur  les  murs,  sur  les  chers  rideaux  verts  en  cretonne, 
Toute  la  chambre  luit,  et  le  parquet  rayonne. 

Près  du  divan,  où  l'air  est  tiède  et  i-eplié, 
La  fleur  que  l'on  a  prise  au  beau  magnolier 
Avec  un  fort  parfum  de  pomme  et  de  vervcyie 
Épuise  lentement  le  sucre  de  ses  veines. 

Hélas  !  pourrez- vous  bien  durer  pour  nous  toujours. 
Parfaits  enchantemens  des  étés  doux  et  lourds, 
Supplice  du  bonheur  et  des  extases  lentes. 
Supplice  d'être  inerte  et  chaud  comme  des  plantes. 

Supplice  de  trop  d'âme  et  de  trop  de  clarté, 

Eté!  luxurieux  et  langoureux  été. 

Qui  cachez  votre  plus  alanguissante  flèche 

Dans  cette  odeur  des  nuits  soudain  calmes  et  fraîches... 


922  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


IV 

Je  rêvais  sous  l'arceau  de  la  nuit  claire  et  lisse: 

La  Mort  m*a  pris  le  bras, 
Elle  m'a  dit  :  Tu  bois  la  vie  et  ses  délices, 

Et  pourtant  tu  mourras. 

Un  étrange,  effrayant  et  douloureux  mystère 

Gèlera  tout  ton  sang... 
Âh  !  le  bruit  aplati  et  lourd  que  fait  la  terre 

Quand  un  corps  y  descend. 

On  te  laissera  là  ;  peut-être  la  nuit  même 

De  cet  enterrement, 
Sur  toi  qui  fus  si  douce  et  d'une  ardeur  extrême, 

Il  pleuvra  froidement, 

Tu  dormiras  d'un  long,  épouvantable  somme, 

Qu'aucun  songe  n'émeut. 
Tes  yeux  qui  se  couchaient  dans  le  regard  des  hommes, 

Seront  seuls  tous  les  deux. 


Tes  délicates  mains  où  d'autres  mains  entrèrent 

Pour  de  si  vifs  émois. 
Sentiront  s'infiltrer  quelques  grains  de  la  terre 

Par  les  fentes  du  bois. 

Là-haut,  sur  la  suave  plaine,  il  fera  rose. 

Il  fera  doux  et  bleu. 
Au  cœur  du  lis  ouvert,  juillet,  ô  sainte  chose, 

Déposera  son  feu. 

Tu  dormiras  dans  Tombre,  et  ta  petite  gloire 

Assise  en  ce  tombeau, 
Ne  fera  pas  ta  nuit  moins  secrète  et  moins  jioire. 

Ne  te  tiendra  pas  chaud. 


POÉSIE.  923 

Aucune  fleur  ne  peut  désennuyer  les  mortes, 

Leur  bonheur  est  cessé. 
Celui  qui  les  aimait  n'a  pas  rouvert  la  porte 

Où  elles  ont  passé. 

Il  faudrait;  pour  qu'un  peu  de  plaisir  les  rassure. 

Que  le  plus  cher  amant 
Leur  dise  :  Vois,  je  viens  pour  baiser  ta  chaussure 

Et  tes  deux  pieds  charmans. 

Qu'il  leur  dise  :  «  Voyez,  votre  chambre  creusée 

Plus  qu'une  autre  me  plait. 
Ce  lit  étroit,  ce  plafond  bas,  ces  mains  usées 

Sont  ce  que  je  voulais. 

«  Votre  doux,  votre  long  et  consentant  siience, 

Je  l'ai  tant  désiré  ! 
Maintenant  que  tu  dors,  je  sais  ce  que  tu  penses 

Cœur  qui  fut  trop  serré. 

<c  Ah  !  comme  tu  voulais  toujours,  petite  amante. 

Parler  et  blasphémer  ; 
Tu  pensais  que  l'orgueil  exige  que  l'on  mente 

Dans  les  instans  d'aimer. 

«  Comme  tu  me  plais  mieux  avec  ton  noir  visage 

Et  ton  cœur  arrêté, 
J'enlace  enfin,  cher  être  indéfiniment  sage, 

Ce  que  tu  as  été. 

«  Le  dévouement  d'amour,  si  pkisant  et  si  tendre, 

Tant  que  ton  corps  fut  clair, 
Je  te  l'offre  ce  soir,  où  tu  ne  peux  prétendre 

A  nul  amour  de  chair. 

«  Mais,  ah  !  quelle  rumeur  trouble  encor  notre  somme. 

Et  rend  mon  cœur  jaloux? 
J'entends,  dans  l'ombre  affreuse  et  glissante  où  nous  sommes, 

Les  dieux  parler  de  vous...  » 

QssB  Mathieu  de  Noâillei, 


9 

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"^^^ 


REVUE  LITTÉRAIRE 


LE  CENTENAIRE  DE  GEORGE  SAND 


On  s'apprête  à  fêter  le  centenaire  de  George  Sand.  Ce  sera  un 
hommage,  et  quelque  chose  de  plus  encore  :  une  réparation.  Car  il 
faut  avouer  que  nous  avons,  à  Tégard  de  la  bonne  fée  du  roman  con- 
temporain, une  singulière  façon  d'acquitter  la  dette  de  reconnais- 
sance contractée  vis-à-vis  de  tout  grand  écrivain.  Je  ne  sache  pas 
que,  dans  ces  dix  dernières  annéesi  on  ait  consacré  à  George  Sand  on 
travail  de  quelque  importance,  destiné  à  remettre  son  œuvre  dans  son 
jour,  et  à  en  raviver  pour  nous  les  couleurs.  En  revanche,  on  en  est  à 
ne  plus  compter  les  publications  relatives  aux  aventures  de  la  baronne 
Dudevant  et  surtout  au  plus  célèbre  épisode  de  son  odyssée  senti- 
mentale. Il  est  curieux,  quand  on  y  songe,  qu'il  y  ait  une  «  question 
George  Sand  »  et  que  cette  question,  qui  passionne  les  badauds  et  les 
sépare  en  deux  camps  ennemis  et  irréconciliables,  consiste  à  savoir 
lequel  des  «  amans  de  Venise  »  a  eu  les  premiers  torts.  Était-ce  la 
peine  d'avoir,  aussi  soigneusement  que  Ta  fait  George  Sand,  établi  la 
démarcation  entre  la  part  de  sa  vie  qu'elle  abandonnait  aux  orages  du 
cœur  ou  aux  entralnemens  des  sens,  et  celle  qu'elle  réservait  à  son 
travail  paisible,  patient  et  régulier  de  bon  ouvrier  appliqué  à  sa 
tâche?  Et  était-ce  la  peine  d'avoir  donné  au  public  une  centaine  de 
volumes,  parmi  lesquels  il  n'en  est  presque  pas  un  d'indifférent,  si 
l'on  y  signalerait  aisément  dix  chefs-d'œuvre?  Laissons  donc  aux 
amateurs  de  scandale  le  soin  d'épiloguer  sur  les  nouvelles  «  révéla- 
tions »  qui  nous  arrivent  de  Bruxelles,  et,  pour  notre  part,  ne  nous 
adressons  qu'aux  amateurs  de  littérature.  Tenons-nous  en  garde 
contre  ces  indiscrètes  curiosités,  qui  ne  changent  pas  de  caractère, 


REVUE  LITTÉRAIRE.  925 

soit  qu'elles 'portent  sur  la  vie  intime  d'un  écrivain  célèbre,  ou  sur 
celle  d'un  des  [obscurs  figurans  de  la  comédie  humaine.  Et  puisque 
apparemment  les  honneurs  qu'on  prépare  s'adressent  au  génie  du 
conteur  qui,  avec  Balzac,  a  creusé  le  plus  large  sillon  dans  le  champ 
du  roman  contemporain,  ignorons  tout  ce  qui  n'est  pas  son  rôve  d'ar- 
tiste. Depuis  qu'elle  a  cessé  de  tirer  de  son  intarissable  imagination  des 
récits  tantôt  passionnés  et  déclamatoires,  tantôt  apaisés  et  rêveurs, 
il  n'est  que  juste  de  le  remarquer,  George  Sand  nous  est  devenue  un 
peu  lointaine.  Heureux  les  écrivains  qui  ont  condensé  leur  effort  dans 
une  œuvre  maltresse  à  laquelle  il  faut  sans  cesse  revenir!  Non»' 
sommes  obligés  d'aller  chercher  George  Sand  à  travers  des  séries  de 
volumes  où  s'est  étalée  et  parfois  diluée  sa  grâce  nonchalante.  Son, 
image  s'est  déjà  enfoncée  dans  le  passé,  estompée  dans  une  sorte  de 
brume.  Ajoutons  que  les  générations  nouvelles  ne  sont  pas  de 
grandes  liseuses  :  elles  ne  remontent  guère  dans  l'histoire  du  roman 
contemporain  au  delà  de  Flaubert.  Pour  elles,  George  Sand  fait  déjà 
partie  des  classiques  :  c'est  une  inauvaise  note.  Cette  grand'mère* 
prend  à  leurs  yeux  des  airs  d'ancêtre.  Raison  de  plus  pour  nous  occuper 
d'elle  pieusement.  Donnons-nous  la  joie  de  voir  à  l'œuvre  une  des 
organisations  les  plus  richement  douées  pour  la  production  littéraire, 
et  faisons  le  compte  des  richesses  dont,  grâce  à  elle,  s'est  accrue  notre 
littérature. 

Si  l'on  évoque  autour  de  la  figure  de  George  Sand  celle  des  écri- 
vains qui,  vers  le  temps  de  ses  débuts,  déterminaient,  suivant  leur 
conception  particulière,  la  forme  encore  indécise  du  roman  :  un  Balzac 
inventoriant  comme  un  naturaliste  les  variétés  de  la  faune  humaine, 
un  Stendhal  s'acquittant  des  devoirs  de  sa  profession  d'  «  observateur 
du  cœur  humain,  »  un  Mérimée  embusquant  au  coin  de  chacun  de  ses 
récits  son  imperturbable  iro^ie,  on  constate  aussitôt  que  George  Sand 
n'est  pas.de  leur  famille.  On  ne  la  comparerait  pas  davantage  à  un 
Flaubert  geignant  sur  ses  phrases,  non  plus  qu'aux  Goncourt  s'essouf- 
Qant  à  la  poursuite  de  l'épithète  rare.  Cette  merveilleuse  improvisa- 
trice nous  ferait  bien  plutôt  songer  à  ce  que  pouvaient  être  nos  «  vieux 
romanciers  »  conteurs  de  prouesses  chevaleresques  et  de  légendes 
naïves,  ou,  plus  loin  encore,  les  aèdes  de  la  Grèce  antique.  Il  y  a, 
dans  la  jeunesse  des  peuples,  des  hommes  qui  vont  vers  les  foules 
charmées  et  les  tiennent  attentives  aux  récits  qu'ils  débitent  en  paroles 
nombreuses.  Ces  récits,  ils  ne  sauraient  dire  s'ils  les  inventent  au  mo- 
ment qu'ils  les  improvisent,  ou  s'ils  ne  font  que  s'en  souvenir;  car  leur 
esprit  en  est  tout  enchanté.  Et  ils  ne  savent  dans  quelle  mesure  la 


926  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fiction  s'y  mêle  à  la  réalité,  car  toute  réalité  leur  apparaît  merveillev 
Tous  les  êtres  dont  ils  parlent  sont  grands,  tous  les  objets  sont  bien 
faits  et  toutes  les  choses  sont  belles.  Ils  mêlent  à  des  mythes  pleim 
de  sens  des  contes  de  nourrice,  et  Thistoire  des  peuples  à  des  histoires 
enfantineg.  On  les  appelle  des  poètes,  et  il  est  bien  vrai  qu'ils  se 
servent  du  langage  rythmé,  car  c'est  le  seul  qu'on  connaisse  en  leur 
temps.  George  Sand  semble  un  de  ces  poètes  égaré  dans  le 
xix^  siècle,  siècle  de  prose  et  qui  s'est  déshabitué  de  la  forme  du  vers 
pour  les  longs  récits. 

Comme  eux  elle  est  une  primitive.  Elle  a  été  élevée  parmi  les 
simples,  et  c'est  dans  le  milieu  des  choses  et  des  gens  de  la  campagne 
que  s'est  formé  ce  qu'il  y  a  en  elle  d'original  et  do  profond  :  l'imagi- 
nation et  la  sensibilité.  C'est  en  ruminant  les  impressions  qui  lui 
venaient  de  ce  cadre  rustique  qu'elle  a  commencé  ce  rêve  qui  devait 
durfîr  toute  sa  vie.  Comme  eux,  elle  obéit  à  un  dieu  intérieur:  tout  son 
talent  n'est  fait  que  d'instinct.  Le  trait  auquel  on  reconnaît  les  opéra- 
tions de  l'instinct,  c'est  qu'il  ignore  les  tàtonnemens  et  arrive  aussitôt  à 
son  but.  Tel  est  le  cas  pour  George  Sand,  dont  les  premiers  romans, 
Indiana  et  Valentine,  sont  déjà  brillans  de  toutes  les  qualités  qu'on 
admirera  dans  ses  chefs-d'œuvre  les  plus  réputés.  On  pourrait  faire 
l'histoire  de  l'apprentissage  littéraire  de  George  Sand  :  elle  tiendrait 
en  quelques  lignes.  Des  souvenirs  de  lectures  à  bâtons  rompus,  on 
essai  de  journal  intime,  quelques  conseils  de  son  compatriote  de  La- 
touchc,  une  collaboration  avec  Sandeau  ;  et  c'est  tout.  Yoidau  sur- 
plus à  ce  sujet  son  propre  témoignage  tel  que  nous  le  trouvons  dans 
une  lettre  inédite  datée  de  1851  et  qui  pourrait  s'intituler  :  «  Com- 
ment je  suis  devenue  romancière  (1).  »  Sa  fille,  Solange,  lui  ayant 
exprimé  son  intention  de  se  mettre  à  écrire,  elle  lui  répond  par  des 
conseils  qui,  évidemment,  ne  sont  que  des  souvenirs  :  —  cela  même 
leur  donne  un  intérêt  et  une  importance  qui  n'échapperont  à  personne. 

Tu  me  disais  dernièrement  que  tu  essayerais  de  travailler,  si  tu  avais  un 
Delatouche.  Tu  trouveras  conseil  et  amitié  partout,  et,  pour  mon  compte,je 
serai  un  Delatouche,  plus  bénin,  je  t'en  réponds.  Tu  devrais  de  temps  en 
temps  t'exercer  pour  toi-même  à  résumer  tes  réflexions,  tes  impressions, 
fût<ce  un  simple  journal,  fût-ce  de  temps  en  temps  un  compte  rendu  à  toi- 
mènie  d'un  fait,  d'un  ouvrage,  d'une  conversation  qui  t'aurait  frappée.  C'est 
par  de  petits  essais  de  ce  genre  qu'on  s'habitue  presque  sans  travail,  ettonten 

(l)  M.  S.  Rocheblave,  l'un  des  «  sandistes  »  les  mieux  avertis,  a  bien  Toola 
détacher  pour  nous  cette  lettre  et  celles  qu'on  lira  plus  loin  d'une  Correspon- 
dance de  George  Sand  dont  il  est  possesseur.  Nous  le  prions  de  trouver  ici  l'ex- 
pression de  toute  notre  gratitude. 


REVUE   UTTÉRAIRE.  927 

s'amusant,  à  rédiger  sa  pensée,  a  la  compléter,  à  la  retourner  sous  plusieurs 
faces.  C'est  comme  de  dessiner  des  masques  d'après  la  bosse,  en  attendant 
que  Ton  sache  composer  une  figure  entière,  et  c*est  beaucoup  plus  amusant 
que  de  copier  un  plÀtre,  puisqu'on  tire  tout  de  soi-même.  Ensuite  on 
s'essaye  à  composer,  n'importe  quoi,  roman,  critique,  histoire,  selon  Tappé- 
tit  qu'on  se  sent  pour  tel  ou  tel  aspect  de  la  pensée  humaine,  car  tout  cela 
se  tient  plus  qu'on  ne  pense.  La  forme  de  lettres  est  une  des  plus  com- 
modes pour  commencer;  on  n'est  pas  obligé  de  penser  au  public,  tant  qu'on 
en  est  à  s'essayer  ainsi,  et  c'est  une  grande  fatigue  de  moins. 

Tous  les  sujets,  tous  les  aspi'>cts  sont  bons  s'ils  vous  plaisent.  Après  un 
an  ou  deux  de  cet  amusement,  il  est  certain  que  quand  on  est  toi,  on  peut 
se  réTeiller  avec  une  forme  et  mie  manière  qui  s'adaptent  à  toutes  les  idées 
qu'on  a.  Beaucoup  lire  et  môme  faire  beaucoup  de  pastiches  (quoi  qu'en  ait 
dit  Latouche  à  moi  dans  le  temps)  est  excellent.  Grâce  aux  pastiches  on  s'as- 
simile des  formes,  et  la  meilleure  est  celle  qui  se  compose  de  beaucoup 
d'autres.  As-tu  mis  quelquefois  le  nez  dans  Bossuet?  Ce  n'est  pas  amusant 
comme  sujet,  mais  la  forme  est  si  belle  que  j'en  suis  épatée^  car  figure-toi 
que  j'étais  arrivée  jusqu'à  l'âge  que  j'ai  sans  en  avoir  lu  une  ligne.  C'est  plus 
beau  que  tous  les  écrivains  de  ce  grand  siècle  qui  en  a  produit  de  si  grands. 
En  résumé,  à  ton  âge  on  a  déjà  un  fonds  dans  l'esprit,  mais  il  est  vague  et 
flottant,  parce  qu'on  n'a  pas  la  forme.  C'est  le  chaos  où  tous  les  élémens 
de  la  création  existaient  bien,  mais  qui  n'était,  comme  dit  Ovide,  que  : 
rudis  indigestaque  moles,  (Nous  avions  donné  ces  épithètes  pour  surnom  à 
Borie,  pour  son  physique.)  Quand  !a  forme  est  venue,  on  est  tout  surpris 
de  voir  ce  que  le  fonds  produit  et  on  se  découvre  soi-même  après  s'être 
ignoré  longtemps.  On  s'en  veut  pour  le  temps  perdu  et  on  ne  trouve  plus  la 
vie  assez  longue  pour  tout  ce  qu'on  voudrait  tirer  de  soi.  Avec  ou  sans  grand 
talent,  avec  ou  sans  prcHt  d'argent,  avec  on  sans  réputation,  n'est-ce  pas  un 
immense  résultat  obtenu,  victoire  sur  les  ennuis,  les  déceptions,  les  lan- 
gueurs et  les  chagrins  de  la  vie?  La  vi(i  ne  peut  pas  changer  pour  nous  et 
autour  de  nous.  Tous  nous  sommes  condamnés  à  en  soufifrir  plus  ou  moins, 
mais  nous  pouvons  agir  sur  nous-mêmes,  nous  nous  appartenons^  nous  pou- 
vons nous  transformer,  nous  fortifier  et  nous  faire  du  travail  et  de  la  réflexion 
une  arme  ou  une  cuirasse. 

Et  voilà  encore  autant  de  traits  où  se  reconnaît  l'instinct.  Un  Flau- 
bert pourra  bien  souffrir  des  «  affres  »  du  style  ;  George  Sand  feindra 
de  Ten  admirer  :  «  Quand  je  vois  le  mal  que  mon  vieux  se  donne 
pour  faire  un  roman,  ça  me  décourage  de  ma  facilité,  et  je  me  dis 
que  je  fais  de  la  littérature  savetée.  »  C'est  de  sa  part  charité  toute 
pure.  Elle  n'a  jamais  compris  qu'il  fallût  un  effort  pour  écrire,  ni,  à 
plus  forte  raison^  que  ce  pût  être  une  souffrance.  C'est  pour  elle  un 
amusement,  un  plaisir,  celui  qui  résulte  de  la  satisfaction  d'un  besoin. 
Et  c'est  encore  la  plus  grande  ressource  qu'elle  ait  trouvée  dans  ses 
épreuves  et  le  plus  grand  réconfort  contre  la  tristesse. 

Du  poète  primitif  George  Sand  a  l'impersoimalité.  Non  certes 


928  nsvuE  des  deux  mondes. 

qu'elle  se  soit  interdit,  quand  c'en  était  la  mode,  de  se  mettre  elle-mômi. 
dans  son  œuvre.  Et  en  aucim  temps  elle  n'a  consenti  que  Fauteur  n'eût 
pas  le  droit  d'intervenir  dans  son  récit  pour  juger  ses  personnages 
et  indiquer  de  quel  côté  vont  ses  préférences.  Mais  elle  a  été  en 
quelque  sorte  indifférente  au  choix  de  ses  sujets.  Elle  les  a  acceptés 
tels  qu'ils  s'offraient  successivement  à  elle,  au  gré  des  incidens  de  sa 
vie,  de  ses  amitiés  ou  de  ses  rencontres.  Réflexions  issues  de  sa  més- 
aventure conjugale»  lyrisme  romantique,  utopies  de  réforme  sodale, 
rêves  mystiques  de  celui-ci,  théories  musicales  de  cet  autres  souvenirs 
de  son  Berry,  suggestions  de  son  àme  romanesque,  elle  a  tout  aeaieilli, 
comme  autant  de  matières  sur  lesquelles  pouvait  également  s'exercer 
sa  virtuosité.  Elle  a  ainsi  reflété  tour  à  tour  les  milieux  différeDS 
qu'elle  traversait.  Comme  Victor  Hugo  se  vante  d'être  l'écho  sonore 
que  Dieu  mit  au  centre  de  tout,  elle  se  flatte  d'être  le  miroir  où 
passent  toutes  les  images,  sauf  pourtant  la  sienne.  «  Je  suis  devenue 
un  miroir  d'où  mon  propre  reflet  s'est  effacé,  tant  il  s'est  rempli  du 
reflet  des  objets  et  des  figures  qui  s'y  confondent.  Quand  j'essaie  de 
me  regarder  dans  ce  miroir,  j'y  vois  passer  des  plantes,  des  insectes, 
des  paysages,  de  l^eau,  des  profils  de  montagnes,  de  nuages,  et  sni 
tout  cela  des  lumières  inouïes,  et  dans  tout  cela  des  êtres  excellens 
ou  splendides.  »  Comment  se  combinent  ces  images,  au  contact  de 
son  génie  propre,  elle  l'ignore.  C'est  un  travail  qui  se  fait  en  elle,  mai? 
auquel  elle  reste  comme  étrangère.  Elle  n'a  ni  théorie  générale  du 
roman,  ni  plan  arrêté  d'avance  pour  chacune  de  ses  œuvres.  Comme 
elles  ne  lui  ont  pas  coûté  d'effort,  elles  ne  laissent  pas  de  trace  dans 
sa  mémoire.  Avant,  elle  ne  les  avait  pas  «  voulues;  »  après,  elle  les 
oublie,  (c  Consuelo,  la  Comtense  de  Rudolstadt,  qu'est-ce  que  c'est  que 
ça?  Est-ce  que  c'est  de  moi  ?  Je  ne  m'en  rappelle  pas  un  traître  mot.  » 
Son  rôle  consiste  à  prendre  une  matière  quelconque,  si  médiocre 
soit-eUe,  et  à  la  transformer  en  beaux  contes  qui  se  détachent  d'elle 
comme  autant  de  fruits  savoureux. 

Elle  est  optimiste  ;  et  c'est  en  cela  que  consiste  son  «  romanesque.  » 
Car  on  lui  fait  tort,  quand  on  lui  refuse  le  sens  de  la  réalité  et  le  talent 
de  Tobservation.  Elle  ne  prenait  pas  de  notes;  mais  les  impressions 
reçues  s'inscrivaient  dans  son  cerveau  et  y  subsistaient  sans  se  défor- 
mer. Elle  ne  se  leurrait  pas  d'atteindre  avec  les  moyens  de  l'art  aux 
résultats  où  mène  seul  l'emploi  des  méthodes  de  la  science  ;  mais,  par 
là  même,  elle  se  préservait  d'une  cause  d'erreur  dont  les  écrivains  du 
xix^  siècle  ont  été  souvent  les  dupes  et  qu'on  pourrait  définir  :  le 
mirage  scientifique  en  littérature.  Elle  n'accumulait  pas  les  documeus 


REVUE  LITTÉRAIRE.  929 

et  ne  cherchait  pas  à  forcer  Taiteation;  mais,  ce  qui  pent-ètre  est  de 
plus  de  prix,  elle  avait  le  trait  juste.  Elle  savait  d'abord  peindre  Texte 
rieur,  cadre  de  paysage  ou  décor  domestique.  En  outre,  elle  a  maintes 
fois  réussi  à  nous  donner  l'impression  d'un  milieu  de  société.  Qu*on 
se  souvienne  seulement,  pour  prendre  deux  exemples  fort  différens, 
de  la  première  partie  de  Consuela  et  de  la  première  partie  du  Marquis 
de  Villemer,  Elle  savait  peindre  les  types  :  la  grande  dame,  la  jeune 
aristocrate,  l'artiste,  le  paysan.  Elle  entrait  assez  avant  dans  le  jeu  des 
âmes  in^viduelles,  à  la  condition  toutefois  qu'on  ne  lui  demand&t  pa? 
de  pousser  trop  loin  l'analyse,  et  en  ayant  soin  toujours  de  se  rap- 
peler, --  ce  qui,  après  tout,  est  commode,  —  qu'il  reste  quand  même 
dans  tout  être  vivant  quelque  chose  d'inexpliqué  et  des  recoins  mysté- 
rieux. Les  romans  de  George  Sand  ne  seront  certes  pas  inutiles  à  qui 
voudra  connaître  la  vie  et  les  mœurs  du  xix^  siècle.  Ces  romans  roma- 
nesques serviront  plus  d'une  fois  à  contiôlerle  témoignage  des  romans 
réalistes;  et  l'on  y  pourra  faire  encore  une  ample  provision,  si  l'on 
veut  seulement  en  détacher  les  tableaux  de  mœurs  et  les  peintures  de 
caractères  empruntées  directement  à  la  vie.  —  Mais  George  Sand  n'a 
jamais  cru  que  ce  pût  être  le  but  de  l'art  de  se  borner  à  reproduire  la 
réalité.  Elle  aurait  volontiers  demandé  :  à  quoi  bon?  L'art,  pour  elle, 
commence  avec  l'invention  et  Tinvention  ne  peut  consister  qu'à  dé- 
passer ce  qui  est.  Donc  elle  part  du  spectacle  de  la  réalité;  et  le  fait  est 
que,  dans  le  début  de  chacun  de  ses  livres,  elle  le  serre  d'assez  près; 
mais  ce  n'est  pour  elle  qu'un  point  de  départ.  Précisément  parce 
qu'elle  sait  observer,  elle  voit  assez  que  tout  dans  la  vie  est  incomplet 
et  médiocre.  Êtres  et  événemens  suggèrent  par  ce  qu'ils  sont  l'idée 
de  ce  qu'ils  devraient  être.  La  nature  fournit  l'ébauche  et  les  commen-^ 
cemens  :  il  appartient  à  l'art  seul  de  nous  montrer  quelque  chose' 
d'achevé.  George  Sand  veut  se  donner  le  spectacle  d'âmes  sans  défail- 
lance et  de  destinées  harmonieuses.  Nos  passions  dont  l'élan  est  si 
vite  brisé,  elle  les  contraint  d'allor  jusqu'au  bout  d'elles-mêmes  et  de 
dire  leur  dernier  mot.  Elle  arrange  les  circonstances,  aûn  que  les  carac- 
tères aient  l'occasion  de  se  manifester  compK^tement.  Elle  s'élève  ainsi 
jusqu'à  un  monde  bâti  avec  des  matériaux  empruntés  à  la  réalité  elle- 
même^  mais  qui  en  diffère.  Ce  monde  nouveau  n'est  pas  le  domaine  du 
faux,  mais  c'est  celui  de  l'absolu.  Au  surplus,  est-ce,  comme  on  a  cou- 
tume de  le  dire,  un  monde  meilleur  que  le  nôtre  et  où  il  ferait  bon 
vivre?  Cela  est  douteux.  Mais  nous  n'avons  guère  à  craindre  d'être 
jamais  exposés  à  l'habiter  et  il  suffit  qu'il  soit  un  agréable  objet  de 
contemplation. 

TOMK  XXI.  —  1904.  59 


930  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Comme  les  poètes  enfin,  George  Sand  est  revenue  sans  cesse  à  la 
célébration  de  quelques  grands  thèofes  qui  sont  les  sujets  étemels  de 
toute  poésie.  Le  premier  est  Tamour.  George  Sand  a  cru  sinc&rement 
à  la  toute-puissance  et  à  la  souveraineté  de  Tamour.  C'a  été  la  cause 
de  toutes  ses  erreurs  dans  la  doctrine  des  mœurs  et  c'est  en  quoi  con- 
siste l'immoralité  qu'il  est  pourtant  impossible  de  ne  pas  signaler 
dans  une  partie  de  son  œuvre,  Car  dans  le  conflit  entre  Tinstitution 
sociale  et  la  passion,  elle  n'bésite  pas  :  elle  tient  pour  la  passion. 
Mais  que  cet  amour  cesse  d'être  en  conflit  avec  le  devoir,  qu'il  4a- 
vienne  lui-môme  une  sorte  de  devoir  par  sa  noblesse,  son  élévation, 
sa  pureté,  sa  fidélité,  George  Sand  sait,  pour  nous  en  donner  le  goût 
et  nous  en  inspirer  le  respect,  trouver  des  accens  d'une  véritable  élo- 
quence. C'est  ensuite  la  Nature.  £t  par  ce  mot  (n'entendons  pas  seule- 
ment les  arbres  et  les  prairies,  le  ciel  et  les  çaux.  Geoi-ge  Sand 
embrasse  dans  une  sympathie  universelle  l'ensemble  de  la  création, 
toutes  les  choses  comme  tous  les  êtres.  «  J'aime  tout  ce  qui  caractérise 
un  milieu,  le  roulement  des  voitures  et  le  bruit  des  ouvriers  à  Paria, 
les  cris  de  mille  oiseaux  à  la  campagne,  le  mouvement  des  embarca- 
tions sur  les  fleuves.  J'aime  aussi  le  silence  absolu,  profond,  et,  en 
résumé,  j'aime  tout  ce  qui  est  autour  de  moi,  n'importe  où  Jq  suis.  > 
Elle  aime  à  sentir  le  frémissement,  la  palpitation  de  la  vie.  Car  cette 
vie  est  divine.  George  Sand  y  découvre  partout  l'âme  de  bonté  qui 
l'anime.  Et  cette  émotion  religieuse  dont  elle  est  tout  imprégnée  est 
encore  d'essence  poétique. 

Il  n'est  pas  jusqu'à  la  langue  de  George  Sand  qui  ne  a>mplète  l'il- 
lusion. Certes  il  s'en  faut  que  le  choix  des  mots  y  soit  toujours  irré- 
prochable. L'exemple  de  George  Sand  est  celui  qu'on  invoque  toujours 
quand  on  veut  établir  que,  pour  bien  écrire  en  français,  il  n'est  pas 
nécessaire  d'avoir  étudié  les  langues  anciennes.  Mais,  sans  compter  que 
George  Sand  savait  un  peu  de  latin,  ce  que  lui  en  avait  enseigné  le 
pédagogue  Descharlres,  cet  exemple  servirait  plutôt  à  la  démonstration 
contraire,  attendu  que,  chez  George  Sand  le  vocabulaire  est  souvent 
incertain,  l'expression  manque  de  précision  ou  de  relief.  Mais  elle  a  le 
don  de  l'image  et  ses  images  sont  d'une  adorable  fraîcheur,  parce 
qu'ayant  toujours  conservé  ce  pouvoir  si  rare  de  s'étonner,  elle  n'a 
cessé  de  promener  sur  les  choses  un  regai'd  de  jeunesse.  Elle  a  le 
mouvement  qui  entraîne,  le  rythme  qui  berce;  eQe  déroule  avec 
quelque  lenteur,  mais  sans  embarras,  cette  période  qui  est  la  vraie 
phrase  française.  On  pourrait  dire,  de  son  style,  ce  qu'elle  dit  du 
caractère  de  l'un  de  ses  héros,  «  qu'il  ne  peut  se  comparer  qu'à  la 


REVUE   LITTÉRAIRE.  931 

beauté  des  eaux  qui  coulent  dans  notre  vallée,  toujours  limpides, 
abondantes,  entraînées  par  un  mouvement  égal  et  fort,  jamais  irri- 
tées ni  capricieuses.  Et,  si  je  poursuivais  la  comparaison,  je  pourrais 
dire  que  son  esprit  a  aussi  des  rives  fleuries,  des  oasis  de  verdure 
où  Ton  peut  s'arrêter  et  rêver  délicieusement,  car  il  est  très  poète.  » 
Ces  procédés  de  poète,  de  conteur  primitif,  d*épique  bourgeois 
expliquent  assez  le  charme  qui  se  dégage  de  Tœuvre  de  George  Sand 
et  différencie  cette  œuvre  de  celle  de  tous  les  romanciers  contempo- 
rains, n  reste  à  rechercher  par  quoi  George  Sand  a  marqué  son  passage 
dans  l'histoire  du  roman,  et  ce  qui  manquerait  au  genre  lui-même  si 
elle  ne  le  lui  avait  apporté.  Or,  nous  devons  en  partie  à  George  Sand  le 
roman  à  thèse;  nous  lui  devons  entièrement  le  roman  rustique,  où  elle 
n'a  pas  eu  d'initiateurs  et  qui  est  sa  création  propre.  Je  n'y  bisiste  pas, 
puisque  aussi  bien  ce  sont  là  points  acquis  et  sur  lesquels  tout  le  monde 
s'accorde.  Ce  qui  n'est  guère  moins  important,  c'est  que  George  Sand  a 
mis  dans  le  roman  au  xix^  siècle  la  note  de  sensibilité  féminine  qui  ne 
s'y  trouvait  pas  encore,  même  après  Delphine  et  Corinne,  M"*'  de  Staël 
a  l'esprit  tout  viril  :  c'est  un  écrivain  penseur;  George  Sand  avait 
beau  s'habiller  en  homme  :  elle  était  femme  jusqu'au  bout  des  ongles. 
Et  les  qualités  ou  les  défauts  de  son  esprit  sont  qualités  et  défauts  de 
femme.  Cette  inaptitude  à  exprimer  les  idées,  cette  vivacité  de  senti- 
ment et  d'imagination,  ce  goût  de  la  noblesse  d'âme,  cette  répu- 
gnance instinctive  à  l'endroit  de  tout  ce  qui  est  vulgaire  et  bas,  cette 
abondance  de  style,  cette  facilité  un  peu  molle,  ce  naturel  réfractaire 
aux  contraintes  d'une  forme  artiste,  autant  d'effets  d'une  même  cause, 
n  est  singulier  que  le  roman,  qui  fait  à  la  femme  une  place  si  considé- 
rable, n'ait  été  en  France  au  xix*  siècle  pratiqué  supérieurement  que 
par  des  hommes.  Et  il  était  inévitable  que,  sur  certains  points,  leur 
perspicacité  se  trouvât  en  défaut.  Nous  pouvons  assez  congrûment 
parler  des  souffrances  de  la  femme  mariée,  puisque  aussi  bien  nous 
en  sommes  les  auteurs.  Et  la  psychologie  de  la  femme  coupable  fait 
éminemment  partie  des  attributions  masculines.  Mais  l'âme  de  la  jeune 
fille  nous  est  fermée.  C'est  pourquoi,  dans  cette  littérature  moderne 
où  il  y  a  tant  de  femmes  et  de  si  diverses,  si  adorables,  si  haïssables, 
si  séduisantes  et  si  vivantes,  il  y  a  si  peu  de  jeunes  filles.  Celles  qu*on 
entrevoit  dans  le  théâtre  de  Musset,  on  devine  que  le  poète  les  a  ren- 
contrées, qu'elles  lui  ont  plu  et  qu'il  aurait  voulu  leur  plaire.  Celles 
qui  peuplent  les  romans  de  George  Sand,  on  se  rend  compte  qu'elle  les 
a  créées  avec  le  meilleur  de  son  âme,  que  rien  de  leur  nature  ne  lui 
est  resté  étranger  et  qu'elle  les  a  fait  sentir,  parler,  agir,  comme  une 


932  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jeune  fille  en  pareil  cas  et  avec  ce  caractère  devait  sentir,  parler  et 
agir.  Les  a-t-elle  idéalisées?  C'était  son  droit,  et,  femme,  elle  ne 
devait  pas  trahir  la  cause  des  femmes.  Yalentine,  Edmée,  Consuelo, 
Marie,  Fadette,  Caroline  de  Saint-Oeneix  et  tant  d'autres,  si  nobles  et 
si  gracieuses,  si  énergiques  et  si  douces,  c'est  l'honneur  de  George 
Sand  d'avoir  évoqué,  pour  nous  en  entourer,  ces  figures  exquises 
devenues  les  compagnes  de  notre  imagination. 

Toutes  ces  jeunes  filles  se  ressemblent  par  un  trait  de  caractère 
qui  leur  est  commun  :  la  bonté.  C'est,  à  n'en  pas  douter,  un  des  traits 
qui  appartiennent  —  ou  si  l'on  préfère,  c'est  un  de  ceux  qui  convien- 
nent le  mieux  —  à  la  nature  féminine.  C'est  aussi  bien  un  des  traits 
caractéristiques  de  la  physionomie  littéraire  de  George  Sand;  et  c'est 
par  là  encore  qu'elle  est  femme.  Il  se  peut  qu'au  temps  de  se$  débuts 
et  dans  le  premier  enivrement  de  la  jeuiesse,  elle  ait  fait  prédominer 
le  point  de  vue  personnel.  C'a  été  une  crise  dont  elle  s'est  bien  vite 
dégagée;  et  elle  n'a  plus  fait  place  dans  son  cœur  qu'à  l'affection,  à  la 
tendresse,  au  besoin  de  protection  maternelle,  à  l'indulgence,  au  par- 
don, à  la  pitié.  Sur  ce  point  encore  il  sera  intéressant  de  l'entendre 
d'expliquer  librement  avec  sa  fille,  marquer  elle-même  le  progrès  qui 
s'est  fait  en  elle  et  définir  en  termes  d'une  gravité  remarquable  la 
conviction  où  elle  s'est  arrêtée  : 

Sonde  ton  propre  cœur  et  vois  si  tu  n'y  trouves  pas  un  grand  fond  de 
personnalité.  Je  Tai  dit  quelque  part,  et  c'est  vrai  parce  que  je  Tai  dit  en 
me  rappelant  ma  propre  jeunesse:  La,  jeunesse  est  Vàge  de  la  personnalité. 
Elle  prend  son  besoin  de  bonheur  pour  un  droit,  elle  exige  beaucoup  des 
autres  et  de  la  société,  qui  est  mauvaise,  et  des  hommes,  qui  ne  sont  pas 
bien  bons.  Elle  veut  que  tout  lui  cède,  et,  comme  tout  lui  résiste,  elle  s'irrite 
et  se  désole.  On  résiste  à  beaucoup  de  chagrins,  mon  enfant,  on  est  ptas 
fort  qu'on  ne  s'imagine,  et  qu'on  ne  voudrait  peut-être,  et  chaque  douleur  a 
cela  de  bon,  du  moins,  qu'elle  nous  rend  plus  indulgens  pour  lavenir. 
L'expérience  n'est  qu'une  suite  de  larmes.  Gela  ne  sera  pas  autrement  pour 
toi  que  pour  les  autres.  Le  refuge,  c'est  le  devoir  en  effet:  le  devoir  qui  est 
difficile  à  définir,  j'en  conviens,  puisqu'il  est  si  varié  suivant  les  situations. 
Mais  il  se  résume  par  un  mot  cependant  :  être  généreux  et  bon,  ne  rien  faire 
par  amour  de  soi,  par  crainte  de  souffrir,  ou  par  désir  d'être  heureux,  mais 
tout  faire  par  équité,  par  indulgence,  par  grandeur  d'âme.  Je  suis  sortie  de 
toutes  mes  peines,  pas  subitement,  mais  peu  à  peu,  en  me  demandant  bien 
où  était  le  vrai  malheureux  ou  la  vraie  malheureuse  dans  les  ruptures  de 
l'afTeclion.  Je  me  suis  dit,  j'ai  reconnu  que  c'était  le  coupable.  Eh  bien! 
quand  on  n'est  pas  le  coupable,  on  reprend  sa  force,  son  équilibre,  et  l'on 
vit  pour  souffrir  encore  sans  honte  et  sans  remords.  Examine-toi,  ma  chère 
enfant,  et  si  la  conscience  te  reproche  quelque  chose  à  l'endroit  de  l'afTec- 
tiun,  avoiic-ie  aux  amis  que  tu  regrettes  et  fais  le-leur  oublier.  S'ils  sont 


REVUE   UTTÉRAIRE.  933 

coupables  et  qu'ils  reviennent,  pardonne  et  oublie.  S'ils  sont  coupables  et 
entêtés,  ils  ne  valent  pas  tes  regrets  et  tu  pourras  en  trouver  de  meil- 
leurs. —  19oct.  1851  (1). 

Elle  écrit  encore  à  Alexandre  Dumas  fils  : 

Cher  fils,  vous  ne  me  parlez  que  des  autres.  J'espère  donc  que  vous 
allez  bien.  Les  autres  !  Quel  grand  sujet  de  rétlexion  !  Y  a-t-il  réellement 
des  autres  ?  Goncevons-noas  notre  existence  isolée,  et  le  véritable  égoïsme 
peut-il  exister?  Non  !  ne  croyons  pas  cela.  Quand  nous  paraissons  égoïstes 
et  que  nous  agissons  en  égoïstes,  ce  qui  arrive,  hélas!  trop  souvent,  c'est  que 
nous  suivons  une  fausse  notion  d'indépendance  et  de  satisfaction  person- 
nelle qui  nous  trompe  et  nous  égare  (2)... 

On  le  voit,  Tégoïsme,  est  un  sentiment  dont  George  Sand  ne 
8*est  jamais  fait  une  idée  très  nette.  De  môme,  elle  avait  entendu 
parler  de  la  méchanceté,  et  il  lui  était  arrivé  de  la  rencontrer;  mais 
elle  n'y  avait  jamais  cru  tout  à  fait.  De  là  cette  tournure  idyllique  de 
son  esprit  qui  la  menait  tout  naturellement  au  socialisme  tel  qu'il  flo- 
rissait  dans  son  temps.  Aux  doctrines  des  diverses  écoles,  elle  n*a  pas 
compris  grand*chose  :  et  cela  apparaît  bien  à  la  manière  dont  elle  les 
expose.  Mais  peu  lui  importait.  Elle  allait  où  l'attirait  le  mirage  d'une 
humanité  nouvelle  où  les  injustices  seraient  réparées,  les  souffrances 
abolies,  les  luttes  oubliées,  où  régnerait  le  bonheur  universel  par  la 
réconciliation  des  classes.  Cela  seul  suffit  à  caractériser  le  socialisme 
de  George  Sand  et  à  le  distinguer  d'un  autre  que  nous  connaissons 
bien,  pour  le  voir  grandir  sous  nos  yeux  :  c'est  celui  qui  a  pris  pour  mot 
d'ordre  la  guerre  des  classes.  Au  socialisme  à  base  de  haine  qui  est 
celui  d'aujourd'hui,  s'oppose,  comme  le  jour  s'oppose  à  la  nuit,  celui 
de  George  Sand  :  un  socialisme  de  paix  et  de  charité,  qui  n'est  qu'un 
généreux  appel  à  la  pitié  sociale. 

Ce  large  courant  de  pitié  qui  traverse  l'œuvre  de  George  Sand,  il  est 
curienx  que,  pour  le  découvrir,  nous  ayons  eu  besoin  d'y  être  aidés  par 
la  perspicacité  de  lecteurs  étrangers.  Dans  un  livre  récemment  paru 
et  que  nous  avons  signalé  en  son  temps,  un  écrivain  russe,  Wladimir 
Karénine,  témoignait  du  prodigieux  retentissement  qu'ont  eu  chez  ses 
compatriotes  les  romans  de  George  Sand,  et  de  l'ébranlement  qu'en  re- 
çurent les  consciences.  Pour  les  lecteurs  du  milieu  du  siècle,  George 
Sand  était  l'écrivain  unique,  dont  on  raffolait,  la  première  gloire  poétique 
du  monde  contemporain,  la  source  inépuisable  d'où  découlaient  la  foi 
dans  l'humanité,  l'espérance  d'un  avenir  de  progrès,  de  lumière  et  de 

(1)  Lettre  inédite  communiquée  par  M.  S.  Rochebiave. 

(2)  Communiquée  par  S.  M.  Rochebiave. 


934  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

bonté.  Les  Récits  d'un  Chasseur,  qui  ont  amené  Témancipation  des  sei 
ont  dû  leur  origine  à  Tinfluence  de  George  Sand,  et  Tourguenief  déclare  : 
«  George  Sand  est  une  de  nos  saintes.  »  Et  Dostoïewsky  :  «  George 
Sand  est  une  de  nos  contemporaines,  à  nous  autres  idéalistes  de  i8i0. 
C'est  dans  notre  siècle  puissant,  épris  de  lui-même  et  malade  en  même 
temps,  plein  d'idées  indécises  et  de  désirs  irréalisables,  un  de  ces 
noms  qui,  surgissant  là-bas  dans  le  pays  des  miracles  sacrés,  ont  attiré 
à  eux  de  notre  Russie,  ce  pays  en  état  de  formation  perpétuelle,  une 
somme  énorme  de  pensées,  d'amour,  de  nobles  élans,  de  vie  et  de 
convictions  profondes.  »  Aussi  est-ce  pour  acquitter  en  quelque  ma- 
nière la  dette  de  reconnaissance  de  son  pays,  que  le  nouveau  biograpke 
de  George  Sand  consacrait  une  étude  à  celle  en  qui  il  saluait  une  des 
forces  primordiales  de  la  conscience  sociale  russe  de  son  temps.  Nous 
cependant,  nous  nous  étions  déjà  déclarés  les  débiteurs  des  écrivains 
de  là-bas.  Nous  leur  savions  gré  de  nous  avoir  enseigné  une  nuance 
de  sentiment  qu'eux-mêmes  avaient  apprise  dans  nos  livres.  A  travers 
les  romans  russes  nous  découvrions  cette  «  religion  de  la  souffrance 
humaine  »  qui  donne  à  l'œuvre  de  George  Sand  son  frémissement. 

Ajoutons  qu'il  se  dégage  encore  de  l'exemple  de  George  Sand  une 
grande  leçon;  et  les  hommes  de  lettres  de  notre  temps  ne  sauraient 
trop  la  méditer.  Ses  lettres  à  Flaubert  sont  pleines  des  conseils  les 
plus  judicieux,  les  plus  utiles  ;  et  c'est  à  force  de  bon  sens  qu'elles 
deviennent  éloquentes  dans  leur  simplicité.  EUe  ne  comprend  rien  à 
cet  isolement  où  se  confine  «  l'artiste  enragé,  »  dédaigneux  de  tous 
les  plaisirs  de  ce  monde,  ennemi  de  la  flânerie  et  de  ses  douceurs. 
Elle  a  beau  s'être  déjà  mise  au  roman  qui  fera  suite  à  celui  qu'elle  vient 
d'achever,  elle  ne  croit  pas  qu'elle  soit  condamnée  *à  ignorer  que 
l'hiver  en  Berry  est  charmant  et  que  la  vie  d'intérieur  a  des  séductions, 
incomparables.  Elle  ne  croit  pas  que  la  littérature  soit  l'unique,  ou 
même  la  principale  affaire  de  la  vie,  et  eUe  le  déclare  sans  ambages, 
au  risque  de  se  faire  honnir,  revendiquant  cette  fois  son  droit  d'être 
bourgeoise  :  «  La  sacro-sainte  littérature  n'est  que  secondaire  pour 
moi  dans  la  vie.  J'ai  toujours  aimé  quelqu'un  plus  qu'elle  et  ma  famille 
plus  que  ce  quelqu'un.  »  Si  encore  l'artiste  seul  avait  à  souffrir  de 
cette  conception  étroite,  absorbante  et  tyrannique  de  l'art  pour  l'art  I 
Mais  c'est  que  l'art  lui-même  a  tôt  fait  de  s'y  étioler.  Telle  est  entre 
les  deux  «  troubadours  »  la  querelle  sans  cesse  reprise,  jamais  épuisée. 
Flaubert  se  fâche  et  répète  à  satiété  qu'il  ne  veut  pas  du  suffrage  des 
imbéciles.  George  Sand  riposte  tranquillement.  «  On  écrit  pour  tout  le 
monde,  pour  tout  ce  qui  a  besoin  d'être  initié;  quand  on  n'est  pas 


REVUE  LITTÉRAIRE.  935 

icompris,  on  se  résigne  et  on  recommence.  Quand  on  Test,  on  se  ré- 
jouit et  on  continue.  Là  est  tout  le  secret  de  nos  travaux  persévérans 
et  de  notre  amour  de  Tart.  Qu'est-ce  que  Tart  sans  les  cœurs  et  les 
esprits  où  on  le  verse?  Un  soleil  qui  ne  projetterait  pas  de  rayons  et 
ne  donnerait  la  vie  à  rien.  »  Et  ailleurs  :  «  J*ai  déjà  combalta  ton 
hérésie  favorite  qui  est  que  Ton  écrit  pour  vingt  personnes  intelli- 
gentes, et  qu*on  se  fiche  du  reste.  Il  faut  écrire  pour  tous  ceux  qui 
ont  soif  de  lire  et  qui  peuvent  profiter  d'une  bonne  lecture.  »  Admi- 
rables principes  où  il  faudra  toujours  revenir  chaque  fois  que  l'art, 
par  une  sorte  de  superstition  de  lui-même,  aboutira  à  se  séparer  de  la 
vie,  et  à  écarter  le  public,  pour  se  contempler  lui-même  dans  sa  soli- 
tude et  dans  sa  vanité  ! 

George  Sand  a  imprégné  le  roman  français  de  la  poésie  qui  était 
en  son  âme  ;  elle  lui  a  donné  une  souplesse,  une  ampleur,  une  portée 
qu'il  n'avait  pas  auparavant  ;  ellç  y  a  chanté  l'hymne  de  l'amour,  de  la 
nature  et  de  la  bonté  ;  elle  nous  y  a  révélé  la  campagne  et  les  paysans 
de  France.  Voilà  plus  qu'il  n'en  faut  pour  assurer  sa  gloire.  Elle  se 
défendait  d'avoir  écrit  en  vue  de  la  postérité  :  elle  prévoyait  qu'au  bout 
de  cinquante  ans  elle  serait  oubliée  :  il  lui  suffisait  d'avoir  fait  par* 
.  tager  autour  d'elle  son  idéal  de  poésie.  Le  fait  est  qu'elle  a  pendant 
quarante  années  enchanté  ses  contemporains,  mais  qu  après  avoir  plu 
dans  leur  nouveauté,  beaucoup  de  ses  livres  ont  déjà  cédé  à  l'épreuve 
du  temps.  Qu'importe  si  de  l'ensemble  de  ses  écrits  se  dégage  un 
pouvoir  de  séduction  qui  ne  risque  pas  de  s'épuiser,  et  si  quelques- 
uns  du  moins  de  ses  chefs-d^œuvre  resteront  inséparables  de  l'his- 
toire du  roman  ?  Le  triomphe  du  naturalisme,  en  faussant  pour  un 
temps  le  goût,  a  pu  détourner  une  partie  du  public  de  la  lecture  de 
George  Sand  :  nous  sommes  aujourd'hui  aussi  fatigués  de  la  littéra- 
ture documentaire  que  dégoûtés  de  la  littérature  brutale.  De  jpur  en 
jour,  nous  en  reviendrons  à  mieux  comprendre  ce  qu'il  y  avait  de 
«  vérité  »  dans  la  conception  du  roman  telle  que  se  l'était  faite  George 
Sand,  et  qui  peut  se  résumer  dans  ces  quelques  mots  :  charmer, 
émouvoir,  consoler.  La  lutte  entre  les  deux  tendances  réaliste  et  idéa- 
liste est  de  tous  les  temps;  et  il  y  a,  entre  mille,  une  raison  pour  que 
le  roman  à  la  manière  idéaliste  ne  périsse  jamais.  C'est  celle  qu'expri- 
mait à  merveille  George  Sand  elle-même,  quand  elle  disait  à  Flau- 
bert :  (c  Tu  rends  plus  tristes  les  gens  qui  te  lisent.  Moi ,  je  voudrais 
les  rendre  moins  malheureux,  » 

R£I«iÉ   DOUMIG. 


REVUES  ÉTRANGÈRES 


,  UN  ROMAN  PHILOSOPHIQUE  ANGLAIS 


The  Yeil  of  the  Templây  par  W.  H.  Mallock,  1  vol.  Londres,  1904. 

Le  philosophe  Herbert  Spencer,  celui-là  même  qae  nous  venons 
de  voir  étalant  ingénument  devant  nous,  tout  au  long  des  mille  pages 
de  son  Autobiographie  (1),  sa  vanité  naïve  d'autodidacte  et  son 
dgoïsme  maniaque  de  vieux  célibataire,  voici  que  nous  le  retrouvons 
à  présent,  —  masqué  sous  un  nom  de  fantaisie,  et  peut-être  un  peu 
idéalisé,  —  dans  le  nouveau  roman  de  M.  Mallock.  C'est  lui  que  nous 
apercevons,  dès  la  première  page,  assistant  à  une  grande  soirée  mon- 
daiue  où  Ta  entraîné  une  dame  de  ses  amies,  la  «  populaire  et  intel- 
lectuelle »  M"*  Vernon. 

A  Tendroil  où  il  était  assis,  sous  la  lumière  des  bougies  et  du  lustre,  il 
formait  un  objet  tout  à  fait  singulier.  Son  haul  front  en  dôme,  ses  yeux  per- 
çans,  ses  lèvres  longues  et  serrées,  trahissaient  chez  lui  un  très  vif  senti- 
ment de  sa  valeur  et  de  son  importance;  cependant  que  la  raideur  du  plas* 
tron  de  sa  chemise,  des  souliers  aux  bouts  carrés  et  aux  épaisses  semelles, 
ainsi  qu'une  paire  de  bas  blancs  que  Ton  entrevoyait  au-dessus  d'eux,  lui 
donnaient,  —  et  à  lui  seul,  entre  tous  les  hommes  qui  remplissaient  le  salon, 
—  la  distinction  comme  d'un  habitant  d'une  autre  planète. 

Par  instans,  M"**  Vernon  lui  offrait,  vainement,  de  le  présenter  à  quelque 
célébrité,  ou  encore  s'ingéniait  à  élaborer  pour  lui  quelque  réflexion  grave  : 
auquel  cas  il  s'empressait  toujours  de  lui  répondre  avec  une  condescen- 
dance respectueuse;  mais,  chose  étrange,  la  conversation  qui  se  poursuivait 
autour  de  lui  paraissait  avoir  pour  lui  un  intérêt  beaucoup  plus  absorbant 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  mai  1904. 


REVUES   ÉTRANGÈRES.  937 

que  tout  ce  que  la  sollicitude  de  son  amie  préparaît  expressément  à  son 
intention.  Lorsque  M"*  Vernon  lui  demanda,  par  exemple,  si  c'était  chose 
possible  que  l'archevêque  de  Cantorbéry,  qu'un  rationalisme  trop  radical 
avait  autrefois  failli  faire  chasser  de  TÉglise  d'Angleterre,  se  fût  décidé,  en 
vieillissant,  à  croire  vraiment  aux  miracles,  il  montra  une  tendance  à  écarter 
cette  question,  plutôt  qu'à  y  répondre;  mais,  au  contraire,  il  sembla  boire 
les  paroles  de  son  amie  lorsque  celle-ci,  tout  en  caressant  de  la  main  un 
genou  brodé,  informa  deux  douairières,  ses  voisines,  de  l'extraordinaire  bon 
marché  de  sa  robe,  qui  se  trouvait  n'avoir  coûté  que  trente  guinées,  tandis 
qu'une  certaine  personne  appelée  Katinka  ne  l'aurait  sûrement  pas  livrée  à 
moins  de  soixante.  Et  son  attention  ne  fit  point  mine  de  se  relâcher  quand 
les  dames,  après  une  longue  discussion,  abandonnèrent  ce  sujet  pour  con- 
stater qu'une  certaine  Molly  Majendie,  —  c'était,  à  ce  qu'il  crut  deviner,  une 
éblouissante  jeune  fille  blonde,  debout  non  loin  delà,  et  entourée  d'un  petit 
groupe  d'hommes,  —  «  avait  eu  l'audace  de  revenir  de  Paris,  et  causait  et 
riait  comrme  si  de  rien  n'était.  »  Sur  quoi  M™*  Vernon  déclara  tristement 
que,  si  l'on  tolérait  une  pareille  conduite,  une  prompte  dissolution  de  la 
société  anglaise  était  inévitable. 

Une  heure  durant,  le  philosophe,  avec  une  curiosité  mêlée  de  sur- 
prise, assiste  à  cet  échange  de  propos  mondains;  et  sa  surprise  s'ac- 
croît encore  quand,  ayant  demandé  à  son  amie  le  nom  d'un  jeune 
homme  qui  est  venu  bavarder  et  rire  un  moment  avec  elle,  il  apprend 
que  ce  brillant  dandy  est  l'ancien  ministre  Rupert  Glanville,  un  écri- 
vain politique  célèbre,  et  un  savant,  et  un  philosophe,  —  en  fait,  l'un 
des  très  rares  hommes  dont  il  daigne  reconnaître  et  apprécier  le  talent. 
Mais,  au  lieu  de  permettre  que  M"^*  Vernon  lui  fasse  faire  la  connais- 
sance de  ce  Glanville,  le  voici  maintenant  qui  se  lève  brusquement  de 
sa  chaise,  et  s'apprête  à  prendre  congé. 

—  Ma  chère  madame  Vernon,  dit-il  d'une  voix  solennelle  et  tranchante, 
je  vous  suis  très  obligé  de  m'avoir  amené  ici.  J'ai  observé,  ce  soir,  et  observé 
avec  le  plus  grand  soin,  ce  que,  si  je  ne  me  trompe,  l'on  appelle  communé- 
ment «  la  meilleure  société.  »  J'ai  attendu,  et  attendu  en  vain,  —  exception 
faite,  naturellement,  de  vos  paroles,  à  vous,  —  la  moindre  discussion,  la 
moindre  allusion,  touchant  quelqu'un  de  ces  faits  ou  principes  généraux  qui 
importent  essentiellement  à  tout  être  raisonnable.  Pour  ces  hommes  et  ces 
femmes,  qui  ont  à  leur  service  toute  la  richesse  et  tous  les  arts  du  monde 
moderne,  les  seuls  sujets  sérieux,  —  autant,  du  moins,  que  je  puis  en  juger, 
—  sont  des  sujets  de  même  ordre  que  ceux  qui  intéressent  les  commères  du 
village  dans  la  boutique  du  marchand  de  tabac  :  le  prix  du  jupon  de  telle 
femme;  jusqu'à  quel  degré  telle  autre  se  serre  dans  son  corset  ;  la  verroterie 
ou  les  pierres  qu'une  troisième  porte  à  son  cou;  et,  par-dessus  tout  le  reste 
la  fréquence  avec  laquelle  l'une  ou  l'autre  de  ces  élégantes  poupées  est  censée 
violer  des  principes  d'éthique  monogame  dont,  avec  sa  cervelle  d'oiseau,  elle 


938  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  bien  incapable  de  comprendre  Timportance  sociale.  Enfitrjîe^oilVè  u 
ne  se  comportant  pas  plus  sainement  que  les  autres,  —  également  préocc 
du  particulier,  également  oublieux  de  Tuniversel,  —  un  homme  qui,  s*i 
voulait,  pourrait  avoir  sur  les  esprits  une  influence  précieuse.  Bonsoir,  n 
dame  Yernon!  Ceci  est  ma  première  soirée  dans  le  monde  :  je  puis  affînnu 
sans  crainte  d'erreur,  que  ce  sera  aussi  ma  dernière  I 

Cosmo  Brock,  —  c'est  le  nom  prêté  par  M.  Mallock  à  son  pMb 
sophe,  —  était  cependant  destiné  à  faire  bientôt  connaissance  avec 
Tex-ministre  Rupert  Glanville.  Quelques  semaines  plus  tard,  celui-ci, 
en  arrivant  dans  ses  domaines  d'Irlande,  apprend  que  Tillastre  Cosmo 
Brock  a  loué,  pour  la  saison  d'été,  des  chambres  dans  une  maison  qiii 
lui  appartient  :  et,  ravi  de  l'occasion,  le  Jeune  homme  s'empresse  de 
se  présenter  chez  son  locataire. 

La  pièce  où  on  l'introduisit  'était  meublée  comme  une  salle  k  manger;' 
maison  voyait  tout  de  suite  que  son  occupant  non  seulement  y  mangeait, 
mais  y  passait  aussi  le  reste  de  son  temps  :  car  plusieurs  des  chaises  étaient 
encombrées  de  comptes  rendus  de  sociétés  savantes,  et,  sur  le  buffet,  un 
encrier  figurait  entre  une  tranche  de  fromage  et  une  boite  de  biscuits.  Plus 
remarquable  encore,  d'ailleui's,  était  le  spectacle  de  la  table  elle-même.  Là» 
sur  un  tapis  de  reps  rouge,  se  dressait  une  machine  pneumatique  avec  une 
cloche  de  verre  ;  tout  contre  elle  était  une  grosse  baJance  de  cuisine,  avec 
des  poids  sur  Tun  des  plateaux,  et  une  côtelette  de  mouton  crue  sur  l'antre; 
et,  derrière  la  table,  il  y  avait  une  jeune  femme,  tout  en  émoi  et  toule  rou- 
gissante, qui  évidemment,  comme  un  moineau,  était  impatiente  de  pouvoir 
s'échapper,  à  la  première  issue.  Enfin  elle  n'y  tint  plus. 

—  Je  crains  de  ne  pouvoir  pas  rester  plus  longtemps  I  murmura-t-elle, 
des  amis  m'attendent  pour  jouer  au  croquet  I 

—  En  ce  cas,  au  revoir  I  dit  le  philosophe.  Et  n'oubliez  pas,  durant  votre 
jeu,  que  les  balles,  dans  tous  leurs  mouvemens,  même  les  plus  fortuits  pour 
vous  et  les  plus  inattendus,  représentent  le  produit  exact  d'une  chaîne  de 
causes  antécédentes  I 

La  jeune  femme,  dès  qu'elle  eut  atteint  la  porte  de  la  chambre,  parut 
retrouver  tonte  son  assurance. 

—  Eh  bien  I  dit-elle,  vous  changeriez  d'avis  là-dessus  si  vous  voyiez 
jouer  le  jeune  M.  Maxwell  I  II  est  si  maladroit  que  je  vous  assure  bien  que 
les  mouvemens  de  sa  balle  n'ont  pas  de  causes  du  tout  I... 

—  Je  crains  fort  de  vous  avoir  dérangés  I  s'excusa  Glanville. 

—  Ohl  nullement,  répondit  le  philosophe.  Au  contraire,  je  suis  sincère- 
ment heureux  de  vous  voir.  Mais  avez-vous  entendu  les  derniers  mots  de 
cette  jeune  dame  ?  Cela  prouve  bien  encore,  —  ce  que  j'ai  toujours  trouvé, 
—  que.  à  beaucoup  près,  l'idée  de  lacausation  universelle  est  ce  qu'il  y  a  de 
plus  difficile  à  faire  pénétrer  dans  l'ordinaire  des  esprits...  Quant  à  cette 
jeune  personne  elle-même,  c'est  une  miss  Kathleen  Walsh,  la  fille  d'un 
pasteur  protestant.  Vous  voyez  celte  balance,  et  cette  pompe  à  air?  Je  vais 


REVUES  ÉTRANGÈRES.  939 

TOUS  dire  remploi  que  j'en  faisais  quand  vous  ôtesvenu.Miss  Walsb,  quim'ac- 
compagne  souvent  dans  mes  promenades  hygiéniques  du  matin,  m'intéresse 
comme  un  échantillon  des  opérations  intellectuelles  de  Tesprit  moyen.  Elle 
m'a  annoncé  qu*il  y  avait  eu  ici,  ou  qu'il  allait  y  avoir,  —  j'ai  oublié  le 
détail,  —  une  cérémonie  religieuse,  une  réunion,  je  ne  sais  plus  quoi,  mais 
ayant  expressément  pour  objet  des  prières  pour  demander  la  pluie.  Sur 
quoi  je  lui  ai  demandé  si  elle  croyait  à  l'efficacité  de  tels  actes  pour  modifier 
les  conditions  météorologiques  du  canton  ;  et  elle  a  manifesté  une  certaine 
surprise  de  ce  que,  moi-même,  je  parusse  en  douter.  Alors  je  me  suis  amusé 
à  avoir  avec  elle,  sur  ce  sujet,  un  petit  entretien  scientifique,  illustré  par 
quelques  expériences.  Je  me  suis  fait  apporter  ici  cette  côtelette  de  mouton, 
—  mon  dtuer  de  ce  soir.  Nous  l'avons  pesée  ;  et  je  lui  ai  demandé  si  elle 
estimerait  utile  et  raisonnable  de  faire  une  prière  pour  que  la  côtelette 
devint  plus  grosse.  Elle  m'a  répondu  que  non.  Je  lui  ai  demandé  ce  qui 
l'avait  amenée  à  me  faire  une  réponse  aussi  sage  :  à  quoi  elle  m'a  répondu 
que,  de  faire  devenir  la  côtelette  plus  grosse,  ce  serait  un  miracle,  et  que 
les  miracles,  comme  le  sait  tout  protestant,  ont  pris  un  avec  la  mort  du 
dernier  apôtre.  «  Fort  bien,  lui  ai-je  dit  :  occupons-nous  maintenant  de  la 
pompe  à  air  I  »  Je  lui  ai  donc  expliqué  la  nature  du  vide.  J'ai  fait  le  vide 
dans  la  cloche  de  verre,  et  je  lui  ai  montré  comment,  en  tournant  un  ro- 
binet, j'y  faisais  aussitôt  rentrer  une  masse  d'air.  Et  je  lui  ai  dit  :  «  L'idée 
vous  viendrait-elle,  ma  chère  jeune  amie,  de  prier  pour  que  cet  air  ne 
rentrât  point  dans  cet  espace  vide?  »  Elle  a  reconnu  que  cette  idée  ne  lui 
viendrait  pas;  et  je  le  lui  ai  dit,  — j'étais  en  train  de  le  lui  dire  lorsqu'on 
m'a  annoncé  votre  bonne  visite,  monsieur  Glanville  :  «  Mais,  en  ce  cas, 
pourquoi,  —  en  demandant  à  Dieu  de  faire  pleuvoir,  —  pourquoi  lui  de- 
mandez-vous de  réaliser,  dans  l'atmosphère  du  globe  tout  entier,  le  même 
miracle  que  vous  admettez  vous-même  qu'il  serait  absurde  d'attendre  de  lui 
par  rapport  à  ce  joujou  pneumatique  que  voici  7  «Voyez-vous,  monsieur  Glan- 
ville, c'est  avec  des  argumens  de  ce  genre  que  l'on  a  chance  d'ouvrir  les  yeux 
d'une  jeune  dame  telle  que  miss  Walsh,  que  l'on  a  chance  d'ouvrir  les  yeux 
de  tous  les  étrangers  survivans  du  passé  qui,  ici  même  et  partout,  se  réunis- 
sent en  congrès  pour  se  quereller  sur  des  détails  du  culte  hébraîste  (1). 
Et  si  un  catarrhe  dont  je  suis  un  peu  atteint  veut  bien  me  le  permettre, 
j'ai  l'intention,  avec  ma  machine  pneumatique,  de  faire  ici  une  petite  con- 
férence publique  sur  le  même  sujet... 

—  Gomme  je  vous  serais  reconnaissant,  dit  alors  Glanville,  si  vous  pou- 
viez venir  passer  un  ou  deux  jours  chez  moi,  à  une  heure  d'ici,  et  faire 
devant  mes  amis  cette  petite  conférence  de  la  causationi 

—  Je  vous  remercie  I  dit  gravement  le  philosophe.  La  société,  en  géné- 
ral, n'est  guère  mon  fait  :  la  société  élégante  n'est  pas  mon  fait  du  tout. 
Mais  avec  cela,  j'ai  toujours  soutenu  qu'une  conversation  rationnelle  était, 
un  stimulant  précieux  aussi  bien  pour  les  organes  digestifs  que  pour  l'appa- 
reil cérébral  ;  sans  compter  que,  peut-être,  si  je  trouvais  le  moyen  de  me 
rendre  à  votre  aimable  invitation,  vous  pourriez  m'aider  dans  une  étude 

(1)  Un  congrès  de  pasteurs  anglicans  devait  avoir  lieu  prochainement  dans  la 
petite  ville  où  Cosmo  Brock  était  venu  passer  l'été. 


940  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  je  me  divertis  à  poursuivre  en  ce  moment  :  une  collection  des  diverse, 
particularités  sociales  propres  aux  Celtes  d'Irlande! 

Et  la  visite  projetée  a  lieu,  avec  la  «  conférence  sur  la  causation;  » 
et  M.  Mallock  en  a  fait  Tune  des  scènes  les.  plus  amusantes  de  son 
livre.  Car,  le  matin  même  du  jour  où  Gosmo  Brock  est  venu  déjeuner 
chez  Rupert  Glanville,  les  amis  de  celui-ci  ont  assisté  à  un  «  sermon 
laïque  »  à\m  certain  Brompton,  qui  a  fondé  une  religion  nouvelle, 
définitivement  délivrée  de  toute  «  superstition  théiste,  »  et  toute  fon- 
dée sur  le  culte  de  THumanité.  Ce  Brompton,  comme  Toii  peut  penser, 
fait  un  cas  extrême  du  grand  philosophe  évolutionniste,  un  des 
<K  Pères  »  de  son  église  nouvelle.  Et  il  applaudit  avec  enthousiasme  à 
tout  ce  que  dit  Gosmo  Brock  de  la  possibilité,  pour  la  science,  d'ache- 
ver la  synthèse  universelle,  en  anéantissant  la  monstrueuse  folie  des 
vieilles  illusions  métaphysiques  :  mais  quand  ensuite  Tévolutionniste 
annonce  qu^un  jour  la  morale  elle-niême  finira  par  devenir  superflue, 
quand  il  déclare,  —  très  brièvement,  ayant  la  gorge  un  peu  fatiguée. 

—  que  le  sentiment  reUgieux,  «  à  condition  que  Ton  n'y  attache 
aucune  importance  morale  ni  théologique,  peut  faire  du  bien  à  cer- 
taines natures,  et  ne  peut  guère  faire  de  mal  à  personne,  »  le  fonda- 
teur de  «  TËglise  Ethique  »  ne  se  connaît  plus,  dans  son  indignation. 

—  «  Seriez-vous  souffrant?  lui  demande  une  dame.  —  Souffrant? 
s'écrie  M.  Brompton.  Non  :  je  suis  simplement  écœuré  de  tout  ce  que 
vient  de  nous  dire  ce  sophiste,...  cet  ignorant...,  cette  outre  gonflée 
de  vent.  Attendez  seulement  jusqu'à  ce  soir,  et  vous  verrez  connue 
j'aurai  vite  fait  de  le  faire  sauter  avec  son  propre  pfétard  !  » 

Bien  amusant  aussi,  et  probablement  bien  vrai,  ce  Brompton,  fon- 
dateur de  r  «  Ëglise  Ëthique.  »  C'est  un  ancien  prêtre  catholique  chez 
qui,  comme  chez  nombre  de  ses  pareils,  la  haine  féroce  de  son  culte 
de  jadis  s'allie  à  un  besoin  irrésistible  de  religiosité  et  de  prédication. 
Sans  cesse  il  s'élève,  avec  une  violence  d'apôtre,  contre  la  dégradante 
barbarie  des  «  préjugés  chrétiens.  »  Les  églises,  à  l'en  croire,  «  ont 
toujours  été  pour  la  science  ce  que  Néron  a  été  pour  elles.  »  11  affirme 
que  «  toute  religion  surnaturaliste  comporte,  à  sa  base,  un  certain 
élément  d'imposture  voulue.  »  Mais  il  dit  tout  cela  avec  un  appareil 
constant  d'images  et  d'allusions  bibliques;  et  toute  occasion  lui  est 
bonne  pour  prêcher  sa  foi  nouvelle,  un  humanitarisme  mystique 
dont  il  emprunte  les  dogmes  à  Auguste  Comte  et  à  M.  Frédéric  Har- 
rison.  Lui  objecte-t-on  que,  au  point  de  vue  de  la  science,  l'humanité 


REVUES   ÉTRANGÈRES.  9il 

elle-môme  est  chose  transitoire»  et  destinée  à  disparaître  un  jour*^ 
«  Ëcartons  ces  mauvaises  rêveries  !  »  s'écrie  Thomme  qui  vient  de 
reprocher  au  christianisme  Tinanité  ae  ses  espérances.  Après  quoi  il 
recommande  l'effort,  la  lutte,  le  renoncement  à  soi-même  en  faveur 
de  rhimianité  présente  et  future  :  trouvant  fort  mauvais  qu'on  lui 
rappelle  ses  récentes  invectives  contre  des  dogmes  fondés  sur  la 
croyance  anti-scientifique  du  libre  arbitre  et  sur  la  répression  dès 
désirs  individuels.  Et  il  en  est  là  de  sa  prédication  lorsqu'un  télé- 
gramme lui  annonce  la  ruine  d'une  banque  où  il  a  mis  toute  sa  for- 
tcme.  Ahl  il  faut  voir  la  mine  déconfite  de  ce  prêtre  de  l'humanité,  en 
présence  de  ce  renoncement  forcé  à  son  bien-être  propre  1  Mais  sur- 
tout il  faut  voir  avec  quelle  joie  infinie,  et  sans  l'ombre  de  réserve,  il 
accueUle  la  nouvelle  qui  lui  arrive  dès  l'instant  suivant  :  quand  on  lui 
explique  que  la  banque  qui  a  fait  faillite  n'est  point  celle  où  il  a  lui- 
même  placé  son  argent,  mais  une  autre,  d'un  nom  analogue,  une 
banque  populaire,  et  dont  la  faillite  va  entraîner  la  ruine  d'une  foule 
de  petites  gens.  Décidément  cet  humanitaire  est  loin  d'être  mûr  encore 
pour  une  religion  de  l'humanité.  Et  je  ne  crois  pas  que,  dans  toute  la 
série  des  romans  satiriques  de  M.  Mallock,  on  puisse  rencontrer  une 
figure  plus  ingénieusement  dessinée  que  celle-là,  d'un  contour  plus 
net,  avec  une  signification  à  la  fois  plus  simple  et  plus  forte. 

Voici  maintenant  d'autres  figures,  nous  introduisant  dans  d'autres 
recoins  de  ce  «  temple  »  dont  M.  Mallock  a  entrepris  de  soulever  le 
«  voile  »  à  notre  intention.  Un  dimanche,  .Glanville,  profitant  du  con- 
grès religieux  qui  doit  se  tenir  dans  la  ville  voisine,  a  invité  quatre 
pasteurs  anglicans  à  venir  prêcher,  tour  à  tour,  dans  le  petit  oratoire 
de  sa  maison  de  campagne.  C'est  d'abord  un  haut  dignitaire,  le  véné- 
rable évêque  de  Glastonbury.  «  Qu'importent,  s'écrie  celui-là,  les 
prétentions  d'une  soi-disant  science  à  expliquer  l'origine  des  choses? 
Quoi  que  fasse  la  science,  il  restera  toujours  trois  mystères  qu'elle 
n'expliquera  point  :  le  passage  de  la  matière  à  la  force,  le  passage  de 
l'inorganique  à  la  vie,  et  le  passage  de  la  vie  à  la  pensée.  Ces  trois 
mystères  suffisent  pour  justifier  notre  reUgion.  Et  qu'importent  les 
prétentions  de  la  critique  à  nier  l'authenticité  de  nos  livres  sacrés! 
_  Certes,  il  y  a  maints  passages  de  ces  livres  que  nous  ne  pouvons  plus 
accepter  au  sens  littéral  :  mais  qu'importe  cela,  puisque  les  dogmes 
essentiels,  puisque  des  faits  comme  la  Résurrection  et  l'Ascension  du 
Sauveur,  sont  au-dessus  de  toute  critique  et  demeurent  pour  servir 
de  fondement  à  notre  croyance  ?  Sans  doute  c'est  chose  regrettable 
que,  pour  le  moment,  l'Ëglise  d'Angleterre  soit  seule  à  détenir  la  véri- 


942  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

table  foi  mule  de  la  religion  et  de  Tesprit  chrétien  :  mais  un  joar 
viendra  où  le  grain  confié  à  3es  soins  germera,  et  où  le  monde  entier 
en  recueillera  les  fruits  1  » 

Vient  ensuite  le  révérend  Maxwell,  le  père  du  jeune  homme  dont 
miss  Walsh  nous  a  dit  la  maladresse  au  jeu  de  croipiet.  Pour  le  pas- 
teur Maxwell  comme  pour  Tévèque  de  Glastonbury,  TÊglise  d'Angle- 
terre est  a  seule  à  détenir  la  véritable  formule  de  la  religion  et  de  l'es* 
prit  chrétien  :  »  mais  à  cela  se  borne,  absolument,  la  ressemblance  de 
son  dogme  avec  celui  de  Téminent  prélat.  Pour  lui,  les  prétentions  de 
la  scic^nce  et  de  la  critique  doivent  être  rejetées  en  bloc  :  transiger 
avec  elles,  c'est  s'exposer  à  perdre  tout  contact  avec  la  vérité  du 
Christ.  Et,  du  reste,  ces  prétentions  n'ont  qu'une  importance  médiocrei 
et  ce  n'est  point  la  science  ni  la  critique  qui  sont  un  danger  réel  pour 
la  vraie  religion.  L'unique  ennemi  de  celle-ci,  c'est  Tidolàtrie  romaine, 
incarnation  vivante  de  l'Antéchrist  :  et  le  bon  chrétien  n'a  pas  de  plus 
saint  devoir  que  de  lutter  contre  elle. 

Le  pasteur  et  chanoine  Morgan,  lui,  est  de  vues  plus  libérales.  «  Les 
miracles,  dit-il,  ont  heureusement  fait  leur  temps,  et  il  n'y  a  plus  per- 
sonne qui  prenne  au  sérieux  les  affirmations  historiques  des  deuxTes** 
tamens.  La  Résurrection,  l'Ascension,  nous  savons  tous  que  ce  sont 
des  légendes,  ou  encore  des  symboles  :  et  que  le  véritable  christia- 
nisme ne  consiste  pas  à  tenir  pour  vraies  des  fables  désormais  annu- 
lées par  la  science,  mais  bien  à  comprendre  l'esprit  du  Christ,  et  à  le 
faire  vivre  dans  son  cœur.  C'est  ce  que,  seule,  l'Ëglise  d'Aogleterre  a 
aujourd'hui  le  mérite  de  comprendre  et  de  proclamer.  EUe  seule  con- 
cilie la  science  et  la  foi,  la  connaissance  et  la  charité.  » 

Enfin,  le  soir,  quand  ces  trois  représentans  de  l'Ëglise  d'Angleterre 
s'en  sont  retournés  à  leurs  hôtels,  les  invités  de  Rupert  Glanville  voient 
arriver  une  façon  de  capucin,  le  Père  Skipton,  ancien  lauréat  de  Gam« 
bridge,  et  célèbre,  dans  sa  jeunesse,  pour  son  remarquable  talent 
d'acteur  de  salon.  Le  Père  Skipton  ne  prend  même  pas  la  peine  de 
prêcher  :  il  fait  allimier  des  cierges,  dans  l'oratoire,  fait  brûler  de 
l'encens  et  invite  son  auditoire  à  chanter  avec  lui  des  litanies  de  sa 
composition,  ayant  pour  objet  de  mettre  l'Angleterre  sous  la  protec- 
tion spéciale  de  la  Vierge  Marie,  (c  Mais,  lui  dit-on,  qu'est-ce  donc  qoi 
vous  empêche  de  vous  joindre  décidément  à  l'Ëglise  de  Rome?  puisque, 
aussi  bien,  vous  reproduisez  toutes  ses  pratiques,  et  qiie  voua  vous 
appropriez  toutes  seg  doctrines?  »  Mais  le  Père  Skipton  ne  l'entend  pas 
ainsi.  «  Les  doctrines  et  pratiques  auxquelles  je  présume  que  vous 
faites  allusiop,  —  dit-il,  en  se  défaisant  pour  un  moment  de  sa  miel- 


REVUES   ÉTBANGÈRES.  943 

leuse  humilité  habituelle ,  —  elles  nous  appartiennent  aussi  bien  qu'à 
la  secte  dont  vous  parlez  ;  ou  plutôt  elles  sont  à  nous  plus  encore 
qu'à  elle.  Au  reste,  je  veux  bien  admettre  que  nous  adhérons  à  ses 
dogmes  :  mais  ce  contre  quoi  nous  protesterons  jusqu'à  la  mort,  c'est 
l'absurde  prétention  de  Rome  à  l'autorité.  Je  vous  assure,  monsieur 
Glanville,  que,  après  l'autorité  que  prétendent  avoir  sur  nous  nos 
évoques»  il  n'y  a  rien  que  nous  méprisions  autant  que  l'autorité  du 
Pape.  »  Seule,  une  coupe  de  Champagne  parvient  à  calmer  un  peu 
l'irritation  du  fervent  ritualiste.  «  Ahl  dit-il,  voilà  qui  rappelle  le 
cher  vieux  temps  de  l'Université  !» 

Qu'on  ne  croie  pas,  pourtant,  que  le  nouveau  roman  de  M.  Mallock 
ne  âoit  tout  rempli  que  de  ces  traits  de  satire,  ni  que  le  but  unique  de 
l'auteur  ait  été  de  nous  dépeindre  l'état  de  désarroi  où  se  trouve 
aujourd'hui  l'Église  Anglicane.  Au  contraire,  M  Mallock  a,  cette  fois, 
visé  plus  haut  encore  que  dans  ses  romans  précédons,  dont  j'ai  eu 
déjà  l'occasion  de  signaler  l'éminente  portée  (i).  Sous  le  couvert  d'un 
roman  satirique  et  mondain,  son  Voile  du  Temple  est,  en  fin  de  compte, 
un  grîind  dialogue  philosophique,  un  peu  à  la  façon  de  Berkeley,  ou 
encore  de  Renan  :  un  dialogue  où,  de  proche  en  proche,  surviennent 
de  nouveaux  interlocuteurs,  lorsque  le  moment  arrive  de  nous  faire 
entendre  telle  ou  telle  opinion,  incamée  en  eux.  Ainsi  Brompton 
prêche  son  sermon  «  éthique  »  quand  l'auteur  veut  que  nous  connais, 
sions  l'effort  du  positivisme  pour  substituer  une  religion  «  positive  » 
aux  dogmes  anciens;  et  Cosmo  Brock,  à  son  tour,  pour  divertissantes 
ou  vivantes  que  soient  toujours  ses  apparitions,  n'apparatt  toutefois 
qu'aux  instans  où  le  plan  du  dialogue  appelle  un  exposé  des  affirma- 
tions ou  des  négations  de  l'évolutionnisme.  A  travers  toute  sorte  de 
piquans  épisodes,  et  même  de  péripéties  souvent  émouvantes,  M.  Mal- 
lock, d'un  bout  à  l'autre  de  son  livre,  poursuit  le  développement  d'une 
thèse  dont  nous  savons,  au  resté,  qu'elle  doit  lui  tenir  profondément 
au  cœur  :  car  plusieurs  fois  déjà,  dans  ses  romans  et  ses  ouvrages  de 
pure  théorie,  il  nous  en  a  laissé  entrevoir  les  lignes  principales. 

Cette  thèse  peut  se  résumer,  à  peu  près  comme  suit.  D'abord,  c'est 
chose  absolument  certaine  que  la  science  et  la  religion  sont,  plus  que 
jamais,  en  conflit,  et  que,  chaque  jour,  dans  ce  conflit,  la  science  rem- 
porte sur  son  vieil  adversaire  quelque  avantage  nouveau.  En  vain  la 
religion  s'efforce  de  défendre,  l'une  après  l'autre,  des  positions  dont 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  Juin  1899,  Un  roman  satirique  anglais. 


944  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

naguère  encore  elle  se  croyait  absolument  sûre  ;  en  vain  elle  fait  à 
rennemi  sa  part.  Ni  la  religion  révélée,  ni  la  religion  naturelle,  n'ont 
désormais  un  seul  dogme  que  la  science  n'ait  réussi  à  détruire  ou  à 
ébranler  :  et  quiconque  admet  l'autorité  de  la  science  doit,  du  même 
coup,  pour  peu  qu'il  soit  logique,  renoncer  non  seulement  à  son  catho- 
licisme ou  à  son  évangélisme,  mais  aux  formes  les  plus  «  positives  » 
de  la  religion,  du  culte  de  l'humanité,  au  culte  de  l'effort  et  de  l'action 
morale.  Oui  I  et  ce  n'est  pas  chose  moins  certaine,  d'autre  part,  que 
la  science  repose  elle-même  sur  une  série  de  mystères  et  de  contradic- 
tions, et  que,  détruisant  tout,  elle  est  incapable  de  rien  reconstruire. 
Depuis  l'idéal  de  l'Ëvangile  jusqu'à  celui  de  Nietzsche,  il  n'y  a  pas  un 
mode  de  vie  qui  soit  possible,  si,  admettant  l'autorité  de  la  science, 
on  la  suit  jusqu'au  bout  de  ses  conclusions.  L'action  et  le  rêve,  le 
regret  et  l'espoir,  l'amour  et  la  beauté,  tout  cela  noos  est  expressé- 
ment défendu  par  une  science  qui,  après  nous  avoir  été  toute  croyance 
religieuse,  nous  dépouille  encore  de  notre  liberté,  de  notre  personna- 
lité, de  notre  vie  même.  De  telle  sorte  que,  entre  les  deux  solutions 
opposées,  —  si  nous  n'avons  pas  le  droit  de  songer  à  les  concilier,  — 
nous  avons,  en  revanche,  le  droit,  et  aussi  le  devoir,  de  choisir.  Noub 
avons  le  droit  et  le  devoir  de  préférer,  librement,  à  l'hypothèse  qui 
nous  tue  celle  qui  nous  fait  vivre.  Mais  c'est  à  la  condition  de  dénier 
ft  la  science,  en  bloc,  son  autorité,  de  la  tenir  tout  entière,  comme 
faisaient  déjà  Parménide  et  Platon,  pour  la  loi  de  «  l'apparence,  »  et 
de  ne  chercher  que  dans  notre  cœur  la  loi,  plus  sacrée,  de  la  vérité.  Si 
bien  que  le  conflit  de  la  religion  et  de  la  science  se  réduit,  en  dernière 
analyse,  à  une  question  (de  psychologie,  ou,  plus  proprement,  d'^'- 
stémiologie  :  à  la  question  de  savoir  jusqu'à  quel  point  nous  pouvons  et 
devons  nous  en  remettre  à  notre  seule  intelligence  du  soin  de  régler, 
de  diriger,  d'animer  notre  vie. 

Telle  est  la  thèse  de  M.  Mallock  :  et  peut-être  celui-ci,  dans  son 
légitime  orgueU  de  l'avoir  aussi'ingénieusement  conçue  et  combinée, 
se  fait-il  un  peu  illusion  sur  sa  nouveauté.  Déjà  Parménide  et  Platon, 
que  je  n'ai  pu  m'empêcher  de  citer  tout  à  l'heure,  nous  ont  préparé? 
jadis  à  ne  pas  admettre  sans  réserve  l'autorité  de  la  science  :  pour  ne 
rien  dire  de  maîtres  plus  récens,  depuis  bon  nombre  de  Pères  de 
l 'Église  jusqu'aux  derniers  héritiers  de  Berkeley  et  de  Schopeiihauer. 
bit  quant  à  la  théorie  d'un  libre  choix  à  faire  entre  deux  hypothèses; 
Pascal,  là-dessus,  nous  en  a  appris  autant  et  plus  que  M.  Mallock.  Pour 
ingénieuse  qu'elle  soit,  la  doctrine  de  celui-ci  ne  saurait  prétendre  à 
être  nouvelle  :  mais  je  ne  saurais  assez  dire,  après  cela,  combien  elle 


REVUES   ÉIRANGÈRES. 


94S 


est  ingénieuse,  et  claire^  et  suivie,  ni  avec  quel  art  son  auteur  a  su 
Tadapter  aux  conditions  présentes  de  l'important  problème  qu'elle 
aspire  à  résoudre.  Entremêlée  à  un  roman,  qui  du  reste  est  lui-même 
tout  à  fait  agréable,  la  doctrine  philosophique  de  Técrivain  anglais,  à 
la  voir  se  dérouler  devant  nous,  nous  offre  en  vérité  tout  Timprévu, 
tout  le  charme,  toute  Témotion  vivante  d'un  roman. 


Le  malheur  est  qu'il  y  a  toujours  chez  M.  Mallock  un  besoin 
instinctif  de  satire,  qui  le  porte,  dans  ses  romans,  à  ridiculiser  jusqu'à 
ses  héros  mêmes,  ce  qui  ne  laisse  pas  de  déprécier  un  peu,  pour  nous, 
les  idées  et  les  sentimens  qu'ils  doivent  exprimer.  Et  ainsi,  dans  son 
Voiie  du  Temple,  toute  la  discussion  philosophique  se  trouve 
conduite,  d'un  bout  à  l'autre,  par  l'ex-ministre  Rupert  Glanville,  par- 
fait homme  du  monde,  mais  fort  au-dessous  du  grand  rôle  dont  l'au- 
teur l'a  chargé.  C'est,  ce  Glanville,  un  curieux  spécimen  du  philosophe 
de  salon.  Intelligent,  spirituel,  instruit,  il  s'intéresse  à  tout,  mais  sans 
avoir  le  temps  de  rien  approfondir.  Sur  les  questions  les  plus  graves, 
on  sent  qu'il  n'est  jamais  renseigné  que  de  seconde  main.  Aussi  bien 
a-t-n  les  poches  remplies  de  coupures  de  journaux  ;  et  c'est  en  s'ap- 
puyant  sur  des  chroniques  du  Times  qu'il  traite  des  hypothèses  évo- 
lutionnistes  de  M.  Hœckel  ou  de  l'exégèse  de  l'abbé  Loisy. 

Encore  n'est-ce  point  là  son  principal  défaut.  Le  désir  de  briller 
dans  les  salons  lui  a  donné,  en  outre,  un  goût  maladif  de  paradoxe  : 
de  telle  sorte  que  sans  cesse  il  exagère  la  portée  de  ses  argumens,  et 
nous  empêche,  par  là,  de  les  prendre  au  sérieux.  Pour  mieux  nous 
convaincre  de  l'impossibilité  d'un  compromis  entre  la  religion  et  la 
science,  il  attribue  à  celle-ci  des  victoires  dont  nous  ne  sachions  pas 
qu'elle-même  ait  songé,  jusqu'ici,  à  s'enorgueUlir.  A  un  idéaliste 
«  hégélien  »  qui  affirme  que  notre  moi  est  l'unique  objet  que  nous 
connaissions  directement,  il  répond  que  cette  théorie,  soutenable 
jadis,  a  tout  à  fjait  perdu  sa  valeur  depuis  le  jour  où  l'évolutionnisme 
a  découvert  les  origines  du  moi  et  reconstitué  sa  genèse  progressive  : 
réponse  qui  atteste,  en  vérité,  une  singulière  ignorance  des  principes 
les  plus  élémentaires  de  tout  idéalisme.  On  lui  dit  que  Huxley  lui- 
même  tenait  pour  inexplicable  le  passage  de  la  vie  organique  à  la  vie 
consciente.  c<  Oui,  répond-il,  mais  des  faits  se  sont  produits,  depuis  la 
mort  de  Huxley,  qui  ont  bouleversé  de  fond  en  comble  notre  concep- 
tion de  l'esprit.  »  Et  ces  faits  se  trouvent  être  des  cas  de  double  per- 
sonnalité, de  suggestion  hypnotique,  etc.,  toute  une  série  de  phéno- 
mènes que  Huxley,  cependant,  n'aura  pas  manqué  de  connaître,  mais 
TOMK  XII.  —  i904.  60 


946  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OÙ  personne,  avant  Taudacieux  héros  de  M.  Mallock,  n'avait  en  l'idée 
de  voir  une  explication  du  passage  de  la  vie  physiologique  à  la  vie 
mentale.  Pareillement  la  découverte  du  radium,  d'après  Rupert  Glan- 
ville,  est  venue  combler  une  autre  des  lacunes  de  la  synthèse  évolu- 
tionniste  :  c'est  encore,  suivant  son  expression,  un  «  nouveau  tunnel 
que  la  science  a  fort  heureusement  réussi  à  creuser.  »  Car  le  radium 
nous  apprend  que  «  la  distinction  naguère  établie  par  les  biologistes 
entre  la  matière  vivante  et  la  matière  soi-disant  morte  n'est,  en  fin  de 
compte,  qu'une  fausse  distinction  ;  la  nature  entière  nous  apparaissant 
désormais  comme  une  manifestation  de  la  vie.  » 

Il  n'est  point  d'hypothèse  si  hasardée  d'un  anthropologiste  ou 
d'un  sociologue  évolutionniste  que  Rupert  Glanville  ne  la  prenne 
aussitôt  pour  argent  comptant  :  et  c'est  ce  qui  explique,  sans  doute, 
les  protestations  qu'a  soulevées,  parmi  le  monde  religieux  anglais,  la 
publication,  dans  la  Monthly  Review,  de  plusieurs  chapitres  du  roman 
de  M.  Mallock.  Mais  celui-ci  nous  dit  lui-même,  dans  la  préface  de 
son  livre,  que  le  lecteur  «  fera  bien  de  considérer  le  caractère  des 
personnages  »  qu'il  a  mis  en  scène,  [avant  de  se  scandaliser  des  opi- 
nions  qu'il  leur  a  prêtées.  Pourquoi  faut-il  seulement  que,  ayant  à 
exprimer  lui-même  son  opinion  propre,  il  n'ait  point  préféré  choisir, 
pour  nous  la  présenter,  un  personnage  d'une  compétence  philoso- 
phique plus  sérieuse,  plus  mesuré  dans  ses  certitudes  comme  dans 
ses  doutes,  et,  surtout,  moins  constamment  préoccupé  de  trop  facile 
hardiesse  dans  ses  paradoxes? 

T.  DE  Wyzewa. 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  juin. 

La  Chambre  des  députés  a  commencé  la  discussion  de  la  loi  sur  le 
service  de  deux  ans.  Les  séances  se  poursuivent  avec  quelque  mono- 
tonie, malgré  Timportance  de  la  réforme  qu'il  s'agit  d'introduire  dans 
notre  organisation  militaire.  Le  dénouement  est  d'ailleurs  connu 
d'avance  ;  le  parti  pris  de  la  majorité  est  inébranlable.  C'est  encore 
une  loi  qu'il  faut  accepter  en  bloc.  Les  socialistes  sont  même  allés  très 
audacieusement  jusqu'au  dernier  terme  de  cette  méthode  :  ils  auraient 
voulu  qu'on  votât  la  loi  telle  qu'elle  était  venue  du  Sénat  sans  prendre 
la  peine  de  la  discuter.  Cette  loi,  disent-ils,  traîne  depuis  assez  long- 
temps. —  Il  faut  en  finir,  ne  fût-ce  que  pour  passer  à  un  autre  exer- 
cice. Les  lois  sociales  attendent.  M.  Millerand  a  déjà  manifesté  une 
grande  impatience  de  les  aborder,  et  ce  sentiment  est  partagé  par  bien 
d'autres.  Puisque  l'accord  est  fait,  à  peu  de  chose  près,  sur  la  loi  mili- 
taire, qu'on  la  vote  au  galop  :  elle  n'en  vaudra  ni  plus  ni  moins,  et 
qu'importe  au  surplus?  Elle  n'est  pas  faite  pour  durer;  elle  n'est 
qu'une  étape  dans  la  voie  qui  nous  conduira  aux  milices  et  nous  don- 
nera enfin  la  véritable  armée  démocratique.  —  Le  rapporteur,  M.  Ber- 
teaux,  s'est  ému  en  entendant  ce  langage  sortir  de  la  bouche  de 
M.  Jaurès,  et  il  a  essayé  de  convaincre  la  Chambre  qu'elle  construisait 
un  «  monument  »  définitif  et  intangible.  C'est  le  dernier  mot  du 
progrès.  Nous^  voudrions  le  croire,  car,  même  dans  la  désorganisation 
et  dans  l'affaiblissement  qui  en  résulte,  on  est  heureux  de  rencontrer 
un  point  d'arrrét  :  mais,  de  M.  Jaurès  et  de  M.  Berteaux,  il  est  à 
craindre  que  ce  ne  soit  le  premier  qui  ait  raison.  En  attendant,  nous 


948  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  payons  de  mots,  nous  nous  coniplaisons  dans  des  afGrmations 
purement  oratoires,  nous  faisons  des  phrases  patriotiques  après  les- 
quelles nous  nous  croyons  quittes  envers  la  patrie. 

Car  la  Chambre  vibre  toujours  lorsqu'on  invoque  devant  elle  de 
nobles  sentimens.  Elle  est  loin  d'être  satisfaite  de  tout  ce'  qui  se  passe, 
et,  si  elle  le  supporte  ou  le  subit  par  faiblesse,  elle  a  des  momens  de 
révolte  où  se  manifeste  sa  secrète  inquiétude.  Alors,  qu'un  incident 
survienne,  qu'une  parole  un  peu  chaude  s'élève,  et  la  Chambre  re- 
trouve en  elle  ces  vieux  instincts  français  qui  paraissaient  endormis, 
et  qui  se  réveillent  tout  d'un  coup.  Malheureusement  ces  réveils  sont 
rares  et  courts.  Le  phénomène  s'est  produit  l'autre  jour  à  propos  d'an 
manuel  d^histoire  qui  a  été  déjà  la  cause  de  beaucoup  de  polémiques, 
et  dont  l'auteur,  M.  Gustave  Hervé,  est  un  professeur,  publidste  à 
ses  heures,  qui  s*est  rendu  célèbre  par  des  articles  de  journaux  où  il 
proposait  de  planter  le  drapeau  tricolore  sur  du  fumier.  Le  trait  a 
paru  fort  :  aussi  M.  Hervé  a-t-U  été  l'objet  de  mesures  disciplinaires 
qui  lui  ont  fait  des  loisirs,  qu'il  consacre  à  écrire  des  livres.  S'il  les 
écrivait  pour  le  grand  public,  nous  n'aurions  rien  à  dire.  Mais  ce  sont 
des  livres  de  classe,  des  manuels  scolaires,  et  on  peut  juger  de  Tes- 
prit  qui  les  anime.  Nous  avons  tort  de  parler  au  pluriel  ;  nous  ne  con- 
naissons encore  de  M.  Hervé  qu'un  volume.  C'est  une  histoire  univer- 
selle, rédigée  à  grands  traits,  avec  des  abréviations  et  des  suppressions 
significatives,  et,  tout  à  côté,  des  développemens  qui  ne  le  sont  pas 
moins.  Des  images  impressionnistes  illustrent  le  texte  :  on  n'y  voit 
guère  que  des  scènes  de  massacres,  de  meurtres,  et  d'incendies.  Le 
livre  n'est  pas  fait  sans  adresse.  M.  Hervé  vise  à  se  montrer  impar- 
tial, et  on  pourrait  citer  de  lui  des  pages  où  il  n'y  a  rien  à  reprendre; 
mais  ce  procédé  de  composition  sert  à  faire  passer,  tantôt  d'autres 
pages,  tantôt  quelques  lignes  ou  même  quelques  mots  où  il  met  sa 
véritable  pensée.  M.  Hervé  est  un  socialiste  militant.  Tel  est  son  livre. 
Fait  pour  les  classes,  peut-il  y  pénétrer?  C'est  la  question  qui  s'est 
posée  devant  la  Chambre,  à  propos  d'une  interpellation  de  M.  Gros- 
jean.  D'après  M.  Grosjean,  un  instituteur  aurait  distribué  le  livre  de 
M.  Hervé  à  ses  élèves.  Il  parait  bien  que  l'instituteur  en  avait  eu  effec- 
tivement la  pensée,  car  il  avait  adressé  une  commande  de  plusieurs 
exemplaires  à  un  libraire  ;  mais  il  s'est  arrêté  à  temps,  et  la  com- 
mande a  été  retirée.  M.  le  ministre  de  l'Instruction  publique  a  affirmé 
que  le  livre  en  cause  n'avait  pénétré  jusqu'ici  dans  aucune  école,  et 
aussitôt  l'extrême  gauche  a  voulu  clore  le  débat,  sous  prétexte  qu'on 
ne  pouvait  pas  interpeller  à  propos  d'un  fait  reconnu  inexact.  Mais 


REVUE.    CHRONIQUE.'  949 

beaucoup  d'orateurs  s'étaient  succédé  à  la  tribune,  M.  Grosjean, 
M.  Buisson,  M.  Gauthier  (de  Clagny).  La  Chambre  éprouvait  un  malaise 
manifeste.  M.  Chaumié  ne  s'est  pas  dérobé  au  débat.  Il  a  donc  pailé 
à  son  tour,  et  Ta  fait  avec  un  accent  de  sincérité  qui  a  ému  son  audi- 
toire. Jamais  il  n'avait  été  plus  applaudi,  ni  plus  justement. 

n  a  commencé  par  dire  à  quelles  conditions  un  livre  pouvait  être 
mis  par  un  instituteur  entre  les  mains  de  ses  élèves.  S'il  s'agit  d'un 
instituteur  libre,  il  choisit  les  livres  qu'il  veut,  à  l'exception  de  ceux 
que  le  Conseil  supérieur  de  l'Instruction  publique  a  interdits.  Pour  les 
instituteurs  universitaires,  voici  la  règle.  Ces  instituteurs  se  réunis- 
sent tous  les  ans,  au  mois  de  juUlet,  au  chef-lieu  de  canton,  et,  après 
en  avoir  conféré  entre  eux,  ils  dressent  la  liste  des  ouvrages  qui  leur 
paraissent  le  mieux  appropriés  aux  besoins  de  l'enseignement.  C'est 
une  liste  de  propositions.  Elle  est  envoyée  au  chef-lieu  du  départe- 
ment où  une  commission,  présidée  par  Tinspecteur  d'académie  et 
composée  de  membres  de  l'enseignement,  notamment  des  directeurs 
et  des  directrices  des  écoles  normales,la  revise  et  la  soumet  en  fin  de 
compte  à  l'approbation  du  recteur.  Il  faut  avouer  que  ce  sont  là  des 
garanties  sérieuses,  et  elles  sont  généralement  efficaces.  Les  institu- 
teurs peuvent  se  tromper  dans  le  choix  d'un  livre,  et  on  verra  bientôt 
que  cela  leur  arrive  quelquefois;  mais  au-dessus  d'eux,  il  y  a  la  com- 
mission départementale  présidée  par  l'inspecteur  d'académie,  et  au- 
dessus  de  celle-ci  le  recteur.  Cependant,  toutes  ces  précautions  ne 
sont  pas  toujours  suffisantes  :  des  livres  dangereux  ont  franchi  ces 
trois  digues  successives  pour  arriver  jusqu'à  l'écolier.  Alors  Inter- 
vient le  ministre.  Il  n'a  pas  le  droit  d'interdire  le  livre  à  lui  seul,  ne 
fût-ce  qu'à  titre  préventif,  et  cette  dernière  restriction  est  peut-être 
excessive  :  il  le  soumet  à  la  section  permanente  du  Conseil  supérieur 
de  l'Instruction  publique,  qui  prononce  en  dernier  ressort. 

Nous  donnons  tous  ces  détails  parce  qu'ils  sont  intéressans  en 
eux-mêmes,  et  peu  connus  du  public.  M.  Chaumié  n'a  pas  hésité  à 
dire  que,  si  le  livre  de  M.  Gustave  Hervé  avait  été  trouvé  dans  une 
école,  il  l'aurait  déféré  immédiatement  au  Conseil  supérieur  de  l'In- 
struction publique.  Il  en  a  parlé  conmie  nous  venons  de  le  faire 
nous-môme.  —  C'est,  a-t-il  dit,  un  livre  de  polémique,  et  cela  suffi- 
rait pour  qu'il  ne  fût  pas  mis  entre  les  mains  des  enfans  ;  mais  c'est  de 
plus  un  mauvais  livre.  —  M.  Chaumié  a  reproduit  à  la  tribune  le  pas- 
sage qui  a  été  si  souvent  cité  et  où,  parlant  de  l'assassinat  du  prési- 
dent Carnot,  M.  Hervé  le  qualifie  d'acte  «  d'impatience  de  justice 
sociale.  »  H  a  fait  allusion  à  une  des  images  qui  illustrent  le  texte  :  on 


'■'  ^ 


950  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

y  voit  des  soldats  français,  en  Afri(ine,  enfumant  des  Arabes  dans 
une  grotte.  Le  fait  auquel  elle  se  rapporte  est  malheureusement 
exact,  et  M.  Chaumié  Ta  condamné  avec  énergie;  mais  on  con- 
viendra qu'il  ne  devait  pas  trouver  place  dans  une  histoire  univer- 
selle en  un  petit  volume,  et  que  c'était  encore  en  exagérer  singu- 
lièrement rimportance  que  de  la  consacrer  par  une  gravure.  On  lit 
au  bas  la  mention  :  «  La  civilisation  européenne  en  Afrique.  » 
Il  est  permis  de  haïr  la  guerre,  surtout  dans  ses  pires  excès, 
mais  résumer  la  civilisation  européenne  en  Afrique  dans  ce  triste 
incident  et  dans  cette  image,  est-ce  bien  faire  œuvre  d'historien  ?  Ni 
M.  Chaumié,  ni  la  Chambre  ne  l'ont  cru  :  celle-d  l'a  montré  par 
les  manifestations  les  plus  expressives.  La  réprobation,  l'indigna- 
tion étaient  à  peu  près  générales,  et  M.  Lasies  a  pu  constater  que 
les  applaudissemens  recueillis  par  le  ministre  s'étaient  continués  de 
l'extrême  droite  à  l'extrême  gauche,  pour  «  aller  mourir  devant  le 
visage  attristé  de  M.  Jaurès.  »  En  effet,  M.  Jaurès  a  éprouvé  une 
immense  tristesse.  Toutefois,  trop  bon  ministériel  pour  blâmer  for- 
mellement un  ministre,  il  a  plaidé  pour  lui  les  circonstances  atté- 
nuantes. A  l'entendre,  M.  Chaumié  s'était  laissé  entraîner  ;  il  avait, 
sans  le  vouloir  à  coup  sûr,  donné  une  satisfaction  imprévue  aux 
adversaires  de  la  République  et  contristé  ses  meilleurs  amis  ;  enfin 
il  avait  groupé  une  majorité  nouvelle,  dont  «  l'ampleur  admirable  » 
n'était  pas  sans  causer  quelque  étonnement.  La  majorité,  en  effet,  a 
été  de  ^68  voix  contre  47,  et,  certes,  nous  ne  la  donnons  pas  conune 
durable;  elle  ne  pourrait  pas  servir  à  toute  occasion;  mais  il  est  bon 
qu'elle  se  foime  quelquefois,  ne  fût-ce  que  pour  une  heure,  autour 
des  idées  générales  de  morale  sociale  et  de  patrie,  en  dehors  des 
passions  de  parti  qui  nous  divisent.  Si  468  députés  se  sont  unis  dans 
un  même  jugement  et  dans  un  même  sentiment  contre  le  manuel  de 
M.  Hervé  et  la  propagande  dont  il  est  l'instrument,  M.  Jaurès,  en 
revanche,  n'a  conservé  autour  de  lui  que  47  fidèles.  On  a  yu  alors  à 
quel  chiffre  infime  se  réduit  le  groupe  socialiste  à  la  Chambre,  lors- 
qu'il ne  peut  compter  que  sur  sa  force  numérique.  Il  est  vrai  qu'en 
temps  ordinaire  il  compte  surtout  sur  la  faiblesse  morale  des  autres, 
et  ce  calcul  le  trompe  rarement. 

L'incident  a  eu  un  épilogue  dans  le  journal  V Humanité.  M.  Jaurès 
y  écrivait  le  lendemain  un  article  où  il  assurait  que  «  le  dernier  mol 
n'était  pas  dit.  »  Il  a  bien  raison,  d'abord  parce  que  le  dernier  mot 
n'est  jamais  dit  en  quoi  que  ce  soit,  ensuite  parce  que  le  parti  socia- 
liste se  sent  des  ressources  qu'il  n'a  pas  encore  épuisées.  M.  le  mi- 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  fSl 

nistre  de  Tlnstruction  publique  a  parlé  avec  éloge  de  Tesprit  qui 
règne  dans  renseignement  primaire  parmi  les  instituteurs,  et  nous 
sommes  convaincus  qu'il  en  a  parlé  avec  exactitude.  La  plupart  de  nos 
instituteurs  ne  font  pas  de  politique,  ou  du  moins  ils  s'efforcent  de  ne 
pas  en  faire  et  de  se  tenir  en  dehors  des  querelles  locales  ;  mais  sotrvent 
la  politique  vient  les  chercher  sans  qu'ils  le  veuillent.  Quelquefois 
aussi  c'est  bien  eux  qui  la  cherchent  et  qui  s'y  mêlent,  sachant  qu'ils 
s'assureront  par  là  des  appuis  puissans  et  qu'ils  feront  une  carrière 
plus  rapide  et  plus  fructueuse.  11  ne  sert  de  rien  de  fermer  les  yeux  à 
l'évidence  :  le  mal  existe,  et  ceux  mêmes  qui  le  nient  le  connaissent 
fort  bien.  Dans  le  discours  de  H.  Chaumié,  nous  avons  remarqué  et 
apprécié  le  passage  suivant  :  «  M.  Grosjean  a  apporté  à  la  tribune 'une 
série  de  citations  empruntées  à  des  revues  dont  M.  Gautier  (de  Clagny) 
s'étonnait  qu'elles  pussent  aller  jusqu'à  la  porte  de  l'instituteur.  Je 
voudrais  bien  savoir  qui  de  nous  oserait  élever  contre  la  presse, 
contre  les  journaux  ou  les  revues,  une  censure  préventive  et  dire  : 
Vous  ne  serez  pas  introduits  dans  cette  maison,  vous  ne  pourrez  pas 
parvenir  jusqu'ici?  Qui  de  vous  oserait  interdire  à  un  instituteur  ou 
À  lin  professeur  maître  de  sa  conscience  et  de  ses  idées  de  lire  tel 
journal  ou  telle  revue?  »  Personne,  certes,  n'oserait  le  faire  ouverte- 
ment et  directement,  et  M.  Chaumié,  en  établissant  cette  règle,  était 
bien  sûr  de  ne  soulever  aucune  protestation  ;  mais  la  liberté  des  insti- 
tuteurs est-elle  aussi  grande  qu'il  l'a  dit?  Les  moyens  d'y  porter 
atteinte  sont  très  variés.  Peut-être  n'y  en  a-t-il  qu'un  seul  qui  ne  soit 
pas  employé  :  c'est  celui  qui  consisterait  tout  simplement  à  leur  inter- 
dire la  lecture  de  tel  journal  ou  de  telle  revue.  Ce  serait  l'enfance  de 
l'art  dans  sa  naïveté  première,  et  nos  mœurs  administratives  sont 
plus  raffinées.  Sans  doute,  nos  instituteurs  lisent  les  journaux  qu^ils 
veulent  ;  seulement  on  sait  à  l'inspection  d'académie  et  à  la  préfecture 
quels  sont  les  journaux  qu'ils  lisent.  Ce  renseignement  figure  dans 
leurs  dossiers  personnels,  et  il  exerce  sur  leur  carrière  une  influence 
•que  M.  Chaumié  ne  niera  certainement  pas  :  il  a  trop  de  bonne  foi 
pour  cela.  Quelles  que  soient  leurs  opinions  véritables,  nos  institu- 
teurs n'ignorent  pas  à  quoi  ils  s'exposeraient  en  s'abonnant  à  tel  ou  à 
tel  journal.  Leur  pensée  intime  ne  leur  appartient  plus.  S'ils  tiennent 
à  avancer,  s'ils  ne  veulent  pas  tomber  en  disgrâce,  il  faut  qu'ils  la  ma- 
nifestent sous  une  forme  qui  sera  agréable  au  gouvernement,  c'est-à- 
dire  conforme  à  la  mode  du  jour.  Que  peut  faire  un  homme  qui  le  plus 
souvent  est  marié  et  père  de  famille?  Il  suit  le  courant  et  U  finit  par  s'y 
laisser  entraîner.  Or,  le  courant,  ce  n'est  pas  aujourd'hui  M.  Chaumié 


952  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  en  détermine  la  direction,  et  tout  au  plus  s*efForce-t-il  quelquefois 
de  le  ralentir  :  nous  pourrions  citer  des  exemples  où  il  y  a  eu  peu  de 
succès.  L'esprit  socialiste  souffle  aujourd'hui  sur  TUniversité  comme 
ailleurs  :  y  céder  est  le  moyen  d'enfler  ses  voiles  et  arriver  à  tout. 
Lorsque  M.  le  ministre  de  l'Instruction  publique  a  dit  à  la  Chambre 
que  le  livre  de  M.  Gustave  Hervé  n'avait  pénétré  dans  aucune  école,  il 
a  été  sincère  à  coup  sûr,  mais  a-t-il  dit  toute  la  vérité? Oui,  à  prendre 
les  choses  strictement  et  matériellement;  non,  à  les  prendre  morale- 
ment. 

Le  lendemain  de  la  séance  delà  Chambre,  M.Hervé  a  écrit  à  M.  Jau- 
rès une  lettre  ironique  où  îl  lui  disait  :  «  Sans  le  moindre  écœurement, 
car  j'ai  l'estomac  solide,  je  vais  redoubler  de  propagande  auprès  des 
instituteurs  qui,  dans  une  foule  de  conférences  pédagogiqpies,  même 
à  Paris,  ont  demandé  l'inscription  de  mon  livre.  »  Cette  révélation 
jette  un  jour  fâcheux  sur  l'étal  d'esprit  des  instituteurs,  non  pas  de 
tous  assurément,  ni  du  plus  grand  nombre  sans  doute,  mais  de  beau- 
coup, et  nous  nous  demandons  si  M.  Chaumié  n'a  pas  trop  rassuré  la 
Chambre.  Quand  il  a  décrit  la  filière  qu'un  livre  doit  traverser  pour 
entrer  dans  les  écoles,  l'appareil  a  paru  assez  compliqué  pour  remplir 
son  but.  Comment  un  mauvais  livre  y  pourrait-il  passer?  Soit,  il  n'y 
passe  pas,  il  est  arrêté  dès  le  premier  pas.  Mais  il  faut  qu'on  l'arrête, 
car,  si  M.  Hervé  a  dit  vrai,  «  une  foule  de  conférences  pédagogiques  » 
l'ont  demandé,  et  cela  est  inquiétant.  Que  penser  des  instituteurs  qui 
demandent  le  livre  de  M,  Hervé?  Ils  le  connaissent,  ils  l'ont  lu,  ils 
l'ont  jugé  bon  :  dès  lors,  est-il  téméraire  de  croire  qu'ils  s'en  inspirent 
et  que  leur  enseignement  en  porte  la  marque  ?  Allons  plus  loin,  est-il 
exact,  strictement  exact  que  le  livre  ne  pénètre  pas  dans  les  écoles? 
Sans  doute,  îl  n'est  pas  mis  au  rang  des  ouvrages  scolaires  et  les  élèves 
ne  peuvent  pas  en  user  directement  à  ce  titre.  Mais  l'instituteur?  Le 
Journal  des  Débats  a  publié  une  lettre  d'un  honorable  correspondant 
qui  donnait  son  nom  comme  garantie  de  son  assertion,  et  qui  disait 
deux  choses  :  d'abord  que,  dans  l'école  de  sa  commune,  le  livre  de 
M.  Hervé  avait  été  fort  bien  mis  entre  les  mains  des  élèves  au  mois  de 
décembre  dernier  :  on  l'en  avait  retiré  au  bout  de  quelques  jours  de 
crainte  d'un  scandale.  Mais,  ajoutait-U,  il  a  reparu  sournoisement  par 
la  suite  sous  forme  de  dictées,  et  maintenant  l'instituteur  rassuré 
n'hésite  plus  à  le  prêter  aux  élèves.  Nous  espérons  que  l'interpella- 
tion de  l'autre  jour  aura  fait  réfléchir  l'instituteur  et  qpie  le  livre 
disparaitra  de  nouveau.  Sera-ce  pour  longtemps?  Et  enfin,  ce  qui  se 
passe  pour  le  livre  de  M.  Hervé  ne  se  passe-t-il  pas  pour  d'autres,  car 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  953 

il  y  en  a  d'autres  qui  sont  dangereux,  surtout  pour  des  enfans  et  de 
tout  jeunes  gens,  et  quelle  que  soit  la  barrière  que  Ton  dresse  à 
l'entrée  des  écoles,  elle  n*est  pas  assez  haute,  ni  assez  épaisse,  pour 
empêcher  le  mauvais  esprit  d'entrer  quand  l'instituteur  en  est  com- 
plice? La  lettre  de  M.  Hervé  à  M.  Jaurès  nous  a  effrayés. 

Cette  lettre,  qui  a  été  suivie  de  plusieurs  autres,  a  eu  aussi  un  côté 
moins  grave.  M.  Hervé  ne  paraît  pas  avoir  l'humeur  commode.  11  a 
été  mécontent  et  piqué  de  la  défense  insuffisante  que  les  socialistes 
parlementaires  ont  faite  de  son  manuel  d'histoire.  Â  vrai  dire,  ils 
ne  l'ont  pas  défendu  du  tout.  M.  Hervé  en  a  été  d'autant  plus  indigné 
que  M.  Jaurès,  dans  son  article,  après  avoir  fait  quelques  phrases 
polies  où  il  disait,  par  exemple,  que  ce  livre  était  nécessaire,  laissait 
clairement  entendre  qu'il  était  surtout  embarrassant,  n  déclarait  ne 
pas  aimer  personnellement  «  la  manière  »  de  l'auteur,  en  quoi  il  se 
montrait  bien  dégoûté.  On  comprend  que  ses  allures  de  plus  en  plus 
opportunistes  s'accommodent  mal  de  ce  qu'il  y  a  d'excessif,  de  mal- 
adroit et  de  brutal  dans  celles  de  M.  Hervé.  Depuis  qu'il  appartient 
au  Bloc,  ou  pour  parler  plus  exactement  que  le  Bloc  lui  appartient, 
il  comprend  la  nécessité  de  mettre  une  sourdine  à  sa  voix  pour 
qu'elle  ne  détonne  pas  trop  dans  le  concert  commun;  et  alors  les 
coups  de  trompette  de  M.  Hervé,  aigus  et  stridens,  lui  font  l'effet 
d'une  fausse  note.  Il  faut  plus  de  prudence  aujourd'hui.  Mais  lorsque 
M.  Jaurès,  à  Carmaux,  montait  sur  une  table  pour  chanter  la  Cai^ma- 
gnole,  ou  encore  lorsqu'il  applaudissait  à  tour  de  bras  le  souvenir 
de  la  Commune,  ou  enfin  lorsqu'il  écrivait  à  des  camarades  italiens 
que  la  Triple  Alliance  était  nécessaire,  tout  conmie  le  livre  de 
M.  Hervé,  il  se  rapprochait  singulièrement  de  la  «  manière  »  de  celui- 
ci.  A  présent,  il  s'efforce  d'être  plus  sage  dans  la  forme,  afin  de  moins 
effrayer  le  bourgeois.  Mais,  dans  le  fond,  l'est-il  plus  que  M.  Hervé, 
ou  encore  que  M.  Sembat  qui,  l'autre  jour,  dans  la  discussion  de  la 
loi  militaire,  menaçait  de  mobiliser  les  femmes  et  les  enfans  et  de 
les  jeter  sous  les  roues  des  trains  militaires,  si  on  voulait  jamais 
envoyer  nos  soldats  guerroyer  en  Extrême-Orient?  Quoi  qu'il  en 
soit,  M.  Hervé  s'est  plaint  avec  acrimonie  d'avoir  été,  sinon  désa- 
voué, au  moins  abandonné,  et,  à  son  tour,  il  a  déclaré  à  M.  Jaurès 
que  le  dernier  mot  n'était  pas  dit.  Pour  mieux  le  lui  prouver,  après  sa 
première  lettre,  il  lui  en  a  envoyé  une  seconde  et,  après  la  seconde 
une  troisième,  en  lui  enjoignant  de  les  publier  au  nom  de  la  loi.  H  est 
toujours  piquant  d'entendre  les  socialistes  invoquer  la  loi,  et  faire 
appel  aux  huissiers,  voire  aux  gendarmes,  les  uns  contre  les  autres. 


■••'^^-^^ 


934  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  La  belle  âme!  »  s'écrie  M.  Jaurès  agacé.  Il  nous  serait  facile  de 
dénoncer  la  discorde  au  camp  d'Agramant.  Mais  elle  n'est  qpi'apparente, 
et  nous  savons  bien  que  les  socialistes,  même  lorsqu'ils  se  détestent 
entre  eux,  ce  qui  est  fréquent,  sont  toujours  prêts  à  se  réunir  contre 
nous.  Ils  continuent  leur  propagande  dans  les  journaux,  dans  les  re- 
vues, dans  les  livres,  dans  les  écoles,  dans  les  casernes.  Tous  les 
moyens  et  tous  les  endroits  leur  sont  bons.  Une  séance  comme  c^e 
de  l'autre  jour,  un  discours  coname  celui  de  M.  Chaumié  nous  font 
sans  doute  passer  un  bon  moment;  mais  qu'en  reste-t-il?  L'impression 
en  est  éphémère,  et  ce  qui  reste  vraiment,  c'est  un  ministère  qm,  ne 
pouvant  et  ne  voulant  pas  se  passer  des  socialistes,  quoiqu'ils  ne  soient 
que  47,  retombe  inévitablement  sous  leur  joug. 

Parfois  un  ministre,  conmie  M.  Ghaumié,  se  laisse  aller  à  une  indi- 
gnation très  honorable  pour  lui  ;  il  pousse  un  cri,  il  fait  un  geste,  il  se 
débat  dans  son  inquiétude  patriotique.  Nous  lui  savons  gré  de  (l'inten- 
tion comime  il  convient,  mais  ne  faut-il  pas  constater  aussi  son  im- 
puissance ?  Les  causes  n'en  cesseront  pas  de  sitôt.  En  attendant,  la  pro- 
pagande de  M.  Hervé  et  de  ses  pareils  continue  ses  ravages,  et  nous 
voyons  poindre  une  génération  où  les  idées  qui  nous  sont  chères 
s'obscurcissent  de  jour  en  jour  davantage.  Quel  chemin  parcouru 
depuis  cinq  ans  !  Nous  le  mesurons  avec  anxiété  ;  les  socialistes  le 
mesurent  avec  joie.  Et  nous  avons  bien  raison  les  uns  et  les  autres! 

Est-il  bien  nécessaire  de  parler  dès  aujourd'hui  d'un  incident 
violent  qui  s'est  produit,  le  10  juin,  au  Palais-Bourbon,  et  à  la  suite 
duquel  la  Chambre  a  décidé  la  nomination  d'une  commission  d'en- 
quête sur  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  «  le  million  des  chartreux?» 
Personne  n'y  pensait  plus,  sauf,  paralt-il,  M.  Combes  qui,  dans  un 
moment  d'impatience  rageuse,  a  remis  lui-même  la  question  sur  le 
tapis.  La  suite  montrera  s'il  a  bien  ou  mal  fait.  L'affaire  avait  été 
étouffée,  et  mal  étouffée  comme  il  arrive  presque  toujours  en  pareil 
cas.  Il  y  a  eu  tentative  de  corruption  :  M.  Combes  l'a  dit  à  la  Chambre. 
L'auteur  de  la  tentative  était  connu  de  lui  et  de  quelques  autres  pe^ 
sonnes  :  pourquoi  donc  [la  justice  n'a-t-elle  pas  suivi  son  cours?  Ona 
parlé  d'un  «  intérêt  supérieur  »  qui  conseillait,  ou  même  enjoignait 
le  silence.  Qu'est-ce  que  cela  signifie?  La  Chambre  a  compris  seule- 
ment qu'on  lui  cachait  quelque  chose  ;  elle  a  voulu  savoir  quoi,  et  le 
sentiment  qu'elle  a  éprouvé  a  été  si  général  et  si  fort  que  nul  n'a  pu 
songer  à  y  faire  obstacle.  La  nomination  d'une  commission  d'enquête 
a  été  votée  à  l'unanimité.  Nous  ne  sommes  pas  en  principe  partisans 


REVUE.   —   CHRONIQUE.  935 

de  ces  commissions.  Les  tribunaux  ordinaires  offrent  beaucoup  plus 
de  garanties  :  mais,  quand  on  s'est  soustrait  arbitrairement  à  la  juri- 
diction des  tribunaux  ordinaires,  on  tombe  un  jour  ou  Tautre  sous 
celle  des  commissions  d'enquête.  Saura-t-on  enfin  la  vérité?  Tout  le 
monde  doit  le  souhaiter,  et  le  souhaite  sans  doute.  Attendons. 

n  faut  avouer  que,  sans  qu'il  y  ait  de  notre  faute,  nous  jouons 
de  malheur  au  Maroc.  L'incident  Perdicaris  ne  pouvait  pas  se  produire 
phis  mal  à  propos  que  le  lendemain  de  notre  arrangement  avec 
l'Angleterre,  c'est-à-dire  à  un  moment  où  nous  avons  annoncé  l'in- 
tention d'assumer  certaines  responsabilités,  sans  être  encore  en 
mesure  d'y  faire  face.  Mais  personne  ne  sera  surpris,  —  précisément 
parce  que  notre  arrangement  est  d'hier  et  que  le  temps  matériel  nous 
a  manqué  pour  le  rendre  effectif  du  côté  du  Maroc,  —  que  nous 
n'ayons  pu  rien  faire  de  bien  efficace  pour  donner  à  l'affaire  le  dé- 
nouement qu'elle  comportait.  De  tout  cela  il  résulte  pour  nous  une 
leçon  dont  nous  devrons  profiter. 

MM.  Perdicaris  et  Varney,  sujets  américains,  habitaient  tantôt 
Tanger,  tantôt  une  maison  de  campagne  des  environs.  Us  étaient 
très  connus  ici  et  là,  et  rien  ne  semblait  devoir  menacer  leur  sécurité, 
lorsque,  il  y  a  quelques  jours,  ils  ont  été  arrêtés  à  la  campagne  par 
Erraissouli,  qu'on  nous  a  d'abord  présenté  comme  un  pur  bandit,  et 
qui  s'est  trouvé  depuis  être  un  personnage  assez  important,  fort  connu 
lui  aussi,  et  qui  aspirait  à  améliorer  sa  situation  par  des  moyens 
hardis.  C'est  un  de  ces  hommes  qui  vivent  en  marge  de  la  civilisation 
et  de  la  barbarie,  plus  près  de  la  seconde  que  de  la  première,  cupides, 
ambitieux,  énergiques,  sans  scrupules.  Il  y  en  avait  beaucoup  comme 
lui  dans  l'Europe  du  moyen  âge  :  heureusement  l'espèce  en  a  dis- 
paru sur  notre  continent,  maïs  en  Afrique  il  ne  faut  même  pas  aller 
bien  loin  pour  en  retrouver  d'étranges  spécimens.  Erraissouli,  qui 
connaissait  MM.  Perdicaris  et  Varney  et  les  savait  riches,  s'est 
emparé  d'eux  pour  en  faire  des  otages,  en  déclarant  qu'il  ne  les 
remettrait  en  liberté  que  sous  certaines  conditions,  les  unes  pécu- 
niaires, les  autres  politiques  :  en  un  mot,  il  entendait  qu'on  négo- 
ciât avec  lui  et  qu'on  subit  ses  exigences.  Il  a  commencé  par  traiter 
ses  prisonniers  avec  douceur,  mais  on  assure  que  la  santé  de  M.  Per- 
dicaris, qui  est  âgé,  est  sensiblement  altérée,  et  qu'il  y  aurait  urgence 
à  mettre  fin  à  sa  captivité.  Que  faire  pour  cela?  Erraissouli  demande 
une  rançon,  cela  va  de  soi,  et  de  plus  une  indemnité  pour  le  couvrir 
des  vexations  qu'il  a  eu  à  subir  de  la  part  du  gouvernement  chérifien 


956  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  de  ses  afûdés.  Il  exige  en  outre  la  révocation  du  gouverneur  de 
Tanger,  et  enfin  sa  nomination  à  des  fonctions  publiques.  On  voit 
qu'Erraissouli  est  un  bandit  de  grande  allure  :  on  aurait  tort  de  le 
confondre  avec  un  simple  coureur  de  grands  chemins.  Le  gouverne- 
ment des  États-Unis  devait  se  préoccuper,  s'émouvoir  même  de  la 
situation  de  ses  deux  nationaux  ;  mais  a-t-il  pris  le  meilleur  moyen 
delà  dénouer?  Ha  envoyé  successivement  plusieurs  navires,  presque 
une  escadre  devant  Tanger,  soit  qu'il  se  crût  encore  au  temps  où  les 
démonstrations  de  ce  genre  produisaient  un  effet  considérable  et  im- 
médiat sur  les  gouvernemensbarbaresques,  soit  qu'il  ait  voulu  profiter 
de  l'occasion  pour  déployer  sa  force  navale  devant  l'Europe,  genre  de 
préoccupation  auquel  il  ne  semble  pas  être  tout  à  fait  étranger.  Si  c'est 
à  l'Europe  que  les  États-Unis  ont  voulu  donner  l'impression  de  leur 
puissance,  cela  n'était  peut-être  pas  très  utile,  car  leur  puissance  est 
parfaitement  connue  et  appréciée  à  sa  haute  valeur.  Si  c'est  sur  le 
gouvernement  marocain  qu'ils  se  sont  proposé  d'exercer  une  sorte 
d'intimidation,  cela  était  plus  inutile  encore.  Il  n'y  a  pas  à  douter 
des  bonnes  dispositions  du  Makhzen.  Son  intérêt  est  de  clore  l'in- 
cident le  plus  vite  possible  à  la  satisfaction  de  F  Amérique;  mais  il 
ne  peut  pas  grand 'chose  contre  Elrraissouli  dans  l'état  de  désorgani- 
sation où  est  l'empire.  Les  forces  militaires  dont  dispose  l'amiral 
américain  peuvent  encore  moins.  Gomme  il  ne  saurait  être  question 
de  bombarder  un  point  de  la  côte,  car  les  villes  sont  remplies  d'Euro- 
péens et  le  reste  du  pays  serait  insensible  à  quelques  coups  de  canon, 
on  ne  voit  pas  à  quoi  peut  servir  la  démonstration  des  États-Unis. 

L'amiral  américain  s'est  adressé  à  nous  d'une  manière  amicale  et 
correcte,  et  nous  a  demandé  nos  bons  offices  auprès  du  gouverne- 
ment marocain  :  c'était  reconnaître  la  situation  privilégiée  que  nous 
avons  entendu  prendre.  Malheureusement  nous  ne  l'avons  pas  encore, 
et  nous  ne  pourrons  l'avoir  que  dans  quelque  temps.  Nos  moyens 
d'action  n'étaient  pourtant  pas  tout  à  fait  nuls.  Nous  avons  envoyé  à 
Erraissouli  le  schérif  d'Ouezzan,  notre  protégé,  qui  paraissait  en  me- 
sure d'exercer  sur  lui  quelque  influence,  et  nous  avons  agi  d'autre 
pari  sur  le  gouvernement  marocain  pour  qu'il  mît  toute  la  bonne 
volonté  et  toute  l'activité  possibles  à  dénouer  une  situation  qui  ne 
pourrait  que  s'aggraver  en  se  prolongeant.  Il  fallait  en  sortir  un  peu  à 
tout  prix,  et  sacrifier,  si  on  ne  pouvait  pas  faire  autrement,  le  présent 
à  Tavenir. 

On  a  vu  assez  vite  qu'ErraissouU,  en  opérant  son  coup  de  main, 
en  avait  assez  bien  mesuré  les  suites.  Le  gouvernement  chérifien 


REVUE.    —  CHRONIQUE.  957 

n'avait  pas  sur  place  les  moyens  nécessaires  pour  lui  arracher  ses 
prisonniers  de  vive  force,  et  d'ailleurs  il  était  à  craindre  (pie  les  mal- 
heureux ne  fussent  mis  à  mal  dès  1^  première  menace  dirigée  contre 
le  bandit.  Le  gouvernement  a  donc  pris  le  parti  d'entrer  en  composi- 
tion avec  lui,  ce  qui  est  peu  glorieux  sans  doute,  ce  qui  est  môme 
très  humiliant,  mais  ce  qu'il  ne  faut  pourtant  pas  juger  avec  nos 
idées  et  nos  mœurs  européennes.  Ces  choses-là  sont  arrivées  souvent 
au  Maroc  ;  seulement  on  les  voyait  moins,  ou  môme  on  ne  les  voyait 
pas  du  tout,  tandis  que  Téclat  de  l'incident  Perdicaris,  augmenté  par 
celui  de  la  manifestation  américaine,  a  frappé  l'attention  du  monde 
entier.  Tous  les  yeux  sont  aujourd'hui  fixés  sur  Tanger  comme  s'il 
allait  s'y  passer  quelque  chose,  alors  que  très  vraisemblablement  il  ne 
s'y  passera  rien  que  d'assez  habituel  dans  un  pays  où  le  gouverne- 
ment, sur  tous  les  points  où  il  n'est  pas  immédiatement  le  plus  fort, 
vit  de  concessions,  de  transactions,  de  capitulations.  D  après  les  dé- 
pêches, il  a  déjà  accordé  à  Erraissouli  une  partie  de  ce  qu'il  deman- 
dait, par  exemple  la  révocation  du  pacha  de  Tanger.  Il  est  à  craindre 
que  cela  n'augmente  les  exigences  du  brigand  :  nous  ne  savons  en- 
core, ni  où  elles  s'arrêteront,  ni  où  s'arrêtera  le  gouvernement  maro- 
cain lui-même.  D'après  les  dernières  nouvelles,  il  semble  que  le  gou- 
vernement américain  demande  que  M.  Perdicaris  soit  remis  en  liberté, 
ou  vengé,  n  accepterait  la  seconde  hypothèse  ;  mais  le  gouvernement 
du  Makhzen  est-il  en  mesure  de  la  réaliser?  On  connaît  l'histoire  de 
César  qui,  ayant  été  dans  sa  jeunesse  fait  prisonnier  par  des  pirates, 
se  conduisit  spirituellement  et  gaîment  avec  eux ,  et  leur  promit 
qu'après  avoir  payé  la  rançon  à  laquelle  ils  l'avaient  estimé,  et  dès  lors 
reconquis  sa  liberté,  il  les  ferait  pendre.  Il  ne  manqua  pas  de  le  faire, 
C'est  une  solution  qui  ne  parait  être  pour  le  moment  à  la  portée, 
ni  de  M.  Perdicaris,  ni  du  gouvernement  marocain  lui-môme.  Les 
choses  pourront  changer  par  la  suite  ;  mais  il  y  faudra  du  temps,  et 
nous  n'en  sommes  pas  encore  là. 

L'affaire  n'est  brillante  pour  personne,  excepté  jusqu'à  présent  pour 
Erraissouli.  Le  meilleur  parti  que  nous  ayons  à  en  tirer  est  de  nous 
mettre  mifeux  en  mesure  pour  l'avenir.  Nous  avons  fait  au  sujet  du 
Maroc  un  premier  arrangement  avec  l'Italie,  un  second  avec  l'Angle- 
terre, et  nous  en  préparons  un  troisième  avec  l'Espagne.  Quand  nous 
serons  d'accord  avec  ces  trois  puissances,  il  faut  espérer  que  nous  le 
serons  aussi  avec  les  autres,  et  qu'elles  reconnaîtront  ou  accepteront 
le  nouveau  statut  du  Maroc.  Mais  il  resteï-a  à  le  faire  reconnaître  et 
accepter  par  le  Maroc  lui-même.  Ce  sera  d'autant  plus  difficile  qu'il  ne 


958  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sufQt  pas  pour  cela  de  nous  présenter  au  sultan  en  amis  et  en  cais- 
siers, et  de  nous  faire  agréer  comme  tels.  Après  nous  être  arrangés  avec 
lui,  nous  devrons  imposer  son  autorité  à  tous  les  Erraissoulis  petits 
et  grands  qui  pullulent  sur  le  sol  marocain.  La  besogne  sera  lourde. 
Le  sultan  n'a  jamais  été  à  même  de  la  remplir  à  lui  seul,  et  celui 
d'aujourd'hui  a  tout  Tair  d'en  être  un  peu  plus  incapable  encore  que 
ses  prédécesseurs.  Nous  voilà  donc  obligés  de  suppléer  à  son 
insuffisance.  Admettons  qu'un  incident  analogue  à  celui  de  M.  Per- 
dicaris  vienne  à  se  produire,  hypothèse  qui  n'est  pas  invraisemblable, 
il  arrivera  de  deux  choses  Tune.  Ou  le  gouvernement  dont  un  des 
nationaux  aura  été  lésé  sera  un  de  nos  amis,  et  il  nous  dira  : 
Faites-moi  rendre  justice.  C'est  à  peu  près  ce  que  les  États-Unis  nous 
disent.  Mais  quand  nous  aurons  pris  la  charge  morale  du  gou- 
vernement marocain,  nous  ne  pourrons  pas  consentir  à  ce  qu'il  se 
tire  d'affaire  comme  aujourd'hui  en  cédant  sur  tous  les  points.  Ou 
le  gouvernement  intéressé  sera  un  peu  moins  de  nos  amis,  et  il  s'ad- 
ressera directement  au  gouvernement  marocain  :  alors  surtout,  nous 
aurons  intérêt  à  une  solution  prompte  et  honorable.  Dans  un  cas 
comme  dans  l'autre,  si  nous  ne  lui  faisons  pas  rendre  justice  le  gou- 
vernement demandeur  se  la  fera  rendre  lui-même,  et  que  deviendra 
notre  situation  prépondérante?  Evidemment  l'état  de  choses  actuel  ne 
peut  pas  durer.  D'autre  part,  nous  ne  saurions  procéder  au  Maroc 
avec  trop  de  prudence,  et  la  prudence  ne  va  pas  sans  une  certaine 
lenteur.  Le  problème  est  délicat.  Qui  sait  si,  dans  l'avenir,  nous  ne 
nous  rappellerons  pas  quelquefois  la  parole  légèrement  ironique  de 
lord  Lansdowne,  qui  a  mis  un  si  cordial  empressement  à  nous  aban- 
donner des  responsabilités  revendiquées  par  nous,  a-t-il  dit,  et  dont 
l'Angleterre  aimait  mieux  ne  pas  se  charger  ? 

Francis  Charmes. 


Le  Directeur-Gérant 
F.  Brunbtière. 


CINQUIÈME    PÉRIODE  —  LXXIV  ANNÉE 


TABLE    DES    MATIÈRES 

DU 

VINGT-ET-UNIÈME  VOLUME 


MAI  —  JUIN 


Livraison  du  1«'  Mai. 

P««ef. 

Un    Divorce,    première    partie»    par    M.    Paul    BOURGET,    de  rAcadémie 

française 5 

Les  transformations  du  Maroc.  —  Le  Makbzbn,  par  *** 52 

Madame  de  MAurrEMON  et  Madame  de  Caylus,  par  M.  le  comte  D'HAUSSON- 

VILLE,  de  TAcadémie  française 95 

Erhest  Curtius,  d'après  sa  correspondance,  par  M.  A.  BOSSERT 137 

Le  retour  de  Varennes  (juin  1791).  —  II.  Le  retour,  par  M.  G.  LENOTRE.  157 

La  guerre  russo-japonaise  et  l'opinion  européenne,  par  M.  René  PINON.  •  186 
Revue  musicale.  —  Impressions  GRéooRnuiNBs  dans  Rome,  par  M.  Camille 

BELLAIGUE 220 

Gbroniqukdb  la  QumzAiNE,  Histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  .  22» 

UvraisoB  da  16  Mai. 

Premier  conflit  avec  la  Prusse  :  le  Luxembourg  (1867),  par  M.  Emile 
OLLIVIER,  de  l'Académie  française 241 

Un  Divorce,  deuxième  partie,  par  M.  Paul  BOURGET,  de  l'Académie 
française • 278 

L'Organisation  militaire.  —  Le  Service  de  deux  ans  :  les  finances,  la  popu- 
lation, LE  NOMBRE,  par  M.  le  colonel  DE  LA  PANOUSE 318 

Les  fiançailles  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  d'après  des  lettres  inédites, 
par  M.  Jean  RUINAT  DE  GOURNIER 353 


960  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

GÊNES  ET  Marseille,  par  M.  Louis  PAUL-DUBOIS 394 

Le  retour  de  Varennes  {juin  1791).  —  IIL  La  rentrée,  par  M.  G.  LENOTRE.  413 

Poésie,  par  M—  Alphonse  DAUDET 441 

Revue  liitéraire.  —  Le   sentiment  de  la  solitude  dans  la  poésie  moderne, 

par  M.  René  DOUMIC. 446 

Revues  étrangères.  —  L^autobiographie  d*Herbert   Spencer,  par  M.  T.  DE 

WYZEWA 458 

Chronique  de  la  Quinzaine,  Histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  .  469 

Livraisoii  du  1"  Juin. 

Un    Divorce,   troisième   partie,    par    M.    Paul    BOURGET,  de   TAcadémie 

française 481 

La  Crise  intérieure  après  Sadowa,  par  M.  Emile  OLLIVIER,  de  l'Académie 

française 517 

Un  peintre  du  Japon.  —  Lafcadio  Hbarn,  par  Th.  BENTZON 556 

A  Toulon,  par  *** 593 

Le  Musée  du  Louvre,  par  M.  Emile  MICHEL,  de  l'Académie  des  Beaux- Arts.  636 
La  traversée  dv  Pas  de  Calais.  —  Bac,  pont  ou  tunnel?  par  M.  Charles 

LENTHÉRIC 667 

De  l'océan  Atlantique  au  lac  Tchad.  —  Mission  du  capitaine  Lenfant,  par 

M.  le  baron  HULOT 69i 

Chronique  de  la  Quinzaine,  Histoire  poutiqub,  par  M.  Francis  CHARMES.  .  708 

Livraison  du  15  Jain. 

Un  Divorce,  quatrième  partie,  par  M.  Paul  BOURGET,  de  l'Académie  fran- 
çaise   721 

La  Lutte  pacifique  entre  la  France  et  l'Angleterre,  par  M.  René  MILLET.  765 
Fêtes  et  Points  noirs.  —  L'Exposition  universelle  et  l'entrevue  de  Salzbourg, 

par  M.  Emile  OLLIVIER,  de  l'Académie  française 802 

L'Évolution  de  l'industrie  métallurgique,  par  M.  P.  BANET-RIVET..  ....  836 

Les  Époques  de  la   musique.  —  La  Renaissance  française,  par  M.  Camille 

BELLAIGUE. 862 

Comment  on  capte  le    Suffrage  et  le  Pouvoir.  —   La  «  Machine  «>,  par 

M.  Charles  BENOIST.   .    . 885 

Poésie,  par  M"'  la  comtesse  MATHIEU  DE  NOAILLES 919 

Revue  littéraire.  —  Le  Centenaire  de  George  Sand,  par  M.  René  DOUMIC.  924 
Revues   étrangères.   —   Un    roman   philosophique   anglais,   par  M.    T.   DE 

WYZEWA 936 

Chronique  de  la  Quinzaine,  Histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  947 


Paris.  —  Typ.  Phiuppe  Rbkoua&d,  19,  rue  des  SAinis-Pères.  —  kkiH,